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Full text of "Les philosophes et la société française au 18e siècle"

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ANNALES    DE    L'UNIVERSITÉ    DE    LYON 
NOUVELLE    SÉRIE 

II.  Droit,   Lettres.  —  Fascicule  16. 


LES  PHILOSOPHES 


ET  LA 


SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE 


PAR 

MAR1US    ROUSTAN 

Agrégé  des  Lettres, 

Docte vi r    es    Lettres, 

Professeur  do  Rhétorique  Supérieure  au  Lycée  de  Lyon. 


LYON  PARIS 

A.  REY,  IMPRIMEUR-ÉDITEUR  LIBRAIRIE    A.  PICARD  et  FILS 

Rue  Gentil,  4  82,   Rue  Bonaparte 

1906 


ANNALES  DE  L'UNIVERSITÉ  DE  LYON 


EN       VENTE 


A  LYON 
Alexandre  REY,  Imprimeur-Éditeur 

4,  rue  Gentil 


A  PARIS 
Chez  les   Libraires   spéciaux 

SUIVANTS 


Librairie  Artbur  ROUSSEAU,  14,  rue  Soufflot. 


Histoire  de  la  Compensation  en  droit  Romain,  par 
G.  Appleton,  professeur  à  la  Faculté  de  droit. 
(Fasc.  21).    ■     ■     • 7  fl-  50 

Caractères  généraux  de  la  loi  de  1884  sur  les  Syn- 
dicats professionnels;  justiflcation  de  cette  loi; 
réformes  possibles.  Etude  de  législation  indus- 
trielle, par  R.  Gonnard, docteur  en  droit,  licencié 
es  lettres,  secrétaire  à  la  Sociélé  d'Economie  Po- 
litique, avec  une  Préface  de  M.  P.  Pic,  professeur 
à  la  Faculté  de  Droit.  (Fasc.  36)    .     .     .    3  fr. 


La  Représentation  des  Intérêts  dans  les  Corps 
élus,  par  Charles  François,  docteur  en  droit, 
(II,  Fasc.  2) 8  fr. 

Mélanges  Ch.  Appleton  :  Eludes  d'histoire  du  droit, 
dédiées  à  M.  Ch.  Appleton,  professeur  à  la  Faculté 
de  Droit  de  Lyon,  à  l'occasion  de  son  XXVe  anni- 
versaire de  professorat.  (II,  Fasc.  13).     15  fr. 


Librairie  Félix  ALCAN,  108,  boulevard  Saint-Germain. 


Lettres  intimes  de  J.-M.  Alberoni  adressées  au 
comte  I.    Rocca,  ministre  des  finances  du  duc  de 

-  Parme,  et  publiées  d'après  le  manuscrit  du  collège 
de  S.  Lazaro  Alberoni,  par  Emile  Bourgeois, 
maître  de  conférences  à  l'Ecole  Normale,  avec  un 
portrait  et  deux  fac-similés.  (Fasc.  8)    .     10  fr. 

Essai  critique  sur  l'hypothèse  des  atomes  dans  la 
science  contemporaine,  par  Arthur  Hannequin, 
profes.  à  la  Faculté  des  Lettres  (Fasc.  14)  7  fr.50 

Saint  Ambroise  et  la  morale  chrétienne  au  îv  siècle, 
par  Raymond  Thamin,  ancien  maître  de  confé- 
rences à  la  Faculté  des  Lettres  de  Lyon,  profes- 
seur au  Lycée  Condorcet.   (Fasc.  15).     7  fr.  50 


La  République  des  Provinces-Unies,  la  France  et  les 
Pays-Bas  espagnols  de  1630  à  1650,  par  A.  Wad- 

dinoton.    prolesseur  à  la  Faculté  des  Lettres. 
Tume  I  (1630-42).  1  vol.  (Fasc.  18)  ...     6  fr. 
Tome  II  (1642-50)  avec  deux  poitrails  et  une  carte„ 

1  vol.  (Fasc.  31)      . 6  fr. 

LeVivarais.  Essai  de  Géographie  régionale,  par  Louis 
Bourdin,  licencie  es  sciences,  diplômé  d'Etudes 
supérieures  d'Histoire  et  de  Géographie,  avec 
20  gravures  et  2  graphiques  dans  le  texte. 
(Fasc.  37) 6  fr. 


Librairie  Alphonse  PICARD  et  Fils,  82,  rue  Bonaparte. 


La  doctrine  de  Malherbe  d'après  son  commentaire 
sur  Desportes,  par  Ferdinand  Brunot,  maître  de 
conférences  à  la  Faculté  des  Lettres  de  l'Université 
de  Paris, avec 5 pi.  hors  texte.  (Fasc.  Ie').    10  fr. 

Le  Fondateur  de  Lyon.  Histoire  de  L.  Munatius 
Plancus,  par  M.  Juixikn,  professeur  à  la  Fa- 
culté des  Lettres,  avec  une  planche  hors  texte. 
(Fasc.  9) 5  fr. 

La  Jeunesse  de  William  Wordsworth  (1770-1798). 
Etude  sur  le  «  Prélude  »,  par  Emile  Legouis, 
prof,  à  la  Faculté  des  Lettres.  (Fasc.  22)  7  fr.  50 

La  Question  des  Dix  Villes  impériales  d'Alsace, 
depuis  la  paix  de  Westphalie  jusqu'aux  arrêts 
de  «  Réunions  »  du  Conseil  souverain  de  Brisach 
(1648-1680),  par  Georges  Bardot,  docteur  es  let- 
tres, professeur  au  Lycée  et  chargé  de  conférences 
àl'Université  de  Grenoble. (II, Fasc.  le>).  7  fr.  50 

Ezéchiel  Spanheim.  —  Relation  de  la  Cour  de 
France  en  16ÎM),  nouvelle  édition,  établie  sur  les 
manuscrits  originaux  de  Berlin,  accompaguée  d'un 
commentaire  critique,  de  fac-simlés,  et  suivie  de  la 
Relation  de  la  Cour  d'Angleterre  en  1704,  par 
le  même  auteur,  publié  avec  un  index  analytique 
par    Emile    Bourgeois,  maître  de  conférences  à 


l'Ecole  Normale  supérieure,  professeur  à    l'Ecole 
libre  des  sciences  politiques.  (II,  Fasc.  5)    10  fr. 

Histoire  de  l'Enseignement  secondaire  dans  le  Rhône 
de  1789  à  1900,  par  Chabot,  professeur  de  science 
de  l'éducation  à  l'Université  de  Lyon,  et  S.  Char- 
i.étv,  maître  de  Conférences  à  la  Faculté  des 
Lettr.de  l'Université  de  Lyon.  (II, Fasc.  7).  6  fr. 

Bibliographie  critique  de  l'Histoire  de  Lyon,  depuis 
les  origines  jusqu'à  1789,  par  Sébastien  Charléty, 
professeur  adjointe  la  Faculté  des  lettres  de  l'Uni- 
versité de  Lyon.  (II,  Fasc.  9)     .     .    .     7  fr.  50 

Bibliographie  critique  de  l'histoire  de  Lyon,  depuis 
1789  jusqu'à  nos  jours,  par  Sebastien  CHAhLÉTY, 
professeur  adjoint  à  la  Faculté  des  Lettres  de 
l'Université  de  Lyon.  (II,  Fasc.  11)   .     7  fr.  50 

Pythagoras  de  Rhégion,  par  Henri  Lechat,  ancien 
membre  de  l'Ecole  d'Athènes,  chargé  de  cours  à 
l'Université  de  Lyon,  ouvrage  contenant  dix-huit 
figures  dans  le  texte  (II,  Fasc.  14).     .     .     4  fr. 

Les  Philosophes  et  la  Société  Française  au  xvme  siè- 
cle, par  M.  Roustan,  agrégé  des  Lettres,  docteur 
es  lettres,  professeur  de  rhétorique  supérieure  au 
Lycée  de  Lyon.  (II,  Fas<:.  16)    ....     6  fr. 


La  mention  en  chiffres   romains  qui    précède  le  numéro   du  fascicule  indique,  pour   les  ouvrages  parus  dans  la 
Nouvelle  Série,  qu'ils  appartiennent,  soit  au  gnoupe  Sciences-Médecine  (I),  soit  au  groupe  Droit-Lettre}  (1K 


LES  PHILOSOPHES 


ET 


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LA  SOCIETE  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE 


Lyon    —  A    REY,  Imprimeur  de  l'Université,  4,  rue  Gentil,  —  41322 


Exemplaire  N° 


ANNALES    DE    L'UNIVERSITÉ    DE    LYON 
NOUVELLE    SÉRIE 

II.  Droit,   Lettres.   —  Fascicule  16. 


LES  PHILOSOPHES 


ET   LA 


SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIP  SIÈCLE 


PAR 


MARIUS  roustan 

Agrégé  des  Lettres, 

Docteur    es    Lettres, 

Professeur  de  Rhétorique  Supérieure  au  Lycée  de  Lyon. 


LYON 

A.  REY,  IMPRIMEUR-ÉDITEIR 

Rue  Gentil,  4 


PARIS 

LIBRAIRIE  A.  PICARD  et  FILS 

82,  Rue  Bonaparte 


1906 


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^     APR  2  6  1965 


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AVANT-PROPOS 


Ce  livre  aura  ses  défauts  et  ses  lacunes.  L'auteur  demande 
l'indulgence  pour  les  défauts.  Quant  aux  lacunes,  il  déclare 
qu'elles  ne  sont  que  provisoires  :  il  espère  les  combler. 

Il  en  est  une  cependant  qu'il  ne  comblera  pas.  Une  étude 
sur  les  Philosophes  et  la  Société  française  au  xvme  siècle. 
devrait  renfermer  un  chapitre  sur  les  Philosophes  et  l Acadé- 
mie. J'ai  considéré  que  mes  lecteurs  auraient  beaucoup  plus  et 
beaucoup  mieux.  Le  livre  de  M.  Lucien  Brunel1  a  traité  ce  sujet 
avec  assez  de  talent  et  de  précision  pour  que,  de  longtemps, 
nul  n'ait  l'ambition  d'v  revenir. 

En  revanche,  je  demanderais  qu'on  ne  me  reprochât  pas  de 
n'avoir  rien  dit  de  l'influence  exercée  par  les  philosophes, 
grâce  aux  cafés  littéraires  du  xvme  siècle.  J'ai  cru  qu'il  fallait 
réserver  une  place  à  part  à  cette  étude,  qu'elle  méritait  plus 
qu'un  simple  chapitre.  L'ouvrage  est  prêt.  J'espère  y  avoir 
démontré  que  le  rôle  des  cafés  littéraires  a  été  important,  sur- 
tout dans  le  premier  tiers  du  siècle,  et  qu'il  est  achevé  lorsque 
la  lutte  philosophique  commence.  Il  est  donc  juste  d'étudier 
ce  rôle  dans  la  période  de  préparation,  non  dans  la  période 
d'activité. 

J'ai  surtout  besoin  qu'on  m'accorde  du  crédit  pour  une  dette 


1  Brunel,    les  Philosophes  et    l'Académie    française   au   xvmc  siècle^    Paris, 
Hachette,  1884. 

UwiVi    DE    LyO.    —    M.    KoL^TAN  * 


2  AVANT-PROPOS 

plus  sérieuse.  Les  rapports  des  philosophes  avec  la  classe  la 
plus  puissante  de  l'ancienne  société  ont  été  à  peine  esquissés, 
je  veux  dire  :  leurs  rapports  avec  l'Eglise.  Ici  encore,  je  n'ai 
pas  cru  devoir  écourter  un  livre  que  j'avais  sur  le  chantier  :  il 
viendra,  à  son  heure,  compléter  celui-ci.  Oserais-je  dire  qu'en 
isolant  le  clergé  je  n'ai  pas  nui  au  tableau  d'ensemble  que  je 
voulais  tracer  ?  J'ai  tenté  d'établir  comment  les  philosophes 
s'étaient  fait  des  alliés  volontaires  ou  involontaires,  dans  tous 
les  rangs  de  la  hiérarchie  sociale  ;  je  montrerai  plus  tard  leur 
attitude  envers  ceux  dont  ils  étaient  les  ennemis.  Là,  sans  doute, 
ils  surent  aussi  recruter  des  auxiliaires  ;  mais,  d'une  façon 
générale,  la  lutte  s'engage  entre  les  gens  d'église  et  les  philoso- 
phes. La  lutte  n'est  pas  dirigée  nettement  contre  le  trône,  elle 
l'est  contre  Y  autel.  Le  jour  viendra  où  j'examinerai  comment 
l'autel  a  été  défendu,  après  avoir  montré  comment  ont 
manœuvré,  contre  ses  soutiens,  les  partisans  de  la  philosophie. 

Ces  mots:  Philosophie,  Philosophes,  on  voudra  bien  m'auto- 
riser  à  les  employer  conformément  à  l'usage  traditionnel. 
Aucun  de  ceux  qui  en  ont  fait  usage  n'a  dissimulé  que  sous 
ces  vocables  se  groupaient  des  hommes  très  différents  de  doc- 
trine et  d'humeur.  Dès  le  xvme  siècle1,  on  sent  bien  que  de 
pareils  lermes  ont  pris  une  signification  spéciale  et  toute  nou- 
velle, mais  aussi  qu'il  y  a  des  caractères  communs  à  tous  les 
esprits  qu'ils  servent  à  désigner. 

«  Philosopher,  avait-on  écrit  au  début  du  siècle,  c'est  rendre 
à  la  raison  toute  sa  dignité  et  la  faire  rentrer  dans  ses  droits  ; 
c'est  rapporter  chaque  chose  à  ses  principes  propres  et  secouer 
le  joug  de  l'opinion  et  de  l'autorité.  »  «  La  philosophie  dont  il 
s'agit,  écrivait-on  vers  la  même  époque,  consiste  à  préférer, 


1  Cf.  Morollet,  Mélanges  de  Littérature  et  de  Philosophie,  Paris,  iSiN;  I,  64, 
65  (Eloge  de  Marmontel,  i8o5). 


AVANT-PROPOS  3 

dans  les  doctrines  humaines,  l'examen  à  la  prévention  el  la 
raison  à  l'autorité1.  »  Quelles  que  soient  les  différences  qu'on 
a  justement  notées  entre  les  deux  parties  du  \vinc  siècle,  la 
devise  est  la  même,  de  Bayle  jusqu'à  Condorcet.  L'attitude 
change,  le  mot  d'ordre  est  le  même  qui  guide  les  raisonneurs  de 
1720  et  ceux  de  1760,  les  discuteurs  qui  entourent  La  Motte  et 
les  disputeurs  qui  entourent  Voltaire. 

«  Taisez-vous,  raison  imbécile  !  »,  s'était  écrié  Pascal.  «  Tai- 
sez-vous devant  la  raison  souveraine,  ô  vous  qui  parlez  au 
nom  de  l'autorité  !  »,  proclame  à  son  tour  le  xvme  siècle.  Ces 
vrais  fils  de  Descartes  marchent  à  sa  suite,  puis  le  dépas- 
sent. L'évidence  est  pour  eux  la  pierre  de  touche  ;  la  foi  dans 
la  raison  remplace  la  foi  dans  les  vérités  révélées.  «  Notre  âge, 
déclare  Kant  au  début  de  la  Critique  de  la  raison  pure  (1781), 
est  vraiment  l'âge  de  la  critique  :  rien  ne  peut  échapper  à  son 
tribunal,  ni  la  religion  avec  sa  sainteté,  ni  la  législation  avec 
sa  majesté.  »  Ce  principe  de  la  souveraineté  de  la  raison  est 
le  lien  étroit  qui  unit  tous  ceux  qu'on  appelle  les  Philosophes. 
Qu'ils  se  contentent  de  faire  la  guerre  aux  religions  positives 
ou  qu'ils  aillent  jusqu'à  combattre  sans  distinction  les  idées 
religieuses  comme  des  chimères  fatales  au  bonheur  de  l'huma- 
nité, qu'ils  soient  catholiques  ou  déistes  ou  matérialistes,  qu'ils 
se  rattachent  en  politique  à  la  théorie  autoritaire  ou  libérale, 
en  sociologie  à  l'école  individualiste  ou  communiste,  tous  les 
novateurs  ont  la  même  confiance  absolue  dans  la  raison 
humaine,  et  le  même  désir  ardent  d'opérer  une  transformation 
de  la  société,  de  ses  lois  et,  par  suite,  de  ses  mœurs,  selon  les 
données  de  la  raison.  Le  catholique  philosophe  ne  descend  plus 
de  la  théologie  à  la  morale  ou  à  la  politique,   il  remonte  de 

1  Portrait  de  la  Motte  par  Mm«  de  Lambert  (La  Motte,  OEuv.,  1  et  2)  — 
Terrasson,  la  Philosophie  applicable  à  tous  les  objets,  première  réflexion  — 
cités  par  P.  Dupont,  Houdart  de  la  Motte,  Paris,  Hachette,  189S,  livre  IL 
102  sq. 


4  AVANT-PROPOS 

la  politique  ou  de  la  morale  à  la  théologie.  Par  là,  il  peut  pren- 
dre place  dans  Parrière-boutique  de  Lebreton.  «  Ne  l'oublions 
pas,  écrit  Villemain,  le  croire  et  le  douter  ont  chacun  une  lon- 
gue série,  dont  tous  les  points  se  touchent  et  s'ébranlent  à  la 
fois1.  »  Les  théologiens  de  Y  Encyclopédie  sont  les  alliés  natu- 
rels de  Diderot. 

Les  philosophes  du  xvme  siècle  sont  ceux  qui  portent  dans 
toutes  les  directions  le  même  effort  de  la  raison  humaine  :  le 
siècle  des  idées  est  celui  du  libre  examen.  N'est-il  pas  naturel 
de  ranger  aussi  parmi  les  philosophes  tous  ceux  qui,  sans  s'éle- 
ver jusqu'aux  idées  générales,  ont  pris  les  armes  pour  la  cause 
de  la  raison  et  du  progrès?  Ceux-là  furent  nombreux  qui,  sans 
être  des  libres  penseurs,  firent  beaucoup  pour  la  propagande 
de  la  libre  pensée.  Nous  verrons  que,  dans  la  deuxième  partie 
du  règne  de  Louis  XV,  les  rangs  des  philosophes  se  grossissent 
constamment  de  nouvelles  recrues.  La  ligne  de  bataille  se 
déploie  avec  plus  de  hardiesse  ;  les  ailes  se  fortifient  d'enrôlés 
ou  de  volontaires  qui,  eux  aussi,  marchent  vers  le  même  but 
parce  qu'ils  marchent  contre  les  mêmes  hommes.  Est  philoso- 
phe au  xvin8  siècle  celui  qui,  s'insurgeant  contre  l'autorité,  tire 
de  près  ou  de  loin  contre  ceux  qui  représentent  le  principe 
d'autorité.  La  diversité  est  grande  sans  doute  ;  la  fin  que  se 
proposent  certains  au  moins  des  chefs  du  parti  épouvanterait  ces 
soldats  de  bonne  volonté.  «  On  ne  saurait  se  dissimuler,  dit 
Orner  de  Fleury  dans  son  réquisitoire  de  1759,  qu'il  n'y  ait  un 
projet  conçu,  une  société  formée  pour  soutenir  le  matérialisme, 
pour  détruire  la  religion,  pour  inspirer  l'indépendance  et 
nourrir  la  corruption  des  mœurs2.  »  Nous  dirons  ce  qu'il  faut 
penser  de  ces  exagérations  de  l'éloquence  judiciaire.  Mais  il 


1  Tableau  delà  littérature  Aii  xviue  Éiècle,  I,  première  leçon,  5  (Paris,  Didier, 
t88i). 

2  Barbier,  Journal,  Paris,  Charpentier  ( 1 857 j  8  vol.),  février  1 769^  VII,  127; 


AVANT-PROPOS  5 

est  certain  qu'à  distance  tous  ces  écrivains  ont  l'air  d'avoir 
travaillé,  sur  un  plan  donné,  à  bâtir  une  œuvre  commune.  On 
compte  comme  philosophes  tous  ceux  qui  les  ont  servis  dans 
leur  œuvre  de  destruction,  ceux  qui  sonl  venus  à  l'heure  déci- 
sive avec  des  livres,  des  brochures,  des  articles,  dirigés  contre 
les  adversaires  de  Y  Encyclopédie. 

Tels  sont  ceux  qu'on  est  convenu  d'appeler  philosophes, 
ceux  qui  ont  servi  à  des  titres  divers  dans  l'armée  qui  se  récla- 
mait des  sentiments  les  plus  généreux.  «  En  vérité,  écrit 
M.  Brunel,  la  partie  n'est  pas  égale  entre  les  adversaires. 
Leur  cause  est  seule  intéressante,  c'est  la  cause  du  talent, 
et,  à  voir  les  choses  d'un  peu  plus  haut,  de  la  raison,  de  la 
liberté1.  » 

Nous  allons  voir  comment  ils  ont  joué  la  partie. 

1  Op.  cit  ,  préface,  xv. 


LES  PHILOSOPHES 


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LA   SOCIÉTÉ   FRANÇAISE  AU  XYII11    SIÈCLE 


PREFACE 

LES  PHILOSOPHES  ET  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE 

I.  —  Une  prédiction  de  Lanfrey.  —  Réaction  contre  le  xvnr8  siècle.  —  Le 
fanatisme  à  rebours.  —  M.  Lanson,  défenseur  du  xviii8  siècle. 

IL  —  L'opinion  de  M.  Faguet  et  celle  de  M.  Rocquain.  —  Réfutation  de 
M.  Brunetière.  —  La  Révolution  était-elle  prête  en  1753?  —  Les  deux 
parties  du  siècle  :  un  discours  de  Rulhière.  —  Les  prédictions  de  d'Argen- 
son.  —  Travail  de  la  philosophie  de  i-joS  à  1789. —Émeutes  et  Révolution. 

III.  —  La  philosophie  vers  1753.  —  Dangers  qui  menacent  les  encyclopédistes. 

—  Une  nouvelle  croisade.   —  Dénombrement  des  croisés.  —  Leurs  projets. 

—  Les  Pompignans.  —  Les  barbouilleurs  et    les  chefs  de  la  littérature.  — 
Péril  de  la  philosophie,  son  succès. 

IV.  —  M.   Faguet   et  les  cahiers  de    1789.  —  Les  principes  de   1789  datent  de 
i83o.  —  Réfutation  :  la  Déclaration  des  droits  de  l'homme.  —  La  politique 
générale  et  la  politique  de  clocher.  —  Les  vraies  causes  de  la  Révolution.  - 
L'esprit  philosophique,  c'est  l'esprit  de  la  Révolution. 

V.  —  But  de  cet  ouvrage  :  l'intention  de  l'auteur. 


Lanfrey  terminait  son  livre  éloquent,  trop  éloquent  même,  sur 
l'Eglise  et  les  Philosophes  par  ces  paroles  prophétiques  :  «  J'ai  dit 
les  vertus  de  ce  siècle  et  ses  grandeurs.  Peut-être  ai-je  trop  laissé 
dans  l'ombre  ses  défauts;  c'est  que  ses  défauts  provinrent  tous  d  un 
excès  de  force,  et  que  pour  ce  motif  même,  je  n'ai  pas  sujet  de  les 
craindre  pour  nous.  Ils  ne  sont  que  trop  présents  à  notre  mémoire, 
puisqu'ils  ont  pu  nous  fermer  les  yeux  sur  ses  bienfaits.  Assez  d  au- 


8  LES  PHILOSOPHES 

très,  d'ailleurs,  se  chargeront  du  crime  de  Gham  et  profaneront  la 

nudité  paternelle  1  !  » 

Hélas  !  la  nudité  paternelle  a  été  soumise  à  de  rudes  épreuves  ! 
Nous  avons  assisté,  depuis,  à  une  réaction  contre  le  xvme  siècle,  si 
violente,  si  acharnée,  que  tout  esprit  non  prévenu  a  pu  penser  que 
la  cause  de  cette  guerre  était  moins  dans  les  imperfections  ou  les 
excès  des  écrivains  attaqués,  que  dans  l'esprit  même  du  passé, 
qu'ils  avaient  si  hardiment  jeté  à  bas,  et  qui  cherchait  à  se  relever 
du  milieu  de  ses  ruines. 

Je  ne  parle  ici,  bien  entendu*  que  des  critiques,  vraiment  dignes  de 
ce  nom,  et  je  constate  que,  dans  les  dernières  années  du  xixe  siècle,  la 
philosophie  du  xvme  a  été  constamment  l'objet  de  leurs  attaques.  Un 
fait  caractéristique  est  le  suivant  :  les  candidats  au  doctorat  considé- 
raient presque  comme  une  obligation  de  donner  en  pleine  Sorbonne 
des  camouflets  aux  écrivains  du  xvme  siècle.  M.  Lanson  a  plusieurs 
fois  protesté  contre  cette  mode;  à  propos  de  plus^d'une  thèse,   il  a 
rétabli  telle  vérité  faussée  ou  altérée,  par  un  docteur  qui  voulait  être 
dans  le  mouvement,  et  accusait  à  son  tour  un  philosophe  de  men- 
sono-e   ou    de   duplicité.    Il    l'a  fait   avec   beaucoup    de    patience, 
mais   on  comprend   fort   bien   qu'il  soit    parfois   agacé.    A    propos 
d'une   histoire   de    la   Littérature    française,    où    un    professeur    à 
l'école  moyenne  d'Arnheim   écrit  deux  pages  sur  Voltaire  qui  ont 
plutôt  l'air  d'une  caricature  que  d'un  jugement  :  «  Voilà,    s'écriait 
M.   Lanson,  l'effet  des  travaux  de  MM.  Brunetière  et   Faguet.  Ils 

ont avec  raison  —  combattu  l'idolâtrie  du  xvme  siècle,  et  voici 

qu'ils  ont  déterminé  un  fanatisme  à  rebours,  qui  s'attache  à  éclairer 
les  petits  côtés  et  néglige  les  grandes  parties  du  caractère  et  l'œu- 
vre des  philosophes  du  xvme  siècle.  Quand  seront-ils  étudiés  avec 
l'impartiale  sérénité  de  l'histoire2?  »  De  même,  appréciant  une  thèse 

1  P.  Lanfrey,  VEglise  et  les  philosophes  au  xvme  siècle,  Paris,  Victor  Lecou, 
i855,  p.  370.  Dans  son  livre  sur  les  Encyclopédistes,  leurs  travaux,  leurs  doc- 
trines et  leurs  influences  (Paris,  librairie  Internationale),  publié  en  1866, 
Pascal  Duprat,  tout  en  reconnaissant  qu'on  se  battait  encore  autour  de  VEn- 
cyclopêdie,  ajoutait  qu'on  ne  mettait  plus  à  la  lutte  la  même  ardeur  qu'autre- 
fois. «  Ce  n'est  pas  que  nous  soyons  plus  justes  ou  plus  pacifiques,  disait-il, 
mais  nous  avons  d'autres  cbamps  de  bataille,  où  l'humeurdes  plus  belliqueux 
trouve  de  quoi  se  satisfaire  »  (p.  3).  L'auteur  n'aurait  pas  écrit  cela  trente 
ans  après. 

2  Bévue  Universitaire,  kjoo,  n"  9,  37S.  . 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAIS!:  AU  XVIII*  SIÈCLE  9 

sur  le  poète  Gilbert,  il  opposait  à  l'excès  d'admiration  témoigné  par 

nos  pères,  l'excès  de  dénigrement  auquel  nos  contemporains  sont 
arrivés  en  parlant  des  philosophes:  «  La  barque  penchait  d'un  côté. 
on  s'est  porté  de  l'autre.  La  manœuvre  fut  salutaire.  Elle  penche  de 
l'autre  aujourd'hui  :  déplaçons-nous  de  nouveau1.  »  Ainsi  quand  le 
roseau  est  trop  courbé  d'un  côté,  le  meilleur  moyen  de  le  ramener  à 
la  position  verticale,  c'est  de  le  courber  avec  autant  de  force,  de 
l'autre.  C'est  ce  que  je  ferai,  je  le  déclare  très  franchement,  en 
tâchant  bien  entendu  de  ne  pas  dépasser  la  verticale  et  de  ne  pas 
laisser  le  roseau  prendre  un  mauvais  pli.  Je  pense,  avec  Villemain, 
que  «  la  mission  philosophique  du  xvm°  siècle,  eut  ses  erreurs  de 
zèle,  ses  imprudents  apôtres  et  ses  faux  prosélytes,  mais  qu  elle 
n'en  fut  pas  moins  grande  dans  l'intention  comme  dans  ses  effets, 
que  son  influence  a  transformé  la  société  française  -  ».  Je  pense  en 
un  mot  que  les  petits-fils  de  la  Révolution  française  n'ont  pas  à  rou- 
gir d'une  philosophie  qui  a  fait  cette  Révolution. 


II 


Votre  montre  retarde,  dirait  ici  M.  Faguet.  Eh  quoi  !  est-il  possi- 
ble que  vous  en  soyez  encore  à  penser  que  l'esprit  philosophique  a 
créé  l'esprit  révolutionnaire,  et  que  les  hommes  de  89  sont  les  fils 
de  Montesquieu  et  de  Rousseau,  de  Diderot  et  de  Voltaire?  Quand 
en  aurons -nous  fini  avec  cette  opinion  que  «  la  Révolution  française 
a  été  faite  par  les  philosophe  du  xvm°  siècle  »,  avec  cette  vérité 
«  fameuse  »,  mais  qui  n'a  que  .les  dehors  de  la  vérité  ?  C'est  une 
tradition  consacrée  ;  il  est  temps  que  la  critique  en  fasse  justice,  et 
M.  Faguet  a  cru  en  faire  justice  dans  ses  Questions  politiques,  au 
chapitre  intitulé  :  La  France  en  17893. 

Et  cela  me  fait  songer  au  livre  de  M.  Rocquain  où  la  même  thèse 
était  déjà  présentée  ;  l'ouvrage  s'appelait  l'Esprit  révolutionnaire 
avant  la  Révolution  J;  il  a  provoqué  de  vives  polémiques.  Je  le  cite, 

i  Revue  Universitaire,    i5  février  1899.  I,  169,  sq. 

2  Villemain,  op.  cit.,  II,  20a. 

3  Faguet,  Questions  politiques,  Paris,  Colin,  189^, in-18. 

4  Paris,  Pion,  1878. 


10  LES  PHILOSOPHES 

non  pas  pour  reprocher  à  mon  tour  à  M.  Faguet  que  sa  montre 
n'avance  guère;  cette  opinion  ne  serait  guère  vieille,  après  tout,  que 
de  vinui-six  ans  environ  ;  la  notre,  au  contraire,  remonterait  à  la 
Révolution  elle-même,  qui  fit  transporter  d'abord  les  cendres  de 
Voltaire,  puis  celles  de  Rousseau,  dans  le  Panthéon  consacré  à  ses 
grands  hommes  par  la  patrie  reconnaissante.  M.  Faguet  d'ailleurs, 
on  va  voir  que  cet  hommage  lui  est  bien  dû,  n'est  pas  de  ceux  qui 
acceptent  une  thèse  sans  la  renouveler  d'une  façon  originale.  Mais 
je  rappelle  le  livre  où  M.  Rocquain  essayait  d'établir  que  tout  était 
à  terre,  lorsque  les  philosophes  commencèrent  leur  croisade  inutile 
contre  l'ancien  état  de  choses,  parce  que  le  paradoxe  fut  vigoureu- 
sement réfuté  par  un  critique  contemporain.  Celui-ci  établit  avec 
force  qu'il  était  inutile  de  songer  à  «  déposséder  les  philosophes  de 
cette  royauté  qu'ils  avaient  exeixée  jusqu'alors  »,  à  leur  enlever 
«  cette  part  prépondérante  d'influence  et  d'action  dans  la  grande 
œuvre  révolutionnaire  ».  Je  ne  le  suivrai  pas,  quand  il  rattache  à 
son  tour  la  thèse  de  M.  Rocquain  à  celle  qu'avait  développée 
M.  Aubertin,  dans  V Esprit  public  au  xvnT  siècle,  paru  en  187^  '; 
cinq  ans  de  plus  ou  de  moins  ne  sont  pas  une  affaire,  et  d'ailleurs 

cela    nous    engagerait  peut-être  à    remonter  plus  haut  encore- 

Mais,  poursuivons  notre  propos,  et  allons  droit  aux  conclusions  de 
l'article  contre  M.  Rocquain,  qui  me  paraissent  s'appliquer  à  mer- 
veille au  récent  ouvrage  de  M.  Faguet  : 


Ce  serait  fausser  l'histoire  que...  déposséder  les  philosophes  de  la  part 
qu'ils  ont  prise  à  la  Révolution.  Que  Ton  porte  donc  sur  les  philosophes 


1  Paris,  Didier. 

2  De  Barante  écrit  dans  son  Tableau  de  la  Littérature  au  xvme  siècle,  5e  édit. 
préface,  p.  a(J  :  «  Les  philosophes  du  xvme  siècle,  loin  de  mériter  ou  tant  de 
blâme  ou  tant  de  gloire  qu'on  veut  leur  en  distribuer,  nont  fait  qu  obéir  au 
mouvement  commun,  sans  prévoir  et  même  désirer  aucun  résultat  positif.  »  C'est 
l'idée  générale  de  la  Préface  et  de  ce  livre,  qui  «  avait  d'abord  été  composé 
pour  le  concours  » (ibid .  4)  de  1806,  «  demeuré  ouvert  pendant  plusieurs  années  » 
(ibid.  1).  La  préface  est  de  1822  (3e  édition).  Ajoutons  que  l'auteur  fut  taxé  de 
«  fatalisme.  »  (ibid.  21  sq.)  Pour  Tocquoville  (Alex,  de),  son  ouvrage  l'Ancien 
Bégime  et  la  Révolution  paraît  en  1800:  «  On  considère  avec  raison,  dit-il,  la 
philosophie  du  xvme  siècle  comme  une  des  causes  principales  de  la  Révolu- 
tion ><  (p.  8)  ;  voir  surtout  le  chapitre  I  du  Livre  III,  consacré  aux  Hommes  de 
Lettres.  (8e  édit.,  Cal  m.  Lévy,  1877.) 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII'  SIÈCLE  11 

et  sur  leur  œuvre  tel  jugement  que  l'on  voudra  :  libre  à  chacun,  selon  son 
humeur,  ses  intérêts  ou  ses  convictions.  Mais  qu'on  en  fasse  avec  les  uns 
des  artisans  de  mensonge  et  d'erreur,  avec  les  autres  des  apôtres  de 
vérité,  tantôt  des  demi-dieux  mortels  et  tantôt  des  Mammons  d'iniquités, 
quand  il  serait  si  simple  d'en  l'aire  des  hommes,  plus  grands  que  nous, 
mais  pétris  comme  nous  tous  et  de  bien  et  de  mal,  ils  sont  et  demeureront 
dans  l'avenir  comme  clans  le  passé  les  vrais  ouvriers  de  la  Révolution.  Et 
l'on  ne  dira  pas  que  nous  marchandions  à  M.  Rocquain  le  plaisir  d'être 
contredit  :  car  il  nous  prendrait  presque  envie,  pour  terminer,  de 
retourner  contre  lui  ses  propres  termes,  et  de  conclure  «  que  le  mouve- 
ment d'idées  d'où  sortit  la  Révolution  date  des  philosophes  »  et  ne  date 
que  d'eux,  si  nous  ne  nous  souvenions  à  temps  que  souvent  la  peur  d'un 
mal  nous  conduit  en  un  pire. 


Telle  était  la  conclusion  d'un  article  paru  le  i5  octobre  1878  dans 
la  Revue  des  Deux-Mondesi^  sous  la  signature  de  M.  Ferdinand 
Rrunetière.  L'éminent  critique  a  dû  constater  trop  souvent  que  ses 
conseils  n'avaient  pas  été  entendus,  que,  d'une  part,  les  fanatiques 
s'obstinaient  à  falsifier  le  vrai  en  dénonçant  les  encyclopédistes  comme 
des  Mammons  d'iniquité,  et  que,  de  l'autre,  des  esprits  très  redou- 
tables par  la  conscience  de  leurs  recherches,  la  sûreté  de  leur  juge- 
ment et  la  vigueur  de  leur  dialectique,  recommençaient  à  vouloir  dé- 
posséder les  philosophes  de  la  part  qu'ils  ont  prise  à  la  Révolution  ! 

Et  quel  est  le  grand  argument  de  M.  Rocquain  lorsqu'il  veut 
démontrer  que  les  philosophes  n'ont  pas  fait  la  Révolution  fran- 
çaise? C'est  qu'en  1753  cette  Révolution  a  été  sur  le  point  d'éclater; 
en  1703,  c'est-à-dire  avant  la  période  vraiment  active  de  la  philo- 
sophie. Tout  le  monde  connaît  ce  qu'on  entend  par  là,  et  cette  dis- 
tinction a  souvent  été  faite  entre  les  deux  grandes  parties  du 
xviii0  siècle.  Les  contemporains  en  avaient  déjà  fort  nettement 
conscience,  comme  le  prouvent  de  Rulhière  et  son  discours 
à  l'Académie.  De  Rulhière,  qui  remplaçait  l'abbé  de  Boismont, 
prononça  un  discours  de  réception  fort  remarqué,  dont  la  Harpe, 
notamment,  fait  le  plus  grand  éloge.  Dans  cet  «  ouvrage  substantiel, 
plein  d'idées  justes  et  fines,  sans  affectation  de  finesse,  plein  d'es- 


1  Pages  922  sq.  Voir  l'article  dans  Histoire  et  Littérature,   Paris,  Lévy,  i8y.'5, 
207  sq.  :  «  Les  philosophes  et  la  Révolution  française  »  (p.  240,  241.) 


12  LES  PHILOSOPHES 

prit  sans  recherche  d'esprit1  »,  le  récipiendaire  traçait  un  tableau 
de  la  révolution  qui  s'était  faite  dans  les  lettres,  vers  ijSo,  à 
l'époque  de  l'Encyclopédie.  Le  développement  est  conduit  de  main 
de  maître. 

La  première  révolution,  accomplie  par  Fontenelle,  s'achevait; 
Voltaire  pointait  à  peine.  «  Il  régnait  sur  la  scène  sans  régner  sur 
nos  opinions.  »  Déjà,  cependant,  il  commençait  à  conquérir  les  suf- 
frages des  Français  en  attendant  de  conquérir  ceux  de  l'Europe 
entière.  Montesquieu  publiait  l'Esprit  des  Lois  et  Buffon  son  His- 
toire de  l'Homme  et  de  la  Nature.  Rousseau  «  fortifiait  dans  les 
solitudes  cette  voix  éloquente  »  qui  allait  tout  enflammer  ;  les 
ouvriers  de  YEncyclopédie  se  groupaient  autour  de  leurs  deux 
contremaîtres.  «  Un  mouvement  général  se  fit  alors  dans  l'esprit 
humain.  Ces  profondes  études,  sortant  toutes  à  la  fois  des  retraites 
solitaires  où  elles  s'étaient  mûries,  répandirent  tout  à  coup  de  nou- 
velles idées,  de  nouvelles  lumières,  des  espérances  nouvelles.  » 
Mais,  en  même  temps,  «  on  vit  commencer  une  suite  d'événements 
malheureux  qui,  peu  à  peu,  et  de  jour  en  jour,  ôtèrent  au  Gouver- 
nement cette  approbation,  cette  estime  publique  dont  il  avait  joui 
jusque-là.  »  On  passait  de  l'amour  des  lettres  à  l'amour  de  la  philo- 
sophie ;  on  passait  à  la  fois  «  de  l'applaudissement  aux  plaintes,  de 

la  prospérité  aux  craintes  d'une  ruine  générale »  Les  hommes 

de  lettres  devaient  changer  de  ton  ;  s'occupant  des  grands  objets  de 
l'Administration  publique,  de  la  morale,  des  lois,  de  l'éducation,  ils 
ne  pouvaient  plus  louer  le  régime  ;  autrefois,  ils  avaient  été  les 
plus  flatteurs,  ils  allaient  devenir  les  plus  révolutionnaires  des 
hommes.  Tel  est  le  passage  où  de  Rulhière  note  cette  différence,  si 
souvent  indiquée  depuis,  entre  la  première  et  la  deuxième  moitié  du 
xvnr  siècle. 

Or,  en  1753,  cette  seconde  période  ne  fait  que  commencer. 
Voltaire  n'a  pas  encore  inondé  la  France  et  l'Europe  de  ces  mille 
«  plaquettes  »  vives,  légères,  insaisissables,  lues  avec  délices  et 
commentées  avec  intérêt  ;  Jean-Jacques  n'a  pas  lancé  son  Discours 
sur  l'Inégalité;  il  y  a  un  an  à  peine  que  le  Gouvernement  n'a  pas 
hésité  à  frapper  YEncyclopédie  par  un  arrêt  du  Conseil  (il  est  vrai 


1   La  Harpe,   Correspu/vlanre   littéraire    depuis    1774,    etc..    2''    édit.,    180/», 
V,  218. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE    M    XVIII»  SIÈCLE  tè 

qu'il  a  cédé  quelques  mois  après);  de  plus,  Soubise  n'a  pas  encore 
cherché,  sa  lanterne  à  la  main,  son  armée  sur  le  champ  de  bataille, 
la  du  Barry'ne  songe  pas  qu'un  jour  elle  frappera  sur  le  ventre  les 
princes  de  la  famille  royale,  et  le  peuple  n'est  pas  allé  sur  la  route 
de  Chatou  pour  voir  la  f...  mine  du  chancelier  Maupeou  et  huer, 
après  sa  disgrâce,  le  serviteur  de  la  royauté.  Eh  bien,  à  cette  époque, 
d'Argenson  écrit  :  «  Je  sais  de  l'un  des  principaux  magistrats  de 
Paris  que  les  Parisiens  sont  en  grande  combustion  intérieure  ;  l'on 
y  prend  des  précautions  militaires,  le  guet  monte  la  garde  chaque 

jour ;  ce  même  magistrat  ne  doute  pas  qu'à  la  suppression  du 

Ghâtelet  l'on  ne  fermât  les  boutiques,  qu'il  n'y  eût  des  barricades  et 
que  c'est  par  là  que  la  révolution  commencerait  »,  et  encore  :  «  La 
révolution  est  plus  à  craindre  que  jamais.  Si  elle  est  pour  arriver  à 
Paris,  cela  commencera  par  le  déchirement  de  quelques  prêtres  dans 
les  rues,  même  par  celui  de  l'Archevêque  de  Paris,  le  peuple  regar- 
dant ces  ministres  comme  les  vrais  auteurs  de  ses  maux  » ,  et  encore  : 
«  Tous  les  ordres  sont  à  la  fois  mécontents...  Partout  des  matières 
combustibles.  D'une  émeute,  on  peut  passer  à  la  révolte,  de  la 
révolte  à  une  totale  révolution,  élire  de  vrais  tribuns  du  peuple, 
des  consuls,  des  comices,  priver  le  roi  et  ses  ministres  de  leur 
excessif  pouvoir  de  nuire1  ».  Qu'y  a-t-il  là  pour  les  philosophes,  et 
comment  peut-on  les  considérer  comme  les  auteurs  d'une  révolu- 
tion qui  a  failli  éclater,  avant  même  que  leur  propagande  eût  remué 
l'opinion  publique? 

Je  pourrais  tout  d'abord  contester  que  d'Argenson  ait  vu  juste. 
En  vérité,  on  reste  frappé  d'étonnement  quand  on  voit  avec  quel 
empressement  des  historiens  se  servent  de  certains  mémoires  du 
xvine  siècle,  avant  d'en  avoir  fait  sérieusement  la  critique.  C'est  ce 
qui  est  arrivé  pour  les  Mémoires  de  Mmc  d'Epinay  qu'il  faudra  bien 
un  jour  ou  l'autre  réduire  à  leur  juste  valeur.  C'est  ce  qui  est  arrivé 
peut-être  pour  les  Mémoires  de  d'Argenson.  «  Oserais-je  avancer, 
disait  Duclos  dans  la  préface  de  son  Histoire  de  Louis  XI,  une  pro- 
position qui,  pour  avoir  l'air  d'un  paradoxe,  n'en  est  peut-être  pas 


1  D'Argenson,  édit.  Janet,  passim,  et  notamment  :  III,  38o  sq.,  décembre 
1750;  IV,  44,  11  septembre  1751;  IV,  53,  22  octobre  1751;  IV,  io3,  9  septem- 
bre 1762,  etc.,  etc.,  V,  347  :  Finances,  Dettes  nationales  (1706)  —  Edit.  Rathery, 
VIj4o3,  mai  i75i;  VII,  21,  novembre  1751;  VII,  295,  septembre  1762,  etc. 


14  LES  PHILOSOPHES 

moins  vraie?  Ce  ne  sont  pas  toujours  les  auteurs  contemporains  qui 
sont  le  plus  en  état  d'écrire  l'histoire1.  »  Cette  proposition  n'a  nulle- 
ment l'air  d'un  paradoxe.  D'Argenson  a  vu  les  événements  d'une 
façon  personnelle;  les  a-t-il  vus  d'une  façon  vraie?  C'est  autre 
chose.  N'oublions  pas  surtout  que  d'Argenson  est  un  ministre,  mis  en 
disponibilité  par  retrait  d'emploi  :  représentons-nous  les  sentiments 
d'une  Excellence  déchue,  en  face  d'événements  que  ses  successeurs 
dirigent  mal,  à  son  avis,  ou  ne  dirigent  pas  du  tout;  et  demandons- 
nous  si  nos  arrière-petits  neveux  ne  devront  pas  hésiter  avant  de  se 
fier,  pour  apprécier  notre  époque,  aux  notes  d'un  des  ministres  de 
la  troisième  République,  lequel,  après  avoir  perdu  son  portefeuille, 
écrirait  tous  les  matins  que  le  tocsin  de  la  Révolution  sociale  va 
retentir  et  que  le  pays,  qu'il  ne  gouverne  plus,  s'en  va  tout  droit  aux 
pires  abîmes  ! 

Je  veux  bien  croire,  toutefois,  que  d'Argenson  ait  eu  toute  la 
clairvoyance  et  toute  la  pénétration  qu'on  lui  attribue.  M.  Armand 
Brette  a  publié  des  extraits  des  Mémoires  de  d'Argenson,  qu'avait 
édités  la  Société  de  l'Histoire  de  France,  et  a  donné  ce  titre  à  son 
ouvrage  ;  La  France  au  milieu  du  x\mc  siècle  (1747-1757)-.  M.  Edme 
Champion  en  a  écrit  la  préface  ;  il  suffirait  de  parcourir  ce  volume  pour 
comprendre  combien,  en  1753,  la  royauté  n'était  plus  digne  ni  de 
respect  ni  d'amour,  combien  l'aristocratie  imprévoyante  et  égoïste 
c  était  à  la  démocratie  ce  que  la  pourriture  est  au  fruit  »,  combien 
le  peuple  était  exténué  par  la  misère.  Et  l'on  se  demande,  en  effet, 
—  si  le  mot  de  «  révolution3  »  n'est  pas  imaginé  par  le  marquis,  s'il 
a  été  réellement  prononcé,  —  pourquoi  il  n'y  a  pas  eu  de  révolu- 
tionnaires? pourquoi  les  mécontents  ne  sont  pas  passés  de  la  parole 
à  l'acte? 

En  «789,  le  roi  ne  sera  pas  plus  avili,  les  grands  plus  méprisés, 
le  peuple  plus  affamé.  Mais  la  réponse  apparaît  nettement  :  en  1789, 
il  y  aura  quelque  chose  qui  n'existe  pas  en  1753,  et  ce  quelque 
chose,  c'est  précisément  le  travail  accompli  par  les  philosophes  du 
xviii0  siècle.  Si  ces  derniers  n'avaient  rien  à  faire,  pourquoi,  l'état 
social  et   économique    étant  pire  en  1753  qu'en    1789,   l'explosion 


1  Œuvres,  Belin,   1820,  II,  fi. 

2  Paris,  Colin,  in-18,  1898. 

:i  II  écrivait  déjà  en  1743  :  «  La  Révolution  est  certaine  dans  cet  état-ci. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE    VI    Wlll»  SIÈCLE  15 

révolutionnaire  n'a-t-elle  pas  lieu  en  i-53'.M  C'est  que  si  «  général  » 
et  si  «  rapide  »  qu'ait  été  le  changement,  comme  disait  de  Rulhière, 
il  n'a  été  ni  assez  rapide,  ni  assez  général  pour  transformer,  en 
trois  ou  quatre  ans,  l'esprit  de  la  nation,  pour  lui  inculquer  la  notion 
de  ses  droits,  pour  lui  donner  la  force  invincible,  celle  qui  vient  du 
sentiment  de  la  liberté,  D'Argenson  avait  bien  vu  d'où  soufflait  le 
vent  «  d'antimonarchisme  et  d'antirévélation  »,  et  qu  il  venait 
d'Angleterre- ;  il  fallait  qu'il  soufflât  en  France  assez  longtemps 
pour  ébranler  les  préjugés  et  les  abus.  La  tâche  sera  accomplie 
en  170*9.  La  preuve  la  plus  évidente,  c'est  qu'il  y  a  eu  des  émeutes, 
et  qu'aucune  n'a  eu  les  résultats  prévus  par  d'Argenson.  En  1700, 
le  peuple  ayant  été  persuadé  qu'on  enlevait  des  enfants  pour. les 
transporter  aux  colonies,  écharpe  les  suppôts  de  la  police,  assomme 
les  archers,  assiège  les  commissaires  dans  leurs  maisons  et  se 
dispose  à  piller  l'hôtel  du  lieutenant  de  police  Berrier  :  quelques 
détachements  de  gardes  françaises  suffisent  pour  tout  calmer3 . 

Du  20  janvier  au  20  février  1^53,  selon  M.  J.  Soury,  huit  cents 
malheureux  périssent  de  misère  dans  le  faubourg  Saint -Antoine.  A 
Rennes,  à  Bordeaux,  en  Languedoc,  en  Guyenne,  en  Auvergne,  en 
Normandie,  des  émeutes  éclatent;  on  envoie  des  troupes,  et  tout 
est  dit.  A  Rouen,  les  couvents  sont  envahis,  les  bateaux  de  grains 
mis  à  feu,  les  maisons  mises  à  sac.  La  Jacquerie  renaît  dans  les 
campagnes;  des  milliers  de  paysans  forcent  les  châteaux  et  mettent 
les  châtelains  à  contribution.  «  On  se  croirait  en  1789,  ajoute 
M.  Souiy  ;  alors  le  peuple  ne  souffrira  pas  davantage;  mais,  ne 
sentant  plus  ni  le  frein,  ni  la  bride,  il  se  débarrassera  de  son  cavalier 
séculaire,  s'emportera,  l'œil  fou  et  la  crinière  au  vent,  et  tombera 
pour  ne  plus  se  relever,  les  os  brisés,  dans  quelque  fondrière'.  » 
L'image  n'est  pas  exacte  ;  c'est  le  cavalier  séculaire  qui  se  cassera 
les  reins,  et  non  le  peuple.  Mais  comment,  après  cela,  M.  Soury, 
est-il  de  l'avis  de  M,  Rocquain?  Le  peuple  sent  le  frein  et  la  bride 


1  11  est  bien  entendu  que  nous  tenons  compte  (on  le  verra  plus  bas)  et  de 
l'avortement  des  réformes  de  Turgot,  et  de  la  réaction  qui  a  suivi  cette  ten- 
tative. 

2  Edit.  Rathery,  VI,  464,  septembre  1  j5 1 . 

3  Voir  plus  bas,  chap.  vin,  les  récits  des  émeutes  populaires  vers  cette 
époque. 

4  Soury,  Portraits  du  xvme  siècle,  préface  passim. 


16  LES  PHILOSOPHES 

en  1753,  nous  ne  disons  pas  autre  chose;  il  ne  les  sent  plus  en  1789, 
c'est  tout  à  fait  exact. 

Décidément,  en  iy53,  l'heure  n'est  pas  venue.  Pendant  près  de 
quarante  années,  les  philosophes  vont  faire  l'éducation  du  pays  : 
ils  lui  apprendront  qu'il  est  composé  d'hommes,  ils  lui  apprendront 
à  raisonner.  A  partir  de  ce  moment,  il  ne  sera  plus  possible  d'arrêter 
une  émeute  :  logiquement,  fatalement,  elle  deviendra  la  Révolution. 


III 


Il  est  si  vrai  que  la  philosophie  avait  à  peine  commencé  sa  tâche, 
si  vrai  qu'elle  avait  l'air  d'en  être  encore  à  ses  premiers  pas,  qu'à 
cette  date  le  parti  dévot  put  espérer  arrêter  le  mouvement,  et  qu'une 
réaction  formidable  se  produisit  pour  écraser  les  nouvelles  doc- 
trines1. On  a  trop  essayé  d'amoindrir  l'importance  des  dangers  qui 
ont  menacé  les  philosophes.  Je  ne  parle  pas  de  ceux  qui  ont  nié  ces 
périls  :  ceux-là  ont  commis  plus  qu'une  erreur,  ils  sont  coupables 
d'une  erreur  volontaire.  «  L'hérétique,  avait  déclaré  Bossuet,  est 
celui  qui  a  une  opinion  »;  «  toutes  les  opinions,  déclarera  Voltaire, 
sont  absolument  étrangères  à  la  morale  ;  il  faut  être  homme  de  bien, 
soit  que  les  saints  soient  ressuscites  deux  fois,  soit  que  Dieu  ne  les 
ait  ressuscites  qu'une.  Notre  symbole  a  été  fait  tard,  je  l'avoue; 
mais  la  vertu  est  de  toute  éternité2.  »  Avoir  une  opinion,  c'est  de 
l'hérésie  ;  n'en  avoir  pas,  c'est  de  la  tolérance.  L'une  est  aussi  con- 
damnable que  l'autre.  «  Sous  Louis  XVI,  écrit  M.  Brunetière,  le 
Tolérantisme,  en  tant  qu'il  consistait  «  à  admettre  indifféremment 
u  toute  sorte  de  religions  »,  était  encore  qualifié  de  crime  de  lèse- 
majesté  divine,  et  passible  au  besoin,  comme  tel,  de  la  peine  du 
feu3.  »  Voilà  pour  les  choses  religieuses;  voici  pour  les  affaires 
civiles.  En  1764 4,  parut  une  déclaration  du  Roi  qui  supprimait  le 


1  Sur  l'assaut  donné  aux  encyclopédistes,  cf.  P.Duprat>  les  Encyclopédistes^ 
ch.  m,  3i  sq.  ;  xi,  174  sq. 

2  Voltaire,  édit.  Beuchot,  XXXII,  35o  ;  XLIII,  427  ;  XLVI,  95. 

3  Brunetière^  Etudes  critiques,  5e  série,  la    Critique   de  Bayle,  149  (ie'  août 
1892). 

4  Baehaumont,  Ment,  secrets,  Londres,  1777,  3  avril  1764,  II,  43. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII«  SIÈCLE  17 

droit  de  traiter  les  questions  de  gouvernement,  d'administration,  de 
finances,  en  un  mot  d'écrire  des  ouvrages  de  politique.  Un  Lyonnais, 
l'abbé  Morellet,  eut  l'honneur  de  protester  dans  ses  lie  flexions  sur 
les  avantages  de  la  liberté  d'écrire1.  Le  contrôleur  général  écrivit  de 
sa  main,  en  marge  du  manuscrit  de  Morellet  :  «  Pour  parler  de  cette 
administration,  il  faut  tenir  la  queue  de  la  poêle,  être  dans  la  bou- 
teille à  l'encre,  —  (M.  le  Contrôleur  violait  le  principe  de  la  conti- 
nuité des  métaphores),  —  et  ce  n'est  pas  à  un  écrivain  obscur  qui, 
souvent,  n'a  pas  cent  écus  vaillant,  à  endoctriner  les  gens  en 
place.  »  C'était  un  argument  original  contre  la  liberté  de  la  presse! 

Je  ne  recommencerai  pas  l'énumération  des  entraves  opposées  par 
les  lois  et  les  institutions  aux  écrivains  du  xvme  siècle.  Recon- 
naissons, d'ailleurs,  que  les  philosophes  s'affranchirent  assez  aisé- 
ment de  ces  entraves,  qu'ils  eurent  de  tout-puissants  protecteurs, 
des  complices  très  influents,  qu'ils  semblaient,  au  contraire,  redoubler 
de  hardiesse  après  chaque  intervention  du  pouvoir,  intervention 
toujours  suivie  d'une  reculade.  Si  plus  d'un  livre  eut  les  honneurs 
de  la  brûlure,  aucun  écrivain  ne  cueillit  les  palmes  du  martyre. 
Mais  c'était  déjà  beaucoup  que  de  sentir  l'existence  d'un  arsenal  de 
lois,  de  décrets,  d'arrêts,  dans  lequel  on  pouvait  puiser,  sinon  pour 
les  frapper,  du  moins  pour  les  intimider.  L'opinion  de  M.  le  Contrô- 
leur général  était  celle  de  plus  d'un  ennemi  des  philosophes.  En 
1769,  quand  paraît  Bélisaire,  le  comte  d'Artois,  âgé  de  dix  ans, 
s'écriait  qu'il  était  plaisant  qu'un  pédant  de  collège,  un  Marmontel, 
s'avisât  de  donner  des  leçons  aux  rois,  et  que,  s'il  était  le  maître, 
il  ferait  fustiger  l'écrivain  aux  quatre  coins  de  Paris.  «  Et  moi, 
reprit  le  Dauphin  qui  avait  treize  ans,  si  j'étais  roi,  je  le  ferais 
pendre.  »  Et  certes,  deux  enfants  de  cet  âge  ne  faisaient  guère  que 
répéter  ce  qu'on  leur  avait  appris!  Je  doute  que  de  tels  propos 
dussent  être  pour  Marmontel  un  encouragement.  On  ne  se  servait  pas 
des  armes,  c'est  vrai  ;  mais  on  les  avait,  et  je  trouve  que  ce  n'était 
pas  rassurant9. 

Or,  quelques  années  après  1753,  il  s'en  fallut  de  peu  qu'on  s'en 
servît.  Le  clergé  organise  la  résistance.  On  exhume  une  loi  de  1 563 
qui  condamnait   «   à   être  pendu  par  le    cou  jusqu'à   ce  que   mort 


1  Morellet,  Mélanges,  etc.,  III,   1  sq, 

8  Cf.  de  Tocqueville,  op.  cit.,  p.  99;  et  surtout:  225,  a83,  ete< 

U.Niv.  de  Lyon.  —  M.  Rdvstan. 


18  LES  PHILOSOPHES 

s'ensuivit  »  tout  homme  qui  imprimerait  un  ouvrage  contre  la  reli- 
gion. L'Eglise,  le  parlement,  le  pouvoir  royal  joignent  leurs  efforts. 
C'est,  à  la  fois,  le  réquisitoire  de  Fleurv,  le  mandement  deBeaumont, 
l'anathème  de  Clément  XIII.  Les  croisés  sortent  de  tous  les  coins: 
Abraham  Chaumeix,  convulsionnaire  en  retraite,  «  vinaigrier  et 
théologien1  »,  ancien  comparse  des  crucifiements  grotesques  de  la 
rue  Saint-Denis;  l'avocat  Moreau  qui  part  en  guerre  contre  les 
Cacouacs  de  Y  Encyclopédie;  le  P.  Berthier  qui  conduit  le  sacré 
bataillon  des  journalistes  de  Trévoux;  l'évêque  Boyer,  celui  que 
Voltaire  a  fait  passer  à  la  postérité  avec  son  titre  de  noblesse  â'àne 
de  Mirepoix  et  qu'il  a  représenté  par  le  Yebor,  de  Zadig,  le  plus 
odieux  des  archimages-  ;  Palissot,  dont  nous  connaissons  l'histoire; 
Fréron,  que  M.  Ducros,  dans  son  beau  livre  sur  les  Encyclopédistes, 
appelle  «  un  bon  élève  des  Jésuites  »  —  ce  qui  n'est  certes  pas  une 
tare  —  et,  ajoute  M. Ducros  —  «  qui  est  resté  tel  toute  sa  vie3  » 
ce  qui  n'est  certes  pas  un  compliment  ;  et  tant  d'autres,  l'abbé 
Trublet,  qui  doit  aussi  sa  renommée  à  Voltaire,  le  P.  Hayer, 
récollet,  qui,  avec  beaucoup  de  courage  et  encore  plus  d'haleine, 
écrit  la  Reli/fion  vengée,  en  vingt  volumes4  ;  etc.,  etc.  A  ce  moment, 
un  chevalier  de  la  Bastide  écrit  :  «  Qu'est-ce  qu'un  philosophe? 
C'est  un  impertinent  qui  cache  un  malhonnête  homme.  Par  amour- 
propre,  on  devrait  chasser  de  la  Société  quiconque  a  la  hardiesse 
d'en  porter  le  titre.  »  Cette  élucubration  fait  partie  d'un  ouvrage 
intitulé  :  les  Choses  comme  il  faut  les  voir5.  Voici  surtout  M.  le 
marquis  Jean-Jacques  Le  Franc  de  Pompignan,  dont  M.  Ducros 
nous  expose  si  joliment  la  mésaventure  : 

Tout  entier  à  la  noble  et,  il  l'espérait  du  moins,  lucrative  mission  de 
sauver  le  trône  et  l'autel,  le  Franc  se  dépêcha,  dès  son  discours  de  récep- 


1  Cf.  Voltaire,  le  Pauvre  Diable,  Beuchot,  XIV,  161. 
*  Duvernet,  Vie  de  Voltaire,  Genève,  1786,  p.   1 35. 

3  Paris,  Honoré  Champion,  1900,  p.  284. 

4  Sur  la  Religion  vengée,  cf.  d'Alembert  à  Voltaire,  23  janvier,  1707,  Œuvres, 
V,  49  (Belin,  1822). 

5  Paris,  Duchesne,  1757,  in-8.  Il  n'était  pas  le  seul  à  penser  et  à  parler  ainsi. 
Dans  son  Essai  sur  les  mœurs,  Sorel, [avocat  Jau  Parlement,  collaborateur  de  la 
Religion  Vengée  (in-12,  Paris,  Brunet,  1705)  déclare:  «  On  pend  les  voleurs, 
on  rompt  les  assassins,  d*où  vient  n'écartèle-t-on  pas  l'auteur  d'un  livre 
impie?  »  (Cf.  Fréron,  Année  littéraire,  t.  VIII,  3i  décembre  1765.) 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAIS!:  M    XVIUe  SIÈCLE  19 

tion  (le  10  mars  1760),  d'assommer  —  c'est  le  mot  qui  convient  à  la 
lourdeur  de  ses  coups  —  «  cette  philosophie  altière  qui  sapait  et  l'autel 
et  le  trône  ».  Et,  face  à  ses  adversaires,  il  leur  asséna  en  plein  visage  la 
stupéfiante  mercuriale  que  voici  :  «  Des  prétentions  ne  soul  pas  des  titres. 
On  n'est  pas  toujours  philosophe  pour  avoir  fait  des 'traités  de  morale  (à 
l'adresse  de  Duclos),  atteint  les  profondeurs  delà  plus  sublime  géométrie 
(à  l'adresse  de  d'Alembert)....  Le  sage  et  vertueux  chrétien,  voilà  le  philo- 
sophe !  »  Se  fût-il  mis  une  pierre  au  cou  '  ! 


Eh  oui  !  se  fût-il  mis  une  pierre  au  cou  !  Il  eût  dispensé  Voltaire 
de  lui  attacher  à  cette  place  un  grelot  qui  sonna  constamment  à 
ses  oreilles.  Mais  parce  qu'il  fut  ridicule,  ne  pensons  pas  qu'il 
n'était  nullement  dangereux.  Favart  écrivait  au  comte  de  Durazzo  : 

M.  Le  Franc  ne  se  flatte  pas  moins  que  d'expulser  M.  de  Voltaire  de 
l'Académie.  On  dit,  à  cette  occasion,  que,  si  l'on  rayait  M.  de  Voltaire 
du  nombre  des  40,  ce  serait  ôter  le  chiffre  4  et  qu'il  ne  resterait 
plus  que  le  o.  MM.  Duclos,  d'Alembert  et  beaucoup  d'autres  seraient  sans 
doute  compris  dans  la  réforme,  comme  encyclopédistes.  En  ce  cas,  on 
prendrait  des  capucins  pour  recruter  l'Académie  Française*. 

Et  Quesnay  redisait  plus  d'une  fois  :  «  J'approuve  bien  Voltaire 
de  sa  chasse  aux  Pompignans  :  le  marquis  bourgeois,  sans  le  ridi- 
cule dont  il  l'a  inondé,  aurait  été  précepteur  des  enfants  de  France, 
et,  joint  à  son  frère  Georges,  ils  auraient  tant  fait  qu'on  aurait 
élevé  des  bûchers3.  »  A  quoi  l'éditeur  des  Mémoires  de  Mmt  du 
Hausset  ajoute  :  «  Rien  cependant  n'est  plus  injuste  que  cette  sup- 
position. M.  de  Pompignan,  homme  vertueux,  charitable  et  animé 
par  le  véritable  esprit  de  la  religion,  était  incapable  de  toute  espèce 
de  persécution.  »  Je  réponds  à  mon  tour  :  «  Rien  n'est  plus  injuste 
que  cette  défense.  »  Il  faut  penser  que  Voltaire  savait  bien  ce  qu'il 
faisait,  en  assommant  à  son  tour  le  marquis  et  en  réglant  plus  tard 
les  comptes  de  son  frère  Aaron.   On  est  stupéfié  de  l'insolence  de 


1  Duci'os,  op.  cit.,  p.  278.  Sur  le  péril  des  encyclopédistes,  après  l'attentat 
de  Damiens  (janvier  1757),  cf.  ibid.,  09. 

2  Mém.  et  Corresp.  litt.,  Paris,  Collin,  1808,  I,  46,  47  :  au  comte  de  Durazzo, 
22  mai   17G0. 

3  Mme  du  Hausset,  Mém.  éd.,  1824,  p.  128. 


20  LES  PHILOSOPHES 

Pompignan  à  l'égard  de  Malesherbes,  le  directeur  de  la  librairie, 
homme  de  bien,  homme  vraiment  libéral,  puisqu'il  a  voulu  la  liberté 
de  la  presse  et  pour  les  philosophes  et  contre  eux,  et  pour  Voltaire 
et  pour  Fréron1.  Or,  Malesherbes  en  fut  réduit  à  se  défendre  contre 
les  accusations  de  Pompignan  par  un  mémoire  où  il  écrivait  ces 
paroles,  dignes  et  impartiales  :  «  De  ce  que  les  Encyclopédistes 
sont  répréhensibles,  à  beaucoup  d'égards,  il  ne  s'ensuit  pas  que 
leurs  adversaires  ne  doivent  être  soumis  à  aucune  loi'-.  »  Dès  lors, 
la  suspicion  de  l'Eglise  à  l'égard  de  Malesherbes  redouble,  et,  en 
1765,  le  clergé  dévoile  ses  batteries  :  «  Nous  touchons,  dit-il,  dans 
une  adresse  au  roi,  au  moment  fatal  où  la  librairie  perdra  l'Eglise 
et  l'Etat.  Il  serait  juste  et  sage  que  la  librairie  fût  soumise  à  notre 
inspection  et  que  nous  fussions  appelés  à  une  administration  dont 
nous  avons  un  grand  intérêt  à  empêcher  les  abus.  »  Cela  se  passe 
de  commentaires!  Voilà  qui  justifie  Voltaire  dans  sa  lutte  contre 
Pompignan  et  contre  ceux  qui  «  pompignanisaient  »;  voilà  surtout 
qui  nous  montre  bien  qu'en  175^,  non  seulement  les  philosophes 
n'avaient  pas  armé  les  esprits,  mais  qu'ils  avaient  assez  à  faire  à 
se  sauver  eux-mêmes. 

Heureusement  pour  eux,  tous  les  hommes  de  talent  étaient  de 
leur  côté.  L'abbé  de  la  Porte  fit  un  jour  l'expérience  suivante.  Il 
avait  d'abord  travaillé  au  «  patibulaire  »  de  Fréron  ;  la  brouille  se 
mit  entre  les  associés  ;  l'abbé  fit  bien  un  journal  pour  son  compte, 
mais  il  fut  obligé  de  plier  boutique.  Il  s'était  imaginé  de  composer 
«  une  revue  des  feuilles  de  Fréron  »  ;  il  opposait,  à  la  série  des  écri- 
vains dénigrés  par  le  journaliste,  celle  des  auteurs  loués  par  ce 
dernier  ;  le  résultat  était  saisissant  :  dans  l'une  étaient  «  tous  les 
barbouilleurs  de  papier  »  ;  dans  l'autre,  «  les  chefs  de  la  littérature3  ». 
On  n'a  pas  besoin  de  dire  où  se  trouvaient  ceux-ci  et  ceux-là.  Ainsi 
doit  s'expliquer  en  partie  le  succès  des  philosophes,  mais,  en  1753, 
ce  succès  était  plus  que  douteux.  En  face  des  «  barbouilleurs  »,  les 
«  chefs  de  la  littérature  »  vont  se  grouper,  s'entendre,  prendre  immé- 
diatement l'offensive  et  commencer  résolumentla  révolution.  En  1789, 

1  llatin,  Histoire  de  la  Presse  en  France,  Poulet- Malassis,  i85g,  II,  3q8,  408, 
410,  etc. 

2  Desnoireterres,  Voltaire  et  la  Société  française  au  xvme  siècle,  Paris,  Didier^ 
2e  édition,  V,  444. 

3  La  Harpe,  Correspondance  littéraire,  III,  45,  46< 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AD  XVIIIe  SIÈCLE  21 

ils  auront  depuis  longtemps  triomphé  de  leurs  ennemis;  groupé 
tout  un  peuple  autour  d'un  certain  nombre  d'idées  directrices  ;  il 
sera  impossible  que  la  révolution  n'éclate  pas,  et  je  conclus  que  la 
révolution  reste  bien  l'œuvre  des  philosophes,  quoi  qu'en  ait  pensé 
M.  Hocquain,  quoi  qu'en  pense  M.  Faguet. 


IV 


Il  appartenait  à  M.  Faguet  de  renouveler  cette  opinion  ;  il  la 
renouvelle  au  moyen  de  documents  de  tout  premier  ordre,  que  lui 
fournissait  M.  Edme  Champion,  dans  son  livre  si  précieux  :  la 
France  d'après  les  cahiers  de  1189i.  M.  Champion,  avant  que  le 
ministre  de  l'Instruction  publique  eût  décidé  la  publication  officielle 
des  cahiers  déposés  parles  trois  ordres  en  1789,  avait  insisté  sur 
l'importance  fondamentale  de  ces  documents.  De  cette  importance, 
tout  le  monde  convenait.  Pourtant,  le  plus  grand  nombre  de  ces 
témoignages  restaient  enfouis  dans  les  archives  des  villes.  M.  Cham- 
pion, en  se  servant  de  la  première  série,  d'ailleurs  fort  insuffisante, 
des  Archives  Parlementaires  et  des  publications  plus  ou  moins 
complètes  des  cahiers  de  bailliages  et  de  paroisses,  imprimés  à  la 
fin  du  xixe  siècle,  montre  quelle  richesse  d'informations  apportera  à 
l'historien  la  collection  complète  des  cahiers  conservés  en  France, 
et  il  trace,  d'après  ceux  que  nous  connaissons,  un  tableau  de  la  France 
en  1789.  Or,  une  chose  a  frappé  M.  Faguet  dans  cette  esquisse 
vivante  et  précise  ;  c'est  que  tous  les  cahiers  sont  unanimes  à 
réclamer  seulement  des  réformes  dans  l'ordre  économique-  et  dans 
l'ordre  administratif2  :  «  Les  principes  de  1789?  s'écrie  M.  Faguet. 
Il    n'y    en  a   pas.    Les  hommes  de  8y   n'ont  pas   plus  songé  à  la 


1  Paris,  Colin. 

2  Op.  cit. y  p.  3.  P.  Duprat  (op.  cit.,  X,  109)  voit  au  contraire,  dans  les  cahiers 
de  1789,  l'œuvre  de  Y  Encyclopédie  et  des  philosophes.  Il  renvoie  à  un  livre 
de  Chassin  :  le  Génie  de  la  Révolution  (Les  Elections  de  1789,  d'après  les 
brochures,  les  cahiers,  etc..  in-8°,  i8C3,  librairie  Paquerre).  De  Tocqueville 
(op.  cit.  21 1),  déclarait  qu'après  avoir  lu  «  attentivement  »  les  cahiers  des  trois 
ordres,  il  avait  vu  «  avec  terreur  »  qu'en  «  réunissant  tous  les  vœux  particu- 
liers »,  il  s'agissait  «  d'une  des  plus  vastes  et  plus  dangereuses  révolutions  qui 
aient  jamais  paru  dans  le  inonde  ». 


22  LES  PHILOSOPHES 

liberté  qu'à  l'égalité Ceux  qui  ont  rédigé  les  cahiers  mouraient 

tout  simplement   de  faim  et  désiraient    cesser    de   mourir La 

Révolution  Française,  dans  les  vœux  des  hommes  qui  l'ont  com- 
mencée, aussi  bien  que  dans  les  résultats  par  où  elle  a  fini,  c'est 
une  révolution  purement  économique  et  administrative.  »  Les  phi- 
losophes n'ont  rien  à  voir,  par  conséquent,  dans  la  Révolution  ;  les 
principes  de  1789  datent  de  i83o;  il  n'y  a  pas  un  seul  écho  des 
Encyclopédistes  dans  les  cahiers  des  trois  ordres. 

C'est  peut-être  un  peu  se  hâter  que  d'affirmer  ainsi  qu'on  ne  ren- 
contrera dans  aucun  cahier  un  écho  des  principes  de  la  philosophie. 
Certains  de  ceux  qui  ont  été  publiés  renferment  déjà  autre  chose  que 
des  réclamations  d'ordre  économique  et  administratif.  Telle  est,  par 

exemple,  l'adresse  au  roi  contenue   dans  le   cahier  de   Langres 

Ceux  qui  l'ont  composé  avaient,  sans  doute,  lu  Montesquieu  et  Vol- 
taire, et  ils  le  font  voir.  Cela  posé,  il  est  bon  de  reconnaître,  d'une 
façon  spéciale,  que  M.  Faguet  a  raison  :  on  est  étonné  de  la  diffé- 
rence entre  le  point  de  départ  et  les  premières  étapes,  de  la  rapi- 
dité avec  laquelle  on  passe  de  vœux,  après  tout,  modestes,  à  des 
réformes  radicales.  J'avais  moi-même  ce  sentiment  quand  je  par- 
courais naguère  les  cahiers  des  paysans  du  Beaujolais,  publiés  par 
la  Bévue  d'Histoire  de  Lyony.  Soit  :  les  cahiers  n'ont  montré  nul 
souci  des  grands  principes. 

D'abord,  on  serait  autorisé  à  en  conclure  que  la  philosophie  n'a 
rien  à  voir  dans  les  cahiers,  mais  non  pas  les  philosophes  :  car,  je 
le  demande,  quel  est  l'homme  de  lettres  qui,  au  xvm°  siècle,  n'avait 
pas  abordé  les  problèmes  économiques  et  administratifs  ?  Puis  le 
raisonnement  est  spécieux.  Les  cahiers  sont  les  cahiers,  et  la  Révo- 
lution est  la  Révolution;  il  est  impossible  d'identifier  ceci  et  cela. 
Vous  cherchez  où  sont,  en  1789,  les  grands  principes  de  la  philoso- 
phie ?  Il  n'est  pas  nécessaire  de  chercher  bien  loin  ni  bien  long- 
temps. Il  suffit  d'aller  jusqu'au  mois  d'octobre  1789,  où  est  promul- 
guée la  Déclaration  des  Droits  de  ï Homme  et  du  Citoyen.  Or,  si 
nous  avons  changé  ou  essayé  de  changer  bien  des  choses,  nul  n'arri- 
vera à  faire  que  la  Déclaration  ne  soit  pas  tout  simplement  le  résumé 
juridique  des  théories  qu'avaient  défendues  les  philosophes  du  xvme 

1  Dirigée  par  mon  très  sympathique  collègue  M.  Charléty.  Les  Cahiers  des 
paysans  beaujolais  ont  été  publiés  dans  le  tome  III,  année  1904. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII"  SIÈCLE  23 

siècle;   les  voilà  bien,  n'est-ce   pas.   les  principes  de  1789,  et  voilà 
bien  aussi  ceux  qui  les  avaient  inspirés? 

Et  si  nous  nous  demandons  pourquoi  les  cahiers  furent  si  timides 
et  les  députés  si  hardis,  la  psychologie  politique  la  plus  élémen- 
taire nous  fournira  la  réponse!  Il  était  naturel  que,  dans  son  petit 
coin  du  Beaujolais,  le  paysan  fût  prudent,  circonspect  :  Q était  fatal 
qu'une  fois  transporté  dans  cette  Assemblée,  dont  l'esprit  des  phi- 
losophes animait  la  majorité,  son  représentant  songeât  ;i  toute 
autre  chose  qu'aux  délégués  de  l'intendant  ou  du  fermier  des 
gabelles,  et  qu'il  s'associât  de  tout  cœur  au  projet  d'une  constitution 
nouvelle  bâtie  sur  des  principes  nouveaux.  Alors,  l'influence  de 
la  philosophie  agissait  sans  aucune  des  contraintes  qui  pesaient  et 
qui  pèsent  encore  sur  la  politique  de  clocher;  sans  cela,  les  députés 
n'auraient  osé  demander  que  des  réformes  ;  avec  cela,  ils  se  sen- 
taient assez  de  courage  civique  pour  jurer  de  ne  pas  se  séparer, 
avant  d'avoir  donné  une  Constitution  à  la  patrie. 

Qu'on  ne  vienne  plus  nous  répéter  que  le  seul  mobile  qui  gui- 
dait les  hommes  de  1789  était  le  désir  d'échapper  à  la  faim.  Mourir 
de  faim?  Mais  le  peuple  n'avait  jamais  fait  autre  chose,  mais  cela 
faisait  partie  de  la  tradition  nationale,  mais  le  contraire  eût  été  une 
bizarrerie!  Le  peuple  mourait  de  faim  normalement,  régulièrement; 
il  ne  mourait  pas  plus  de  faim  en  1789,  qu'en  1709,  qu'en  1  j 5 .'5  ' . 
Nous  en  verrons  plus  bas  des  preuves  multiples.  Il  n'y  avait  pas  de 
raison  pour  que  cela  ne  continuât  pas,  après  1789!  Ou  plutôt,  il  y 
avait  une  raison  :  c'est  que  les  philosophes,  ayant  travaillé  à  l'af- 
franchissement des  esprits,  avaient  donné  à  tous  leurs  concitoyens 
le  sentiment  qu'ils  étaient  des  hommes  libres  et  qu'ils  avaient, 
parmi  leurs  droits  imprescriptibles,  celui  de  fonder  une  Société 
où  les  mêmes  ne  seraient  pas  toujours  sacrifiés.  Les  citoyens  se  ren- 
dent compte  que  leurs  maux  ne  sont  pas  d'institution  divine,  qu'ils 
ne  sont  pas  inhérents  à  un  état  de  choses  voulu  par  la  Providence, 
mais  qu'ils  résultent  d'une  série  d'iniquités  auxquelles  il  est  temps 
de  porter  remède.  Ils  répètent  sans  le  comprendre  toujours,  je  le 
veux  bien,  le  credo  des  philosophes,  et  ce  qu'ils  en  retiennent  c'est 


1  Voir  l'opinion  de  Tocqueville  sur  la  prospérité  publique  vers  1789  (op.  cil., 

a55). 


24  LES  PHILOSOPHES 

d'abord  que  rien  ne  va  selon  la  raison  et  la  justice,  puis  qu'il  ne 
tient  qu'au  peuple  lui-même  que  tout  aille  suivant  la  justice  et  la 
raison.  Alors,  ils  ne  se  contentent  plus  de  courber  la  tète  ;  les  quo- 
libets et  les  chansons  ne  leur  suffisent  plus  ;  éclairés  par  la  philo- 
sophie sur  les  abus,  ils  les  renversent;  éclairés  par  la  philosophie 
sur  les  réformes,  ils  bâtissent  après  avoir  renversé.  Ici  et  là,  les 
philosophes  sont  également  les  initiateurs  ;  là,  ils  fournissent 
les  armes;  ici,  ils  fournissent  les  principes1;  si  bien  qu'à  quelqu'un 
qui  me  demanderait  de  définir  l'esprit  philosophique,  je  répon- 
drais, sans  hésiter,  en  prenant  le  contre-pied  de  l'opinion  de 
Al.  Faguet  :  «  L'esprit  philosophique,  c'est  l'esprit  de  la  Révolu- 
tion de  1789.    » 


Je  m'en  tiendrai  donc  à  l'opinion  séculaire,  et  je  continuerai  à 
penser  que  notre  xvm°  siècle  est  digne  de  notre  admiration  parce 
que  ses  écrivains  ont  élaboré  la  société  moderne.  Comment  L'ont-ils 
élaborée,  comment  ont-ils  utilisé,  pour  la  tâche  commune,  les 
diverses  forces  de  la  nation?  Je  vais  à  présent  essayer  de  le  montrer. 
Mais  j'ai  cru  bon,  auparavant,  d'indiquer  dans  quel  esprit  j'avais 
composé  cet  ouvrage  et  d'exposer  nettement  ma  conviction.  Je 
serais  trop  heureux  si  je  pouvais  la  faire  partager  à  ceux  qui  vou- 
dront bien  lire  ce  livre  et  le  discuter. 


De  Tocqueville  montre  qu'ils  fournissent  le  vocabulaire,  même  aux  paysans 
qui  font  des  requêtes  (p.  216,  217). 


KT  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AD  XVIII  SIÈCLE  25 


CHAPITRE  PREMIER 

LES  PHILOSOPHES  ET  LA  ROYAUTÉ 


I.  —  Sentiment  de  la  France  envers  la  royauté.  —  Fidélité  séculaire.  —  Senti- 
ments de  la  nation  envers  Louis  XV  enfant.  —  Les  événements  de  juillet 
1721.  —  Beauté  du  roi.  —  Son  inaction.  —  Espérances  du  peuple.  —  Les 
espérances  se  confirment.  —  La  Maladie  de  Metz.  —  La  clé  du  caractère 
de  Louis  XV  :  l'ennui.  —  Traité  d'Aix-la-Chapelle  et  apogée  de  Louis  XV 
(1748).  —  Le  Bien-Aimé.  —  La  royauté  au  milieu  du  siècle. 

IL  —  Attitude  des  philosophes  envers  le  roi  pendant  cette  période.— Reproches 
immérités.  —  Discours  de  Voltaire  et  de  Duclos  à  l'Académie.  —  Admira- 
tion générale  pour  le  roi.  —  Vers  de  Fréron.  —  Les  philosophes  pensent 
comme  la  nation. 

III.  —  A  quel  moment  la  nation  se  détache  du  roi.  —  Responsabilité  de 
Louis  XV  :  opinions  diverses.  —  Essais  de  réhabilitation.  —  Opinions  des 
contemporains.  —  L'autorité  monarchique  n'est  pas  affaiblie.  —  Louis  XV 
et  le  décor  extérieur  de  la  royauté.  —  Louis  XV  et  ses  ministres.  —  Préten- 
dus présages  d'une  révolution.  —  Dernières  années  de  Louis  XV.  —  Les 
satires,  les  chansons,  les  épitaphes. 

IV.  —  Sentiments  des  philosophes  envers  le  roi.  —  Explication  de  leur 
attitude.  —  Louis  XV  et  les  écrivains.  —  Le  règne  de  Louis  XV  est  celui  de 
la  philosophie.  —  Opinion  de  Turgot,  de  Quesnay.  —  Opinion  de  Beauvau. 
—  Les  résultats  pour  la  philosophie  :  de  Levis.  —  Les  philosophes  sont 
reconnaissants  à  Louis  XV  de  sa  neutralité. 

V.  —  Les  philosophes  ont  peur  du   Dauphin.  —  Opinion   du  xvme  siècle  sur  le 

Dauphin.  —  Son  caractère.  —  Son  entourage.—  Le  Dauphin  et  les  Jésuites. 
Appréhensions  des  philosophes.  —  Changement  à  la  mort  du  Dauphin.  — 
Thomas  et  Diderot.  —  Les  véritables  sentiments  des  philosophes.  — 
Pourquoi  ils  font  des  vœux  pour  Louis  XV. 

VI.  —  Les  philos_Q_ah£g  et  la  monarchie.  —  Exagérations  passagères.  —  La 
théorie  du  bon  despote.  —  Les  physiocrates.  —  Opposition  avec  Montes- 
quieu. --  Expérience  de  Turgot.  —  Les  philosophes  et  les  questions  poli- 
tiques. —  Duclos  et  le  pouvoir  royal.  —  Confiance  dans  la  royauté.  — 
Monarchie  et  despotisme.  —  Garanties  insuffisantes. 

VIL  —  Conclusion  :  les  philosophes  ne  sont  ni  des  républicains,  ni  des 
courtisans. 

I 

Les  Anglais  ont  représenté  sur  un  de  leurs  théâtres  une  mauvaise 
farce  dans  laquelle  on  tourne  en  dérision  le  peuple  français  personnifié 
par  un  crocheteur.  Ce  crocheteur  porte  sur  son  dos  un  fardeau  considé- 
rable de  hardes,   de  vêtements  de   première  nécessité.  Un  interlocuteur 


26  LES  PHILOSOPHES 

qui  le  rencontre  lui  demande  :  «  Où  vas-tu?  —  Au  trésor  royal.  —  Qu'y 
faire?  —  Porter  ce  fardeau.  —  Tiens,  portes-y  le  mien  aussi.  —  Mais  je 
ne  le  puis  pas,  vous  voyez  que  je  suis  écrasé. —  Porte-le  toujours  de  par  le 
roi  et  pour  le  roi.  »  Un  second  interlocuteur  vient  et  fait  les  mêmes 
questions  et  la  même  cérémonie.  Un  troisième  suit,  un  quatrième;  bref, 
le  crocheteur  succombe  au  poids  et  se  traîne  en  rampant  vers  le  trésor 
royal.  Arrivent  des  chevaux,  des  équipages  brillants,  des  hommes  couverts 
d'or;  et  l'on  crie  :  «  C'est  le  roi,  vive  le  roi!  »  Le  pauvre  crocheteur 
presque  expirant  tourne  la  tête  de  ce  côté  et  crie  à  s'égosiller  :  «  Vive  le 
roi  !  » 

Cette  anecdote  de  la  Chronique  Scandaleuse1,  écrite  dans  la 
deuxième  moitié  du  siècle,  nous  en  dit  bien  long  sur  les  senti- 
ments des  Français  envers  la  monarchie.  La  France  du  xvmc  siècle 
offre  le  spectacle  d'une  nation,  qui  perd  de  jour  en  jour  le  respect 
pour  le  roi,  sans  rien  perdre  de  son  respect  et  peut-être  de  son 
amour  pour  la  royauté. 

Il  faut  s'entendre  sur  ces  mots  souvent  cités  de  d'Argenson  :  «  A 
Paris  on  est  plus  républicain  et  plus  vrai  »  ;  cela  signifie  que,  dans 
la  grande  ville,  on  est  plus  frondeur  et  plus  indépendant,  qu'on 
censure  plus  volontiers  les  puissants  du  jour,  et  qu'on  exhibe  sa  ou 
ses  maîtresses  avec  plus  de  désinvolture.  Il  s'agit,  on  le  voit,  de 
tout  autre  chose  que  du  sentiment  démocratique.  Je  sais  bien  qu'il 
y  a  une  foule  de  passages  où  d'Argenson  nous  apparaît  comme  un 
républicain  avant  la  lettre.  Mais  si  ses  Mémoires  avaient  été  lus  par 
ses  contemporains,  qui  pourrait  douter  que  les  passages,  auxquels 
je  pense,  auraient  paru  des  rêveries  amusantes,  curieuses,  des  songes 
plus  vaporeux  encore  que  ceux  de  l'abbé  de  Saint-Pierre,  et  moins 
dangereux  assurément  parce  qu'ils  devaient  davantage  aux  caprices 
de  la  folle  du  logis?  Le  beau  projet  de  rêver,  en  plein  xvnr3  siècle, 
une  sorte  de  république  suisse,  avec  une  décentralisation  provin- 
ciale et   communale,  qui  permît  à  la   «    fourmilière   »   de  produire 

1  La  Chronique  scandaleuse,  publiée  par  Octave  Uzanne,  Paris,  Quantin, 
1879,  p.  i6;>.  «  Un  galant  homme,  déclare  l'abbé  Coyer,  n'écrira  pas  le  mot: 
patrie.  Ce  serait  bien  pis  s'il  le  prononçait  !  J'interroge  ce  citoyen  qui  marche 
toujours  armé  :  Quel  est  votre  emploi?  Je  sers  le  Roi,  me  dit-il;  pourquoi  pas 
la  patrie?  Le  roi  lui-même  est  fait  pour  la  servir.  Il  parle  gaulois  et  très  gau- 
lois. »  (Dissertation  sur  le  mot  pairie,  OEuv.,  Paris,  1782,1,  164,  i65).  Pourquoi 
pas  la  patrie?  Parce  que  c'était  la  même  chose!  Au  xvme  siècle,  on  ne  pro- 
nonce pas  le  mot  parce  que  celui  de  monarque  le  représente  exactement!  Cf. 
Tocqueville,  op.  cit.,  176. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  WHle  SIÈCLE  27 

l'abondance,  une  sorte  de  Hollande  «  mieux  gouvernée  »  parce 
qu'elle  serait  «  moins  gouvernée  l  ».  Qui  aurait  pris  au  sérieux 
pareilles  utopies?  D'ailleurs,  cette  république  fédérative  serait, 
dans  la  pensée  de  d'Argenson,  placée  entre  les  mains  des  protecteurs 
traditionnels  de  la  nation  française,  et  le  successeur  de  Louis  XIV 
constituerait  le  seul  garant  de  toutes  ces  libertés  !  Etrange  formule 
que  celle-ci  :  sans  monarchie,  pas  de  république!  C'est  bien  cepen- 
dant celle  de  d'Argenson,  et  un  jour  qu'entraîné  par  ses  idées  égali- 
taires  jusqu'à  des  idées  subversives,  il  s'est  demandé  «  s'il  ne  serait 
pas  bientôt  temps  d'abolir  toute  puissance  politique  dans  le  monde  » 
il  se  ressaisit,  et  tout  étonné  de  cette  inconcevable  audace  :  «  Voilà 
bien,  s'écrie-t-il,  un  paradoxe  digne  des  Anglais!  (non  pas  !  mais 
des  anarchistes).  Laissons-leur  plutôt  cette  manière  de  raisonner; 
respectons  l'autorité  sous  laquelle  nous  sommes  nés,  mais  gémis- 
sons de  la  voir  avilie  par  des  agents  indignes  d'elle!  »  (ce  qui  est 
de  l'opportunisme!).  Cette  déclaration  est  sincère,  et  elle  ne  nous 
étonne  pas  d'un  homme  qui  avait  écrit  :  «  L'autorité  royale  est  un 
point  de  religion!  »  (ce  qui  est  d'un  dévot  de  la  royauté).  «  Qui 
oserait,  demandait-il  encore,  parler  aux  Français  de  se  laisser  con- 
duire par  une  autre  puissance  que  celle  dévolue  à  un  monarque2?  » 
A  cette  interrogation,  la  réponse  était  simple  :  Personne  ne  l'aurait 
osé,  pas  même  le  marquis  d'Argenson,  lequel  laissait  aller  sa  plume 
la  bride  sur  le  cou,  dans  ses  mémoires  secrets,  mais  dont  la  foi 
monarchique,  malgré  des  vicissitudes,  des  hésitations  et  des  doutes, 
est  restée  vivante  au  fond  du  coeur. 

Comment  en  eût-il  été  autrement  puisque  la  nation  était  façon- 
née, depuis  des  siècles,  au  pouvoir  de  la  royauté?  Comme  dans 
toutes  les  époques  de  transition,  il  y  aura  sans  doute  un  certain 
flottement  dans  le  xvme  siècle;  on  sent  à  chaque  pas  des  oscilla- 
tions entre  les  réminiscences  d'un  passé  qui  n'est  pas  encore  disparu 
aujourd'hui,  et  cette  indépendance  de  la  pensée  qui  n'est  pas  encore 


1  Edit.  Janet,  V.  i34  (1705). 

2  D'Argenson  revient,  plusieurs  fois,  sur  cette  idée  que  le  peuple  français  est 
le  plus  porté  à  l'amour  des  rois  :  II,  329  :  le  Roi.  etc.  Cf.  V,  277,  la  ditfé- 
rence  de  l'affection  que  les  Français  et  les  Anglais  éprouvent  pour  leur  souve- 
rain. Rapprochons  à  ce  sujet  le  parallèle  fait  entre  la  constitution  anglaise  et 
la  monarchie  française,  dans  Je  Siège  de  Calais  de  de  Belloy.  (Fontaine,  le 
Théâtre  et  la  Philosophie  au  xvmc  siècle,  p.  47). 


28  LES  PHILOSOPHES 

aujourd'hui  libérée,  entre  le  respect  inspiré  par  des  traditions  sécu- 
laires et  l'attrait  puissant  des  séduisantes  nouveautés  ;  or,  parmi  les 
legs  de  la  vieille  France,  celui  qu'il  était  le  plus  difficile  de  discuter, 
celui  qu'on  ne  songeait  même  pas  à  discuter,  c'était  le  dévoue- 
ment à  l'autorité  royale  ;  de  tout  temps  le  peuple  avait  obéi  à  cette 
autorité,  en  inclinant  le  front  et  sans  oser  la  regarder  en  face.  Le 
respect  était  profond;  profonde  aussi  était  l'affection  qu'inspirait  la 
personne  du  monarque,  sainte  et  sacrée,  et  pour  la  famille  presque 
divine  qui  fournissait  les  souverains.  «  Il  est  tout  naturel  d'aimer 
une  maison  qui  règne  depuis  800  années1.  »  Voilà  ce  que  pense 
Voltaire,  et  ce  que  tout  son  siècle  pense  avec  lui. 

Ajoutez  le  prestige  exercé,  malgré  tout,  par  le  siècle  de 
Louis  XIV,  dont  la  politique  extérieure  et  intérieure  est  également 
maudite  par  des  hommes  qui  flétrissent  l'ambition  des  princes 
conquérants  et  l'intolérance  des  despotes,  mais  dont  la  gloire, 
célébrée  par  le  chef  de  la  philosophie,  arrache  un  cri  d'involontaire 
admiration.  Joignons  enfin  l'opinion  qui  se  fortifie  de  jour  en  jour, 
à  mesure  qu'on  a  davantage  conscience  de  l'évolution  politique  et 
sociale,  que  la  royauté  a  aidé  à  l'émancipation  du  peuple,  et  lui  a 
payé  le  salaire  de  ses  loyaux  et  fidèles  services.  Dans  une  conver- 
sation rapportée  par  Mn,e  du  Hausset,  un  jeune  maître  des  requêtes 
«  à  la  belle  fîg-ure  »  déclare  devant  Quesnav  et  ses  amis  : 

Cet  amour  des  Français  pour  leur  roi,  n'est  point  aveugle,  c'est  un 
sentiment  profond  et  un  souvenir  confus  de  grands  bienfaits.  La  nation, 
et  je  dirais  plus,  l'Europe  et  l'humanité  doivent  à  un  roi  de  France  — 
j'ai  oublié  le  nom  —  la  liberté;  il  a  établi  les  communes,  et  donné  à  une 
multitude  immense  d'hommes  une  existence  civile.  Je  sais  qu'on  peut 
dire  avec  raison  qu'il  a  servi  son  intérêt  en  les  affranchissant  ;  qu'ils  lui 
ont  payé  des  redevances,  et  qu'enfin  il  a  voulu  par  là  affaiblir  la  puissance 
des  grands  et  la  noblesse  :  mais  qu'en  résulte-t-il?  Que  cette  opération 
est  à  la  fois  utile,  politique  et  humaine2. 

Ce  jeune  maître  des  requêtes  devait  se  faire  un  nom  dans 
l'histoire  ;  c'est  celui-là  même  qui  aurait  sauvé  le  pouvoir  royal  s'il 


1  Voltaire,  Pensées  sur  le  Gouvernement  (1752),  Beuchot,  XXXIV,  42,J  (pensée 
XIV). 

2  Mme  du  Hausset,  Mém.,  162,  i63. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAIS!',  AI    \Y1II-  SIÈCLE  29 

avait  pu  être  sauvé,  et  dont  les  efforts  ne  firent  que  mettre  en 
lumière  qu'il  n'y  avait  pas  à  compter  pour  régénérer  La  France  sur 
le  despotisme  éclairé;  il  s'appelait  Jacques  Turbot. 

«  Ce  siècle,  qui  devait  finir  par  un  régicide,  a  commencé,  on 
peut  le  dire,  par  un  acte  de  foi  et  d'amour  envers  l'ancienne 
royauté,  par  un  pardon  généreux  des  fautes  commises,  et,  si 
l'attentat  reste  sans  excuse,  il  est  juste  de  reconnaître  et  de  signaler 
dans  la  haine  qui  éclate  en  1793  la  colère  d'un  amour  indignement 
trompé.  »  Ainsi  s'exprime  M.  Aubertin,  et  avec  raison.  Il  est 
difficile  de  trouver  dans  l'histoire  un  roi  qui  ait  été  plus  «  folle- 
ment »  aimé  (l'expression  se  trouve  chez  les  contemporains),  que 
Louis  XV1. 

Tout  concourait  à  le  faire  adorer  de  la  nation.  Il  ne  restait  rien 
autre  des  trésors  de  David,  et  ce  Joas  si  frêle  semblait  n'avoir 
échappé  que  par  miracle  au  destin  fatal  qui  emportait  mystérieuse- 
ment, les  uns  après  les  autres,  les  membres  de  la  famille  royale.  On 
pourrait  penser  que  le  respect  pour  la  royauté  a  subi  une  grave 
atteinte,  le  jour  même  de  l'enterrement  de  Louis  XIV  :  «  Je  ne  I 
puis  me  rappeler  encore  sans  horreur,  écrit  longtemps  après  le  duc 
de  Richelieu,  les  indécences  du  peuple  de  Paris,  le  jour  du  convoi 
de  son  souverain.  La  mort  du  tyran  le  plus  odieux  n'aurait  point 
fait  plus  de  plaisir-.  »  Ces  «  indécences  »,  nous  les  connaissons 
par  une  foule  de  témoignages  ;  elles  ne  doivent  pas  nous  faire  con- 
clure à  un  affaiblissement  du  sentiment  royaliste.  Tandis  que  sur 
la  route  de  Saint-Denis,  où  passait  le  cercueil,  on  riait,  on  buvait, 
on  chantait,  on  insultait  le  cadavre  avec  la  dernière  violence3,  les 
Parisiens  se  pressaient,  au  même  moment4,  les  larmes  aux  yeux, 
sur  le  passage  du  petit  roi  de  cinq  ans,  que  Ton  conduisait  à 
Vincennes  ;  l'enfant  était  si  beau,  avec  son  air  maladif  et  mélanco- 
lique, que  tous  les  bras  se  tendaient  vers  lui  et  que  les  acclama- 
tions s'élevaient  de  tous  côtés,  mêlées  à  des  mots  tendres  et 
respectueux  pour  l'unique  espoir  de  la  patrie.  Lui,  tout  habillé  de 
violet,  assis  sur  les  genoux  de  sa  gouvernante,  Madame  de  Venta- 


1  Aubertin,  VEsprit  public  au  xvme  siècle,  235. 

2  Mém.  du  duc  de  Richelieu,  t.  I,  ch.  m,  34  sq.  (Paris,  Didot,  1889), 

3  Duclos,  Mém.  secrets,   Œuvres,  Belin,  III,  100. 
*  9  septembre  171 5. 


30  LES  PHILOSOPHES 

dour,  regardait,  pâle  et  ému,  le  flot  humain  qui  roulait  le  long  du 
carrosse,  et,  quand  on  s'arrêta  vis-à-vis  de  la  porte  Gaillon  pour  le 
faire  manger,  le  duc  d'Orléans  lui  montra  cette  foule  communiant 
dans  le  même  amour  pour  son  prince,  et  lui  dit  de  saluer.  L'enfant 
salua  de  la  main,  à  droite  et  à  gauche,  avec  un  doux  sourire,  et 
tous  furent  ravis  de  sa  grâce  et  de  sa  beauté1. 

L'affection  du  peuple  croît  davantage,  à  mesure  que  grandissent 
ses  inquiétudes  pour  la  vie  de  l'enfant  :  jamais,  dans  la  suite,  on 
n'a  oublié  les  angoisses  qui  avaient  tourmenté  les  cœurs  à  ces  seuls 
mots  :  «  la  santé  du  roi-  ».  A  la  première  alerte,  tout  le  monde 
court  aux  nouvelles  ;  haletant,  presque  affolé,  le  peuple  s'agite;  on 
murmure  des  bruits  sinistres,  on  parle  à  voix  basse  de  poison,  puis 
on  s'enhardit,  on  nomme  le  prétendu  criminel,  le  duc  d'Orléans, 
qui  ne  méritait  certes  pas  les  calomnies  infâmes  dont  il  fut  l'objet. 
Les  auteurs  des  mémoires  du  temps  sont  à  l'affût  de  la  plus  insi- 
gnifiante particularité  touchant  la  moindre  indisposition  du  roi,  et, 
quand  le  danger  est  passé,  l'espérance  revient  et  la  joie  déborde. 
Une  des  manifestations  les  plus  bruyantes  de  cet  amour  de  la 
France  pour  l'enfant  royal  eut  lieu  en  juillet  1721  :  le  i3,  le  prince 
a  une  fièvre  violente,  «  la  tête  commençait  à  s'embarrasser,  dit 
Duclos,  et  les  médecins  effrayés  la  perdaient  eux-mêmes3  »  ;  c'en 
est  fait,  Paris  est  consterné,  la  France  aussi,  l'Europe  est  dans 
l'anxiété  ;  Helvétius,  le  père  du  philosophe,  depuis  premier  médecin 
de  la  reine  «  et  qu'elle  ne  dédaignait  pas  de  regarder  comme  son 
ami4»,  conserve  seul  son  sang-froid;  malgré  l'avis  de  tous  les 
consultants,  malgré  l'opposition  très  vive  du  premier  chirurgien, 
Maréchal,  qui  jurait  que,  «  s'il  n'y  avait  qu'une  lancette  en  France, 
il  la  casserait  pour  ne  pas  faire  cette  saignée  »,  Helvétius,  alors  tout 
jeune,  propose  hardiment  la  saignée  du  pied.  On  hésite,  on  mande 
les  plus  fameux  médecins  de  la  ville  ;  Helvétius  commence  par  con- 
vaincre ceux-ci,  puis,  avec  le  ton  d'un  homme  courageux  qui  ne 
recule   pas   devant  les  responsabilités,  il  s'adresse   aux  autres  et 


1  Cf.  Marais,  I,  19,  sq.  ;  Lundi,  9  septembre  171.^;  Dangeau,  XVI,  70;  Buvat 
I,  55  sq.  (septembre  1 7 1 5)  ;  et  le  récit  qu'en  a  tiré  Aubertin,  op.  cit.;  55,  56. 

2  Cf.  Mémoires  de  la  duchesse  de  Brancas,  etc.,  p.  47>  Paris,  1890. 

3  Duclos,  III,  249.  Cf.  Barbier,  Journal,  août,  1721,  I,  146,  sq. 

4  Elle  aurait  pu  s'en  souvenir,  ajoute  Duclos  en  note,  lorsqu'il  a  été  ques- 
tion du  livre  de  son  fds.  Ibid.,  249. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIie  SIÈCLE  31 

impose  cette  opération.  Elle  réussit;  une  heure  se  passe,  la  fièvre 
diminue;  cinq  jours  après,  le  roi  debout  recevait  les  compliments 
des  compagnies,  et  des  ministres  étrangers. 

Laissons  la  parole  à  Duclos,  lequel  a  assisté  aux  transports 
d'enthousiasme  qui  s'emparent  de  la  population,  à  la  nouvelle  que 
le  roi  est  hors  de  danger  : 

Ce  que  nous  avons  vu  en  17441  lorsque  le  roi  fut  dans  un  si  grand 
danger,  à  Metz,  ne  donna  qu'une  faible  idée  de  ce  qui  était  arrivé  en 
pareille  circonstance,  en  1721...  Toutes  les  églises  où,  pendant  cinq 
jours,  on  n'avait  entendu  que  des  cris  de  douleurs,  retentissaient  de  Te 
Deum...  On  ne  voyait  que  danses  et  repas  dans  les  rues  ;  les  bourgeois  fai- 
saient servir  leur  souper  à  leurs  portes  et  invitaient  les  pauvres  à  y  prendre 
place.  Tout  Paris  semblait  chaque  jour  donner  un  repas  de  famille.  Ce 
spectacle  dura  plus  de  deux  mois  par  la  beauté  de  la  saison,  la  longue 
sérénité  du  temps,  et  ne  finit  que  par  les  froids  de  l'arrière-saison.  Les 
étrangers  partagèrent  notre  joie,  et  l'Empereur  disait  hautement  que 
Louis  XV  était  l'enfant  de  l'Europe. 


Louis  XV  était  l'enfant  de  l'Europe  ;  à  son  existence  si  chère  étaient 
liés  non  seulement  le  bonheur  et  la  sécurité  de  la  France,  mais  la 
conservation  de  la  paix  universelle.  Duclos  raconte  que,  par  un  arti- 
cle secret  du  traité  de  Rastadt,  l'Empereur  avait  donné  sa  parole 
au  feu  roi  que,  durant  toute  la  minorité,  il  n'entrerait  ni  directe- 
ment ni  indirectement  dans  aucune  coalition  contre  la  France.  Il 
est  clair  qu'on  redoutait  la  mort  de  l'enfant,  parce  qu'on  était  per- 
suadé qu'elle  pourrait  être  le  signal  d'une  guerre  étrangère  qui  se 
joindrait  aux  horreurs  de  guerres  civiles. 

Cependant,  le  prince  grandissait  et  devenait  plus  robuste.  Pas- 
sionné pour  les  exercices  du  corps,  il  se  fortifiait  dans  l'art  de  l'es- 
crime, sous  la  direction  du  maître  teneur  d'armes  de  la  Grande  Ecu- 
rie, et  son  maître  de  danse  en  faisait  le  danseur  le  plus  élégant 
et  le  plus  agréable  de  la  cour.  Son  éducation  morale  était  moins 
solide  ;  son  éducation  intellectuelle  était  tout  à  fait  insuffisante  ;  on 
aurait  trop  craint  de  fatiguer  un  cerveau  délicat  ;  mais  peu  à  peu  il 
avait  acquis  tous  les  dons  extérieurs;  en  1722,  il  est  sacré  à  Reims, 
et  c'est  un  concert  d'éloges  intarissables  sur  sa  beauté  :  «  Le  roi 
était  d  une  charmante  figure,  écrit  d'Argenson;  on  se  souvient  com- 
bien il  ressemblait  a  l'Amour,  lors  de  son  sacre  à  Reims,  le  matin, 


32  LES  PHILOSOPHES 

avec  son  habit  long-  et  sa  toque  d'argent,  en  costume  de  néophyte  ou 
de  roi  candidat...  Je  n'ai  jamais  rien  vu  de  si  attendrissant  que  cette 
figure.  Les  yeux  en  devenaient  humides  de  tendresse  pour  ce  pau- 
vre petit  prince,  échappé  à  tant  de  dangers  dans  sa  jeunesse,  seul 
rejeton  d'une  famille  nombreuse1.  »  Toujours  persiste,  on  le  voit, 
le  souvenir  des  anxiétés  qui  avaient  accompagné  son  enfance.  «  Toutes 
les  formes  de  son  corps,  dit  Richelieu,  étaient  si  parfaites  et  si  accom- 
plies, à  l'âge  de  dix-sept  ans,  qu'il  était  réputé  le  plus  bel  adoles- 
cent de  son  royaume.  La  nature  n'avait  rien  oublié  ni  dans  les 
détails,  ni  dans  l'ensemble  -.  »  Louis  XV  n'a  qu'à  paraître  en  public, 
tous  les  cœurs  volent  sur  son  passage,  et  sa  seule  présence  semble 
un  bienfait  pour  la  nation. 

Ausssi  ne  lui  en  veut-on  pas  de  son  inaction  première  ;  le  duc  de 
Bourbon  après  le  Régent,  le  cardinal  Fleury  après  M.  le  duc  font 
le  métier  de  roi.  N'importe  :  le  joeuple  attend  avec  confiance;  il  est 
persuadé  qu'à  la  mort  de  Fleury  Louis  XV  prendra  en  main  les  rênes, 
■  et  il  pense  que,  si  le  prince  ne  les  a  pas  encore  prises,  c'est  par  une 
déférence  louable  envers  son  vieux  précepteur.  «  On  respectait,  écrit 
d'Argenson,  l'espérance  d'un  autre  règne3  »  ;  on  est  reconnaissant 
envers  le  ministre  de  sa  politique  sage  et  prudente,  et  on  ne  lui  en 
veut  pas  d'être  trop  cauteleux  ou  trop  timoré  ;  le  jeune  monarque 
donnera  au  règne  la  grandeur  et  la  gloire  qui  lui  manquent,  et  ce 
sera  l'honneur  du  cardinal  d'avoir  laissé  à  son  élève  le  mérite  d'être 
l'initiateur  des  beaux  espoirs  et  des  vastes  pensées.  Aussi  les  impa- 
tiences se  calment-elles  toutes  seules.  On  se  contente  de  recueillir 
avec  ardeur  les  détails  insignifiants  qui  doivent  entretenir  cet  espoir 
d'une  régénération  qui  sera  l'œuvre  du  roi  lui-même  ;  les  propos  du 
roi  sont  répétés,  commentés  : 

«  Nous  n'avons  point  de  nouvelles  sinon  le  bon  mot  du  roi  sur 
l'Histoire  d'Henri  IV,  qu'il  vient  de  lire;  —  (il  avait  dix-sept  ans  et 
depuis  deux  ans  il  était  marié  :  il  n'est  jamais  trop  tard  pour  con- 
naître l'histoire  de  sa  famille).  — ■  On  lui  a  demandé  son  sentiment  là- 
dessus,  il  a  répondu  que  tout  ce  qui  lui  avait  jdIu  davantage  dans 
la  vie  de  Henri  IV,  c'était  son  amour  pour  son  peuple.  Dieu  veuille 


1  Ed.  Janet,  I,  193,  1722. 

2  Mêm.y  I,  32,  271  sq. 

3  Edit.  Rathery,  II,  100  (1739), 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XYI1I.  SIÈCLE  33 

qu'il  le  pense  et  qu'il  le  suive  l  ?  »  Le  mot  n'est  pas  très  profond,  ni 
la  réflexion  très  originale  ;  elle  suffit  à  fournir  un  aliment  aux 
espérances  d'un  avenir  plus  glorieux  pour  nos  armes  et  plus  heu- 
reux pour  notre  nation. 

En  1 743 ,  il  est  temps  que  Louis  XV  monte  sur  le  théâtre:  l'attente 
du  public  a  assez  duré;  les  spectateurs  en  sont  à  ce  degré  d'impa- 
tience où  l'arrivée  du  personnage,  depuis  longtemps  signalé,  est 
accueillie  avec  un  soulagement  unanime  et  des  applaudissements 
universels.  Le  cardinal  n'est  pas  rentré  au  bon  moment  dans  la  cou- 
lisse; il  est  resté,  sous  les  yeux  de  tous,  alors  qu'il  aurait  dû  dispa- 
raître et  il  a  lassé  l'attention,  de  sorte  qu'on  ne  lui  sait  plus  gré  de 
ses  services,  et  qu'on  ne  songe  qu'aux  dernières  scènes  où  il  a  si  mal 
à  propos  continué  à  jouer  le  même  rôle;  la  France,  bouleversée  par 
le  Régent,  abaissée  par  le  cardinal,  a  besoin  que  le  sauveur  surgisse  ; 
le  voici,  jeune,  beau  comme  un  dieu,  généreux  et  superbe,  débar- 
rassé enfin  de  toute  entrave,  l'allure  à  la  fois  douce  et  martiale,  vêtu 
comme  un  guerrier  sans  peur  et  comme  un  chevalier  galant,  les 
manches  gentiment  brodées,  dépassant,  la  cuirasse,  et  l'écharpe  aux 
gracieux  replis  cachant  à  moitié  son  épée  vaillante  ;  sous  la  table 
où  repose  son  casque  d'un  héros  de  féerie,  un  jeune  amour  mal 
caché  par  la  draperie  lourde  semée  de  fleurs  de  lis,  un  amour  jouf- 
flu est  prêt  à  s'envoler  devant  le  héros,  qui  attend,  la  main  droite 
appuyée  sur  un  bâton  de  commandement,  la  main  gauche  posée  sur 
sa  ceinture,  les  témoignages  d'admiration  sur  lesquels  il  sait  bien 
qu'il  a  le  droit  décompter -;  et  l'enthousiasme  secoue  la  foule,  et  le 
délire  est  général,  et  c'est  sur  toutes  les  lèvres  le  même  cri  que 
nous   retrouvons   ensuite  dans  tous  les  mémoires  :    «  Enfin  !   nous 


avons  un  roi  !  » 


Pendant  quelques  années,   on  put  croire  en  effet  que  la  France 

1  Lettres  de  M"e  Aissé,  etc..  Paris,  1873,  Aïssé  à  M.me  Calandrini,  1727, 
p.  222.  Cf.  Jean  Buvat,  Journal,  janvier,  1717,  f,  243.  Barbier,  Journal,  pas- 
sim.  Il  suffit  que  le  prince  tue  une  biche  blanche  qu'il  aimait,  pour  qu'en  re- 
vanche tout  Paris  soit  inquiet  (ibid.,  avril  1722,  I,  212). 

2  Louis  XV  jeune,  d'après  le  portrait  de  Michel  Vanloo,  gravé  par  N.  de 
Larmessin.  On  chantera  plus  tard  : 

Les  bienfaits  volent  sur  les  traces 
Du  plus  aimable  des  vainqueurs. 
C'est  par  la  conquête  des  cœurs, 
Qu'il  prépare  celle  des  places. 

Univ.  de  Lyon.  —  M.  Roustan. 


34  LES  PHILOSOPHES 

avait  un  roi.  Louis  XV  a  l'air  de  vouloir  faire  sérieusement  son 
métier;  il  commence  par  l'apprendre,  assiste  aux  conseils,  travaille, 
acquiert  des  connaissances  qu'il  aurait  dû  posséder  depuis  long- 
temps1. De  plus,  il  montre  des  qualités  qu'on  n'acquiert  pas,  du 
courage  et  de  l'esprit,  deux  qualités  qui  en  France  séduisent  bien 
des  cœurs.  Je  n'ai  pas  à  rappeler  sa  présence  à  la  tète  de  l'armée  en 
1744,  comment  il  conquiert  l'affection  des  troupes  de  Flandre,  et 
comment,  à  la  nouvelle  de  l'invasion  de  l'Alsace  par  Charles  de  Lor- 
raine, il  se  rend  à  la  hâte  dans  la  ville  de  Metz,  pour  se  trouver  là 
où  le  danger  était  plus  pressant. 

Quant  à  ses  «  mots  »,  ils  ont  tous  été  recueillis,  dans  ce  siècle  où 
les  bons  mots  eurent  tant  de  prix  et  tant  d'influence;  certains  d'ail- 
leurs étaient  tournés  de  main  de  maître.  Quand  on  essaie  de  lui  faire 
prendre  patience,  avant  son  départ,  en  lui  montrant  que  sa  maison 
n'est  pas  prête  :  «  Je  sais  me  passer  d'équipages,  riposte -t-il,  et,  s  il 
le  faut,  l'épaule  de  mouton  des  sous-lieutenants  d'infanterie  me  suf- 
fira. »  Gela  est  presque  digne  du  Petit  Caporal  ;  voici  une  autre 
parole  qui  est  plus  jeune  et  plus  familière  ;  on  tente  de  le  dissuader 
de  courir  à  la  frontière  d'Alsace  :  «  Laisserai-je  ainsi  croquer  mon 
pays  ?  »  demande-t-il  d'un  ton  résolu.  A  Metz,  il  tombe  malade,  et 
il  fait  au  maréchal  de  Noailles  cette  recommandation  qui  rappelle  la 
manière  du  Grand  Roi  :  «  Souvenez-vous  que,  pendant  qu'on  portait 
Louis  XIII  au  tombeau,  le  prince  de  Condé  gagnait  une  bataille-!  » 
Ces  mots  deviennent  historiques  ;  ils  servent  peut-être  mieux  la 
popularité  d'un  prince  qu'une  bataille  gagnée. 

Je  ne  reprendrai  pas  la  narration  de  la  maladie  du  roi  à  Metz  : 
cette  fois,  on  crut  encore  que  Louis  XV  était  perdu;  quelle  déso- 
lation d'un  bout  à  l'autre  du  pays  !  C'est  un  désespoir  lamentable, 
une  explosion  de  douleur  déchirante  et  de  regrets  amers,  en  face 
du  héros  frappé  au  moment  où  il  allait  devenir  le  plus  renommé 
des  capitaines  et  le  guerrier  le  plus  valeureux. 

«  Le  peuple,   dira-t-on  plus   tard,   était  alors  dans  la  fièvre  des 

1  Cf.  Barbier,  III,  420,  février  1743. 

2  Au  siège  de  Menin  (1744),  un  officier  général  lui  ayant  dit  qu'en  sacrifiant 
quelques  hommes  on  pourrait  emporter  la  ville  quatre  jours  plus  tôt  :  «  Ma 
foi!  prenons-là  quatre  jours  plus  tard,  aurait  répliqué  le  roi.  J'aime  mieux 
perdre  ces  quatre  jours  devant  la  place,  que  de  perdre  un  seul  de  mes 
sujets.  » 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII'  SIÈCLE  35 

singeries  adulatrices,  il  courait  les  églises  pour  demander  à  Dieu  la 
santé  du  roi,  comme  s'il  eût  eu  peur  d'en  manquer,  ou  que  le  roi  n'eût 
pas  assez  de  santé  pour  chasser  et  fêter  ses  maîtresses1.   »  On  lira, 
dans  les  mémoires,  la  façon  dont  on  accueillait,  à  Paris.  1rs  courriers 
qui  apportaient  des  nouvelles,  comment  on  accablait  d'injures  ceux 
qui  annonçaient  que  tout  allait  mal,  comment  on  portait  en  triomphe 
ceux  qui  venaient   dire  que  tout   allait  mieux"-'.  Enfin!    le  miracle 
demandé  se  produit  !  Le   roi  est   sauvé,  un  cri  jaillit  de   toutes  les 
poitrines,  on  se  félicite,  on  s'embrasse,  on  se  presse  dans  les  églises 
pour  adresser  des  actions  de  grâce  aux  cieux,  et  c'est   un  tressail- 
lement d'allégresse  à  travers  tout  le  pays,  au  sortir  de  cette  période 
mémorable,  où  avaient  failli  s'évanouir  tous  les  rêves  de  gloire  et  de 
bonheur  ! 

Le  prince  rétabli  ne  songe  plus  qu'à  une  chose  :  laisser  là  un 
métier  qui  finissait  par  l'ennuyer.  Au  fond,  toute  l'activité  de  ces 
quelques  mois  était  factice,  et  cette  chaleur  était  à  la  surface.  Pour 
faire  son  métier  convenablement,  il  faut  Tanner  ;  or,  Louis  X\ 
n'avait  pas  de  goût  pour  les  occupations  qu'il  avait  affrontées.  «  Il 
est  habitué  à  faire  beaucoup  d'exercice,  disait  Pidansat  de  Mairobert, 
dans  l'Observateur  Hollandais3,  toutes  les  fois  qu'il  est  plusieurs 
jours  sans  chasser,  la  bile  le  surmonte.  Il  a  une  maladie  plus  grande, 
c'est  l'ennui  qui  le  poursuit,  qui  l'oblige  d'être  toujours  en  mouve- 
ment, et  qui  lui  fait  prendre  le  train  de  vie  errante  dans  le  cercle 
étroit  d'une  douzaine  de  maisons  de  plaisance  qu'il  parcourt  succes- 
sivement. »  Cela  est  très  vrai  :  plus  tard,  il  y  aura  des  années  où  il 
ne  couchera  pas  cinquante  nuits  à  Versailles.  La  clé  de  ce  carac- 
tère, si  diversement  apprécié,  est  assurément  là  :  Louis  XV  a  été  un 
éternel  ennuyé.  A  l'armée  de  Flandre,  Mmc  de  Ghateauroux  est 
venue  le  ^joindre,  on  essaie  de  le  distraire  :  peine  perdue  !  Le  roi 
parcourt   les   avant-postes,    descend   dans    les  tranchées,  mais  son 

1  Anecdotes,  Secrets  du  règne  de  Louis  XV,  p.  161  (voir  Bibliographie). 

2  Cf.  par  exemple  Voltaire,  Précis  du  Siècle  de  Louis  XV,  Paris,  Colin, 
97,  97.  Beuchot,  LIV,  690,  691  :  Lettre  à  Hénault,  du  14  septembre  iy44-  Ib«l. 
XII,  108  :  Poème  sur  les  événements  de  Vannée  1744.  Cf.  Mme  de  Brancas,  op. 
cit.,  f>o  sq.  et  appendice  195  sq.  :  Les  Demoiselles  de  Nesle  (Extrait  des  Mé- 
moires pour  servir  à  V Histoire  de  la  Perse,  Amsterdam,  174a,  petit  m-8,  206. 
207),  —  de  Luynes,  III.  534-55 1  ;  VI,  17,  43... 

3  Lettre  I,  1er  octobre  1773,  p.  12  (dialogue  entre  l'observateur  et  le  courti- 
san (voir  Bibliographie). 


36  LES  PHILOSOPHES 

esprit  est  visiblement  ailleurs.  On  le  «  remonte  »,  si  j'ose  me  servir 
de  cette  expression  triviale,  il  a  quelques  élans  qui  abusent  son 
entourage;  il  n'est  pas  difficile  cependant  de  deviner  que  cela  durera 
peu,  que  ce  beau  feu  qui  pétille  va  s'éteindre.  Il  a  besoin  de  mou- 
vement, mais  il  ne  faut  pas  que  son  activité  soit  contrainte  de 
s'exercer  dans  le  même  sens;  ne  cherchons  pas  ailleurs  les  raisons 
pour  lesquelles  il  n'eut  pas  de  persévérance  dans  la  conduite,  de 
système  arrêté  dans  sa  politique,  de  vues  personnelles  et  originales. 
Cet  homme  cherchait  à  se  distraire.,  et  l'observation  de  ses  devoirs 
n'était  pas  pour  lui  une  distraction,  c'était  une  gêne,  un  fardeau.  Il 
réclame  des  divertissements  qui  ne  soient  pas  des  occupations.  Aussi 
va-t-il  abandonner  les  sièges,  les  tranchées,  les  avant-postes,  et 
rentrer  à  Paris.  «  Le  roi  ne  fait  rien  aujourd'hui  !  »,  répétaient  les 
courtisans  quand  Sa  Majesté  n'allait  pas  à  la  chasse1.  Le  roi  n'avait 
rien  fait  de  quelques  mois,  il  lui  tardait  de  revenir. 

Sa  rentrée  dans  sa  capitale  fut  une  manifestation  grandiose  ; 
aucun  des  témoins  ne  l'oublia.  «  Son  entrée  fut  un  triomphe 
que  la  joie,  les  exclamations  et  les  transports  de  son  peuple  rendirent 
plus  touchant  encore  qu'il  n'était  brillant  et  majestueux  par  la  pompe 
qui  l'accompagnait-.  »  Louis  XIV,  revenant  de  la  guerre,  victorieux 
et  solennel,  n'avait  jamais  soulevé  un  pareil  enthousiasme.  «  Beau 
spectacle  !  s'écrie  M.  Houssaye,  le  roi  était  beau  et  il  venait  de 
sauver  la  France  3.  »  On  le  croyait  du  moins,  et  la  reconnaissance 
s'exprimait  par  des  souhaits  ardents  et  des  bénédictions  attendries. 
Louis  XIV,  c'était  Jupiter,  majestueux  et  superbe,  devant  lequel  on 
était  pénétré  de  respect  ;  Louis  XV,  c'était  Apollon,  incomparable 
de  grâce  harmonieuse,  et  tous  les  bras  se  tendaient  vers  lui  comme 
vers  le  dieu  tutélaire  et  charmant.  Un  grand  seigneur  jette  à  ces 
braves  gens  des  pièces  de  monnaie,  pour  qu'ils  boivent  à  la  santé  du 
souverain  :  on  ne  se  baisse  pas  pour  les  ramasser  ;  on  piétine  cet 
argent  ;  on  veut  voir  le  roi  et  pas  plus. 

Sa  gloire  d'ailleurs  va  grandir  ;  ses  capitaines  gagneront  d'immor- 


1  Mm''  de  Campan,  Souvenirs,  p.  47  (collect.  Barrière). 

1  Mouffle  d'Angerville,  î,  371  (voir  Bibliographie). 

3  A.  Houssaye,  Galerie  du  xvme  siècle,  Louis  XV,  édit.  1874.  (La  lettre  est 
du  16  novembre  1744).  Cf.  Mmc  de  Brancas,  op.  cit.,  179  sq.  Cf.  Lettre  du 
16  novembre  1744,  de  la  duchesse  de  Ghateauroux  à  Richelieu  (Mém.  de 
MmC  de  Brancas,  i3a,  i33). 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII"  SIÈCLE  37 

telles  batailles.  A  Noailles,  presque  disgracié  après  la  «  journée  des 
culbutes  »,  succède  un  aventurier  saxon,  le  maréchal  de  Saxe  le 
«  Sanglier  »  comme  l'appellent  les  petits- maîtres,  fils  naturel  d'un 
roi,  né  dans  le  mystère,  mort  on  ne  sait  comment,  rude  et  fastueux, 
que  rien  n'arrête,  pas  même  la  goutte  qui  le  cloue  immobile  mais  non 
inactif:  Fontenoy  (i  i  mai  i"^)  reste  un  nom  fameux  dans  l'histoire 
de  nos  succèsmilitaires.  Le  roi,  qui  était  venu  rejoindre  l'arméeavec  le 
dauphin,  avait,  dit-on,  couru  un  grand  danger  ;  le  maréchal  de  Saxe 
avait  songé  un  instant  à  lui  faire  repasser  l'Escaut  ;  il  craignait  une 
défaite  irréparable.  Ce  fut  une  victoire,  que  les  poètes  célébrèrent  à 
l'envi.  L'année  après,  le  roi  assiste  encore  à  la  prise  de  Bruxelles, 
d'Anvers,  Mons,  Charleroi,  Namur,  et  Maurice  de  Saxe  remporte  les 
victoires  de  Raucoux  et  de  Lawfeld,  qui  devaient  être  suivies  de  la 
paix  d'Aix-la-Chapelle  (ij^S). 

Cette  date  marque   l'apogée  de  Louis  XV.  Il  avait  pris  aux  opé- 
rations militaires  une  part    honorable  ;    il  avait  fait  mieux  encore  : 
dans  le  siècle  de  la  philosophie,  il  avait  souligné  tous  ses  triomphes, 
d'une  parole  qui  affirmait  son  horreur  de  la  guerre  et  son  amour  de 
la  paix.  La  bataille  de  Lawfeld  est  «  mémorable  »,  moins  encore  par 
le  rôle  de  Maurice  de  Saxe  ou  la  valeur  de  nos  troupes,  que  par  un 
«  discours  du  roi  à  Ligonier,  officier  général  des  troupes  anglaises 
et  son  prisonnier  »  :  <<  Ne  vaudrait-il  pas  mieux  songer  sérieusement 
à  la  paix,  que  de  faire  périr  tant  de  braves  gens1?  »  Ainsi,  parcou- 
rant le  champ  de  bataille  où  il  venait  de  s'illustrer  par  ses  exploits, 
le  fils  d'Ulysse  s'écriait  :  «  Hélas!  voilà  donc  les  maux  que  la  guerre 
entraîne  après  elle  !    Quelle   fureur  aveugle  pousse  les  malheureux 
mortels  !  »  L'élève  du  cardinal  Fleury  semblait  avoir  été  formé  par 
Fénelon.  L'ingénieur  danois  Lowendhal  s'empare  de  Berg-op-Zoom, 
que  les  Hollandais  croyaient  imprenable.  Mmo  de  Lowendhal  étant 
venue  chez  le  marquis,  Louis  XV  la  reçoit   «  comme  la  femme  d'un 
héros  »,  et  lui  dit  :  «    Madame,  tout  le  monde  gagnera  par   cette 
conquête.  Je  donne  à  votre  mari  le  bâton   de  Maréchal,  et  j'espère 
délivrer  mes  sujets  du  fléau  de  la  guerre-.  »  Télémaquene  s'exprimait 
pas  autrement.  Ainsi,  Louis  XV  montrait  qu'il  savait  magnifique- 
ment payer  ses  capitaines,  et  il  récompensait  plus  royalement  encore 


1  Mouftle  d'Angerville,  II,  20. 

2  Ibid.,  II,  22. 


38  LES  PHILOSOPHES 

le  vainqueur  de  Fontenoy  ;  mais,  par  dessus  tout,  il  témoignait  que 
le  plus  grand  bienfait  qu'il  citait  pouvoir  offrir  à  la  France,  c'était 
la  paix  avec  les  nations  de  l'Europe.  La  paix,  il  la  veut  à  tout  prix, 
dût-il  même  sacrifier  les  avantages  légitimes  qu'il  lui  suffit  de 
réclamer  pour  qu'on  les  lui  accorde.  Il  rendra  la  Belgique,  deux 
provinces  hollandaises  avec  Berg-op-Zoom  et  Maestricht,  Gênes, 
Madras;  que  lui  importent  100.000  soldats  perdus,  120  millions 
dépensés?  Les  Anglais  s'en  tirent  à  bon  compte  :  ils  restituent  la 
petite  île  du  Cap-Breton,  il  ne  nous  avaient  pas  pris  autre  chose.  Le 
roi  l'a  déclaré  formellement  :  son  intention  est  de  traiter  non  en 
marchand,  mais  en  roi. 

Il  traita  en  dupe  :  six  jours  suffirent  pour  mettre  fin  à  des  négo- 
ciations ainsi  entendues.  Télémaque,  il  est  vrai,  faisait  signer  une 
paix  de  ce  genre  avec  les  Dauniens  ;  mais  Télémaque  avait  à  sa 
disposition  Polydamas,  qu'il  proposait  comme  prince  aux  ennemis 
vaincus,  sachant  bien  que  ce  roi  «  savait  la  guerre,  mais  aimait  la 
paix  ».  L'Angleterre  avait  Newcastle  et  Pelham,  elle  allait  avoir 
William  Pitt  dont  le  but  suprême  était  la  ruine  de  notre  marine 
et  de  notre  empire  colonial  !  Georges  II  ne  ressemblait  pas  à 
Polydamas,  et  pourtant  on  lui  fit  cadeau  de  toutes  nos  conquêtes 
avec  un  tel  empressement  qu'on  oublia  de  déterminer  les  limites 
entre  les  possessions  françaises  et  anglaises.  C'était  la  guerre  pour 
le  lendemain.  En  attendant,  Louis XV  donnait  au  peuple  français  la 
gloire  militaire  et  la  paix  à  l'extérieur  ;  les  louanges  éclatèrent  de 
plus  belle,  et,  au  milieu  des  fêtes  splendides  de  Versailles,  le  sou- 
verain parut  à  la  nation  comme  le  plus  brave,  le  plus  magnifique  et 
le  j)lus  libéral  des  rois. 

Il  y  a  donc  là  comme  le  «  point  culminant  »  du  règne  de 
Louis  XV.  Les  contemporains  sentent  parfaitement  que  le  moment 
est  décisif  :  «  On  est  parvenu  à  son  but,,  écrit  d'Argenson  à  cette 
date,  on  a  affaibli  ses  ennemis  et  entamé  la  grandeur  de  la  maison 
d'Autriche.  On  a  la  paix  enfin.  Que  le  roi  voie  toujours  en  grand, 
qu'il  fasse  de  bons  choix,  qu'il  mette  l'emplâtre  à  l'ulcère  et  son 
règne  sera  très  glorieux  '  ».  Tel  est  l'avis  d'un  ancien  ministre  qui 
avait,  nous  l'avons  dit,  des  raisons  nombreuses  de  trouver  que 
tout  allait  au  plus  mal  sous  le  plus  incapable  de  ses  successseurs. 

1  III,  207  sq.,  3i  mai  1748. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII"  SIÈCLE  39 

Plus  tard,  jetant  un  regard  en  arrière,  les  auteurs  de  mémoires 
n'ont  pas  hésité  à  établir  entre  les  deux  parties  du  règne  une  sépa- 
ration essentielle,  marquée  par  l'année  i-jfà.  «  Louis  XV,  dira  le 
duc  de  Levis,  eut  aussi  une  époque  d'éclat  et  de  gloire  ;  les  victoires 
du  maréchal  de  Saxe,  remportées  en  sa  présence  et  sous  ses 
auspices,  la  modération  généreuse,  peut-être  même  excessive  qu'il 
montra  lors  de  la  paix  d'Aix-la-Chapelle,  l'avaient  rendu  l'idole  de 
ses  sujets...  Mais  ces  sentiments  changèrent  totalement  pendant  les 
dernières  années  de  son  règne1.  » 

Totalement,  c'est  beaucoup  dire.  Que  de  faits  se  présentent  à  la 
mémoire  qui  indiquent  bien  que  le  changement  ne  fut  pas  si 
radical,  ou  du  moins,  si  subit  !  En  i  j5 1 ,  par  exemple,  le  roi  fait 
une  chute  à  la  chasse  ;  il  s'écorche  légèrement  le  bras,  la  tète,  et  le 
fusil  lui  fait  une  contusion  à  la  cuisse.  Le  peuple  de  Paris,  qu'on 
nous  affirme  parfois  avoir  été  mécontent  de  son  prince  au  point  de 
considérer  comme  une  injure  très  violente  cette  phrase  :  «  Tu  es 
bête  comme  la  paix!  »,  est  prêt  à  recommencer  les  folies  de  1721 
et  de  1744  :  «  Le  roi  se  porte  à  merveille,  déclare  Mme  de  Pompa- 
dour,  il  a  chassé  à  cheval  cinq  heures  malgré  ses  meurtrissures. 
Les  Parisiens  en  ont  pensé  devenir  fous  et,  en  vérité,  je  le  crois  bien 
il  serait  difficile  de  trouver  dans  l'univers  un  pareil  maître'2.  » 
A  cette  époque,  le  dernier  membre  de  phrase  était  un  compliment 
qui  ne  prêtait  pas  à  l'équivoque.  Rappellerai-je  que  la  province 
restait  dévouée  à  son  roi,  jusqu'au  calembour  inclusivement? Quand 
Damiens  a  consommé  son  attentat,  la  ville  d'Amiens  adresse  une 
requête  à  Louis  XV,  pour  le  supplier  qu'il  lui  fût  permis  de  changer 
son  nom  ;  elle  exécrait  le  nom  du  régicide  avec  tant  d'horreur,  elle 
adorait  Louis  avec  tant  d'affection  jalouse,  qu'elle  demandait  à  s'ap- 
peler désormais  Louisville.  Mais,  malgré  ces  traits  et  d'autres  sem- 
blables, il  est  bon  de  reconnaître  que  la  division  généralement 
adoptée  par  les  contemporains  et  conservée  de  nos  jours  est  bien 
exacte  :  avant  1748,  Louis  XV  est  le  dieu  de  son  peuple;  après 
174H,  il  commence  à  être  critiqué,  puis  méprisé,  puis  exécré. 

1  Souvenirs  et  portraits,  p.  335  (collect.  Barrière). 

2  Correspondance  publiée  par  A. -P.  Malassis  (187S),  J/m<-  de  P.  à  M.  de 
Vandières,  p.  91,  7  août  1751.  Comment  ne  pas  rappeler  ici  le  succès  inouï 
du  Siège  de  Calais  de  Belloy  en  1  -65 ?  Cf.  Fontaine,  op.  cit.,  ch.  uij  45  et  46, 


40  LKS  PHILOSOPHES 

Pour  le  moment,  la  monarchie  n'a  jamais  été  dans  une  situation 
aussi  enviable.  Si  Louis  XV  eût  été  homme  à  vouloir  régénérer  la 
France,  il  régénérait  aussi  le  pouvoir  royal  et  lui  assurait  de 
longues  années  d'existence.  Il  le  pouvait,  rien  ne  lui  était  plus 
facile  :  il  avait  la  confiance  de  la  nation;  il  avait  mieux,  il  possé- 
dait son  amour1.  Louis  XIV  n'a  été  que  le  grand  Roi;  lui,  il  est  le 
Bien-Aimé.  Suivant  de  Luynes,  c'est  l'abbé  Josset  qui,  dans  un 
sermon  prêché  a  Metz  devant  la  reine,  avait  donné  ce  nom  à  Louis  XV. 
L'abbé  le  rappelait  au  roi  lui-même,  en  174H,  dans  un  sermon  prêché 
à  Versailles  :  «  J'ai  été  assez  heureux,  Sire,  dans  d'autres  circon- 
stances et  en  devenant  l'interprète  de  la  nation,  d'être  le  premier  à 
donner  à  Votre  Majesté  le  titre  de  Bien-Aimé.  Quel  nouveau 
bonheur  pour  moi  d'être  le  premier,  dans  la  chaire  de  vérité,  à 
vous  féliciter  sur  ce  grand  œuvre  de  la  paix  que  Votre  Majesté  vient 
de  couronner  si  glorieusement  !  »  Devons-nous  croire  que  le 
prédicateur  se  soit  trop  vanté  en  prétendant  avoir  imaginé  lui- 
même  le  surnom  qu'a  porté  Louis  XV2.  Sans  doute,  ce  n'est  pas  ce 
qu*il  veut  dire,  et  on  penserait  plutôt  qu'il  se  fît  «  l'interprète  de  la 
nation  »,  en  accolant  au  nom  de  Louis  XV?  d'une  façon  officielle  en 
quelque  sorte,  devant  la  famille  royale  et  «  dans  la  chaire  de 
vérité  »,  l'épithète  si  flatteuse  dont  les  Français,  dans  leurs  propos, 
se  servaient  pour  désigner  leur  souverain.  En  tout  cas,  l'abbé  ne  fit 
que  traduire  la  pensée  de  tout  un  peuple,  car  il  semblait  désormais 
qu'on  n'eût  dû  jamais  appeler  autrement  un  prince  si  adorable2. 

Dans  les  dernières  années  on  réfléchira  que  ce  titre  créait  des 
obligations  singulièrement  lourdes,  et  l'on  dira  que  ce  surnom 
«  fut  accordé  trop  tôt  »  et  qu'il  eût  mieux  valu  pour  la  mémoire  de 
Louis  XV  qu'il  ne  l'eût  jamais  porté3.  A  cette  heure,  pas  une  voix 
discordante  ne  s'élève;  le  Bien-Aimé  est  le  maître  incontesté  des 
cœurs.  Que  sa  tâche  serait  donc  aisée,  et  de  quelles  difficultés  ne 


1  De  Belloy  dit  de  Louis  XII  : 

Qu'il  a  de  droits  sur  nous  sans  ceux  de  sa  couronne  ! 
L'amour  jusqu'au  transport  naît  à  son  doux  aspect. 
L'allusion  devait  être  relevée  (Fontaine,  op.  cit.,  5o. 

2  De  Luynes,  Mém.,  IX,  117,  novembre  1748.  D'après  Voltaire,  ce  serait 
Vadé,  le  chansonnier  populaire,  qui  aurait  ajouté  au  nom  de  Louis  l'épithète 
de  Bien- Aimé. 

3  Mouffle  d'Angerville,  I,  3o3. 


ET  LA  SOCIÉTÉ   FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  il 

triompherait-il  pas  avec  un  pareil  appui?  Les  difficultés  d'ailleurs 
ne  sont  pas  encore  ce  qu'elles  seront  dans  quelques  années:  la 
philosophie  est  une  opinion,  elle  n'est  pas  une  secte  ;  la  libre- 
pensée  est  une  opinion,  elle  n'est  pas  un  mot  d'ordre;  elles  n'ont 
pas  d'influence  politique  précise;  les  combattants  de  demain  n'ont 
pas  de  chefs,  pas  de  plan  de  campagne,  pas  de  signes  de  ralliement. 
Il  y  a  bien  l'opposition  parlementaire  et  l'opposition  janséniste, 
qui  ouvriront  les  deux  brèches  par  lesquelles  passeront  les  troupes 
des  novateurs  ;  mais  ces  brèches  seraient  vite  réparées,  et  peut-être 
même  est-il  possible  qu'elles  ne  soient  pas  ouvertes.  Il  est  temps 
de  prévenir  tous  les  périls  et,  en  face  de  cet  horizon  où  quelques 
nuages  à  peine  mettent  quelques  voiles  légers  sur  l'azur  du 
firmament,  on  peut  rêver  de  jours  tranquilles  et  fortunés,  une  fois 
que  l'arc-en-ciel  de  1748  a  disparu,  présageant  la  paix  après  le 
désordre,  le  calme  après  la  tempête  et.  après  la  pluie,  le  soleil 
bienfaisant. 


II 


Il  est  donc  puéril  de  reprocher  aux  philosophes  d'avoir  alors  par- 
tagé les  sentiments  de  toute  la  nation,  et  d'avoir  célébré  avec 
enthousiasme  le  Bien-Aimé  en  prose  et  en  vers. 

Il  faut  avoir  suivi,  à  partir  de  1740,  l'émulation  qui  se  produit 
entre  les  provinces  et  les  villes  pour  élever  des  monuments  à  la 
gloire  de  Louis  XV,  si  l'on  veut  saisir  l'injustice  de  ceux  qui 
savent  mauvais  gré  aux  esprits  libres  de  n'avoir  pas  résisté  à 
l'engouement  universel  pour  le  roi.  «  Il  n'y  a  pas  une  ville  considé- 
rable, constate  Grimm  en  1760,  où  l'on  ne  veuille  avoir  une  statue 
en  bronze  du  souverain1  !  »  A  Bordeaux,  à  Rennes,  à  Valenciennes, 
à  Nancy,  à  Reims,  à  Paris,  etc.,  c'est  à  qui  dressera  triomphante 
la  statue  du  Bien-Aimé.  Et  seuls,  au  milieu  de  tout  un  peuple, 
isolés  de  leurs  contemporains,  jouissant  d'une  sorte  de  prescience 
mystérieuse,  les  écrivains,  qui  devaient  se  ranger  sous  la  bannière 
de  la   philosophie,   auraient   protesté   contre   cette   admiration,    se 


1  Correspondance  littéraire,  édit.   Tourneux,  V,    a5i,  juillet    1760,  voir  l'ar- 
ticle sur  la  statue  de  Louis  XV  à  Reims,  par  Pigalle  (art.  de  Diderot). 


42  LES  PHILOSOPHES 

seraient  faits  les  interprètes  de  la  postérité,  auraient  jugé  froide- 
ment et  impartialement  Louis  XV...  sur  ses  fautes  futures!  En 
vérité,  c'est  une  bien  mauvaise  querelle  qu'on  va  chercher  là  ! 

Il  semble  même  qu'il  y  ait  eu,  à  ce  point  de  vue,  quelque  flotte- 
ment, parmi  ceux  qui  ont  le  plus  justement  apprécié  les  philosophes. 
Barni,  qui  est,  d'une  façon  générale,  fort  sympathique  au  xvme  siècle, 
a  un  mouvement  d'impatience  contre  Vauvenargues,  qui  déclarait 
en  1744  ne  pas  regretter  le  règne  de  Louis  XIV  et  préférer  celui  de 
Louis  XV  :  «  Malheureusement,  déclare  Barni,  Louis  XV  sous 
lequel  vivait  Vauvenargues  ne  valait  certes  pas  mieux  que  Louis  XIV, 
et  notre  moraliste  a  eu  le  tort  d'en  faire  un  éloge  en  règle1  ».  Cela 
signifie  :  notre  moraliste  «  eut  le  tort  »  de  ne  pas  blâmer  Louis  XV 
des  turpitudes  qu'il  n'avait  pas  commises,  et  de  partager  l'opinion 
de  tous  ses  contemporains  sans  exception  aucune.  Et  Barni  prévoit, 
en  effet,  la  réponse  :  «  Il  est  vrai  qu'à  cette  époque,  ajoute-t-il,  ce 
monarque  paraissait  vouloir  mériter  l'estime  et  l'affection  de  ses 
sujets,,  qui  allaient  bientôt  l'appeler  le  Bien-Aimé.  Les  hontes  de 
son  règne  n  éclatèrent  que  plus  tard,  alors  que  Vauvenargues  repo- 
sait dans  la  tombe  ».  Nous  ne  disons  pas  autre  chose,  mais,  plus 
conséquent,  nous  n'écririons  pas  que  Vauvenargues  «  eut  le  tort  » 
de  louer  Louis  XV,  ou,  si  nous  l'avions  écrit,  et  que  la  réfutation  se 
fût  ainsi  présentée  immédiatement  à  notre  pensée,  nous  aurions 
effacé  la  critique,  et  nous  n'aurions  pas  blâmé  Vauvenargues2. 

De  même,  Voltaire  finissait  ainsi  son  Discours  à  l'Académie  : 
<(  Puissé-je  voir  dans  nos  places  publiques  ce  monarque  humain, 
sculpté  des  mains  de  nos  Praxitèles,  environné  de  tous  les  symboles 
de  la  félicité  publique!  Puissè-je  lire  au  pied  de  sa  statue  ces  mots 
qui  sont  dans  nos  cœurs  :  Au  père  de  la  patrie3!  »  Y  a-t-il  rien  de 
plus  injuste  que  de  lui  faire  un  crime  d'avoir  exprimé  ces  souhaits 
éloquents?  Il  n'est  même  pas  utile,  pour  justifier  Voltaire,  de 
rappeler  les  exagérations  oratoires  de  l'éloquence  académique 
Le  premier  souhait  de  Voltaire  n'en  est  pas  un,  en  réalité  :  il  y  a 
longtemps  que  les  Praxitèles  sculptent  l'image  du  monarque  et  en 


1  Barni,  les  Moralistes  français  au  xvin6  siècle,  Vauvenargues,  p.  66. 

2  Cf.  Vauvenargues,  Œuvres,  édit.  Gilbert.  Eloge  de  Louis  XV,  p.  i83,  sq. 
et  note  page  186. 

3  Beuchot,  XXXVIII,  564  (discours  du  y  mai  1746). 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII"  SIÈCLE  k3 

décorent  les  places  publiques.  Le  recueil  des  statues  du  roi,  élevées  k 
cette  époque,  a  été  publié  par  l'architecte  Patte  :  on  n'a  qu'à  Le 
feuilleter,  pour  se  convaincre  que  Voltaire  ne  distribuait  pas  ici  un 
vain  encens.  Quant  au  deuxième  vœu,  pourquoi  douter  de  sa  sincé- 
rité? «  Trajan  »,  monarque  glorieux  par  les  victoires  de  liaueoux  et 
Lawfeld  gagnées  cette  anjiée  même,  monarque  «  humain  »  par  s<m 
amour  de  la  paix,  portait  depuis  deux  ans  le  titre  de  Bien-Aimé. 
Pas  plus  que  l'abbé  Josset,  Voltaire  ne  faisait  acte  de  courtisan 
obséquieux;  comme  l'abbé,  le  philosophe  était  «  l'interprète  «le  la 
nation  ».  Le  N«  père  de  la  patrie  »?  La  périphrase  appliquée  à 
Louis  XV  eût  à  cette  époque  paru  trop  réservée;  elle  manquait 
d'élan  et  de  nouveauté;  Cicéron  en  avait  bien  eu  autant;  il  fallait 
ae  l'inédit  pour  un  prince  aussi  extraordinaire! 

L'année  après,  c'est  Duclos  qui,  le  jour  de  sa  réception  à  l'Aca- 
démie française,  prononçait  à  son  tour  l'éloge  de  l'auguste  succes- 
seur de  Louis  XIV  : 

Quel  bonheur  pour  vous,  Messieurs,  de  lui  rendre,  par  reconnaissance 
et  par  amour,  le  tribut  d'éloges  que  ses  ennemis  ne  sauraient  lui  refuser  ; 
il  n'en  a  point  qui  ne  soient  ses  admirateurs.  Ils  ont  la  douleur  de 
succomber  sous  les  armes  d'un  vainqueur  qui  ne  se  glorifie  pas  même  de 
la  victoire.  Il  l'envisage  comme  un  malheur  pour  l'humanité,  et  ne  voit 
dans  le  titre  de  héros  que  la  cruelle  nécessité  de  l'être.  L'intérêt  qu  il 
prend  aux  hommes  prouve  qu'il  est  fait  pour  commander  à  tous.  Peu 
touché  de  la  gloire  des  succès,  il  gémit  des  malheurs  de  la  guerre  ;  supérieur 
à  la  gloire  même,  né  pour  elle,  il  n'en  est  point  ébloui  ;  il  combat,  il 
triomphe,  et  ses  vœux  sont  pour  la  paix.  Sensible,  reconnaissant,  digne 
et  capable  d'amitié,  roi  et  citoyen  à  la  fois,  qualités  si  rarement  réunies, 
il  aime  ses  sujets  autant  qu'il  en  est  aimé,  et  son  peuple  est  fait  pour  son 
cœur1. 

Nous  sommes,  ne  l'oublions  pas,  au  26  janvier  1747:  depuis  un 
an,  les  succès  se  sont  affirmés  ;  les  ennemis  sont  aux  abois  ;  en  vain, 
les  Anglais  feront  appel  aux  Russes,  en  vain  les  Hollandais  et  les 
Autrichiens  tenteront  un  dernier  effort  ;  il  leur  faudra  s'incliner 
devant  un  prince,  dont  ils  sont  prêts  à  admirer  la  magnanimité,  à 
condition  qu'ils  puissent  la  mettre  à  profit.  Le  roi.  de  son  côté, 
affirme  à  chaque  instant  son  dégoût  pour  la  guerre  ;  de  sa  sensibilité 
on  répète  des  preuves  illustres  :  «  Ah!  s'écriait-il  à  Metz,  qu'il  est 

1  OEuv.,  éd.  cit.,  1,  44. 


44  LES  PHILOSOPHES 

doux  d'être  aimé  ainsi  !  Et  qu'ai-je  fait  pour  le  mériter?  »  ;  de  sa 
reconnaissance,  Maurice  de  Saxe  et  d'autres  offriront  des  exemples 
retentissants;  de  l'amour  que  son  peuple  a  pour  lui,  les  témoignages 
abondent;  ce  roi  citoyen,  une  fois  la  paix  obtenue,  donnera  certai- 
nement tous  ses  soins  à  la  félicité  publique.  Duclos  ne  fait  que  tra- 
duire les  sentiments  gravés  dans  tous  les  cœurs,  sans  courtisanerie, 
eten  toute  sincérité.  L'année  suivante,  le  vendredi  i\  février,  il  se 
rendra  à  Versailles,  avec  vingt-deux  de  ses  collègues  de  l'Académie, 
et,  dans  la  galerie  du  château,  ira  présenter  au  souverain  les  félici- 
tations les  plus  chaleureuses  pour  la  conclusion  de  la  paix.  En 
1700,  l'année  même  où  est  imprimée  à  Paris,  sous  la  rubrique  de  la 
Haye,  son  Histoire  de  Louis  XI,  frappée  par  un  arrêt  du  Conseil, 
le  roi  le  nommait  son  historiographe  ;  Duclos  dédiant  à  Louis  XV 
sa  deuxième  édition,  des  Considérations  sur  les  mœurs  de  ce  siècle, 
lui  disait  : 

Tous  les  écrivains  s'empressent  de  peindre  le  héros  et  le  pacificateur 
de  l'Europe;  j'aurai  de  plus  l'avantage  d'être  à  portée  de  faire  connaître 
le  roi  vertueux,  le  prince  à  qui  l'humanité  est  chère.  Pour  rendre  à  Votre 
Majesté  le  tribut  d'éloges  qui  lui  est  dû,  je  n'ai  qu'à  écouter  la  voix  de  la 
renommée  et  de  la  vérité.  Voilà  mes  guides  et  mes  garants  :  l'éloge  d'un 
grand  roi  doit  être  l'histoire  de  sa  vie  l. 

Cela  ne  peut  être  considéré,  avec  raison,  comme  un  acte  de  pru- 
dence, comme  une  précaution  de  «  politique  »  (le  mot  est  de  Barni2). 
Et  certes,  nous  ne  le  blâmerions  pas  si,  pour  prévenir  les  orages 
que  pouvaient  soulever  contre  lui  le  clergé  et  la  noblesse,  il  avait 
cru  habile  de  placer  les  Considérations  sous  le  patronage  de 
Louis  XV.  Cela  eût  été  de" bonne  guerre.  Mais  cette  explication  est 
inutile.  Le  «  héros  »,  le  «  pacificateur  de  l'Europe  »,  le  «  roi  ver- 
tueux ».  le  «  prince  à  qui  l'humanité  est  chère  »,  tels  sont,  en  effet, 
les  titres  qu'à  ce  moment-là  encore  accordait  à  Louis  XV  «  la  voix 
de  la  renommée  et  de  la  vérité.  »  Il  n'y  a  rien  là  qui  doive  nous 
«  étonner  ».  Il  nV  a  là  ni  flagornerie,  ni  platitude.  J'ajoute  du 
reste  qu'il  n'y  a  pas  non  plus  un  acte  de  courage  et  d'indépen- 
dance dans  cette  affirmation  ;  «  L'éloge  d'un  grand  roi  doit  être 
l'histoire  de  sa  vie.   »  Ceci  était  encore  une  constatation  :  c  était  un 


1  Œuvres,  I,  46. 

2  Les  Moralistes  français,  etc.,  Duclos,  p.  102. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AI    XVIII»  SIÈCLE  15 

bel  éloge  de  Louis  XV  que  l'histoire  de  sa  vie;  seulement  il  aurait 
fallu  l'entendre  conter  en  1760,  et  par  ses  contemporains! 

En  conséquence,  il  est  temps  de  remettre  les  choses  au  point.  Il 
n'y  a  ni  courtisanerie  ni  calcul  dans  les  louanges  décernés  par  les 
philosophes  à  Louis  XV,  au  cours  de  la  première  partie  de  son  règne  ; 
ce  n'est  ni  pour  s'attirer  des  faveurs,  ni  pour  éviter  les  vengeances 
des  puissants  attaqués  dans  leurs  ouvrages,  que  les  écrivains  les  plus 
hardis  témoignent  leur  admiration  envers  le  roi.  Cette  admiration 
est  sincère,  ils  la  partagent  avec  toute  la  France.  Au  théâtre,  les 
spectateurs  acclament  des  vers  comme  ceux-ci  : 

Père  du  peuple  ensemble  et  conquérant 
Tu  joins,  malgré  l'effort  de  l'Autriche  jalouse, 
La  gloire  de  Louis  le  Grand 
A  la  bonté  de  Louis  Douze1. 

Dans  ses  Opuscules,  Fréron  n'hésite  pas  à  lancer  une  Ode  sur  la 
convalescence  du  roi,  persuadé  que  le  succès  est  réservé  même  aux 
mauvais  vers,  en  pareille  matière"2. 

Ciel  à  mes  pleurs  sois  plus  sensible, 
De  ses  ans  prolonge  le  cours, 
Rassure  mon  âme  alarmée, 
Que  deviendra  la  Renommée 
Si  tu  laisses  trancher  ses  jours  ? 

Il  est  facile  de  railler  Fréron  se  préoccupant  de  l'avenir  de  la 
Renommée,  au  cas  où  Louis  XV  viendrait  à  disparaître;  mais  qu'on 
replace  ces  vers  à  leur  date,  et  on  comprendra  que  cette  préoccupa- 
tion était  celle  de  tous  les  lecteurs  !  De  même,  ne  sourions  pas  trop 
vite  à  ces  vers  de  Fréron  : 

Et  l'arbitre  des  destinées 

Va  lui  compter  autant  d'années 

Qu'il  mit  de  vertus  dans  son  cœur3, 


1  De  Boissy,  le  Comédien  par  occasion  (  1 74 »)• 

-  Il  dit  d'ailleurs,  n'étant  pas  ennemi  d'une  petite  réclame  :  «  Le  public 
honora  d'un  favorable  accueil  mon  ode  sur  la  Journée  de  Fontenoy.  »  (Lettres, 
l,  197).  Je  n'engage  personne  à  la  lire  ! 

3  Opuscules,  I,  376  sq. 


46  LES  PHILOSOPHES 

et  ne  murmurons  pas  avec  malice  que,  si  ce  souhait  avait  été 
entendu,  Louis  XV  ne  serait  pas  arrivé  à  soixante-dix  ans!  A 
l'époque  où  ce  vœu  était  formulé,  c'était  demander  pour  le  prince 
une  véritable  immortalité.  Nous  allons  étudier  une  époque  où  il  eût 
constitué  une  amère  dérision  ;  mais,  avant  d'aborder  cette  deuxième 
partie,  avant  de  nous  rendre  compte  des  sentiments  que  les  philo- 
sophes vont  avoir  pour  le  roi,  il  était  bon  de  préciser  ceux  qu'ils 
avaient  eus  pour  le  Bien-Aimé,  jusqu'après  le  traité  d'Aix-la- 
Chapelle,  et  de  prouver  que  les  philosophes  ne  pouvaient  pas  en 
avoir  d'autres,  et  qu'ils  ne  méritent  pour  les  avoir  eus  ni  approba- 
tion ni  critique. 


III 


M.  Aubertin  définit  ainsi  les  deux  périodes  de  la  carrière  de 
Louis  XV  :  «  dans  l'une,  dit-il,  Louis  XV  est  l'espoir  et  l'amour  de 
son  peuple;  dans  l'autre,  il  s'abaisse  par  degrés  et  précipite  avec  lui 
la  ro}Tauté  dans  la  révolution  du  mépris1.  »  Nous  verrons  que  cette 
dernière  affirmation  est  loin  d'être  démontrée,  et  que  le  sentiment 
royaliste  fut  affaibli  sans  doute,  mais  non  ruiné  par  le  spectacle 
désastreux  de  notre  politique  extérieure  et  intérieure  de  1756  a  1 774- 

Ce  spectacle,  nous  ne  le  décrirons  pas  après  tant  d'autres  :  les 
historiens  les  plus  éminents  se  sont  acquittés  de  cette  tâche,  et  n'ont 
désormais  laissé,  après  eux,  que  bien  peu  de  chose  à  glaner;  les 
lettrés  et  les  érudits  ont  mis  à  contribution  les  mémoires  si  nom- 
breux et  si  intéressants  qui  ont  trait  à  cette  période,  et  ils  ont  pré- 
cisé tous  les  faits  avec  une  conscience  et  une  exactitude  qui  décou- 
ragent ceux  qui  viennent  après  eux.  Ni  les  uns,  ni  les  autres  ne 
sont  parvenus  à  se  mettre  d'accord  sur  la  responsabilité  de  Louis  X^^ 
dans  les  malheurs  qui  ont  accablé  la  France,  et  sur  la  part  qui  lui 
revient  légitimement,  dans  le  concert  d'imprécations  qui  s'élève 
contre  lui  durant  les  dernières  années. 

C'est  encore  un  problème,  écrit  le  maréchal  de  Beauvau,  si  Louis  XV 
eut  une  extrême  modestie   ou  une  extrême  paresse.   Il  traita  les  affaires 

1  Aubertin,  op.  cit.,  p.  241.  Cf.  d'Argenson,  V,  109  (175a). 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII1    SIÈCLE  47 

sans  légèreté  et  sans  une  forte  application.  Il  montra  souvent  un  grand 
sens  et  jamais  de  discussion  :  il  s'en  rapportait  toujours  dans  le  conseil  à 
la  pluralité  des  voix,  et  ce  fut  un  malheur  que  sun  avis  n'ait  pas  été  suivi 
plus  souvent.  Il  voulait  sincèrement,  mais  peu  fortement,  le  bien  de  ses 
peuples.  C'était  en  lui  une  volonté  habituelle,  qui  avait  peu  d'activité  '. 

Appréciation  très  favorable,  en  somme,  et  qui  permet  de  rap- 
porter toutes  les  fautes  de  Louis  XV,  non  à  son  incapacité  et  ii  son 
inconscience,  mais  à  sa  faiblesee  et  à  son  impuissance  à  vouloir  ; 
avec  une  explication  de  cette  nature,  rien  n'est  excusé  dans  la  con- 
duite du  roi,  tout  est  éclairci.  Malheureusement  pour  sa  mémoire, 
d'autres  témoignages  sont  là  qui  contredisent  cette  opinion  de  Beau- 
vau  :  «  Au  conseil,  on  lui  ferait  signer  sa  condamnation-  »,  écrivait, 
le  12  mai  \~\\.  le  cardinal  de  Tencin  au  duc  de  Richelieu;  à  cette 
date,  remarquons  que  Louis  XV  déploie  une  activité  que  désormais 
on  attendrait  vainement  de  lui.  Des  aveux  mêmes  du  roi,  on  a  pu 
tirer  des  conclusions  absolument  opposées  à  celles  de  Beauvau  :  «  Il 
y  a  des  nouvelles  de  Bavière  du  i3  (décembre  174^),  écrit  Louis  XV, 
mais  je  ne  les  ai  pas  vues3.  »  La  lettre  est  du  a3  janvier  ij43,  et  le 
souverain  est  resté  trois  semaines,  sans  avoir  la  curiosité  de 
prendre  connaissance  des  nouvelles  de  la  guerre  !  Que  serait-ce  si 
nous  feuilletions  les  recueils  d'anecdotes  de  l'époque?  Que  d'exem- 
ples pourrions-nous  trouver  de  «  la  prodigieuse  indifférence  du 
roi  »,  que  de  mots  qui  lui  sont  prêtés,  gratuitement  peut-être,  mais 
qui  témoignent  qu'on  le  considérait  peu  à  peu  comme  un  prince 
totalement  incapable,  et  même  comme  un  homme  tout  à  fait  inintel- 
ligent, à  mesure  qu'il  avançait  en  âge  et  qu'il  abusait  des  plaisirs  '  ! 


1  Mémoires  pour  servira  la  vie  du  maréchal  prince  de  Beauvau,  Paris,  Teche- 
ner,  1872,  p.  102.  Tel  est  le  titre  exact  de  ces  Mémoires  où  l'on  parle  du 
maréchal  à  la  troisième  personne  ;  ils  furent  composés  par  Saint-Lambert, 
vers  1794,  à  une  époque  où  le  maréchal  était  «  à  un  degré  d'affaiblissement 
d'esprit  qui  ne  lui  permettait  plus  l'exercice  de  sa  volonté.  »  Mm1'  de  Beauvau 
fit  détruire  l'édition  que  Saint-Lambert  voulait  répandre  malgré  elle,  et  fil 
revoir  l'ouvrage  par  Suard  non  seulement  «  pour  corriger  les  fautes  contre  la 
langue  »,  mais  pour  y  fondre  des  «  additions  »  dont  Saint-Lambert  n'avait  pas 
profité.  Pour  l'histoire  curieuse  de  ces  mémoires,  voir  l'huis  de  M.  le  duc  de 
Poix,  petit-fils  du  maréchal  (Mémoires  1  et  2). 

2  Chamfoit  (Œuvres,  III,  264),  cité  par  Feuillet  de  Conches,  les  Salons  de 
conversation  au  xvme  siècle,  1891,  préf.  ix. 

3  Chamfort,  OEuv.,  III,  264,  et  de  Conçues,  ibid.,  IX. 

4  Sur  cette  insouciance  du  roi,  voir  Mémoires  du  baron  de  Besenval  (collée- 


48  LES  PHILOSOPHES 

Ces  anecdotes  ont  eu  «  cours  >*,  sans  aucun  doute,  auxvme  siècle1, 
et  nous  comprenons  qu'elles  aient  contribué  à  faire  parfois  juger 
durement  un  prince  qui  se  montrait  de  plus  en  plus  inférieur  à  sa 
tâche,  à  mesure  que,  par  sa  faute,  les  difficultés  devenaient  plus 
nombreuses  et  plus  inextricables.  Depuis,  il  est  naturel  que  des 
exagérations  se  soient  produites,  et  qu'on  ait  souvent  placé  Louis  XV 
au  dernier  rang  de  la  dépravation  morale  et  de  l'imbécillité  intellec- 
tuelle. Une  réaction  s'est  produite  en  sa  faveur.  On  a  rappelé  «  ses 
élégances  et  sa  charmante  causerie'2  »,  pour  prouver  qu'il  resta 
toute  son  existence  un  esprit  agréable  et  distingué.  Surtout  on  s'est 
appuyé  sur  la  correspondance  secrète  de  Louis  XV  avec  le  comte 
de  Broglie,  et  l'on  a  établi  que  le  roi  suivait  avec  attention  la  poli- 
tique extérieure  et  intérieure,  puisqu'il  espionnait  ses  ministres  et 
qu'il  cherchait  secrètement  à  défaire  ce  que  ses  représentants  avaient 

tion  Barrière,  p.  142  sq.)  Tout  le  monde  connaît  l'anecdote  fameuse  de  l'en- 
trevue du  roi  et  de  Silhouette,  nommé  contrôleur  général.  Celle  du  roi 
demandant  à  Grandenigo,  l'ambassadeur  de  Venise  :  «  Combien  sont-ils  au 
Conseil  des  Dix?  —  Sire,  quarante,  etc.  »  (Cf.  Anecd.  secrètes,  120  sq.). 

1  J'en  vois  une  preuve  dans  les  efforts  que  fait  le  courtisan  devant  l'Observa- 
teur Hollandais,  pour  défendre  Louis  XV.  Le  courtisan  énumère  avec  admiration 
les  mots  nobles,  spirituels,  pleins  d'à-propos,  prononcés  en  diverses  circon- 
stances par  le  roi.  Mais,  prétend-il,  «  toutes  les  fois  que  le  roi  parle  en  public, 
vous  ne  le  verrez  jamais  occupé  que  de  commérages  ou  de  choses  très  indif- 
férentes. Il  fait  beaucoup  de  questions,  par  exemple,  toutes  frivoles,  vaines 
et  oiseuses...  »  Pourquoi  ?  D'abord,  suivant  le  courtisan,  parce  que  cela  le 
délasse  et  empêche  son  esprit  d'être  toujours  tendu;  puis  parce  que,  trop 
prudent,  il  craint  «  qu'un  mot  trahisse  le  secret  d'un  Etat  »  ;  de  là  l'insigni- 
fiance de  ses  propos  (op.  cit.,  p.  23  sq.). 

3  Capefigue,  la  Marquise  du  Châtelet  et  les  amies  des  philosophes,  p.  5, 
18G8. 

Encore  y  aurait-il  quelques  restrictions  à  faire.  «  Le  roi  m'a  dit  hier,  raconte 
Mme  de  Pompadour  à  Mme  du  Hausset,  en  voyant  passer  un  homme  qui  avait 
un  vieil  habit  :  Il  a  là  un  habit  bien  examiné.  Il  m'a  dit  une  fois,  pour  dire 
qu'une  chose  était  vraisemblable  :  Il  y  a  gros.  C'est  un  dicton  du  peuple,  à  ce 
que  l'on  m'a  dit,  qui  est  comme  :  Il  y  a  gros  à  parier.  »  (Mémoires  de  Mme  du 
Hausset,  (>8).  Mmi'  de  Pompadour  attribue  ces  expressions  au  commerce  épis- 
tolaire  du  roi  avec  des  gens  obscurs,  Mme  du  Hausset  à  sa  fréquentation  avec 
les  a  demoiselles  »  (du  Parc  aux  Cerfs  !),Mmc  de  Campan(Souuem>s,49)  rapporte 
plusieurs  de  ces  expressions  populaires  dont  Louis  XV  aimait  à  se  servir,  et 
qu'il  employait  même  pour  désigner  les  princesses  ses  fdles.  D'ailleurs,  il  en 
était  de  même  dans  l'entourage  du  roi  ;  chez  M.  le  Dauphin  et  Mesdames  qui 
appellent  M">e  de  Pompadour  «  Maman  p...  »,  «  ce  qui  n'est  pas  d'enfants  bien 
élevés  »  (ajoute  d'Argenson,  III,  234,  29  décembre  1748)  ;  chez  les  grands  sei- 
gneurs, etc.  Nous  en  avons  des  exemples  très  curieux. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIIIe  SIÈCLE  49 

fait.  «  Le  feu  roi,  en  pareil  cas,  se  conduisait  différemment  »,  aurait 
répété,  avec  une  mauvaise  humeur  tempérée  par  la  dignité,  le  très 
représentatif  duc  de  Luynes.  On  est  parvenu  à  faire  naître  cette 
idée  que  le  roi  Louis  XV  avait  été  calomnié  à  outrance.  L'idée  nous 
paraît  juste,  mais  de  là  à  reconnaître  que  «  ce  fut  un  esprit  considé- 
rable, à  traditions  diplomatiques  »,  que  «  sur  toutes  les  questions 
européennes  le  roi  voyait  avec  rectitude  et  ordonnait  avec  dignité  '  », 
il  y  a  un  abîme  et  il  ne  nous  paraît  pas  qu'il  ait  été  franchi.  C'est 
une  vaine  excuse  de  prétendre  que  Louis  XV  aurait  été  un  grand 
roi  si  «  les  libres  penseurs,  dévoués  à  la  Prusse  et  à  l'Angleterre 
et  à  l'impératrice  Catherine  II,  n'avaient  pas  eu  pour  eux  toute  la 
popularité  et  avaient  permis  l'initiative  d'un  grand  système2  ».  Ce 
fanatisme  à  rebours  contre  les  «  libres  penseurs  »  donne  la  mesure 
de  l'impartialité  d'un  jugement  ainsi  exprimé  ;  on  oublie  que  c'est 
bien  la  faute  de  Louis  XV,  comme  nous  venons  de  le  démontrer,  si 
la  «  libre  pensée  »  est  devenue  une  force  politique,  et  qu'il  ne 
tenait  qu'à  lui  de  maintenir  le  prestige  royal  dans  toute  son  inté- 
grité et  sa  splendeur;  on  oublie  enfin  que  Louis  XV  était  incapable 
d'inaugurer  «  un  grand  système  »,  pour  la  bonne  raison  qu'il  n'était 
pas  assez  appliqué  pour  le  concevoir  ni  même  pour  le  comprendre, 
si  un  autre  que  lui  l'avait  conçu. 

La  vérité  est  entre  les  deux,  et,  pour  ma  part,  je  me  rangerai 
volontiers  à  l'opinion  de  M.  Carré,  qui  est  la  suivante  :  «  Louis  XV 
sembla  assister  à  son  règne  comme  à  une  pièce  de  théâtre,  en 
spectateur  à  peine  curieux,  à  peine  intéressé.  On  croirait  qu'en 
voyant  se  dérouler  les  événements  il  bâille  comme  à  l'opéra  des 
Petits  Cabinets...  Il  aura  en  main  tous  les  éléments  du  succès,  mais 
il  ne  guidera  ni  ne  remplacera  les  acteurs,  et  il  viendra  s'asseoir 
parmi  le  public,  comme  si  une  sorte  de  pudeur  l'empêchait  de  faire 
sentir  directement  son  influence.  Il  ne  sera  jamais  qu'un  sceptique, 
un  raffiné,  impassible  dans  sa  souveraine  beauté  plastique  de  roi- 
statue3.  »  Après  cela  je  ne  m'étonne  que  d'une  chose,  c'est  que, 
quelques  pages  plus  haut,  M.  Carré  affirme  que  Louis  XV  a  apporté 
dans  son   rôle  «  plus   de   conscience  qu'on  ne  le  croit    communé- 


1  Ibid.,  V. 

2  Ibid.,  V. 

3  Carré,  la  France  sous  Louis  XV,  p.  7  (1723-1774). 

Univ.  de  Lyon.  —  M.  Roustan. 


50  LES  PHILOSOPHES 

ment1  ».  Un  sceptique,  un  raffiné,  un  impassible,  quelle    «   cons- 
cience »  peut-il  apporter  dans  un  métier,   pénible  même  quand  on 
a  une  puissance  de  travail  extraordinaire  et  un  dévouement  absolu 
à  la  tâche?  Il  est  vrai,  répondrait  M.  Carré,  qu'on  attribue  parfois 
une  telle  «  inconscience  »  à  Louis  XV,  que  cette  phrase  n'est  guère 
un  éloge.  Acceptons-la,  dès  lors,  comme  telle,  mais  gardons-nous 
de  pousser  la  réhabilitation  du  roi  jusqu'à  prêter  à  Louis  XV  une 
«  conscience  »  que,  malgré  tout,  je  ne  puis  me  résoudre  à  lui  recon- 
naître, même  après  avoir  étudié  ses  panégyristes  les  plus  convaincus. 
D'ailleurs,  étant  donné  notre    objet,  l'essentiel  pour    nous   n'est 
pas  d'établir  jusqu'à  quel  point  Louis  XV  a  mérité   la   réputation 
infamante  que  la  postérité  a  attachée  à  son  nom.  Nous  nous  conten- 
terions volontiers  de  dire  que  ce  fut  un  mauvais  prince,  et  d'ajouter, 
après  Joubert,  que  le  châtiment  des  mauvais  princes  est  d'être  crus 
pires  qu'ils  ne  sont.  Ce  qui  est  important  pour  nous,  c'est  de  voir 
comment  il  fut  jugé  par  son  temps,  et  surtout  d'expliquer  comment 
le  mépris  soulevé  par  Louis  XV  n'a  pas  rejailli   sur  la  monarchie 
elle-même.  Cela  n'est-il  pas  nécessaire  pour  éclairer  la  question  des 
rapports  entre  les  philosophes  et  le  pouvoir  royal? 

Or,  si  Louis  XV  a  été  considéré  par  presque  tous  ses  contempo- 
rains comme  un  débauché  sans  pudeur  et  comme  un  agioteur  sans 
ver°-o°-ne -,  du  moins  ceux  qui  l'ont  apprécié  sans  une  haine  aveugle 


1  Ibid.,  p.  i. 

2  Sur  l'agiotage  pratiqué  par  Louis  XV,  cf.  Mouffle  d'Angerville,  op.  cit., 
passim,  et  particulièrement  291,  358,  35<>,  36o.  —  Mémoires  de  Richelieu,  II, 
C9,  i5a  sq.  —  L'Observateur  Hollandais,  1773,  p.  17  sq.  —  Mme  de  Campan, 
Souvenirs,  io/f,  etc. 

A.  Babeau  (la  Province  sous  l'ancien  régime,  II,  258,  sq.  et  note)  montre 
que  la  Légende  du  Pacte  de  Famine  est  «  ridicule  et  odieuse  ».  Les  contem- 
porains, y  compris  d'Argenson,  croient  parfaitement  à  cette  histoire,  et  on 
trouvera,  dans  tous  les  mémoires  la  mention  des  bénéfices  scandaleux  réalisés 
par  le  roi,  de  concert  avec  Mirlavaud,  «  trésorier  des  grains  au  compte  de  Sa 
Majesté  »,  comme  le  désigne  YAlmanach  royal  de  1774.  Mouffle  d'Angerville 
renvoyait  à  ce  sujet  à  l'Assemblée  de  la  police  générale  tenue  à  Paris  en 
1768,  et  au  récit  du  président  Choart  de  la  Cour  des  Aides  (II,  358  sq).  Il  y  a 
là  une  interprétation  fausse  d'un  titre  donné  à  l'un  des  receveurs  des  greniers 
de  l'abondance,  comme  l'ont  prouvé  les  travaux  de  Biollay,  G.  Bord,  Afanas- 
siew.  L'opinion  du  xvme  siècle  était  encore  celle  d'Alex.  Monteil,  Histoire 
financière  de  la  France,  édit.  Ch.  Louandre,  Paris,  Pigareau,  s.  d.,  284  sq. 
(avec  extraits  à  l'appui,  des  arrêts  du  Parlement  d'après  Floquet,  Histoire  du 
Parlement  de  Normandie,  VI,  414  sq.) 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII-  SIÈCLE  51 

ont  noté  deux  faits  :  d'abord,  Louis  XV  a  su  sauver,  au   moins    en 
partie,  le  décor  extérieur  de  la  royauté  : 

Et  cependant,  affirme  de  Levis,  le  soin  qu'il  eut  de  maintenir  sa  dignité, 
empêcha  Louis  XV  de  tomber  dans  l'avilissement.  Par  là,  il  remplit  du 
moins  le  devoir  le  plus  important  d'un  monarque,  celui  de  faire  respecter  la 
royauté.  Et  ne  croyez  pas  que,  pour  parvenir  à  ce  but,  il  ait  eu  besoin 
d'employer  des  mesures  tyranniques  ou  même  sévères  ;  l'observation 
exacte  des  bienséances  de  la  Cour,  le  maintien  strict  des  formes  antiques 
et  de  l'appareil  qui  entourait  le  trône  lui  suffirent  i. 

L'observation  est  exacte  ;  même  les  courtisans,  qui  s'enivraient 
avec  leur  maître,  ne  perdaient  pas,  au  milieu  de  l'orgie,  le  respect 
qu'ils  avaient  pour  l'autorité  royale2. 

Puis,  s'effaçant  de  parti  pris  derrière  ses  agents,  mettant  une 
certaine  coquetterie  à  renvoyer  aux  ministres  même  «  ceux  qui 
l'approchaient  de  plus  près,  pour  quelque  grâce  que  ce  fût  »,  le  roi 
fut  considéré  comme  le  «  spectateur  »,  non  comme  l'artisan  de  son 
règne.  Dans  une  lettre  anonyme,  adressée  à  Louis  XV,  et  que 
Mme  du  Hausset  a  conservée,  on  lit  : 

Je  dirai  qu'il  serait  nécessaire  que  Votre  Majesté  se  rendît  plus  popu- 
laire... Alors,  on  aura  un  sentiment  personnel  pour  elle,  au  lieu  qu'on 
rapporte  tout  le  bien  et  le  mal  à  ses  ministres.  C'est  une  preuve  de  la 
confiance  naturelledes  peuples  pour  le  roi  que  cette  exclamation  :  «  Ah  ! 
si  le  roi  le  savait  !  »  Ils  aiment  à  croire  qu'il  remédierait  à  tout  s'il  était 
instruit  ! 


L'auteur  anonyme  tire  de  là,  il  est  vrai,  cette  conséquence  d'une 
logique  irréfutable  : 

Mais,  d'un  autre  côté,  quelles  idées  se  font-ils  des  rois,  faits  pour  être 
instruits  de  tout  et  pour  surveiller  tout  ce  qui  se  passe,  qui  cependant 
ignorent  ce  qu'il  leur  importe  le  plus  de  savoir,  s'ils  veulent  remplir  leurs 
fonctions  ?  Rex,  roi,  regere,  régir,  conduire  :  ces  mots  indiquent  quels 
sont  leurs  devoirs. 

Cette  conséquence,  le  xvme  siècle,  en  général,  ne  l'a  pas  tirée.  Il  a 

1  De  Levis,  Souvenirs,  p.  335.  Cf.  J.  Soury,  op.  cit.,  3oi. 

2  Sur  ces  orgies,  voir  notamment  Mém.  de  Richelieu,  I,  53,  414 

3  Mémoires,  p.  i34  sq. 


52  LES  PHILOSOPHES 

répété  avec  conviction  :  «  Ah!  si  le  roi  le  savait!  »,  sans  ajouter 
que  la  première  obligation  du  roi  était  de  savoir1.  On  est  tenté,  à 
première  vue,  de  voir  un  simple  procédé  de  tactique  dans  les  nom- 
breux passages  où  les  agents  de  l'autorité  royale  sont  pris  à  partie 
par  les  écrivains  indépendants,  alors  que  le  souverain  est  soigneu- 
sement placé  hors  de  toute  atteinte.  Sans  doute,  il  est  difficile  de 
prétendre  que  tous  les  philosophes  sans  exception  n'aient  jamais 
vu  qu'ils  ébranlaient  le  pouvoir  royal,  en  accablant  de  leurs  critiques 
ceux  qui  le  représentaient  par  délégation.  Mais,  le  plus  souvent,  ils 
sont  sincères,  lorsqu'ils  séparent  le  souverain  de  ses  ministres,  et 
immolent  ceux-ci  en  louant  celui-là,  ou  en  le  plaignant  d'ignorer  les 
abus  et  les  injustices  qui  déshonorent  son  règne.  Que  dis-je? 
Richelieu,  lui-même,  écrit  en  décembre  1707  :  «  Les  bureaux  gou- 
vernent et  les  bureaux  perdront  la  France!  »  J'imagine  que,  dans 
la  ruine  de  la  France,  les  Richelieu  avaient  bien  été  pour  quelque 
chose  -  !  En  somme,  tout  conspire  à  perdre  la  France,  sauf  le  roi.  On 
en  arrive  à  admettre  qu'on  ne  saurait  s'en  prendre  à  lui  si  les  bonnes 
lois  ne  sont  pas  appliquées,  et  on  a  l'air  de  croire  sérieusement  que 
le  pouvoir  exécutif  appartient  non  au  pouvoir  absolu,  mais  aux 
commis  irresponsables  dont  celui-ci  a  fait  choix3.  A  la  mort  de 
Louis  XV,  on  trouva  dans  sa  cassette  une  sorte  de  testament,  dont 
les  mémoires  de  l'époque  ont  parlé  ;  «  c'était,  dit  l'abbé  Baudeau, 
une  plate  confession  du  mal  que  le  roi  a  fait  à  son  peuple,   par  la 


1  Dans  l'Observateur  Hollandais,  p.  12  et  i3,  on  lit  : 

«  L'Obseuyateuh.  Le  roi  ne  fait-il  pas  tout  ce  qu'il  veut  aujourd'hui  ?  —  Le 
CorrtTisAN.  Plût  à  Dieu  !  Que  sa  volonté  n'est-elle  notre  loi  suprême  !  Nous 
serions  trop  heureux!...  Des  brouillards  ont  tellement  bouleversé  tout  (177^), 
qu'on  ne  voit  pas  par  où  sortir  de  l'effroyable  dédale  où  ils  (ses  ministres) 
nous  ont  embarrassés.  »  (Suit  une  explication  très  favorable  au  roi  de 
cette  «  politique  »  d'abstention).  Le  même  auteur  dans  VObservateur  Anglais 
(vol.  II,  lettre  18,  14  sq.)  donne  des  extraits  d'un  écrit  intitulé  :  «  L'ombre  de 
Louis  XV  devant  Minos  »:  voici  un  fragment  de  dialogue  : 

Mjnos.  Qu'avez-vous  fait  pour  rendre  votre  peuple  heureux  ?  —  Louis  XV.  Ce 
n'était  pas  mon  affaire,  c'était  celle  de  mes  Ministres  »(p.  219).  Toute  cette  lettre 
est  à  lire  pour  qui  veut  se  rendre  un  compte  exact  de  ce  qu'on  pensait  de 
Louis  XV,  au  lendemain  de  sa  mort  (1776  environ).  Sur  «  la  résignation  »  du 
roi  à  laisser  tout  aller  à  vau  l'eau,  cf.   Mém.  du  baron  de  Besenval,  p.  i58. 

2  «  Il  faut  que  le  roi  ait  le  cœur  bien  fait,  puisque  depuis  soixante  ans  les 
courtisans  n'ont  pu  l'endurcir  !  »  (L'Observateur  Hollandais,  p.   22) 

3  Cf.  Diderot  à  M"e  Volland  (XIX,  298,  édit.  Assezat). 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AI    XVIII"  SIÈCLE  53 

faute  de  ses  ministres,  y  est-il  dit  plus  d"une  fois.  »  La  scène  de  la 
lecture  du  testament  fut  grotesque  et  attristante1.  Le  document 
était  lu  devant  tous  par  le  duc  de  la  Vrillière  lequel,  imperturba- 
ble, les  lunettes  sur  le  nez,  lisait  au  nouveau  roi  les  :  «  par  la  faute 
de  mes  ministres  »,  et,  chaque  fois  que  revenait  ce  refrain,  des  rires 
étouffés  secouaient  l'assistance  :  la  comédie  eût  été  tout  à  fait 
drôle,  n'étaient  les  malheurs  de  la  France  qui  servaient  de  toile 
de  fond  ! 

Il  est  difficile,  on  le  pense  bien,  de  préciser  à  quelle  époque  la 
nation  se  détacha  définitivement  de  son  prince,  et  le  vit  tel  qu'il 
devait  être  vu,  ou  pire  encore2.  Je  ne  crois  pas  qu'il  faille  s'arrêter 
aux  prétendus  présag-es  d'une  révolution,  qu'on  glane  ça  et  là  chez 
les  contemporains.  Dès  1727,  Mlle  Aïssé  écrit  à  Mmc  Calandrini3  : 
«  Tout  ce  qui  arrive  dans  cette  monarchie  annonce  bien  sa  destruc- 
tion »,  mot  qu'on  rapproche  de  celui  qu'adressait  Mme  de  Tencin 
au  duc  de  Richelieu  :  «  A  moins  que  Dieu  n'y  mette  visiblement 
la  main,  il  est  impossible  que  l'Etat  ne  culbute!  »  Ce  sont  là  des 
boutades  de  mauvaise  humeur,  auxquelles  nul  n'aurait  ajouté  foi. 
La  première  partie  de  cette  étude  le  montre  surabondamment. 
J'aime  mieux  la  saillie  du  pape  Benoît  XIV  :  «  Est-il  besoin  d'au- 
tre preuve  de  l'existence  d'une  Providence,  s'écriait- il,  que  de 
voir  prospérer  la  France  sous  Louis  XV?  »  A  tout  prendre,  il  y 
a  ici  plus  de  vérité.  Notre  pays  n'est  pas  considéré  comme  étant 
en  décadence  au  xvme  siècle,  et,  même  quand  on  détestera 
Louis  XV  autant  qu'on  l'a  adoré,  on  ne  désespérera  ni  de  la  royauté 
ni  de  la  France. 

En  veut-on  une  preuve  indiscutable?  C'est  que  Louis  XVI,,  à  son 


'  Chroniq.  secret .  de  Paris  sous  Louis  XVI,  Revue  rétrospective  (Paris,  i834), 
III,  p.  81,  juin  1774»  Voir  une  curieuse  anecdote,  racontée  par  M.  Fontaine 
(op.  cit.,  conclusion  a53),  relative  à  la  Partie  de  chasse  de  HenrilV. 

*  Encore  une  fois,  il  y  a  des  accès  de  mauvaise  humeur  contre  le  roi,  qu'il  ne 
faut  pas  prendre  pour  des  manifestations  d'une  haine  durable.  Il  suffit  d'un 
événement  pour  que  le  peuple  revienne  à  son  affection  pour  Louis  XV.  «Le 
roi, écrit  d'Argenson,  a  fait  assurer  les  conseillers  de  la  grande  Chambre  de 
Soissons  de  ses  bontés,  par  l'organe  du  premier  président.  La  joie  renaît  dans 
Paris.  Les  promenades  et  autres  lieux  publics  retentissent  des  éloges  de  Sa 
Majesté.  »p/ém.,3  juin  1754,1V,  i85).On  voit  qu'il  faut  peu.  de  chose  pour  faire 
renaître  la  joie  et  les  éloges  du  Prince. 

3  6  au  10  janvier  1727,  op.  cit.,  p.  202. 


54  LES  PHILOSOPHES 

avènement,  sera  l'objet  des  mêmes  acclamations  enthousiastes  que  son 
prédécesseur;  bien  plus,  on  recommencera  à  compter  sur   lui  pour 
remédier  à  tous  les  maux   causés  par  Louis  XV,   et  on  mêlera  les 
éloges  les  plus  chaleureux  de  ses  vertus  aux  critiques  les  plus  amères 
contre  le  feu  roi.  Les  auteurs  de  comédies  iront  au  For-FEvêque  pour 
célébrer  trop  imprudemment  Louis  XVI  aux  dépens  de  Louis  XV  l  ! 
On  est  obligé  de  supprimer  une  pièce  où,  tous  les  vices  qui  entou- 
raient le  trône  d'hier  étaient  représentés  sous  les  traits  de  Terray,  de 
Maupeou,  de  d'Aiguillon,  de  Richelieu,  tandis   qu'un    personnage 
s'écriait,  en  parlant  au  nom  de  tout  un  peuple  :  «  Vive  Dieu  !  Les 
Français  ont  donc  un  roi2!  »  Les  Français  avaient  crié  exactement 
la  même  chose,  nous  l'avons  vu,  à  la  mort  de  Fleury.   Il  n'est  pas 
de  jour  qui  n'amène  une  manifestation  enthousiaste  envers  la  reine, 
les  frères  du  roi,  tous  les  membres  de  cette  famille  à  laquelle  le  pays 
se  sent  profondément  lié.  La  «  lune  de  miel  »  sera  sans  doute  plus 
courte;  voilà  trente  ans  que  la  «   philosophie  »  s'est  faite  active, 
militante,  et  que  les  philosophes,  sans  attaquer  le  roi  ni  le  pouvoir 
royal,  ont  appris  aux  citoyens  qu'ils  étaient  des  «  hommes  »  et  leur 
ont  enseigné  à  «  raisonner  ».   Mais  les  premiers  moments  du  règne 
seront  salués  des  mêmes  cris  de  joie    et  d'espérance  qui   avaient 
accueilli  les  premières   années  du  roi  Bien-Aimé.  Il  restera  donc, 
malgré  tout,  un  sentiment  royaliste  très  vivace,  jusqu'après  la  mort 
de  Louis  XV,  et  c'est  là  ce  qui  empêche  ou  ce  qui  retarde  les  explo- 
sions de  la  haine  publique  contre  le  souverain.  On  a  beau  séparer  la 
personne    royale  du  pouvoir   royal,   suivant  qu'on   garde    plus   ou 
moins    ancré  le  respect    pour    l'autorité    monarchique,    on  hésite 
davantage  à  maudire  le  représentant  de  cette  autorité. 

On  trouvera,  dans  les  mémoires,  un  certain  nombre  de  faits  qui 
permettent  de  constater  comment  le  peuple  se  détache  peu  à  peu 


1  Voir  sur  les  «  excès  de  zèle  »  des  poètes  dramatiques  à  l'égard  de 
Louis  XVI,  les  «  continuelles  ovations  »  dont  les  nouveaux  souverains  sont  les 
objets,  etc.  G.  Desnoireterres,  La  Comédie  satirique  au  xvme  siècle,  Paris,  Per- 
rin,  i885,  142  sq. 

2  Le  Couronnement  d'un  roi,  par  un  avocat  de  Rennes.  Cf.  Ibid.,  196,  197. 
M.  Fontaine  indique  fort  bien  comment  la  royauté  «  retrouve,  à  l'avènement 
du  successeur  de  Louis  XV,  une  force  et  une  popularité  momentanées  »  (op.  cit., 
57),  et  donne  des  preuves  curieuses  de  «  ce  sentiment  unanime  de  confiance  » 
qui  se  traduit  au  théâtre  (Ibid.,  58  sq.). 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE    U    XVIII-  SIÈCLE  55 

de  son    roi.    Suivant    Mouffle    d'Angerville,    la     rupture   se  serait 
accomplie  en  17.^0  : 

Ce  fut,  écrit-il,  l'époque  funeste  où  (après  les  émeutes  de  Paris  et  la 
construction  du  Chemin  de  la  Révolte  de  Versailles  à  Saint-Denis,  pour 
éviter  que  le  roi  passât  par  la  capitale  en  se  rendant  à  Compiègne),  les 
liens  de  l'amour  du  souverain  et  des  sujets  commencèrent  à  se  relâcher. 
On  ne  vit  plus  Louis  XV  revenir  à  Paris  que  dans  tout  l'appareil  de  sa 
sévérité  et  de  sa  colère  ;  on  n'entendit  plus  le  peuple  le  bénir,  avec  ces  accla- 
mations de  joie  si  flatteuses  pour  l'oreille  et  le  cœur  d'un  bon  roi  '. 

Il  semble  bien,  en  effet,  que  le  peuple  est  le  premier  à  exécrer  le 
roi  qu'il  avait  tant  aimé.    Gela  est  tout  naturel.  Il  avait  été  si  con- 
fiant dans  son  prince  !  Plus  son  espoir  avait  été  grand,  plus  doulou- 
reuse fut  sa  désillusion.  Dès  cette  époque,  se  répandent,  parmi  les 
gens  simples  et  crédules,  les  bruits  sinistres  dont  les  commères  se 
font  les  échos  :  «  On  dit  que  Louis  XV,  second  Hérode,  allait  renou- 
veler le  massacre  des  Innocents,  etc.2».   D'Argenson  affirme  que, 
lors  de  l'attentat  de  Damiens,   «  les  bons  bourgeois  témoignèrent 
beaucoup   de  douleur,  mais  que   le  peuple   resta  muet3.  »   Un  an 
après,  c'est  un   bourgeois  de   Paris  qui  est  accusé  d'avoir  tenu  des 
propos  séditieux,  et  d'avoir  écrit  des  placards  attentatoires  à  l'auto- 
rité du  souverain.  Une  exécution   sanglante  a  lieu,   elle  n'intimide 
pas  les  esprits  ;  des  placards  plus  nombreux  encore  sont  affichés  dès 
le  lendemain.  Veut-on  une  échelle  exacte  de  cette  dégradation  du 
roi  dans  l'opinion  de  ses  sujets?  Un  chanoine  raconte  à  Hardy  qu'il 
a  fait  le  calcul  suivant  :  «  En  iy44,  il  avait  été  payé  à  la  sacristie 
de  Notre-Dame  6.000  messes  pour  la  guérison  de  Louis  XV  ;  en  1 767, 
après  l'attentat  de  Damiens,  le  nombre  des  messes  demandées  ne 
s'était  élevé  qu'à  600;  dans  la  maladie  actuelle,  il  est   tombé   à  3.  » 


1  1700,  II,  63.  Sur  les  sentiments  de  haine  qui  se  développent  contre  le  roi 
après  1748,  voir  comte  Louis  de  Carné,  la.  Monarchie  française  au  xviue  siècle 
(i85<)). 

2  Mouffle  d'Angerville,  II,  5f).  Cf.  d'Argenson,  mai  17.50,  III,  33i. 

3  IV,  325,  7  janvier  1757.  Cf.  sur  cette  différence  entre  l'attitude  de  la 
nation  lors  des  événements  de  Metz  et  l'attentat  de  Damiens,  Anecd.  secr., 
i36  sq.  «  C'était  la  curiosité,  et  non  l'intérêt  ;  on  était  consterné  plus 
qu'affligé;  le  cœur  prenait  peu  de  part  à  l'événement  ;  les  larmes  ne  coulaient 
point;  les  églises  étaient  vides!  » 


56  LES  PHILOSOPHES 

Voilà  bien  des  étapes  importantes  :  la  bourgeoisie  après  le  peuple, 
la  noblesse  après  la  bourgeoisie,  se  sont  séparées  du  roi  de  France  ; 
il  n'aura  pour  lui  que  les  messes  de  ses  courtisans,  mais  nul  n'ira 
plus  à  la  sacristie  de  Notre-Dame,  payer  pour  que  le  prêtre  demande 
au  ciel  la  conservation  d'un  roi  désormais  exécré.  «  La  souffrance 
gagne  toutes  les  classes  des  citoyens  par   une  espèce  d'ondulation, 
déclare  Duclos,  jusqu'à  ce  que  l'Etat  ait  repris  un  peu  de  consistance. 
Les  choses  reprennent  ensuite  le  même  train,  et  préparent  une  nou- 
velle révolution  qui  arrive  en  France,  où  tout  s'oublie,  tous  les  qua- 
rante ans.  Nous  touchons  actuellement  à  une  de  ces  crises  d'Etat1.  » 
Cela  est  écrit  quelques  années  à  peine  avant  la  fin  de  Louis  XV  ; 
toutes  les  classes  des  citoyens  étaient  atteintes  par  le  malaise  et  toutes 
avaient  perdu  espoir  dans  le  gouvernement  de  Louis  XV,  au  point  de 
ne  plus  rien  espérer  que  d'  «  une  crise  d'Etat  ». 

Je  ne  m'attarderai  pas  aux  insultes  en  vers  et  en  prose  que  nous 
voyons  pleuvoir  sur  le  roi  et  sur  son  entourage,  à  partir  de  17.50. 
Rappelons  seulement  la  chanson  fameuse  qui  eut  tant  de  succès,  et 
qui  fut  composée  au  départ  de  Choiseul;  elle  est  intéressante,  car 
elle  est  une  protestation  contre  ce  titre  de  Bien-Aimé  accordé  gra- 
tuitement à  Louis  XV  : 

Le  bien-aimé  de  l'almanach, 
N'est  pas  le  bien-aimé  de  France, 
Il  fait  tout  ah  hoc  et  ab  hac, 
Le  bien-aimé  de  l'almanach, 
Il  met  tout  dans  le  même  sac, 
Et  la  justice  et  la  finance, 
Le  bien-aimé  de  l'almanach; 
N'est  pas  le  bien-aimé  de  France2. 

Ce  n'était  pas  la  dernière  fois  qu'on  devait  reprocher  à  Louis  XV 
d'avoir  abusé  les  Français,  en  acceptant  un  surnom  qu'il  était  décidé 
à  ne  pas  mériter  ;  voici  deux  de  ses  épitaphes  : 

Ci-gît  Louis,  le  pauvre  roi  ! 
Il  fut  bon,  dit-on,  mais  à  quoi? 


i  Duclos,  Œuvres,  I,  12  (Mém.  sur  ma  vie). 
*  Moulue  d'Angerville,  II,  292. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIIIe  SIÈCLE  57 

et: 

Ci-gît  Louis,  le  quinzième  de  nom, 
Qui  pendant  cinquante  ans  jouit  du  rang  suprême, 
Si  les  Français  l'aimèrent  sans  raison, 
Ils  ne  changèrent  pas  de  même  ! 

Durant  la  dernière  maladie,  les  quolibets  les  plus  grossiers  cir- 
culèrent sans  relâche.  On  faisait  des  tableaux  de  cette  «  mort  hon- 
teuse, non  moins  honteuse  que  sa  vie,  qui  devait  le  jeter  putréfié 
et  pourri  dans  la  tombe  l.  »  On  montrait  le  malade  défiguré,  ordon- 
nant à  Mme  du  Barry  «  de  passer  ses  mains  blanches  et  déli- 
cates sur  ses  boutons  purulents"2  ».  Ne  nous  arrêtons  pas  aux 
scènes  lamentables  de  l'enterrement.  Le  cercueil  est  chargé  sur 
un  carrosse  de  chasse,  et  son  extrémité  sort  par  l'ouverture  de 
devant;  on  va  à  toute  vitesse;  «  les  gens  de  son  escorte  faisaient 
courir  le  mort  du  même  train  qu'il  les  avait  menés  durant  sa  vie. 
Jamais  monarque  ne  fut  conduit  si  lestement3  ».  Même  «  indé- 
cence »  sur  les  chemins  jusqu'à  Saint-Denis.  Le  cercueil  a  beau  filer 
rapidement  ;  des  cabarets,  remplis  de  gens  qui  boivent  et  qui  chan- 
tent, des  curieux  s'élancent  en  criant:  «Taïaut!  Taïaut!  Voilà  le 
plaisir  des  dames  !  Voilà  le  plaisir  !  »  Un  autre,  plus  dramatique, 
apostrophe  le  cadavre  :  «  Va  t'en  salir  l'histoire 4  !  »  A  Paris,  même 
licence  dans  les  refrains  et  les  propos.  L'abbé  régulier  de  Sainte- 
Geneviève  écrit,  dans  un  mandement,  que  «  Louis  XV  était  aimé 
de  ses  peuples  aussi  tendrement  qu'il  les  aimait.  »  Le  mot  est  répété 
au  milieu  des  éclats  de  rire5.  Le  pouvoir  est  débordé  :  «  Si  je  voulais 


1  Anecdot.  secret.,  216. 

2  Mouffle  d'Angerville,  II,  440.  (Cf.  Voltaire   au   chevalier  de  Lisle,  9    mai 
1774,  édit.  Moland,  XLIX,  4.) 

3  Mouffle  d'Angerville,  11,422,  423.  Sur  les  sentiments  du  peuple  à  la  mort  de 
Louis  XV,  cf.  ibid.,  II,  441  sq. 

4  On  chante  notamment  ce  couplet  : 

Louis  termine  sa  carrière, 

Et  remplit  ses  nobles  deslins, 

Fuyez,  voleurs,  pleurez,  catins, 

Vous  avez  perdu  votre  père  ! 
Mouffle  d'Angerville  (II,  443)  raconte  qu'un  ivrogne  qu'on  cherchait  à  faire 
sortir  d'un  tripot,  en    lui    disant  que  le  convoi   de   Louis  XV  allait   passer, 

s'écria  :  «  Comment,  ce  B -là  nous  a  fait  mourir  de  faim  pendant  sa  vie,  et 

il  nous  ferait  encore  mourir  de  soif  à  son  trépas!  » 

5  Mardi  10  mai    1773,  Bachaumont,  Mém.,  p.  3i.  Comme  on  plaisantait  ce 


58  LES  PHILOSOPHES 

faire  arrêter  pour  des  propos,  affirme  M.  de  Sartines,  il  faudrait 
que  je  fisse  arrêter  tout  Paris1.  »  Telle  était  l'apothéose  du  succes- 
seur de  Louis  XIV;  comme  il  avait  été  plus  adoré  que  le  grand  Roi, 
il  fut  aussi  plus  énergiquement  injurié  à  l'heure  où  le  peuple  réglait 
ses  comptes  ;  l'un  et  l'autre  eurent  des  obsèques  inoubliables,  au 
milieu  des  malédictions  et  des  chants  d'allégresse,  tandis  que  la 
France  ne  savait  si  elle  devait  davantage  insulter  leur  mémoire  ou 
se  réjouir  de  sa  délivrance. 

IV 

Les  philosophes  ont-ils  été,  d'une  façon  générale,  des  premiers  ou 
des  derniers  à  se  détacher  du  roi?  Il  faut  répondre  sans  hésiter  :  ils 
ont  été  les  citoyens  les  plus  inébranlables  dans  leur  foi  monar- 
chique, et  les  sujets  les  plus  respectueux  du  roi  Louis  XV,  même 
à  l'époque  où  Tonne  pouvait  plus  se  faire  illusion  sur  ce  prince.  On 
a  souvent  noté  les  occasions  dans  lesquelles  ils  ont  témoigné 
au  roi  une  déférence,  qui  nous  étonne  si  nous  nous  contentons  de 
la  signaler  sans  l'expliquer.  L'explication  la  plus  simple  est  celle 
qui  est  le  plus  généralement  adoptée  ;  on  la  trouvera,  par  exemple, 
dans  le  livre  de  M.  Brunel  sur  les  Philosophes  et  l'Académie  au 
xvin0  siècle-.  Un  philosophe  était  «  mal  noté  »,  il  avait  besoin  de  se 
sauver  en  passant  pour  un  sujet  fidèle,  plus  fidèle  même  que  les 
autres.  Que  Pompignan  eût  dénoncé  la  philosophie  comme  «  sapant 
l'autel  »,  cela  était  admissible  ;  mais  qu'il  eût  ajouté  :  «  et  le  trône  », 
cela  faisait  bondir  les  encyclopédistes,  dont  tous  les  actes  démen- 
taient cette  affirmation.  Il  y  aurait  donc  eu  de  leur  part  une  simple 
tactique,  lorsqu'ils  prodiguaient  à  la  monarchie  les  témoignages  de 
leur  confiance,  et  au  roi  les  preuves  de  leur  attachement. 

Cette  explication  contient,  en  effet,  une  très  grande  partie  de  la 

f  vérité.    Les    philosophes    achetèrent    par  ces    concessions   dans  le 

domaine  politique  le  droit  de  mener  à  bien  leur  tâche  sur  le  terrain 

religieux  et  social.  Mais  elle  ne  contient  pas  toute   la  vérité,    car 

religieux  sur  le  peu  de  vertu  que  venait  d'avoir  la  châsse  de  la  Sainte  :  «  Eh 
bien,  Messieurs,  reprit-il,  de  quoi  vous  plaignez-vous  ?  Est-ce  qu'il  n'est 
pas  mort  ?  » 

1  Carré,  op.   cit.,  p.   a36. 

2  Livre,  III,  ch    Ier,   17F)  sq. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII'  SIÈCLE  59 

elle  tend  à  nous  faire  croire  que  c'est  uniquement  par  diplomatie 
que  les  encyclopédistes  affichèrent  leur  dévouement  aux  institu- 
tions monarchiques,  et  à  celui  qui  à  cette  époque  les  représentait 
aux  veux  de  la  France.  De  nombreux  passages  nous  éclairent  sur 
les  sentiments  vrais  des  novateurs  à  l'égard  de  Louis  XV,  et  nous 
prouvent  que  leur  conduite,  habile  sans  doute  et  nécessaire,  n'était 
pas  en  contradiction  avec  leurs  opinions  intimes. 

Ce  n'est  pas  que  Louis  XV  ait  personnellement  témoigné  une 
grande  considération  pour  les  écrivains.  Fréron,  pour  démontrer 
que  le  roi  s'est  plus  intéressé  à  la  littérature  que  son  aïeul,  déclare  : 
«  Jamais  les  Lettres  n'ont  été  plus  accueillies,  mieux  récompen- 
sées. Tout  le  monde  sait  que  le  ROI  dépense  pour  les  arts  et  pour 
les  sciences  un  tiers  de  plus  que  ne  leur  donnait  Louis  XIV1.  » 
N'accusons  pas  Fréron  de  louer  le  roi  à  contre-temps  ;  Duclos,  lui 
aussi,  établira  d'après  les  manuscrits  de  Colbert,  que  Louis  XIV  ne 
donnait  que  66.000  livres  de  pensions  aux  gens  de  lettres, 
52.3oo  aux  français,  1 4.000  aux  étrangers.  «  Ces  trompettes  de  la 
renommée  ne  sont  pas  chères-  »,  remarquait-il;  celles  de  la 
renommée  de  Louis  XV  étaient  sans  doute  à  plus  haut  prix,  mais  ce 
n'est  pas  au  nombre  des  écus  dépensés  en  pensions,  qu'on  recon- 
naît l'amour  d'un  prince  pour  les  lettres  et  son  goût  pour  les 
écrivains.  Au  xvmc  siècle,  on  rapportait  l'anecdote  suivante  : 
«  Louis  XIV  dit  un  jour  à  Boileau,  en  regardant  sa  montre  :  Songez 
que  j'ai  toujours  une  heure  a  vous  donner  par  semaine.  Au  moyen 
de  pareils  encouragements,  plus  efficaces  que  les  dons,  le  génie 
prend  un  grand  essor  dans  la  monarchie 3.  »  Louis  XV  avait 
beau  dépenser  davantage,  il  ne  témoignait  pas  aux  gens  de 
lettres  la  même  considération  que  son  prédécesseur.  Ne  trouvait- 
il  pas  plaisante  l'idée  que  les  grands  écrivains  de  son  temps 
auraient  pu  s'asseoir  à  sa  table,  dîner  ou  souper  avec  lui,  et  ne 
jugeait-il  pas  ridicule  la  «  mode  »,  tout  au  plus  acceptable  en 
Prusse,   de  voir  un  Voltaire  manger  à  côté  d'un  roi? 

1  Fréron,  Lettres,  etc.,  IX,  3o  mars   1753,  44. 

2  Œuv.,  III,  90,  note  1. 

3  Introd.  aux  Mém.  de  Mmo  du  Hausset,  p.  5. 

4  Mme  du  Hausset,  Mémoires,  i3j,  i38  «  Au  reste,  j'ai  aussi  bien  traité  Vol- 
taire que  Louis  XIV  a  traité  Racine  et  Boileau;  ce  n'est  pas  ma  faute  s'il  a  la 
prétention  d'être  chambellan,  d'avoir  une  croix  et  de  souper  avec  un  roi.  Ce 


60  LES  PHILOSOPHES 

Rendons-nous  compte  cependant  que  le  parti  encyclopédiste 
n'avait  pas  besoin  d'avoir  la  protection  efficace  du  roi  ;  il  avait 
surtout  besoin  d'obtenir  sa  neutralité.  Or,  il  fut  admirablement 
servi  à  ce  point  de  vue.  Louis  XV  était  bien  le  prince  qu'il  fallait 
au  siècle  de  Diderot  et  de  Voltaire.  La  théorie  du  laissez  passer 
devait  servir  merveilleusement  leurs  desseins. 

De  cela,  les  philosophes  lui  furent  sans  cesse  reconnaissants. 
Ecoutons  Turgot  jugeant  le  siècle  de  Louis  XV  : 

M.  Turgot  dit  que  ce  règne  serait  à  jamais  célèbre  pour  l'avancement 
des  sciences,  le  progrès  des  lumières  et  de  la  philosophie.  Il  ajouta  qu'il 
manquait  à  Louis  XV  ce  que  Louis  XIV  avait  de  trop,  une  grande  opi- 
nion de  lui-même  ;  qu'il  était  instruit,  que  personne  ne  connaissait  mieux 
que  lui  la  topographie  de  la  France,  qu'au  conseil  son  avis  était  toujours 
le  plus  juste;  qu'il  était  fâcheux  qu'il  n'eût  pas  plus  de  confiance  en  lui- 
même,  ou  ne  plaçât  pas  sa  confiance  dans  un  premier  ministre  approuvé 
de  la  nation.  Tout  le  monde  fut  de  son  avis.  Je  priai  M.  Quesnay 
d'écrire  ce  qu'avait  dit  le  jeune  Turgot,  et  je  le  montrai  à  Madame. 
Elle  fit  à  ce  sujet  l'éloge  de  ce  maître  de  requêtes  et,  en  ayant  parlé  au 
roi,  il  dit  :  C'est  une  bonne  race  *!. 

J'ai  cité  le  passage  en  entier  ;  il  nous  renseigne  sur  l'opinion  que 
Turgot  et  ses  amis  avaient  de  Louis  XV,  et  il  nous  indique  de  quel 
service  ils  lui  étaient,  avant  tout,  redevables  :  celui  d'avoir  permis 
«  le  progrès  des  lumières  et  de  la  philosophie  ».  L'éloge  du  roi  est 
sincère  et,  s'il  nous  paraît,  à  nous,  fort  exagéré,  il  était,  dans  la 
bouche  de  ce  «  philosophe  »,  l'expression  de  ce  qu'il  considérait 
comme  la  vérité.  De  même,  le  docteur  Quesnay  aimait  Louis  XV 
d'une  affection  presque  naïve,  et  toujours  inquiète  (on  verra  tout  à 
l'heure  pourquoi)  ;  pour  ce  brave  homme,  si  franc  et  si  rude,  le  roi 


n'est  pas  la  mode  en  France;  et,  comme  il  y  a  un  peu  plus  de  beaux  esprits  et 
plus  de  grands  seigneurs  qu'en  Prusse,  il  me  faudrait  une  bien  grande  table 
pour  les  réunir  tous.  »  Et  puis  il  compta  sur  ses  doigts:  Maupertuis,  Fonte- 
nelle,  La  Mothe,  Voltaire,  Piron,  Destouches,  Montesquieu,  le  cardinal  de 
Polignac.  «  Votre  Majesté  oublie,  lui  dit-on,  d'Alembert  et  Clairaut.  —  Et  Cré- 
billon,  dit-il,  et  la  Chaussée.  —  Et  Crébillon  le  fils,  dit  quelqu'un,  il  doit  être 
plus  aimable  que  son  père;  et  il  y  a  encore  fabbé  Prévôt,  l'abbé  d'Olivet. 
—  Hé  bien,  dit  le  roi,  depuis  vingt-cinq  ans  tout  cela  aurait  dîné  ou  soupe  avec, 
moi!»  Tout  cela  aurait  soupe  avec  Louis  XV?  Evidemment,  ce  n'était  pas  le 
genre  de  convives  qu'il  lui  fallait! 
1  Mme  de  Hausset,  Mém.,  i63. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al'  XVIII*  SIÈCLE   •  61 

est  le  meilleur  des  maîtres  et  aussi  le  plus  tolérant  des  souverains,  le 
seul  qui  ait  pu  voir,  sans  épouvante,  le  développement  des  sciences 
et  la  marche  de  la  raison  : 

«  Je  serai  garant,  dit  le  docteur  (que  Duclos  fera,  justice  dans  son 
Histoire),  et  notre  maître  sera  peint  tel  qu'il  est,  Louis  XIV  a  aimé  les  vers, 
protégé  les  poètes;  cela  était  peut-être  bon  dans  son  temps,  parce  qu'il 
faut  commencer  par  quelque  chose;  mais  ce  siècle-ci  sera  bien  plus  grand, 
et  il  faut  convenir  que  Louis  XV,  envoyant  au  Mexique  et  au  Pérou  des 
astronomes  pour  mesurer  la  terre,  présente  quelque  chose  de  plus  impo- 
sant que  d'ordonner  des  opéras.  //  a  ouvert  les  barrières  à  la  philosophie, 
malgré  les  criail'eries  des  dévots,  et  l'Encyclopédie  honorera  son  règne.  » 

Duclos,  pendant  ce  temps,  hochait  de  la  tête.  Je  m'en  allai,  et  je  tâchai 
d'écrire  tout  chaud  ce  que  j'avais  entendu1. 

J'ai  même  trouvé  çà  et  là  des  anecdotes,  prêtant  au  roi  une  tolé- 
rance d'autant  plus  admirable,  qu'elle  ne  pouvait  être  attribuée  à 
son  indifférence  seule.  On  n'est  pas  indifférent  quand  on  est  soi- 
même  mis  en  cause,  et  on  racontait  que  Louis  XV,  attaqué  par 
Diderot,  aurait  fait  preuve  de  magnanimité  et  de  largeur  d'esprit, 
en  oubliant  des  critiques  qui  s'adressaient  à  sa  personne,  pour  voir 
uniquement  les  grandes  idées  qui  devaient  servir  à  tous  : 

Lorsque  la  seconde  édition  de  VEssai  sur  Sénèque  (de  Diderot)  parut, 
quelques  courtisans  dénoncèrent  au  roi  le  passage  où  Louis  XV  était  mal- 
traité. Le  prince  témoigna  son  mécontentement  au  ministre  supérieur  de 
la  librairie,  qui  lit  arrêter  la  vente  et  examiner  le  passage.  Il  se  présenta 
ensuite  devant  le  roi,  et  avoua  que  le  morceau  était  affreux,  que  l'auteur 
était  très  punissable.  «Très  punissable,  répartit  le  prince;  mais  avez-vous 
lu  l'ouvrage  entier?  —  Non,  sire,  je  n'ai  lu  que  le  passage.  -  -  Lisez-le 
en  entier,  continua  le  monarque  juste  et  bienfaisant,  vous  y  trouverez 
d'excellentes  choses  qui  rachètent  bien  le  délit  de  l'auteur,  et  je  lui  par- 
donne bien  volontiers  2.  » 

Si  l'anecdote  était  vraie,  elle  prouverait  qu'il  y  avait  dans  la 
neutralité  de  Louis  XV  à  l'endroit  des  philosophes  autre  chose  que 
de  la  nonchalance.  Je  crains  bien  qu'en  réalité  il  faille  expliquer 
par  cette  seule  nonchalance  le  fait  que  le  roi,  si  peu  religieux,  mais 
si  superstitieux,  ait  moins  souvent  prêté  l'oreille  aux  supplications 
des  dévots  qui  lui  demandaient  de  sauver  le  trône  en  défendant 
l'autel,  et  d'écraser  le  parti  des  philosophes. 

1  Ibid.,  198. 

2  Chronique  scandaleuse,  p.  io5. 


62  LES  PHILOSOPHES 

((  L'Encyclopédie  honorera  son  règne  »,  ces  mots  sont  à  retenir, 
et  ils  seront  répétés  plus  tard.  Même  après  la  mort  de  Louis  XV, 
quand  les  philosophes  n'auront  plus  à  louer  le  règne  précédent  par 
prudence,  ils  rediront  la  même  chose  : 

C'est  sous  la  douce  et  tranquille  administration  de  Louis  XV  que  les 
sciences,  livrées  à  elles-mêmes,  ont  fait  des  progrès  supérieurs  à  ceux  des 
autres  siècles,  que  la  raison  humaine  s'est  perfectionnée,  enfin  que 
l'humanité  a  semblé  renaître  dans  tous  les  cœurs,  et  en  chasser  les  restes 
de  la  barbarie  l... 

Le  jugement  du  maréchal  de  Beauvau,  quoique  moins  enthou- 
siaste pour  les  services  que  Louis  XV  aurait  rendus  à  la  philosophie, 
explique  aussi  nettement  pourquoi  les  encyclopédistes  ne  pouvaient 


pa 


s  être  ingrats  envers  le  roi  de  France. 


io 


11  a  toujours  accordé  une  protection  marquée  aux  sciences  et  aux  arts. 

//  n'a  jamais  voulu,  comme  il  en  a  été  accusé,  persécuter  les  philoso- 
phes, quoiqu'il  les  craignit.  M.  de  Ghoiseul  et  M.  de  Beauvau  n'eurent 
aucune  peine  à  l'engager  à  dérober  Ilelvétius  à  la  poursuite  des  parle- 
ments. 77  aurait  désiré  que  la  philosophie  fût  plus  modérée,  et  ne  se 
répandit  pas  dans  une  partie  de  la  nation  qui  ne  peut  jamais  la  com- 
prendre 2. 

Ainsi,  le  roi,  loin  de  «  pompignaniser  »,  eût  été  favorable  à  une 
philosophie  «  modérée  »,  ménageant  les  transitions,  à  une  philoso- 
phie opportuniste. 

Dans  tous  les  cas,  et  quelles  que  fussent  ses  opinions  personnelles 
(en  admettant  qu'au  moins  dans  les  dernières  années  il  prît  la  peine 
d'en  avoir  quelques-unes),  le  règne  de  Louis  XV  fut  le  règne  de  la 
philosophie.  On  s'en  rendit  encore  mieux  compte  à  la  fin  du  siècle, 
et  ce  ne  furent  pas  les  seuls  philosophes  qui  le  reconnurent.  Les 
bienfaits  de  la  philosophie  furent  avoués  pat*  ceux  qui  lui  repro- 
chaient ses  hardiesses  et  ses  exagérations.  Le  duc  de  Levis,  dans 
ses  Souvenirs  et  Portraits3,  nous  en  offre  un  exemple  célèbre. 

«  Même  ceux  qui  prévoient  alors  des  troubles  inévitables,  écrit  le 

1  Discours  prononcé  dans  l'Académie  française,  lejeudi  ifi  février  1775,  à  la 
réception  de  M.  Lamoignon  de  Malesherbes  (Paris,  Denouville  1775).  (Cf. 
Journal  Encyclopédique,  i5  mars  1775). 

*  Mém.  cités,  p.  102,  io3. 

3  De  l'opinion  publique  en  France  à  l'époque  de  la  Révolution,^/}  sq. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AD  XVIII9  SIÈCLE  63 

duc,  attendent  les  événements  avec  plus  de  curiosité  que  d'effroi. 
La  France,  pensait-on,  était  désormais  à  l'abri  des  discussions  san- 
glantes :  les  horreurs  de  la  Ligue  n'étaient  plus  possibles,  puisque 
le  fanatisme  religieux  avait  disparu  grâce  à  la  philosophie  ;  tout  au 
plus,  pouvait-on  s'attendre  à  quelque  Fronde,  analogue  à  celle  du 
xvir  siècle,  et  encore!  La  «  civilisation  »,  Y  «  humanité  »,  la 
«  philanthropie  »  avaient  fait  des  progrès  si  étonnants  que,  «  si 
l'on  en  venait  aux  mains,  la  guerre  civile  se  ferait  avec  plus  d'urba- 
nité que  jamais.  »  Il  n'était  personne  qui  ne  comptât  sur  un  avenir 
meilleur  pour  la  France,  et  surtout  pour  lui-même  :  les  princes,  les 
courtisans,  les  parlementaires,  les  femmes.  «  Rien  à  perdre,  et  pro- 
bablement beaucoup  à  gagner  »,  telle  était  la  devise  générale.  On 
avait  hâte  «  de  sortir  de  cet  ennuyeux  cercle  qui  traçait  à  chacun 
ses  occupations,  et  qui  même,  dans  l'avenir,  limitait  ses  espé- 
rances. »  Il  fallait  du  nouveau,  c'était  le  mot  d'ordre  ;  il  n'était  pas 
probable  que  la  politique  extérieure  pût  donner  satisfaction  à  ce 
désir  de  renouvellement  ;  «  c'était  donc  sur  l'intérieur  que  se  repor- 
tait toute  l'activité  nationale.  » 

La  grande  cause  de  cette  inquiétude  turbulente  c'est,  d'après  de 
Levis,  le  développement  «  de  la  philosophie  moderne  qui  s'était 
généralement  répandue,  marchant  de  même  pas  que  l'instruction  ». 
Cette  philosophie,  ajoutait  le  duc,  avait  fait  œuvre  néfaste  :  Vol-  ; 
taire  et  Rousseau  avaient  détrôné  dans  l'opinion  les  deux  principaux 
objets  de  respect  et  de  crainte  :  le  trône  et  l'autel.  Et  pourtant,  à 
côté  de  cette  licence  de  la  pensée,  «  que  d'heureux  résultats  dont 
on  ne  saurait  attribuer  tout  le  mérite  à  la  philosophie ,  mais  auxquels 
elle  avait  conduit  »  :  amour  de  la  paix,  développement  de  l'agri- 
culture et  de  la  population,  de  la  navigation  et  du  commerce, 
embellissements  de  la  capitale,  progrès  des  sciences  et  des  arts,  de 
la  chimie,  de  l'astronomie  et  des  mathématiques,  du  dessin  et  de 
la  musique,  augmentation  du  bien-être  matériel,  maisons  plus  par- 
faites, voitures  plus  douces,  routes  mieux  entretenues,  auberges  plus 
propres  et  plus  nombreuses  !  Au  moral,  les  changements  sont  aussi 
heureux  :  moins  d'étiquette  et  de  cérémonie  à  la  cour,  plus  d'aisance 
dans  la  haute  société,  plus  de  familiarité  décente  et  de  bon  goût 
dans  la  conversation.  Voilà  pour  les  hautes  classes;  voici  pour  le 
peuple  :  les  rangs  sont  rapprochés,  les  démarcations  humiliantes 
s'effacent  de  jour  en  jour  :   «  l'opinion,  d'accord  avec  la  philosophie 


64  LES  PHILOSOPHES 

et  l'humanité,  proscrivait  ces  restes  de  barbarie.  »  Louis  XVI 
abolit  la  main-morte  et  le  servage,  la  corvée  :  tout  disparaît  du 
régime  féodal;  le  goût  des  choses  de  l'esprit,  l'aversion  de  la  gêne, 
la  vanité  succédant  à  l'orgueil,  activent  peu  à  peu  la  révolution;  les 
grands  eux-mêmes  veulent  moins  de  respect  et  plus  d'applaudis- 
sements ;  ce  n'est  plus  leur  naissance  qu'ils  mettent  en  avant,  c'est 
leur  mérite  personnel  ;  on  ne  voit  plus  de  morgue,  il  faut  être  aimable 
même  avec  ses  inférieurs  :  «  le  temps  qui  élève  les  plaines  aux  dépens 
des  montagnes  »  nivelait  aussi  les  conditions;  partout  la  bienveil- 
lance et  l'aménité  ;  à  côté  de  «  la  philosophie  orgueilleuse  qui  s'égare 
dans  le  dangereux  labyrinthe  de  la  métaphysique,  l'humanité,  cette 
philosophie  de  cœur,  répandait  ses  dons  avec  plus  d'activité  et  de 
discernement  :  elle  s'aidait  des  progrès  des  arts  pour  multiplier  ses 
bienfaits.  Sans  être  plus  vertueux,  on  était  plus  charitable,  et  la 
piété  n'avait  plus  seule  l' honorable  privilège  de  soulager  les  mal- 
heureux »;  les  actes  vexatoires,  les  actes  d'oppression  des  temps 
passés  sont  de  plus  en  plus  rares  ;  les  lois  les  auraient  réprimés,  si 
l'opinion  publique,  «  plus  forte  que  les  lois,  n'en  interdisait  jusqu'à 
la  pensée.   » 

Le  tableau- paraîtra  trop  flatté.  De  Levis  en  convient  lui-même, 
et  il  se  hâte  d'ajouter  qu'il  y  avait  des  abus,  des  vices,  des  intrigues, 
de  la  corruption,  mais  il  demande  de  lui  accorder  que  «  la  France 
était  alors  agitée  sans  être  malheureuse.  » 

Et  cela  nous  explique  l'attitude  des  philosophes  en  face  de  la 
monarchie.  La  «  philosophie  »  était  certes  pour  quelque  chose  dans 
ces  progrès  de  la  civilisation,  que  de  Levis  appelle  «  les  fruits  d'un 
heureux  concours  de  circonstances  ».  Elle  avait  concouru  pour  une 
large  part  à  ces  améliorations  ;  et,  si  elle  avait  pu  y  concourir, 
n'était-ce  pas  précisément  grâce  à  la  liberté  relative  dont  les  phi- 
losophes avaient  joui  sous  le  gouvernement  de  Louis  XV  ?  Com- 
ment auraient-ils  été  les  ennemis  d'un  prince  qui,  sans  favoriser  et 
assurément  sans  essayer  de  comprendre  leurs  doctrines,  leur  avait 
laissé  le  loisir  de  les  répandre  et  d'attirer  à  eux  la  masse  entière  de 
la  nation  ? 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII"  SIÈCLE  65 


Supposons  pour  un  instant  que  Louis  XV  ne  se  soit  pas  relevé 
de  la  maladie  qui  l'avait  cloué  à  Metz,  ou  qu'il  ait  succombé  sous 
le  couteau  de  Damiens,  et  demandons-nous  si  la  philosophie  eût  été 
aussi  complètement  et  aussi  rapidement  triomphante.  Le  Dauphin 
montait  sur  le  trône,  et  les  philosophes  étaient  épouvantés  ù  cette 
seule  idée.  C'est  parce  qu'ils  craignaient  le  Dauphin  qu'ils  faisaient 
des  vœux  sincères  pour  la  vie  de  Louis  XV  ;  nous  en  avons  des 
preuves  certaines,  et  qui  nous  aident  aussi  à  comprendre  pourquoi 
les  encyclopédistes  considéraient  comme  un  bonheur  pour  eux,  que 
le  roi  régnât  le  plus  longtemps  possible. 

Je  n'ignore  pas  que  les  a\is  sont  très  partagés  sur  le  Dauphin. 
Lanfrev  parle  de  lui  avec  la  conviction  qu'il  eût  été  un  instrument 
dans  les  mains  des  fanatiques  : 

Le  Dauphin,  si  aimé  du  clergé  qui  voyait  en  lui  l'incarnation  de  ses 
idées  et  l'avènement  prochain  de  ses  vengeances,  esprit  étroit  et  borné, 
mais  rigide  et  opiniâtre,  aurait  offert  sur  le  trône,  et  sous  la  tutelle  d'un 
confesseur,  le  modèle  d'un  roi  persécuteur.  Toutes  les  rancunes,  toutes 
les  haines,  toutes  les  espérances  du  parti  qui  avait  triomphé  sous  les 
dernières  années  de  Louis  XIV,  s'étaient  ralliées  autour  de  lui,  et,  à  force 
d'en  être  entouré  et  flatté,  il  en  était  devenu  la  personnification  vivante... 
Son  règne,  il  faut  en  convenir,  présentait  aux  encyclopédistes  une  per- 
spective médiocrement  rassurante,  et  on  n'a  guère  le  droit  de  s'étonner 
qu'ils  se  soient  réjouis  de  sa  mort  ;  on  s'étonnera  moins  encore  que  les 
jésuites  appréciassent  un  tel  prince  et  en  fussent  favorisés1. 

M.  Carré  juge  qu'on  a  calomnié  le  Dauphin,  qui  ne  fut  ni  si 
pauvre  d'intelligence,  ni  si  intolérant  : 

Le  Dauphin  fut  à  coup  sûr  un  prince  qui  ne  cacha  jamais  sa  répu- 
gnance pour  les  philosophes,  mais  fut  pourtant  un  homme  instruit...  Tout 
jeune,  il  s'était  complu  à  chanter  des  psaumes  parce  qu'il  avait  une  voix 
de  basse-taille,  et  il  n'en  fallut  pas  davantage  pour  qu'il  parût  à  la  cour 
d'une  dévotion  outrée.  Le  parti  des  dévots  chercha,  d'ailleurs,  à  faire  de 
lui  son  chef,  le  défenseur  de  la  religion  et  le  protecteur  des  mœurs.  Il 
n'est  pas  prouvé  qu'il  se  soit  prêté  à  leurs  projets  en  matière  religieuse; 
il  ne  l'est  pas  davantage  que  la  réserve  de  ses  mœurs  ait  toujours  été  très 
grande2... 

1  Op.  cit.,  26;}. 

2  Op.  cit.,  9. 

Uxiv.  de  Lyon.  —  M.  Roustan.  ^ 


66  LES  PHILOSOPHES 

Ces  deux  jugements,  que  je  choisis  parce  qu'ils  sont  diamétrale- 
ment opposés,  concordent  cependant  sur  un  point:  le  Dauphin  détes- 
tait les  philosophes,  ceux-ci  le  savaient  parfaitement  et,  par  suite, 
ils  redoutaient  la  mort  de  Louis  XV  comme  un  malheur  irrémé- 
diable pour  leur  parti.  Quant  à  la  dévotion  du  Dauphin,  c'est  la 
juger  bien  lestement  que  de  la  faire  dépendre  du  timbre  de  sa  voix; 
le  Dauphin  était  pieux,  et  ce  n'est  certes  pas  un  crime  ;  qu'il  accom- 
plît ses  devoirs  de  catholique,  régulièrement  et  même  minutieuse- 
ment, ce  n'était  pas  là  un  grief,  même  de  la  part  des  philosophes. 
Mais  s'il  avait  vraiment  donné  des  preuves  de  son  intolérance,  et 
si  tout  en  lui  faisait  prévoir  le  «  roi  persécuteur  »,  on  conçoit  qu'il 
fût  considéré  comme  un  danger  permanent  pour  tous  ceux  qui  lut- 
taient contre  le  parti  dévot.  Or,  pour  le  xvmc  siècle,  il  n'y  a  aucun 
doute  :  c'est  l'opinion  exprimée  par  Lanfrey  qui  est  la  plus  généra- 
lement répandue. 

M.  le  Dauphin,  écrit  un  auteur  de  Mémoires,  continue  à  marquer 
beaucoup  de  piété.  On  lui  reproche  d'en  faire  des  démonstrations  exté- 
rieures un  peu  trop  grandes,  comme  par  exemple  de  se  prosterner  presque 
jusqu'à  terre  au  moment  de  l'élévation  à  la  messe  ou  delà  bénédiction  au 
salut...  M'"e  la  Dauphine  lui  demanda  un  jour  de  ne  pas  adorer  le  Saint- 
Sacrement  comme  un  moine1  ! 

De  qui  sont  ces  lignes?  D'un  philosophe?  Non  pas,  mais  d'un 
catholique  fervent,  d'un  partisan  des  jésuites,  d'un  ennemi  des  idées 
nouvelles,  et  aussi  d'un  homme  respectueux  et  timide  en  face  du 
souverain  et  de  la  famille  royale,  mari  de  la  dame  d'honneur  de  la 
reine,    toujours  discret  et  tout  à  fait  «   grand  siècle  »,   du  duc   de 

Luynes ! 

Le  duc  ne  semble  pas,  au  reste,  considérer  l'héritier  présomptif 
du  trône  comme  un  garçon  bien  éveillé  ;  il  nous  le  montre,  pour 
qui  sait  lire  entre  les  lignes  (car  de  Luynes  est  toujours  plus  que 
réservé),  sousles  traits  d'un  personnage  insignifiant,  manquant  d'en- 
train et  de  finesse;  son  plus  grand  plaisir,  c'est...  de  se  coucher  de 


1  De  Luynes,  Mém.,  IX,  180;  le  portrait  «  en  pied  »  du  Dauphin,  se  trouve 
V,  477-477  (juin  1744).  Voir  plusieurs  traits  de  cette  bigoterie  du  Dauphin: 
d'Argenson,  IV,  m,  4  octobre  1752;  IV,  i3y,  14  mai  1753;  IV,  323,  G  janvier 
1707  et  passim. 


ET  L.V  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIIIe  SIÈCLE  67 

bonne  heure  !  «  Dimanche  dernier,  le  roi  lui  demanda  ce  qu'il  comp- 
tait faire  pour  son  amusement  des  jours  gras  :  «  De  me  coucher  à 
«  dix  heures,  au  lieu  que  je  ne  me  couche  ordinairement  qu'à  onze.  » 
On  a  peine  à  comprendre  que  Ton  puisse  penser  ainsi  à  L'âge  de 
M.  le  Dauphin  '.  »  Il  est  vrai  que  de  Luynes  a  remarqué  que«  le  Dau- 
phin a  un  goût  très  vil' pour  madame  la  Dauphine  »,  mais,  malgré 
tout,  il  a  peine  à  comprendre  qu'on  soit  si  dévot  et  si  borné  ! 

Après  le  jugement  d'un  homme  de  la  cour,  voici  celui  de  la  majo- 
rité des  Français  : 

Le  Dauphin  était  alors  peu  considéré  de  la  nation.  Pendant  son  en- 
fance, on  n'avait  parlé  que  de  son  esprit;  après  son  éducation,  et  surtout 
depuis  son  second  mariage,  il  parut  nul.  On  estimait  sa  conduite  et  ses 
mœurs;  encore  le  regardait-on  comme  un  cagot  qui  passait  une  partie  de 
la  journée  à  chanter  au  lutrin,  qui  se  scandalisait  de  voir  une  gorge 
découverte,  et,  à  l'exemple  de  Tartuffe,  exigeait  qu'un  mouchoir  pudique 
lui  dérobât  ce  spectacle  scandaleux;  on  en  rapportait  mille  petitesses, 
mille  puérilités2. 

Remarquons  que  Mouffle  d'Angerville,  qui  répète  ces  petitesses, 
est  favorable  au  Dauphin,  et  qu'il  sera  un  des  premiers  avoir  en  lui, 
lors  de  la  maladie  qui  devait  emporter  le  fils  de  Louis  XV,  l'ennemi 
de  la  Pompadour  et  l'espérance  du  peuple  3. 

On  redisait  aussi  un  certain  nombre  des  propos  tenus  par  le 
Dauphin,  ou  par  son  entourage.  Les  amis  du  prince  n'étaient 
pas  les  moins  intolérants  des  hommes.  «  L'évêque  de  Verdun. 
Nicolaï,etle  comte,  depuis  maréchal  de  Muy,  l'abbé  de  Saint-Cyr, 
superstitieux  et  peu  éclairé,  érudit.  formaient,  avec  le  duc  de 
la  Vauguyon,  la  Société  du  Dauphin4.  »  Cette  Société  était 
très  opposée  aux  philosophes  ;  on  y  tenait,  parait-il,  des 
conversations  inquiétantes  pour  ces  derniers.  «  J'avais  cru  que 
M.  de  Muy  était  modéré,  dit  Quesnay  à  Mirabeau,  et  qu'il  tempérait 


1  Mém.,  VII,  91  ;  VII,  98  sq.  (octobre  1745),  Sur  la  cour  du  Daupbin  et  de  la 
Daupbine,  cf.  Maugras,  le  Duc  Lauzun  et  la.  Cour  intime  de  Louis  XV,  2e  édi- 
tion, 1893,  p.  58,  69. 

2  Mouffle  d'Angerville,  II,  71,   72  (1752). 

3  Ibid. ,  3o3  sq. 

4  Mém.  historique  servant  d'éclaircissement  aux  Mémoires  de  Mme  du  Hausset, 
277  sq.  (édit.  cit.). 


68  LES  PHILOSOPHES 

la  fougue  des  autres  ;  mais  je  lui  ai  entendu  dire  que  Voltaire  méri- 
tait le  dernier  supplice1  ».  Ce  que  devait  être  la  fougue  des  autres, 
on  peut  le  deviner  sans  peine.  Le  Dauphin  n'était  pas  un  des  moins 
emportés.  Les  caractères  de  ce  genre  ont  des  soubresauts  terribles. 
Une  de  ces  menaces  implacables  nous  est  rapportée  par  M.  de 
Broglie  :  «  La  gloire  de  Dieu,  répondait-il  à  sa  mère  qui  le  pressait 
d'être  au  moins  poli  pour  Mme  de  Pompadour,  et  lui  disait  qu'il 
fallait  se  vaincre  pour  la  gloire  de  Dieu,  —  ah  !  si  jetais  le  maître, 
je  voudrais  la  procurer  par  un  exemple,  qui  effrayât  pendant  des 
siècles  ceux  qui  seraient  tentés  de  corrompre  la  vertu  des  rois2!  » 
Allons,  si  le  Dauphin  eût  été  le  maître,  concluons  que  le  châtiment 
des  philosophes  eût  servi  d'exemple,  pendant  des  siècles  à  ceux 
qui  seraient  tentés  d'attaquer  le  trône  et  l'autel  !  Nous  savons  ce  que 
cela  veut  dire  ! 

On  prétendait  même  que  le  Dauphin  avait  été  trop  pressé,  dans 
certaines  circonstances,  de  mettre  la  main  sur  le  pouvoir,  et  qu'il 
y  avait  été  excité  par  les  dévots.  C'est  à  l'époque  de  la  maladie  du 
roi  à  Metz;  Mme  de  Brancas  nous  raconte  les  événements  en  ces 

termes3  : 

«  Monseigneur  le  Dauphin  venait  à  Metz,  conduit  par  le  duc 
de  Ghâtillon.  Ce  descendant  des  rois  de  Jérusalem  n'en  portait 
assurément  pas  la  couronne,  mais  la  croix;  c'était,  dans  le  monde, 
une  manière  de  pèlerin  égaré  des  routes  de  la  ville  céleste.  »  Tel 
était  le  Mentor  du  Dauphin.  On  assurait  qu'à  la  nouvelle  de  la  ma- 
ladie de  Louis  XV  il  s'était  jeté  aux  genoux  du  Dauphin,  et  l'avait 
salué  comme  un  roi4.  Mais  revenons  au  récit  de  Mmc  de  Brancas  : 

«  Le  Dauphin  arrivait  à  Metz  pour  faire  les  obsèques  de  son  père, 
roi  de  France,  et  en  prendre  la  couronne,  comme  un  gentilhomme 
gascon  serait  venu  dans  son  village,  pour  y  enterrer  son  père  et 
prendre  possession  de  sa  maison.  » 

On  fut  outré  de  cette  inconvenance.  Le  roi  ordonna  à  M.  de 
Ghâtillon  de  s'arrêter  où  le  trouverait  son  ordre.  Le  lendemain,  le 


1  Mme  du  Hausset,  Mém.,  p.  128. 

2  Le  Fils  de  Louis  XV,  p.  186.  (Le  livre  est  un  panégyrique  du  Dauphin). 

3  Op.  cit  ,  5g,  60. 

4  Moufile  d'Àngerville,  I,  357.  Voir  le  jugement  très  dur  de  d'Argenson  sur 
le  duc  de  Châtillon,  IV,  170,  17  lévrier  1754;  et  celui  du  duc  de  Luynes,  VI, 
i33  sq.,  novembre  1744;  VI,  418,  avril  1745. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AL   XVIIIe  SIÈCLE]  69 

«  pèlerin  »  était  renvoyé  à  Versailles,  et  il  fut  exilé  bientôt  après1. 
Il  esta  croire  que  plus  tard  les  philosophes  se  réjouirent  souvent,  à 
la  pensée  du  péril  qu'ils  avaient  couru,  et  du  concours  d'événements 
qui  les  avaient  délivrés  du  Dauphin  et  de  M.  de  Chàtillon! 

Ils  considéraient  du  reste  le  Dauphin  comme  le  plus  puissant 
protecteur  des  jésuites.  Ici,  il  faut  bien  reconnaître  qu'ils  voyaient 
juste.  Tout  au  plus,  a-t-on  essayé  de  prétendre  que  les  jésuites 
avaient  entraîné  le  Dauphin  plus  loin  qu'il  n'aurait  voulu  :  «  Si  les 
jésuites  furent  abandonnés  aux  passions  parlementaires  et  au  bras 
séculier,  c'est  qu'avec  plus  d'éclat  que  de  prudence  ils  se  couvrirent 
de  la  protection  de  l'héritier  du  trône,  et  que  l'opinion  religieuse, 
en  se  groupant  autour  de  ce  prince,  l'investit,  comme  malgré  lui, 
d'une  importance  odieuse  au  roi'-.  »  Tel  est  l'avis  de  M.  de  Carné. 
Il  est  exact,  à  la  condition  de  ne  pas  entendre  que  le  Dauphin  fut 
entraîné  malgré  lui,  par  les  jésuites.  Il  avait  pour  la  Compagnie 
une  affection  très  vive.  On  affirmait  que,  pour  dire  ses  prières,  il 
s'habillait  en  jésuite3.  M.  de  Broglie  a  surabondamment  établi  qu'il 
était  tout  dévoué  à  ses  amis  de  la  Société,  qu'il  leur  rendit  tous  les 
services  qu'il  put  leur  rendre,  qu'il  intervint  en  leur  faveur,  et  que 
le  coup  qui  les  frappa  l'atteignit  très  douloureusement.  «  Le  chagrin 
qu'il  éprouva  fut  si  vif  qu'une  seconde  fois  sa  santé  en  ressentit  l'at- 
teinte, et  on  le  vit  dépérir  comme  s'il  était  frappé  de  consomption4.  » 
Or  les  contemporains  connaissaient  les  liens  étroits  qui  attachaient 
l'héritier  du  trône   aux  membres   de  la  Compagnie   de  Jésus. 

Les  jésuites,  écrit  Mouffle  d'Angerville,  n'avaient  guère  d'ennemis 
ouverts  et  déclarés  contre  eux  à  la  Cour,  que  le  duc  de  Choiseul  et  la 
marquise  de  Pompadour  qu'il  avait  subjuguée.  Peut-être  même,  en  se 
rapprochant  de  celle-ci  dans  un  temps  convenable,  l'auraient-ils  ramenée  : 
mais  ils  ne  l'auraient  pu  sans  déplaire  à  la  reine,  au  Dauphin,  à  la  Dau- 
phine  et  à  toute  la  famille  royale,  qui  était  leur  protectrice5. 


1  Cf.  d'autre  part,  sur  cette  histoire,  de  Broglie,  op.  cit.,  55  sq. 

2  De  Carné,  op.  cit.,    p.  453. 

3  H.  Fouquier,  Au  siècle  dernier,  p.  108. 

4  De  Broglie,  op.  cit..  ch.  vin,  276  sq.,  292.  Voyez  encore  sur  les  rapports  du 
Dauphin  et  des  jésuites  :  Maugras,  op.  cit.,  p.  129  sq.  Flammermont,  le  Chan- 
celier Maupeou  et  les  Parlements,  p.  1 53 . 

5  Mouffle  d'Angerville,  II,  325. 

Il  faut  ranger  parmi  les  membres  de   la  famille   royale  tout  dévoués  aux 


70  LES  PHILOSOPHES 

Grimm,  parlant  d'un  «  journal  ténébreux  »  la  Religion  Vengée, 
l'attribue  aux  jésuites,  et  signale  les  attaques  «  atroces  »  contre 
Voltaire,  que  renferme  le  premier  numéro.  Il  ajoute  que  ce  «  libelle 
infâme  »  paraît  sous  les  auspices  du  Dauphin1.  Cela  était-il  vrai? 
Non  ;  mais  ce  qu  il  faut  retenir,  c'est  que  cela  était  cru  dans  le  camp 
des  philosophes.  On  trouve  enfin  dans  Mallet  du  Pan  cette  anecdote  : 

Après  la  suppression  des  jésuites,  on  dit  à  Louis  XV  que  le  Dauphin 
avait  chez  lui  des  Pères,  et  qu'ils  y  tenaient  des  assemblées.  Louis  XV 
avait  toujours  quelques  soupçons  depuis  son  assassinat;  il  dit  qu'on 
l'avertît  lorsque  le  Dauphin  en  aurait  chez  lui.  Un  jour  on  l'avisa  :  mais, 
comme  on  en  instruisit  le  Dauphin,  le  comité  se  dispersa,  et  le  roi  en 
entrant  ne  trouva  que  son  fils.  Il  lui  dit  l'objet  de  sa  visite  et  se  plaignit  ; 
le  Dauphin  s'excusa,  parla  de  son  dévouement  pour  la  Société,  et  dit  qu'il 
était  si  plein  de  confiance  en  eux  que,  s'ils  lui  disaient  de  descendre  du 
trône, il  le  ferait.  «  Comment  donc,  ditle  roi,  et  s'ils  vous  ordonnaient  d'y 
monter-?  ».  Le  Dauphin  tomba  à  la  renverse  dans  un  fauteuil. 

Mais,  dira-t-on,  l'opinion  des  philosophes  a  donc  bien  changé 
dans  la  suite,  puisqu'ils  ont  exprimé  leur  sympathie  pour  le  Dau- 
phin, lors  de  sa  dernière  maladie,  et  qu'ils  ont  essayé  d'en  faire  un 
des  leurs3?  D'abord,  cela  n'est  pas  vrai  de  tous.  Thomas,  sans 
doute,  a  prononcé  un«  Eloge  Funèbre  du  Dauphin...  »,  qui  nous 
étonne.  Peut-être  serons-nous  moins  étonnés,  quand  nous  aurons 
lu  ces  quelques  lignes  de  Bachaumont  : 

«  M.  Thomas  a  cru,  clans  les  circonstances  présentes,  devoir  éle- 
ver aussi  la  voix  par  son  Eloge  Funèbre  du  Dauphin...  Il  règne,  en 
général,  dans  son  ouvrage  un  défaut  très  grand,  c'est  que,  par  la 
manière  dont  le  sujet  est  traité,  l'Eloge  de  Monsieur  le  Dauphin  est 
une  satire  perpétuelle  de  la  conduite  du  Roi'4...  »  Ce  serait  sans  doute 
un  procédé  habile  de  la  part  du  philosophe,  qui  faisait,  ainsi  le  pro- 
cès du  gouvernement,  bien  qu'il  préférât  le  roi  avec  tous  ses  vices 

jésuites,  «  Mmc  Adélaïde,  vive  et  véhémente,  avec  une  voix  de  basse-taille  et 
des  allures  masculines,  qui  se  compromet  sans  vergogne  si  un  garde  du  corps 
vient  à  lui  plaire.  »  (Carré,  op.  cit.,  p.  14.) 

1  Edit.  Tourneux.  i5  février  1757,  II,  34;).  (Les  jésuites  n'étaient  pas  les  cou- 
pables, mais  bien  l'avocat  Sorel  et  le  P.  Hayer  récollet.  Cf.  ibid.,  note  8.)  Voir 
plus  haut  p.  18  et  note  4- 

2  Mallet  du  Pan,  Mém.  et  Corresp.,  etc.,  II,  463. 

3  De  Broglie,  op.  cit.,  33G. 

*  Mém.  secrets,  III,  14,  27  mars  1766. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII     SIÈCLE  71 

au  Dauphin  malgré  toutes  ses  vertus.  Il  vaudrait  mieux,  pour  la 
mémoire  de  Thomas, cette  explication  que  celle  qui  est  donnée  par 
M.  Brunel;  ce  dernier  pense  que  l'écrivain  voulait  tout  simple- 
ment assurer  sa  prochaine  élection  à  l'Académie  Française1.  Le 
philosophe  eût  donc  été  bien  plat  et  bien  maladroit!  Mais  Thomas 
ne  fut  pas  approuvé  par  les  «  frères  ».  «  On  saura,  Monsieur,  lui 
écrivait  Diderot,  ce  qui  vous  a  déterminé  à  parler,  et  l'on  ne  vous 
pardonnera  pas  la  petitesse  de  votre  motif.  Vous  vous  déshono- 
rerez 2 vous-même;  oui,  Monsieur,  vous   vous    déshonorerez » 

Et  pourtant  Diderot  ne  partageait  pas  complètement  l'opinion  de 
Grimm  à  propos  du  Dauphin.  Il  prétendait  que,  durant  sa  dernière 
maladie,  le  prince  aurait  lu  les  ouvrages  de  Hume,  et  déclaré  même 
que  c'était  une  lecture  consolante  dans  l'état  où  il  se  trouvait;  bien 
plus,  le  protecteur  des  jésuites  aurait  désapprouvé  la  défense  faite 
à  Rousseau  de  s'établir  à  Strasbourg,  trouvant  que  «  c'était  un 
homme  à  plaindre  et  non  à  persécuter.  »  Gela  n'est  certainement 
pas  d'un  intolérant,  s'écriait  Diderot3.  Mais  de  là  à  conclure  que  le 
le  Dauphin  était  un  «  philosophe  »,  il  y  avait  loin! 

Peut-être  faut- il  voir,  dans  ce  relâchement  de  la  défiance  que  les 
philosophes  éprouvaient  pour  le  Dauphin,  l'influence  du  revirement 
qui  s'était  produit  dans  la  foule,  laquelle  se  détournait  du  roi  et  de 
sa  maîtresse,  et  avait  besoin  d'un  prince  pour  placer  sur  luises  nou- 
velles espérances.  La  mort  acheva  l'œuvre  de  relèvement  :  le 
peuple,  toujours  crédule,  pensa  que  ce  prince,  dont  il  s'était  si 
constamment  méfié,  aurait  peut-être  régné  plus  convenablement 
que  celui  auquel  il  s'était  fié  si  mal  à  propos4  ;  il  vit  en  lui  l'homme 
qui  protestait  par  sa  conduite  et  son  attitude  contre  les  mœurs  du 
roi  et  de  la  cour,  et  on  lui  prêta  même  des  qualités  dont  l'éloge 
devait  être  un   blâme  pour   les    turpitudes  de    Louis    XV.    A    ce 


1  Brunel,  op.  cit.,  p.  177. 

2  Diderot,  Sur  l'éloge  du  Dauphin,  par  Thomas,  Œuvres,  Belin,  I,  714  sq  ; 
édit.  Assezat,  VI,  347  sq.  La  lettre  aurait  été  adressée  à  Suard  (note  347). 
Diderot  écrivait  à  son  ami  qu'il  avait  oralement  adressé  ces  reproches  à 
Thomas  lui-même  :  «  Jamais,  avait-il  déclaré  à  l'auteur,  l'art  de  la  parole  n'a 
été  si  indignement  prostitué.  » 

3  Diderot  à  Mlle  Volland,  20  décembre  1765,  XIX,  209-210  (édit.  Assezat). 

4  «  Il  est  donc  mort  ce  Prince,  l'ornement  de  son  siècle,  l'espérance  de  la 
nation,  et  toutes  nos  larmes  ne  peuvent  exprimer  la  grandeur  de  notre  perte.  » 
(Garaccioli,  Lettres  récréatives  et  morales,  etc.,  I,  5,  16.) 


72  LES  PHILOSOPHES 

moment,  on  célèbre  la  modestie,  la  chasteté,  la  bonté  du  défunt. 
On  parodie  deux  vers  de  Martial  sur  Scorpus,  plusieurs  fois  vain- 
queur au  cirque,  et  qui  mourut  jeune  : 

Delphinum  juvenem  rapuit  mors  pallida  :  quare  ? 
Virtutes  numerans  eredidit  esse  senem  ! 

Voltaire,  attentif  à  marcher  avec  le  siècle,  déplore  cette  mort 
funeste  dans  une  sorte  d'invocation  à  Henri  IV,  dont  le  nom  popu- 
laire est  rapproché  de  celui  du  Dauphin  ;  puis,  se  tournant  vers 
Louis  XV,  il  l'apostrophait  ainsi  : 

0  toi,  triste  témoin  de  son  dernier  moment, 
Qui  lis  de  sa  vertu  ce  faible  monument, 
Ne  me  demande  point  ce  qui  fonda  sa  gloire, 
Quels  funestes  exploits  assurent  sa  mémoire, 
Quels  peuples  malheureux  on  le  vit  conquérir... 
Ce  qu'il  fit  sur  la  terre  ?  Il  apprit  à  mourir  '  ! 

Un  futur  roi  de  France,  qui  voulait  marcher  sur  les  traces 
de  Henri  IV,  avait  à  apprendre  autre  chose,  mais  la  voix  publique 
avait  parlé,  les  philosophes  lui  devaient  quelques  concessions. 

Ajoutons  que  certains  (et  Diderot,  on  l'a  vu,  était  de  ce  nombre) 
crurent  avec  sincérité  au  «  libéralisme  »  qu'on  attribuait  au 
défunt.  Le  Dauphin  n'était-il  pas  lié  avec  de  Beauvau,  l'intrépide 
soutien  des  philosophes  et  l'ennemi  des  «  Bonnets  »?  Or,  dans 
ses  Mémoires,  le  maréchal  nous  assure  que  le  Dauphin  refit  tout 
seul  une  éducation  qui  pouvait  rendre  «  sa  dévotion  dange- 
reuse »,  et  se  porte  garant  qu'il  eût  été  moins  fanatique  qu'on  le 


1  Epitrc  CIII  à  Henri  IV  (1766),  Beuchot  XIII,  246,  fin.  Cf.  à  Damilaville, 
28  décembre  1765,  LXII,  546.  Voltaire  approuva  l'éloge  de  Thomas  (XLII, 
317;  LXIII,  116,  118,  119).  Quant  à  son  Petit  Commentaire  sur  Vèloge  du 
Dauphin,  composé  par  M.  Thomas  (XLII,  3i7-323,  1766),  c'est  tout  simple- 
ment le  développement  de  ce  mot  prêté  au  Dauphin  :  «  Ne  persécutons  point  !  » 
Jusqu'à  quel  point  tout  cela  était-il  sincère?  On  lit  dans  sa  correspon- 
dance : 

«  Savez-vous  encore  que  feu  M.  le  Dauphin,  qu'on  ne  peut  assez  regretter, 
lisait  Locke  dans  sa  dernière  maladie?  J'ai  appris,  avec  bien  de  l'étonnement, 
qu'il  savait  toute  la  tragédie  de  Mahomet  par  cœur.  Si  ce  siècle  n'est  pas  celui 
des  grands  talents,  il  est  celui  des  esprits  cultiv  s.  «(Voltaire  à  M.  Ghristin, 
22  septembre  1766,  LXIII,  353.) 


ET  LA  SOCIETE  FRANÇAISE    U    XVIII*  SIÈCLE  73 

croyait1.  A-t-il  convaincu  beaucoup  de  ses  amis?  Malgré  tout,  je 
ne  le  pense  pas.  La  vérité,  je  la  verrais  plus  volontiers  dans  une 
lettre  de  Walpole  à  Conway,  où  il  est  dit  :  «  Le  dauphin  n'a  plus 
probablement  que  quelques  jours  à  vivre.  Sa  mort,  c'est-à-dire  la 
perspective  prochaine  de  cet  événement,  comble  de  joie  les  philo- 
sophes, parce  qu'ils  craignaient  qu'il  n'essayât  de  rétablir  les 
jésuites  -  ».  Ce  fut  là  le  sentiment  des  encyclopédistes  en  général, 
il  n'y  aucun  doute.  Plusieurs  faits  vinrent  d'ailleurs  les  confirmer 
dans  ce  sentiment.  En  voici  un  par  exemple.  «  Ce  vieux  radoteur  de 
Piron  »,  comme  l'appelle  Grimm,  en  17(16,  fit  imprimer  un  poème 
intitulé  :  Feu  Monsieur  le  Dauphin  à  la  nation  en  deuil  depuis  six 
mois.  Le  prince  défunt  donnait  aux  Français  des  conseils  d'intolé- 
rance, en  alexandrins  : 

...  .  et  purgez  vos  contrées 
Des  contempteurs  de  Tordre  et  des  choses  sacrées, 
Esprits  perturbateurs,  dont  l'orgueil  impuni 
Sèmerait  dans  vos  camps  l'ivraie  à  L'infini  ! 

Le  Prophète  s'indigne  contre  ce  «  vieux  coquin  »,  qui,  pour 
obtenir  le  pardon  de  ses  péchés,  propose  d'exterminer  tout  homme 
qui  ne  s'est  pas  converti  comme  lui.  Toujours  est-il  que,  dans  la 
pensée  de  Piron,  de  pareils  vers  prêtés  au  Dauphin  ne  devaient  pas 
être  regardés  comme  une  invraisemblance.  Piron,  en  se  faisant 
dévot,  était  resté  mordant  et  caustique,  disait  Grimm  six  mois  aupa- 
ravant, il  pouvait  «  se  faire  capucin  »,  mais  il  savait  bien  à  qui  il 
attribuait  ses  «  capucinades3  »! 

Nous  sommes  donc  autorisés  à  compter,  parmi  les  raisons  qui 
rapprochèrent  les  philosophes  de  Louis  XV,  les  craintes  que  faisait 
naître  en  eux  le  règne  entrevu  du  Dauphin.  Il  y  a  dans  les 
Mémoires  de  Madame  de  Hausset  un  passage  qui  nous  paraît  sans 
réplique4. 

Un  jour   que   la  marquise  était  à  la  Comédie,    Mme  du  Hausset 


1  Mém.  :  cités  82,  83.  , 

2  Lettres  d'Horace  Walpole  (ij^ij-i-j-o).  Paris,  1872  :  28  octobre  1766,  p.  64. 

3  i5  septembre    1766,   VII,    122,  12^.   Ibid.,   ier  janvier  1 766  ;  VI,  456,  457  : 
«  On  ne  change  pas  de  caractère  comme  de  système.  » 

4  Mém.,  126,  127,  128, 


74  LES  PHILOSOPHES 

passe  chez  le  Dr  Quesnay,  et  assiste  à  une  conversation  qui  lui 
semble  fort  ennuyeuse,  et  dans  laquelle  il  n'est  question  que  de 
«  produit  net  ».  Enfin,  on  parle  d'autre  chose.  Le  marquis  de 
Mirabeau  dit  qu'il  a  trouvé  mauvais  visage  au  roi,  que  Louis  XV 
vieillit.  «  Tant  pis,  mille  fois  tant  pis,  réplique  le  docteur,  ce  serait 
la  plus  grande  perte  pour  la  France  s'il  venait  à  mourir  !  »  Mirabeau 
s'étonne  de  la  chaleur  de  Quesnay  :  «  Je  ne  doute  pas  que  vous 
n'aimiez  le  roi,  reprend-il,  et  avec  juste  raison,  et  je  l'aime  aussi; 
mais  je  ne  vous  ai  jamais  vu  si  passionné  ».  La  réponse  de  Quesnay 
est  celle  qu'auraient  pu  faire  bien  des  philosophes  : 

«  Ah  !  dit  Quesnay,  je  songe  à  ce  qui  s'ensuivrait,  —  Eh  bien  !  le 
Dauphin  est  vertueux.  —  Oui,  et  plein  de  bonnes  intentions,  et  il  a  de 
l'esprit;  mais  les  cagots  auront  un  empire  absolu  sur  un  prince  qui  les 
regarde  comme  des  oracles.  Les  Jésuites  gouverneront  l'Etat,  comme  sur 
la  fin  de  Louis  XIV,  et  vous  verrez  le  fanatique  évèque  de  Verdun  premier 
ministre,  et  La  Vauguyon  tout  puissant.  Les  parlements  alors  n'auront 
qu'à  se  bien  tenir,  ils  ne  seront  pas  mieux  traités  que  mes  amis  les  philo- 
sophes   Ce  sont  les  premiers  temps  de  son  règne  que  je  crains,  où  les 

imprudences  de  nos  amis  lui  seront  présentées  avec  la  plus  grande  force, 
où  les  jansénistes  et  les  molinistes  feront  cause  commune,  et  seront 
appuyés  fortement  de  la  Dauphine.  Soyez  persuadé,  Monsieur,  que  les 
temps  de  Jean  Huss,  de  Jérôme  de  Prague  reviendront,  mais  j'espère  que 
je  serai  mort l.  » 

Qu'on  relise  ces  lignes  avec  attention  ;  elles  nous  dispensent  de 
bien  des  hypothèses  ingénieuses  pour  concilier  l'esprit  d'indépen- 
dance que  les  philosophes  affichaient  devant  la  nation,  et  les  témoi- 
gnages d'obéissance  fidèle  qu'ils  rendaient  ostensiblement  au  roi. 
Nous  l'avons  dit,  il  y  avait  dans  leur  attitude  autre  chose  qu'une 
simple  tactique,  et  le  présent  leur  apparaissait  comme  un  âge  d'or 
quand  ils  songeaient  avec  anxiété  à  ce  que  leur  réservait  l'avenir  ! 


1  Combien,  sur  ce  point  en  particulier,  Quesnay  était  bon  prophète,  on 
s'en  assurera  en  lisant  dans  E.  de  Broglie,  ouv.  cité,  219  sqM  les  conseils  que 
le  Dauphin  donne  au  roi,  après  l'assassinat  de  Damiens,  pour  qu'il  sévisse 
contre  les  Parlements. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII8  SIÈCLE  75 


VI 


On  voit  à  quelle  étrange  méprise  se  sont  condamnés  ceux  qui  ont 
pu  chercher  dans  les  philosophes  des  précurseurs  des  «  républi- 
cains ».  Gardons-nous  bien  de  nous  arrêter  à  certaines  intempé- 
rances de  langage,  qu'on  relève  de  ci  de  là,  parmi  les  plus  auda- 
cieux des  novateurs  ;  elles  n'auraient  jamais  été  élevées,  par  eux,  à 
la  hauteur  d'un  système  politique.  Helvétius,  d'Holbach,  Raynal, 
Diderot,  grisés  par  leurs  propres  témérités,  se  risquent  parfois  à  des 
attaques  virulentes  contre  le  principe  même  de  la  monarchie.  Il  est 
exagéré  de  considérer  Helvétius  comme  un  républicain  avant  la 
lettre,  parce  qu'il  a  déclaré  un  jour  que  le  gouvernement  monar- 
chique «  resserrait  le  génie,  corrompait  les  mœurs,  étouffait  la 
liberté  ».  Il  ne  serait  pas  difficile,  et  sans  chercher  beaucoup,  de 
trouver  les  mêmes  blâmes  dans  Voltaire.  Je  ne  vois  pas  non  plus 
pourquoi  on  s'arrête  aux  vers  fameux  de  Diderot  : 

Et  ses  mains  ourdiraient  les  entrailles  du  prêtre 
Au  défaut  d'un  cordon  pour  étrangler  les  rois  l, 

sans  ajouter  qu'ils  sont  dans  un  dithyrambe,  prononcé  dans  des 
circonstances  spéciales,  et  que  l'auteur  a  complaisamment  exposées  ! 
Aller  étudier  les  idées  de  Diderot  dans  un  poème  qu'il  a  intitulé 
les  Eleuthéromanes  ou  les  Furieux  de  la  Liberté,  et  auquel  il  a 
donné  pour  sous-titre  ces  mots  :  ou  Abdication  d'un  roi  de  la  fève, 
est  une  idée  bizarre  ou  bien  un  acte  de  mauvaise  foi'-.  Ces  paroles 
ardentes,  appliquées  à  «  l'enfant  de  la  nature  »,  à  «  l'homme  sau- 
vage »,  que  le  philosophe  reconnaît  dans  les  murs  de  la  cité,  et  dont 
«  l'œil  irrité  »  fait  «  pâlir  le  despote  imbécile  »,  sont  immédiatement 
suivies  de  quelques  couplets  au  vin,  à  l'Amour,  à  la  Beauté  pour 


»  OEuvres,  IV,  707  (éd.  1818.) 

-  C'est  un  acte  de  mauvaise  foi,  dans  le  livre  que  F.-Z.  Collombet,  érudit 
lyonnais,  écrit  pour  la  défense  des  jésuites,  lors  des  querelles  universitaires 
au  siècle  dernier  (Histoire  critique  et  générale  de  la  suppression  des  jésuites 
au  xvuie  siècle,  II,  3qi  sq.) 


76  LES  PHILOSOPHES 

laquelle,  «  au  fond  des  bois,  le  Hottentot  soupire  »  !  Et  la  péro- 
raison de  cette  diatribe  est  la  suivante  : 

Oublions  en  ce  jour  toute  inégalité. 

Naigeon,  sois  mon  ami  ;  Sedaine,  sois  mon  frère  ; 

Bornons  notre  rivalité 
A  qui  saura  le  mieux  caresser  sa  bergère, 
Célébrer  ses  faveurs,  et  boire  à  sa  santé1. 

Pourquoi  Naigeon,    au   lieu  de  se  borner  à  caresser  sa  bergère, 
s'est-il  écrié  à  son  tour  dans  le  Dictionnaire  de  philosophie  ancienne 
et  moderne  :  «  Je  voudrais  que  le  dernier  des  rois  fût  étranglé  avec 
le  boyau  du  dernier  des  prêtres-  »?  Ce  n'est  pas  la  faute  à  Diderot, 
si  ce  sont  les  seuls  vers  que  son  ami  ait  retenus  de  son  dithyrambe, 
pour  les  mettre  en  prose,  et  transformer  un  couplet  «   licencieux  » 
en  une  déclamation  ampoulée?  Lisons  l'article  Roi  dans  Y  Encyclo- 
pédie (il  est  peut-être  de  Diderot),  et  nous  y  verrons  un  éloge  du 
bon  souverain  que  n'aurait  pas  désavoué  Télémaque.   «  Ses  sujets 
forment  un  rempart  d'airain  autour  de  sa  personne,  et  l'armée  d  un 
tyran  fuit  devant  eux,  comme  une  plume  légère  au  gré  du  vent  qui 
l'agite3  ».  L'écrivain  n'hésite  pas  à  déclarer  que  le  meilleur  prince 
est  celui  sous  le  règne  duquel  «  les  dérogations  et  les  nouveautés 
sont  comme  des  miracles  dans  l'ordre  de  la  bonne  politique  »,  et 
qui  se  contente  de    «  gouverner  selon   les   lois  de    l'Etat,   comme 
Dieu  gouverne  le  monde  selon  les  lois  de  la  nature    ».  Certes,    ce 
n'est  ni  Louis   XIV   ni  Louis  XV  qui   lui  paraissent   le   roi  idéal, 
mais  ce  roi  idéal,  il  le  conçoit,  et,  loin  de  vouloir  l'étrangler  avec  le 

1  Diderot,  Œuvres,  709,  édit.  1818. 

*  Picot,  Mémoires  pour  servir  à  l'Itisloire  ecclésiastique  pendant  le  xvme  siè- 
cle, III,  372,  373  (année  1800).  Il  s'agit,  dans  le  passage  en  question,  du  Dic- 
tionnaire de  philosophie  ancienne  et  moderne,  contenu  dans  YEncyclopédie 
méthodique.  «  Disciple  de  Diderot,  ami  de  d'Holbach,  héritier  de  leur  philo- 
sophie, Naigeon  trouvait  que  ce  souhait  était  digne  d'un  vrai  philosophe  et  se 
constituait  ainsi  l'apologiste  de  toutes  les  cruautés  de  la  Révolution  !   » 

3  Diderot,  édit.,  III,  5/t3,  1818.  L'article  Roi  (critique  sacrée)  est  du  cheva- 
lier de  Jaucourt  ;  le  précédent  n'est  pas  signé;  voilà  pourquoi,  conformément 
à  l'avertissement  de  l'édition  Pellet,  1777,  p.  xvin,  l'édition  de  1818  l'attribue 
à  Diderot.  L'article  a  disparu  dans  l'édition  Gàrnier.  «  J'ai  vu  l'article  Roi  en 
manuscrit,  dit  Voltaire;  des  étrangers  ont  pleuré  de  tendresse  au  portrait 
qu'on  fait  de  Louis  XV,  et  ils  ont  souhaité  d'être  ses  sujets.  »  (XIV,  186,  noie 
du  Pauvre  Diable.) 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AF  XVIlle  SIÈCLE  77 

boyau  du  dernier  des  prêtres,  il  est  prêt  à  chanter  ses  louanges  en 
vers  français  et  même  en  vers  latins1. 

Sur  ce  roi  idéal,  le  siècle  tout  entier  a  eu  les  yeux  fixés.  Presque 
tous  les  citoyens  ont  attendu  «  le  bon  despote  ».  Un  grand  nombre 
des  réformateurs  ont  vu,  dans  le  despotisme,  le  seul  et  unique  moyen 
de  faire  réussir  leurs  théories  économiques  et  sociales.  Tels  sont, 
par  exemple,  les  physiocrates.  Il  y  a  un  livre  que  Diderot  considé- 
rait comme  un  chef-d'œuvre  admirable,  et  dont  il  vantait  avec 
enthousiasme  les  mérites;  c'est  l'ouvrage  de  Mercier  de  la  Rivière, 
qui  fut  un  des  évangiles  des  physiocrates2.  Le  meilleur  gouverne- 
ment, y  est-il  dit,  est  celui  d'un  prince  «  régnant  par  droit  de  nais- 
sance, co-propriétaire  du  produit  net  des  terres  de  sa  domination  ». 
Ce  monarque  gouvernera  «  despotiquement  »,  c'est-à-dire  sans 
aucun  contrôle,  sans  que  des  ordres  privilégiés  restreignent  sa  puis- 
sance sous  prétexte  de  servir  d'intermédiaires  entre  lui  et  la  nation, 
mais  il  ne  pourra  jamais  gouverner  «  arbitrairement  »,  parce 
qu'il  gouvernera  «  physiocratiquement  »,  entendez  :  il  se  confor- 
mera <(  aux  lois  de  l'ordre  naturel,  révélées  par  Quesnay  et  ses 
disciples  »3.  Car  le  bon  despote  aura  pour  sujets  des  hommes 
formés  par  les  physiocrates,  des  citoyens  dont  l'instruction  écono- 
mique sera  parfaite,  et  pour  lesquels  les  principes  économiques  de 
Mercier  de  la  Rivière  seront  des  axiomes,  qui  s'imposeront  de  toute 
évidence  aux  esprits  sensés.  Et  1  on  voit  comment  il  faut  entendre 
l'opinion  de  Duvergier  de  Hauranne  écrivant  dans  son  Histoire  du 
Gouvernement  parlementaire  en  France  4  :  «  Préoccupés  surtout 
d'améliorations  matérielles,  les  physiocrates  consentent  indifférem- 
ment à  les  recevoir  du  roi  absolu  ou  du  peuple  souverain,  de  l'aris- 
tocratie ou  de  la  démocratie,  de  la  monarchie  ou  de  la  république  ». 
Sans  doute,  ils  auraient  consenti  à  recevoir  ces  améliorations  d'un 
régime  politique  quelconque,  mais  ils  sont  fermement  convaincus 
qu'ils  ne  les  devront  qu'au  despotisme.  C'est  l'avis  de  Quesnay,  et 

1  Ibid.,  544,  545.  Même  dans  les  «  maximes  d'opposition  »,  que  M.  Fontaine 
a  ramassées  au  cours  du  chapitre  premier  de  son  livre  (Maximes  sur  les 
Rois),  on  est  frappé  de  ce  fait  que  la  satire  part  généralement  de  l'éloge,  et 
que  ceux  qui  attaquent  les  mauvais  princes  ont  les  yeux  fixés  sur  le  prince 
idéal  (p.  i5  et  sq.,  surtout  27,  28). 

2  Cf.  L.  de  Loménie,  les  Mirabeau,  II,  334. 

3  De  Loménie,  ibid. 

4  (1814-1848),  précédée  d'une  introd.  (7  vol.  in-8),  Lévy  frères  (1857-60),  I,  40. 


78  LES  PHILOSOPHES 

il  l'a  souvent  exprimé  :  «   Que  l'autorité  souveraine  soit  unique  et 
supérieure  à  tous  les  individus  de  la  société  et  à  toutes  les  entreprises 
injustes  des  intérêts  particuliers,  car  l'objet  de  la  domination  et  de 
l'obéissance  est  la  sûreté  de  tous  et  l'intérêt  licite  de  tous.   Le  sys- 
tème  de  contreforces  dans  un  gouvernement  est  une  opinion  funeste, 
qui  ne  laisse  apercevoir  que  la  discorde  entre  les  grands  et  l'acca- 
blement  des    petits1  ».  C'est  la    première  des  maximes   générales 
du    Dr    Quesnay;  elle  renferme  la  formule  de  l'unité  du  pouvoir 
absolu,  sans  contre-poids,  sans  limite.  Elle  paraît  admettre  «  l'auto- 
rité souveraine  »  delà  nation,  mais  complétée  et  éclairée  par  le  reste 
de  la  doctrine,  elle  se  précise   :  c'est  bien  du  tyran  éclairé  que  le 
docteur  et  ses  amis  attendent  la  rénovation  économique  et  sociale. 
On   sent  combien  ils  sont    loin  de  la  théorie  des  trois  pouvoirs 
de  Montesquieu   :   ce   despotisme  légal,   qu'ils  opposent  au  despo- 
tisme  arbitraire,    ils  l'opposent   aussi  et   surtout   à    la  monarchie 
constitutionnelle,  au  gouvernement  parlementaire,  au  principe   de 
la  séparation  des  pouvoirs.  Liberté  absolue  pour  le  commerce,  pour 
1  industrie,  pour  la  propriété  personnelle,  grâce  à  un  pouvoir  un, 
fort,   agissant  avec  décision  et  sans  appel,  voilà  le  programme  des 
physiocrates   :   ces  économistes    étaient  sûrs  de    tenir   en   main  le 
bonheur  de  l'humanité;  pourquoi  auraient-ils  admis   un  gouverne- 
ment de  libre  discussion  ?  Une  fois  l'éducation   de  toutes  les  classes 
de  la  société  accomplie,  il  est  inutile  de  tergiverser  :  le  bon  despote 
est  le  garant  de  la  félicité  publique.  L'expérience  devait,  d'ailleurs, 
les  rendre   plus  intraitables  encore  à  ce  sujet.  Lorsqu'un  de  leurs 
amis  arrive    au   pouvoir  et  qu'il  tente   de   réaliser  la   doctrine   du 
despotisme  éclairé,  quels  sont  ses  adversaires?  Turgot   aura  contre 
lui    tous   les    corps  privilégiés,  la   noblesse,   la    magistrature;  les 
«  intermédiaires  »  se  dressent  contre  le  réformateur,  et  font  avorter 
cette  tentative  d'une  réforme  économique,  entreprise  par  le  pouvoir 
royal  ou  ses  représentants  ;  la  réforme,  n'ayant  pas  été  faite  par  la 
monarchie,  allait  se  faire  sans  elle  et  contre  elle,  mais  les  physio- 
crates  n'étaient-ils    pas  fondés  à  reprocher    au   système   politique 
de  Montesquieu  d'être  contraire   à  leur   système  économique-? 


1  Rec.  Douaire,  p.  8i,  cité  par  de  Loménie,  op.  cit.,  33i. 

2  Sur  le  despotisme  éclairé,  et  la  foi  de  Turgot  dans  ce  gouvernement,  cf. 
de  Tocqueville:  op.  cit.,  ioi,  i>.3fi  sq.,  etc... 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  79 

J'oserais  dire  que,  sans  aller  aussi  loin  que  les  phvsiocrates  dans 
cette  voie,  les  philosophes  ont  plus  ou  moins  pensé  comme  eux. 
D'abord,  comme  Mirabeau  et  Quesnay,  ils  ont  subordonné  la  ques- 
tion politique  à  la  question  économique;  et  cela  est  important. 
Prenons  Duclos,  un  des  soldats  les  plus  modérés  de  l'Encyclopédie 
et  demandons-lui  quel  est  «  le  meilleur  gouvernement1   ». 

La  loi  d'appréciation,  qui  s'applique  aux  choses  du  gouvernement 
comme  à  toute  autre  chose  est,  selon  lui,  constante  et  universelle  : 
elle  consiste  à  envisager  l'utilité  de  la  chose  et  l'étendue  de  cette 
utilité.  Cela  posé,  la  «  forme  »  du  gouvernement  importe  peu.  Les 
uns  ont    des  préférences    qui  viennent    de   leur   goût   particulier, 
d'autres  se  déterminent  par  des  raisons  tirées  «  du  local  et  du  carac- 
tère des  peuples  ».  Cela   peut    être   vrai,  reprend-il,    et   d'ailleurs 
comprenons  bien  que  cela  est  indifférent.  Au-dessus  de  cette  ques- 
tion de  «   forme   »,  peu  importante  et  variable,  il  y  a  une  préoccu- 
pation absolue  et  qui  doit  toujours  passer  en    première   ligne,  c'est 
«  la  loi  de   l'utilité    étendue  »  :  «  Le  meilleur  des  gouvernements 
n'est  pas  celui  qui  fait  les  hommes  les  plus  heureux,  mais  celui  qui 
fait  le  plus  grand  nombre  d'heureux.   »  Ainsi,   les   considérations 
politiques  sont  rangées  au-dessous  et  fort  loin  des  considérations 
sociales  :  voilà  ce  qu'il  faut  d'abord  noter.  L'essentiel  n'est  pas  de 
savoir  si  un  seul   gouverne,   ou   plusieurs,    ou  le  peuple  ;    c'est  de 
savoir  si  telle  forme  politique,  appliquée  à  tel  pays,  pourra  y  apporter 
plus  de  bien-être  qu'une  autre.  Et  ce  n'est  pas   la  somme  de  bien- 
être  qu'il  faut  envisager,  c'est  la  somme  des   gens  qui  ont  du  bien- 
être.  La  prospérité  de  telle  classe  de  l'Etat  en  particulier  n'est  rien 
si  elle  n'est  pas  accompagnée  de  la  prospérité  des  autres,  et  Duclos 
pense   à  ces    «    classes    malheureusement    les    plus    méprisées    » 
et  les   plus  utiles  à   la   nation.    Cela  n'était  pas  nouveau,  nous  le  j 
savons  bien  :   depuis  Fénelon,  et  même  avant   lui,  on  avait  répété 
des  idées  analogues:  c'est  un  des  titres  delà  Bruyère  à  notre  recon- 
naissance  que  d'avoir    revendiqué  pour    les   pauvres   le    droit   au 
bonheur,  mais  le  xvne  siècle   n'avait   pas   posé    d'une  façon   aussi 
catégorique  la  subordination  absolue   des  questions  politiques  aux 
questions  sociales. 

1  Considérations  sur  les  mœurs,   OEuvres,  I,  i38  sq.   Cf.   d'Alembert,  Essai 
sur  les  éléments  de  philosopliie,  I,  217,  édit.  1821. 


80  LES  PHILOSOPHES 

Or,  Duclos  a  été  un   de  ceux   qui  considéraient    l'autorité  royale 
comme  «  un  point  de  religion   »  ;  mais  sa   foi  était  éclairée,   on  le 
voit  d'après  ce  qui  précède.  Il  est  intimement  persuadé,  et  il  le  redit 
sans  cesse,  que  la  monarchie,  appliquée  «au  local  et  au  caractère  » 
français,  est  le  régime  qui  peut  y  faire  le  plus  grand  nombre  d'heu- 
reux.  Je  dis  ((   peut   faire  »,    car   Duclos   proteste    avec  éloquence 
contre  l'état  actuel  des  choses,  où  quelques  particuliers  se  font  avec 
les  matériaux,  tirés  de  l'infortune  des  autres,    un  bonheur  dont  ils 
ne  savent  même  pas  jouir.    «  Ramener  les  calculs  à  la  somme  com- 
mune, c'est-à-dire  au  peuple  »,  tel  est  l'axiome  ;  il  était  loin  d'être 
appliqué  à  une  époque  où'  «  ce  qu'il  faut  pour  le  bonheur  physique 
d'un  seigneur  suffirait  souvent  pour  faire  celui  de  tout  un  village.  » 
Duclos  est  frappé,  lui  aussi,  de  ces  misères  qui   saisissent  le  cœur, 
mais  il  a  la  conviction  que  le  gouvernement  monarchique  est  le  seul 
qui  puisse  faire  disparaître  d'un  coup  les  iniquités  sociales.  Ce  roi, 
que  ses  amis  et  lui  appellent  de  tous  leurs  vœux,  ne   saurait  être 
Louis  XV;  tous  les  jours,  on   doit  bien   se  rendre  à  l'évidence;   on 
refuse  de  s'y  rendre  cependant,  et  on  prolonge  le  plus  qu'on    peut 
l'espoir  qu'on  a  dans  ce  souverain  si  médiocre,  mais  qui  est  «   roi  » 
et  qui  a  le  pouvoir  de  réaliser  les  grandes  choses  qu'on  attend. 

En   1756,  d'Argenson  écrit  : 

Le  roi  aurait  un  beau  rôle  à  jouer,  ce  serait  de  se  mettre  à  la  tête  *le 
l'opinion  et  d'opérer  lui-même  les  réformes...  Si  Henri  III  fut  obligé  de 
se  mettre  à  la  tête  delà  Ligue,  Louis  XV  devrait  se  mettre  à  la  tête  de  la 
philosophie,  de  la  justice  et  de  la  raison,  pour  rétablir  son  pouvoir  et  son 
bonheur;  qu'il  se  constitue  hardiment  le  chef  des  réformateurs  de  l'Etat 
pour  conduire  mieux  qu'eux  les  réparations  que  demande  la  situation  de 
la  France  1. 

Que  faudrait-il  pour  que  l'avenir  apparût  plus  brillant  que  jamais! 
«  Il  faudrait,  répond  le  marquis,  un  roi  qui  joignit  l'autorité  absolue 
à  la  force  de  la  raison-  !    »   Louis  XV  a  celle-là  ;  il  ne  lui    manque 


1  Mém.,  édit.  Rathery,  IX,  222,  mars  170G  Ce  sera  l'avis  d'un  autre  ministre, 
de  Bernis  :  «  En  France,  écrit-il,  le  roi  est  non  seulement  le  maître  des  biens 
et  de  la  vie,  mais  aussi  de  l'esprit  de  ses  sujets.  Quel  pouvoir!  et  qu'il  serait 
aisé  d'en  tirer  un  parti  avantageux  !  »  (cité  par  P.  de  Nolhac,  Louis  XV  et 
3/.ne  (je  Pompadour,  p.  102). 

2  Ibid.,  VII,  i3i,   1752. 


ET  LA  SOCIÉTÉ   FRANÇAISE  Al    XVIIIe  SIÈCLE  8i 

que  celle-ci.  Les  maux  redoublent,  on  les  supporte  parce  qu'on  sent 
que  le  remède  est  là,  et  qu'on  espère  qu'il  sera  tôt  ou  tard  employé  : 

Le  seul  remède,  déclare  Grimm,  contre  tant  de  maux  qu'entraînent 
l'immensité  de  nos  Etats,  la  multiplicité  de  nos  lois,  la  lenteur  et  lincer- 
titude  de  notre  justice,  l'impunité  du  crime  adroit  et  clandestin,  et  la 
faveur  du  pouvoir  injuste,  ce  seul  remède,  s'il  existe,  nous  devons  le 
chercher  dans  le  génie  et  dans  le  cœur  de  celui  à  qui  sa  naissance  a 
acquis  le  droit  de  régner  '. 

Il  n'y  aurait  qu'à  vouloir  l'employer  ;  tout  changerait  comme  par 
miracle.  Le  pouvoir  royal  apaiserait  toutes  les  douleurs  et  ferait 
taire  toutes  les  haines,  même  les  plus  implacables  et  les  plus  vieilles, 
les  haines  religieuses.  La  monarchie,  si  elle  le  veut,  fera  triompher 
les  idées,  si  chères  aux  philosophes,  celle  de  liberté  de  conscience, 
et  de  tolérance  universelle.  Voltaire  l'écrit  à  Frédéric  : 

Je  suis  persuadé  qu'il  ne  tient  à  présent  qu'à  un  souverain  d'é- 
touffer chez  lui  toutes  semences  de  fureur  religieuse  et  de  discorde 
ecclésiastique.  Il  n'y  a  qu'à  être  honnête  homme  et  nullement  dévot  :  les 
hommes,  tout  sots  qu'ils  sont,  sentent  bien  dans  leur  cœur  que  la  vertu 
vaut  mieux  que  la  dévotion.  Sous  un  roi  dévot,  il  n'y  a  que  des  hypocrites  ; 
un  roi  honnête  homme  forme  des  hommes  comme  lui  8. 

Et  Voltaire  ne  pense  pas  seulement  au  roi  de  Prusse;  un  souve- 
rain, quel  qu'il  soit,  est  capable  de  réaliser  ce  progrès,  du  jour  au 
lendemain.  C'est  encore  ainsi  que  parle  l'Ecossais  Hoop,  le  chirur- 
gien mélancolique  et  sage,  qui  est  l'ami  de  Diderot  : 

Je  dirais  volontiers  à  un  prince  :  ayez  une  armée  nombreuse  à  vos 
ordres,  et  vous  établirez  la  tolérance   universelle,  vous  renverserez   ces 

asiles  de  l'ignorance,  de  la  superstition  et  de  l'inutilité  (les  couvents) 

Vous  réduirez  à  la  simple  condition  de  citoyens  ces  hommes  de  droit 
divin,  qui  opposent  sans  cesse  leurs  chimériques  prérogatives  à  votre 
autorité  ;  vous  reprendrez  ce  qu'ils  ont  extorqué  de  l'imbécillité  de  vos 
prédécesseurs,  vous  restituerez  à  vos  malheureux  sujets  la  richesse  dont 
ces  dangereux  fainéants  regorgent  ;  vous  doublerez  vos  revenus,  sans 
multiplier  les  impôts  ;  vous  réduirez  leur  chef  orgueilleux  à  sa  ligne  et  à 
son  filet  ;  vous  empêcherez  des  sommes  immenses  d'aller  se  perdre  dans  un 


1  Grimm,  Corresp.  inédite  (1829),  i5  novembre,  170;"),  p.  3G. 

2  Voltaire  à  Frédéric,  juillet  17.^7.  Beuchot,  LU.  499. 

Univ.  de  Lyox.  —  M.  Roustan. 


/ 


82  LES  PHILOSOPHES 

gouffre  étranger  d'où  elles  ne  reviennent  plus;  vous  aurez  l'abondance  de 
la  paix,  et  vous  régnerez,  et  vous  aurez  exécuté  de  grandes  choses,  sans 
exciter  un  murmure,  sans  verser  une  goutte  de  sang.  —  Pardi  !  c'est  un 
bel  instrument  que  la  langue  !  Comme  il  enlile  cela  !  —  Mais  il  faudrait 
avant  tout  qu'un  souverain  fût  bien  persuadé  que  l'amour  de  ses  peuples 

est  le  seul  véritable  appui  de  sa  puissance —  77  ne  serait  pas  difficile 

à  un  prince  politique  de  soulever  le  haut  clergé  contre  la  cour  de  Rome, 
ensuite  le  bas  clergé  contre  le  haut,  puis  d'avilir  le   corps  entier1 


Enfin,  le  livre  de  Mirabeau  lui-même,  de  Mirabeau  que  ses 
audaces  conduisirent  à  la  Bastille,  se  terminait  par  deux  apostro- 
phes :  Tune  aux  amis  de  l'humanité,  l'autre  au  roi  Louis  XV  auquel 
il  proposait  de  devenir  le  type  du  vrai  roi,  du  roi  pasteur,  et  de 
fonder  un  ministère  de  l'agriculture,  divisé  en  quatre  bureaux 
répondant  à  l'ancienne  division  de  la  nature  en  quatre  éléments  : 
le  bureau  de  la  terre,  de  l'eau,  de  l'air  et  du  feu.  Louis  XV  avait 
d'autres  soucis  ;  le  roi  pasteur  gagnait  ce  titre  en  améliorant  le 
Parc  aux  Cerfs,  dont  il  se  préoccupait  plus  que  de  l'agriculture. 
Toutefois,  il  y  a  dans  ces  appels  autre  chose  qu'un  expédient  ou 
qu'un  procédé  ;  on  a  cru,  jusque  dans  les  dernières  années  du 
règne,  que  le  roi  entendrait  ces  invocations,  et  que,  ce  jour-là,  la 
France  renaîtrait. 

Et  si  les  philosophes,  en  général,  sont  allés  moins  loin  que  les 
physiocrates,  s'ils  n'ont  pas  eu  le  culte  du  despotisme,  demandons- 
nous  comment  ils  comptaient  empêcher  la  monarchie  de  dégénérer 
en  tyrannie.  Nous  n'apercevrons  chez  eux  que  rarement  des  vues 
nettes  et  précises  sur  les  moyens  de  mettre  un  frein  au  pouvoir 
royal-.  Vauvenargues,  lui,  le  déclarait  sans  détour  :  «  Qu'on  tem- 
père comme  on  voudra  la  souveraineté  dans  un  Etat,  nulle  loi  n'est 


1  Diderot  à  M"e  Volland,  3o  octobre  17^9  (édit.  Assézat),  t.  XVIII,  p.  421. 
Le  père  IIoop,  comme  les  philosophes  et  les  physiocrates,  est  d'ailleurs  un 
admirateur  passionné  du  gouvernement  chinois;  il  est  curieux  de  noter,  dans 
une  foule  de  passages,  l'enthousiasme  que  soulève  au  xvme  siècle  ce  gouver- 
nement de  la  Chine. 

5  «  La  morale  établit  que  la  meilleure  république  est  celle  qui,  par  la  stabi- 
lité des  lois  et  l'uniformité  du  gouvernement,  ressemble  le  mieux  à  une  bonne 
monarchie,  et  que  la  meilleure  monarchie  est  celle  où  le  pouvoir  n'est  pas 
plus  arbitraire  que  dans  la  république  »  (D'Alembert,  Essai  sur  les  éléments 
fie  philosophie,  I,  225,  édit.  182 1). 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII8  SIÈCLE  83 

capable  d'empêcher  un  tyran  d'abuser  de  l'autorité  de  son  emploi1.  » 
C'était  faire  bon  marché  de  la  différence  que  Montesquieu  essayait 
d'établir  définitivement  entre  le  despotisme  et  la  monarchie. 
Voltaire  ne  croyait  pas  davantage  à  cette  différence,  et  il  disait 
de  l'une  et  l'autre  forme  de  gouvernement,  dans  son  Commentaire 
sur  l'Esprit  des  Lois  :  «  Ce  sont  deux  frères  qui  ont  tant  de 
ressemblance  qu'on  les  prend  souvent  l'un  pour  l'autre.  Avouons 
que  ce  furent  de  tout  temps  deux  gros  chats,  à  qui  les  rats  essayè- 
rent de  pendre  une  sonnette  au  cou2.  »  Les  rats  essayèrent 
encore  au  xv<ine  siècle,  mais  le  plus  souvent  avec  beaucoup  de 
maladresse. 

C'était  une  maladresse,  à  entendre  Voltaire,  que  de  limiter  les 
prérogatives  royales  par  d'autres  prérogatives  ;  pour  lui,  il  jurait 
qu  il  aimait  mieux  avoir  affaire  à  une  seule  bote  féroce,  qu'on 
pouvait  éviter,  qu'à  une  bande  de  petits  tigres  subalternes  qu'on 
trouvait  sans  cesse  entre  les  jambes3.  C'est  une  condamnation 
radicale  des  «  Constitutionnels  ».  Pourtant,  et  Vauvenargues,  qui 
trouva  cette  belle  maxime  :  «  La  servitude  abaisse  les  hommes 
jusqu'à  s'en  faire  aimer4  »,et  Voltaire  furent  des  ennemis  éloquents 
de  la  tyrannie.  Disons-le  :  toute  cette  question  est  fort  obscure  au 
xvnie  siècle.  Regnaud,  mettant  fin  à  ses  Mémoires  parlementaires 
(février  1775),  donne  cette  formule  :  «  Le  Français  soumis  à  son 
roi,  le  roi  soumis  aux  lois,  voilà  notre  devise5.  »  Sans  doute,  mais 
on  ne  gouverne  pas  avec  des  devises.  Il  faut  quelque  chose  de  plus. 
D'Argenson,  qui  a  passé  de  longues  années  à  bâtir  son  plan  de 
gouvernement  idéal,  n'est  pas  non  plus  très  explicite 6.  On  peut 
tirer  de  son  œuvre  plusieurs  esquisses  d'une  constitution  libérale. 


1  Œuvres,  édit.  Gilbert.  Réflex.  et  Max.,  p.  4°i)  max.,  228. 

2  L,  60  (cf.  57,  sq.).  Cette  confusion  °st  très  joliment  marquée  par 
M.  Faguet,  Questions  politiques,  11,  sq.  :  «  Tous  les  cahiers  demandent  que 
1  on  fasse  une  constitution,  aucun  ne  dit  laquelle  il  faut  faire...  » 

3  Dicl.  Phil.  (1764);  Tyrannie,  XXXIII,  408,  409.  C'est  le  mot  du  président 
de  Brosses  à  Voltaire  :  «  Le  manteau  de  la  liberté  sert  à  couvrir  nombre  de 
petites  chaînes.  »  (Septembre  1758,  Lettres  choisies  du  xviie  siècle,  Lanson, 
Hachette,  212.) 

4  Réflexions  et  Maximes,  max.  22,  p.  376. 

5  Cité  par  Aubertin,  op.  cit.,  4i4- 

6  Considérations  sur  le  gouvernement  :  Plan  du  gouvernement  proposé  pour 
la  France,  179  sq.  (édit.  1765). 


84  LES  PHILOSOPHES 

mais  nulle  part  on  ne  rencontre  une  réponse  décisive  à  la  question 
qui  se  pose  naturellement  :  Qui  pendra  la  sonnette  au  chat?  Il 
comptait  surtout,  semble-t-il,  sur  «  le  progrès  des  mœurs  et  de  la 
raison  ».  «  Notre  espoir  sera  dans  le  progrès  de  la  raison  univer- 
selle   Cette  loi  naturelle  s'est  assujettie  jusqu'aux    souverains. 

Qui  donc  les  enchaîne  ?  Sont-ce  des  ordres  ?  Non,  c'est  l'exemple 
seul,  le  respect  humain,  le  bien  qui  leur  en  revient  à  eux-mêmes1.  » 
Gela  est  insuffisant  :  on  ne  gouverne  pas  plus  avec  des  déclamations 
qu'avec  des  devises,  et  des  rois  ainsi  «  enchaînés  »  sont  bien  libres 
de  se  transformer  en  despotes  !  L'autorité  royale  doit  être  «  libre 
dans  sa  force,  mais  tempérée  par  la  raison  et  les  mœurs  »,  voilà  qui 
est  en  somme  bien  vague  ! 

Soyons  justes  toutefois  :  disons  que  l'idée  de  d'Argenson, 
partagée  par  presque  tous  les  philosophes,  c'est  que  la  monarchie, 
vraiment  bienfaisante,  est  la  monarchie  absolue,  garantissant  la 
liberté  municipale  et  la  liberté  commerciale,  s'appuyant  même  sur 
ces  libertés  et  indissolublement  liée  avec  elles.  Mais,  encore  une 
fois,  cela  posait  le  problème,  cela  ne  le  résolvait  pas,  à  moins  qu'on 
trouve  suffisante  la  solution  qui  consistait  à  partager  la  France  en 
cinq  cents  départements  ou  intendances,  renfermant  des  petites 
«  républiques  »,  où  les  pouvoirs  sont  électifs  mais  subordonnés  à 
celui  des  officiers  roi/aux,  de  façon  que  le  citoyen  n'ait  entre  le  roi 
et  lui  que  le  conseil  municipal  et  l'intendant.  Voilà  ce  que  d'Argen- 
son  appelle  «  la  démocratie  dans  la  monarchie  »  ;  avec  une  autorité 
royale  «  non  tempérée  par  la  raison  et  les  mœurs  »,  c'est  au  fond 
une  monarchie  pure  et  simple,  menacée  du  jour  au  lendemain  de 
devenir  un  despotisme.  Et  notez  que  d'Argenson  est  un  des  plus 
«  libéraux  »  de  ces  réformateurs  :  que  devons-nous  penser  des 
autres,  sinon  qu'ils  furent  ou  plus  vagues  encore  dans  la  question  de 


1  Edit.  Janet,  V,  307  sq.  Progrès  de  la  raison  universelle  (ij^o).  Cf.  ibid., 
V,  291  sq.  (Du  livre  de  Sydney  contre  le  gouvernement  monarchique,  Essai 
d'une  réfutation)  :  «  Les  progrès  de  la  raison  et  de  la  politesse  ont  assoupi  les 
fumées  de  la  cruauté...  Le  gouvernement  républicain  est  insoutenable  dans  sa 
purelé  primitive;  donc  il  est  mauvais.  Ce  qui  s'altère  et  se  détruit  de  soi-même 
est  mauvais,  tandis  que  la  monarchie  est  allée  et  ira  se  perfectionnant  à  tous 
égards.  Les  rois  assouvis  de  pleins  pouvoirs  n'ont  plus  rien  de  mieux  à  faire 
que  de  bien  gouverner  leurs  peuples.  Le  progrès  de  la  raison  et  de  la  politesse 
universelle  les  a  dégoûtés  de  la  cruauté  ..  »  Cf.  ibid.,  V,  229,  Progrès  des 
mœurs  par  la  politesse,  etc.,  etc. 


ET  LA  SOCIETE  FRANÇAISE  Al    XVIIIe  SIECLE  80 

la  limite  du  pouvoir  royal,  ou  que  l'idée  de  réserver  à  la  nation 
même  le  droit  de  diriger  ses  propres  affaires  n'apparaît,  pendant 
ce  siècle,  que  très  rarement  et  comme  une  utopie? 


VII 


Nous  voici  revenus  à  notre  point  de  départ,  à  la  fin  de  cette  brève 
étude  dont  les  conclusions  sont  faciles  à  tirer.  La  première,  c'est 
que,  contrairement  à  une  opinion  souvent  reprise,  le  respect  pour  le 
pouvoir  monarchique  n'était  pas  affaibli  à  la  fin  du  règne  de 
Louis  XV.  Le  roi  n'est  plus  aimé,  la  royauté  est  vénérée  encore 
par  la  nation.  Le  même  peuple  qui  insultait  le  cadavre  de 
Louis  XIV  acclamait  le  petit-fils  du  grand  Roi  ;  le  même  peuple  qui 
danse  autour  du  cercueil  de  Louis  XV  se  précipite  à  travers  les  rues 
pour  adorer  le  petit-fils  du  Bien- Aimé.  Il  entre  dans  ce  sentiment 
à  la  fois  une  affection  séculaire  et  la  conviction  que,  sans  la  monar- 
chie, la  France  est  perdue  *.  Le  roi  incarne  la  France,  le  culte  du  Roi 
est  la  forme  même  du  patriotisme.  La  tâche  de  Louis  XVI  sera 
incomparablement  plus  difficile  que  celle  de  son  prédécesseur.  Rien 
n'était  perdu  si,  au  lieu  de  faire  «  i34  chasses  au  sanglier,  i34  au 
cerf,  270  au  chevreuil,  33  hourailleries,  1.025  tirés  »  (c'est  le 
compte  qu'il  a  établi  lui-même  de  ses  jours  de  chasse  de  1775  à 
1789-),  ou  au  lieu  de  forger  sur  les  enclumes  ses  pièces  de  serrure- 


'  Cl*.  Marmontel  (Œuvres  posthumes,  1804.  Mémoires,  t.  III,  liv.  XII,  278  sq). 
«.  Cette  espérance  avait  surtout  repris  courage  à  l'avènement  de  Louis  XVI 
à  la  couronne.  Et,  en  effet,  dès  lors  si  la  volonté  d'un  jeune  roi,  plein  de 
droiture  et  de  candeur,  eût  été  secondée  comme  elle  devait  l'être,  tout  était 
réparé  sans  aucune  convulsion.  »  Et  Mme  de  Campan,  Souvenirs,  ~iç)  sq., 
io5  sq.  «  Ce  nouveau  règne,  écrit  la  baronne  d'Oberkirch,  s'ouvrait  avec  les 
espérances  les  plus  brillantes  et  les  plus  justifiées.  »  (Mémoires,  Paris,  i853); 
1,3,06(1774). 

2  En  tout  1062  jours  de  chasse,  soit  un  jour  de  chasse  tous  les  trois  jours 
(outre  149  voyages  sans  chasse  et  223  promenades  à  cheval  ou  en  voi- 
ture.) (Nicolardot,  Journal  de  Louis  XVI,  129,  cité  par  Taine,  les  Origines 
de  la  France  contemporaine,  l'Ancien  régime,  p.  144) •  Le  baron  Thiébault  nous 
trace  une  curieuse  silhouette  du  roi,  «  fermier  en  jaquette  »  revêtu  d'un  cos- 
tume de  châsse  mesquin  »  (Mém.,  I,  i5i),  et  malgré  tout,  il  reste  persuadé  que 
Louis    XVI    aurait    pu    prévenir    facilement  la    Révolution  (ibid.,   I,  21 3). 


86  LES  PHILOSOPHES 

rie,  il  s'était  mis  résolument  à  étudier  les  affaires  et  avait  acquis, 
à  défaut  d'intelligence,  une  expérience  de  la  politique  qui  lui  a 
toujours  manqué.  La  machine  était  détraquée,  elle  était  vieillie  ; 
elle  pouvait  être  remaniée  cependant,  et  remise  à  neuf,  c'est-à-dire 
en  harmonie  avec  les  idées  que  les  philosophes  ont  répandues.  Un 
instant,  on  crut  que  tout  était  sauvé.  Turgot  et  Malesherbes  appa- 
raissaient comme  les  hommes  providentiels,  qui  devaient  réorga- 
niser la  monarchie  et  la  mettre  au  pas  avec  les  idées  nouvelles.  La 
confiance  renaissait  ;  on  n'ignore  pas  comment  elle  finit.  Mais,  à 
l'avènement  de  Louis  XVI,  tous  les  Français  se  rallient  autour  de 
l'autorité  royale,  et,  sur  la  statue  de  Henri  IV,  un  Parisien,  peut- 
être  un  de  ceux  qui  avaient  commis  quelque  couplet  ordurier  sur  le 
feu  roi,  écrit  ce  simple  mot  d'espérance   :  «  Resurrexit1  !  » 

La  deuxième  conclusion,  c'est  que  les  philosophes  n'ont  pas  été 
des  soutiens  de  Louis  XV  et  des  partisans  du  trône,  par  esprit  de 
servilité.  11  serait  puéril  de  nier  qu'à  ce  point  de  vue  ils  firent 
preuve  d'adresse  et  d'à-propos.  Mais  cela  n'est  pas  suffisant  pour 
expliquer  leur  attitude,  ni  pour  rendre  légitimes  les  attaques  dont 
ils  ont  été  les  objets.  D'abord,  dans  la  première  partie  du  règne, 
ils  partagent  tout  naturellement  les  illusions  de  la  France  entière, 
ils  s'associent  à  ses  joies  et  ils  sont  véritablement  pleins  d'admira- 
tion et  de  reconnaissance  pour  le  Bien-Aimé  ;  puis,  quand  les  illu- 
sions ne  sont  plus  possibles,  ils  ne  s'opposent  pas  à  un  gouver- 
nement qui  leur  permet  une  liberté  inespérée,  et  les  tient  à  l'abri 
des  attaques  du  parti  dévot  ;  en  même  temps,  ils  se  louent  davan- 
tage de  vivre  sous  un  rège  si  libéral,  quand  ils  songent  que  le  roi  de 
demain  changerait  de  méthode,  et  qu'une  réaction  terrible  suivrait 
les  funérailles  de  Louis  XV.  Enfin,  ils  ont  tous  plus  ou  moins  cru  au 
despotisme  paternel2,  les  uns  parce  que  c'était,  selon  eux,  le  seul 


1  Un  autre  Parisien,  il  est  vrai,  attache  ce  distique  à  ce  mot  : 
Resurrexit!  J'approuve  fort  ce  mot, 
Mais,  pour  y  croire,  il  faut  la  poule  au  pot  ! 
(Bachaumont,  22  juin  1774,  VII,   182).  Cf.  Fontaine,  op.  cit.,   58.    Le  peuple 
plaçait  les  plus  grands  espoirs  sur  le  Dauphin.  Cf.  l'Observateur  Hollandais, 
p.  32  sq. 

3  Signalons  toutefois  les  protestations  de  Raynal  contre  le  despotisme 
éclairé  (Histoire  des  deux  Indes,  édit.  1774,  t.  VII,  livre  XIX,  35.  216  sq.). 
Raynal  se  mettait  par  là  en  dehors  des  encyclopédistes. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIIIe  SIÈCLE  87 

gouvernement  capable  d'imposer  aux  hommes  la  nécessité  d'être 
heureux,  les  autres  parce  qu'ils  se  méfiaient  des  privilégiés  de  nais- 
sance ou  de  robe,  les  uns  et  les  autres  parce  qu'ils  font  passer  les 
questions  politiques  bien  après  les  questions  sociales.  «  Le  Français 
soumis  à  son  roi,  le  roi  soumis  aux  lois  »,  cette  devise  de  Regnaud 
est  aussi  la  devise  des  philosophes,  qui  se  sont  bien  gardés  de  préciser 
la  deuxième  partie,  parce  qu'ils  comptaient  sur  la  force  de  l'opinion 
et  la  loi  du  progrès,  plus  que  sur  les  institutions  elles-mêmes.  Et 
puis,  eux  aussi,  étaient  pour  l'ordre  à  la  fois  et  pour  la  liberté  :  «  La 
liberté  est  l'appui  du  trône;  l'ordre  rend  légitime  la  liberté  »,  ce 
sont  les  derniers  mots  des  Considérations  de  d'Argenson  (1780).  Les 
philosophes  n'avaient  pas  eu  le  spectacle  d'un  peuple  libre;  ils 
avaient,  sous  les  yeux,  celui  d'un  peuple  uni,  malgré  tout,  sous  une 
autorité  qui  conservait,  quelles  que  fussent  les  fautes  du  souverain, 
son  éclatant  prestige.  Dans  cet  essai  de  conciliation,  la  liberté  poli- 
tique,qu'ils  ne  connaissaient  pas,  devait  nécessairement  être  sacrifiée 
à  l'ordre  politique,  qu'ils  connaissaient.  Les  philosophes  ne  furent  ni 
des  républicains,  ni  des  courtisans  :  je  voudrais  que  l'on  emportât 
cette  persuasion,  après  avoir  lu  ce  qui  précède. 


1  Considérations  sur  te  gouvernement,  édit.  cit.,  262.  On  le  voit,  nous  nous 
rangerions  volontiers  à  l'opinion  de  M.  Faguet  :  «  Tout  le  monde  en  1789  était 
monarchiste  et  personne  ne  voulait  du  pouvoir  arbitraire...  il  n'y  avait  pas 
de  républicains  en  1789.  »  (Questions  politiques,  p.  6).  Mais,  loin  de  voir  là  une 
preuve  que  les  philosophes  n'avaient  pas  agi  sur  l'opinion  publique,  nous 
sommes  presque  tentés  de  voir  une  preuve  du  contraire.  Ce  que  de  Tocque- 
ville  (op.  cit.)  a  dit  de  plus  remarquable  sur  cet  espoir  d'une  monarchie 
réformatrice  se  trouve  aux  pages  4,  "3  237,  289,  243.  Voir  la  lettre  de 
Mirabeau  à  Louis  XV  (ibid.,  p.  11). 


88  LI]S  PHILOSOPHES 


CHAPITRE  II 


LES  PHILOSOPHES  ET  LES  FAVORITES 

I.  —  Reproches   adressés  aux  philosophes.  —  La  situation  officielle  de    la  niai- 

tresse  déclarée.  —  Les  maîtresses  et  l'opinion  publique.  —  Les  premières 
favorites.  —  Mn>e  de  Mailly.  —  M"»(  de  Vintimille.  —  Mmc  de  Lauraguais.  — 
La  duchesse  de  Chàteauroux.  — Le  voyage  de  Metz.  — Mort  de  la  duchesse. 

—  Quelle  eût  été  sa  conduite  à  l'égard  des  philosophes. 

II.  —  M"»*  de    Pompadour  et    l'histoire.   —  Les  légendes  et  les  feuilletons.  — 

Influence  de  ces  opinions  défavorables  :  les  philosophes  accusés  de  bassesse. 

—  Explication  de  leur  attitude.  —  Triomphe  d'une  bourgeoise.  —  Jalousie 
et  haines  des  nobles.  —  Sentiments  du  Tiers.  —  Mme  de  Pompadour  et  les 
gens  de  lettres. 

III.  —  Mmi'  de  Pompadour  philosophe.  —  L'entresol  et  le  rez-de-chaussée.  — 
Comment  elle  protège  les  novateurs.  —  Intrigues  du  parti  dévot.  —  Les 
Jésuites  et  la  favorite.  —  L'expulsion  des  Jésuites. 

IV.  —  Lettres  de  la  marquise  (1772).  —  Gomment  elle  est  jugée  par  les  contem- 
porains. —  Sa  mort.  —  Ingratitude  des  philosophes.  —  Voltaire  et  la  mar- 
quise. —  Mesquines  rancunes.  —  Une  réparation. 

V.  —  Mrae   du   Barry  et  les  philosophes.  —  Son  vrai  caractère.    —  Elle  est  un 

instrument  dans  les  mains  du  parti  anti-philosophique.  —  La  revanche 
des  Jésuites  —  Exil  de  Choiseul.  —  Le  coup  d'État  de  Maupeou.  —  Voltaire 
et  la  du  Barry. 

VI.  —  Conclusion  :  Une  alliée  indirecte  des  philosophes  :  M"»  du  Barry.  —  Une 
protectrice   efficace  :  Mme  de  Pompadour. 


I 


L'histoire  des  maîtresses  de  Louis  XV  a  été  faite  souvent;  il  n'est 
pas  dans  notre  dessein  de  raconter,  à  notre  tour,  les  amours  royales. 
Mais,  poursuivant  notre  propos,  nous  essaierons  de  voir  quelles 
ont  été  les  relations  des  philosophes  avec  les  favorites.  A  dire  vrai, 
'  deux  seulement  nous  intéressent  et  encore  d'une  façon  inégale, 
étant  donné  notre  plan  même  :  Mme  de  Pompadour  et  Mmc  du 
Barry.  Nous  passerons  rapidement  sur  tout  ce  qui  a  trait  à  celles 
qui  les  ont  précédées,  en  nous  préoccupant  d'ailleurs  beaucoup 
moins  des  «  divertissements  »  qu'elles  ont  procurés  au  roi,  que  du 
rôle  qu'elles  ont  joué  dans  la  France  de  cette  époque.  Nous  cher- 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE   Vf  XVIII»  SIÈCLE  80 

cherons  surtout,  au  cours  de  cette  étude,  à  expliquer  les  sentiments 
des  philosophes  à  l'égard  des  maîtresses  royales,  et  à  réfuter  par  là 
même  un  certain  nombre  des  accusations  trop  faciles  qu'on  leur  a 
souvent  adressées. 

Suivant  les  contemporains,  lorsque  Louis  XV  reçut,  au  château 
de  la  Muette,  l'archiduchesse  d'Autriche  Marie-Antoinette,  qui 
venait  épouser  le  Dauphin,  il  présenta  au  souper  Mmo  du  Barry 
à  la  Dauphine,  et  les  fît  asseoir  à  la  même  table.  Marie-Antoinette 
ignorait,  dit-on,  le  rôle  de  la  comtesse.  Comme  elle  demandait  un 
jour  ce  que  faisait  cette  femme  qui  causait  tant  de  bruit  :  «  C'est 
une  dame,  lui  répondit-on,  qui  amuse  Sa  Majesté  — Eh  bien,  riposta 
la  princesse,  s'il  en  est  ainsi,  je  jure  d'être  sa  rivale1  !  »  .La  Dau- 
phine devait  être  rapidement  fixée  sur  les  «  amusements  »  que  la 
comtesse  procurait  au  roi;  mais  la  définition,  appliquée  à  la  du  Barry, 
était  fort  inexacte.  Si  elle  était  conforme  à  la  vérité,  l'histoire  des 
favorites  ne  relèverait  que  de  la  Chronique  scandaleuse.  «  La  posi- 
tion de  maîtresse  déclarée,  écrit  M.  Maugras,  équivaut  à  une  situa- 
tion officielle.  La  maîtresse  déclarée  ne  peut  pas  être  séparée  du 
roi  ;  elle  le  suit  dans  toutes  ses  résidences  d'été  ;  elle  a  son  apparte- 
ment à  Versailles,  enfin  elle  reçoit  un  traitement,  et  les  ministres 
travaillent  chez  elle'2.  »  Cela  est  vrai,  au  moins  à  partir  de  Mme  de 
Châteauroux,  et,  pour  cela,  l'histoire  des  favorites  se  confond  avec 
l'histoire  du  siècle.  Mme  du  Barry  demeure  à  Versailles  dans 
une  habitation  ayant  appartenu  à  un  parent  enrichi  de  la  Pompa- 
dour,  et  qu'elle  a  transformé  en  un  palais  magnifique  ;  on  y  édifie 
une  chapelle,  et  un  aumônier  en  titre  est  nommé  pour  la  desservir3. 
Voilà  un  fait  qui  atteste  la  position  «  officielle  »  de  la  comtesse.  En 
voici  un  autre  :  elle  reçoit,  de  Louis  XV,  le  château  de  Luciennes, 
que  son  architecte  Ledoux  aménage  artistiquement  et  complète 
par  un  pavillon  coquet  et  voluptueux  ;  le  roi  de  France  y  vient,  et, 
en  son  honneur,  on  donne  un  concert,  un  feu  d'artifice,  une  parade 
et  un  souper.  Louis  XV  se  propose  de  désigner  un  gouverneur  ;  or, 
la  du  Barry  avait  un  négrillon,  nommé  Zamore,  auquel  les  mau- 
vaises langues  attribuent  le  rôle  du  plus  heureux  des  trois,  dans  le 


<  Mouffle  d'Angerville.  II,  376.  Anecd.  secr.,  i$5. 
2  Maugras,  le  Duc  de  Lausun,  etc.,  p.  46. 
:i  Anecd.  secr.,  'iZg. 


90  LES  PHILOSOPHES 

ménage  irrégulier,  formé  par  le  roi  de  France  et  la  comtesse  ;  c'est 
le  moricaud  qui  est  nommé,  avec  600  livres  de  traitement,  par  un 
brevet  scellé  du  sceau  de  l'Etat,  et  que  le  chancelier  Maupeou  vient 
apporter  lui-même  *  ;  tout  ce  qui  a  trait  à  la  maîtresse  royale  nous 
montre  donc  qu'il  y  a  là  une  «  fonction  » ,  avec  ses  charges  et  ses 
bénéfices.  La  «  nomination  »  de  la  maîtresse  royale,  due  à  la  volonté 
du  souverain,  ne  se  discute  pas  plus  que  les  autres;  du  reste, 
Louis  XV  sait  modifier  la  situation  légale  de  ses  favorites,  et  leur 
donner  des  titres  qui  imposent  à  son  entourage  le  respect  pour  celle 
qu'il  a  bien  voulu  honorer  de  son  choix.  Il  est  nécessaire  de  le 
comprendre,  avant  d'aborder  un  sujet  qu'on  pourrait  croire  digne 
d'être  traité  avec  légèreté  et  galanterie. 

On  n'aurait  jamais  pensé  tout  d'abord  que  le  règne  de  cet  adoles- 
cent, qui  témoignait  tant  d'indifférence  pour  les  femmes,  serait  le 
règne  des  «  Cotillons  ».  «  Le  roi,  écrivait  élégamment  le  duc  de  Vil- 
lars,  ne  tourne  pas  encore  ses  jeunes  et  beaux  regards  sur  aucun 
objet.  »  Il  faut  aller  plus  loin  :  on  affirme  qu'il  détournait  ses  jeunes 
et  beaux  regards  de  tous  les  «  objets  »,  et  Dieu  sait  s'il  avait  du 
mérite2  !  Barbier  nous  conte  une  tentative  officielle,  faite  en  17^4, 
pour  «  décrotter  »  le  prince  (le  mot  est  de  l'époque).  Elle  échoua, 
et  le  chroniqueur  le   constate  avec  une  résignation,  non  exempte 

de  regrets  3. 

Hippolyte  avait  juré  à  Vénus  une  haine  profonde.  On  maria  Hip- 
polyte,  et  il  devint  bon  époux  et  bon  père4.  Sa  femme,  Marie  Lec- 
zinska,  n'était  certes  pas  belle,  et  son  intelligence  était  médiocre  ; 
mais  elle  avait  pour  elle  l'élégance,  la  bonté,  et  plus  encore  :  la 
jeunesse.  Tous  les  vœux  du  jeune  homme  étaient  comblés.  En  vain, 
on  cherchait  autour  de  lui  à  lui  épargner  le  ridicule,  —  assez  rare  à 
cette  date,  sauf  dans  le  petit  monde,  —  d'une  fidélité  conjugale  trop 
parfaite.  «  Je  trouve  la  reine  encore  plus  belle5  »,  répondait-il  tran- 


1  Mouffle  d'Angerville,  op.  cit.,  II,  43 1.  Anecd.  secr.,  a3g.  Sur  Zamore  et  ses 
gamineries,  cf.  l'Observateur  Hollandais,  lettre  II,  p.  37. 

2  Mouffle  d'Angerville,  op.  cit.,  I,  127. 

3  Avril  1724,  I,  365. 

4  Sur  les  étranges  précautions  pour  instruire  le  roi  de  ses  devoirs  d'époux 
voyez  Mémoires  de  Richelieu,  I,  ai,  237  sq. 

5  Mém.  de  Richelieu,  I,  32,  273.  l'Observateur  Hollandais,   p.   27,  etc.,  etc. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIle  SIÈCLE  91 

quillement,  et  il  retournait  à  Marie  Leczinska,  ou  à  la  chasse.  Car 
cette  passion  de  la  chasse  ne  le  cédera  jamais  aux  autres. 

Au  fond,  ce  n'est  pas  pour  tuer  du  g-ibier  que  le  roi  chasse  furieuse- 
ment, c'est  pour  tuer  l'ennui.  L'ennui,  voilà  le  mal  qui  le  dévore: 
il  est  à  craindre  que  Marie  Leczinska  ne  sache  ni  ne  puisse 
triompher  de  cet  ennemi.  L'avis  le  plus  général  est  qu'elle  fut  même 
très  maladroite  ;  elle  paraît  avoir  été  défiante,  cérémonieuse  à  l'ex- 
cès, et,  s'il  faut  en  croire  les  indiscrets  qui  ont  soulevé  les  rideaux 
de  son  alcôve  de  souveraine,  Louis  XV  n'eut  peut-être  pas  tous  les 
torts1.  Et  déjà  l'on  prévoyait  l'inévitable!  Fleury  et  l'entourage 
royal  sentaient  que  le  moment  approchait  où  le  roi,  après  avoir  eu 
de  son  mariage  deux  fils  et  huit  filles,  s'ennuierait  de  cette  union  et 
chercherait  des  distractions  ailleurs.  La  question  de  moralité  ne  se 
pose  pas  une  minute  :  la  morale  n'a  rien  à  faire  quand  il  s'agit  de 
l'adultère  d'un  roi  ;  on  ne  se  préoccupe  que  d'une  chose,  de  «  la  révo- 
lution qui  est  à  craindre  en  pareille  circonstance2».  «Le  vrai 
moyen  d'en  prévenir  les  suites,  déclare  Moufïle  d'Angerville,  était 
de  l'opérer  soi-même,  de  mettre  dans  la  couche  de  Sa  Majesté 
une  sirène  dont  on  fût  sûr,  qui,  satisfaite  du  département  des 
plaisirs,  laissât  celui  de  la  politique  et  des  affaires  à  Son  Emi- 
nence3  ».  Suivant  la  réflexion  qu'on  trouve  dans  les  Anecdotes 
secrètes*,  les  courtisans  voyaient  que  l'instant  était  venu  de  donner 
au  roi  une  maîtresse,  «  pour  qu'il  n'en  prît  pas  une  qui  ne  leur 
conviendrait  pas  ». 

Gomment  la  reine,  grâce  à  son  confesseur  qui  avait  été  gag-né,  fut 
convaincue  qu'il  fallait  par  dévotion  se  résoudre  à  se  séparer  de 
son  mari,  comment  la  première  des  demoiselles  de  Nesles,  Mme  de 
Mailly,  qui  n'était  ni  jeune,  ni  jolie  (elle  avait  près  de  trente- 
cinq  ans,  et  était  inférieure  en  beauté  à  bien  des  dames  de  la  cour) 
vint  à  bout,  après  deux  tentatives,  de  la  vertu  et  de  la  timidité  de 
Louis  XV,  tout  cela  est  conté  d'une  façon  piquante  et  souvent  trop 
leste  dans  les  récits  du  temps.   Ce  qui   est   pour  nous  plus    digne 


1  Anecd.  secr.,  i5o,  i5i.  Cf.   Mém.  de  Richelieu,    l,  39,  333  sq.  ;  I,  45,  4^9 
sq.  etc.  Mma  de  Campan,  Souvenirs,  5o,  etc.,  etc. 

2  Mouffle  d'Angerville,  op.  cit.,  I,   197. 

3  Ibid. 

*  Anecd.  secr.,  i5i . 


92  LES  PHILOSOPHES 

d'attention,  c'est  de  voir  les  sentiments  qui  accueillent  la  nouvelle 
de  ce  choix.  Aimable,  enjouée,  sans  ambition  personnelle,  la  pre- 
mière maîtresse,  choisie  par  les  courtisans,  ne  leur  donnait  aucun 
ombrage.  Pour  le  peuple,  il  fut  d'abord  enchanté  de  l'aventure1. 

Il  pense,  tout  à  fait  comme  d'Argenson,  lequel  constate  qu'il  y  a 
là  un  progrès  pour  le  roi  : 

Le  roi  approche  de  trente  ans,  il  se  montre  homme  de  tous  points,  et 
n'est-ce  rien,  à  cet  égard,  que  d'avoir  pris  une  maîtresse  avec  qui  il  vit 
joliment*? 

Et  la  reine,  dira-t-on?  —  De  quoi  pouvait-elle  se  plaindre?  La 
fidélité  conjugale  de  Louis  XV  avait,  ma  foi,  assez  duré  ! 

Il  était  juste  qu'après  avoir  autant  travaillé  et  aussi  assidûment  auprès 
de  la  reine,  qui  ne  nous  a  donné  que  des  dames,  il  se  divertît  avec  quel- 
qu'un de  plus  jeune,  de  plus  aimable  et  de  plus  propre  à  le  réjouir.  Mais 
voit-on  qu'il  coure  après  la  beauté,  et  luxurieux?  De  qui  enlève-t-il  la 
femme  ou  la  maîtresse? (Mém.  d'Etat,  II.  3073). 

Et  M.  de  Mailly,  reprendra-t-on?  —  On  voit,  d'après  ce  qui  pré- 
cède, qu'il  ne  compte  pas  :  Louis  XV  se  garderait  bien  d'enlever  la 
femme  ou  la  maîtresse  de  quelqu'un  ! 

Barbier,  lui,  non  seulement  trouve  l'aventure  admirable,  mais  il 
la  déclare  salutaire  pour  la  santé  du  roi  et  pour  sa  distinction. 

Il  n'y  a  pas  grand  mal  qu'il  se  défasse  peu  à  peu  de  la  fureur  qu'il 
avait  pour  la  chasse,  qui,  répétée  tous  les  jours,  en  tout  temps  et  en 
toute  saison,  ne  pouvait  qu'altérer  son  tempérament,  et  lui  rendre  l'esprit 
sombre  et  sauvage  ;  le  commerce  des  femmes  et  des  plaisirs  lui  prendra 
moins  de  temps,  et  lui  formera  mieux  le  génie  et  les  sentiments4. 

Barbier,  du  reste,  a  des  principes;  il  est  d'avis  qu'il  ne   faut  pas 


i  Barbier  ne  reproche  au  roi  qu'une  chose,  c'est  de  s'imaginer  qu'avoir  une 
maîtresse,  cela  le  dispense  de  faire  ses  Pâques  (avril  17^9,  III,  167). 

2  D'Argenson,  éd.  Rathery,  octobre  1738,  II,  29. 

3  L'n  an  après,  d'Argenson  se  fait  l'écho  de  quelques  plaintes,  mais  ce  qu'on 
reproche  au  roi  ce  n'est  pas  d'avoir  une  maîtresse  et,  au  besoin,  des  bâtards  ; 
c'est  de  ne  pas  imiter  le  Vert-Galant,  en  tout  et  pour  tout  (même  édit.,  II,  307, 
3o8,  11  novembre  1  j3 1  ). 

4  Janvier  1739,  III.  iî>3,  104. 


ET  LA  SOCIÉTÉ   FRANÇAISE  Al'  XVIIle  SIÈCLE  93 

badiner  avec  les  maîtresses  du  roi;  il  dira    plus  tard,  à    propos  des 
chansons  contre  M"'°  de  Pompadour  : 

Il  faut  avouer  que  cela  est  bien  imprudent  et  bien  insolent.  Il  suffit 
que  le  Roi  soit  attaché  à  une  femme  telle  qu'elle  soit,  pour  qu'elle 
devienne  respectable  à  tous  ses  sujets1. 

On  aurait  été  bien  inspiré  d'aller  lui  dire  qu'un  roi  de  France  ne 
doit  pas  avoir  de  maîtresse  !  Sa  réponse  était  toute  prête  :  «  Qui 
n'en  a  pas?  »,  et  il  énumérait  avec  complaisance  l'exemple  du  duc 
d'Orléans,  du  comte  de  Gharolais,  du  comte  de  Clermont,  abbé  de 
Saint-Germain-des-Prés,  et  il  concluait  triomphalement  : 

Sur  vingt  seigneurs  de  la  Cour,  il  y  en  a  quinze  qui  ne  vivent  point 
avec  leurs  femmes  et  qui  ont  des  maîtresses  :  rien  n'est  même  si  com- 
mun à  Paris  entre  particuliers  :  il  est  donc  ridicule  de  vouloir  que  le  Roi. 
qui  est  bien  le  maître,  soit  de  pire  condition  que  ses  sujets  et  que  tous 
les  rois  ses  prédécesseurs2. 

On  fit  des  couplets  pour  fêter  cet  événement  national  : 

Notre  monarque  enfin 

Se  distingue  à  Cythère, 

De  son  galant  destin 

L'on  ne  fait  plus  mystère3!... 

La  rime  n'est  pas  riche,  mais  le  sentiment  est  curieux.  Ce  qui 
l'est  davantage,  c'est  que  les  Français  comptaient  déjà  que  la  maî- 
tresse déclarée  se  mêlerait  de  politique,  qu'elle  ferait  mettre  Son 
Eminence  à  la  retraite,  et  qu'elle  déciderait  le  prince  à  gouverner 
par  lui-même,  c'est-à-dire  sans  doute  avec  la  collaboration  de  la 
favorite.  C'est  seulement  lorsqu'on  fit  circuler  le  mot  fameux  du 
roi  à  Fleury  que  le  peuple  changea  d'opinion.  Le  ministre,  disait- 
on,  pour  donner  le  change  aurait  fait  des  remontrances  à  son 
pupille   :    «   Je  vous  ai  abandonné  la    conduite   de  mon    royaume. 


1  Mai  i74<j.  IV.  366,  367. 

*  Décembre   1750,  IV,  495,  4y6. 

J  Rapporté  par  Barbier,  novembre  1737,  III,  112.  Plus  tard  de  Belloy  écrira  : 

On  plaît  à  la  beauté  quant  on  sert  la  patrie  !    ' 
Ce    mélange  de    «  galanterie    banale  »  et   de   patriotisme  est  fréquent   au 
xvin8  siècle  (Fontaine,  op.  cit.,  5i). 


94  LES  PHILOSOPHES 

riposta  aigrement  ce  dernier,  j'espère  que  vous  me  laisserez  maître 
de  la  mienne  !  »  Parole  précieuse,  que  le  rusé  vieillard  se  garda 
bien  de  tenir  secrète.  Dès  lors,  les  protestations  s'élèvent  :  Quoi? 
Il  n'y  aurait  pas  dans  le  gouvernement  la  révolution  qu'on  appe- 
lait de  tous  ses  vœux?  C'était  bien  la  peine  assurément  de  faire  si 
bon  visage  à  Mme  de  Mailly  !  Elle  trahissait  l'espoir  de  tous,  et  les 
vers  satiriques,  et  les  chansons  licencieuses  maltraitèrent  égale- 
ment la  favorite  et  le  roi1" 

On  n'ignore  pas  comment  elle  devait  plus  tard  expier  dans  la 
pénitence  et  la  retraite  ces  années  où,  suivant  une  expression  du 
temps,  elle  faisait  suivre  à  Louis  XV  «  un  cours  de  lubricité'3  ». 
Mais  la  douleur  avait  été  son  lot  bien  auparavant.  Le  roi  s'ennuyait 
encore;  il  changea  de  maîtresse  et  prit  une  des  sœurs  de  Mme  de 
Mailly,  Mmp  de  Vintimille,  mariée  depuis  peu  de  temps.  Cette  fois 
on  s'attendit  à  un  changement  plus  radical  :  Mme  de  Vintimille 
passait  pour  une  intrigante,  ambitieuse  et  pratique,  et  décidée  à 
intervenir  dans  les  affaires  de  l'Etat3.  Elle  serait  venue  à  bout  de 
ses  projets,  pensait-on,  lorsqu'elle  mourut  en  couches,  et  1  on 
prétendit  qu'elle  avait  été  empoisonnée. 

Le  roi  manqua  devenir  fou  de  chagrin  ;  la  douleur  fut  bruyante, 
mais  de  courte  durée.  Il  reprit  la  sœur  aînée,  puis  l'obligea  à 
accepter  la  collaboration  de  sa  plus  jeune  sœur  M,ne  de  Lauraguais. 


i  Mouffle  d'Angerville,  2o3,  204.  Anecd.  secr.,  102. 

*  Mouffle  d'Angerville,  I,  222.  D'Argenson,  édit.  Rathery,  6  juillet  174°-  Sur 
la  douleur  de  Mm'  de  Mailly,  cf.  Mém.  de  Richelieu,  II,  65,97  sq. 

3  Elle  était  mariée  au  duc  de  Vintimille,  petit-neveu  de  l'archevêque  de 
Paris,  très  mauvaise  langue  et  débitant  en  public  des  horreurs  sur  sa  femme, 
qu'il  prétendait  être  la  maîtresse  du  roi,  du  duc  d'Ayen,  de  Forcalquier,  de 
son  laquais,  et  aussi  du  «  petit  Coigny,  que  sa  femme  aurait  pris  de  force  » 
(cf.  d'Argenson,  Mém.  II,  3g3).  Il  appelait  sa  femme  «  son  petit  bouc  »,  et 
affirmait  qu'elle  «  puait  comme  un  diable  ».  C'est  l'avis  de  Richelieu  dans  ses 
Mémoires,  et  il  en  fait  un  portrait  qui  a  plutôt  l'air  d'une  affreuse  caricature. 
D'autres  au  contraire  nous  disent,  et  c'est  plus  vraisemblable,  qu'elle  était 
grande  comme  son  aînée,  et  plus  distinguée,  mieux  faite,  plus  spirituelle.  On 
a  essayé  vainement  de  nier  qu'elle  eût  été  la  maîtresse  du  roi.  Les  contem- 
porains appelaient  son  fils,  le  comte  de  Luc,  «  le  Demi-Louis  ».  Le  roi  aimait 
particulièrement  cet  enfant,  et  d'ailleurs  comment  expliquer  le  désespoir  qu'il 
montra  à  la  mort  de  Mme  de  Vintimille  ?  Sur  le  duc  de  Vintimille,  présenté 
comme  l'original  du  Méchant,  de  Gresset,  cf.  Desnoireterres,  la  Comédie  sati- 
rique au  xvme  siècle,  ;)o  sq. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  95 

Les  mémoires  nous  le  montrent  satisfait  quelque  temps  du  contraste 
entre  la  maigre  Mme  de  Maillv  et  la  grosse  Mm"  de  Lauraguais,  et  fai- 
sant servir  cette  antithèse  à  ses  distractions.  Il  ne  restait  plus  que 
deux  demoiselles  de  Nesles,  et  le  roi  aurait  fait  le  tour  de  la  famille. 

Une  lui  échappa;  ce  n'était  pas,  disait-on,  la  faute  de  la  belle; 
les  courtisans  la  nommaient  «  la  Poule  »  à  cause  de  son  air  ingénu; 
c'était  sans  doute  ce  qui  piquait  le  roi;  mais  le  marquis  de  Flava- 
court1  qui  était  le  mari  ne  voulait  pas  d'un  partage,  fût-ce  avec  Jupi- 
ter. Il  fit  entendre  à  sa  femme  qu'il  la  tuerait,  sans  autre  forme  de 
procès,  si  elle  obéissait  à  son  tour  aux  traditions  de  la  famille. 
L'autre  était  la  marquise  de  la  Tournelle,  depuis  duchesse  de 
Chàteauroux;  celle-ci  supplanta  définitivement  son  aînée,  et  non 
seulement  elle  exigea  le  renvoi  sans  délai  de  Mme  de  Maillv,  mais 
encore  elle  prit  ses  précautions  pour  ne  pas  être  traitée  comme  une 
femme  simplement  préposée  à  «  l'amusement  »  du  roi.  «  Le  temps 
n  était  pas  venu,  écrivait-on  de  la  période  précédente,  où  les  petits 
appartements  devaient  être  le  centre  de  la  politique  et  des  négocia- 
tions2. »  Le  temps  était  venu  désormais.  Quand  Louis  XV  voudra 
uniquement  s'amuser,  il  aura  ce*  qu'on  nomme  alors  des  «  pas- 
sades »;  mais  la  maîtresse  déclarée,  la  seule  authentique  et  officielle, 
aura  à  présent  un  rôle  dans  le  gouvernement  et  une  influence  sur 
la  politique. 

Au  début,  le  peuple  applaudit  à  ce  nouveau  choix.  C'était  un 
«  changement  »,  ou  plutôt,  disent  les  mémoires,  une  «  importante 
révolution  qui  rendait  la  nation  et  l'Europe  attentifs  à  ce  qui  allait 
se  passer3  ».  Le  roi,  dès  la  mort  de  Fleury,  ayant  déclaré  qu'il  gou- 
vernerait lui-même,  n'était-il  pas  naturel  que  la  nouvelle  maîtresse 
l'encourageât  dans  ces  généreuses  intentions,  et  fût  pour  lui  une 
conseillère  affectueuse  et  aimée?  Si  le  beau  prince  fait  de  grandes 
choses,  n'est-il  pas  vraisemblable  qu'il  les  fera  guidé  par  l'amour? 
La  voix  publique  supplie  la  favorite  de  rendre  ce  signalé  service  à 
la  patrie,  et  les  poètes  lui  disent  : 

1  De  Ravacourt,  lisons-nous  dans  Mouflle  d'Angerville.  A  propos  de  «  la 
Poule  »,  on  pourra  voir  de  Luynes,  Mém.,  V,  77,  juillet  1743  ;  V,  478,  juin 
1744.  etc. 

2  Mouffle  d'Angerville,  I,  211. 

3  Ibid.,  I,  3oi.  Sur  la  liaison  du  roi  et  de  Mme  de  Chàteauroux,  voir  Choi- 
seul,  Mémoires  (2e  édit.,  Plon-Nourrit,  1904),  p.  14. 


96  LES  PHILOSOPHAS 

Gomme  un  autre  Sorel,  fais  entendre  à  ton  roi 
Que  seul,  clans  ses  Etats,  il  doit  donner  la  loi  ! 

C'en  est  fait  :  le  surnom  d'Agnès  Sorel  est  accordé  à  Mme  de  la 
Tournelle,  avec  autant  d'enthousiasme  que  celui  de  Bien-Aimé  va 
être  décerné  à  son  amant  : 

Cette  nouvelle  Agnès  Sorel  lui  lit  entendre  qu'il  était  temps  de  devenir 
maître,  et  d'avoir  au  moins  l'air  de  régner.  Ce  fut  elle  qui,  l'arrachant  à 
la  mollesse  de  son  palais,  le  lit  mettre  à  la  tête  de  ses  armées  en  Flan- 
dres :  ce  fut  elle  qui,  lui  faisant  parcourir  son  royaume  d'une  frontière  à 
l'autre,  le  traîna  en  Alsace  pour  arrêter  les  progrès  de  l'ennemi  :  ce  fut 
elle  qui,  au  moment  où  on  l'expulsait  d'auprès  du  roi,  lui  procurait  enlin 
ce  surnom  de  Bien  -Aimé,  accordé  trop  tôt,  sans  doute,  et  qu'il  eût  mieux 
valu  pour  sa  mémoire  qu'il  n'eût  jamais  porté.  On  ne  peut  prévoir  jus- 
qu'où elle  aurait  élevé  l'âme  de  ce  royal  esclave,  si  elle  eût  régné  plus 
longtemps1. 

Agnès  Sorel  est  donc  l'inspiratrice  du  roi  ;  ce  que  ne  pouvaient  faire 
le  maréchal  de  Noailles  et  Maurice  de  Saxe,  elle  le  faisait  grâce  à 
ses  charmes  ;  elle  donnait  au  roi  une  activité  guerrière,  dont  la 
nation  attendait  des  merveilles.  Puis,  lorsque  pendant  la  campagne 
de  Flandre  elle  se  décide,  sur  les  conseils  de  Richelieu,  à  rejoindre 
Louis  XV  à  l'armée,  quelques  chansons  circulent  parmi  les  soldats  ; 
on  trouve  qu'elle  n'a  rien  à  faire  sur  les  champs  de  bataille  ;  on  veut 
bien  qu'elle  soit  la  conseillère  du  héros,  mais  discrète  et  modeste  2. 
C'est  alors  la  maladie  du  roi  à  Metz,  l'évêque  de  Soissons  exigeant, 
avant  de  donner  le  viatique  au  souverain, le  renvoi  de  la  favorite,  et 
ce  vovag-e  terrible  de  la  duchesse  de  Châteauroux  et  de  sa  sœur 
Mmc  de  Lauraguais,  accomplissant  80  lieues  à  travers  les  huées,  les 
insultes  violentes,  les  menaces  des  gens  furieux  qui  veulent  mettre 
en  pièces  celle  qu'ils  appelaient  hier  Agnès  Sorel,  et  qu'ils  exè- 
crent aujourd'hui  jusqu'à  vouloir  la  tuer3.  C'est  que,  d'abord,  on  la 
regardait  comme  la  cause  de  cette  maladie  qui  emportait  le  roi  ;  ne 
l'avait-elle  pas  achevé,  disait- on,  par  les  excès  de  toutes  sortes 
auxquels  il  s'était  livré  pour  lui  plaire  ?  Puis,  on  l'accusait  d'intrigues 


i  Mouffle  d'Angerville,  I,  3o2. 

2  Mém.  de  Richelieu,  II,  57,  47. 

3  Ibid.,  II,  58,  5o  sq.  :  09,  60  sq.  Choiseul,  Mém.,  p.  20. 


ET  LA  SOCIETE  FRANÇAISE    Vf  XVIII»  SIÈCLE  97 

honteuses  et  d'une  insatiable  cupidité?  Mme  de  Mailly,  du  moins, 
était  pauvre  Ion  oubliait  de  dire  que  ce  «  mérite  ■  revenait  au 
cardinal,  économe  surtout  en  ces  matières).  M""'  de  la  Tour- 
nelle,  au  contraire,  avait  eu  d'abord  le  soin  de  se  faire  donner 
la  charge  de  «  dame  du  palais  »  arrachée  à  sa  sœur,  le  titre  de 
duchesse  de  Chàteauroux,  avec  un  revenu  de  80.000  francs,  «  pour 
récompenser  son  mérite  et  sa  vertu  »,  disaient  les  lettres  patentes, 
et,  enfin,  la  surintendance  de  la  maison  de  Mme  la  Dauphine. 
Le  peuple  n'avait  pas  assez  de  malédictions  contre  celle  qu'il  avait 
adorée. 

Mais  le  roi  se  rétablit;  il  revient  vainqueur,  conservant  au  fond 
de  l'àme  le  souvenir  de  la  duchesse,  impitoyablement  bannie  et 
humiliée.  L'heure  de  la  revanche  est  venue.  Les  préventions  de  la 
foule  ne  se  dissipent  point,  et,  quand  la  favorite  a  été  rétablie  dans 
ses  titres  et  ses  dignités,  le  peuple  ne  la  rétablit  point  dans  son 
estime  '.  Mais  tout  d'un  coup,  une  nouvelle  se  répand  :  Mn,e  de  Chà- 
teauroux est  morte,  au  milieu  de  son  triomphe,  en  pleine  jeunesse, 
à  l'âge  de  vingt-sept  ans,  avec  une  résignation  touchante,  édifiant 
son  confesseur,  le  P.  Segaud,  réconciliée  avec  sa  sœur  vertueuse, 
Mm"  de  Flavacourt  ;  parmi  les  explications  diverses  de  cette  fin 
soudaine  une  surtout  est  accueillie  par  l'imagination  populaire. 
La  duchesse^  disait-on,  avait  eu  la  conviction  qu'elle  était  empoi- 
sonnée ;  durant  sa  fièvre,  elle  ne  parlait  que  de  ses  ennemis  ; 
c'est  par  eux  qu'elle  mourait.  On  assurait  qu'elle  avait  reçu  la 
visite  du  comte  d'Argenson,  lui  demandant  de  la  part  du  roi  les 
noms  de  ceux  qu'elle  voulait  voir  frappés,  que  la  duchesse  avait 
inscrit  en  tète  le  comte  lui-même,  que  ce  dernier  et  les  cour- 
tisans menacés  n'avaient  pas  reculé  devant  un  crime.  Ces  accusa- 
tions ne  reposent  sur  rien.  C'est  une  raison  de  plus  pour  qu'elles 
soient  adoptées  par  les  esprits  simples  et  naïfs.  Quoi  qu'il  en  soit,  un 
revirement  s'est  produit,  et  d'un  bout  à  l'autre  de  la  France  circule 
l'épitaphe  suivante  : 

Sans  relever  l'éclat  de  mon  illustre  sang, 

Ce  trait  seul  fera  vivre  à  jamais  ma  mémoire  : 

1  Cf.  Mouffle  d'Angerville,  I,  375  :  «  Qui  ne  se  rappelle  le  mot  énergique  des 
poissardes  dont  le  cri  est  toujours  le  cri  public  :  «  Puisqu'il  a  repris  sa  c  ....,  il 
ne  trouvera  plus  un  Pater  sur  le  pavé  de  Paris?  « 

Univers,  de  Lyon.  —  M.  Roustan,  7 


98  Les  philosophes 

Mon  roi  revit  le  jour  pour  me  rendre  mon  rang, 
Et  je  meurs  sans  regret  pour  lui  rendre  sa  gloire! 

Plus  tard,  quand  le  Bien-Aimé  de  l'Almanach  ne  sera  plus  le 
Bien-Aimé  de  France,  cette  épitaphe  .semblera  trop  peu  élogieuse 
pour  la  maîtresse  et  trop  élogieuse  pour  le  roi  : 

On  ne  peut  faire  de  plus  mauvais  vers  ni  de  moins  clairs.  Que  veut 
dire  :  Je  meurs  pour  lui  rendre  sa  gloire?  N'était-il  pas  certain,  au  con- 
traire que,  comme  une  autre  Agnès  Sorel,  elle  avait  tiré  le  roi  de  son 
indolence?  Le  roi  eût-il  cessé  de  mériter  le  titre  glorieux,  que  Mme  de 
Châteauroux  n'aurait  pas  été  empoisonnée.  Il  est  présumable  que  la 
mort  de  cette  femme  n'a  été  que  le  fait  de  la  vengeance,  et  n'a  rien 
ajouté  à  la  réputation  du  roi,  qui  reprit  bientôt  d'autres  chaînes  dont  il 
ne  pouvait  plus  se  passer1. 

Il  n'a  donc  manqué  à  Mmc  de  Châteauroux,  pour  exercer  une 
influence  prépondérante  sur  le  siècle,  que  «  de  régner  plus  long- 
temps ».  Mmc  de  Pompadour  allait  régner  plus  longtemps  qu'elle-, 
et  avoir  véritablement  le  rôle  de  maîtresse  dirigeante;  surtout, 
elle  allait  régner  dans  cette  période  où  les  philosophes  devaient 
s'organiser,  prendre  le  mot  d'ordre,  passer  de  la  spéculation  à 
l'action.  M,ne  de  Châteauroux  meurt  le  8  décembre  1 7^4  ï  l'armée 
encyclopédique  n'est  pas  encore  recrutée,  les  chefs  ne  sont  pas 
choisis,  les  soldats  ne  sont  pas  équipés.  Quelle  aurait  été  la  conduite 
de  Mmf>  de  Châteauroux  à  l'égard  des  novateurs?  Nul  ne  saurait  le 
dire.  Aurait-elle  gardé  le  souvenir  ineffaçable  de  l'humiliation  que 
lui  avait  fait  subir  le  clergé3?  Aurait-elle  eu  sans  cesse  devant  les 
yeux  les  heures  inoubliables  de  la  fuite,  après  la  séparation  désho- 


1  Anecd.  secr.,  i(vi. 

2  Un  des  griefs  du  peuple  contre  la  favorite  fut  môme  qu'elle  régna  trop  long- 
temps. Voici  ce  que  dit  Barbier,  plus  tard,  à  propos  de  la  Pompadour:  «  Le 
Français  aime  le  changement  jusque  dans  les  choses  qui  ne  l'intéressent  pas 
personnellement  ><  (V,  36i,  mars  i7Ô3) 

3  Sur  l'énergie  avec  laquelle  la  duchesse  poursuivait  ses  vengeances.  Cf. 
Mém.  de  Richelieu,  II,  6i,  q<  sq.;  II,  63,  82  sq.  Lire  aussi  dans  d'Ar^enson  : 
III,  kSj,  l'histoire  des  «  (rois  exilés  pour  l'honneur  de  M<"e  de  Châteauroux  » 
(16  décembre  1747),  cf.  Choiseul,  Mém., p.  23.  Je  note  en  passant  l'étrange  erreur 
de  P.  Duprat  (les  Encyclopédistes,  III,  27  sq.,  3o)  faisant  de  M"»»  de  Château- 
roux, en  1753,   la  protectrice  zélée  de  Y  Encyclopédie. 


KT  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAIS!;    \|    XVIII»   SIÈCLE  99 

norante  exigée  par  les  ministres  de  l'Église?  On  peut  le  penser, 
lorsqu'on  voit  que  le  premier  de  ceux  qui  ont  été  frappés,  le  jour 
de  la  revanche  de  la  favorite,  est  l'aumônier  de  S.  M.,  l'évêque  de 
Soissons,  qui  avait  refusé  au  roi  mourant  le  viatique,  à  moins  qu'il 
renvoyât  sa  maîtresse.  Ce  ressentiment  aurait-il  été  assez  fort  pour 
que  la  duchesse  vît  d'un  œil  satisfait  les  attaques  des  philosophes 
contre  les  dévots?  Il  serait  bien  exagéré  de  l'affirmer.  D'autre  part, 
eût-elle  cherché  à  accomplir  la  transformation  commencée? 
Après  avoir  envoyé  le  roi  à  l'armée,  eût-elle  réussi  à  l'envoyer 
siéger  sérieusement  dans  ses  conseils,  et  se  serait-elle  décidée  à 
appuyer  le  parti  des  réformes?  Ici  encore  des  hypothèses  très 
vagues  peuvent  être  faites.  Rien  n'est  plus  incertain.  Mais  il  suffit, 
pour  sentir  quelle  place  elle  était  à  la  veille  de  prendre,  de  voir 
celle  que  prit  la  favorite  qui  lui  succéda  :  cette  fois,  c'est  bien  l'his- 
toire du  siècle  que  l'on  est  obligé  de  raconter,  en  racontant  celle 
de  Mm0  de  Pompadour. 


II 


Cette  histoire  a  été  rarement  écrite  avec  toute  l'impartialité 
désirable.  Les  documents  certes  ne  manquent  pas  ;  il  est  indispen- 
sable d  en  faire  une  critique  très  minutieuse,  et  voici  pourquoi  : 
Mme  de  Pompadour  a  eu  des  ennemis  qui  ont  à  plaisir  dénaturé  les 
faits  qui  la  concernent  :  ce  sont  d'abord,  et  de  son  vivant  même, 
les  grands  seigneurs,  les  gens  de  cour,  qui,  malgré  toutes  les 
marques  de  respect  extérieur  qu'ils  lui  rendaient,  ne  lui  pardon- 
naient pas  d'être  une  bourgeoise;  or,  ceux-là  ont  laissé  des  mé- 
moires, des  chroniques  et  des  journaux,  dont  il  est  nécessaire  de 
nous  méfier.  Après,  ce  sont  les  Jésuites  et  leurs  partisans,  qui 
avaient  contre  elle  de  justes  motifs  de  haine,  nous  le  verrons  ;  ce 
sont  enfin,  dans  les  dernières  années  du  siècle,  les  écrivains  révolu- 
tionnaires qui  cherchent  à  avilir  la  royauté  en  salissant  les  maî- 
tresses royales,  et  qui,  afin  de  justifier  l'épithète  de  Caligula  ou  de 
Néron  appliquée  à  Louis  XV,  accolent  celle  de  Messaline  à  Mme  de 
Pompadour.  De  là,  une  foule  de  légendes,  de  là  un  déchaînement 
inouï  d'accusations,  exploitées  pour  égarer  l'opinion   publique  au 


100  LES  PHILOSOPHES 

xvme   siècle,    et    que  les    époques   postérieures  ont  eu   le   tort   de 
reprendre  sans  les  contrôler. 

Aujourd'hui,  on  est  revenu  à  une  saine  appréciation  des  choses1. 
On  a  dénoncé  les  efforts  tentés  avec  succès  par  les  ennemis  de  la 
marquise  pour  ravaler  ses  origines,  peu  brillantes  il  est  vrai,  mais 
non  crapuleuses;  on  a  remis  au  point  les  appréciations  injurieuses 
sur  le  financier  Poisson,  sur  sa  femme  Madeleine  de  la  Motte;  on 
a  suivi  à  la  trace  toutes  les  machinations  des  envieux  de  la  favo- 
rite, toutes  les  manœuvres  louches  pour  la  jeter  à  bas  de  sa  royauté, 
et  à  défaut  pour  ternir  son  triomphe  ;  on  a  surabondamment  prouvé 
que,  si  la  marquise  a  prodigué  l'argent  en  somptueux  ou  coquets 
édifices,  elle  a  presque  toujours  fait  bâtir  sur  des  domaines  apparte- 
nant au  Roi,  et  que  ces  habitations  luxueuses  devaient  rester  à  la 
Couronne'2:  on  a  établi  la  vérité  sur  le  légendaire  Parc  aux  Cerfs, 
que  Mouffle  d'Angerville,  à  l'exemple  de  tous  ses  contemporains, 
dépeignait  comme  «  un  gouffre  de  l'innocence  et  de  l'ingénuité,  où 
venait  s'engloutir  la  foule  des  victimes,  qui,  rendues  ensuite  à  la 
société,  y  rapportaient  la  corruption,  le  goût  de  la  débauche  et  tous 
les  vices  dont  elles  s'infectaient  nécessairement  dans  le  commerce  des 
infâmes  agents  d'un  pareil  lieu  »  ;  et,  tandis  qu'on  faisait  passer  «  cette 
étrange  piscine3  » ,  comme  un  palais  coûtant  plus  d'un  milliard,  tandis 
qu'on  regardait  cet  établissement  «  comme  une  des  sources  prin- 
cipales delà  déprédation  des  finances  »,  les  historiens  ont  établi  que 


1  Je  signale  surtout  le  livre  si  intéressant  et  si  vivant  de  M.  Pierre  de 
Xolhac  :  Louis  XV  et  Mme  de  Pompadour  (1904,  2e  édition). 

2  On  lit  dans  Barbier  cette  anecdote  qui  nous  montre  jusqu'à  quel  point  on 
rendait  Mme  de  Pompadour  responsable  du  lamentable  état  des  finances.  <<  On  a 
construit  a  Orléans,  sur  la  Loire,  un  pont  de  pierre  auquel  on  a  travaillé 
depuis  plusieurs  années,  qui  a  neuf  arcbes,  qui  est  fort  long-,  et  qui  a  été 
exécuté  avec  tant  de  bardiesse  qu'on  a  douté  de  sa  solidité.  Le  sieur  Hugot 
en  est  l'architecte,  il  a  été  annoncé  comme  le  plus  beau  qui  est  en  France. 
Mme  de  Pompadour  y  ayant  passé  la  seconde  (elle  devait  y  passer  la  pre- 
mière, mais  fut  devancée  par  la  princesse  de  Conti),  on  fit  le  qualrain  sui- 
vant : 

Censeurs,  Hugot  est  bien  vengé* 
Reconnaissez  votre  ignorance. 


Son  pont  hardi  a  supporté 
Le  plus  lourd  fardeau  de  la  France  !  >i 
(Barbier,  août  1760,  283,  284.) 
3  Mouffle  d'Angerville,  II,  104-106. 


KT  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AL    XVIII0  SIÈCLE  101 

ce  fameux  immeuble,  placé  au  n°  \  de  la  rue  Saint-Médéric  à 
Versailles,  était  beaucoup  plus  modeste  que  les  «  petites  maisons  » 
des  seigneurs  et  des  financiers;  qu'il  pouvait  contenir  au  plus  une 
demoiselle  à  la  fois,  avec  une  dame  de  compagnie  et  un  seul  domes- 
tique, et  que  le  roi  l'avait  revendu  en  1771  pour  la  somme  de 
16.000  francs  !  On  a  conclu  que,  si  Louis  XV  fut  le  contraire  d'un 
homme  vertueux,  ce  ne  fut  pas  non  plus  le  monstre  impudique,  le 
luxurieux  Sardanapale,  le  somptueux  pacha  des  romans-feuilletons, 
et  que  M'"'  de  Pompadour,  devenue  son  «  amie  »,  ne  fut  pas  «  la 
surintendante  des  plaisirs,  faisant  continuellement  recruter,  dans  le 
royaume,  des  beautés  neuves  et  inconnues,  propres  à  renouveler  le 
sérail  qu'elle  dirigeait  à  son  gré1!  »  Et  peu  à  peu,  devant  des 
témoignages  dont  les  auteurs  ont  plus  d'impartialité  ou  sont  mieux 
renseignés,  devant  des  correspondances  inédites,  des  pièces  d'ar- 
chives exhumées,  des  actes  notariés,  des  papiers  d'affaires,  etc., 
se  sont  évanouis  les  contes  fantastiques,  si  savamment  préparés  au 
XVIIIe  siècle  et  si  complaisamment  développés  de  nos  jours.  La  vérité 
est  apparue  ;  elle  n'est  pas  belle,  tant  s'en  faut  ;  mais  elle  ne  justifie 
ni  les  déclamations  ampoulées  ni  les  sanglantes  malédictions. 

De  même,  on  est  revenu  de  bien  des  préventions  relatives  à  son 
rôle  politique,  surtout  prépondérant  à  partir  du  jour  où,  cessant 
d'être  la  maîtresse  de  Louis  XV,  elle  acquiert,  suivant  l'expression 
de  Duclos,  l'état  d'  m  amie  nécessaire  ».  Quelle  que  soit  la  façon 
dont  Bernis  et  Choiseul  -  ont  su  gagner  sa  confiance,  la  postérité 
plus  équitable  a  reconnu  que  les  choix  de  la  marquise  n'avaient  pas 
été  si  malheureux.  Les  ennemis  de  Mmo  de  Pompadour  ont  exploité 
habilement  contre  elle  les  défaites  infligées  à  des  généraux  de  cour, 
incapables  et  insuffisants.  On  a  rendu   la   favorite  responsable   des 


1  Ibid.  On  trouve  dans  les  Mémoires  de  Richelieu,  II,  77.  244  sq.,  sous  ce 
titre  :  Tableau  du  Parc  aux  Cerfs,  l'affirmation  suivante  :  «  Un  courtisan,  qui  a 
suivi  avec  autant  d'exactitude  qu'il  lui  était  possible  la  chronique  scandaleuse 
du  temps,  a  assuré  à  l'auteur  de  ces  Mémoires  que  Louis  XV  a  fait  dans  sa 
vie  la  fortune  de  plus  de  1.800  demoiselles!  » 

•  Ce  dernier  surtout,  d'après  les  chroniqueurs,  aurait  acquis  la  faveur  de  la 
marquise  par  un  rôle  plus  qu'équivoque,  et  des  services  peu  délicats  :  Mouille 
d'Angerville,  II,  202  sq.  Voir  dans  les  Mém.  de  Choiseul,  Lett.  XIV. fxjsq., com- 
ment il  essaie  do  se  justifier,  et  note  i,p.  84.  Maugras.  le  Duc  de  Lauzun,  p.  .'56. 
Campardon,  MmQ  de  Pompadour  et  la  cour  de  Louis  X  V,  etc.,  p.  164,  Paris.  1867. 


102  LES  PHILOSOPHES 

échecs  désastreux  de  Soubise,  et  il  est  certain  qu'elle  eut  le  tort  de 
soutenir  ce  dernier,  avant  et  après  Rosbach;  le  peuple,  qui  chanson- 
nait  l'officier  dont  la  lanterne  est  demeurée  célèbre,  associait  dans 
ses  couplets  au  nom  de  Soubise  celui  de  Pompadour  : 

En  vain  vous  vous  tlattez.  obligeante  marquise, 

De  mettre  en  beaux  draps  blancs  le  général  Soubise, 

Vous  ne  pouvez  laver  à  force  de  crédit 

La  tache  qu'à  son  front  imprime  sa  disgrâce, 

Et,  quoi  que  votre  faveur  fasse, 
En  tout  temps  on  dira  ce  qu'à  présent  on  dit, 

Que  si  Pompadour  le  blanchit 

Le  roi  de  Prusse  le  repasse. 

Gela  est  tout  naturel  à  cette  date1.  Mais  à  distance,  on  voit  plus 
justement.  De  nos  jours,  le  procès  a  été  revisé,  en  faveur  de  la  mar- 
quise, et  ses  plans  politiques  n'ont  plus  été  condamnés  ou  tournés 
en    ridicule,    parce   que  nos   généraux  s'étaient  fait    battre   sur  le 
champ  de  bataille  :    «  Elle  a   été  condamnée  après  la  défaite  de 
Rosbach,  dit  A.  Houssaye,  malheur  aux  vaincus!  Mais  elle  n'a  pas 
été  jugée  !   Si  les  généraux  étaient  revenus  triomphants,  elle  eût 
pris  sa  part  dans  la  victoire;  mais,  après  de    pareils  désastres,  elle 
ne  sera  jamais  pardonnée.  »  Car  la  foule  ne    verra  que  nos  échecs; 
pour  l'historien, il  redira,  avec  A.  Houssaye2,  qu'il  y  eut  une  certaine 
clairvoyance  à  s'apercevoir  que  le  danger  pour  nos  frontières   vien- 
drait un  jour  non  de  l'Autriche,  mais  de  la  Prusse;  pour  nous,  nous 
répéterions    volontiers    après  H.    Fouquier   que,    depuis    1870,   la 
conception  de  la  guerre  de  Sept  Ans  devrait  être  considérée  comme 
heureuse".   En  tout  cas,  on    est   autorisé    aujourd'hui  à   protester 


1  Dans  Moul'fle  d'Angerville,  II,  199  sq.,  Bernis  devient  un  héros  à  la  Plu- 
tarque,  contre  lequel  la  Pompadour  use  en  vain  de  tous  les  moyens  d'intimi- 
dation ou  de  séduction,  y  compris  l'emploi  de  ses  «  charmes  usés  pour  le  mo- 
narque!... » 

2  A.  Houssaye,  Louis  XV,   184,  i85. 

3  H.  Fouquier,  op.  cit.,  p.  123.II  faudra  lire  surtout  l'ouvrage  de  M.  Richard 
Waddington  (Louis  XV  et  le  renversement  des  alliances,  Paris,  1896);  le  procès 
y  est  définitivement  revisé  :  «  Que  l'adoption  de  l'alliance  autrichienne  fût  le 
point  de  départ  de  la  décadence  de  l'influence  française  en  Europe,  et  que  la 
marquise  de  Pompadour  mit  enjeu  tous  ses  moyens  pour  faire  prévaloir  cette 
politique,  ce  sont  là  des  faits  indéniahles.  Mais  partir  de  ces  prémisses  pour 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII»  SIÈCLE  103 

contre  ceux  qui  ont  voulu  rendre  Mme  de  Pompadour  responsable 
de  notre  affaiblissement  militaire  et  de  notre  abaissement  devant 
les  nations.  Mettez  Maurice  de  Saxe  à  la  place  de  Soubise,  et 
la  politique  conseillée  par  la  marquise  n'aurait  que  des  approba- 
tions; c'est  assez  pour  que  nous  n'approuvions  pas,  sans  réserve, 
les  injures  de  ses  détracteurs. 

Et  pourtant  il  en  restera  toujours  quelque  chose.  Même  les  cri- 
tiques qui  ont  le  plus  favorablement  jugé  les  philosophes  ou  les 
gens  de  lettres  de  ce  temps  leur  reprochent  comme  une  tare  le  fait 
d'avoir  été  les  protégés  de  Mme  de  Pompadour;  c'est  Barni1  décla- 
rant qu'il  n'admet  pas,  quand  on  lutte  pour  la  philosophie,  qu'on 
demande  l'appui  d'une  favorite;  c'est  Peigné'  qui,  avouant  la 
supériorité  de  Duclos  sur  son  compétiteur  à  l'Académie,  Fonce- 
magne,  regrette  que  Duclos  ait  remporté  une  victoire  «  à  laquelle 
restent  malheureusement  attachés  le  nom  et  le  souvenir  de  la  Pom- 
padour »;  c'est  Larroumet  fâché  de  rencontrer,  outre  Voltaire  et 
Marmontel,  dans  la  liste  des  protégés  de  la  marquise,  «  des  noms 
tels  que  ceux  de  Crébillon  père,  de  Buffon  et  de  Montesquieu0  »  ; 
le  même  critique,  répétant  après  Collé  que  Marivaux  fut  obligé, 
lorsque  Mme  de  Tencin  mourut,  de  «  recevoir  des  bienfaits  de  gens 
dont  il  n'eût  jamais  dû  en  accepter4  »,  ajoute  ce  commentaire  ;  «  Il  ne 
pouvait  v  avoir  de  déshonneur  à  recevoir  des  bienfaits  de  Mme  de 
Tencin,  tandis  que  ceux  de  Mme  de  Pompadour,  favorite  avide,  fausse 
artiste  et  faux  bel  esprit,  protectrice  intéressée,  laissent  une  tache 
sur  tous  ceux  qui  n'ont  pas  eu  le  courage  de  s'y  soustraire".  »  Je 


condamner  le  principe  de  l'entente  avec  l'Autriche  et  pour  charger  la  favorite 
de  tous  les  péchés  d'Israël,  n'est-ce  pas  dépasser  la  mesure  et  transformer 
en  causes  de  simples  coïncidences?..  A  la  légende  de  trois  femmes,  etc.,  sacri- 
fiant les  intérêts  d'Etat  au  plaisir  de  la  vengeance  féminine,  l'on  opposera 
la  loyauté  de  Marie-Thérèse  et  la  clairvoyance  de  la  Pompadour  à  la  perfidie  et 
à  la  scélératesse  de  Frédéric  II.  »  (Préface,  v,  vi).  Lire  surtout  les  chapitres 
iv.  v,  vi  et  vu. 

1  Barni,  Histoire  des  idées  morales  et  politiques  en  France   au    xviue  siècle, 
p.  41  (Introduction). 

2  Peigné,  Duclos,  40,  41- 

3  Larroumet,  Marivaux,  p.  i44>  noie  (1882). 

4  Collé,  Journal,  II,  288. 

5  Larroumet,  op.  cit.,  142,  note.  Cf.  «  Ce  n'est  pas  la  moindre  honte  de  ces 
temps  de  despotisme,   où  le    bon  plaisir  remplace  tous  les  droits,  que  de 


104  LES  PHILOSOPHES 

passe  sur  cette  appréciation  de  Mrac  de  Pompadour,  qui  paraît  dater 
de  1793.  Mais,  franchement,  je  me  demande  comment  il  était  plus 
déshonorant  d'être  l'obligé  de  M'110  de  Pompadour  que  celui  de 
Mme  de  Tencin,  et,  quand  j'ai  parcouru  les  mémoires  de  l'époque, 
je  trouve  l'affirmation  étrange! 

Voilà    pourquoi    il  me  paraît    utile   de  préciser  les  relations  de 
la   marquise   avec   les   philosophes,  de  chercher  s'ils   l'entourèrent 
d'hommages  dictés  par  la  seule  politique,  ou  s'ils  reconnurent  sin- 
cèrement en  elle  un  esprit  assez  indépendant  pour  les  comprendre, 
et  une  volonté  capable  de  les  servir.  Encore  une  fois,  la  question  de 
«  dignité  »  à  cette  date  me  paraît  un  contre-sens  :  M'nC  de  Luynes, 
dame  d'honneur  de  la  reine,  la  très  pieuse  et  très  estimable  femme 
du  très  pieux  et  très  estimable  auteur  des  Mémoires,  ne  croyait  pas 
dérober  en   recevant  chez  elle,  à    Dampierre,  Mme  de  Pompadour. 
Nous  ne  pensons  pas  qu'il  soit  nécessaire  de  la  justifier.  De  même, 
nous  ne    croyons  pas    qu'il  était   indigne   des   philosophes  d'avoir 
recours  à  la  maîtresse  officielle,  pour  se  mettre  à  l'abri  de  la  Bas- 
tille ou   assurer   le  succès  de  leurs   idées.  «  La  maîtresse  du  Roi, 
comme  aurait  dit   Hugo?  vous  êtes  dégoûté!  »  Mais  il  est  intéres- 
sant  de  voir   si  Mme  de  Pompadour  devait    paraître    aux  philoso- 
phes plus  qu'une  alliée,  une  amie,  et  s'il  entra,  dans  cette  alliance 
avec  la   favorite,  d'autres  considérations  que  la  courtisanerie  ou  le 

calcul. 

D'abord,  rendons -nous  compte  que  l'élévation  d'une  bourgeoise 
à  cette  fonction  de  maîtresse  royale  était  en  quelque  sorte  un  échec 
infligé  à  la  noblesse  et  aux  privilégiés,  et  un  succès  pour  le  Tiers 
État.  Tâchons  de  nous  représenter  la  moralité  du  grand  monde  à 


forcer  le  talent  et  le  génie  à  recourir  à  une  favorite,  quelquefois  même  à  une 
courtisane,  pour  avoir  la  faculté  de  se  produire!  »  (P.  Duprat,  les  Encyclopé- 
distes, chap.  III,  29).  Il  est  vrai  que  l'auteur  attribue  à  Mme  de  Chàteauroux, 
l'honneur  d'avoir  sauvé  Y  Encyclopédie.  Mais  il  dit  plus  bas,  en  parlant  de 
Mme  de  Pompadour  et  de  son  intervention  en  faveur  des  philosophes  :  «  La  vieille 
favorite,  qui  n'était  plus  dans  la  saison  des  plaisirs...,  se  montrait  favorable 
aux  écrivains,  dans  l'espoir  sans  doute  den  être  moins  maltraitée...  Un  autre 
motif  put  encore  la  pousser.  Rassasiée  de  plaisirs  et  de  jouissances,  elle  trouva 
peut-être,  qui  sait?  une  dernière  volupté  à  protéger  contre  le  fanatisme  toute 
une  société  d'écrivains,  qui  étaient  condamnés  au  silence  et  qui  allaient  lui 
devoir  de  reprendre  la  parole!  »  (Ibid.,  36,  37.) 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE   U   XVIIIe  SIÈCLE  lOf) 

cette  époque,  et  nous  comprendrons  cette  idée,  que  nous  retrouvons 
bien  souvent  chez  les  contemporains.  «  Placer  la  femme  d'un  sous- 
traitant  dans  un  poste  que  la  perversion  des  idées  faisait  considérer 
comme  honorable  pour  les  maisons  les  plus  illustres,  écrit  M.  de 
Carné,  consacrer  enfin  l'importance  de  la  bourgeoisie  par  un  aussi 
éclatant  triomphe  sur  la  noblesse  de  cour,  c'était  là,  une  entreprise 
des  plus  hardies1.  »  Elle  semblait  même  avoir  peu  de  chances  de 
réussite.  Les  candidatures  de  cour  n'avaient  pas  manqué.  C'était, 
nous  dit-on.  la  très  belle  duchesse  de  Rochechouart,  veuve  depuis 
un  an;  elle  avait  été  élevée  avec  Louis  XV,  et  elle  avait  tenté  plu- 
sieurs fois  d'emporter  la  place.  Elle  n'avait  jamais  eu  cette  chance. 
Elle  se  mit  sur  les  rangs,  la  première,  dès  la  mort  de  M""'  de  Chà- 
teauroux  ;  elle  échoua  de  nouveau  :  «  Elle  était,  nous  disent  les 
chroniqueurs,  comme  les  chevaux  de  la  petite  écurie,  toujours  pré- 
sentés et  jamais  acceptés.  »  De  dépit,  elle  épousa  en  secondes 
noces  le  comte  de  Brionne,  et  mourut  dix-huit  mois  après.  C'était 
aussi  la  princesse  de  Rohan,  et  tant  d'autres  qui  multiplient  leurs 
manèges  et  leurs  intrigues  pour  arriver  à  leur  fin.  Une  bourgeoise, 
une  simple  bourgeoise  triompherait  de  rivales  aux  noms  si  retentis- 
sants !  Elle  recueillerait  la  succession  des  sœurs  de  Nesles,  de  l'une 
des  plus  grandes  familles  de  France  ! 

On  dit  que  le  roi,  écrivait  jadis  Barbier,  donne  6.000  livres  à  Mme  de 
Mailly  par  mois.  Elle  pourrait  bien  faire  duc  son  mari  sans  que  personne 
y  trouvât  à  redire.  C'est  un  nom  reconnu  parmi  nous  de  la  première 
noblesse  de  ce  pays-ci3. 

C'était  un  nom  de  la  première  noblesse  du  pays  :  évidemment, 
il  n'y  avait  rien  à  redire  !  Mais  comment  s'imaginer  que  la  fille 
d'un  Poisson  et  d'une  La  Motte,  celle  qu'on  prétendait,  à  la  suite 
d'une  confusion  voulue  mais  bizarre 3,  être  la  fille  et  la  petite-fille 


i  De  Carné,  la  Monarchie  au  xvnie  siècle,  3G3.  Carré,  la  France  sous 
Louis  XV,  20.  M.  Fouquier,  op.  cit.;  n3  «  Cette  bourgeoisie  parvenue  qui 
marque  l'avènement  irrégulier  mais  effectif  de  la  classe  moyenne  à  la  Cour, 
protectrice  des  gens  de  lettres  et  des  artistes,  et  qui  fit  expulser  les  Jésuites, 
n'a  pas  nui  à  la  perte  de  la  monarchie  »  (Poulet-Malassis,  op.  cit.,  Introd.,  m\   . 

2  Décembre  17^7,  III,  n3,  1 1 4- 

3  La  Motte  était  le  «  boucher  des  Invalides  »,  c'est-à-dire  entrepreneur  de 
provisions  de  viande,  et  fournisseur  de  l'Hôtel  Royal  des  Invalides. 


103  LES  PHILOSOPHES 

de  deux   marchands  bouchers,  obtiendrait  cette  fonction  si  enviée 
par  les  duchesses  et  les  comtesses  les  plus  authentiques  ? 

Gela  était  invraisemblable.  Et,  plus  tard,  lorsqu  après  le  bal 
célèbre  de  l'Hôtel  de  Ville  où  toutes  les  beautés  s'étaient  réunies, 
sachant  bien  que  le  souverain  y  devait  jeter  le  mouchoir,  on 
apprend  que  Mnir  d'Etiolés,  la  demoiselle  Poisson,  a  séduit  le  roi, 
on  considère  cela  comme  une  passade.  «  Si  le  fait  était  vrai, 
déclare  de  Luvnes,  ce  ne  serait  vraisemblablement  qu'une  galan- 
terie et  non  pas  une  maîtresse1.  » 

Dépossédées  de  ce  qu'elles  considèrent  comme  un  de  leurs  privi- 
lèges, les  grandes  dames,  leurs  parents,  et  parfois  leurs  maris,  après 
s'être  inclinés  devant  la  favorite  toute-puissante,  ne  cessèrent  de  lui 
en  vouloir  de  cette  origine  plébéienne  dont  elle  a  même  l'impudence 
de  ne  pas  rougir!  N'a-t-elle  pas,  en  effet,  l'audace  de  se  montrer 
bonne  fille,  de  recevoir  publiquement  le  dénommé  Poisson,  et  ne 
voyons-nous  pas,  nous  autres  qui  avons  lu  ses  lettres,  qu'elle  est 
restée  toute  dévouée  aux  siens,  avec  discrétion  toutefois  et  avec 
mesure,  et  aussi  qu'elle  est  demeurée  «  bourgeoise  »,  jugeant  les  cour- 
tisans ambitieux  et  plats,  comme  cet  autre  bourgeois  qui  s'appelait 
la  Bruyère  ?  La  noblesse  n'abandonna  pas  la  partie.  Mme  de 
Pompadour  eut  à  lutter  non  seulement  contre  la  princesse  de  Rohan, 
mais  encore  contre  Mmo  de  Forcalquier,  contre  la  comtesse  de 
la  Marck,  contre  la  princesse  de  Robecq  !  2,  etc..  De  beaux  noms, 
n'est-ce  pas  ?  le  dernier  surtout,  car  la  princesse  était  Montmo- 
rency, et,  détail  à  retenir,  elle  était  lancée  discrètement  par  son 
père,  M.  de  Luxembourg3.  Quand  Richelieu  revient  de  Gênes (17/19) 
prendre  son  année  de  Premier  Gentilhomme  de  la  Chambre, 
d'Argenson    a   un    moment  d'espoir4:    «  Tout  le   parti   courtisan, 


1  Mém.,  V,  mars  1745,  354.  De  Luvnes  marque  son  étonnement  que  cette 
«  galanterie  »  soit  de  si  longue  durée.  Cf.  ibid.,  avril  174^,  V,  396,  et  enfin 
VI,  4a3,  avril  1740.  D'Argenson,  lui,  gardera  plus  longtemps  l'espoir  que  l'in- 
digne bourgeoise  sera  renvoyée.  »  Ceux  qui  voient  bien  et  de  près  la  cour,  pen- 
sent que  Mme  de  Pompadour  pourra  être  bientôt  congédiée.  La  cause  en  sera 
la  honte  que  l'on  fait  au  roi  de  ses  fers,  d'avoir  placé  sa  tendresse  en  si  bas 
lieu.  »  Mém.  (édit.  Janet),  28  février  1747,  Ht,  174- 

2  Campardon,  op.  cit.,  VI,  107   sq. 

3  «  Plus  décemment  introduite  par  son  père  »,  dit  M.  deNolhac,  op.  cit.,  181. 

4  Edit.  Janet,  III,  23o,  20  décembre  1748;  édit.  Rathery,  V,  274,  nov.  1748- 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al'  XVIIIe  SIÈCLE  107 

déclare-t-il,   craint  beaucoup  son   arrivée,   et    véritablement   il  est 
capable  de   donner  de   bons    coups  de  collier   pour  la  gloire  et  la 
sûreté  du  rovaume,pour  chasser  la  maîtresse  roturière  et  tyrannique 
de    la  Cour,  et  pour  en    donner  une  autre1   ».  Ce   ne   sont  pas  les 
u  autres   »  qui  auraient    manqué  :  pour  la  gloire  et  la  sûreté   du 
royaume,  plus  d'un  père  était  prêt  à  mettre  sa  fille  dans  le  lit  du 
roi,  plus  d'un  mari  était  disposé  à  y  mettre  sa  femme  :  contre  la 
roturière,  tous  les  efforts  sont  déployés.  Plus  tard,    on  lancera  des 
pamphlets  où  l'on  reprochera  à  un  roi  de  France  d'avoir  pris  pour 
maîtresse  «  une  femme  obscure  »,  et    cet  impertinent  de  Maurepas 
répond  à  la  marquise  qui  se  plaint  de  couplets  orduriers,  et  lui  dit: 
«  Vous  faites,  Monsieur,  peu   de  cas  des  Maîtresses  du  roi.  —   Je 
les    ai   toujours  respectées,    Madame,    de    quelque    espèce  quelles 
fussent  »,  ce  qui  démontre  victorieusement  qu'on  peut  être  un  très 
o-rand    seigneur    et  manquer  de  politesse2.   Au  contraire,  le  Tiers 
Etat,  lui,  va  jouir  du  désappointement  des  grands  du  royaume.  Que 
Louis  XV  ait  voulu,   comme   le  dit  M.    de  Nolhac,    échapper   aux 
pièges  de  la  Cour,  connaître  des  amours  plus  vraies  que  celles  des 
femmes   titrées,    ménager    la    reine   si  souvent   et   si    cruellement 
blessée3,  toujours  est-il  que,  lorsque  son  intention  de  ne  plus  choi- 
sir de  femmes  de  naissance  est  rendue  publique,  «  le  Tiers  Etat  s'en 
estime  honoré  »  !   Et,    contrairement  à  de  Luynes,    Barbier  fait  un 
éloge  complaisant  de  la  nouvelle  maîtresse;  il  énumère  ses  talents 
si   distingués,  et  devine  presque  avec  orgueil  que   cette  bourgeoise 
accomplie  ne  sera  pas  renvoyée  demain.4    Elle  vaut  mieux  que  ses 

1  «Il  faut,  écrit  encore  d'Argenson,  une  maîtresse  robine,  chanteuse,  comé- 
dienne, etc.,  qualités  de  courtisane  qui  sont  au  suprême  degré  chez  la  mar- 
quise.  »  (IV,  129,  mars  1753,  édit.  Janet.) 

2  On  connaît  au  moins  certains  des  couplets  auxquels  Maurepas  n'élait  pas 
étranger,  et  qui  couraient  sur  le  compte  de  la  marquise  ;  on  ne  cite  en  général 
que  les  moins  malpropres. 

3  Louis  XV  aurait,  à  ce  point  de  vue,  parfaitement  réussi.  On  verra  dans  de 
Luynes,  X,  170  et  pass.,  que  la  reine  finit  par  être  touchée  des  procédés  déli- 
cats de  la  favorite;  elle  déclarait  que  «puisqu'il  y  avait  une  maîtresse, 
elle  aimait  mieux  Mme  de  Pompadour  qu'aucune  autre  ».  Cf.  les  lettres  de 
Mn,e  de  Pompadour.  Le  maréchal  de  Saxe  écrit  au  roi  Auguste  que  le  roi  a 
triomphé  des  objections  que  sa  femme  opposait  au  mariage  du  Dauphin 
avec  Marie-Josèphe  :  «  En  quoi,  ajoute-t-il,  Mme  de  Pompadour  nous  a  bien 
servi,  car  elle  est  au  mieux  avec  la  reine.  »  (P.  de  Nolhac,  op.  cit.,  172.) 

4  Sur  l'éducation  de  Mm»  de  Pompadour,  outre  les  chroniqueurs  déjà  cités 


108  LES  PHILOSOPHES 

rivales,    et,    d'ailleurs,  elle   a   peut-être  plus  à   perdre    qu'elles,  à 

accepter  cette  périlleuse  fonction. 

Question  de  savoir,  ajoute  Barbier,  si  cet  état  n'était  pas  préférable 
pour  une  bourgeoise  de  cette  espèce  à  la  qualité  de  maîtresse  du  roi.  Au 
milieu  de  la  Cour,  c'est  bien  flatteur  pour  la  vanité  et  bien  sujet  à  des 
inconvénients  l. 

Son  éducation  si  brillante  devait  rendre  la  marquise  naturelle- 
ment amie  des  gens  de  lettres  et  des  artistes.  Je  n'insisterai  pas  sur 
les  services  qu'elle  a  rendus  aux  arts.  Son  frère,  le  marquis  de  Van- 
dières,  que  les  courtisans  trouvaient  spirituel  d'appeler  le  marquis 
d'avant -hier,  et  qu'on  nomma  ensuite  marquis  de  Marigny,  formé 
par  elle  au  goût  du  beau,  fut  désigné  à  la  mort  de  Le  Normant  de 
Tourneliem,  comme  directeur  et  ordonnateur  général  des  bâtiments, 
jardins,  arts  et  manufactures  du  roi.  Il  mérita  de  Quesnay  ce  bel 
éloo-e  :  «  Aucun  depuis  Colbert  n'a  fait  autant  dans  sa  place  2.  »  Il 
est  l'intermédiaire  tout  indiqué  entre  les  artistes  et  la  marquise. 
«  L'élégante  marquise,  écrit  M.  Carré,  a  laissé  sa  marque  dans  tout 
l'art  du  siècle  3  »  ;  la  manufacture  de  Sèvres  est  due  à  Mme  de  Pom- 
padour,  etc..  Mais  elle  fut  surtout  la  protectrice  des  gens  de  lettres* 
On  croit  l'avoir  jugée  à  ce  point  de  vue,  quand  on  a  paraphrasé  ces 
lignes  du  maréchal  de  Beauvau,  ou  plutôt  de  Saint-Lambert  ou  de 
Suard  :  «  Mme  de  Pompadour  protégeait  assez  les  lettres,  mais  avec 
peu  de  discernement.  Elle  préférait  Duclos  à  Montesquieu,  et  Cré- 
billon  à  Voltaire  4.  »  Il  est  certain  que  la  marquise  était  femme,  et 
qu'elle  apportait  dans  ses  jugements  toute  la  partialité  de  ses  pré- 
férences et  de  ses  affections.  Mais  on  serait  mal  avisé  de  lui  repro- 
cher d'avoir  voulu  procurer  à  son  vieux  maître  Crébillon  la  joie  de 
voir  triompher  son  Catilina.  Nous  lui  pardonnons  plus  aisément 
que  Voltaire  d'avoir  fait  applaudir  une  pièce  qui  n'était  pas  un  chef- 

et  les   ouvrages  contemporains,  voir  Mme  du   Deffand,  Correspondance  com- 
plète, I,   70   (i8G5).  Lettre   du   président  Hénault  à  Mme  du  Deffand,    18  juillet 
1742.  —  Mémoires  du  président  Hénault,  p.  18  (i855).  —  Mémoires  pour  servir 
à  l'histoire  de  M.  de  Voltaire  écrits  par  lui-même,  Beuchot,  XI,  80,  81. 
■  1  Avril  1745,  IV,  33. 

2  Mme  du  Hausset,  Mém.,  io3.  Cf.  Mouffle  d'Angerville,  II,  92,  y3.  Campar- 
don,  op.  cit.,  II,  38. 

3  Voir  le  développement  de  cette  idée  dans  le  livre  cité  de  M.  Carré,  /(8  sq. 

4  Mémoires  du  maréchal,  etc.,  p.   \i. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIIIe  SIÈCLE  109 

d'oeuvre,  et  d'avoir  accompli  une  bonne  action.  Elle  lil  mieux  encore 
par  reconnaissance  :  elle  obtint  de  l'Imprimerie  royale  une  édition 
complète  des  œuvres  de  ce  brave  homme,  et  lui  accorda  une  pension 
sur  sa  cassette. 

On  lui  reproche  d'avoir  contribué  aux  deux  échecs  que  remporta 
Marmontel  au  théâtre,  en  l'encourageant  dans  une  voie  où  il  n'au- 
rait pas  dû  s'aventurer  l.  Elle  ne  fut  pas  la  seule,  semble-t-il,  à  pren- 
dre alors  Marmontel  pour  un  génie  supérieur,  et  c'était  bien  quelque 
chose  de  le  faire  nommer  secrétaire  des  Bâtiments  pour  qu'il  tra- 
vaillât, dans  les  bureaux,  à  prendre  sa  revanche  en  littérature.  Nul 
ne  saurait  nier  qu'elle  ait  véritablement  estimé  ces  gens  de  lettres, 
auxquels  le  roi  ne  prêtait  aucune  attention.  «  Je  lui  conseillai  de 
protéger  les  gens  de  lettres,  écrit  Bernis,  ce  furent  eux  qui 
donnèrent  le  nom  de  Grand  à  Louis  XIV.  Je  n'eus  point  de  conseil 
à  lui  donner  pour  chérir  et  rechercher  les  honnêtes  gens  ;  je  trouvai 
ce  principe  établi  dans  son  âme  -.  »  Bernis  dut  trouver  aussi  dans 
l'àme  de  la  marquise  un  goût  réel  pour  les  écrivains.  Dans  le 
voyage  de  Choisy,  où  le  roi  vient  se  reposer  des  fatigues  de  la 
guerre,  les  gens  de  lettres  sont  admis  avec  quelques  très  rares 
privilégiés  de  la  Cour  :  Duclos,  Voltaire,  Gentil-Bernard,  Moncrif, 
l'abbé  Prévost,  se  réunissent  chez  le  comte  de  Tressan,à  une  table 
servie  par  ordre  du  Roi;  non  loin  de  là,  Richelieu,  d'Aven,  de 
Meuse,  de  Duras  soupent  avec  le  prince  et  sa  maîtresse  ;  cette  der- 
nière sait  gré  à  son  amant  d'avoir  invité  ses  amis,  les  écrivains.  Avec 
les  gens  de  lettres,  elle  parle  librement,  franchement  ;  elle  a  contri- 
bué à  faire  entrer  Voltaire  à  l'Académie;  puis,  c'est  le  tour  de 
Duclos  qui  s'est  retiré  devant  Voltaire  et  qui  n'a  été  battu,  lors  d'une 
autre  élection,  qu'à  la  suite  d'une  intrigue  du  marquis  d'Argenson  et 
de  son  entourage  en  faveur  de  l'abbé  de  la  Ville.  L'abbé  Le  Blanc 
écrit  à  Mme  de  Pompadour  de  lui  accorder  sa  protection,  pour  le 
fauteuil  que  brigue  Duclos  ;  elle  lui  répond  avec  loyauté  : 

A  Choisy-le-Roy,  23  août  1746. 
Je  sais,  Monsieur,  qu'il  vaque  une  place  à  l'Académie  Française,  et  il 

1  Campardon,    op.  cit.,    278.   Lenel,  Un    Homme  de    lettres  au  xvine  siècle: 
Marmontel,  p.  98,  169. 

2  Mém.    et  Lettres   du  cardinal  de  Bernis,  t.  I,    iro  partie,  chap.  xx,  p.  1 1  \ 
(Paris,  1878). 


110  LÉS  PHILOSOPHES 

est  vrai  qu'elle  parait  destinée  à  M.  Duclos  par  le  nombre  de  voix  qu'il 
a  eues  à  la  dernière  élection.  Je  m'intéresse  à  ce  qui  le  regarde,  et. 
lorsqu'il  sera  en  place,  s'il  en  vient  une  seconde  à  vaquer,  j'agirai  avec 
plaisir  pour  vous.  Je  sais  que  vous  le  méritez  par  vos  talents  et  votre 
zèle  pour  la  gloire  du  roi. 

Je  suis  véritablement,  Monsieur,  votre  très  humble  et  très  obéissante 
servante  l. 

Plus  tard,  en  effet,  elle  tiendra  sa  promesse,  et,  quand  son  frère 
lui  recommandera  Gresset,  elle  parlera  avec  non  moins  de  droi- 
ture : 

Je  vous  assure,  mon  frère,  que  j'ai  dit  à  M.  Gresset  que  je  ne  dirai  pas 
un  mot  pour  lui,  attendu  que  je  m'intéresse  pour  l'abbé  Le  Blanc...  qu'il 
se  tienne  tranquille,  et  je  lui  promets  qu'à  la  première  vacance  je  m'em- 
ploierai pour  lui  avoir  les  voix  des  personnes  de  l'Académie  que  je  con- 
nais2. 

Elle  fait  mieux  encore  :  Gresset  est  élu  contre  son  candidat  ;  elle 
ne  lui  en  veut  pas  de  «  ne  pas  s  être  tenu  tranquille  »,  elle  fait 
jouer  le  Méchant  aux  représentations  des  Cabinets,  obtient  pour  le 
poète  l'entrée  à  ces  spectacles,  contribue  pour  une  large  part  à  la 
renommée  de  l'auteur.  Et  l'abbé  Le  Blanc?  dira-t-on  ;  elle  se  garde 
bien  de  l'abandonner,  et,  quand  elle  est  convaincue  que  l'abbé  n'est 
pas  un  sujet  académique,  elle  lui  cherche  un  bon  petit  dédom- 
magement :  elle  lui  fait  avoir  la  place  de  secrétaire  des  Bâtiments, 
i  et  l'abbé  n'a  pas  à  se  plaindre.  Ainsi,  Mmc  de  Pompadour,  restée 
bourgeoise,  protégeait  princièrement  les  gens  de  lettres  :  c'était  un 
double  titre  à  la  sympathie  des  philosophes3. 


III 


Elle  en  avait  d'autres  plus  importants  encore  à  leurs  yeux  ; 
disons-le  d'un  mot  :  elle  était  de  leur  parti.  Par  conviction  ou  par 
politique  ?  Répondons  sans  hésiter  :  par  politique  et  par  conviction. 


1  Edit.  Malassis,  170,  171. 

2  Cité  par  P.  de  Nolhac,  op.  cit.,  207. 

3  Sur    les    rapports  de  Mme  de  Pompadour  avec  les  gens  de   lettres  et  les 
artistes.  Cf.  Campardon,  op.  cit.,  IX,  260  sq. 


KT  LA  SOCIÉTÉ  PftANCAtâË  Al   XVIII»  SIÈCLE  ill 

«  La  situation  de  la  marquise,  écrit  M.  de  Carné,  en  faisait  la  complice 
nécessaire  des  novateurs,  la  protectrice  intéressée  de  toutes  les 
jeunes  renommées,  car  c'était  affaiblir  le  prestige  de  là  naissance 
que  de  lui  opposer  celui  de  la  gloire  littéraire1.  »  Jusqu'à  quel 
point  ce  calcul  entra -t-il  dans  l'attitude  de  M1"  de  Pompadour 
vis-à-vis  des  philosophes?  il  me  paraît  difficile  de  croire  qu'elle  ait 
protégé  les  encyclopédistes,  avec  l'intention  de  rendre  moins  intrai- 
table l'orgueil  aristocratique  des  grands  seigneurs.  S'il  y  eut  un 
calcul,  j'aime  mieux  penser  qu'il  fut  tout  autre.  La  marquise  était 
trop  intelligente  pour  ne  pas  comprendre  que,  devant  la  royauté  de 
droit  divin,  se  dressait  la  royauté  de  l'opinion,  que  ce  second  pou- 
voir, à  peine  à  sa  naissance,  s'affirmait  avec  une  telle  force  qu'il 
devait,  à  brève  échéance,  balancer  le  premier;  que  déjà  le  premier 
devait  compter  avec  lui,  et  s'efforcer  de  l'avoir  pour  lui.  Elle  alla 
donc  au-devant  de  ces  philosophes,  parce  qu'ils  avaient  en  main 
l'opinion  publique,  et  parce  qu'elle  sentait  chez  eux  la  puissance 
irrésistible,  la  véritable  souveraine  de  demain. 

Et  maintenant,  disons  vite  qu'elle  avait  appris  de  bonne  heure  à 
les  connaître  et  à  les  estimer.  Mllc  Poisson,  reçue  chez  Mmc  de  Tencin, 
y  a  fréquenté  Fontenelle,  Montesquieu,  Marivaux,  Duclos,  et 
Piron  qui  ne  songeait  pas  encore  à  se  faire  «  capucin  ».  Devenue 
Mm-  d'Etiolés,  elle  réussit  à  pénétrer  chez  M""'  Geoffrin,  et  com- 
plète son  éducation  philosophique  dans  les  fameux  mercredis.  Son 
rêve  est  d'avoir,  chez  elle,  ces  penseurs  téméraires  et  ces  novateurs 
audacieux,  dont  les  hardiesses  la  séduisent,  encore  qu'elle  ne  voie 
pas  très  nettement  toute  leur  portée.  Malheureusement  son  oncle 
de  Tournehem  reçoit  plutôt  des  gens  de  finances,  et  ce  n'est  certes 
pas  M.  d'Etiolés  qui  pourrait  grouper  autour  d'elle  la  société  qu'a 
su  réunir  et  diriger  Mmc  Geoffrin.  Enfin,  la  voilà  maîtresse  toute- 
puissante,  et  elle  va  pouvoir  réaliser  son  rêve!  Dans  l'entresol  de 
son  appartement  coquet,  viennent  s'assembler  les  esprits  indépen- 
dants qui  préparent  un  autre  monde;  sous  les  lambris  laqués,  au 
milieu  du  luxe  le  plus  délicat,  sur  les  fauteuils  légers  et  les  chaises 
élégantes  prennent  place  les  amis  du  Dr  Quesnay  ;  le  docteur  préside, 
avec  sa   bonhommie    brusque,  sa   rudesse   affectueuse,  s'indignant 


1  De  Carné,  op.  cit.,  3y5. 


11^  LES  l>IIILOSOI>HES 

contre  les  abus  ou  les  injustices,  et  s'attendrissant  pour  dépeindre 
le  bonheur  de  la  société  future.  Au  rez-de-chaussée,  le  roi  assiste, 
silencieux  et  ennuyé,  aux  délibérations  de  ses  ministres;  la  mar- 
quise est  là,  qui  écoute  et  décide  ;  tout  à  l'heure,  elle  viendra  sur- 
prendre les  raisonneurs  intrépides  qui  donnent  la  réplique  au  doc- 
teur Ouesnay,  ou,  quand  ses  occupations  l'empêchent  de  leur  rendre 
visite,  elle  demandera  à  Mmo  du  Hausset  si  elle  a  assisté  au  concile 
du  jour  et  si  elle  peut  lui  donner  des  nouvelles  de  ses  protégés;  en 
attendant,  elle  règle  les  destinées  de  la  France;  au  rez-de-chaussée, 
on  travaille  à  réparer  les  brèches  de  l'édifice;  à  l'entresol,  on 
s'occupe  de  le  jeter  par  terre  pour  en  rebâtir  un  autre  plus  commode 
et  plus  spacieux'. 

La  marquise  ne  manquera  aucune  occasion  de  témoigner  publique- 
ment sa  sympathie  pour  les  philosophes.  Quand  le  fermier  général 
Dupin  et  sa  femme  préparent  une  réfutation  de  l'Esprit  des  Lois, 
c'est  à  elle  que  s'adresse  Montesquieu  pour  arrêter  cette  publica- 
tion :  la  fille  du  «  sous-traitant  »  épargne  au  philosophe  les  atta- 
ques du  financier'-.  Nous  savons  très  bien  qu'elle  ne  cachait  pas  son 
admiration  pour  Y  Encyclopédie,  et  qu'elle  n'hésita  pas  à  déclarer  à 
Louis  XV  que  c'était  «  un  beau  livre3  ».  «  Elle  osa  protéger 
Y  Encyclopédie  et  les  Encyclopédistes  contre  le  roi,  le  clergé  et  le 
Parlement.  Elle  représenta  le  droit  de  l'esprit  humain  contre  le 
droit  divin.'1  »  Dès  que  M"1'  d'Etiolés  est  connue  comme  la  maîtresse 
du  roi,  Voltaire  s'empresse  de  lui  écrire  :  «  Ce  n'est  point  comme 
vieux  galant  flatteur  de  belles  que  je  vous  parle,  c'est  comme  bon 
citoyen'0.  »  On  saisit  plus  tard  le  sens  exact  de  ces  paroles  :  elles 
traduisent  l'espoir  que  les  philosophes  allaient  placer  dans  la  nou- 
velle favorite.  Cet  espoir  était  d'ailleurs  fortifié  par  ce  fait  que  la 


1  Marmontel,  Mém.,  liv.  V  (OEuv.  poslh.,  1804,  II,  p.  28).  Sur  l'entresol  de 
Quesnay,  cf.  Sainte-Beuve,  Lundis,  II,  497;  de  Carné,  op.  cit.,  3y6,  377  A. 
Iloussaye.  Louis  XV,  166,  1G7. 

-  Marquis  d'Argenson ;  VI,  74:  Çhamforl  (Paris,  187.5)  Carnet,  et  Portraits, 
77,  78.  «  L'édition  fut  hachée  et  on  n'en  sauva  que  cinq  exemplaires.  »  Cam- 
pardon,  op.  cit.,  280. 

?  Voltaire,  Beuchot,  XLVIII,  07.  Campardon,  op.  cit.,  IX.  280  sq.  Mm*  de 
Pompadour  et  l'Encyclopédie. 

*  A.  Houssaye,   Louis  XV,  i85. 

5  A  Mmc  de  Pompadour,  avril  1747,  LV,  i(>2. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII*  SIÈCLE  113 

marquise  était  détestée  par  le  parti  dévot  et  qu'elle  apparaissait 
comme  l'ennemie  des  jésuites  :  c  était  là  un  motif  de  plus  pour  que 
le  parti  philosophique  plaçât  en  elle  sa  confiance. 

Dès  qu'on  murmure  le  nom  de  Mme  d'Etiolés  et  qu'on  émet  l'hypo- 
thèse qu'elle  pourrait  succéder  à  M'""  de  Chàteauroux,  le  parti 
dévot  s'agite.  C'en  est  fait  des  intérêts  de  l'Eglise,  si  le  roi  est  sous 
la  domination  de  cette  amie  de  Mmc  Geoffrin  !  L'évêque  de  Mirepoix 
sent  qu'un  danger  sérieux  menace  son  parti,  et,  loin  de  dédaigner 
cette  bourgeoise  et  de  penser  que  le  roi  s'en  lassera  bientôt,  il 
s'occupe,  sans  tarder,  de  parer  le  coup.  Malheureusement  pour 
lui,  il  va  un  peu  vite  en  besogne,  et  il  échoue  parce  que  la 
conspiration  qui  menace  Mme  d'Etiolés  est  aussi  une  conspiration 
politique,  en  apparence  ;  le  Dauphin  et  son  entourage  y  sont 
mêlés,  à  leur  insu  peut-être,  par  l'évêque  de  Mirepoix1.  La  mar- 
quise l'emporte  ;  le  parti  dévot  ne  désarme  pas.  Rien  ne  lui  coûtera 
pour  essayer  de  perdre  Mme  de  Pompadour.  La  lettre  de  Voltaire 
citée  plus  haut  renfermait  cette  phrase  :  «  Je  suis  persuadé,  Madame 
(ces  mots  accompagnaient  les  vers  du  poète  sur  César  et  Gléo- 
pàtre),  que,  du  temps  de  César,  il  n'y  avait  pas  de  frondeur  jansé- 
niste qui  osât  censurer  ce  qui  doit  faire  le  charme  des  honnêtes  gens, 
et  que  les  aumôniers  de  Rome  n'étaient  pas  des  imbéciles  fanati- 
ques. »  Parmi  les  aumôniers  fanatiques,  il  fallait  ranger,  sans  aucun 
doute,  selon  Voltaire,  l'homme  qui  avait  le  gouvernement  suprême 
du  parti  dévot.  Boyer,  évêque  de  Mirepoix.  Voltaire  ne  se  trompait 
pas,  Boyer  non  plus;  l'un  et  l'autre  étaient  fort  bien  renseignés, 
celui-là  quand  il  dénonçait  l'hostilité  des  adversaires  de  la  philoso- 
phie contre  la  favorite,  celui-ci  quand  il  signalait  les  sympathies  de  la 
favorite  pour  ceux  qui  combattaient  les  dévots.  La  lutte  sourde  du 
parti  Boyer  contre  Mme  de  Pompadour  devait  durer  jusqu'à  la  mort 
de  la  marquise  ;  que  dis-je?  elle  devait  durer  longtemps  après.  De 
son  côté,  Mmc  de  Pompadour  ne  cro}rait  pas  devoir  essayer  de  désar- 
mer pareils  adversaires  par  des  concessions  inutiles  :  la  première 
pièce  représentée  dans  la  Petite  Galerie  des  Cabinets,  le  16  janvier 
1747.  par  la  marquise  elle-même,    fut  le    Tartuffe;    Boyer  n'avait 


1  Le  Journal  de  d'Argenson  rapporte,  tout  au  long  et  à  chaque  instant,  les 
menées  du  Dauphin  et  de  la  Dauphine  contre  Mme  de  Pompadour. 

Univ.  de  Lyon.  —  M.  Rovsta*.  8 


il4  LES  t>HlLOSOt>HES 

pas  été  invité1.  Voilà  pourquoi  on  a  pu  dire  que  Mme  de  Pompa-» 
dour  se  laissa  parfois  guider,  dans  ses  préférences,  par  son  aversion 
pour  les  dévots  et  même  pour  les  ministres  de  l'Eglise  :  «  Elle 
aimait  le  comte  de  Machault,  dit  un  de  ses  historiens,  et  professait 
une  haute  estime  pour  son  caractère.  Mais  ces  sentiments  pre- 
naient leur  source,  bien  moins  dans  une  flatteuse  appréciation  des 
services,  de  l'intégrité,  de  l'énergie  de  ce  ministre,  que  dans  son 
opposition  au  clergé  qu'elle  haïssait-.  » 

Tous  les  historiens  sont  d'accord  pour  lui  attribuer  un  part  pré- 
pondérante dans  l'expulsion  des  jésuites.  A  ceux-là,  dit-on,  elle 
avait  fait  des  avances.  Elle  était  en  excellents  termes  avec  le 
P.  de  la  Tour;  ce  jésuite  était  un  fort  bon  ami  de  Voltaire;  ce  seul 
exemple  aurait  suffi  à  lui  persuader  qu'il  y  avait  des  accommode- 
ments avec  les  Pères  :  elle  se  trompait  cependant.  Elle  le  voit  lors  du 
fameux  jubilé  de  1701,  quand  les  confesseurs  jésuites  de  Sa  Majesté 
veulent  lui  imposer  la  rupture  ou  définitive  ou  provisoire  avec  sa 
maîtresse.  Ne  nous  hâtons  pas  de  conclure  qu'il  y  a  ici  un  démenti 
éclatant  aux  affirmations  des  «  Provinciales  »  :  les  bons  Pères 
n'étaient  rigoristes  que  parce  qu'ils  ne  pouvaient  faire  autrement. 
A  cette  date,  leurs  relations  avec  le  Dauphin  sont  plus  étroites 
encore  ;  ils  sont  placés  dans  l'alternative  ou  de  déplaire  à  un  prince, 
qui  est  pour  eux  l'ami  le  plus  dévoué  et  le  protecteur  le  plus  fidèle, 
ou  de  s'aliéner  complètement  une  maîtresse,  qui  est  l'alliée  des 
ennemis  de  la  religion  et  qui  peut  leur  sembler  condamnée,  puis- 
qu'elle ne  va  plus  être  que  l'amie  du  souverain.  On  était  en  décembre 
1751.  Les  jésuites  tinrent  bon  :  la  favorite,  quelques  semaines 
après,  n'était  plus  la  maîtresse  de  Louis  XV.  Mais  les  jésuites 
avaient  mal  calculé;  le  roi  avait  fait  nettement  comprendre  qu'elle 
l'«  ennuyait  »  comme  amante  ;  on  s'était  abusé  en  croyant  qu'il  se 
séparerait  d'elle3.  Mmc  de  Pompadour  resta,  et  tous  les  adversaires 
de  la  Compagnie  de  Jésus  comptèrent  davantage  sur  son  influence 
que  sur  celle  de  Bernis  ou  de  Ghoiseul,  pour  faire  chasser  de  France 


1  Mme  cle  Pompadour  l'appelait  «  l'évèque-cafard   ». 

2  Essai    sur    la    marquise   de   Pompadour,    XXVIII    (en  tète    des    Mém.  de 
Mme  du  Hausset),  par  Desprès. 

3  Voir  la  tentative  de  rapprochement  entre  la  marquise  et  les  jésuites  (1759), 
dans  Choiseul,  Mém.,  p.  1G8,  et  appendice  V,  37G  sq. 


Ëf  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII»  SIÈCLE  iio 

ces  ennemis  inconciliables  des  jansénistes,  des  Parlements  et  des 
philosophes.  Nous  ne  reprendrons  pas  le  récit  des  événements  qui 
se  terminent  en  août  1762  par  la  dissolution  de  la  Société.  Barbier, 
trop  peu  affîrmatif  cette  fois,  écrivait  en  septembre  1761   : 

«  On  dit  que  Mme  la  marquise  de  Pompadour  et  M.  Berryer, 
ministre  d'Etat,  sont  contre  les  jésuites1.  »  «  On  dit  »  n'est  pas 
suffisant  ;  on  en  était  sûr.  Aucun  des  chroniqueurs  de  l'époque  n'a 
varié  sur  ce  point  ;  à  peine  trouve-t-on  quelque  divergence  sur  la 
question  de  savoir  si  c'est  M",e  de  Pompadour  qui  excitait  Choiseul 
contre  les  jésuites,  ou  Choiseul  qui  excitait  Mme  de  Pompadour.  A 
notre  avis,  ni  l'un  ni  l'autre  n'avaient  besoin  d'être  poussés  davan- 
tage. Saint-Priest  déclare  que  le  ministre  voulait  complaire  aux 
philosophes.  «  ces  précepteurs  si  exigeants,  sous  la  tutelle  de  qui  il 
retombait  toujours-  ».  Il  ne  faut  donc  pas  croire,  avec  Lacretelle, 
que  Choiseul  voulut  donner  à  la  marquise  «  des  gages  de  sincé- 
rité3». Quant  à  la  favorite,  elle  était  assez  animée  contre  la  Compa- 
gnie; nous  en  avons  vu  les  raisons,  et  nous  ajouterions  volontiers 
qu'elle  ne  fut  pas  fâchée  «  de  complaire  aux  philosophes  ».  Le 
peuple  vit  en  elle  le  principal  auteur  de  l'expulsion,  et  on  fit  circu- 
ler une  prétendue  prophétie,  qui  disait  : 

Au  Livre  du  Destin,  chapitre  des  grands  Rois, 
On  lit  ces  paroles  écrites  : 
De  France  Agnès  chassera  les  Anglois 
Et  Pompadour  les  Jésuites4. 


1  VII,  3yg,  400.  Sur  les  sentiments  de  Choiseul  à  l'égard  des  jésuites,  voir 
ses  Mémoires,  p.  109  sq.  et  toute  la  Lettre  XXI,  172  sq.,  et  sur  la  haine  des 
jésuites  contre  Choiseul,  cf.  Mém.  du  baron  de  Besenval  (collect.  Barrière), 
1  io  sq. 

2  Saint-Priest,  Histoire  de  la  chute  des  jésuites  au  xv m"  siècle  (1750-1782). 
p.  69  (in-8,  1844). 

3  Lacretelle,  Histoire  du  xvme  siècle,  IV,  8. 

4  Sur  Mm»  de  Pompadour,  ennemie  des  jésuites,  voyez  Bachaumont,I,  2o5  et 
pass.  ;  Hardy,  Mém.,  pass.  ;  Campardon,  op.  cit.,  1Z0;  Ducros,  les  Encyclopé- 
distes, 57,  etc.,  etc. 


11(3  LES  PHILOSOPHES 


IV 


On  conçoit  désormais  pourquoi  et  comment  les  philosophes  virent 
dans  Mm''  de  Pompadour  plus  qu'une  alliée,  une  amie  sincère  et 
véritable.  Nous  avons,  de  ces  sentiments,  un  témoignage  curieux. 
Ce  sont  les  Lettres  de  Mme  la  marquise  de  Pompadour,  publiées 
en  17721.  Ces  lettres  ne  sont  pas  authentiques0,  et  pourtant  elles 
constituent  des  documents  tout  à  fait  précieux,  pour  nous  montrer  ce 
qu'on  pensait  au  xvme  siècle,  de  la  marquise,  de  ses  idées^  de  son 
tempérament  intellectuel  et  moral.  «  Voyez  les  Lettres  de  Mme  la 
marquise  de  Pompadour,  lisons-nous  dans  les  Anecdotes  Secrètes 
depuis  1746  jusqu'en  1762,  non  que  nous  les  regardions  comme 
authentiques  à  beaucoup  près,  mais  au  moins  elles  sont  fondées 
sur  des  faits  et  des  anecdotes  connus  des  contemporains''  ».  Vol- 
taire avait  déclaré  à  Mmc  du  Deffand  : 

Savez- vous  qu'il  paraît  deux  petits  volumes  de  Lettres  de  Mme  de  Pom- 
padour?... Plusieurs  faits  sont  vrais,  quelques-uns  faux,  peu  d'expres- 
sions de  mauvais  ton.  Tous  ceux  qui  n'auront  pas  connu  cette  femme 
croiront  que  ces  lettres  sont  d'elle.  On  les  dévore  dans  les  pays  étran- 
gers4. 

Mmo  de  Pompadour,  par  exemple,  est  censée  envoyer  à  Duclos 
une  lettre  où  elle  déclare  appuyer  sa  candidature  à  l'Académie  ;  le 
fait  était  exact,  et  peut-être  même  une  lettre  analogue  à  celle  qui 
est  fabriquée  ici  avait-elle  été  adressée  à  l'écrivain;  on  lui  prête  le 
langage  suivant  : 


!  Deuxième  édition,  Lettres  de  il/me  /a  marquise  de  Pompadour,  etc.,  1772, 
Londres,  T.  Cadell;  —  Lettres  de  Mme  la  marquise  de  Pompadour,  1774»  Lon- 
dres, G.  Owen  et  T.  Cadell. 

2  Elles  sont  de  Barbé-Marbois.  premier  président  de  la  Cour  des  Comptes. 

3  Anecd.  secr.,  173  et  177. 

4  Juillet  1772,  LXXVII,  483.  Cf.  à  d'Argental.  S  juillet,  ibid.,  485.  Voltaire 
écrivait  encore  à  Richelieu  :  «  Etes-vous,  Monseigneur,  aussi  étonné  et  aussi 
fâché  que  moi  de  voir  tant  de  mensonges  courir  l'Europe,  sous  le  nom  de 
Mme  c]e  Pompadour,  se  faire  lire  et  se  faire  croire?  Il  n'y  a  pas  une  lettre  d'elle, 
et  cependant  on  ne  sera  détrompé  de  longtemps  ».  (i3  juillet  1772,  LXVII,  488.) 
Voltaire  témoigne  son  indignation  parce  que  Richelieu  y  est  «  horriblement 
maltraité.  »  (Cf.  lettre  précédente,  p.  486).  Voyez  enfin  à  ce  sujet  Lettres 
de  M"*  du  Deffand  a  Mmc  de  Choiseul  (édit.  Saint-Aulaire,  II,  206). 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIIIe  SIÈCLE  117 

Votre  pelit  livre,  les  Considérations  sur  les  mœurs  est  un  livre  d'or; 
c'est  un  portrait  excellent  d'un  original  que  je  hais  et  que  je  méprise  : 
vous  êtes  heureux  de  ne  connaître  ce  monde  qu'en  philosophe,  et  de 
n'être  que  spectateur1. 

C'est  bien  le  ton  de  la  femme  qui,  dans  les  lettres  qu'elle  a  vrai- 
ment écrites  et  qu'on  a  publiées  depuis,  disait  à  son  frère  : 

J'ai  bien  vu  et  bien  réfléchi  depuis  que  je  suis  ici  ;  j'y  ai  du  moins 
gagné  la  connaissance  des  humains,  et  je  vous  assure  qu'ils  sont  les 
mêmes  à  Paris,  dans  une  ville  de  province,  qu'ils  sont  à  la  Cour.  La  diffé- 
rence des  objets  rend  les  choses  plus  ou  moins  intéressantes  et  fait 
paraître  les  vices  dans  un  plus  grand  jour'-'. 

Elle  lui  écrivait  deux  mois  plus  tard  : 

Je  suis  fort  aise  de  la  réception  que  le  Saint-Père  vous  a  faite.  La  consi- 
dération que  l'on  a  pour  moi  ne  m'étonnait  pas  dans  ce  pays-ci  où  tout 
le  monde  a  ou  peut  avoir  besoin  de  mes  services;  mais  j'ai  été  étonnée 
qu'elle  fût  jusqu'à  Rome.  Malgré  cet  agrément  dont  il  faut  jouir,  puis- 
qu'il existe,  la  tête  ne  m'en  tourne  pas,  etc.3; 

et  encore  : 

J'espère  que  vous  penserez  comme  moi,  et  que  vous  ne  vous  croirez 
pas  plus  grand  pour  des  honneurs  que  l'on  rend  à  la  place  et  non  à  la 
personne4. 

L'auteur  des  lettres  apocryphes  avait  donc  assez  bien  saisi  le 
tonde  la  marquise;  c'est  celui  d'une  femme  philosophe,  qui  sait 
distinguer  entre  le  respect  dû  à  la  place  et  l'estime  due  au  mérite 
personnel.  Le  même  auteur  lui  fait  dire  : 

La  comédie  des  Philosophes  est  un  libelle  grossier  et  sans  esprit...;  je 
suis  étonnée  que  les  magistrats  aient  permis  la  représentation  d'une  satire 
personnelle...  J'ai  refusé  de  voir  M.  Palissot  ;  j'aimerais  autant,  Dieu  me 
pardonne,  voir  l'illustre  M.   Fréron  5! 

Voici  les  affirmations  qu'on  lui  prête,  relatives  à  ses  sentiments 
envers  le  parti  dévot  : 

1  Edit.  1774,  II,  86,  87. 

2  Edit.  Poulet-Malassis,  ■.».">   mars  1750,  p.  41- 

3  Ibid.,  19  mai  1700,  47- 

4  Ibid.,  19  mai  i7~>o,  48- 

5  Edit.  1774,  II,  "  18  sq. 


118  LES  PHILOSOPHES 

J'ai  toujours  eu  bien  des  ennemis,  j'en  ai  actuellement  parmi  les  dévots, 
et  ce  sont  les  pires  de  tous1. 

Je  hais  les  prêtres  intolérants,  et,  si  j'étais  souveraine,  je  ne  persécute- 
rais que  les  persécuteurs2. 

J'aime  sincèrement  la  religion,  mais  j'ai  de  la  peine  à  aimer  ses  minis- 
tres, surtout  depuis  que  je  les  connais3. 

On  suppose  enfin  qu'elle  écrit  à  Montesquieu  ces  lignes  que 
peut-être  n'auraient  désavouées  ni  Fauteur  de  l'Esprit  des  Lois  ni 
celui  des  Considérations  sur  les  Mœurs  : 

Le  monde  a  été  longtemps  aveugle,  mais  il  commence  à  avoir  des  yeux 
et  à  s'en  servir.  Je  crains  surtout  que  les  philosophes,  qui  voient  le 
double  des  autres,  ne  soient  trop  zélés  dans  cette  occasion. 

La  religion  chrétienne  est  vraie,  sainte  et  consolante  :  il  ne  s'agit  pas 
de  la  détruire,  mais  de  réformer  les  abus  :  coupez  les  branches  inutiles, 
mais  ne  coupez  pas  l'arbre4. 

Telle  était  l'idée  qu'on  se  faisait  de  la  marquise  à  son  époque.  Sa 
mort  d'ailleurs  confirma  cette  opinion.  Ses  ennemis  eux-mêmes 
furent  touchés  de  son  courage  : 

On  ne  se  serait  pas  attendu  que  Mme  de  Pompadour  eût  vu  approcher 
la  mort  par  degrés,  sans  murmure  et  avec  une  fermeté  héroïque.  Le  lieu 
où  elle  était,  la  tournure  d'esprit  du  roi  exigeaient  qu'elle  ne  manquât  pas 
de  remplir  les  derniers  devoirs  de  la  religion  :  ce  qu'elle  fit  sans  faste  et 
sans  pusillanimité.  Elle  demanda  pardon  hautement  à  sa  Maison  et  à  tous 
les  courtisans  présents  du  scandale  qu'elle  leur  avait  donné5. 

Elle  sentit  venir  l'heure  suprême  avec  netteté  et  décision  :  «  Un 
moment,  dit-elle  doucement  au  curé  de  la  Madeleine  qui  se  dispo- 
sait à  s'éloigner,  un  moment,  monsieur  le  Curé,  nous  nous  en  irons 
ensemble!  »  Ainsi  finit  la  marquise,  de  façon  à  justifier  le  mot 
d'H.  Fouquier  sur  son  compte  :  elle  fut  «  philosophe  d'opinion  » 
et  «  chrétienne  de  tenue6  ». 

On  a  répété  longtemps  que  Louis  XV  vit  partir  avec  une 
molle  indifférence   et    laissa  enterrer   sans    honneurs    le    corps  de 


1  Edit.  1774,  I,  97. 
»I,  106. 

3  L147. 
*  I,  162  sq. 

5  Mouffle  d'Angerville,  II,  3oi.  Cf.  Campardon,  op.  cit.,  X,  299  sq. 

6  Op.  cit.,  118. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AI]  XVIII»  SIÈCLE  119 

M""'  de  Pompadour;  c'est  là  une  légende  qui  a  désormais  fait  son 
temps1. 

Le  peuple,  lui,  maudit  la  mémoire  de  la  favorite,  et  les  épitaphes 
injurieuses  se  multiplièrent  les  jours  suivants.  Déjà  cependant, 
la  justice  commençait  pour  M'""  de  Pompadour,  car,  à  côté  des 
épitaphes  c<  enfantées  par  la  satire  »,  les  chroniqueurs  en  signalent 
d'autres  qu'ils  déclarent  «■  enfantées  par  l'adulation'  ». 

Quant  aux  philosophes,  il  faut  avouer  que  plusieurs  d'entre  eux 
ne  se  montrèrent  pas  reconnaissants.  Rousseau  fut  injuste  envers 
elle;  Duclos,  pour  éviter  le  reproche  de  courtisanerie,  pour  défendre 
aussi  son  ami  de  Bernis,  se  crut  obligé  d'être  sévère  jusqu'à  la 
partialité.  Marmontel  fut  plus  indulgent  et,  par  là,  plus  près  de  la 
vérité  historique.  Quant  à  Voltaire,  il  écrivit,  après  la  mort  de 
Mme  de  Pompadour,  quelques  lettres  qui  rachètent  bien  des  petitesses 
et  des  mesquineries.  On  lui  a  reproché  ses  cajoleries  charmantes  à 
l'adresse  de  la  favorite;  il  en  est  de  si  agréables  qu'on  a  de  la 
peine  à  en  vouloir  à  cet  enjôleur;  quels  vers  délicieux  sur  la 
convalescence  de  la  marquise  ! 

Lachésis  tournait  son  fuseau, 
Filant  avec  plaisir  les  beaux  jours  d'Isabelle, 
J'aperçus  Atroposqui,  d'une  main  cruelle, 
Voulait  couper  le  fil,  et  la  mettre  au  tombeau. 
J'en  avertis  l'Amour,  mais  il  veillait  pour  elle, 

Et  du  mouvement  de  son  aile 
Il  étourdit  la  Parque,  et  brisa  son  ciseau3. 

A  la  même  date,  Palissot  lui  disait  avec  plus  de  gaucherie  : 

Vous  êtes  trop  chère  à  la  France, 

Aux  dieux  des  Arts  et  des  Amours, 
Pour  redouter  du  sort  la  fatale  puissance, 

Tous  ces  dieux  veillaient  sur  vos  jours  ! 
Tous  étaient  animés  du  zèle  qui  m'inspire, 

Et  volant  à  votre  secours, 

Us  ont  affermi  votre  empire4! 

1  Grâce  à  un  article  de  M.  Fromageot,  Revue  de  Versailles  et  de  Seine-et- 
Oise,  année  1902,  p.  275  à  287. 

2  Mouffle  d'Angerville,  II,  3oi. 

3  A  Mme  de  Pompadour  après  une  maladie,  Poésies  mêlées,  XIV,  p.  4°8-  Les 
vers  de  Voltaire  à  la  marquise  étaient  d'ailleurs  connus  de  toute  la  cour. 
Cf.  de  Luynes,  Mém.,  VI,  4g3,  494,  juin  1745. 

4  Journal  Encyclopédique,  i5  mars  17C4,  p.  148. 


120  LES  PHILOSOPHES 

Ne  soyons  sévères  ni  pour  l'un  ni  pour  l'autre.  Le  Journal  Ency- 
clopédique du  i5  mars  1764,  en  reproduisant  les  vers  de  Palissot, 
les  faisait  précéder  de  cette  note  :  «  Une  maladie  dangereuse  vient 
de  menacer  les  jours  de  Mme  la  marquise  de  Pompadour  ;  on  sait 
quelles  obligations  les  gens  de  lettres  ont  à  cette  dame,  ce  qui  a 
inspiré  à  M.  Palissot  les  vers  suivants.  »  Supposons  que  les  mêmes 
sentiments  ont  inspiré  la  poésie  de  Voltaire. 

Reprochons  plutôt  à  Voltaire  cette  rancune  qu'il  a  conservée 
contre  la  favorite,  parce  qu'elle  avait  fait  jouer  Catilina  et  qu'elle 
était  engouée  pour  son  vieux  maître  Crébillon;  cette  jalousie  lui 
dicta  les  vers  insérés  dans  la  Pucelle,  qui  sont  une  satire  méchante 
de  sa  bienfaitrice  : 

Telle  plutôt  celte  heureuse  griselte 

M"lp  de  Pompadour  aurait  pu  se  venger  cruellement  de  ces  mille 
petites  attaques.  Elle  avait  assez  d'éloges  de  sa  personne,  en  vers  et 
en  prose,  signés  :  «  Voltaire  »,  pour  en  former  un  recueil;  elle  gar- 
dait même  un  exemplaire  manuscrit  de  «  son  histoire  de  la  guerre 
terminée  par  le  traité  d'Aix-la-Chapelle  »,  dont  la  conclusion  était  la 
suivante  : 

Il  faut  avouer  que  l'Europe  peut  dater  sa  félicité  du  jour  de  cette  paix. 
On  apprendra  avec  surprise  qu'elle  fut  le  fruit  des  conseils  pressants 
d'une  jeune  clame  du  plus  haut  rang,  célèbre  par  ses  charmes,  par  des 
talents  singuliers,  par  son  esprit  et  par  une  place  enviée.  Ce  fut  la  des- 
tinée de  l'Europe  dans  cette  longue  querelle,  qu'une  femme  la  commen- 
çât, et  qu'une  femme  la  finît;  la  seconde  a  fait  autant  de  bien  que  la  pre- 
mière avait  causé  de  mal,  s'il  est  vrai  que  la  guerre  soit  le  plus  grand 
des  fléaux  qui  puissent  affliger  la  terre  et  que  la  paix  soit  le  plus  grand 
des  biens  qui  puissent  la  consoler1. 

Elle  se  contentait  de  faire  lire  l'exemplaire  à  ses  amis  intimes  ; 
elle  le  montra  à  Duclos.  Ce  dernier,  très  intéressé,  prit  une  copie 
du  passage,  et  nous  le  transmit1;  puis,  quand  on  se  fut  demandé  si 
le  seul  témoignage  de  Duclos  était  sufiisant  et  si,  d'accord  avec  la 
marquise,  il  ne  nous  avait  pas  trompés,  le  manuscrit   Pompadour, 

1  Duclos,  Morceaux  historiques,  OEuv.,  III,  467.  «  C'est  Mme  de  Pompadour, 
ajoute  Duclos,  qui  me  montra  celte  histoire  avec  une  sorte  de  complaisance  ; 
elle  ne  doutait  pas  que  cet  article  ne  fût  un  jour  imprimé.  » 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII*  SIÈCLE  121 

de  la  Bibliothèque  d'Aix  vint  faire  éclater  d'une  façon  indiscutable 
la  vérité  de  l'anecdote.  Voltaire  a  donc  été  assez  puni. 

D'ailleurs,  sa  méchanceté  était  plutôt  de  la  malice;  elle  ne  tenait 
pas  longtemps  et,  dès  la  mort  delà  marquise,  quand  il  n'eut  plus 
rien  à  espérer  d'elle,  il  lui  rendit  plus  d'un  témoignage  impartial  : 

Comptez,  mon  cher  frère,  que  les  vrais  gens  de  lettres,  les  vrais  phi- 
losophes doivent  regretter  M1"'  de  Pompadour.  Elle  pensait  comme  il 
faut;  personne  ne  le  sait  mieux  que  moi.  Un  a  fait,  en  vérité,  une  grande 
perte... 

Avez-vous  regretté  Mme  de  Pompadour?  Oui,  sans  doute,  ear,  dans  le 
fond  de  son  cœur,  elle  était  des  nôtres  ;  elle  protégeait*  les  lettres  autant 
qu'elle  le  pouvait  :  voilà  un  beau  rêve  de  fini! 

Vous  avez  fait  une  très  grande  perte,  car  elle  aimait  à  rendre  service. 
Je  crois  qu'elle  sera  regrettée,  excepté  de  ceux  à  qui  elle  a  été  obligée  de 
faire  du  mal,  parce  qu'ils  voulaient  lui  en  faire;  elle  était  philosophe1. 

Ce  jour-là,  le  patriarche  de  Ferney  devança  le  jugement  de  la 
postérité.  Elle  croit  en  effet,  que  la  marquise  fut  pour  les  philo- 
sophes une  protectrice  précieuse  et  convaincue,  et  elle  comprend 
désormais  combien  il  est  légitime  que  les  peintres  du  temps  nous 
aient  représenté  Mme  de  Pompadour,  ayant  à  côté  d'elle  ses  bré- 
viaires :    V Encyclopédie,    le    Dictionnaire   philosophique,    l'Esprit 

des  Lois,     le    Contrat    social'2 «  Tout  est    bon,    même  le  mal, 

écrit  à  ce  propos  A.  Houssaye,  pour  la  guerre  de  la  Vérité3.» 
Jusqu'à  quel  point  Mme  de  Pompadour  représente  «  le  mal  »,  on 
s'en  fera  une  idée  d'après  ce  qui  précède  ;  mais  on  retiendra  certai- 
nement qu'elle  fut  «  pour  la  guerre  de  la  Vérité  ». 


1  A.Damilaville,  23  avril  1764,  LXI,  407  ;  à  d'Alembert,  8  mai  1764,  ibid.,  422; 
à  Mmo  du  Deffand,  9  mai  17G4,  ibid.,  42(1.  Voir  aussi  un  bel  éloge  de  la  fidélité 
de  la  marquise  envers  le  roi  (à  Bernis,  LXI,  23  avril  1764),  de  son  obligeance, 
de  son  dévouement  à  ses  amis...  (à  d'Argental,  ibid.,  4i°,  4^»  2^  avril  1764, 
i'f  mai);  (à  Cideville,  10  mai  17G4,  ibid  ,  42^)  !  (à  la  comtesse  de  Lutzel- 
bourg,  6  auguste  1764,  ibid.,  534). 

2  «  Pendant  que  ses  poètes  chantaient  le  retour  de  l'âgé  d'or,  et  que  les 
disciples  du  1)'*  Quesnay  prophétisaient  l'élévation  du  produit  net,  la  marquise 
gravait  de  ses  belles  mains,  sur  l'améthyste  et  sur  l'onyx,  l'image  de  Louis  XV, 
répudiant,  du  haut  d'un  char  de  triomphe,  les  attributs  de  Mars  pour  saisir 
ceux  de  Thémis.  »  (de  Carné,  op.  cit.,  376.) 

3  A.  Houssaye,  Louis  XV,  i85. 


122  LES  PHILOSOPHES 


Lors  de  l'affaire  des  jésuites,  on  avait  fait  graver  une  estampe 
qui  eut  grand  succès  dans  le  public1.  Des  deux  côtés  du  tableau  se 
trouvaient  le  duc  de  Choiseul  et  la  marquise  de  Pompadour,  armés 
d'une  arquebuse,  et  tirant  à  bout  portant  contre  les  jésuites.  Le  Roi 
arrosait  les  cadavres  avec  de  l'eau  bénite,  et  le  Parlement  en  robe 
creusait  gravement  des  fosses  pour  enterrer  les  victimes.  Bachau- 
mont  la  trouve  ingénieuse  ;  pour  nous,  elle  semble  résumer  avec 
exactitude  les  sentiments  du  peuple  sur  ces  événements  de  notre 
histoire.  Le  règne  de  Mme  du  Barry  allait  apporter  aux  jésuites  un 
commencement  de  revanche  :  l'exil  de  Choiseul,  la  suppression  des 
Parlements  furent  considérés,  par  le  parti  dévot,  comme  la  rançon 
de  l'expulsion  de  1762.  Il  en  attribua  le  mérite  à  la  nouvelle 
maîtresse. 

Le  roi,  aussitôt  que  la  marquise  eut  disparu,  éprouva  quelques 
regrets  d'avoir  cédé  à  ses  conseils  et  à  ceux  de  Choiseul.  Ainsi, 
lorsque  l'Académie  des  sciences  demande  qu'on  attribue  à  d'Alem- 
bert  la  pension  laissée  vacante  par  la  mort  de  Clairaut,  Louis  XV 
fait  répondre  qu'il  est  trop  mécontent  des  derniers  ouvrages  du 
philosophe  pour  lui  accorder  aucune  grâce.  «  On  croit,  ajoute 
Bachaumont,  que  ce  discours  tombe  sur  le  livre  concernant  la 
destruction  des  Jésuites*.  »  Louis  XV  trouvait  donc  qu'on  était  allé 
trop  loin,  et  le  parti  dévot  espéra  qu'il  reviendrait  peut-être  sur  ses 
décisions.  On  montrait  le  roi  aspergeant  les  victimes  d'eau  bénite  ;  il 
n'était  pas  impossible  qu'il  réparât  le  mal  qu'on  leur  avait  causé. 
Tout  dépendait  de  la  future  maîtresse  ;  or  la  place  restait  vacante  ;  elle 
n'était  remplie  que  par  des  intérimaires,  beaucoup  d'intérimaires 
suivant  les  mémoires  du  temps.  Au  moment  où  la  marquise  était 
morte,  le  roi  avait  pour  maîtresse  une  demoiselle  de  Romans, 
modeste,  pieuse,  édifiant  son  curé  par  sa  dévotion  et  ses  charités  ; 
un  certain  abbé  de  Lustrac,  voyant  en  elle  la  maîtresse  en  titre  de 
demain,  n'était'parvenu  qu'à  la  compromettre,  à  la  faire  séparer  de 
son  fils  et  enfermer  dans  un  couvent,  et  à  se  faire  emprisonner  lui- 


1  Bachaumont,  18  mai  1762,  I,  90. 

2  II,  198,  2  avril  1765. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE    U    Wlll"  SIÈCLE  123 

même.  Depuis,  le  roi  avait  eu  de  nombreuses  liaisons,  et  les 
ministres  qui  veillaient  au  danger  n'avaient  pas  eu  à  craindre  une 
nouvelle  favorite.  Il  finit  par  fixer  son  choix  sur  «  Jeanne  Bécu  », 
fille  bâtarde  d'Anne  Bécu  (ou  Bécus),  et  qui  devait,  à  la  suite 
d'événements  très  souvent  racontés,  devenir  comtesse  du  Barry. 

Que  M'"e  du  Barry  ait  été  à  son  tour  l'objet  de  calomnies  de 
toute  nature,  la  chose  est  indiscutable.  Elle  a  été  d'abord  chanson- 
née  dans  des  couplets  orduriers,  puis  attaquée  violemment  par  les 
pamphlétaires  du  parti  Choiseul,  enfin  elle  a  fourni  aux  écrivains 
révolutionnaires  des  développements,  plus  éloquents  parfois  que 
véridiques,  sur  la  corruption  des  despotes  vicieux  et  de  leurs  cour- 
tisanes éhontées.  Il  y  a  toutefois  des  documents  devant  lesquels  il 
faut  s'incliner;  je  citerai  notamment  ceux  qui  ont  été  rassemblés 
sous  le  titre  de  Curiosités  historiques  par  J.-A.  Le  Roi1,  et  qui  font 
partie  de  la  Bibliothèque  de  Versailles.  Les  origines  de  la  comtesse 
ont  été  fort  limoneuses,  et  son  histoire  plus  que  galante,  qu'elle  ait 
fait  partie  des  pensionnaires  de  la  Gourdan- —  ce  qui  n'est  pas 
prouvé,  —  ou  qu'elle  ait  eu  dans  le  tripot  de  la  Duquesnoy,  où  la 
conduisait  sa  mère,  des  relations  malhonnêtes  et  lucratives  avec  les 
habitués  du  mauvais  lieu.  C'est  là  qu'elle  devint  la  maîtresse  de  ce 
chevalier  d'industrie,  qui  s'appelait  le  comte  Jean  Gérés  du  Barry, 
et  dont  la  devise  :  «  Boutez  en  avant!  »,  qu'il  prétendait  avoir  été 
octroyée  à  ses  aïeux  par  Charles  VII,  devait  servir  de  thème  aux 
quolibets  de  la  duchesse  de  Grammont  et  de  ses  amis. 

Il  serait  donc  difficile  de  calomnier  à  ce  point  de  vue  la  maîtresse 
de  Louis  XV  ;  il  est  plus  probable  qu'on  est  allé  trop  loin,  lorsqu'on 
l'a  accusée  de  fourberie,  de  duplicité,  de  machinations  infâmes  et  tor- 
tueuses pour  arriver  à  des  fins  politiques,  savamment  combinées. 
Elle  fut  plutôt  une  «  grisette  parvenue  »,  comme  on  l'a  dit,  légère, 
aimant  à  rire,  bâillant  aux  réceptions  officielles,  sans  façon  et  sans 


1  i  vol.  in-8,  Pion,  1864.  On  y  voit  comment  a  été  fabriqué  après  coup  l'acte 
de  naissance  de  «  Jeanne,  fille  de  Jean-Jacques  Gomard  de  Vaubernier  et 
d'Anne  Bécu,  dite  Quantigny  »,  fdle  naturelle  à  laquelle  il  fallait  trouver 
d'abord  une  naissance  honorable,  puis  un  nom  sortable,  si  possible.  Sur  toute 
cette  histoire  de  falsification,  cf.  Aneed.  secr.,  194  sq. 

-  Sur  la  Gourdan,  «  surintendante  des  plaisirs  de  la  Cour  et  de  la  ville  », 
qu'on  appelait  «  la  petite  comtesse  >■,  cf.  l'Observateur  Anglais,  II,  8,  107  sq.  ; 
III,  5,  71  sq.  Voir  Choiseul,  Mém.,  Lettre  XXII,  204  sq.,  et  les  notes. 


124  LF.S  PHILOSOPHES 

rancune,  et  qu'on  cessait  de  détester  quand  on  la  connaissait  mieux, 
pour  sa  bonhomie  et  sa  liberté  d'allure.  Les  pamphlets  du  temps 
nous  la  montrent  assistant  au  déballage  d'ordures  que  le  lieutenant 
de  police  apporte  au  roi  de  France  i  ;  l'opération  a  lieu  le  dimanche 
(le  jour  du  Seigneur  !)  ;  le  magistrat  étale  un  portefeuille  bourré  de 
gaillardises,  de  notes  obscènes,  de  détails  scabreux.  Louis  XV 
écoute,  vivement  intéressé  par  toute  cette  pornographie  ;  la 
du  Barry  est  bonne  fille,  elle  «  rit  à  gorge  déployée  »,  de  grand 
cœur,  sans  arrière-pensée,  et  elle  raconte  ensuite  à  sa  manière  les 
anecdotes  les  plus  drôles,  au  risque  de  gêner  le  service  par  ses 
étourderies  et  ses  indiscrétions.  Un  autre  jour,  le  duc  d'Orléans 
vient  la  solliciter  d'être  favorable  à  son  mariage  avec  Mme  de  Mon- 
tesson  ;  elle  lui  frappe  gaiement  sur  le  ventre  :  «  Gros  père,  s'écrie- 
t-elle,  épousez-la  toujours;  nous  verrons  à  faire  mieux  ensuite; 
vous  sentez  que  j'y  suis  fort  intéressée-  .»  C'est  encore  plus  la 
camarade  que  la  femme  ambitieuse  qui  parle  ici.  La  tête  ne  lui 
tourne  pas,  au  milieu  des  splendeurs  royales.  On  raconte  qu'en 
présence  du  roi  et  d'un  notaire,  elle  s'est  élancée  nue,  de  son  lit,  se 
faisant  donner  une  de  ses  pantoufles  par  le  nonce  du  Pape,  et  la 
seconde  parle  grand  aumônier;  et  on  ajoute  que  ces  grands  person- 
nages ont  été  enchantés  de  l'aubaine.  Le  duc  de  Tresmes,  venant  lui 
présenter  ses  hommages,  et  ne  la  trouvant  pas  chez  elle,  lui  laisse 
ce  mot  :  «  Le  sapajou  de  Mme  du  Barry  est  venu  pour  lui  rendre  ses 
hommages  et  la  faire  rire.  »  Tout  le  monde  est  à  ses  genoux,  les 
grands  de  l'Eglise  pour  la  chausser,  le  duc  pour  lui  faire  toucher  sa 
bosse  ;  elle  n'en  est  pas  plus  fière;  le  roi  est  entre  ses  jolies  mains 
un  jouet  qu'elle  peut  manier  à  son  gré;  nul  n'ignore  que  le  vieillard 
est  mené  par  le  bout  du  nez  : 

Tu  n'es  plus  qu'un  tyran  débile, 
Qu'un  vil  automate  imbécile, 
Esclave  de  la  Dubarry; 
Du  Gange  jusqu'à  la  Tamise, 
On  te  honnit,  on  te  méprise! 


1  Cf.  la  Chronique  scandaleuse,  a38,  sq.  Tout  le  monde  savait  que  Mme  du 
Barry  assistait  à  la  lecture  des  extraits  de  correspondances.  (Mme  de  Choiseul 
à  Mme  du  Deffand,  20  mars  1772  (Saint-Aulaire),   II,   114,  n5.) 

-  Mém.  (le  la  baronne  d'Oberkirch   (Paris,  1.S63),    t.    I,   ch.   xm,    p.    208   sq. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE    U"  XVIII'1  SIÈCLE  125 

Tel  est  le  couplet  qu'on  adresse  au  roi  de  France  :  Jeanne  Bécu 
n'en  est  ni  plus  altière  ni  plus  guindée.  On  la  voit,  en  habit 
d'homme,  la  chemise  décolletée,  l'allure  bon  garçon  ;  e1  n'est-ce 
pas  un  mot  de  «  bon  garçon  »  que  celui  qu'elle  adresse  à  son  amant, 
qui  prépare  le  cale  tandis  qu'elle  reste  au  lit  :  <<  Oh  '..prends  donc 
garde,  la  France.,  ton  café  f...  le  camp!  »  Une  l'ois,  elle  perd  au 
pharaon,  et,  voyant  reparaître  la  carte  fatale,  elle  s'écrie  d'une 
façon  comique  :  «  Ah!  je  suis  frite!  »,  un  mot  peu  employé  au 
pharaon  royal.  Qu'avec  cela  elle  ait  tenu  à  jouir  de  sa  fortune 
inespérée  ;  qu'elle  ait  dépensé  l'argent  à  pleines  mains,  qu'elle  l'ait 
gaspillé  de  tous  côtés  avec  assez  d'insouciance  pour  qu'on  ait  pu 
la  croire  capable  d'«  engloutir  le  royaume  en  peu  d'années  »,  rien 
n'est  plus  naturel1.  Mais  il  ne  faut  pas  nous  la  représenter  comme 
une  femme  astucieuse  et  fourbe,  arrivée  au  pouvoir  avec  un  plan 
bien  arrêté,  et  avec  l'intention  formelle  de  le  faire  réussir  par  tous 
les  moyens. 

Or,  à  cause  même  de  ce  caractère,  elle  était  destinée  à  devenir 
<«  pour  le  parti  politique  qui  s'empara  d'elle  l'instrument  et  l'esclave 
de  nombreuses  et  coupables  ambitions  ».  «  Elle  marcha  à  sa  suite, 
a-t-on  dit.  passive,  obéissante,  se  laissant  guider,  diriger,  comman- 
der, n'ayant  jamais  aucune  initiative  en  quoi  que  ce  soit,  mais 
cependant,  ayant  causé,  par  son  asservissement  même  à  de  honteux 
amis  et  à  d'indignes  ministres,  des  malheurs  qui  ne  devaient  pas 
être  réparés"2.  » 

On  est  étonné  qu'elle  ait  pu  passer  pour  une  amie  des  philoso- 
phes3. Dès  le  début,  le  parti  dévot  se  groupe  autour  d'elle.  Le  journal 

5  juin  178 1.  Observateur  Hollandais  (Lettre  JV,  141).  Sur  le  mariage  du  duc 
d'Orléans  (qu'on  appelait  chez  les  Ghoiseul,  de  Bourbon-Buse  au  lieu  de  Bour- 
bon-Busset)  et  de  M*6  de  Montesson  (Mme  Boucault  qui  «  l'emboucauta  », 
disait-on  dans  le  même  cercle),  cf.  la  Correspondance  de  Mme  du  Deffand, 
publiée  par  M    de  Saint- Aulaire,  II,  Sqo,  891,  399,  4?5---  (année  1773). 

1  Mouffle  d'Angerville,  II.  435. 

2  Anecd.  secr.,  a3ij. 

3  M.  Brunel,  241  sq.,  écrit  :  «  On  a  prétendu  sans  preuves  que  les  philoso- 
phes avaient  eu  recours  à  la  protection  de  Mme  du  Barry  (à  propos  de  l'élec- 
tion de  d'Alembert  comme  secrétaire  perpétuel  en  1772);  c'est  anticiper  de 
quelques  mois  sur  les  événements.  M>"e  du  Deffand,  qui  allait  bientôl  flétrir 
avec  indignation  les  bonnes  relations  de  certains  philosophes  avec  la  domi- 
nante, n'en  souffle  pas  encore  mot.  »  —  L'auteur  réfute  dans  une  note  l'opi- 
nion de  Nisard  (Mém.  et  Corresp.>  Lettr.  Inéd.,  2i3,  214),  et  rappelle  un  pas- 


126  LÉS  PHILOSOPHES 

de  Hardy  né  nous  laisse  aucun  doute  possible  :  la  présentation  de 
la  favorite  à  la  cour  (février  1769)  est  saluée  par  le  clergé  de  Paris 
comme  le  signal  d'une  nouvelle  orientation  de  la  politique  inté- 
rieure. «  C'est  aujourd'hui,  disait-on,  qu'a  lieu  la  présentation  de  la 
nouvelle  Esther,  qui  doit  remplacer  Aman  et  tirer  le  peuple  juif  de 
l'oppression.  »  La  philosophie  a  eu  dans  les  Petits  Cabinets  une 
alliée  qui  a  assuré  sa  victoire;  la  religion  y  aura  à  son  tour  une 
collaboratrice  qui  remettra  les  choses  au  point  :  pour  chasser  Aman, 
c'est-à-dire  Choiseul,  de  Versailles,  pour  tirer  le  peuple  juif  de 
l'oppression,  c'est-à-dire  les  jésuites  de  l'exil,  on  peut  compter  sur 
Esther,  fille  d'Anne  Bécu  : 


Mme  du  Barry,  écrit  un  historien  de  la  favorite,  trouva  un  surcroît  de 
direction  chez  les  gens  de  la  cabale  formée  contre  le  duc  de  Choiseul, 
gens  pieux  et  bien  pensants,  grands  amis  des  jésuites  et  du  clergé  ultra- 
montain,  ennemis  des  Parlements  et  de  la  philosophie.  Pour  Mesdames, 
filles  du  roi,  pour  le  dauphin,  pour  les  jésuites,  Choiseul  avait  formé 
le  dessein  de  «  détruire  la  religion  de  fond  en  comble  ».  Les  évêques, 
Madame  Adélaïde,  la  Carmélite1,  le  Dauphin,  bref  tout  le  parti  dévot  de  la 
cour  inclinera  jusqu'à  croire  queMmedu  Barry  a  été  suscitée  de  Dieu  pour 
renverser  le  ministre  impie  et  ramener  le  roi  à  la  religion  ! 

Un  moment  tout  ce  parti  s*agita  pour  faire  dissoudre  par  le  pape  le 
mariage  de  la  favorite  avec  Guillaume  du  Barry.  En  dépit  de  la  volonté 
contraire  du  roi2,  on  voulait  l'unir,  pour  son  salut,  à  cette  Maintenon 
d'un  nouveau  genre3. 


sage  de  l'abbé  Baudeau,  où  l'on  voit  la  du  Barry  jouer  le  principal  rôle  dans 
l'exclusion  de  Suard  et  de  Delille  de  l'Académie.  Puis,  quelques  pages  plus  bas 
(256),  M.Brunel,  s'appuyant  sur  une  lettre  de  Mme  du  DefTand  à  la  duchesse  de 
Choiseul  (Saint-Aulaire,  to  mai  1772,  II.  1841,  écrit:  «  Mn,e  du  Barry  passait 
pour  être  personnellement  favorable  aux  philosophes  »  (note  4)-  —  ^ux  yeux  de 
Mme  du  Deffand,  peut-être,  mais  ce  n'est  certes  pas  son  témoignage  qu'on 
peut  invoquer  comme  digne  de  foi.  A  quel  passage  d'ailleurs  M.  Brunel  fait- 
il  allusion?  «  J'appris  hier,  en  quittant  l'abbé,  ce  qui  s'était  passé  à  l'Académie. 
J'avoue  que  j'en  suis  bien  aise;  c'est  une  petite  mortification  pour  la  domi- 
nante; ce  sont  tous  ses  sujets  que  ces  gens-là  !  »  Or,  il  s'agit  précisément  de 
l'exclusion  de  Delille  et  de  Suard  ;  ils  étaient  si  peu  les  sujets  de  la  dominante 
que  c'est  elle  qui  les  avait  fait  exclure  ! 

1  Madame  Louise  de  France. 

2  Louis  XV  au  duc  de  Choiseul,  lettre  publiée  dans  la  Revue  de  Paris,  IV, 
1829. 

3  Soury,  op.  cit.,  Mme  du  Barry,  298,  299. 


et  la  société  Française  ai  xyuk  siècle  12? 

Le  dernier  trait  est  au  moins  curieux1;  Mesdames  faisaient  à  la 
maîtresse  de  leur  père  l'accueil  le  plus  flatteur:  le  jour  de  la  pré- 
sentation, elles  n'avaient  pas  voulu  que  la  comtesse  du  Barry  les 
saluât  cérémonieusement;  toutes,  l'une  après  l'autre,  l'avaient  prise 
dans  leurs  bras,  et  l'avaient  serrée  avec  une  tendresse  surprenante. 
Plus  tard,  elles  cherchèrent  à  obtenir  du  pape  l'annulation  du  ma- 
riage de  la  du  Barry  pour  que  Louis  XV  pût  l'épouser;  les  tares  de 
sa  naissance,  l'ignominie  de  son  existence  antérieure,  tout  disparais- 
sait devant  la  nécessité  de  combattre  les  ennemis  de  l'autel.  Seraient- 
elles  parvenues  à  leur  but,  si  Louis  XV  avait  vécu  plus  longtemps? 
Le  roi  n'avait  pas  vu  ce  projet  d'un  œil  favorable,  mais  on  avait 
le  droit  de  compter  sur  la  complaisance  d'une  passion  sénile,  et 
Esther  pouvait  se  flatter  de  devenir  la  femme  légitime  d'Assuérus. 
<(  Quand  Louis  XV,  écrit  A.  Houssaye,  rejoignit  Louis  XIV  aux 
Champs-Elysées,  Mme  du  Barry  n'était  pas  Mmo  de  Maintenon...  De 
Saint-Cyr  au  Parc  aux  Cerfs,  il  y  avait  assez  de  distance  pour 
empêcher  le   sacrement  que  Jeanne  Vaubernier  avait  osé  rêver-.  » 

Mais,  il  fallait  donner  des  gages,  et  la  du  Barry  en  donna. 
Elle  accomplit  de  point  en  point  le  programme  qu'on  lui  avait 
tracé.  La  comtesse  était  d'autant  plus  dangereuse  pour  le 
ministre,  que  le  roi  la  sentait  parfaitement  incapable  de  se  mêler 
des  affaires  publiques,  et  qu'elle  donnait  k  son  antipathie  «  une 
tournure  puérile  et  folâtre,  très  agréable  à  Louis  XV3  ».  Elle  faisait 
sauter  devant  lui  une  orange  dans  chacune  de  ses  mains,  en  criant 
alternativement  :  «  Saute  Choiseul;  saute  Praslin.  »  Ou  bien, 
après  avoir  renvoyé  un  cuisinier  qui  ressemblait  plus   ou  moins  au 

1  Anecd.  secr.  2a3  ;  Maugras,  le  Duc  de  Lauzun.  pass.  et  266,  284.  II.  Fou- 
quier,  op.  cit.,  249,  254.  A.  Houssaye,  Louis  XV,  197,  sq.  Soury,  op.  cit., 
299,  etc.,  etc. 

2  A.  Houssaye,  Louis  XV,  198.  Suivant  certains  chroniqueurs,  elle  ne  serait 
jamais  parvenue  à  se  faire  épouser.  Louis  XV,  assure-t-on,  était  fourbu.  Il 
aurait  dit  à  son  chirurgien  :  «  Je  vois  bien  qu'il  faut  que  j'enraye.  —  Sire, 
aurait  riposté  le  chirurgien,  vous  feriez  bien  de  dételer  tout  à  fait.  »  Ajoutez 
à  cela  le  spectacle  de  la  mort  de  ses  compagnons  de  débauche,  de  Chauvelin, 
de  d'Armentières,  l'influence  des  sermons  de  l'évêque  de  Séez,  la  peur  des 
flammes  de  l'enfer.  «  Les  courtisans  pervers  craignirent  que  la  même  fai- 
blesse qui  le  rendait  leur  esclave  ne  le  rendit  celui  des  prêtres.  »  (Mouffle 
d'Angerville,  II.  4^7. )  Louis  XV  était-il  à  la  veille  de  se  convertir,  lorsque  la 
mort  le  surprit? 

3  Mouffle  d'Angerville,  II,  385. 


128  LES  PHILOSOPHES 

duc,  elle  demandait  en  plaisantant  au  roi  «  :  J'ai  chassé  aujourd'hui 
mon  Ghoiseul,  quand  chasserez-vous  le  vôtre?  »  Choiseul  «  sauta  », 
et  sa  disgrâce  fut  regardée  comme  un  désastre  par  les  philosophes, 
et  comme  une  éclatante  victoire  par  les  ennemis  des  encyclopé- 
distes1. On  n'épargna  à  la  favorite,  considérée  comme  l'artisan  de 
cette  révolution  ministérielle,  ni  les  couplets,  ni  les  pamphlets 
injurieux. 

Après  Choiseul,  ce  fut  le  tour  des  Parlements.  Le  ministre,  conti- 
nuant la  politique  de  Mme  de  Pompadour,  s'était  appuyé  sur  eux 
contre  les  dévots  et  les  jésuites;  il  avait  été,  peut-être  moins  par 
goût  que  par  nécessité,  l'allié  naturel  de  la  magistrature,  et  c'est  la 
raison  pour  laquelle  il  avait  d'abord  soutenu  la  Chalotais  contre  le 
duc  d  Aiguillon2.  Mmc  du  Barry,  «  soufflée  par  le  duc  d'Aiguillon  et 
le  chancelier3  »,  encourageait  le  roi  à  frapper  les  Parlements  une 
bonne  fois  pour  toutes,  s'il  voulait  finir  ces  débats,  sans  cesse  renou- 
velés. Le  coup  d'Etat,  exécuté  par  le  chancelier  dans  la  nuit  du  21  au 
22  mai  1771,  fut  regardé  «  comme  une  revanche  de  l'expulsion  des 
jésuites'1  ».  Tous  leurs  partisans  manifestèrent  une  joie  profonde, 
et  dans  l'entourage  du  futur  Louis  XVI  que  le  duc  de  la  Yau- 
guyon  avait  élevé  dans  les  idées  de  son  père  le  Dauphin,  ce  fut 
une  véritable  fête,  et  une  joie  qui  se  traduisit  par  des  plaisanteries 
impitoyables.  On  assure  même  que  l'élève  de  la  Vauguyon  alla 
féliciter  son  grand-père  ;  il  aurait  dû,  par  la  même  occasion, 
féliciter  sa  grand'mère...  de  la  main  qauche. 

Désormais,  on  est  d'avis  que  le  retour  des  jésuites  n'est  plus 
qu'une  question  de  temps  : 

Bien  des  gens,  déclare  Hardy,  pensaient  qu'une  main  invisible,  sou- 
doyée par  les  membres  épars  d'une  Société  proscrite  et  qui  cherchait  à 
venger  sa  destruction  d'une  manière  éclatante,  faisait  mouvoir  les  ressorts 
secrets  qui  agitaient  une  noire  cabale  léguée  contre  la  magistrature, 
unique  appui  des  lois  et  protectrice  des  peuples  opprimés5. 

1  Maugras,  la  Duchesse  de  Choiseul,  5-j  ;  voir,  à  la  page  58,  la  lettre  de  Tron- 
chin  à  Bonnet,  indiquant  la  désolation  et  l'effroi  qui  s'emparent  des  hôtes  de 
d'Holbach,  à  la  nouvelle  que  le  «grand  Pan  »  est  tombé.  Quant  au  «  triomphe  » 
de  Choiseul  dans  son  exil,  voir  surtout  même  livre,  52  sq.,  71  sq. 

'-'  Flammermonl,  op.  cit.,  180.  Cf.  Choiseul,  Mém.,  p.  286  sq. 

3  Mouffle  d'Angerville,  II,  389. 

4  Flammermonl,  op.  cit.,  i53. 

5  Hardy,  I,  191. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII*   SIÈCLE  129 

Mouffle  d'Angerville  est  plus  affirmatif  : 

Le  duc  d'Aiguillon  aurait  bien  voulu  profiter  de  son  crédit  pour  revi- 
vifier ses  bons  amis  les  jésuites.  Ils  étaient  alors  (1773)  en  sous-ordre 
clans  le  Ministère,  et  quelques-uns  occupaient  des  postes  jusques  dans  le 
corps  diplomatique.  Un  concert  général  s'était  établi  entre  eux  :  ils  se 
correspondaient  non  seulement  d'un  bout  du  royaume  à  l'autre,  mais  des 
deux  bouts  de  l'univers.  Malheureusement,  les  ministres  d'Espagne  et 
de  France  à  Rome  ne  coopéraient  pas  à  cette  tolérance  ;  ils  en  poursui  - 
vaient  infatigablement  la  dissolution,  et,  profitant  contre  eux  de  l'ascen- 
dant pris  sur  le  Saint-Père,  ils  en  extorquèrent  enfin  cette  bulle  que  la 
politique  avait  fait  promettre  à  Ganganelli  de  rendre  pour  être  élevé  au 
Pontificat,  et  que  la  politique  l'aurait  dû  empêcher  de  signer.  En  marque 
de  sa  satisfaction,  le  roi  lui  fit  rendre  Avignon  et  le  Comtat-Vénaissin  1. 

La  mort  du  roi  (10  mai  1774)  devait  arrêter  les  espérances  du 
parti  dévot  et  les  projets  de  la  favorite.  Mais  il  est  facile  de  com- 
prendre que  les  philosophes  ne  furent  pas  satisfaits  de  la  part  prise 
par  M'ne  du  Barry  à  la  politique  du  royaume.  Sans  doute,  Voltaire 
lui  écrivait  après  avoir  appris  qu'elle  avait  chargé  M.  de  la  Borde 
de  l'embrasser  sur  les  deux  joues  : 

Quoi  !  deux  baisers  sur  la  fin  de  ma  vie! 
Quel  passe-port  vous  daignez  m'envoyer! 
Deux!  c'en  est  trop,  adorable  Egérie, 
Je  serais  mort  de  plaisir  au  premier2! 

Simple  échange  de  politesses  assurément,  galanterie  badine  d'un 
vieillard  qui  ne  pouvait  pas  remercier  une  femme  de  son  amabilité 
en  lui  répondant  qu'il  lavait  appelée  C...  dans  Y  Apothéose  du  roi 
Pétaut3. 


1  Mouffle  d'Angerville,  op.  cil  ,  II,  42o,  421-  Sur  les  rapports  du  duc  d'Ai- 
guillon et  des  jésuites,  cf.  Flammermont,  op.  cit.,  pass.,  et  75,  81,  etc.;  et 
pour  l'affaire  dont  il  s'agit  ici,  voir  Fréd.  Masson,  le  Cardinal  de  Bernis  depuis 
son  ministère  (Î758-1794)  (1884),  chap.  xm,  416  sq.;  les  Relations  de  la  France 
avec  Rome  pendant  le  pontificat  de  Pie  VI.  Quant  au  dévouement  du  duc  d'Ai- 
guillon envers  la  du  Barry,  cf.  Mémoires  de  Besenval  (collect.  Barrière), 
p.  145  sq. 

2  20  juin  i773,  LXVIII,  258. 

3  N°  2317.  Cette  pièce  est  imprimée  dans  la  Correspondance  de  Métra  (II, 
p.  3i4  et  sq.).  «  Dans  le  nombre  des  satires,  des  chansons,  des  méchancetés 
de     toute    espèce     par    lesquelles   on     a    tenté    de    contrarier   l'élévation    de 

Univ.  de  Lyon.  —  M.   Roustais.  9 


130  LES  PHILOSOPHES 

Les  sentiments  de  Voltaire  et  de  ses  amis  envers  «  la  femme  qui 
fit  exiler  le  duc  de  Choiseul  pour  tant  de  choses  si  grandes  et  si 
utiles  qu'il  avait  faites1  »,  on  doit  les  chercher  ailleurs.  Il  nous 
suffit  de  voir  en  quels  termes  Condorcet  parlait  au  patriarche  de  la 
du  Barry  «  et  de  sa  séquelle2  »,  et  de  lire,  dans  une  lettre  de  Lebrun 
à  Buffon,  comment  Voltaire  ne  fut  même  pas  désarmé  par  la  gra- 
cieuse visite  que  lui  fit  la  favorite  toute-puissante,  au  mois  de    mai 

Si  le  mot  «  Egérie  »,  dans  le  quatrain  précédent,  n'était  pas  là 
uniquement  pour  la  rime,  il  faudrait  bien  se  garder  de  reprocher  à 
Voltaire  d'avoir  parlé,  cette  fois-là,  au  nom  des  philosophes;  la 
comtesse  ne  fut  que  l'Egérie  de  Louis  XV;  l'Eg-érie  des  philo- 
sophes, ce  fut  Mmc  de  Pompadour4. 


VI 


Ainsi,  les  deux  dernières  maîtresses  de  Louis  XV  ont  le  droit 
d  être  comptées  parmi  les  artisans  de  la  Révolution  Française  : 
Mme  du  Barry,  en  travaillant  à  l'exil  d'un  ministre  devenu  popu- 
laire par  son  habileté  dans  la  politique  extérieure,  sa  fermeté 
contre  les  jésuites,  ses  sympathies  pour  les  novateurs,  en  contri- 
buant au  système  des  coups  de  force  contre  un  Parlement  qui 
pouvait  grandir  en  raison  même  des  persécutions  qu'il  subissait,  en 
passant  enfin  pour    l'instrument   des    dévots  et  des   soutiens  de  la 


Mme  du  B.  se  trouve,  dit  le  nouvelliste,  un  conte  en  vers  qu'on  attribue  à 
M.  de  Voltaire...  »  (Cf.  Mémoires  secrets,  du  2  janvier  1769).  (Voltaire,  Biblio- 
graphie de  ses  œuvres,  par  G.  Bengesco,  Paris,  Perrin,  1890,  IV,  p.  288). 
M.  Bengesco  range  cette  pièce  parmi  celles  qu'on  a  eu  tort  d'attribuer  à 
Voltaire.  Pourtant,  les  contemporains  n'ont  pas  hésité  à  reconnaître  la  marque 
du  patriarche.  Cf.   Mouffle  d'Angerville,  op.  cit.,  II,  258. 

1  Siècle  de  Louis  X  V,  chap.  xl,  Beuchot,   XXI,  404,  4°5.  Le  ton  est  évidem- 
ment très  modéré  dans  ce  passage. 

2  Condorcet  à  Voltaire,  édit.  Moland,  L,  29,  mercredi,  177G. 

3  Lebrun  à  Buffon,  même  édition,  L,  376,  mai  1778. 

1  Les  philosophes  ne   pouvaient  être    ni  «   barriens  »  ni   «  aiguillonistes  », 
suivant  les  termes  de  Besenval  (Mém.,  p.  1 44)- 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII'    SIÈCLE  131 

Compagnie  proscrite  ;  Mme  de  Pompadour,  en  favorisant  les  idées 
nouvelles,  en  protégeant  ceux  qui  les  défendaient,  en  garantissant 
les  Encyclopédistes  contre  les  pièges  des  fanatiques  et  les  attaques 
du  clergé.  Toutes  deux  ont  travaillé  à  , l'effondrement  de  l'ancien 
régime  ;  Mmc  du  Barry  a,  de  ses  mains  délicates,  contribué  à  casser 
les  ressorts  principaux  de  la  vieille  machine;  Mmc  de  Pompadour  a 
aidé  ceux  qui  en  montraient  les  imperfections  et'qui  construisaient 
de  toutes  pièces  une  machine  plus  normale  et  moins  démodée. 
Mais  seule,  la  dernière  méritait  de  la  part  des  philosophes  une 
gratitude  qu'ils  ont  eu  parfois  le  tort  de  ne  pas  lui  témoigner,  et, 
sans  tenter  de  faire  une  apologie  en  règle  de  la  maîtresse  royale, 
nous  pouvons  bien  dire,  nous,  les  arrière-petits-fils  de  ceux  qu'elle 
a  estimés  et  protégés,  qu'en  la  représentant  comme  une  auxiliaire 
des  idées  de  liberté  et  d'humanité,  nous  finissons  de  payer  la  dette 
que  la  philosophie  avait  contractée  envers  sa  mémoire. 


t32  LLS  PHILOSOPHES 


f!  HA  PITRE  III 

LES   PHILOSOPHES  ET  LA  NOBLESSE 


I.  —  Deux  grandes  divisions  :  la  noblesse  de  campagne.  —  Sa  pauvreté.  —   Son 

ignorance.    —    Elle   n'a  ni  influence  politique,  ni  influence  sociale.  —  Les 
intendants.  —  Les  paysans  et  les  nobles.  —  Les  émigrations  vers  Paris. 

II.  —  Tâche  des  philosophes.    —  Les  droits  seigneuriaux  et  les  abus.  —  Legs 

du    moyen   âge.  —   L'égalité    devant    le    pouvoir  royal.  —  Les  philosophes 
comptent  sur  la  monarchie.  —  Emancipation  des  classes  rurales. 

III.  —  La  noblesse  de  cour.  —  Platitude  des  courtisans.  —  Vide  de  leur  exis- 
tence. —  Le  duc  de  Luynes.  —  Immoralité  des  nobles.  —  Leurs  dettes  et 
leurs  mariages.  —  Quelques  crimes  significatifs.  —  Inutilité  de  la  noblesse.— 
Vain  héroïsme.  —  Noblesse  française  et  aristocratie  anglaise. 

IV.  —  Attaques  des  philosophes  contre  les  courtisans.  —  Différence  dans  leur 
attitude  à  l'égard  des  vrais  grands  seigneurs.  —  Conquête  de  la  noblesse 
par  la  philosophie.  —  Le  comte  de  Ségur.  —  Ce  qui  relève  la  noblesse  aux 
yeux  de  la  postérité. 

V.  —  Conclusion  :  les  ancêtres  de  M.  de  Brécé  d'après  l'Anneau  d'améthyste. 


\ 


La  noblesse,  dit  le  marquis  de  Bouille  dans  ses  Mémoires,  avait  éprouvé 
de  grands  changements  encore  ;  elle  avait  perdu  non  seulement  son 
ancienne  splendeur,  mais  même  jusqu'à  son  existence,  et  elle  était  entiè- 
rement décomposée.  Il  y  avait  en  France  à  peu  près  80.000  familles 
nobles.  Dans  cette  nombreuse  noblesse,  il  existait  environ  1. 000  familles 
dont  l'origine  se  perdait  dans  les  temps  reculés  de  la  monarchie.  Parmi 
celles-ci,  on  en  voyait  à  peine  deux  ou  trois  cents  qui  avaient  échappé  à 
la  misère  et  à  l'infortune.  On  remarquait  encore  quelques  grands  noms 
à  la  cour,  rappelant  le  souvenir  de  grands  personnages  qui  les  avaient 
illustrés,  mais  trop  souvent  avilis  par  les  vices  de  ceux  qui  en  avaient 
hérité.  On  rencontrait  dans  les  provinces  quelques  familles  dont  l'exis- 
tence et  la  considération  avaient  surnagé,  en  conservant  le  patrimoine  de 
leurs  pères,  malgré  les  bornes  qu'on  avait  mises  aux  substitutions  qui, 
auparavant  étaient  perpétuelles  chez  les  nobles,  ou  plutôt  en  réparant  la 
perte  de  la  fortune  de  leurs  pères  par  des  alliances  avec  des  familles  plé- 
béiennes. Le  reste  de  cette  ancienne  noblesse  languissait  dans  la  pauvreté  : 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE    U    XVIII»  SIÈCLE  133 

et  ressemblait  à  ces  chênes  antiques,  mutilés  par  le  temps,  dont  il  ne  reste 
que  le  tronc  dépouillé1. 

Telle  était  la  situation  du  second  ordre  de  l'Etat,  vers  la  lin  du 
xvm"  siècle.  On  peut  dégager  de  ce  passage  la  grande  division  qui  a 
toujours  été  établie  entre  la  noblesse  de  campagne  et  la  noblesse  de 
cour. 

Les  gentilshommes  de  campagne  étaient  loin  d'inspirer  le  respect 
qu'on  avait  eu  pour  leurs  aïeux2.  D'abord,  ils  étaient  pauvres;  nous 
en  avons  de  nombreux  témoignages.  L'avocat  Barbier  nous  montre 
les  hobereaux,  confondus  avec  les  paysans,  et  vivant  de  leur  vie  : 

Les  provinces  différentes  du  royaume  sont  remplies  d'une  iniinité  de 
noblesse  pauvre  chargée  d'enfants,  que  les  pères  et  mères  n'ont  pas  le 
moyen  de  faire  élever  dans  une  éducation  convenable,  encore  moins  de 
les  faire  entrer  au  service.  Les  enfants  de  cette  noblesse  passent  leur  jeu- 
nesse avec  des  paysans  dans  l'ignorance  et  dans  la  rusticité,  servent  le 
plus  souvent  à  l'exploitation  de  leurs  biens,  et  ne  diffèrent  au  vrai  des 
paysans  que  parce  qu'ils  portent  une  épée  et  se  disent  gentilshommes;  ce 
sont  des  sujets  perdus  pour  l'Etat3. 

Passe  encore  pour  ceux  qui  «  exploitaient  leurs  biens  »  avec 
autant  de  profit  que  les  paysans;  mais  que, de  gentilshommes  sont 
presque  réduits  à  la  mendicité4!  Les  Etats  de  Bretagne  distribuent 
des  secours  réguliers  aux  nobles  qui  sont  dans  l'indigence,  et  on 
est  frappé  en  voyant  le  tableau  de  l'existence  que  mènent  les  sei- 


1  Mémoires  du  marquis  de  Bouille  (collection  Fs Barrière),  chap.  vu,  121  sqf. 
Sur  la  noblesse  de  province,  cf.  d'Argenson,  V,  325. 

-  Pour  ce  qui  a  trait  aux  hobereaux  avant  le  xvme  siècle,  voir  Pierre  de 
Vaissière,  Gentilshommes  campagnards  de  l'ancienne  France.  L'ouvrage  est 
sans  doute  un  panégyrique,  mais  l'auteur  montre  comment  le  «  déracinement 
de  la  noblesse  »  commencé  au  xvi"  siècle  est  achevé  à  la  fin  du  xvnc,  et  il 
étudie  les  causes  politiques,  économiques  et  morales  de  cet  abaissement.  On 
conclut,  après  la  lecture  de  son  livre,  que  M.  de  Pourceaugnac  n'avait  pas 
volé  sa  réputation. 

3  V,  14,  sq.,  janvier  1 761 . 

4  Sur  les  aumônes  distribuées  aux  gentilshommes  pauvres,  cf.  Babeau,  la 
Province  sous  l'ancien  régime  (éd.  1894),  I,  io(i:  «  Toute  l'ancienne  noblessede 
France,  écrit  l'auteur  des  Soupirs  de  la  France  esclave,  est  réduite  à  la  mendi- 
cité... (I,  i(>)  ;  il  y  a  des  provinces  où  l'on  ne  trouverait  pas  entre  la  noblesse 
100  pisloles  (I.  17)  »   (1689-1690). 


134  LES  PHILOSOPHES 

gneurs,  pauvres   et  ignorants,  dans  leurs   manoirs  qui  tombent  en 
ruines.  Ecoutons  l'abbé  Coyer  dans  la  Noblesse  commerçante  (1756)  : 

Cette  noblesse,  obscure,  qui  voit  tomber  en  ruine  chaque  jour  le  château 
de  ses  pères,  sans  pouvoir  l'étayer,  non  pas  cette  noblesse  attachée  à  la 
cour,  toujours  grandement  occupée  du  lever  et  du  eoucher  du  roi,  et 
l'aile  par  là  même  pour  toutes  les  grâces,  mais  cette  noblesse  enchaînée 
par  l'indigence,  sur  qui  le  soleil  ne  se  lève  que  pour  éclairer  sa  misère, 
et  qui  n'a  point  d'ailes  pour  voler  aux  récompenses  ..  Parcourons  ces 
terres  seigneuriales  qui  ne  peuvent  nourrir  leurs  seigneurs.  Voyez  ces 
métairies  sans  bestiaux,  ces  champs  mal  cultivés  ou  qui  restent  incultes, 
ces  moissons  languissantes,  qu'un  créancier  attend,  une  sentence  à  la 
main,  ce  château  qui  menace  ses  maîtres,  un  père  et  une  mère,  qui  ne 
sont  unis  que  pour  pleurer.  A  quoi  servent  ces  marques  d'honneur,  que 
l'indigence  dégrade;  ces  armoiries  rongées  par  le  temps  ;  ce  banc  dis- 
tingué dans  la  paroisse,  où  l'on  devrait  attacher  un  tronc  au  profit 
du  seigneur;  ces  prières  nominales,  que  le  curé,  s'il  osait,  convertirait  en 
recommandation  à  la  charité  des  fidèles;  cette  chasse,  qui  ne  donne 
du  plaisir  qu'à  ceux  qui  ont  de  l'aisance  et  qui  devient  un  métier  pour 
ceux  qui  n'en  ont  pas;  ce  droit  de  justice  qui  s'avilit  sous  l'infortune  et 
qui  s'exerce  mal d? 

Le  paysan  qui  les  voit  de  près  a  peu  de  considération  pour  ces 
gueux  qui  se  vantent  de  descendre  des  Croisés  et  qui  n'ont  pas  un 
vêtement  de  rechange,  et  il  répète  le  dicton  célèbre  : 

C'est  un  gentilhomme  de  Beauce 
Qui  se  tient  au  lit  quand  on  refait  ses  chausses  ! 

Le  noble  sans  argent  est  aussi  un  noble  sans  instruction.  Il  pra- 
tique la  chasse  «  qui  devient  un  métier  pour  ceux  qui  n'en  ont  pas  », 
parle  uniquement  de  ses  vaches  et  de  ses  récoltes,  fréquente  des 
hobereaux  non  moins  rustres  que  lui2,  ou  le  curé  du  village,  pauvre 
diable  non  moins  râpé  et  non  moins  ignorant  que  son  seigneur.  Il  y 
a  à  ce  sujet  une  foule  d'anecdotes  amusantes.  En  voici  une  qui  nous 
fait  voir  en  même  temps  que  les  seigneurs  les  plus  illettrés  n'étaient 
pas  les  moins  prétentieux.  Le  22  septembre  1 746,  Voltaire  fut  nommé 


1  Œuvres,  II,  20  sq. 

2  «  La  noblesse  se  rouille  furieusement  à  la  campagne,  disait  autrefois 
Mme  de  Sévigné.  On  n'habite  point  impunément  avec  les  blaireaux  et  avec  les 
loups.  »  (Garaccioli,  Lettres  récréatives  et  morales,  II,  146, 181). 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII-  SIÈCLE  135 

gentilhomme  ordinaire  du  roi.  Le  dernier  des  Arouet  avait  fait 
comme  tant  d'autres;  il  avait  acheté  une  «  savonnette  à  vilain  »,  et 
s'était  décrassé  ;  il  figurait  à  l'Armoriai,  s'il  vous  plaît,  avait  un 
blason  tout  comme  les  parvenus,  dont  il  s'est  si  plaisamment 
moqué,  et  portait  «  d'azur  à  trois  flammes  d'or  »,  après  avoir  porté 
«  d'or  à  trois  flammes  de  gueules  '  ».  Mais,  quand  la  nouvelle  de 
sa  nomination  comme  gentilhomme  ordinaire  de  Sa  Majesté  par- 
vint dans  le  fin  fond  du  Poitou,  pays  où  les  Arouet  avaient  été 
marchands  de  père  en  fils,  il  y  eut  une  indignation  comique.  Un 
gentillàtre  du  cru  rédige  une  lettre  baroque  à  son  «  respequetable 
oncle  ».  Il  proteste  contre  l'intention  du  roi  «  insité  en  aireurs  par 
les  malentencionés  »  de  nommer  gentilhomme  de  sa  chambre  «  le 
cuidam  noraé  Arouet,  de  Saint-Lou,  fils  d'une  Domar,  qui  s'est  fet 
conoître  du  nom  de  Voltere...,  ce  qui  seroit  un  dézoneur  pour  des 
gentilshommes  de  nom  et  d'arme,  nobles  de  pérenfils  de  temps 
imémorable  ».  Ce  noble  sire,  qui  connaît  mieux  ses  titres  que  sa 
langue  maternelle,  —  sans  être  sévère  plus  qu'il  ne  faut,  à  ce 
point  de  vue,  on  aurait  bien  pu  s'attendre  que  le  gentillàtre  sût  que 
dans  «  pérenfils  »  il  y  avait  au  moins  trois  mots,  —  va  trouver  les 
gentilshommes  «  ses  parans  qui  ne  se  soucie  pas  de  dérogé  »  et 
déclare  «  qui  li  a  lieux  de  fermé  leurs  titre  et  leurs  porte  à  ce  Vol- 
tere. que  la  court  malentencioné  aux  gentilshommes  de  sang,  puis- 
qui  n'en  son  pas,  prêtant  élevé,  pour  les  abessé  !  »  Gentilshommes  de 
nom  et  d'arme  et  de  sang  avaient  bien  le  droit  de  mettre  «  Voltere  » 
en  quarantaine,  mais  peut-être  eussent-ils  été  mieux  avisés  de  lui 
demander  quelques  leçons  d'orthographe  et  de  français  2. 

Sans  argent,  sans  instruction,  les  hobereaux  sont  aussi  sans 
influence  politique  et  sociale.  Le  maître  dans  la  province,  c'est  l'in- 
tendant. Il  est  le  représentant  direct,  immédiat  du  roi  de  France,  il 
est  en  dehors  des  lois,  il  est  au-dessus  des  lois.  La  noblesse  avait 


1  Cf.  Intermédiaire  des  chercheurs  et  des  curieux,  5e  année,  io  mars  1869, 
n°  101,  col.   i35. 

2  On  trouve  cette  lettre  dans  Desnoireterres,  Voltaire  et  la  Société  française 
au  xvme  siècle,  III,  120,  121.  Taine,  qui  nous  fait  un  tableau  sympathique  du 
seigneur  de  campagne  (les  Origines  de  la  France  contemporaine,  V Ancien  Régime, 
42  sq  ),  est  obligé,  quelques  pages  plus  loin  (49  sq.),  de  nous  montrer  les  hobe- 
reaux pauvres,  ignorants,  ivrognes  et  sans  le  sou,  et  de  nous  signaler  les 
haines  qui  s'amassent  autour  du  château  (5i  sq.). 


136  LES  PHILOSOPHES 

bien  senti  que  les  intendants  devaient  servir  dans  l'esprit  du  roi  et 
de  ses  ministres  «  à  balancer,  puis  à  obscurcir,  enfin  à  anéantir  le 
pouvoir  des  gouverneurs  des  provinces,  des  commandants  en  chef 
et  des  lieutenants-généraux  des  provinces,  à  plus  forte  raison  celui 
que  les  seigneurs  considérables  par  leur  naissance  et  leurs  dignités, 
avaient  dans  leurs  terres  et  s'étaient  acquis  dans  leur  pays  ».  Ainsi 
parlait  Saint-Simon  dans  le  Parallèle  des  trois  premiers  t*ois  Bour- 
bons1. Le  comte  de  Boulainvilliers,  qui  faisait  partie  de  l'entourage 
du  duc  de  Bourgogne,  ennemi  du  pouvoir  absolu  et  delà  centralisa- 
tion administrative,  avait  prévu  l'abaissement  définitif  de  la 
noblesse  devant  ces  magistrats  qu'elle  dédaignait  mais  qui  la  fai- 
saient plier  sans  merci  : 

Parmi  les  misères  de  notre  siècle,  écrivait-il  dans  sa  préface  à  Y  Etat  de 
la  France2,  il  n'en  est  point  qui  mérite  davantage  la  compassion  de  ceux 
qui  viendront  après  nous,  que  l'administration  des  intendants.  Nos 
pères  ne  s'imaginaient  pas  toutes  les  conséquences  de  cette  innovation. 
Les  Parlements  croyaient  qu'elle  porterait  un  coup  mortel  à  la  justice 
ordinaire,  et  cela  n'est  point  arrivé  ;  le  cours  des  procès  n'a  pas  été 
détourné.  Les  gouverneurs  des  provinces  et  des  places  jugeaient  que  leur 
autorité  et  leurs  fonctions,  leurs  profits  allaient  être  enlevés  ;  ceux-là 
n'y  ont  pas  été  trompés.  La  noblesse  voyait  en  général  qu'elle  allait  être 
éclairée  de  trop  près.  Ceux  de  son  corps  à  qui  la  conscience  reprochait 
ou  l'injustice  ou  la  violence  appréhendaient  pour  leurs  têtes.  Mais  cette 
même  noblesse  ne  voyait  pas  qu'elle  allait  être  dégradée  jusqu'au  point 
d'être  réduite  à  prouver  son  état  devant  ces  juges  nouveaux,  qu'elle  allait 
perdre  son  autorité  naturelle  sur  ses  propres  sujets,  jusqu'au  point  d'être 
non  pas  confondue  avec  eux  (car  on  a  bien  voulu  que  la  distiction  demeu- 
rât), mais  tellement  avilie  que  les  paysans,  lesquels  originairement  ne 
sont  libres  et  propriétaires  de  leurs  biens  que  par  la  grâce  des  seigneurs, 
auraient  à  l'avenir  le   droit  d'imposer  les  nobles  à  la  taille,  eux  et  leurs 


1  Saint-Simon,  Ecrits  inédits,  t.  I,  285  sq.  (Hachette,  1880).  Voir  tout  le 
chapitre  II  du  livre  I,  dans  Tocqueville  (op.  cit.,  49  sq.).  Sur  la  situation  des 
gouverneurs  de  province,  cf.  Babeau,  la  Province  sous  l'ancien  régime,  I,  253 
sq.,  270,  sq  ,  297  sq.,  et  sur  tout  ce  qui  a  trait  aux  intendants,  ibid.,  II,  1-79, 
i3o  sq.,  etc. 

*  Etat  de  la  France,  etc.,  par  M.  le  comte  de  Boulainvilliers  (édit.  1752), 
t.  I,  i'°  partie,  XLI,  sq.  et  surtout  LUI,  LIV.  Cf.  les  Soupirs  de  la  France 
esclave.  Mém.  IV,  104  sq.  «  Il  faut  que  les  premiers  gentilshommes  de  la  pro- 
vince rompent  devant  les  intendants;  les  intendants  les  envoient  quérir  par 
un  laquais    »  (lbid.) 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII-  SIÈCLE  137 

possessions,  et  qu'à  jamais  ils  demeureraient  exclus  de  leurs  droits  natu- 
rels de  diriger  et  de  conduire  cette  populace  aveuglée. 

D'autre  part,  les  intendants  avaient  leurs  défenseurs,  non  seule- 
ment parmi  les  ministres,  mais  parmi  tous  ceux  qui  voyaient  dans 
ce  pouvoir,  confié  à  des  robins,  le  seul  moyen  de  mater  la  noblesse, 
et  même,  suivant  le  mot  de  Saint-Simon,  «  de  brider  le  pouvoir  des 
évèques  à  l'égard  du  temporel  de  leurs  diocèses  »  '.  Boulainvilliers 
constate  que  cette  institution  a  ses  partisans  résolus,  avant  de  renou- 
veler contre  elle  le  reproche  de  servir  d'instrument  au  despotisme  : 

Je  ne  prétends  pas  imposer  silence  à  ceux  qui  soutiennent  que  les 
mêmes  magistratures  sont  les  nerfs  de  la  monarchie,  qu'elles  rendent 
l'obéissance  exacte  et  précise,  qu'elles  portent  le  jour  partout  et  font  que 
le  souverain  est  instruit  des  moindres  détails,  qui  lui  échappaient  néces- 
sairement avant  leur  institution. 


Au  milieu  du  xvm°  siècle,  d'Argenson  reprend  à  son  tour  :  «  Les 

intendants    sont  devenus    les   vrais   gouverneurs    de    province 

L'autorité  des  gouverneurs  est  devenue  à  rien  ;  ce  titre  ne  couvre 
plus  qu'un  vain  nom  et  se  réduit  à  une  pension  tirée  sur  le  trésor 
royal'-.  »  Quant  à  Mirabeau,  dans  son  Testament  politique,  il  recom- 
mande à  ses  successeurs  de  faire  «  une  guerre  sourde  et  cachée  con- 
tre les  préposés  de  la  cour»,  «  sorte  de  magistrature  informe  et  mons- 
trueuse, à  laquelle  on  obéit  aujourd'hui  cependant  sans  contradic- 
tion dans  les  provinces,  et  contre  laquelle  il  serait  inutile  et  nuisible 
de  se  roidir  directement  ».  Il  les  appelle  dans  ses  lettres  «  ces 
espèces-là,  »  et  dans  son  Testament  «  une  clique,  objet  de  l'aver- 
sion du  peuple  et  des  notables  »,  dont  l'autorité  est  «  puante  »,  etc. ,  etc. 
Cette  clique  était  en  réalité  toute-puissante,  et  ni  les  notables,  ni  le 
peuple,  ni  les  bourgeois  de  province,  ni  les  paysans  ne  songeaient  à 


1  Même  l'auteur  des  Soupirs  de  la  France  esclave,  qui  attaque  violemment 
les  intendants,  ne  peut  s'empêcher  d'avouer:  «il  est  vrai  qu'ils  ont  réprimé  les 
excès  que  les  mauvais  nobles  commettaient;  ce  n'est  pas  en  quoi  ils  ont 
tort».   (V,  104). 

2  Considérations  sur  le  gouvernement  de  la  France,  p.  161  (édit.  17O5).  Voir 
sur  cette  situation  des  intendants  et  leurs  rapports  avec  la  noblesse,  de  Lome- 
nie  ;  les  Mirabeau,  tome  II,  ch.  I  et  II. 


138  LES  PHILOSOPHES 

lui  faire  un  crime  de  les  avoir  mis  à  l'abri  des  vexations  seigneuriales  ' . 
C'est  qu'en  effet  on  est  toujours  sûr  d'avoir  recours  contre  le 
noble,  en  s'adressant  à  l'intendant.  Le  paysan  des  campagnes  se 
sent  protégé.  Jadis,  on  lui  aurait  difficilement  persuadé  qu'il 
pouvait  intenter  un  procès  à  un  seigneur.  «  Aujourd'hui,  lit-on 
dans  les  Soupirs  de  la  France  esclave,  il  faut  qu'un  gentilhomme  ait 
droit  et  demi  pour  gagner  son  procès  contre  un  paysan  2.  »  Ceci  est 
écrit  en  1^89.  Le  roturier  traîne  le  noble  devant  les  tribunaux, 
et,  à  mesure  qu'il  connaît  mieux  ses  droits,  qu'il  sent  le  noble 
moins  appuyé  et  moins  riche,  il  devient  plus  tenace;  il  presse  son 
adversaire  jusqu'au  bout,  jusqu'à  ce  qu'il  en  ait  raison.  Nombreux 
sont  les  arrêts  qui  donnent  gain  de  cause  au  paysan.  On  connaît  par 
la  relation  de  Fléchier  la  terreur  des  gentilshommes  d'Auvergne, 
pendant  «  les  Grands  Jours3  ». 

Toute  la  noblesse  était  eu  fuite,  et  il  ne  restait  pas  un  gentilhomme 
qui  ne  se  fût  examiné,  qui  n'eût  repassé  tous  les  mauvais  endroits  de  sa 
vie,  et  qui  ne  tâchât  de  réparer  le  tort  qu'il  pouvait  avoir  fait  à  ses  sujets, 
pour  arrêter  les  plaintes  qu'on  pouvait  faire...  Ceux  qui  avaient  été  les 
tyrans  des  pauvres  devenaient  leurs  suppliants,  et  il  se  faisait  plus  de  res- 
titutions qu'il  ne  s'en  fait  au  grand  jubilé  de  l'année  sainte 

Qu'il  y  ait  quelque  exagération  dans  les  anecdotes  de  Fléchier, 
cela  me  paraît  indiscutable  ;  plus  préoccupé  de  divertir  ses  aima- 
bles lecteurs  que  de  ne  rien  avancer  qui  ne  fût  conforme  à  la  vérité 
historique,  le  spirituel  écrivain  nous  montre  les  paysans  exigeant 
que  les  seigneurs  les  saluent  d'une  façon  civile  ou  en  appelant  aux 

1  Voltaire  attaque  les  intendants,  mais  quand  il  se  souvient  qu'il  est...  sei- 
gneur de  Ferney  (Babeau,  la  Province  sous  l'ancien  régime,  II,  326).  «  La  sup- 
pression des  intendants  ne  fut  réclamée  en  1789  que  par  quelques  cahiers  de  la 
noblesse  et  plusieurs  cahiers  de  communautés  industrielles  ou  villageoises, 
dont  le  vœu  ne  fut  pas  ratifié  par  les  électeurs  du  bailliage.  »  (Ibid.,  II,  33o 
sq.).  Voir  la  jolie  lettre  de  d'Alembert  :  «Je  ne  dis  pas  cependant  que,  si  j'avais 
comme  vous  le  bonheur  d'avoir  des  terres  et  le  malheur  d'avoir  affaire  à  des 
intendants,  je  ne  fusse  très  reconnaissant  envers  le  ministre  qui  me  délivre- 
rait de  l'intendant  et  qui  affranchirait  mes  terres  : 

«  Mais,  pour  moi,  Dieu  merci,  qui  n'ai  ni  feu  ni  lieu 

«  Je  me  loge  où  je  puis,  et  comme  il  plait  à  Dieu.   » 

(D'Alembert   à    Voltaire,    12    janvier    1763,    Œuvres,  V,    io5). 

2  Mémoire  I,  11 5. 

3  Mémoires  sur  les  grands  Jours  d'Auvergne,  Paris,  Hachette,  1862,  170. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII'   SIÈCLE  139 

Grands  Jours,  achetant  des  gants  et  persuadés  qu'ils  n'auraient  plus  à 
travailler  puisque  le  roi  ne  considérait  plus  qu'eux  dans  son 
royaume,  «  assurant  les  personnes  de  qualité  de  leur  protection  et 
leur  présentant  des  attestations  de  bonne  vie  et  mœurs,  croyant  que 
c'était  une  dépendance  nécessaire  et  qu'ils  étaient  devenus  seigneurs 
par  privilège  de  leurs  seigneurs  mêmes  ».  Le  prélat  mondain  et 
coquet,  l'habitué  des  ruelles  élégantes,  badine  agréablement!  Mais 
le  trait  qu  il  faut  retenir  de  son  récit,  c'est  cette  hardiesse  du  pay- 
san toujours  prêt  à  «  déposer  contre  les  nobles  lorsqu'il  n'est  pas 
retenu  par  la  crainte1».  Or,  il  ne  fut  plus  retenu  par  la  crainte 
lorsqu'il  considéra  l'intendant  comme  un  protecteur  tout-puissant 
et  prêt  à  écouter  ses  dépositions;  puis,  quand  il  eut  vu  que,  sur 
la  plainte  du  voisin,  le  seigneur  du  village  avait  été  traîné  en  pri- 
son, il  devint  plus  confiant  encore.  «  A  la  vérité,  déclarait  Montai- 
gne, nos  lois  sont  libres  assez,  et  le  poids  de  la  souveraineté  ne 
touche  un  gentilhomme  français  à  peine  deux  fois  dans  sa  vie2  ». 
Gela  n'est  plus  vrai,  surtout  au  xvme  siècle.  Le  poids  «  de  la  souve- 
raineté »  peut  toucher  le  gentilhomme  constamment.  L'épée  qu'il 
porte  au  côté  n'est  plus  qu'une  épée  de  parade.  Le  sergent  seigneurial 
qui  le  représente  est  regardé  comme  une  espèce  de  commissionnaire, 
moitié  huissier,  moitié  appariteur  ou  garde  champêtre,  et  qu'on 
traite  comme  un  domestique  ;  au  contraire,  la  maréchaussée  appa- 
raît jusque  dans  le  village  le  plus  reculé  comme  représentant  la 
force  publique,  comme  chargée  de  veiller  à  la  sûreté  de  tous,  et 
d'exécuter  les  arrêts  de  la  justice  royale3.  De  jour  en  jour,  le  vilain 
va  s'habituer  à  l'idée  que  le  seigneur  était  son  égal.  Je  ne  crois  pas 
que,  pendant  les  Grands  Jours,  les  paysans  aient  voulu  imposer  aux 
gentilshommes  l'obligation  de  les  saluer  civilement  ;  mais  il  est  cer- 
tain qu'à  la  fin  du  xvnc  et  au  début  du  xvme  siècle,  ils  affectent 
eux-mêmes  de  ne  pas  saluer  les  gentilshommes.  Avant  le  règne  de 
Louis  XIV,  ils  auraient  reçu  pour  cette  action  des  coups  de  canne 
ou  de  cravache  ;  sous  Louis  XIV,  ils  auraient  été  déférés  aux  tribu- 


1  Fléchier,  op.  cit.,  170.  Voir  le  récit  «  d'insolences  »  beaucoup  plus  graves, 
p.  3og,  3 10. 

2  Essais,  I,  XLII. 

3  «  Le  seigneur  n'est  qu'un  premier  habitant  »,  écrivent  les  intendants  aux 
subdélégués  (de  Tocqueville,  op.  cit  ,  3o,  40  et  p.  102). 


l'iO  LES  PHILOSOPHES 

naux  ;  après  Louis  XIV,  ils  ne  risquent  plus  rien,  et  ils  n'ont  plus 
à  craindre  ni  les  coups  ni  les  juges1. 

Aussi,  la  haute  noblesse  rurale  a-t-elle  pris  résolument  son  parti; 
ceux  qui  avaient  encore  de  vastes  domaine,  les  ont  conliés  à  d'autres 
mains  et  sont  venus  résider  dans  la  capitale.  «  Ils  désertèrent  leurs 
terres  et  leurs  pays,  écrit  Saint-Simon,  pour  venir  peupler  Paris, 
la  cour,  y  voir  de  loin  leur  inconsidération  et  leur  chute,  et  tâcher  de 
s'y  faire  du  crédit  et  des  protections  qui  les  fissent  ménager  par  les 
intendants  ».  Parmi  les  hobereaux,  les  moins  inintelligents  ou  les 
plus  aptes  à  l'intrigue  essaient  par  tous  les  moyens  d'imiter  cet 
exemple;  ils  sont  las  de  cette  vie  besogneuse  et  humiliante  ;  jaloux 
de  voir  de  plus  habiles  vivre  largement  à  Versailles,  ils  se  remuent  à 
leur  tour,  afin  d'obtenir  une  pension  et,  désireux  d'éviter  à  leurs 
enfants  une  existence  aussi  difficile,  ils  sollicitent  pour  leurs  fils 
l'admission  dans  une  école  militaire  ou  la  faveur  d'être  couchés 
«  sur  la  feuille  des  bénéfices  ».  Ils  vendent  leur  château  démantelé, 
leurs  prairies  et  leur  bois,  et  se  réfugient  à  Paris.  Leurs  successeurs 
seront  quelques  bourgeois,  venus  des  villes  voisines,  ambitieux  de 
jouer  au  grand  seigneur  et  désireux  de  faire  un  bon  placement  ; 
peut-être  ceux-là  se  montreront-ils  moins  exigeants  que  les  anciens 
maîtres,  étant  moins  obligés  que  ces  derniers  de  compter  soigneuse- 
ment pour  joindre  les  deux  bouts  ;  peut-être  aussi  se  montreront-ils 
plus  âpres  au  gain,  s'ils  envisagent,  par-dessus  les  honneurs,  les 
bénéfices  qu'ils  ont  le  droit  d'espérer  des  capitaux  engagés'2;  mais 
alors,  le  paysan  sera  plus  audacieux  encore,  car  les  nouveaux  venus 
n'ont  pas  ce  prestige  de  la  naissance  qu'il  est  beaucoup  plus  facile, 
après  de  longs  siècles,  de  railler  que  de  mépriser3  ;  il  les  considérera 


1  Cf.  Babeau,  op.  cit.,  176. 

*  Sur  les  rapports  du  bourgeois  propriétaire  et  du  paysan,  cf.  de  Tocque- 
ville,  op.  cit.,  1 38. 

3  Voyez  à  ce  propos  l'anecdote  suivante  :  «  Dans  une  séance  de  la  Consti- 
tuante, les  aristocrates  avaient  longuement  défendu  «  la  noblesse  et  la  pureté 
«  de  leur  sang  ».  Frochot  revenait  de  la  séance  dans  la  voiture  de  Mirabeau  : 
«  Serait-il  possible,  s'écriait-il,  que  ces  messieurs  se  crussent,  en  effet,  à  part 
«  toute  expression  figurée,  d'un  autre  sang  que  le  reste  des  hommes? —  N'en 
«  doutez  pas,  répartit  vivement  Mirabeau  ».  Puis,  après  être  resté  songeur:  Et, 
croyez-moi,  ajouta-t-il,  c'est  une  erreur  dont  on  se  guérit  plus  mal  aisément 
que  vous  ne  pensez.  »  Frochot  retint  la  réflexion  et  la  répéta  à  Barrière.  » 
(Souvenirs  et  portraits  du  duc  de  Levis,  avant-propos,  a.'SG.) 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  \ Ville  SIÈCLE  141 

comme  des  «  riches  »  non  comme  des  «  maîtres  ».  Ainsi,  les  gentils- 
hommes seront  souvent  remplacés  par  de  simples  propriétaires,  et 
les  seuls  nobles  qui  resteront  à  la  campagne  seront  généralement  les 
plus  incapables,  les  plus  pauvres,  c'est-à-dire  les  moins  à  craindre1. 


II 


Il  semble  donc  qu'on  n'aurait  eu  qu'à  laisser  les  choses  suivre 
leur  cours  :  la  noblesse  de  campagne  aurait  disparu  à  la  longue. 
Parler  ainsi,  c'est  oublier  un  détail  qui  a  son  importance.  Ces 
gentilshommes,  qui  n'avaient  plus  ni  l'intelligence  ni  les  moyens 
pratiques  d'accomplir  leurs  devoirs  seigneuriaux,  conservaient  leurs 
droits  seigneuriaux;  or,  ceux-ci  séparés  de  ceux-là  n'avaient  plus 
aucun  sens,  aucune  légitimité.  On  trouvera  dans  toutes  les  histoires 
la  liste  des  servitudes  féodales  dont  la  terre  du  paysan  était  grevée'2. 
Gela  revenait  à  payer  le  seigneur  pour  des  services  qu'il  ne  rendait 
plus3.  De  là,  les  attaques  des  philosophes  et  de  tous  ceux  qui 
voulaient  mettre  la  société  en  harmonie  avec  les  idées  de  justice  et 
de  raison.  Ils  n'avaient  rien  à  espérer  de  ces  hobereaux,  nécessai- 
rement attachés  à  leurs  prérogatives,  même  quand  elles  ne  répon- 
daient plus  à  rien,  et  qui  vivaient  en  grande  partie  de  redevances 
injustifiées  ;  ils  ne  pouvaient  compter  qu'ils  rencontreraient  pour  leurs 
doctrines  des  auxiliaires  et  des  amis  dans  ces  rustres  à  particule, 
souvent  plus  grossiers  que  leurs  vassaux.  L'événement  le  prouva 
bien    :    les   pays  où   la   Révolution  a    suscité   les    haines   les   plus 


1  Cf.  de  Tocqueville,  op    cit.,  livre  II,  chap.  xn,  179  sq. 

-  Sur  les  droits  seigneuriaux,  voyez  de  Tocqueville,  op.  cil.,  livre  II,  chap  1  ; 
Babeau,  le  Village  sous  Vancien  régime,  p.  196  sq.  ;  et  le  tableau  de  la  situa- 
tion d'un  petit  propriétaire  des  environs  de  Franconville,  en  1789,  dans 
E.  Faguet,  Questions  politiques,  17,  sq. 

3  «  Ainsi,  tandis  que  la  noblesse  avait  été  dépouillée  de  sa  prérogative,  néces- 
saire dans  une  monarchie,  on  donnait  aux  nobles  des  privilèges  nuisibles  à  la 
société.  »  (Marquis  de  Rouillé,  loc.  cit.,  p.  124)  ((  Les  privilèges  des  nobles, 
lit-on  dans  les  Soupirs  de  la  France  esclave,  ne  sont  plus  que  des  ombres  et 
tles  toiles  d'araignées,  qui  ne  les  mettent  à  l'abri  de  rien.  »  (I,  i5).  Au  point 
de  vue  du  pouvoir  royal,  cela  est  vrai  ;  mais  ces  toiles  d'araignée  étaient  fort 
gênantes  pour  tous  ceux  qui  étaient  au-dessous  des  nobles. 


142  LES  PHILOSOPHES 

ardentes  sont  précisément  ceux  où  les  nobles  de  campagne  étaient 
plus  nombreux  que  les  propriétaires  paysans  (Ouest,  massif  central)  ; 
dans  l'Est  et  dans  certaines  régions  du  Midi,  où  les  propriétaires 
paysans  étaient  plus  nombreux  que  les  nobles  de  campagne,  la  Révo- 
lution fut  accueillie  avec  enthousiasme.  Les  novateurs  portèrent 
donc  leurs  efforts  contre  ces  abus. 

Les  uns,  dans  des  études  historiques,  cherchèrent  l'origine  des 
grands-fiefs,  des  arrière-fiefs,  des  censives  et  de  tout  ce  qui  a  formé 
avec  le  temps  la  jurisprudence  féodale  :  «  labyrinthe  impénétrable 
ajoute  l'un  d'eux,  dans  lequel  on  dit  que  nous  apprîmes  aux 
Lombards  à  se  conduire  et  que  nous  aurions  sagement  fait  de  leur 
abandonner.  L'Etat  en  serait  plus  riche,  si  les  titres  n'avaient  pas 
amoncelé  les  propriétés,  si  les  terres  n'étaient  chargées  que  du 
tribut  envers  le  prince,  et  qu'il  n'y  en  eût  point  d'exemptes  de 
cette  commune  contribution1.  »  Ils  montrent  la  politique  des  rois 
consistant  à  regagner  peu  à  peu  tout  ce  qui  avait  été  «  usurpé  », 
«  dans  ces  temps  de  trouble  et  de  confusion,  où  la  force  et  la 
violence  décidaient  de  tout,  et  où  la  raison  ni  la  justice  n'avaient 
point  d'asile  »,  et  ils  attendent  de  l'autorité  monarchique  la  révo- 
cation solennelle  de  toutes  les  prérogatives  des  fiefs  «  dont  la  seule 
apparence  pouvait  choquer  le  pouvoir  suprême  comme  celle  de  la 
justice...  »,  de  «  ces  coutumes,  fruits  de  la  barbarie,  dont  la  plupart 
obstruent  le  commerce  et  s'opposent  à  la  population  par  un  injuste 
partage  des  biens2  ». 

D'autres  s'attaquent  à  tel  ou  tel  privilège  déraisonnable  et  oné- 
reux ;  les  seigneurs  ont  été  dépouillés  du  droit  qu'ils  avaient  usurpé 
de  battre  monnaie,  de  lever  des  tailles  ou  tout  autre  tribut  ;  on  a 
imposé  aux  fantaisies  de  leur  justice  arbitraire  la  règle  du  «  ressort  », 
c'est-à-dire  de  l'appel  devant  la  justice  royale  ;  il  n'y  aurait  qu'à 
continuer  dans  cette  voie  et  à  leur  enlever  le  droit  de  chasse, 
des  droits  de  péages  seigneuriaux,  de  «  banalités  »,  etc..  C'est  là 
encore  une  fois  la  tâche  du  roi  de  France  ;  il  doit  l'accomplir  pour 
que  sa  politique  reste  conforme  à  la  politique  séculaire  de  ses  prédé- 
cesseurs, pour  qu'il  y  ait  une  loi  commune  et  que  disparaisse  «  cette 
surprenante  multiplicité  de  coutumes  dont  la  différence  ferait  croire 


1  Essai  sur  la  voirie,  Duclos,  Œuvres,  III,  601,  (ioa. 
-  Ibid.,  (J17,  604. 


ET  LA  SOCIETE  FRANÇAISE  AU  XVIII»  SIÈCLE  143 

à  un  étranger  que  les  peuples  qui  les  suivent  ne  vivent  pas  sous  un 
même  gouvernement,  puisqu'ils  ne  reconnaissent  pas  les  mêmes 
lois1  »,  pour  que  les  abus  énormes  soient  détruits,  et  que  la  logique 
et  la  morale  soient  satisfaites  :  la  logique,  car  les  seuls  mots 
de  droits  du  seigneur  ne  répondant  à  aucun  devoir  du  seigneur 
plongent  le  philosophe  dans  l'étonnement  ;  la  morale,  car  l'usur- 
pation, même  consacrée  par  le  temps,  n'est  jamais  légitime  II  y  a 
enfin  une  question  de  dignité  humaine.  «  Quand  c'est  le  prince  qui 
me  donne  un  juge,  je  dois  me  reposer  sur  sa  justice  et  sur  son 
discernement.  La  connaissance  du  droit  suprême,  qui  réside  en  lui, 
attire  ma  soumission,  sans  blesser  mon  amour-propre  ,  et  je  n'ai 
point  cette  docilité  pour  mon  égal,  sujet  comme  moi,  qui  peut,  par 
intérêt  ou  par  ignorance,  me  nommer  des  juges  également  inca- 
pables et  indignes  de  leurs  fonctions2.  »  On  entend  bien  dans  quel 
sens  il  faut  prendre  le  mot  «  égal  »  ;  les  mots  soulignés  sont  plus 
qu'une  opposition,  ils  sont  une  explication  ;  il  s'agit  de  l'égalité 
devant  la  justice  royale.  Le  même  ne  demande  pas  qu'on  supprime 
le  tribunal  du  seigneur  ;  il  est  beaucoup  moins  hardi,  et  il  se  contente 
de  réclamer  qu'on  empêche  ce  tribunal  de  «  troubler  l'ordre  par  des 
prétentions  également  contraires  à  l'autorité  royale,  incompatibles 
avec  nos  mœurs  et  contraires  à  la  société  ».  Il  dira  ailleurs  que  tout 
droit  féodal  est  insupportable  par  «  le  contraste  qu'il  fait  avec 
l'autorité  royale  de  laquelle  seiile  tout  sujet  qui  sent  le  prix  de  la 
liberté  trouve  dur  de  ne  pas  dépendre  ».  Et  c'est  une  nouvelle 
preuve  de  la  confiance  que  plaçaient  les  précurseurs  de  la  Révolution 
dans  ce  pouvoir  royal,  qui  avait  tout  intérêt  à  opérer  les  réformes 
et  tous  les  moyens  de  les  faire  aboutir.  L'article  2  de  la  Déclaration 
des  droits  de  l'Homme  est  le  suivant  : 

((  Les  hommes  naissent  et  demeurent  libres  et  égaux  en  droits  ; 
les  distinctions  sociales  ne  peuvent  être  fondées  que  sur  l'utilité 
commune.  »  Il  eût  été  facile  à  Louis  XV  de  faire  un  pas  décisif  vers 
cette  égalité  en  supprimant  d'un  coup  les  droits  féodaux  ;  l'auteur 
que  nous  avons  cité  proposait  au  souverain  de  les  racheter  à  tous 
ceux  qui  en  avaient  la  possession  ;  c'eût  été  un  beau  cadeau  que  la 
royauté  aurait  fait  au  peuple  de  France  ;  la  réforme  était  mûre  et 

1  Essai  sur  la  voirie,  Duclos,  OEuvres,  III,  6o3. 

2  Ibid.,  G 16. 


H 4  LES  PHILOSOPHES 

l'opinion  publique  l'eût  acclamée.  Le  peuple  accomplit  lui-même  la 
réforme  que  la  monarchie  n'avait  pas  su  réaliser  ;  mais  on  voit  com- 
ment l'opinion  publique  avait  été  travaillée  par  la  philosophie  ;  il  est 
juste  d'ajouter  qu'elle  l'avait  été  auparavant  par  La  Bruyère  ;  les  phi- 
losophes furent  ses  continuateurs,  mais  ils  dépassèrent  son  pro- 
gramme ou  plutôt  ils  le  précisèrent  et  surtout  ils  le  répandirent  ;  ils 
donnèrent  à  tous  les  paysans  de  France,  qui  s'étaient  déshabi- 
tués de  respecter  leurs  seigneurs,  la  conviction  que  ces  derniers 
n'avaient  pas  plus  de  droits  à  leur  argent  qu'à  leurs  hommages,  et 
par  là  les  philosophes  préparèrent  1  émancipation  des  classes  rurales. 


III 


Cette  noblesse  de  campagne  n'a  donc  aucun  rôle  au  xvmc  siècle;  il 
n'en  est  pas  de  même  de  la  noblesse  de  cour.  Celle-ci  happe  au 
passage  pensions,  honneurs  et  dignités.  A  quel  prix?  Evidem- 
ment à  des  conditions  humiliantes,  ou  du  moins  qui  nous  paraissent 
telles,  car  aux  yeux  du  courtisan  les  fonctions  les  plus  serviles  sont 
toujours  des  distinctions1.  Chamfort  rapporte  que  le  comte  d'Artois, 
le  jour  de  ses  noces,  au  moment  de  se  mettre  à  table,  et  environné 
de  tous  ses  grands  officiers  et  de  ceux  de  Madame  la  comtesse 
d'Artois,  dit  à  sa  femme  de  façon  à  être  entendu  :  «  Tout  ce  monde 
que  vous  voyez,  ce  sont  nos  gens.  »  «  Ce  mot  a  couru,  ajoute  Cham- 
fort, mais  c'est  le  millième,  et  cent  mille  autres  pareils  n'empê- 
cheront jamais  la  noblesse  française  de  briguer  en  foule  les  emplois 
où  Ton  fait  exactement  la  fonction  de  valet'3?  » 

Ce  qu'était  la  vie  du  courtisan  sous  Louis  XV  et  sous  Louis  XIV, 
on  Fa  souvent  montré  ;  les  documents  les  plus  précis  et  les  plus 
variés  ont  successsivement  été  mis  au  jour  et  interprétés.  Un  des 
moins  connus  est  la  Lettre  et  Instruction  paternelle  sur  Vétat  de 
courtisan :!,  adressée  au  comte  de  Gisors,  fils  unique  du  maréchal  de 


1  C'est  une  idée  sur  laquelle  revient  constamment  l'auteur  des  Soupirs  de  la 
France  esclave,  I,  i5,  ;  V,  99,  etc.,  etc. 

2  Œuvres  de  Chamfort  (Paris,  1875),  Caractères  et  Portraits,  p.  T>8. 

3  Louis  de  Loménie,  la  Comtesse  de  Roche  fort  et  ses  amis  (1878),  p.  ia3  sq. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  145 

Belle-Isle,  par  son  beau-père  le  duc  de  Nivernais.  Le  comte  avait 
alors  vingt  ans,  et,  pour  l'éclairer  sur  l'existence  des  courtisans  qui 
attendaient  tout  d'un  regard  du  maître,  le  duc  de  Nivernais,  parfait 
gentilhomme,  esprit  distingué  et  indépendant,  donne  des  conseils  à 
son  gendre  qui  était  digne  de  les  entendre  et  de  les  pratiquer.  Ces 
quémandeurs  titrés,  le  duc  les  déclare  «  plus  malheureux  que  des 
laquais  ».  Ceux-là,  du  reste,  ni  les  livres  ni  le  théâtre  ne  les  épar- 
gnent au  xvme  siècle.  On  leur  reproche  leurs  platitudes  éhontées, 
non  seulement  devant  le  prince,  les  maîtresses  royales,  les  ministres, 
mais  encore  devant  les  simples  commis  ou  les  valets.  V Homme  de 
Cour,  de  Chauveau1,  nous  fait  voirie  gentilhomme  le  plus  insolent, 
devenu  humble  et  souple,  dès  qu'il  entre  à  Versailles, 

Et  que  l'air  de  la  cour  changeant  son  caractère, 
Prévenant,   plein  d'égards  et  ne  cherchant  qu'à  plaire, 
Il  fait  tant  d'amitiés  à  de  simples  commis! 

L'auteur  raille  : 

Ce  courtisan  si  fier,  si  craint  dans  la  province, 
Rampant  chez  le  ministre  et  bas  devant  le  prince. 

On  racontait  qu'un  vieillard  s'était  un  jour  approché  du  roi  à 
Versailles  et,  tout  haut,  l'avait  prié  de  bien  vouloir  le  recommander  à 
Mm''  de  Pompadour.  Le  frère  de  la  favorite,  devenu  marquis  de 
Vandières,  était,  au  début  de  sa  nouvelle  fortune;  très  entrepris;  il 
rougissait  de  se  voir  entouré  d'une  foule  de  grands  qui  rivalisaient 
à  son  égard  de  caresses,  de  flatteries,  de  protestations  d'amitié  : 
«  Je  ne  puis  pas  laisser  tomber  mon  mouchoir,  disait-il  avec  naïveté 
et  modestie,  qu'à  l'instant  des  cordons  bleus  ne  se  baissent  pour  se 
disputer  l'honneur  de  le  ramasser.  »  Mmc  de  Pompadour  prévenait 
souvent  le  jeune  homme  contre  les  dangers  de  ces  manifestations  et 
leur  peu  de  sincérité.  Pour  elle,  écœurée  un  jour  de  tant  d'abaisse- 
ment, elle  disait  à  Bernis  :  «  Non  seulement,  j'ai  toute  la  noblesse 
à  mes  pieds,  mais  mon  petit  chien  est  ennuyé  d'hommages.  »  Un 
autre  jour,  elle  aperçoit  un  des  plus  hauts  personnages,  chevalier  de 

1  Comédie  en  cinq  actes,  à  Londres  et  se  vend  à  Paris  chez  Barbon,  Panc- 
koucke  et  la  veuve  Duchesne.  1767.  Cf.  Fontaine,  op.  cit.,  20  partie,  chap.  iv, 
166  sq.  «  Attaques  dirigées  contre  la  noblesse  de  cour.  » 

Univ.  de  Lyon.  —  M.  Roustan.  10 


146  LES  PHILOSOPHES 

la  Toison  d'Or,  donnant  et  serrant  la  main  à  Gourbillon  ;  ce  Gour- 
billon  était  le  valet  de  chambre  de  la  marquise  ;  le  courtisan  était  le 
plus  vaniteux  des  hommes  ;  la  favorite  ne  put  s'empêcher  de  signaler 
le  fait  à  Louis  XV  et,  comme  le  grand  seigneur  n'avait  ni  charge  ni  em- 
ploi à  la  cour,  Mmc  du  Hausset  ajoute  qu'il  fut  un  des  plus  rarement 
nommés  pour  le  souper1.  C'était  le  châtiment  le  plus  pénible  qui 
pût  lui  être  imposé.  J'ai  cité  l'anecdote  du  duc  de  Tresmes,  s'intitu- 
lant  sans  honte  «  le  sapajou  de  M'nB  du  Barry  »,  et  trop  heureux  de 
faire  servir  sa  bosse  à  l'amusement  de  la  favorite.  De  Boines,  lui, 
accordait  la  croix  de  Saint-Louis  à  un  commissaire  de  marine  pour 
récompenser  les  services  éminents  qu'il  avait  rendus  à  la  France,  en 
apportant  une  perruche  à  la  maîtresse  du  roi2. 

Quel  vide  d'ailleurs  dans  cette  existence,  même  lorsqu'il  s'agit, 
non  pas  d'ambitieux  sans  scrupule,  mais  de  courtisans  sérieux, 
accomplissant  leurs  fonctions  frivoles  avec  une  conscience  qui  nous 
ferait  rire,  si  elle  n'était  pas  respectable,  surtout  dans  un  pareil 
milieu3!  Je  pense  à  de  Luynes,  ce  dévot  de  l'étiquette,  qui  regrette 
l'ancien  usage  de  ne  jamais  traverser  la  chambre  à  coucher 
du  roi  sans  faire  une  révérence  au  lit,  ni  la  salle  à  manger  sans 
saluer  profondément  la  serviette  de  S.  M.  Ce  grand  seigneur  est  un 
homme  vertueux  et  digne,  capable  de  juger  avec  sagesse  et  d'exé- 
cuter ses  desseins  avec  prudence  ;  il  pourrait,  dans  un  pays  où  le 
second  ordre  de  l'Etat  aurait  une  part  efficace  dans  l'administration 
des  affaires,  rendre  des  services  éminents  ;  il  porte  un  des  plus 
beaux  noms,  il  a  une  grande  fortune,  il  est  «  quelqu'un  »,  et 
un  gouvernement  a  tout  à  gagner  avec  de  pareils  collaborateurs.  Il 
apprend  à  son  fils  qu'il  faut  «  céder  à  ses  supérieurs  sans  bassesse, 
commander  avec  justice  et  douceur  ses  inférieurs,  estimer  les  gens 
vertueux  de  quelque  état  qu'ils  soient.  »  Telles  sont  les  maximes 
qu'il  aurait  apportées  dans  la  vie  politique.  Eh  bien,  condamné  par 
le  système  que  Louis  XIV  a  définitivement  mis  en  vigueur,  à  ser- 
vir de  décor  vivant  dans  les  galeries  de  Versailles,  il  n'est  qu'un 

1  Mémoires,  97. 

2  Mouffle  d'Angerville,  II,  481. 

3  Sur  la  frivolité  et  l'inutilité  des  seigneurs  vivant  à  Paris,  cf.  Mercier,  Ta- 
bleau de  Paris,  I,  6.  22  sq.  «  Où  est  le  gouvernement  féodal.  »  «  Le  trône  a 
reçu  plus  d'éclat,  écrit  l'auteur,  et  le  bien  de  l'Etat  en  a  souffert  »  ;  cf.  encore 
marquis  de  Bouille,  loc.  cit.,  121. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AI    XVIIIe  SIÈCLE  117 

courtisan  correct,  souvent  guindé,  un  homme  à  courte  vue,  qui 
élève  à  la  hauteur  d'un  problème  de  métaphysique  un  détail 
insignifiant  du  protocole,  un  futile  coupeur  de  cheveux  en  quatre 
qui  serait,  encore  une  fois,  ridicule,  s'il  n'était  pas  si  honnête  et  si 
convaincu.  Ce  petit-fils  de  Dangeau  est,  par  son  père,  petit-fils 
du  duc  de  Chevreuse  ;  il  a  pu  connaître  l'entourage  de  Fénelon, 
toute  cette  société  où  on  échangeait  les  vues  les  plus  originales  sur 
l'avenir  politique,  religieux,  économique  de  la  nation  ;  il  a  pu 
entendre  les  projets  destinés  à  régénérer  la  France,  et  à  faire  revivre 
Salente  avec,  pour  roi,  le  duc  de  Bourgogne,  et  pour  principes  ceux 
du  Télémaque,  et  voilà  un  homme  qui  va  s'occuper  des  discussions 
sempiternelles  qui  s'élèvent  entre  les  i4oo  officiers  de  la  maison  du 
roi,  ou  les  45o  de  la  maison  de  la  reine,  au  sujet  de  leurs  préroga- 
tives, c'est-à-dire  de  leurs  fonctions  insignifiantes1  !  Quel  emploi 
pour  un  esprit,  même  médiocre,  de  compter  les  pas  qu'on  doit  faire 
dans  telle  circonstance,  de  mesurer  les  révérences,  de  disserter  sur 
«  le  service  du  bouillon  »,  de  noter  les  jours  où  le  roi  se  pèse,  où 
la  reine  se  fait  arracher  une  dent,  où  elle  prend  médecine  par  pré- 
caution ou  par  nécessité  !  Il  y  a  bien  çà  et  là  quelques  détails  ins- 
tructifs, mais  si  peu  !  Ses  mémoires  sont  pleins  du  récit  de  tracas- 
series sans  importance,  de  conflits  d'amour-propre  peu  intéressants, 
d'explications  interminables  de  faits  qui  ne  sont  même  pas  toujours 
curieux. 

Et  si  le  pieux  duc  de  Luynes,  vivant  auprès  de  la  reine  dont 
Mm0  de  Luynes  est  dame  d'honneur,  a  gardé  dans  la  vie  privée  les 
vertus  de  l'homme  de  bien,  que  de  courtisans  oublient,  dans  ce 
séjour  de  Versailles,  où  ils  n'ont  plus  le  loisir  d'être  ni  maris  ni 
pères,  les  devoirs  les  plus  essentiels  et  perdent  toute  moralité  !  Le 
mot  que  l'on  prête  au  maréchal  de  Saxe  est  tout  autre  chose  qu'une 
simple  boutade  :  «  Pourquoi  ne  vous  êtes-vous  pas  marié  ?  lui  aurait 
demandé  un  jour  Mme  de  Pompadour  ?  —  Madame,  aurait-il 
répondu,  comme  le  monde  va  à  présent,  il  y  a  peu  d'hommes  dont 

1  Sur  les  charges  de  cour  innombrables,  inutiles  et  lucratives,  cf.  l'Estat 
de  la  France,  Paris,  1749,  6'  vol.  in-12,  et  Etat  général  de  la  France  contenant, 
etc.,  par  le  comte  de  Waroquier,  Paris,  1; 89-90,  ?.  vol.  in-S°.  Taine,  op.  cit., 
87,  sq.,  117  sq.  s'en  est  beaucoup  servi.  On  lira  dans  les  Mém.  de  Richelieu 
(II,  69,  i53)  une  histoire  curieuse  à  propos  de  l'enlèvement  d'un  peu  de  pous- 
sière qui  était  sur  la  courte-pointe  du  lit  de  parade. 


lis  LES  PHILOSOPHES 

je  voulusse  être  le  père,  et  peu  de  femmes  dont  je  voulusse  être 
l'époux.  »  Car  les  femmes  de  la  cour  sont  en  général  aussi  immorales 
que  leurs  maris,  et  elles  n'ont  pas  toujours  tous  les  torts.  Le  roi,  nous 
dit  Mouffle  d'Ang-erville,  au  moment  où  il  apprit  la  prise  de  Berg-op- 
Zoom,  remarqua  comme  humiliant  pour  la  France  que  ses  deux 
grands  capitaines  fussent  étrangers,  et  qu'elle  n'en  produisît  plus  de 
tels  qu'autrefois  :  «  C'est  qu'aujourd'hui,  répondit  le  prince  de 
Conti,  nos  femmes  ont  affaire  à  leurs  laquais1  !  »>  L'explication  avait 
le  double  tort  de  ne  pas  signifier  grand'chose,  et  de  ne  pas  préciser 
non  plus  les  responsabilités. 

Que  de  mariages  d'ailleurs  ne  sont,  pour  les  grands  seigneurs, 
que  de  honteux  marchés!  Ici,  on  a  le  choix  parmi  le  nombre  incal- 
culable des  unions  extraordinaires  qu'on  nous  rapporte.  Le  cour- 
tisan qui  n'a  pas  encore  récolté  le  fruit  de  sa  servilité,  veut  vivre 
à  la  cour,  mener  grand  train;  se  faire  voir  est  l'essentiel,  mais, 
pour  cela,  il  est  nécessaire  d'avoir  de  l'argent,  beaucoup  d'argent. 
Il  n'hésite  pas  à  faire  des  dupes.  M.  Dimanche,  qui  a  encore  au 
xxe  siècle  bien  des  descendants,  ne  sera-t-il  pas  heureux  de  prêter 
ses  économies  à  un  homme  dont  l'aïeul  était  peut-être  à  la  Première 
Croisade,  et  n'en  sera-t-il  pas  honoré  au  point  même  de  ne  pas  oser 
exiger  le  remboursement 2?  Les  gentilshommes  exploitent  féodale- 


1  Mouffle  d'Angerville,  II,  22. 

2  Dans  le  Bienfait  ou  le  Négociant,  comédie  en  cinq  actes,  jouée  aux  Français 
le  18  avril  1763,  le  chevalier  de  Bruyancourt  dit  à  Orgon,  riche  négociant 
bordelais  : 

Et  comment  voulez-vous  que  fasse  la  noblesse? 
Tout  l'or  est  dans  les  mains  des  gens  de  votre  espèce, 
Pour  avoir  notre  part,  nous  n'avons  qu'un  moyen, 
C'est  d'emprunter  beaucoup,  et  de  ne  rendre  rien  ! 

De  même,  le  comte  de  Bruyancourt  dit  à  Verville,  neveu  d'Orgon  : 
Le  crédit  que  l'état  d'un  grand  seigneur  procure 
De  vos  correspondants  vaut  bien  la  signature, 
Et  je  vois  tous  les  jours  marchands  et  financiers 
Se  disputer  l'honneur  d'être  nos  créanciers  ! 

Verville 
Mais  n'est-il  pas  honteux,  pour  un  homme  qui  pense, 
D'asseoir  ses  revenus  sur  cette  complaisance? 

Le  Comte 
Vieux  principe  qu'ici  l'on  ne  reconnaît  plus  ! 
Un  abus  général  cesse  d'être  un  abus! 


ET  LA  SOCIETE  FRANÇAISE  AU  XVIII*  SIÈCLE  149 

ment  la  simplicité  de  M.  Dimanche,  et  ils  font  des  emprunts 
énormes,  sans  scrupule,  sans  hésitation:"  C'est  être  bien  peuple, 
écrit  joliment  l'abbé  Goyerdans  ses  Bagatelles  morales,  de  s'inquié- 
ter sur  ses  dettes  ;  elles  annoncent,  elles  continuent  la  grandeur. 
Il  y  a  à  parier  qu'un  débiteur  de  deux  millions  est  plus  grand 
seigneur,  d'une  moitié  en  sus,  que  celui  qui  n'en  doit  qu'un  l.  » 
Pourtant,  M.  Dimanche  se  lasse  un  beau  matin  d'entretenir  le  bril- 
lant seigneur.  M""'  Dimanche  est  là,  du  reste,  qui  a  beaucoup  plus 
de  bon  sens  et  fait  honte  à  son  mari  de  sa  crédulité  et  de  sa  sottise. 
Bref,  le  jour  vient  où  le  courtisan  est  démonétisé.  Il  ne  lui  reste 
plus  qu'à  se  vendre  lui-même  :  il  se  marie.  Mais,  comme  on  n'est 
jamais  forcé  de  tenir  parole  à  de  petites  gens,  le  mariage  est  parfois 
conclu  sans  être  consommé. 

C'est  ce  que  fait  M.  le  comte  d'Evreux,  colonel  général  de  la 
cavalerie.  Ce  très  haut  gentilhomme,  endetté  de  plus  d'un  million, 
ne  pouvait  plus,  suivant  le  mot  d'un  chroniqueur,  «  avoir  une  boîte 
d'allumettes  à  crédit  ».  Il  se  vendit  pour  douze  cent  mille  francs 
de  dot  à  Crozat-,  et  consentit  à  se  marier  avec  M"1'  Crozat, 
alors  âgée  de  douze  ans  à  peine.  La  cérémonie  terminée,  M.  le  comte 
laissa  la  bourgeoise  chez  sa  mère  ;  il  avait  bien  vendu  son  nom  à  celle 
qu'il  appelait  son  «  lingot  »,  mais  c'était  tout.  Le  «  lingot  »  était 
une  jeune  tille,  belle,  bien  faite,  bien  élevée  ;  un  certain  nombre  de 
seigneurs  la  trouvèrent  aimable  parce  qu'elle  n'était  pas  leur  femme, 
et  la  comtesse  eut,  suivant  la  chronique,  plusieurs  liaisons  et  plu- 
sieurs enfants3.  Elle  avait  d'ailleurs  obtenu  une  séparation.  Quand 


1  Lettré  à  une  dame  anglaise,  I,  149.  Sur  la  sottise  de  «  M.  Dimanche  »à 
l'égard  des  emprunteurs  titrés,  cf.  Bagatelles  morales  :  «  La  magie  démon- 
trée »,  I,  57  ;  et  sur  les  dettes  des  plus  grands  personnages,  ihid.  -.  «  Découverte 
de  la  pierre  philosophale,  taxes  sur  les  débiteurs  »,  I,  i\).  M.  Fontaine  (op.  cit., 
2e  partie,  IV,  169),  note  la  même  différence  entre  M.  et  Mme  Jourdain. 

2  Anecd.  secr  ,  p.  41-  Dangeau  (Journal,  XI,  286)  dit  :  près  de  deux  mil- 
lions; d'autres  i.5oo.ooo  ou  1.600.000  francs  (cf.  Desnoireterres,  la  Comé- 
die satirique  au  xvme  siècle,  40).  Le  sujet  a  été  traité  par  Dallainval  dans 
V Ecole  des  bourgeois  (1728),  avec  cette  différence  cependant  que,  dans  la  pièce, 
Mlle  Crozat  devenue  Benjamine  n'épousait  pas  le  comte  d'Evreux,  devenu  mar- 
quis de  Moncade.  Sur  Crozat,  voyez  Barbier,  passim,  et  I,  338  sq..  février 
1724.  Rapprocher  Fontaine,  op.  cit.,  171  sq.,  analyse  de  l'Ecole  des  bour- 
geois. 

3  Voir  cependant  Fopinion  contraire  (Marais,  Journal  et  Correspondance. 
IV,  28). 


150  LES   PHILOSOPHES 

elle  mourut,  un  procès  interminable  fut  engagé  entre  M.  le  comte 
et  son  beau-père,  qui  ne  le  lâcha  pas  de  si  tôt.  Il  le  fit,  et  fît  bien1. 
Nous  prenons  cet  exemple  qui  remonte  au  début  du  siècle,  parce 
qu'il  a  causé    un  véritable   scandale.  Mais    que    d'autres  marchés 
aussi  honteux  nous  pourrions  signaler!  Le  marquis  d'Oise  se  marie 
avec  la  fille  d'un  Mississipien,  André,  alors  âgée  de  vingt  mois,  et 
les  revendications  les  plus  déplorables  suivent  cette  union  extraor- 
dinaire2.  Le  duc  de  Mazarin,   qu'on  appelait  le  «  Tonneau   »,  à 
cause  de  sa  vaste  corpulence  et  de  son  ivrognerie,  pressé  par  le  besoin 
d'argent,   veut  profiter  de  son  veuvage  pour  trouver  100.000  écus. 
Il  propose  un  marché  à  une  dame  avec  tache,  Mme  de  la  Vrillière 
(Mlle  de  Mailly),  maîtresse  du  marquis  de  Nangis  pendant  vingt  ou 
vingt-deux  ans.   Celle-ci  voulait  devenir  duchesse,  et  être  nommée 
dame  d'atour  de  la  reine.  Le  fils  de  Mazarin,  M.  de  la  Meilleraye3, 
fait  tant  et  si  bien  qu'il  arrête  le  projet  de  mariage.  On  chansonne  la 
«  duchesse  manquée   »,  dans  un  couplet  trop  licencieux  pour  être 
rapporté  ici.  Mazarin  entame  des  négociations  avec  la  marquise  de 
Resnel,  fille  de  M.  Leblanc;  elle  refuse  ;  il  s'adresse  à  Mmc  Gruyn, 
veuve  du  garde  du  trésor  royal  ;  le  Tonneau  n'a  pas  plus  de  succès  ; 
bref,  après  avoir  roulé  quelque  temps,  il  revient  à  la  maîtresse  de 
Nangis.   M.  de   la  Meilleraye,  qui  a  changé  de  sentiments,  la  prie 
lui-même  de  faire  ce  mariage,  et  déclare  (ce  qui  est  un  comble  !)  qu'il 
est  heureux  de  voir  l'affaire  se  conclure  et  d'être  agréable  à  M.  de 
Nangis,  qui  avait  toujours  été  son  ami.  La  chronique  remarque  que 
ce  fils  modèle  agit  avec  désintéressement,  et  ne  réclama  pas  d'ar- 
gent pour  lui  ;  quant  au  père,,  il  ne  trouva  plus,  pour  son  immense 
personne,  l'offre  de  100.000  écus;  on  lui  en  paya  10.000  au  comp- 
tant, et  10.000  en  un  billet.  Le  mariage  a   lieu  en  grande  pompe. 
La  nouvelle  duchesse  récompense  magnifiquement  son  beau-fils,  qui 
ne  lui  demandait  rien,  sa  belle-fille,  et  le  valet  de  son  mari,  Leroux, 


i  Sur  la  fin  de  la  comtesse,  et  son  entrevue  avec  M.  le  Diable,  voir  Anecd. 
secr.,  43  sq.  Le  comte  fit  fortune  lors  du  système.  Il  rendit  la  dot,  mais  garda 
les  intérêts  «  pour  l'honneur  que  Mme  la  Comtesse  avait  de  porter  son  nom  », 
et  se  fit  bâtir  un  palais,  faubourg  Saint-Honoré,  où  l'impudence  de  son  faste 
s'étalait  jusque  dans  les  moindres  détails  (Anecd.  secr.,  42). 

-  Revue  des  provinces,  i865,  t.  II,  97-100,  cité  par  Desnoireterres,  op,  cit., 
p.  4°t  note  3. 

3  Voir  Mathieu  Marais,  juin  1720,  I,  2(>(>, 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  Wlll*  SIÈCLE  151 

qui  avait  dû  être  fort  utile  dans  les  négociations  :  elle  lui  accorde 
10.000  livres.  Le  duc  gaspille  immédiatement  ses  10.000  écus,  et 
cherche  vainement  h  négocier  son  billet  ;  sa  femme  qui  le  surveille, 
fait  retirer  le  billet  pour  8.000  francs  comptant.  Le  duc  était  joué  ; 
on  l'avait  volé  sur  le  prix  ;  il  ne  pardonna  jamais  à  sa  femme,  et 
ne  voulut  plus  la  voir,  même  à  sa  mort1.  Le  Tonneau  fut  «  encavé  », 
suivant  les  contemporains,  aux  Quatre  Nations,  le  3  lévrier  1788. 
Son  convoi  fut  édifiant  et  majestueux:  plus  de  200  pauvres,  «  avec 
des  torches  et  leurs  pièces  d'étoffe  »,  accompagnaient  le  défunt,  et 
plus  de  quarante  carrosses,  avec  un  nombre  infini  de  domestiques  à 
pied  et  à  cheval,  fermaient  le  cortège.  Ainsi  était  accompagné  à  sa 
dernière  demeure  ce  grand  seigneur  mort  d'une  indigestion  de 
hachis,  qui  avait  vécu  dans  la  crapule,  et  dont  la  succession  consis- 
tait principalement  en  une  bibliothèque  de  25. 000  bouteilles  de 
Champagne.  Le  roi  envoyait  par  lettre  de  cachet  au  château  de 
Cambray  le  jeune  Berville,  colonel  du  régiment  de  Rouergue  et  fils 
du  lieutenant-général  des  armées,  lequel,  étant  pris  de  vin,  avait  osé, 
le  jour  de  l'enterrement,  tenir  aux  foyers  de  la  Comédie  un  propos 
leste  sur  les  fréquentations  de  très  haut  et  très  puissant  seigneur 
M.  le  duc  de  Mazarin.  Quanta  sa  femme,  elle  était  duchesse,  dame 
d'atour  de  la  reine,  et  veuve...,  ce  qui  prouve  qu'en  ce  bas  monde 
la  vertu  est  toujours  récompensée2. 

Quand  on  est  à  ce  point  dénué  de  vergogne,  on  est  certes  capa- 
ble de  tout.  Nous  passerons  rapidement,  ayant  donné  une  idée  suf- 
fisante de  la  moralité  d'un  grand  nombre  de  courtisans.  On  lira  un 
peu  partout  l'histoire  de  ce  comte  de  Charolais,  qui,  rentrant  de  la 
chasse,  aperçoit  dans  les  rues  d'Anet  un  bon  bourgeois,  sur  le 
seuil  de  sa  porte.  Il  le  vise,  et  le  tue  ;  le  lendemain,  il  demande  sa 
grâce  au  Régent  qui  se  contente  de  lui  répondre:  «  Le  roi  vous 
l'accorde,  mais  il  l'accordera  plus  volontiers  à  celui  qui  vous  en 
fera  autant.  »  «  Cette  réponse,  ajoute  Barbier,  a  été  trouvée  très  belle 


1  Voir  sur  toute  cette  histoire  Anecd.  secr.,  74  sq:  «  Le  duc  de  Mazarin.  » 
On  y  trouvera  les  lettres  curieuses  échangées  entre  Mazarin  et  M.  de  Nesle 
(MaiUy  de  Nesle),  à  propos  de  ce  mariage  (ibid.,  78,  79). 

2  Elle  mourut  le  11  septembre  1742  (cf.  Barbier,  III,  384,  septembre  1742). 
Elle  avait  cinquante-cinq  ans,  et  laissait  un  fils,  le  fameux  Saint-Florentin,  et 
une  fille,  la  comtesse  de  Maurepas. 


152  LES  PHILOSOPHES 

et  pleine  d'esprit1.  »  Nous  trouvons  aujourd'hui  la  sanction  insuf- 
fisante pour  un  crime  aussi  odieux.  Nous  ne  reviendrons  pas  sur 
l'histoire  de  ce  duc  Bourbon  qui  avait  l'idée  ingénieuse  de  mettre  le 
feu  à  une  de  ses  maîtresses-;  sur  celle  du  prince  de  Conti  qui,  pour  se 
venger  d'une  femme  galante,  lui  fait  souffrir  mille  cruautés,  la  fait 
souffler  avec  un  soufflet  de  boucher  jusqu'à  ce  que  la  mort  s'ensuive; 
sur  celle  du  duc  de  la  Meilleraye  cravachant  un  prêtre  dans  les  rues3. 
Le  prince  de  Carignan  et  le  duc  de  Gênes  tiennent  dans  leur  hôtel. 
une  maison  de  jeu,  et  Mmo  de  la  Tournelle  chante  publiquement  les 
couplets  populaires  sur  ses  bonnes  fortunes  auprès  du  roi  et  sur 
celles  de  ses  sœurs'1!  Nous  ne  parlons  que  de  ceux-là  parce  que  leurs 
actes  criminels  ou  indélicats  ne  les  ont  jamais  empêchés  de  tenir  un 
rang  très  distingué  à  la  cour.  Ils  suffiront  à  nous  éclairer  sur  la 
valeur  morale  de  cette  noblesse  :  «  Crois-tu,  écrivait  le  bailli  de 
Mirabeau  à  son  frère,  qu'il  y  ait  du  remède?  Je  ne  le  crois  pas,  et 
voici  pourquoi  :  c'est  que  la  distinction  entre  la  noblesse  et  la  plèbe 
n'est  que  morale  et  de  convention  ;  dès  qu'on  détruit  cette  distinc- 
tion, la  noblesse  est  réduite  à  de  vaines  prétentions  qui  la  rendent 
plus  qu'inutile5.  »  C'était  trop  peu  dire:  les  prétentions  des  cour- 
tisans étaient  devenues  exécrées,  à  la  suite  de  cette  déchéance  qui  en 
faisait  des  hommes  malhonnêtes,  sans  vertu  et  sans  honneur  6. 

De  même,  ces  prétentions  étaient  loin  d'être  justifiées  par  les  ser- 
vices que  les  seigneurs  de  cour  pouvaient  rendre  à  la  nation  : 

1  Barbier,  mai  1723,  I,  275.  Barbier  raconte  qu'il  avait  un  fils  de  la  Delisle, 
fille  de  l'Opéra  ;  l'enfant  tombe  malade  à  six  ou  huit  mois;  il  lui  donne  comme 
remède  de  l'eau-de-vie  de  Dantzig;  le  remède  agit  sur-le-cbamp,  et  le  pauvre 
petit  meurt.  «  Oh!  il  n'était  donc  pas  de  moi,  s'écrie  le  prince,  puisque  cela 
l'a  fait  mourir?  »  (Ibid.) 

2  Barbier,  février  1721,1,  11 3,  114.  »  Tout  le  monde  dit  que  l'esprit  de  M.  le 
Duc  est  un  peu  dérangé  depuis  quelque  temps.  Le  changement  n'est  pas 
grand,  car  il  en  avait  très  peu  auparavant,  et  du  mauvais.  »  (Ibid.,  128,  mai 
1721.) 

3  Barbier  affirme  qu'il  fut  emprisonné  un  an  à  Yincennes,  qu'il  fit  des 
excuses  au  prêtre,  et  fut  condamné  à  lui  servir  200  livres  de  pension.  (Ibid., 
291,  août  1723.) —  Cf.  Jean  Buvat,  Journal,  juillet  1723,  II,  44^  ;  cf.  Marais, 
II,  484,  4^^,  JLiillet  172a,  et  ibid.  489. 

4  De  Witt,  la  Société  française  et  la  Société  anglaise  au  xvme  siècle,  Paris, 
Lévy,  i8f>4,   i'c  étude,  p.  94. 

5  3o  juin  1709.  cité  par  de  Loménie,  les  Mirabeau,  I.  363. 
0  «  La  noblesse  de  France,  s'écrie  Marais,  n'a  jamais  été  moins  noble  qu'en 

ce  temps-ci  »  (juin  1720,  I,  2'o  sq.) 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAIS!;  \Y  XVIIIe  SIÈCLE  153 

Un  gentilhomme,  écrit  l'abbé  Coyer,  est  très  persuadé  qu'on  ne  sert  le 
roi  qu'avec  les  armes  :  il  veut  que  son  lils  aîné  joue  le  beau  rôle,  et,  en 
l'amusant  d'un  hochet,  il  lui  montre  une  épée.  L'enfant  grandit,  et  le 
premier  coup  d'œil  sur  sa  vocation  militaire  lui  découvre  des  agréments 
de  toute  espèce,  des  chiens,  des  chevaux,  des  habits  galants,  le  jeu,  la 
table  :  il  donne  à  corps  perdu  dans  le  service  du  roi l. 

Cela  n'est  pas  suffisant,  même  pour  rendre  des  services  dans 
le  militaire.  Quand  un  jeune  noble  connaît  l'escrime,  la  danse  et 
l'équitation,  il  est  persuadé  qu'il  peut  faire  un  colonel  ou  un  géné- 
ral. 

Barbier  écrit  à  son  tour  : 

D'un  autre  côté,  la  noblesse  riche  qui  habite  Paris,  les  grandes  villes 
ou  la  Cour,  met  ses  enfants  au  collège,  de  là  à  l'Académie  pour 
monter  à  cheval  et  faire  des  armes,  ensuite  mousquetaire,  capitaine  de 
cavalerie,  et  les  plus  en  crédit  ont  à  dix-huit  ou  vingt  ans  un  régiment 
sans  avoir  aucune  pratique  du  militaire.  Ils  passent  leur  jeunesse  dans  le 
luxe,  les  plaisirs  et  la-débauche  auprès  des  femmes;  ils  ont  plus  de  poli- 
tesse et  d'éducation,  mais  ils  n'ont  aucune  des  sciences  nécessaires,  point 
de  détails,  beaucoup  de  valeur  pour  se  battre,  mais  peu  capables  de 
commander;  c'est  ce  qui  fait  que  nous  avons  si  peu  de  bons  généraux  ou 
du  même  de  bons  officiers  généraux, 

Ces  débauchés,  plus  coquets  et  plus  élégants  que  robustes  et 
vigoureux,  se  comportent  sur  les  champs  de  bataille  comme  des 
braves  ;  ils  font,  suivant  le  titre  d'un  ouvrage  de  G.  d'Esparbès,  la 
guerre  en  dentelles,  mais  ce  sont  des  héros  à  l'heure  du  danger  ; 
à  Rosbach,  à  Grefeld,  s'ils  sont  vaincus,  ce  n'est  pas  faute  de  cou- 
rage. Le  marquis  d'Argenson,  qui  les  a  vus  à  l'œuvre,  déclare3  : 

Nos  jeunes  gens  si  frêles,  si  chétifs,  si  amollis  par  le  luxe  et  le  raffine- 
ment des  plaisirs,  n'en  ont  que  plus  de  mérite  à  s'exposer  volontairement 
aux  chances  de  la  guerre,  tandis  que  nos  pères,  demi-barbares  et  forte- 
ment constitués,  ne  faisaient  que  s'abandonner  à  la  fougue  d'une  impé- 
tuosité brutale.  Malheureusement,  c'est  rarement  pour  le  bien  de  la  poli- 
tique que  nous  combattons  ;  nos  guerres  sont  toutes  d'ambition  et  de 
vanité;  mais,  quels  que  soient  les  motifs  qui  nous  mettent  les  armes  à  la 
main,  nos  militaires  se  comportent  en  héros. 

1  Noblesse  commerçante,  (JEuvr.,  II,  6,  7, 

2  Y,  i5,  janvier  1 7 5 1 . 

3  I,  11 2-1 17  (Mort  du  marquis  de  Plélo,  l'un  des  membres  de  l'Entresol,  ms, 
juin  1734). 


154  LES  PHILOSOPHES 

Mais  cela  ne  constitue  pas  une  armée  forte,  disciplinée,  et,  pour 
tout  dire,   invincible1;  nous  aurons  deux   fois  plus  de  soldats  que 
Frédéric,  et  Frédéric  nous  infligera  des  défaites  sanglantes.  Et  puis, 
n'oublions  pas  qu'il  y  a  plus   de  100.000  nobles   qui  demandent  à 
prendre   du   service  ;    or,  on  a   calculé  qu'il  y   avait  tout   au  plus 
3o.ooo  officiers  dans   les  troupes  de   terre    et   de  mer.   Que  pou- 
vaient faire  ces  70.000  jeunes  hommes,  sans   emploi,  sans  fortune, 
sans  autre  talent  que  celui  de  mourir  devant  l'ennemi?  Des  prê- 
tres   ou    des   moines,    c'était   en    effet   le  parti  auquel    un    certain 
nombre  se  fixait;  des  «  chevaliers  »  plutôt,  ou  des   «  abbés'-  »,  qui 
n'avaient  de  militaire  ou  d'ecclésiastique  que  le  titre,  et  qui  cou- 
raient les  cabinets  a  toilette  et  les  salons,  désœuvrés,  inutiles,  espé- 
rant  la  fortune,   a   la   suite    de    quelque   aventure   ou   de  quelque 
hasard  providentiel.  L'abbé  Goyer  aura  l'idée  de  les  engager  à  faire 
du  commerce.  Sans  entrer  dans  le  débat  qui  a  suivi  la  Noblesse  com- 
merçante,  on  comprend  qu'en  vertu  des  préjugés  de  l'aristocratie 
l'idée  de  l'abbé  ne  pouvait  exciter  que  de  vives  contradictions  dans 
les  rangs  des  seigneurs.  Parmi  les  pamphlets  qui  apparaissent  à  ce 
moment,  il  y  en  a  un  qui  est  une  satire  amusante  et  qui  est  dû  à 
Rochon  de  Ghabannes.  Il  s'appelle  la  Noblesse  oisive  ;  l'auteur  y 
démontre  que   les   petits  maîtres   ont  tout   intérêt  à  vivre  dans  la 
paresse,    et    que    le    plus   grand    service   qu'ils  puissent  rendre    à 
l'Etat  est    de   consacrer    toute   leur  existence   à  l'oisiveté.   C'est, 
sous  une  forme   humoristique,    la   traduction  des  sentiments  de  la 
noblesse  ;  elle  a  deux  fonctions  ;  se  faire  tuer  à  la  guerre,  se  ruiner 

i  Cf.  Barbier  (IV,  i35,  décembre  1746),  à  propos  des  honneurs  décernés  à 
Maurice  de  Saxe. 

2  Et  encore  le  nombre  est  variable.  Cf.  Barbier,  IV,  353  sq.  mars  1749.  «  On 
a  supprimé  entièrement  au  moins  douze  régiments,  et  on  a  beaucoup  diminué 
tous  les  autres.  Cela  met  sur  le  pavé  un  grand  nombre  de  jeunes  gens  qui 
servaient  depuis  quelques  années  dans  les  troupes  en  qualité  de  lieutenants, 
sous-lieutenants  et  même  capitaines,  et  qui  sont  embarrassés,  après  avoir  été 
officiers,  de  prendre  aucun  autre  état,  et  qui  n'ont  plus  ni  paye,  ni  qualité  et 
qui  se  trouvent  sans  bien.  »  —  D'après  Coyer,  il  y  aurait  «  3oo.ooo  nobles  que 
la  guerre  refuse  »,  et  à  propos  desquels  il  faudrait  se  demander  ce  qu'ils 
deviendront  (la  Noblesse  commerçante,  II,  19).  Sur  tous  les  ouvrages  qui  ont 
paru  à  propos  de  la  Noblesse  commerçante  (1756)  voir  Barbier,  Dict.,  III,  417, 
4x8.  A  propos  des  officiers  inutiles,  consulter  Mercier,  op.  cit.,  II,  106,  9  sq. 
«  Officiers.  »  Sur  les  abbés,  cf.  ibid.,  I.  90,  286  sq.  «  Abbés  »  ;  d'Argenson^ 
édit,  Janet,  V,  180  sq  :  «  Du  scandale.  Eteindre  l'espèce  ridicule  d'hommes  du 
monde  appelés  abbés  »,  etc.,  Dans  le  Cercle  ou  la  Soirée  à  la  mode  de  Poin- 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  L55 

à  la  cour.  Voilà  à  quoi  se  réduisent  pour  elle  les  devoirs  du  citoyen, 
et  l'on  comprend  alors  le  mot  sévère,  mais  exact,  de  d'Argenson  : 
«  La  noblesse  a  bien  l'air  de  n'être  que  les  frelons  de  la  ruche  qui 
manerent  le  miel  sans  travailler1.  »  Le  bailli  de  Mirabeau  écrivait, 
le  i5  septembre  ijfio,  que  le  royaume  d'Angleterre  était  «  en  fait 
une  république  qui  avait  un  doge  et  une  noblesse  bâtarde  et  de 
ville  ».  La  noblesse  «  bâtarde  »  est  celle  qui  se  renouvelle  par  les 
hommes  éminents  de  la  nation,  par  ceux  qui  se  sont  signalés  dans 
l'industrie,  le  commerce,  les  sciences,  la  philosophie,  la  littérature, 
les  arts  ;  la  vraie  noblesse  est  celle  qui  meurt  sous  le  feu  ou  qui 
reste  inutile.  Telle  est  l'opposition  entre  l'aristocratie  de  l'Angleterre 
que  Macaulay  n'hésite  pas  à  définir  «  l'aristocratie  la  plus  démo- 
cratique de  l'univers  »  et  l'aristocratie  française  qui  a  été,  quoi 
qu'on  en  pense,  l'aristocratie  la  plus  fermée  du  monde  entier. 

Tandis  que  l'exemple  de  l'Angleterre,  dit  M.  de  Loménie,  nous  montre 
comment  l'esprit  patricien,  livré  à  lui-même,  peut  se  modifier  sans  s'étein- 
dre; comment  il  peut  se  renouveler  et  s'élargir  de  manière  à  se  concilier, 
non  seulement  avec  la  liberté  pour  laquelle  il  est  une  précieuse  garantie, 
mais  avec  toutes  les  tendances  égalitaires  qui  naissent  naturellement  des 
progrès  intellectuel  et  matériel  d'une  société  ;  comment  en  un  mot  une 
aristocratie,  toujours  ouverte  à  quiconque  acquiert  par  son  talent  ou  son 
travail  une  consistance  sociale  même  modeste,  peut  devenir,  suivant  la 
juste  expression  de  Macaulay,  l'aristocratie  la  plus  démocratique  de  l'uni- 
vers, il  est  certain  que  la  France  au  contraire  s'est  habituée  dès  longtemps 
à  considérer  comme  un  bienfait  toute  extension  du  pouvoir  central  aux 
dépens  des  supériorités  individuelles  et  des  influences  locales  2. 

tinet  de  Livry  (1756),  il  y  a  un  portrait  d'abbé,  lestement  enlevé;  dans  la 
scène  vu,  34  sq.,  l'abbé  se  fait  prier  pour  chanter  et  refuse,  puis  il  chante 
(juand  on  ne  le  prie  plus  (se.  vin,  44)  : 

Serait-il  vrai,  jeune  bergère, 

Que  nos  soins  ont  pu  vous  charmer? 
Le  morceau  est  de  sa  composition.  «  Il  est  vrai  que  l'on  nous  accueille,  dit 
l'aimable  personnage;  sans  devenir  la  terreur  des  maris,   nous  faisons  quel- 
quefois l'amusement  des  dames.  »  (Ibid.,  se.  vu.) 

1  III,  38o,  19  décembre  1700;  V,  3o2,  Population.  Cf.  Considérations  sur  le 
gouvernement,  édit.  cit.  i43  sq..  ij3  sq. 

2  De  Loménie,  op.  cit.,  II,  8  (à  propos  du  Testament  politique  de  Mirabeau, 
1747);  cf.  de  Tocqueville,  op.  cit.,  tout  le  début  du  chap.  ix  du  livre  II;  Fon- 
taine, op.  cit..  2e  partie,  chap.  ni,  Egalité,    148  sq. 


156  LES   PHILOSOPHES 


IV 


On  devine  sans  peine  quelle  fut  la  conduite  des  philosophes  à 
l'égard  des  courtisans.  Leurs  livres  sont  pleins  d'attaques  vio- 
lentes, de  mots  durs  et  de  reproches  amers,  à  l'adresse  de  tous  ces 
valets  titrés,  qu  ils  méprisent  et  qu'ils  bravent.  «  Ils  nous  craignent, 
écrivait  Duclos  des  hommes  de  cour,  comme  les  voleurs  craignent 
les  réverbères.  »  Ce  même  Duclos  cependant  était  lié  avec  les  grands 
seigneurs  les  plus  brillants  de   l'époque,  et  il  écrivait  à  Rousseau  : 

Vous  croyez  bien  que  j'aurais  été  charmé  de  rendre  mes  respects  à 
M.  et  à  Mme  de  Luxembourg  à  qui  je  rends  dans  mon  cœur  l'amitié  qu'ils 
ont  pour  vous  :  j'ai  déjà  éprouvé  qu'il  y  a  des  grands  qui  en  sont  capa- 
bles ;  les  gens  de  lettres  n'en  doivent  attendre  que  de  leurs  égaux  ou  de 
ceux  dont  le  rang  leur  est  très  supérieur1. 

La  fin  est  à  remarquer.  Elle  nous  aide  à  établir  une  distinction 
essentielle.  A  côté  du  noble,  mendiant  qu'aucune  humiliation  ne 
rebute,  il  y  a  à  la  cour  le  gentilhomme  qui  rend  ses  devoirs  au 
prince,  mais  qui  est  assez  riche  pour  ne  pas  tendre  la  main,  assez 
indépendant  pour  ne  pas  accepter  toutes  les  servitudes,  assez  im- 
portant par  sa  naissance  et  son  influence  personnelle  pour  que  le 
roi  le  respecte  et  le  traite  en  conseiller  sinon  en  collaborateur. 
Les  grands  de  ce  genre  constituent  la  deuxième  catégorie  de 
courtisans  que  le  duc  de  Nivernais,  ami  de  Duclos  et  des  philo- 
sophes, se  gardait  bien  de  confondre  avec  les  laquais  de  cour,  dans 
la  Lettre  et  Instruction  paternelle  qu'il  adressait  au  comte  de  Gisors. 
Ceux-là,  s'ils  ont  du  talent  pour  la  guerre  ou  pour  l'administration, 

1  Jean-Jacques  Rousseau,  ses  amis  et  ses  ennemis,  correspondance...  pub. 
par  G.  Streckeisen  et  Moultou,  12  mars  17G1,  I,  296.  Cf.  le  mot  de  Chamfort 
(Œuvres,  II,  1  i(i)  :  «  Un  homme  de  lettres  à  qui  un  grand  seigneur  faisait  sentir 
la  supériorité  de  son  rang  lui  dit  :  «  Monsieur  le  Duc,  je  n'ignore  pas  ce  que 
«  je  dois  savoir,  mais  je  sais  aussi  qu'il  est  plus  aisé  d'être  au-dessus  de  moi 
«  qu'à  côté  »;  et  ce  fragment  d'une  lettre  de  d'Alembert  à  Voltaire  (12  jan- 
vier 1763,  LXI,  5oi).  «  Il  est  vrai  que  je  n'aime  les  grands  que  quand  ils  le 
sont  comme  vous,  c'est-à-dire  par  eux-mêmes,  et  qu'on  peut  vraiment  se  tenir 
pour  honoré  de  leur  amitié  et  de  leur  estime  ;  pour  les  autres,  je  les  salue  de 
loin,  je  les  respecte  comme  je  dois,  et  je  les  estime  comme  je  peux.  » 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII*  SIÈCLE  lr>7 

recherchent  la  laveur  royale  :  mais  ils  ne  vont  pas  à  la  cour  avec 
l'intention  d'y  séjourner  ;  au  contraire,  ils  s'y  rendent  avec  la  résolu- 
tion d'en  sortir  le  plus  tôt  possible.  Ils  y  reviendront  régulièrement, 
et  se  garderont  bien  de  se  faisser  oublier  ;  mais  ils  ne  seront  pas 
«  casernes  »  à  Versailles.  Ils  vivront  dans  leur  hôtel  à  Paris,  dans 
leurs  châteaux  ou  leurs  maisons  de  campagne  ;  ils  fréquenteront 
Les  sociétés  polies,  où  ils  apprendront  à  connaître  et  à  estimer  les 
philosophes  et  les  écrivains. 

Plus  on  est  grand,  déclare  Duclos,  moins  on  s'avise  de  faire  sentir  une 
distance  trop  marquée  pour  être  méconnue.  L'amour-propre  éclairé  ne 
dilière  guère  de  la  modestie  dans  ses  etîets.  Un  homme  de  lettres  esti- 
mable n'en  essuiera  point  de  faste  otï'ensant  ,  au  lieu  qu'il  pourrait  y  être 
exposé  avec  ces  gens  qui  n'ont  sur  lui  que  la  supériorité  que  leur  imper- 
tinence suppose,  et  qui  croient  que  c'est  un  moyen  de  la  lui  prouver. 
Depuis  que  le  bel  esprit  est  devenu  une  contagion,  tel  s'érige  en  protec- 
teur qui  aurait  besoin  lui-même  d'être  protégé,  et  à  qui  il  ne  manque  pour 
cela  que  d'en  être  digne1. 

Ainsi  s'explique  que  les  gens  de  lettres,  jaloux  de  leur  indépen- 
dance et  de  leur  dignité,  aient  écarté  les  courtisans  qui  vivaient  de 
ce  métier,  et  aient  recherché  l'appui  de  ceux  qui  étaient  véritable- 
ment grands  par  leur  origine,  leur  fortune,  leur  mérite  personnel2. 

Or,  ceux-là,  ils  les  ont  conquis  avec  une  rapidité  admirable3.  Je 
ne  parle  pas  du  marquis  d'Argenson  qui,  lui,  était  gagné  avant  que 
la  bataille  fût  engagée  ;  mais  je  songe  à  tous  ces  grands  noms  que 
nous  rencontrons  à  chaque  pas,  mêlés  à  ceux  de  nos  philosophes. 

1  Duclos,  Considérations  sur  les  mœurs,  Œuvres,  I,  112,  n3. 

2  Voilà  pourquoi  les  philosophes  avaient  davantage  à  craindre  les  parvenus. 
«  Le  prince  d*IIennin  (personnage  d'ailleurs  fort  peu  recommandable)  écoutait 
un  ennobli  qui  défendait  les  privilèges  et  exemptions.  Il  parlait  du  Tiers-Etat 
avec  aigreur  et  mépris.  Le  mot  de  canaille  échappa  de  sa  bouche  plusieurs 
fois.  «Ah!  Monsieur,  lui  dit  le  prince,  vous  parlez  bien  peu  respectueusement 
«  de  votre  grand-père!  »  L'ennobli  rougit  et  se  retira.  »  (Chronique  scanda- 
leuse, 2l5.) 

3  «  Le  mot  si  piquant  de  Louis  XIV,  en  voyant  ensemble,  des  croisées  de 
Versailles,  Racine  et  Cavoie,  ne  pouvait  plus  avoir  d'application  :  les  grands 
seigneurs  et  les  grands  écrivains  étaient  trop  souvent  ensemble  pour  que  cela 
fût  remarqué.  »  (Garât,  Mém.  historique  sur  le  xvme  siècle,  I,  4).  Quant  à  Mar- 
montel,  il  déclare  dans  son  discours  à  l'Académie  (décembre  1763)  :  «  Tant 
qu'il  y  aura  des  grands  dignes  de  l'être,  jamais  les  muses  ne  manqueront 
d'appui.  »  (Œuvres,  1 7 <S 7 ,  XVII,  (>.) 


158  LES  PHILOSOPHES 

Ici,  on  doit  toujours  citer  la  page  célèbre,  écrite  par  le  comte  de 
Ségur,  à  propos  des  sentiments  de  la  noblesse  française  à  la  veille  de 
la  Révolution  : 

Pour  nous,  jeune  noblesse  française,  sans  regret  pour  le  passé,  sans 
inquiétude  pour  l'avenir,  nous  marchions  gaiement  sur  un  tapis  de  fleurs 
qui  nous  cachait  un  abîme.  Riants  frondeurs  des  modes  anciennes,  de 
l'orgueil  féodal  de  nos  pères  et  de  leurs  graves  étiquettes,  tout  ce  qui 
était  antique  nous  paraissait  gênant  et  ridicule.  La  gravité  des  anciennes 
doctrines  nous  pesait.  La  philosophie  riante  de  Voltaire  nous  entraînait 
en  nous  amusant.  Sans  approfondir  celle  des  écrivains  plus  graves,  nous 
l'admirions  comme   empreinte  de    courage   et  de    résistance  au  pouvoir 

arbitraire... 

Nous  nous  sentions  disposés  à  suivre  avec  enthousiasme  les  doctrines 
philosophiques  que  professaient  des  littérateurs  spirituels  et  hardis.  Vol- 
taire entraînait  nos  esprits  :  Rousseau  touchait  nos  cœurs  ;  nous  sentions 
un  secret  plaisir  à  les  voir  attaquer  le  vieil  échafaudage,  qui  nous  sem- 
blait gothique  et  ridicule.  Ainsi,  quoique  ce  fussent  nos  rangs,  nos  privi- 
lèges, les  débris  de  notre  ancienne  puissance  qu'on  minait  sous  nos  pas, 
cette  petite  guerre  nous  plaisait  ;  nous  n'en  éprouvions  pas  les  atteintes, 
nous  n'en  avions  que  le  spectacle...  Nous  riions  des  graves  alarmes  de  la 
vieille  Cour  et  du  clergé,  qui  tonnaient  contre  cet  esprit  d'innovation. 
Nous  applaudissions  les  scènes  républicaines  de  nos  théâtres,  les  discours 
philosophiques  de  nos  Académies,  les  ouvrages  hardis  de  nos  littérateurs... 
La  liberté,  quel  que  fût  son  langage,  nous  plaisait  par  son  courage,  l'éga- 
lité, par  sa  commodité.  On  trouve  du  plaisir  à  descendre,  tant  qu'on  croit 
pouvoir  remonter  dès  que  l'on  veut;  et,  sans  prévoyance,  nous  goûtions 
tout  à  la  fois  les  avantages  du  patriciat  et  les  douceurs  d'une  philosophie 
plébéienne  J. 

Il  n'y  a  qu'une  correction  à  faire;  c'est  celle-ci:  en  réalité,  la 
noblesse,  en  partageant  les  idées  généreuses  que  répandait  la  philoso- 
phie, fut  loin  de  «  descendre  ».  Il  lui  a  beaucoup  servi,  pour  sa  réputa- 
tion aux  yeux  de  la  postérité,  d'avoir  fourni  des  auxiliaires  à  l'armée 
de  Y  Encyclopédie.  Quel  fait  glorieux  aurait  pu  donner  quelque  éclat  à 
ses  années  de  décadence?  Elle  était  victime  de  ce  système  politique, 
adopté  par  Louis  XIV,  qui  la  condamnait  à  vivre  dans  les  anti- 
chambres du  roi  ;  elle  ne  sortait  de  son  inaction  que  pour  ajouter  un 
nom  à  la  liste  de  nos  défaites  militaires  ;  elle  comptait  une  majorité 

1  De  Ségur,  Mémoires,  Souvenirs  et  Anecdotes  (collect.  Barrière),  I,  17  sq.,2f> 
sq.,  41  sq. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  159 

de  seigneurs  perdus  de  dettes,  sans  honorabilité,  sans  moralité  ; 
heureusement  pour  elle,  il  s'est  rencontré,  dans  ses  rangs,  des 
esprits  larges  et  courageux  qui  se  sont  élevés  au-dessus  des  préju- 
gés séculaires,  et  qui  ont  fait  bon  accueil  à  ceux  qui  parlaient  de 
justice  et  de  liberté,  même  quand  leurs  théories  menaçaient  les  pri- 
vilèges dont  l'aristocratie  jouissait  encore.  Ils  se  laissèrent  désar- 
mer par  la  raison  ;  ils  ne  furent  pas  vaincus,  ils  donnèrent  un  libre 
assentiment  aux  principes  qui  devaient  régénérer  la  société,  et 
guider  ceux  qui  allaient  construire  un  monde  nouveau  sur  les  ruines 
des  anciennes  castes  '.  Plus  tard,  sans  doute,  ils  se  révolteront 
contre  la  force,  mais  ils  étaient  familiarisés  avec  l'idée,  et  un 
grand  nombre  d'entre  eux  durent  penser  que  leur  cause  était  mau- 
vaise, puisqu'ils  n'étaient  guidés  à  cette  heure-là  que  par  leurs  inté- 
rêts. Au  xvme  siècle,  les  nobles  «  montent  »  au  contraire  et  se  relè- 
vent à  nos  yeux,  par  leur  adhésion  volontaire  aux  fécondes  doctrines 
des  novateurs. 


C'est  bien  là  le  jugement  de  la  postérité.  Reprenons,  dans 
V Anneau  d'améthyste,  le  chapitre  qui  nous  montre  M.  de  Brécé 
conduisant  M.  Lerond,  dans  la  salle  où  le  duc  Guy,  maréchal  de 
France,  avait  établi  la  bibliothèque  vers  i6o5.  Commencée  par  le 
maréchal,  le  duc  Jean  son  petit  fils  l'a  beaucoup  enrichie,  et 
M.  Lerond  lit  à  haute  voix  les  titres  poussés  en  or  sur  ces  volumes 
réunis  par  un  grand  seigneur  du  temps  de  Louis  XV  :  Encyclopédie 
méthodique,  Montesquieu,  Voltaire,  Rousseau,  Mably,  Condillac, 
Raynal,  tels  sont  les  bréviaires  du  duc  Jean  de  Brécé,  qui  a  annoté 
de  sa  main  les  Vœux  d'un  Solitaire;  M.  Lerond  lit  une  de  ces  notes 
ainsi  conçue  :    «  L'auteur  dit  vrai  ;  les  hommes  sont  naturellement 


1  Cf.  dans  Fontaine,  op.  cit  ,  ie  partie,  VI,  23o  sq.,  le  rôle  de  Candor,  le 
seigneur  généreux  et  philosophe.  Il  y  eut,  même  à  la  campagne,  des  hobe- 
reaux entamés  parla  philosophie.  Dans  le  Cercle  de  Poinsinet  de  Sivry  (1764), 
le  baron  trace  un  beau  portrait  du  gentilhomme  de  campagne,  acquis  aux 
idées  nouvelles:  «  Il  connaît  ses  prérogatives,  il  n'y  déroge  pas,  mais  il  rougi- 
rait d'en  abuser;  il  sait  qu'il  commande  à  des  hommes,  et  c'est  en  les  rendant 
heureux  qu'il  s'assure  le  droit  de  l'être  lui-même.  »  (Se.  v,  p.  3o). 


160  LES  PHILOSOPHES 

bons.  Ce  sont  les  faux  principes  de  la  société  qui  les  rendent  mau- 
vais. »  Puis,  M.  Lerond  voit  les  livres  réunis  parle  grand-père  de  M.  de 
Brécé,  sous  Charles  X  :  Chateaubriand,  Anquetil,  Guiziot,  Thierry, 
La  Harpe,  Marchangy,  Laine.  Vient  alors  la  contribution  du  duc 
actuel  de  Brécé  à  la  bibliothèque  de  ses  aïeux  :  deux  ou  trois  bro- 
chures débraillées,  relatives  à  Pie  IX  et  au  pouvoir  temporel  ;  deux 
ou  trois  volumes  déguenillés  de  romans;  un  panégyrique  de  Jeanne 
d'Arc,  de  Monseigneur  Chariot  ;  et  quelques  ouvrages  de  dévotion 
pour  dames  du  monde.  Je  le  demande  sincèrement:  si  M.  le  duc 
Jean  de  Brécé.  sous  le  règne  de  Louis  XV,  avait  eu  les  mêmes  lec- 
tures que  M.  de  Brécé,  membre  de  l'Assemblée  nationale  en  1871  et 
révélé  à  la  postérité  par  Anatole  France  en  1899,  la  noblesse  fran- 
çaise ne  nous  apparaîtrait-elle  pas  à  distance,  comme  une  caste  qui 
mérita  sa  disparition  complète  par  son  inintelligence,  son  égoïsme 
et  sa  vanité  '  ? 

Ce  sont  les  ducs  comme  Jean  de  Brécé  qui  nous  empêchent 
d'avoir  pour  l'aristocratie  du  xvme  siècle  tout  le  mépris  que  les  con- 
temporains ne  lui  ont  pas  ménagé.  Vauvenargues  lui-même  qui  a 
déclaré  que  «  la  distinction  des  ordres  du  royaume  est  une  des  lois 
fondamentales  de  l'Etat  »,  Vauvenargues  qui  est  un  des  partisans 
les  plus  convaincus  de  la  nécessité,  de  la  légitimité  d'une  noblesse 
héréditaire,  reproche  aux  seigneurs  leur  «  légèreté  »,  leur  «  arro- 
gance »,  leur  «  esprit  de  courtisanerie  »,  leur  «  défaut  d'humanité  », 
leur  «  dédain  pour  le  peuple  »,  et  tous  les  vices  qui  expliquent  la 
chute  irrémédiable  \  Montesquieu,  dont  le  principe  est  :  «  Point  de 
monarque,  point  de  noblesse;  point  de  noblesse,  point  de  monarque, 
mais  un  despote  »,  avoue  :  «  J'ai  eu  d'abord  pour  la  plupart  des 
grands  une  crainte  puérile,  j'ai  passé  presque  sans  milieu  jusqu'au 
mépris  3  !  »   A   l'autre  bout  du    siècle,  le  baron  de  Besenval  écrit  : 


1  A.  France,  Hist.  contemp.  :  l'Anneau  d'améthyste,  p.  69  sq.  (Paris,  Lévy, 

1899). 

2  Vauvenargues,  Œuvres.  <<  A  quoi  bon  les  grandes  places  lorsqu'on  les 
remplit  de  la  sorte  !  »  (Discours  sur  les  mœurs  du  siècle,  i6(>,  édition  Gilbert). 
Cf.  346  sq.  :  Essai  sur  quelques  caractères.  Les  grands.  —  Réflexions  et 
Maximes,  4,0>  411!  etc.). 

3  Montesquieu,  Pensées  diverses  (Œuvres,  1827),  VI,  289.  Portrait  de  Mon- 
tesquieu par  lui-même.  On  connaît  sa  fameuse  définition  :  «  Un  grand  sei- 
gneur est  un  bomme  qui  voit  le  roi,  qui  parle  aux  ministres,  qui  a  des 
ancêtres,  des  dettes  et  des  pensions.  » 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIle  SIÈCLE  161 

«  L'aristocratie  ne  méritait  plus  d'entrer  en  considération  dans 
aucune  spéculation  politique  '.  »  Rivarol  ne  craint  pas  d'affirmer: 
«  Les  nobles  d'aujourd'hui  ne  sont  plus  que  les  mânes  de  leurs  ancê- 
tres- !  »  Que  serait-ce  donc  si,  au  lieu  de  nous  adresser  à  ceux  qui  ont 
soutenu  la  noblesse,  nous  allions  puiser  des  invectives  chez  ceux 
qui  ont  sapé  l'aristocratie  au  xviu'"  siècle,  en  mettant  à  nu  ses  tares 
et  ses  crimes?  Que  serait-ce  si  nous  passions  du  marquis  d'Argenson 
qui  est  d'avis  que  «  les  nobles  sont  au  peuple  ce  que  la  pourriture  est 
au  fruit  »,  à  Chamfort  qui  a  si  constamment  et  si  implacable- 
ment fouaillé  les  nobles  de  son  époque  ?  Il  ne  reste  qu'une 
chose  aux  seigneurs  du  XVIIIe  siècle  pour  que  la  postérité 
revise  le  jugement  de  leur  époque  sur  leur  propre  compte  :  c'est  que 
leur  ordre  a  fourni  aux  idées  d'où  devait  sortir  la  Révolution  fran- 
çaise de  brillants  et  généreux  patrons3  ;  leur  imprudence  ne  fut 
désastreuse  que  pour  leurs  intérêts  ;  elle  les  a  empêchés  d  être  tous 
indistinctement  enveloppés  dans  la  même  condamnation,  elle  a 
servi  à  leur  mémoire. 


1  Mémoires,  II,  307,  3n.  Voir  dans  l'Observateur  Hollandais  un  formidable 
réquisitoire  contre  les  nobles,  entièrement  composé  de  faits  (lettre  IV,  173). 
Cf.  ibid.,  178,  contre  l'inutilité  sociale  de  la  noblesse. 

2  Œuvres,  V,  338.  Voir  aussi  IV,  1 34  sq.  (Extraits  du  Journal  politique  et 
national). 

3  «  C'est  comme  paladins  que  nous  nous  montrions  philosopbes  »  (de  Ségur, 
op.  cit.,  I,  87).  Sur  cette  transformation  de  la  noblesse,  voyez  la  très  curieuse 
Lettre  à  un  grand  dans  les  Bagatelles  morales  de  Coyer,  I,  79  sq.  Cf.  Lamar- 
tine, les  Confidences  (Paris,  chez  l'auteur,  1868,  t.  XXII),  liv.  II,  2,  37;  et 
V,  5,  100. 


Univ.  de  Lyon.  —  M.  Roustan.  11 


162  LES  PHILOSOPHES 


CHAPITRE  IV 

LES  PHILOSOPHES  ET  LES  MAGISTRATS 


I.  —  La  noblesse  de  robe.  —  Ses  mœurs  et  sa  place  clans  la   société.  —  Esprit 

de  caste.  —  Vénalité  et  hérédité.  —  Protestations  des  philosophes  contre 
les  abus.  —  Maupeou  et  la  vénalité  des  offices.  —  La  noblesse  de  robe  enta- 
mée par  les  encyclopédistes.  —  Magistrats  mondains  et  philosophes.  —  Une 
illusion  des  philosophes. 

II.  —  L'opposition  parlementaire  et  l'opposition  philosophique.  —  L'affaire  des 

billets  de  confession.  —  Fermeté  des  Parlements.  —  Ils  servent  la  cause  de 
la  philosophie,  non  de  la  libre  pensée.  —  Nationaux  et  sacerdotaux. 

III.  — Les  Parlements  alliés  des  philosophes  contre  les  jésuites.  —  Inquiétudes 
des  philosophes.  —  Appréhensions  justifiées.  —  Voltaire,  d'Alembert  et  les 
Jésuites. 

IV.  —  Confiance  momentanée  de  Voltaire.  —  Désillusion.  —  Le  coup  d'Etat  de 
Maupeou  et  les  encyclopédistes.  —  Reproches  adressés  aux  philosophes. — 
Sincérité  de  Voltaire.  —  Netteté  de  son  attitude.  —  Etait-il  en  désaccord 
avec  l'opinion  publique? —  La  fin  des  Parlements.  —  Etait-il  en  désaccord 
avec  son  parti? —  Opinion  de  d'Alembert,  Morellet,  Marmontel. —  Diderot 
plus  violent  que  Voltaire. 

V.  —  Conclusion  :  Les  magistrats  sont  les  ennemis   des   philosophes    et  leurs 

alliés  involontaires.  —  Comment  les  philosophes  s'en  sont  servi. 


I 

Montesquieu,  comparant  l'une  à  l'autre  les  deux  noblesses,  dont 
l'existence  constitue  «  la  nature  du  gouvernement  monarchique, 
c'est-à-dire  de  celui  où  un  seul  gouverne  par  des  lois  fondamen- 
tales l  »,  énumère  les  services  qu'avait  rendus  au  royaume 

...  cet  état  de  la  robe,  qui  se  trouve  entre  la  noblesse  et  le  peuple;  qui, 
sans  avoir  le  brillant  de  celle-là,  en  a  tous  les  privilèges  ;  cet  état  qui 
laisse  les  particuliers  dans  la  médiocrité,  tandis  que  le  corps  dépositaire 
des  lois  est  dans  la  gloire  ;  cet  état  encore  dans  lequel  on  n'a  de  moyen 
de  se  distinguer  que  par  la  suffisance  et  par  la  vertu  ;  profession  hono- 
rable, mais  qui  en  laisse  toujours  voir  une  plus  distinguée2... 


1  Esprit  des  lois,  II,  IV  (Œuvres,  1827,  vol.  II,  i5i ' 

2  Ibid.,  XX,  XXII  (même  éd.,  III,  28G,  287.1 


KT  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  Wlli    SIÈCLE  163 

Telle  est,  en  effet,  la  situation  de  la  noblesse  de  robe.  Elle  se 
tient  également  à  distance  de  la  noblesse  de  race  qui  a  pour  elle 
un  mépris  séculaire,  et  de  la  bourgeoisie  qui  la  respecte  ou  la 
craint. 

Dans  le  roman  de  Duclos,  les  Confessions  du  Comte  de  ***, 
l'homme  à  bonnes  fortunes  qui  nous  énumére  ses  victoires  faciles  et 
monotones  nous  conte  comment  il  est  introduit  chez  un  conseiller 
au  Parlement.  Il  s'agit  d'une  discussion  à  propos  de  droits  de  terre. 
La  phrase  de  Montesquieu  :  «  cet  état  qui  laisse  les  particuliers 
dans  la  médiocrité  »,  doit  s'entendre,  en  effet,  de  l'influence  person- 
nelle des  parlementaires,  car,  au  point  de  vue  de  la  fortune,  les 
magistrats  étaient  loin  de  la  médiocrité  ;  les  robins  étaient,  d'une 
façon  générale,  beaucoup  plus  riches  que  les  seigneurs.  Donc  le 
comte  de  ***  a  un  différend  au  sujet  de  droits  de  terre,  avec  un  de 
ces  magistrats  qu'il  ignorait  comme  tous  ses  pareils.  Ce  dernier 
traite  l'affaire  en  grand  seigneur,  les  gens  de  robe  retirant  de  leur 
profession  l'avantage  «  d'apprendre  aux  dépens  des  autres  à  fuir  les 
procès  »  ;  le  comte  reste  un  de  ses  amis  ;  la  première  marque 
qu'il  lui  en  donne  est  de  tâcher  de  séduire  sa  femme  qui  était  assez 
jolie,  «  et,  ajoute-t-il  avec  sa  fatuité  ordinaire,  j'y  réussis  ».  Le 
voilà  donc  introduit  dans  le  monde  des  magistrats,  obligé  «  de  se  plier 
à  des  mœurs  nouvelles,  et  qui   lui   étaient  absolument  étrangères  ». 

Ici,  écoutons  M.  le  comte  lui-même  : 


La  robe  se  regarde  avec  raison  au-dessus  de  la  finance,  qui  l'em- 
porte par  l'opulence  et  le  brillant,  et  qui  devient  à  son  tour  la  source  de 
la  seconde  classe  de  robe.  Le  peuple  a  pour  les  magistrats  une  sorte  de 
respect  dont  le  principe  n'est  pas  bien  éclairci  dans  sa  tête  ;  il  les  regarde 
comme  ses  protecteurs,  quoiqu'ils  ne  soient  que  ses  juges.  La  plupart  des 
gens  de  robe  sont  réduits  à  vivre  entre  eux,  et  leur  commerce  entretient 
leur  orgueil.  Ils  ne  cessent  de  déclamer  contre  les  gens  de  la  cour,  qu'ils 
affectent  de  mépriser,  quoiqu'ils  vous  étourdissent  sans  cesse  du  nom 
de  ceux  à  qui  ils  ont  l'honneur  d'appartenir.  Il  ne  meurt  pas  un  homme 
titré,  que  la  moitié  de  la  robe  n'en  porte  le  deuil  :  c'est  un  devoir  qu  elle 
remplit  au  centième  degré  ;  mais  il  est  rare  qu'un  magistrat  porte  celui 
de  son  cousin  l'avocat.  Les  sollicitations  ne  les  flattent  pas  tous  égale- 
ment; les  sots  y  sont  extrêmement  sensibles  ;  les  meilleurs  juges  et  les 
plus  sensés  s'en  trouvent  importunés,  et,  pour  l'ordinaire,  elles  sont  assez 
inutiles.  En  général,  la  robe  s'estime  trop,  et  l'on  ne  l'estime  pas  assez. 
Les  femmes  de  robe  qui  ne  vivent  qu'avec  celles  de  leur  état  n'ont  aucun 


164  LES  PHILOSOPHES 

usage  du   monde,  ou  le  peu  qu'elles  en  ont  est  faux.  Le  cérémonial  fait 
leur  unique  occupation;  la  haine  et  l'envie,  leur  seule  dissipation  '. 

Laissons  ce  Bel  Ami  de  la  noblesse  à  son  métier  de  papillon,  et 
dégageons  les  traits  essentiels  de  ce  tableau:  la  robe  était  séparée  du 
reste  du  monde,  de  la  noblesse  de  cour,  de  la  finance,  de  la  bour- 
geoisie. Malgré  des  mariages  avec  les  grandes  familles  aristocrati- 
ques, assez  nombreux  pour  que  tout  robin  soit  plus  ou  moins  en 
deuil  quand  disparaît  un  gentilhomme  de  marque"-  ;  malgré  des 
mariages  d'argent,  qui  auraient  pu  rapprocher  les  magistrats  des 
financiers  et  des  bourgeois,  la  noblesse  de  robe  constitue  une  caste 
isolée,  fermée  aux  autres,  une  sorte  de  «  clergé  judiciaire  »  qui  ne  se 
mêle  pas  aux  profanes,  «  officiant  »  dans  des  intérieurs  solennels, 
sévères,  luxueux  et  imposants  où  nul  ne  peut  pénétrer  s'il  n'est 
magistrat.  Le  financier,  le  bourgeois,  qui  achètent  un  office,  cessent 
d'être  financier,  bourgeois  ;  dès  ce  jour,  ils  appartiennent  à  la  robe, 
ils  n'ont  de  relations  avec  leurs  collègues  qu'à  la  condition  de  ne 
fréquenter  que  les  robins  exclusivement.  Il  y  a  d'ailleurs  des  degrés 
dans  cette  noblesse,  et  le  «  cérémonial  »  y  est  rigoureusement 
observé  ;  les  hommes  y  tiennent,  cela  fait  partie  de  leurs  préroga- 
tives ;  les  femmes  y  sont  encore  plus  attachées  ;  les  jours  des  céré- 
monies des  parlements  et  des  cours  souveraines,  elles  gardent  jalou- 
sement leurs  préséances,  qui  sont  fixées  d'après  le  rang  de  leurs 
maris  ;  elles  les  exigent  aussi  dans  leurs  salons,  riches  et  graves,  où 
elles  donnent  des  audiences  plutôt  que  des  réceptions.  L'esprit  de 
caste  est  dans  la   magistrature  plus  puissant  que   partout  ailleurs  ; 


1  Duclos,  Œuvres,  I,  247,  248.  Caraccioli,  dans  ses  Lettres  récréatives  et 
morales,  nous  a  laissé  aussi  le  tableau  de  la  maison  d'un  magistrat  digne  et 
consciencieux  (III,  io3,  ifio). 

2  II  faut  voir  comme  ils  ripostent,  lorsque  les  grands  seigneurs  veulent  les 
traiter  de  haut.  Cf.  Saint-Simon,  Mém.  (Chéruel  et  Régnier),  pass.,  et  surtout 
X,  307  sq.  A  opposer  un  long  Mémoire  pour  le  Parlement  contre  les  Ducs  et 
Pairs,  présenté  à  Mgr  le  duc  d'Orléans,  régent  (Vie  privée  de  Louis  XV, 
Londres,  1785,  I,  appendice,  264  sq.).  On  trouve,  d'autre  part,  à  la  suite  des 
Mémoires  de  Richelieu  (I,  441  sq),  une  Réponse  au  libelle  injurieux  qui  atta- 
que les  maisons  des  Ducs  et  Pairs.  Pour  les  prétentions  du  Parlement  en 
matière  politique,  elles  sont  suffisamment  connues;  je  signalerai  dans  les 
Soupirs  de  la  France  esclave,  tout  le  Mémoire  VIII,  167  sq.  :  Sur  les  droits  du 
Parlement  de  Paris.  Plus  d'un  pamphlet  janséniste  du  xvme  siècle  n'a  fait  que 
reproduire  les  arguments  qui  y  sont  développés. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII'  SIÈCLE  165 

cette  aristocratie  d'offices  est  plus  fermée  peut-être  que  l'autre,  plus 
entêtée  de  ses  privilèges,  plus  hautaine  à  l'égard  de  ceux  qui  sont  en 
dehors  d'elle  ;  elle  est  plus  irréductible  en  présence  des  réformes  qui 
pouvaient  corriger  les  abus,  mais  restreindre  ses  intérêts  de  classe, 
qui  lui  semblent  intimement  liés  à  ceux  de  l'Etat,  etsupérieurs  encore. 
Cet  esprit  de  caste,  qui  se  manifestait  jusque  dans  les  moindres 
détails  de  l'existence,  devait  rendre,  d'une  façon  générale,  hostiles 
aux  Parlements  ceux  qui  tendaient  à  établir  un  régime  appuyé  sur  la 
raison  et  l'égalité.  La  noblesse  de  robe  vivait,  en  grande  partie,  d'abus 
qu'elle  était  résolue  à  perpétuer  sans  concession  ;  c'était  une  raison 
suftisante  pour  qu'elle  eût  pour  ennemis  ceux  qui  demandaient  la 
suppression  des  abus  et  la  lin  des  privilèges.  Les  inconvénients  de 
la  vénalité  des  charges  ont  été  indiqués  depuis  longtemps.  Montes- 
quieu avait  déclaré  la  vénalité,  bonne  dans  les  Etats  monarchiques 
«  parce  qu'elle  fait  faire,  comme  un  métier  de  famille,  ce  qu'on  ne 
voudrait  pas  entreprendre  pour  la  vertu,  qu'elle  destine  chacun  à  son 
devoir  et  rend  les  ordres  de  l'Etat  plus  permanents  »;  puis,  répon- 
dant au  mot  de  Platon  qui  affirmait  que  vendre  les  charges  c'était 
comme  si,  dans  un  navire,  on  faisait  quelqu'un  pilote  ou  matelot 
pour  son  argent,  Montesquieu  ajoutait  : 

Platon  parle  d'une  république  fondée  sur  la  vertu,  et  nous  parlons 
d'une  monarchie.  Or,  dans  une  monarchie  où,  quand  les  charges  ne  se 
vendraient  pas  par  un  règlement  public,  l'indigence  et  l'avidité  des  cour- 
tisans les  vendraient  tout  de  même,  le  hasard  donnera  de  meilleurs  sujets 
que  le  choix  du  prince.  Enfin,  la  manière  de  s'avancer  par  les  richesses 
inspire  et  entretient  l'industrie  :  chose  dont  cette  espèce  de  gouvernement 
a  grand  besoin  !. 

Ceux  qui  ont  voulu  défendre  la  vénalité  des  offices  de  magistrature 
ont  développé  ces  considérations  ;  tout  en  avouant  qu'elle  avait  été 
introduite  uniquement  pour  procurer  des  revenus  aux  rois,  qui  avaient 
vu  dans  cette  mesure  non  un  moven  d'assurer  les  bonnes  traditions, 
mais  un  procédé  purement  iiscal,  tout  en  reconnaissant  qu'elle  était 
contraire  à  la  dignité  du  corps  judiciaire,  on  a  essayé  de  prouver 
que  d'une    source  suspecte    étaient   sortis  de  grands  biens  pour  la 


1  Esprit  des  lois,  Y,  cliap.  19  (édit.cit.,  II.  22.V 


166  LES  PHILOSOPHES 

magistrature  et  pour  l'Etat1.  D'autres2,  au  contraire,  ont  établi,  les 
preuves  en  main,  par  des  documents  exacts  et  des  faits  nombreux, 
que  l'opinion  de  l'auteur  de  V Esprit  des  Lois,  qui  était  aussi  celle  du 
cardinal  de  Richelieu3,  ne  résistait  pas  à  une  critique  approfondie. 

Le  public,  le  premier,  eut  à  souffrir  de  ce  système  :  quand  la 
Révolution  eut  essayé  d'abolir  la  vénalité  des  charges  et  celle  des 
offices  ministériels  (avoués,  greffiers,  notaires),  elle  fut  rétablie,  du 
moins  pour  ces  derniers,  par  une  loi  financière  en  i8i(i  ;  les  avoués, 
les  greffiers,  les  notaires  ont  continué  à  exploiter  leurs  offices,  de 
façon  à  encaisser  les  intérêts  de  l'argent  avancé,  en  même  temps 
que  celui  des  «  débours  »  nécessaires  à  leur  «  métier  de  famille  ». 
Figurons-nous  que  tous  nos  juges,  sans  exception,  fassent  de  même, 
et  nous  aurons  une  idée  approximative  des  résultats  de  la  vénalité 
sous  l'ancien  régime. 

Je  dis  approximative,  car  l'art  ingénieux  de  multiplier  les  for- 
malités méticuleuses,  de  faire  naitre  les  incidents  inattendus,  de  traî- 
ner des  mois  entiers  une  cause  de  façon  à  ce  que  les  frais  ne  fissent 
que  croître  et  embellir,  était  alors  porté  au  plus  haut  point  ;  car 
aussi,  les  officiers,  suppôts,  scribes,  clercs  et  autres  insectes  vivant 
de  la  chicane  étaient  en  nombre  beaucoup  plus  considérable  qu'au- 
jourd'hui4. On  évaluait  à  plus  de  3ooo  le  nombre  d'agents  subalter- 
nes attachés  au  seul  Parlement  de  Paris  ;  tout  cela  vivait,  et  vivait 
bien,  et  le  peuple  en  savait  quelque  chose  !  Et  puis,  les  temps 
étaient  durs,  se  disait  le  juge  raisonnant  comme  un  commerçant, 
pour  lequel  les  temps  sont  toujours  durs.   La  valeur  des  charges 

i  Cf.  dans  le  Correspondant,  t.  XLVI,  p.  573  sq.,  un  article  très  nourri 
mais  très  partial  de  M.  le  comte  Beugnot,  fervent  admirateur  des  Parlements, 
et  aussi  Villemain,  op.  cit.  III,  417. 

2  Je  renvoie,  une  fois  pour  toutes,  au  livre  si  plein  de  faits  et  d'idées,  de 
Flammermont,  le  Chancelier  Maupeou  et  les  Parlements.  Voir  passim,  et 
120  sq.,  290  sq.;  et  lire  aussi  à  l'appendice  le  Mémoire  de  Maupeou  à 
Louis  XVI. 

3  Testament  politique,  chap.  vi.  On  lit  dans  les  Soupirs  de  la  France  esclave 
des  récriminations  indignées  contre  la  vénalité,  V,  101  sq.  «  De  là  vient  que, 
de  tous  les  pays  du  monde,  la  France  est  celui  où  la  justice  s'administre  le  plus 
mal  »  (ibid.,  io3).  Voir  aussi  d'Argenson,  Considérations  sur  le  gouvernement, 
édit.  cit.,   129  sq.,  216  sq. 

4  Sur  la  chicane  au  xvme  siècle,  cf.  Coyer,  Bagatelles  morales:  le  Siècle  pré- 
sent. I,  17;  Mercier,  Procureurs  Huissiers,  III,  206,  1,  sq.  Mêmes  plaintes  dans 
les  Lettres  récréatives  et  morales,  de  Caraccioli,  I,  1 56,  248.  Cf.  Fontaine, 
op.  cit.,  2e  partie.  VI,  206  sq. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  167 

avait  doublé:  une  charge  de  conseiller,  qu'on  avait  en  171 2  pour  la 
somme  de  25  ou  .'îo.ooo  livres,  en  valait  60.000  en  1747,  et  aug- 
mentait à  mesure  que  le  Parlement  affirmait  ses  droits  politiques. 
Et  puis  encore,  les  recettes  étaient  soumises,  au  xvme  siècle,  à  l'im- 
pôt du  dixième,  à  la  capitation,  «  que  l'on  double  suivant  les  occur- 
rences »,  et  «  les  gages  sont  diminués  »,  à  l'heure  où  les  autres  mar- 
chandises augmentent1.  Les  «  épices  »  ou  «  vacations  »  devaient  au 
moins  représenter  un  intérêt  raisonnable  pour  les  60.000  livres  dépo- 
sées. Sans  doute,  certains  magistrats  ont  des  fortunes  considérables: 
mais  tous  n'en  sont  pas  là;  parmi  eux,  il  en  est  qui  travaillent  plus 
que  leurs  collègues,  et  assurément  ils  ne  travaillent  pas  pour  rien. 
En  outre,  le  métier  étant  bon,  soit  par  les  revenus  soit  par  l'in- 
fluence qu'il  procure,  on  tient  à  le  léguer  à  son  fils.  De  là,  l'hérédité 
résultant  de  la  vénalité.  H  y  a  des  conseillers  de  dix-sept  à  dix-huit 
ans,  qui  sont  pourvus  de  diplômes  de  bacheliers  et  de  licenciés,  ce 
qui  ne  veut  pas  dire  qu'ils  savent  du  droit  ;  les  avocats  se  vantent 
parfois  de  fournir  à  ces  magistrats,  munis  de  parchemins  obtenus  à 
la  suite  de  dispenses,  les  notions  élémentaires -.  Le  recrutement  laisse 
donc  beaucoup  à  désirer.  Enfin,  Montesquieu  s'abuse  lorsqu'il  compte 
sur  l'indépendance  des  parlementaires  pour  empêcher  les  empiéte- 
ments du  pouvoir  royal  ou  de  ses  agents3  ;  en  fait,  le  «  corps  parle- 

1  Carré,  op.  cil.,  i5o,  n.  1. 

2  Cf.  Voltaire  (Dictionnaire  philosophique:  Conseiller  ou  Juge,  dialogue  entre 
Bartolomé  et  Geronimo.  XXVIII,  179  sq.).  Le  roi  de  France,  accorde  aux 
jeunes  gens  de  bonne  famille,  des  «  lettres  »  qui  les  dispensent  des  «  condi- 
tions de  temps  et  d'interstice.  »  Ils  prennent  tous  leurs  sacrements  presque 
sans  intervalle.  Cf.  sur  les  «  bambins  »  nommés  juges,  Coyer,  Bagatelles 
morales:  la  Magie  démontrée,  I,  49,  sq.,  p.  53  ;  Caraccioli,  dans  ses  Lettres 
récréatives  et  morales,  écrit  :  «  C'est  un  état  périlleux  que  celui  d'un  magistrat 
ignare  et  nonchalant.  »  (I,  116,  187.) 

3  Sur  les  vrais  sentiments  des  parlementaires  à  l'égard  du  roi,  cf.  Flam- 
mermont,  op.  cit.,  notamment  210.  On  y  trouvera  des  détails  curieux  sur  l'état 
d'esprit  de  ces  parlementaires,  réveillés  entre  1  heure  et  4  heures  du  matin, 
par  deux  mousquetaires,  leur  présentant  une  lettre  de  cachet.  Voir  encore 
l'exemple  tiré  de  la  Chalotais  lui-même  dans  ses  lettres  à  son  fils.  Cf.  Obser- 
vateur Hollandais  (lettre  III,  io3,  104).  On  appelait  les  parlementaires  «  les 
filleuls  de  M.  de  Tubœuf.  »  Ce  M.  de  Tubœuf,  magistrat,  ancien  militaire, 
frappé  de  la  pusillanimité  de  ses  confrères  en  1706,  s'était  écrié  :  «  Je  savais 
bien  qu'il  y  avait  des  j...f. ..  parmi  nous,  mais  je  ne  savais  pas  qu'il  y  en  eût 
tant!  »  Et  il  avait  donné  sa  démission.  Barbier  écrit  :  «  Il  y  a  un  grand  nombre 
d'ignorants  et  de  jeunesse,  gens  riches,  qui  passent  à  d'autres  charges  et  qui 
négligent  la  cause  de  la   Compagnie,  gens  de  rien  en   quantité,  qui  tiennent 


168  LES   PHILOSOPHES 

mentaire  »  put,  à  un  moment  donné,  s'opposer  à  l'absolutisme,  mais 
ses  membres  pris  individuellement  n'eurent  pas  plus  de  vertu  héroï- 
que que  des  hommes  haut  placés,  et  qui  ont  besoin,  pour  leur  intérêt 
ou  ceux  de  leurs  proches,  de  l'appui  des  ministres.  Nous  parlons 
d'une  façon  très  générale.  A  Paris,  Maupeou  rencontra  des  résis- 
tances inébranlables,  d'abord  parce  qu'il  eut  contre  lui  des  ennemis 
particuliers  qui  le  détestaient  radicalement,  puis  parce  que  les  plus 
hauts  magistrats  entraînèrent  les  hésitants  par  leur  exemple  ;  les 
défaillances  possibles  ne  se  produisirent  pas  à  cause  d'un  senti- 
ment naturel  de  honte  et  de  pudeur  ;  enfin  l'effervescence  publique 
fut  telle  que  nul  ne  put  reculer.  Mais  à  Besançon,  a  Toulouse,  a 
Bordeaux,  à  Rennes,  etc.,  les  parlementaires  entrent  dans  les  nouvel- 
les cours,  le  plus  souvent  aux  applaudissements  du  public.  La  vénalité 
n'avait  pas  été,  dans  ces  cas,  une  garantie  d'indépendance. 

Aussi  Voltaire  s'élève-t-il  avec  chaleur  contre  la  théorie  de  Montes- 
quieu, et  proteste-t-il  éloquemment  contre  la  vénalité  des  charges1  : 

Une  monarchie,  selon  Montesquieu,  n'est  donc  fondée  que  sur  des 
vices?  Mais  pourquoi  la  France  est-elle  la  seule  monarchie  de  l'univers 
qui  soit  souillée  de  cet  opprobre  de  la  vénalité?...  Il  eût  mieux  valu,  dit 
un  sage  jurisconsulte,  vendre  les  trésors  de  tous  les  couvents  que  de 
vendre  la  justice...  Vendre  publiquement  la  justice  et  faire  jurer  à  ce 
juge  qu'il  ne  la  point  achetée,  c'est  une  sottise  sacrilège. 

Il  avait  toujours  attaqué  cette  «  vénalité  des  charges,  malheureuse 
invention  qui  a  ôté  l'émulation  aux  citoyens  et  qui  a  privé  les  rois 
de  la  plus  belle  prérogative  du  trône2  »,  et  il  avait  écrit  à  M.  le 
Franc  :  «  Il  y  a  un  pays,  dit  l'abbé  de  Saint-Pierre,  où  l'on  achète 

par  leur  famille  à  la  finance  et  au  ministère,  qui  craignent,  qui  n*osent  ni 
ouvrir  un  avis,  ni  le  soutenir,  qui  sont  quelquefois  espions  du  prince  et  du 
ministère,  et  qui  trahissent  le  secret.  »  (Barbier,  I,  70,  septembre  1720.)  Pour 
ceci  et  ce  qui  précède,  voir  encore  :  Comte  de  Carné,  les  Etals  de  Bretagne  et 
V administration  de  cette  province  jusqu'en  1789.  —  Henri  Carré,  la  Chalolais 
et  le  duc  d'Aiguillon,  corresp  ..  —  Marion,  la  Bretagne  et  le  duc  d'Aiguillon, 
1753  à  1770.  --  Pocquet,  le  Pouvoir  Absolu  et  l'Esprit  Provincial,  le  duc  d'Ai- 
guillon et  la  Chalotais  (avec,  dans  l'introduction,  une  critique  des  ouvrages 
antérieurs). 

1  Commentaire  de  l'Esprit  des  lois  (1777),  L,  82  sq.  Mêmes  attaques  contre 
la  vénalité  dans  d'Alembert,  Eléments  de  philosophie,  Morale  des  législateurs 
(OEuvr.,  1821,  I,  220,  221). 

2  A  d'Argensori, 21  juin  17^9,  LUI,  Oi 2. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII0  SIÈCLE  169 

le  droit  d'entrer  au  Conseil,  et  ce  pays,  c'est  la  France.  Il  y  a  un 
pays  où  certains  honneurs  sont  héréditaires,  et  ce  pays  c'est  encore 
la  France.  Vous  voyez  bien  que  nous  réunissons  les  extrêmes1.  »  On 
sait  qu'il  a  plus  tard  accueilli  avec  enthousiasme  la  réforme  de 
Maupeou.  Nous  verrons  pourquoi  tout  à  l'heure.  Ses  amis  et  lui 
durent  lire  avec  joie  le  Préambule  de  ledit  portant  création  des 
Conseils  supérieurs  : 

Nous  avons  reconnu,  y  faisait  dire  Maupeou, que  la  vénalité  des  oflices, 
introduite  par  le  malheur  des  temps,  était  un  obstacle  au  choix  de  nos 
officiers  et  éloignait  souvent  de  la  magistrature  ceux  qui  en  étaient  les  plus 
dignes  par  leurs  talents  et  par  leur  mérite;  que  nous  devions  à  nos  sujets 
une  justice  prompte,  pure  et  gratuite,  et  que  le  plus  léger  mélange  d'in- 
térêt ne  pouvait  qu'offenser  la  délicatesse  des  magistrats,  chargés  de 
maintenir  les  droits  inviolables   de   l'honneur  et   de  la   propriété'- » 

C'était  une  satisfaction  accordée  aux  revendications  des  philoso- 
phes ;  ils  avaient  lieu  d'en  être  contents. 

Il  eût  été  curieux,  cependant,  que  la  noblesse  de  robe  n'eût  pas 
été  entamée,  à  son  tour,  par  la  philosophie.  Quel  que  fût  l'isolement 
dans  lequel  la  magistrature  se  complaisait,  certains  de  ses  membres, 
qui  avaient  besoin  de  distractions  plus  piquantes  et  plus  variées, 
imitaient  le  personnage  de  Duclos,  et,  loin  de  s'ennuyer  dans  les 
salons  austères  desrobins,  couraient  les  boudoirs  et  les  salons  à  la 
mode.  Quelques-uns  les  couraient  même  trop,  et  la  chronique  scan- 
daleuse du  temps  nous  rapporte  des  anecdotes  libidineuses  dont  les 
héros  sont  des  conseillers  ou  même  des  titulaires  d'offices  supérieurs, 
qui  ne  peuvent  certes  pas  invoquer  leur  âge  pour  qu'on  puisse  être 
indulgent  devant  leurs  fredaines.  Les  choses  ont  marché  depuis  La 

1  14  avril  1739,  LUI,  556-55g.  Voir,  sur  Voltaire  et  la  vénalité  des  charges, 
la  note  de  l'édition  Bouchot,  XXXIII,  n.  Mably  lui-même,  quoique  favorable 
aux  Parlements,  proteste  contre  l'hérédité  des  offices  :  «  Naître  grand,  c'est 
une  raison  pour  être  petit  toute  sa  vie  !  »  (Des  Droits  et  des  Devoirs  des  citoyens, 
OEuv.,  1797,  XI,  199,  i3aoùt  1708).  Mêmes  attaques  contre  la  vénalité  dans  de 
Besenval  (Mêm.,  coll.  Barrière,  p.  i85).  —  Ibid.,  188,  cf.  contre  l'inamovibilité  ; 
le  baron  en  indique  d'ailleurs  très  franchement  les  avantages  (ibid.,  189  sq.). 

2  Flammermont,  op.  cit.,  278.  Les  ennemis  de  Maupeou  ont  bien  compris 
qu'il  fallait  détruire,  dans  l'esprit  du  peuple,  l'idée  que  la  réforme  donnait 
satisfaction  aux  revendications  des  philosophes.  L'auteur  de  V Observateur 
Hollandais  écrit  :  «  L'abolition  de  la  vénalité  des  charges  et  la  justice  gra- 
tuite sont  les  motifs  imposants  que  je  vois  annoncés  dans  tous  les  édits  de 
S.  M.  »;  et  il  s'efforce  de  montrer  qu'il  y  a  là  un  leurre  (lettre  III,  p.  ni). 


170  LES  PHILOSOPHES 

Bruyère.  «  Le  magistrat  coquet  ou  galant,  écrivait  le  moraliste,  est 
pire  dans  les  conséquences  que  le  dissolu1  »,  et  il  revenait  maintes 
fois  sur  les  dangers  que  le  monde  et  surtout  les  femmes  offraient 
aux  robins  aimables  et  distingués. 

Il  faut  que  je  vous  coûte,  écrivait  Mme  de  Sévigné  à  Mme  de 
Grignan,  ce  que  c'est  que  ce  premier  président;  vous  croyez  que  c'est 
une  barbe  sale  et  un  vieux  fleuve  comme  votre  Ragusse  ;  point  du  tout  : 
c'est  un  jeune  homme  de  vingt-sept  ans,  neveu  de  M.  d'Harouis  ;  un  petit 
la  Bunelaye  fort  joli,  qui  a  été  élevé  avec  le  petit  de  la  Seilleraye,  que 
j'ai  vu  mille  fois,  sans  jamais  imaginer  que  ce  pût  être  un  magistrat; 
cependant,  il  l'est  devenu  par  son  crédit,  et,  moyennant  quarante  mille 
francs,  il  a  acheté  toute  l'expérience  nécessaire  pour  être  à  la  tête  d'une 
compagnie  souveraine,  qui  est  la  Chambre  des  Comptes  de  Nantes2. 

Du  moins,  c'était  encore  l'époque  où  on  pouvait  «  contraindre  les 
magistrats  à  être  graves  et  plus  respectés  »  en  «  réglant  leur  exté- 
rieur »  par  des  arrêts,  en  leur  interdisant  trop  d'élégance  dans  la 
mise,  notamment  le  port  de  la  cravate  par  laquelle  ils  tendaient  à 
remplacer  le  rabat3,  et  de  l'habit  gris  par  lequel  ils  tendaient  à  rem- 
placer l'habit  noir.  La  Bruyère,  bourgeois  de  Paris,  déclarait  que 
«  l'homme  de  robe  ne  saurait  danser  au  bal,  paraître  au  théâtre, 
sans  consentir  à  son  propre  avilissement4  ».  Mais  les  mœurs  avaient 
été  plus  fortes  que  les  préjugés  et  que  les  lois.  «  J'avais  à  parler  à 
un  juge  de  vingt-cinq  ans,  nous  racconte  l'abbé  Coyer  dans  l'Année 
Merveilleuse...  On  l'habillait;  il  me  convint  d'essuyer  tout  le  spec- 
tacle, qui  consomma  plus  de  temps  qu'il  n'en  fallait  pour  rapporter 
mon  affaire  :  je  crus  qu'il  était  assigné  chez  une  duchesse  pour  faire 
assaut  de  frisures  et  d'odeurs5  ».  Qu'on  ne  s'étonne  donc  pas  si  «  ces 
individus  mâles,  en  boucles  d'oreilles,  faisant  de  la  tapisserie,  don- 
nant audience  dans  leur  lit  à  midi,  interrompant  un  discours  sérieux 
pour  converser  avec  un  chien,  parlant  à  leur  propre  figure  dans  une 
glace,  caressant  leurs  dentelles,   devenant  furieux  pour  un  magot 


1  Caractères,  De  quelques  usages  (édit.  Hachette,  p.  435). 

2  27  mai  1680,  éd.  Monmerqué,  VI,  4>li  sq.  (c'est  la  fameuse   lettre  sur  le 
Buron). 

:i  Arrêt  de  1684,  rendu  à  la  requête  de  Harlay,  alors  procureur  général. 

4  Caractères,  loc.  cit. 

5  Ecrit  en  1748,  Bagatelles  morales,  I,  36. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE    M    XVIIIe  SIÈCLE  171 

brisé,  tombant  en  syncope  pour  un  perroquet  malade,  dérobant  enfin 
à  l'autre  sexe  toutes  ses  grâces1,  »  étaient  des  modèles  d'amabilité, 
et  non  pas  de  probité  professionnelle.  Certes,  nous  l'avons  dit,  il  y 
avait  d'autres  juges  que  ceux-là  ;  l'Ami  des  Hommes,  plein  d'admi- 
ration pour  cet  état,  affirme  que  c'est  «  celui  où  l'antique  désinté- 
ressement des  Français  s'est  le  plus  conservé  »,  et  d'Arg-enson 
déclare  que  «  la  magistrature  est  la  portion  la  plus  estimable  de  la 
nation  par  ses  mœurs  »  ;  mais  nous  retrouverons  dans  les  Considé- 
rations sur  les  mœurs  les  mêmes  critiques  que  dans  les  Caractères, 
et  Duclos  protestera  avec  vigueur  contre  les  magistrats  aimables, 
comme  La  Bruyère  avait  protesté  contre  les  magistrats  coquets  ou 
galants2.  Duclos  à  son  tour  leur  reproche  leur  paresse,  leur  désir 
d'arriver  par  tous  les  moyens,  sauf  par  l'étude  et  le  travail,  enfin  et 
surtout  leur  manque  de  conscience  et  d'impartialité. 

Mais  il  suffisait  que  les  magistrats  fussent  mêlés  au  monde  pour 
qu'ils  rencontrassent  les  philosophes  et  les  g-ens  de  lettres,  et  pour 
qu'ils  fussent  çà  et  là  gag-nés  par  les  idées  nouvelles.  Tous  ne  se 
contentent  pas  de  jouer  la  comédie  dans  les  salons,  ou  de  se  délec- 
ter dans  des  soupers  fins.  Le  juge  de  l'abbé  Coyer  est  évidemment 
incapable  de  s'intéresser  à  autre  chose  qu'au  perroquet,  son  com- 
pagnon digne  et  fidèle  ;  mais  plus  d'un  de  ses  collègues  ira  cher- 
cher dans  les  sociétés  mondaines  d'autres  satisfactions  que  celles  de 
faire  valoir  ses  dentelles  ou  sa  tapisserie.  Le  président  Hénault  est 
l'ami  de  Voltaire  ;  Servan  et  Dupaty  sont  des  encyclopédistes  ;  de 
Castilhon,  de  Montclar  et  la  Ghalotais  sont  les  alliés  des  philosophes 
contre  les  jésuites.  Ce  sont  des  exceptions,  sans  doute;  nous  allo'ns 
voir  qu'elles  n'ont  pas  suffi  à  changer  l'état  d'esprit  de  la  magistra- 
trature,  demeurée  obstinément  ennemie  des  novateurs  et  de  leurs 
doctrines.  Il  n'y  avait  pas  à  compter  que  la  ti'ansformation  se  pro- 
duisît en  quelques  années.  Pourtant,  on  put  espérer  un  moment 
qu'elle  se  produirait,  et  les  philosophes  crurent  de  bonne  foi  que  la 


i  Coyer,  op.  cil  ,  I,  ?>- .  — Cf.  Mercier,  II,  îoy,  18  sq.  :  Jeune  magistrat. 
Petits  chiens,  magots,  etc.,  étaient  successivement  de  mode  dans  les  salons  : 
«  Tour  à  tour  coquette  et  sensible,  dit  une  suivante  à  propos  de  sa  maîtresse, 
incertaine  et  bizarre,  toujours  le  cœur  vide,  l'esprit  jamais  oisif,  nous  avons 
sucessivement  aimé  la  musique  et  les  petits  chiens,  les  magots  et  les  mathé- 
matiques. »  (Le  Cercle  de   Poinsinet,  17G4.  sc-  J>  10)- 

2  Chapitre  vin,  Sur  les  Gens  à  la  mode,  g3  sq. 


172  LES  PHILOSOPHES 

magistrature  pouvait  être  gagnée.  Nous  dirons  plus  bas  queVoltaire, 
qui  certes  s'était  toujours  défié  des  Parlements  et  qui  insiste  à  cha- 
que pas  sur  les  causes  de  cette  méfiance,  eut  aussi  son  heure  d'es- 
poir dans  une  noblesse  de  robe,  tolérante,  philosophe,  toute  gagnée 
aux  idées  qu'il  avait  défendues,  aux  réformes  qu'il  avait  prônées. 
Il  devait  faire  payer  cher  à  ces  «  tyrans  bourgeois  »  ce  relâchement 
momentané    de  ses  antipathies.  Mais   il  était  intéressant  de  noter 
tout    d'abord   que    1  illusion    fut   possible  ;  la   philosophie   conquit 
les  jeunes  conseillers,   qui  lisaient  les  encyclopédistes,  envoyaient 
leur  prose  oratoire  dans  les  journaux  de  Paris,  venaient  eux-mêmes 
dans  les  salons  d'où  ils  repartaient  fêtés,  adulés,  traités  de  grands 
hommes    et   de  nobles  esprits,   et  décidés  à    appuyer  le  parti   des 
réformes;  et  ce  ne  furent  pas  les  jeunes  seuls   qui   se  montrèrent 
gagnés;  des  juges  vénérables  figurent  parmi  les    souscripteurs  de 
YEnci/clopédie,  et  ils  n'hésitaient  pas  à  parler  ou  à  laisser  parler  de 
la  réforme  de  la  justice  civile  et  criminelle.  Les  temps  étaient  chan- 
gés; on  s'aperçut,  sans  aucun  doute,   que  le  gros  de  l'armée  parle- 
mentaire   restait  obstinément   en   dehors   du    mouvement   philoso- 
phique,   mais   on    ne   pouvait  nier  qu'il  y  eût  bien  des  transfuges, 
phénomène  étonnant  dans  un  corps  où  la  solidarité  mal  comprise 
pesait  durement  sur  chaque  individu,  et  où  il  était  si  dangereux  pour 
ses  intérêts  personnels  et  même  pour  sa  réputation  d'approuver  le 
moindre  changement  dans  l'organisation  traditionnelle1. 


II 


Il  n'entre  pas  dans  notre  dessein  de  refaire  l'histoire  de  l'opposi- 
tion parlementaire  au  xviii0  siècle,  et  nous  ne  reviendrons  sur  des 
faits  depuis  longtemps  connus  et  parfaitement  connus,  que  pour 
rappeler  comment  les  magistrats  furent  les  alliés  de  la  philosophie, 
et  préciser  jusqu'à  quel  point  ils  le  furent. 

Représentons-nous,  si   nous  le  pouvons,  cette    espèce  de   fureur 

i  Voir  à  ce  sujet  un  très  curieux  article  de  M.  Carré  :  Dupaty  et  la  corres- 
pondance de  Vergniaud  (Bévue  Universitaire,  1893,  III,  294  sq.).  On  y  verra 
des  exemples  tout  à  fait  significatifs  de  la  façon  dont  les  magistrats  témoi- 
gnaient leur  haine  à  ceux  qui  avaient  commis  le  crime  de  se  rallier  aux  phi- 
losophes. Cf.,  notamment,  p.  3b5. 


ET  LA  SOCIETE  FRANÇAISE  AU  XVIII-  SIÈCLE  173 

perpétuelle  qui  agite  Paris  et  la  France  entière,  dans  cette  intermi- 
nable affaire  des  «  billets  de  confession  ».  Pour  venir  à  bout  du 
jansénisme,  que  le  feu  roi,  malgré  sa  toute-puissante,  n'a  pu 
abattre,  le  clergé  oblige  le  fidèle,  qui  réclame  l'usage  des  sacre- 
ments, à  présenter  une  attestation  signée  par  un  prêtre  approuvé  ; 
en  même  temps,  il  ordonne  aux  confesseurs  de  ne  jamais  délivrer 
L'absolution  à  un  homme  qui  n'aurait  pas  adhéré  formellement  à  la 
bulle  Unigenitus;  cette  double  mesure  déchaîne  une  série  de  luttes 
implacables,  et  souvent  contées1.  Mais  ce  qu'on  ne  dira  jamais 
assez,  ce  qui  ressort  toujours  plus  nettement  de  la  lecture  des 
mémoires  de  l'époque,  c'est  la  rage  avec  laquelle  on  se  bat,  on  se 
piétine,  on  se  déchire.  L'avocat  Barbier  a  consigné  en  de  nombreux 
endroits  les  épisodes  de  cette  lutte  à  outrance  : 

Tout  le  second  ordre  ecclésiastique,  la  plus  grande  partie  des  bourgeois 
de  Paris,  de  la  robe  et  du  Tiers-Etat,  même,  ce  qui  est  le  plus  plaisant, 
les  femmes  et  le  peuple,  tout  est  déchaîné   contre  les  jésuites  et  crie  en 

secret   contre  ce  qui   se    fait2 Les    femmes,    femmelettes,  jusqu'aux 

femmes  de  chambre  qui  s'y  feraient  hacher3. 

Tous  ces  gens-là,  «  hommes,  femmes,  petits-enfants  »,  n'entendent 
rien  à  ces  questions  théologiques,  suivant  notre  bourgeois  ;  mais 
«  sans  savoir  la  matière  »  ils  sont  enragés  «  contre  la  Cour  de  Rome 
et  les  Jésuites  '*  ».  Sur  un  mandement  affiché  au  coin  de  Saint- 
Severin,  une  femme  applique  un  papier  avec  deux  pains  à  cacheter  : 
«  Les  vrais  chrétiens,  porte  ce  placard,  n'accepteront  point  la 
Constitution,  quelques  persécutions  qu'on  fasse  5.  »  Ce  que  femme 
veut,  le  diable  le  veut.  On  arrache  les  mandements  ;  on  les  déchire 
«  jusqu'il  gratter  la  pierre  »  ;  à  Saint-André  on  couvre  de  boue  la 
place  de  l'affiche,  «  ce  qui,  ajoute  Barbier,  fait  voir  en  général  cet 


1  Sur  toute  cette  affaire  des  billets  de  confession,  Barbier  est  très  prolixe; 
ce  qu'il  a  dit  de  plus  clair  se  trouve:  V,  189,  mars  1761.  Voir  aussi  Jean  Buvat, 
Journal,  pass.,  et,  par  exemple,  décembre  171C,  I,  200,  les  scènes  qui  résul- 
tent de  la  bulle;  Dulaure,  Histoire  de  Paris,  t.  VII,  37,'î  sq.  :  Affaire  des  billets 
de  confession  ;  Mercier,   Tableau   de  Paris,  III,    128,  85  sq,  etc. 

3  II,  21,  octobre  1727. 

3  II,  3o,  février  1728. 

4  II,  54,  octobre,  1728. 

5  II,  55,  octobre  1728.  Il  s'agit  du  mandement  du  cardinal  de  Noailles  annon- 
çant sa  soumission  au  Saint-Siège  et  acceptant  la  Constitution. 


174  LES  PHILOSOPHES 

esprit  janséniste  *  ».  A  Sainte-Croix  de  la  Cité,  le  curé  promet  à 
son  vicaire  de  ne  pas  parler  d'un  mandement  de  l'archevêque  de 
Vintimille,  favorable  à  la  Constitution  ;  tandis  que  le  vicaire  dit  la 
grand'messe,  le  curé  monte  en  chaire,  pour  faire  le  prône,  et  se 
met  à  parler  du  mandement  ;  le  vicaire  quitte  l'autel,  court  se 
déshabiller,  laisse  en  plan  ses  ouailles,  et,  sans  crier  gare,  passe  la 
frontière  et  s'en  va  droit  à  Utrecht,  «  sans  quoi  il  aurait  mal  passé 
son  temps2».  On  juge  du  scandale.  Pour  une  plaisanterie  sur 
ces  matières,  un  frère  quêteur  capucin  est  mis  en  quarantaine  ;  un 
prêtre  irlandais  qui  s'écrie  à  propos  des  prières  pour  le  bienheureux 
Paris  :  «  Voilà  bien  prier  Dieu  pour  un  damné,  »  est  à  moitié  écharpé, 
et  l'aurait  été  complètement  si  on  ne  l'avait  pas  fait  fuir  par  la 
sacristie  3. 

Voici  qui  est  plus  violent  encore.  En  pleine  église,  un  savetier, 
Nivelet,  interrompt  le  curé  de  Saint-Benoît,  veut  disputer  avec  lui, 
cl  gagne  d'être  logé  à  la  Bastille  ;  un  prêtre  en  fait  autant  à  Saint- 
André,  et,  tandis  qu'un  de  ses  confrères  dit  la  prière  du  soir,  il 
l'invective,  lui  criant  qu'  «  il  était  un  malavisé,  et  que  ce  qu'il  prê- 
chait était  rempli  des  hérésies  de  Luther  et  de  Calvin'1  »  ;  on  le  met  en 
prison,  à  l'Official.  On  arrête  une  mercière  de  la  rue  Saint-Jacques 
et  sa  sœur  qui  affichent  et  distribuent  au  beau  milieu  des  Tuileries 
des  placards  ainsi  conçus  :  «  Vive  le  roi,  périssent  la  constitution  et 
ceux  qui  la  soutiennent  5  !  » 

A  Chablis,  le  jour  de  la  Pentecôte,  le  prêtre  qui  donnait  la 
communion  voit  à  la  sainte  table  deux  jansénistes  fieffés.  Il  leur 
crie  :  Foris,  canes!  Dehors,  chiens!  Les  autres  ne  bronchent  pas. 
Le  prêtre,  le  saint  ciboire  à  la  main,  se  retourne  vers  l'autel  et 
demande  pardon  à  Dieu  d'être  obligé  de  donner  la  communion  à  des 
indignes.   «   Il  y  a  ici  bien  des  sots,  conclut  Barbier,  et  Paris  est 


1  II,  56,   novembre   1728. 

2  II,  83,  novembre  1729.  Le  peuple  de  Paris,  qui  accusait  le  cardinal  d'être 
un  goinfre,  le  chansonnait.  On  avait  affiché  à  sa  porte  que  saint  Antoine  était 
mort  (c'était  le  nom  de  son  prédécesseur),  et  qu'il  avait  laissé  son  cochon  ! 
(Ibid.,  82,  83.) 

MI,  167,  juillet,  1701.  Sur  Paris  et  les  convulsionnaires,  cf.  Dulaure,  op. 
cit.,  VII,  3a8  sq.  Grimm,  Corrésp.,  éd.  Tourneux.  juin  1759,  mars  1760,1V, 
1 14  sq.  ;  208  sq.  ;  etc.,  etc. 

4  II,  71,  juillet  !729. 

5  II.  1 10,  avril  1780. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAIS!:  AL   XVIIIe  SIÈCLE  175 

bien  rempli  de  jansénistes  de  tout  état1!  »  Un  autre  ecclésiastique 
arrête  le  fameux  prédicateur,  le  P.  Ségaud.  à  Saint-Gervais  :  <<  Va, 
chien  de  prédicateur,  prêcher  ta  chienne  de  doctrine  dont  personne 
ici  ne  sera  la  dupe  -.  » 

Que  dire  des  prêtres  qui  abandonnent  leurs  églises  et  qui  lais- 
sent le  peuple  sans  cérémonie  religieuse  plutôt  que  de  s'incliner 
devant  la  Bulle  !  Ils  sont  légion.  Tous  les  prêtres  de  Saint-Médard 
s'éclipsent  à  la  fois;  on  ne  peut  même  plus  enterrer  les  morts.  Le 
sacristain  a  déguerpi  avec  les  autres,  emportant  les  clés  de  la 
sacristie,  et  les  marguilliers  vont  déposer  une  plainte  au  parquet  et 
réclamer  le  secours  de  la  justice  pour  faire  dire  la  messe  le  diman- 
che suivant  3. 

On  conçoit  que  ces  fanatiques  ne  pliaient  pas  à  l'heure  de  la 
mort,  et  que  l'affaire  des  billets  de  confession  fit  naître  des  conflits 
innombrables.  Certains  sont  restés  célèbres.  Le  cas  de  M.  Goffin, 
principal  du  collège  de  Beauvais  pendant  quarante  ans,  nous  servira 
d'exemple.  Sur  le  point  de  mourir,  M.  Coffin  demande  la  confes- 
sion; on  la  lui  refuse;  son  neveu  dépose  une  plainte  chez  le  pre- 
mier Président;  celui-ci  le  renvoie  à  l'archevêque;  l'archevêque 
oppose  le  défaut  de  preuve  de  confession  et  refuse  les  sacrements.  Le 
principal  meurt,  au  milieu  de  ces  discussions  ;  alors  on  voit  ce  spec- 
tacle bizarre  d'un  homme  considéré  par  tous  comme  un  saint,  traité 
en  hérétique  par  le  parti  des  jésuites  et  menacé  d'être  privé  de  la 
sépulture  religieuse,  et,  tandis  qu'on  a  refusé  de  lui  donner  la  com- 
munion, les  mêmes  prêtres  chantent  ses  hymnes  nombreuses  insé- 
rées dans  le  Bréviaire  de  Paris.  On  pense  bien  que  l'affaire  n'en 
resta  pas  là  et  que  le  procès  qui  suivit  eut  plusieurs  actes  et  plu- 
sieurs tableaux4. 

Il  en  était  de  même  pour  tous  les  cas  analogues  qui  se  repro- 
duisaient d'une  façon  constante.  Gela  posé,  quelle  est  l'attitude  des 
Parlements?  Le  clergé  exige  des  billets  de  confession  ;  les  magistrats, 
sous  peine  de  bannissement,  de  confiscation  et  même  de  galères  à 
perpétuité,  ordonnent  aux  ecclésiastiques  «  d'accorder  la  commu- 
nion aux  demandeurs,  sur  signification  de  la  grosse  dûment  enre- 

1  III,  i 37,  juin  17H8. 

2  III.  i65,  mars  17.'}*). 

3  V,  !5og,  décembre    1752. 

4  IV.  Ô7S.  374,  juillet  1749. 


170  LES  PHILOSOPHES 

gistrée  »  ;  le  demandeur,  en  cas  de  refus,  réclame  la  communion 
par  voie  d'huissier;  le  porte-Dieu  se  retranche  derrière  le  curé,  le 
curé  derrière  l'évêque,  l'évêque  derrière  l'Eglise.  Alors  (la  marche 
est  régulière),  la  justice  décrète  l'évêque  d'ajournement  personnel, 
et,  s'il  persiste  dans  son  refus  de  reconnaître  la  compétence  du 
Parlement,  un  arrêt  par  contumace  le  bannit;  ou  bien  le  ministre, 
pour  lui  épargner  le  bannissement,  le  relègue  hors  de  son  diocèse. 
Naturellement  les  évèques  font  du  tapage  :  c'est  une  invasion  de 
mandements,  d'instructions  pastorales,  de  lettres,  etc.,  que  les 
magistrats  font  brûler  par  la  main  du  bourreau.  Ainsi,  en  face  du 
clergé  «  constitutionnaire  »,  le  Parlement  invoque  son  titre  de  pro- 
tecteur des  «  canons  »,  et,  sans  trêve  ni  merci,  il  combat  pied  à 
pied  contre  les  évêques;  chacun  de  ses  actes  est  accompagné  d'une 
manifestation  du  public  en  faveur  des  magistrats  et  d'un  déchaî- 
nement de  couplets,  de  pamphlets,  de  satires  violentes  et  parfois 
ordurières  contre  les  tyranniques  défenseurs  de  la  Bulle.  Je  passe 
rapidement  sur  les  épisodes  principaux  de  cette  fronde,  beaucoup 
plus  tumultueuse  que  l'autre,  sur  les  lits  de  justice,  les  démissions 
des  magistrats,  leurs  exils  et  les  triomphales  ovations  qui  saluent, 
après  chaque  coup  de  force,  «  les  vrais  Romains,  les  pères  de  la 
patrie  ». 

Ce  qui  nous  préoccupe  avant  tout,  c'est  de  nous  demander  si  les 
Parlements  servaient  la  cause  de  la  philosophie  : 

«  Si  l'on  regarde  au  jansénisme  en  lui-même,  écrit  M.  A.  Hous- 
saye,  cette  lutte  était  puérile,  et  nul  ne  voudrait  aujourd'hui  risquer 
un  cheveu  pour  ces  questions  obscures  de  la  grâce.  Mais,  sous 
l'antagonisme  des  deux  doctrines,  il  y  avait  la  liberté  de  conscience 
et  les  parlements  s'honorèrent  en  la  défendant1.  »  Il  y  a  ici  une 
équivoque  possible  et  qu'il  est  bon  de  dissiper;  j'aime  mieux,  par 
exemple,  l'avis  de  M.  Flammermont  écrivant  : 

«  Les  Parlements  avaient  acquis  une  grande  et  légitime  popu- 
larité en  repoussant  la  constitution  Unigenitas  et  en  défendant 
la  liberté  de  conscience,  du  moins  pour  les  jansénistes  contre  les 
ullramontrains  ».  Notons  surtout  la  restriction  soulignée.  Les  Par- 


i  Louis  XV,  38. 

2  Op.  cit.,  126.  Voyez  sur   les   Parlements   au  xvine   sièce,  d'autre  part,  de 
Carné,  la  Monarchie  au  xvme  siècle,  /t23  sq. 


ET  LA   SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII'    SIÈCLE  177 

lements  eussent  été  étonnés  si  on  leur  avait  dit  qu'ils  défendaient 
la  liberté  de  conscience;  en  réalité,  ils  défendaient  leurs  prétentions 
canoniques  en  matière  de  foi  contre  l'autorité  papale,  les  droits  du 
roi  de  France  contre  ceux  du  Saint-Siège,  et  enfin  le  jansénisme, 
qui  avait  la  sympathie  des  magistrats,  contre  rultramontanisme, 
qui  avait  la  sympathie  du  haut  clergé.  Evidemment,  la  guerre 
des  billets  de  confession  a  eu  la  plus  grande  importance.  On 
est  étonné  de  voir  Lanfrey  mettant  en  regard  l'exaspération  du 
clergé  et  des  parlements  et  «  les  minuties  lilliputiennes  »  de  la 
lutte,  montrant  deux  grands  corps  d'état  d'une  puissante  nation  en 
train  de  se  décréter,  de  se  maudire,  de  se  calomnier,  des  prêtres 
emprisonnés,  des  évêques  bannis,  des  magistrats  exilés,  «  toutes 
ces  inviolabilités  s'injuriant  et  se  colletant  sur  la  place  publique  »; 
on  est  étonné,  dis-je,  de  le  voir  chercher  la  cause  de  cette  tempête 
qui  ébranle  la  royauté  elle-même,  et  répondre  comme  il  suit  :  «  De 
quoi  s'agit-il?  Du  salut  de  l'Etat?  Non.  Il  s'agit  de  savoir  si  un 
prêtre  aura  le  droit  d'exiger  un  billet  de  confession  d'un  malade 
avant  de  lui  administrer  les  derniers  sacrements.  En  vérité,  cela 
est  d'un  haut  comique1.  »  Non,  cela  n'est  pas  d'un  haut  comique, 
et  les  ecclésiastiques  et  les  parlementaires  ne  sont  nullement  gro- 
tesques parce  qu'ils  sentent  bien,  les  uns  et  les  autres,  parce  que 
nous  sentons  bien  à  leur  acharnement  que  la  lutte  est  née  et  se 
poursuit  pour  autre  chose  que  pour  des  «  minuties  lilliputiennes  ». 
D'autre  part,  il  ne  faut  pas  exagérer,  et  considérer  les  parlemen- 
taires comme  des  apôtres  de  la  liberté  de  conscience,  parce  qu'on 
lit  dans  les  propositions  de  Quesnel  :  «  La  crainte  d'une  excommu- 
nication injuste  ne  doit  pas  nous  empêcher  de  faire  notre  devoir.  » 
«  Cette  pensée,  déclare  Lanfrey,  est  l'anneau  d'or  qui  relie  le  jan- 
sénisme k  la  philosophie  du  xvtii0  siècle  ;  car,  en  proclamant  l'indé- 
pendance de  la  conscience,  il  proclame  aussi  celle  de  la  pensée-.  » 


1  Lanfrey,  op.  cit.,  17G. 

-  Ibid.,  60.  Disons  cependant,  pour  être  juste,  que  Rarbier,  peu  suspecl 
d'enthousiasme  à  l'égard  du  Parlement,  est  tout  à  fait  de  l'avis  cpie  Lanfrey 
a  exprimé  plus  tard.  «  Ce  qui  les  lanterne  dans  la  Constijtotion,  c'est  la  quatre- 
vingt-onzième  proposition  qui  est  condamnée,  et  qui  porte  :  Que  la  crainte 
même  d'une  excommunication  injuste  ne  nous  doit  jamais  empêcher  de  faire 
notre  devoir...  C'est  ce  qui  révolte  le  Parlement,  et  lui  fait  prendre  parti  pour 
l'intérêt  du  Roi,  car  ceci  ne  regarde   que  les  têtes  couronnées  et  les  souve- 

Univ.  de  Lyon.  —  M.  Roustan  12 


178  LES  PHILOSOPHES 

Les  parlementaires  n'ont  vu  ni  aussi  haut  ni  aussi  loin;  le  jansé- 
nisme parlementaire,  loin  d'être  relié  à  la  philosophie  par  un 
anneau  d'or,  a  combattu  ceux  qui  se  réclamaient  de  la  libre  pensée; 
les  ecclésiastiques,  aujourd'hui  ennemis  des  magistrats,  seront 
leurs  complices  demain,  les  différends  s'apaiseront  quand  il  s'agira 
de  l'ennemi  commun,  le  parti  des  encyclopédistes  ;  les  mêmes 
hommes  qui  font  brûler  par  le  bourreau,  au  pied  du  grand  escalier, 
les  ouvrages  pieux  des  évêques,  y  feront  consumer  aussi  les  livres 
impies  des  philosophes. 

La  vérité,  c'est  qu'ils  furent,  sans  le  vouloir,  de  ceux  qui  hâtè- 
rent   le  triomphe  de  l'idée  de  tolérance.  En  revanche,   il  est  plus 
exact   de  dire    qu'ils  servirent  consciemment  la  cause  du  pouvoir 
temporel  contre   le  pouvoir  spirituel.  Ils  soutenaient,  nous  l'avons 
dit,  les  droits  de  la  royauté,  et,  par  suite,  de  la  nation  contre  le  Saint- 
Siège.  Durant  toute   leur  histoire,  on  les  voit    s'opposer  réguliè- 
rement à  l'introduction  dans  le  royaume  d'aucun  acte  de  la  cour  de 
Rome,  sans  l'autorisation  nécessaire.  Ils  suppriment  tel  ou  tel  bref 
de  la    papauté.  En   1765,  à  Aix,    ils  font   brûler  un    bref  de  Clé- 
ment XIII  ;  deux  ans  après,  ils  interdisent  comme  «  une  dévotion 
superstitieuse  »  la  célébration  de  la  fête  du  Sacré-Cœur  de  Jésus, 
que  la  Toscane  avait  déjà  interdite.  Ils  protègent   les  libertés   gal- 
licanes.  On    voit   dans  quelle    mesure  ils  préparent   la    voie   à    la 
philosophie.  On  peut  dire  qu'ils  réalisent,  au  point  de  vue  religieux, 
le  programme  minimum,  le  seul  qui  fût  vraiment  applicable  à  cette 
époque.  Car  le  peuple  de   France  est  foncièrement  catholique  ;  lui 
non  plus  ne  se  pique  pas  de  tolérance  à  l'égard  des  protestants,  et  il 
faudra   toute   l'éducation  philosophique  de  la  deuxième    partie  du 
siècle,  pour  le  familiariser  avec  cette  idée  de   tolérance    religieuse, 
qui  ne  s'est  pas  encore  de  nos  jours    acclimatée  parmi  nous.    On 
se  rappelle  les  colères  du  patriarche  de  Ferney  contre  ces  Welches 

rains.  Il  ne  laisse  pas  que  d'être  fondé  en  raison  indépendamment  de  ce  qu'on 
appelle  jansénisme  ;  aussi,  un  homme  disait  ces  jours  que  la  Constitution,  qui 
a  cent  une  propositions  condamnées,  n'a  été  faite  uniquement  que  pour  celle- 
là  (quatre-vingt-onzième),  que  la  décision  sur  la  grâce  et  sur  l'amour  de  Dieu 
n'étend  en  aucune  façon  le  pouvoir  de  la  cour  de  Rome,  et  par  conséquent 
lui  est  indifférent;  mais  que  celle-là  est  la  véritable  cause  de  tous  les  mouve- 
ments qu'elle  s'est  donnés  depuis  la  Constitution  Unigenitus  »  (avril  1780,  II, 
116,  117). 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE    VI'  XVIII-  SIÈCLE  179 

qui  sortent  à  peine  de  la  barbarie  !  Mais  si  le  peuple  est  religieux 
et  même  superstitieux,  il  y  a  un  certain  nombre  d'abus  dont  pro- 
fitent les  ecclésiastiques  et  qu'il  ne  supporte  pas  d'un  cœur  léger; 
il  ne  veut  plus  que  le  clergé,  possesseur  d'un  tiers  du  royaume,  ne 
prenne  pas  sa  part  légitime  du  fardeau  public,  et  se  tire  d'affaire  par 
un  don  gratuit  de  quelques  millions;  que  ses  membres  puissent 
se  soustraire  dans  tous  les  cas  à  la  justice  séculière,  et  surtout  que 
les  ultramontains,  en  vertu  de  leur  doctrine,  assurent  sourdement 
la  suprématie  du  pouvoir  de  Rome  sur  le  pouvoir  royal1.  Ce  ne 
sont  pas  les  «  religieux  »  que  le  passant  insulte,  ce  sont  les  prêtres 
«  constitutionnaires  »  qui  représentent  le  despotisme  ecclésiastique. 
Tel  a  été  le  concours  indirect  apporté  à  ce  point  de  vue  par  le 
parlement  à  la  philosophie  ;  la  hardiesse  des  parlementaires  n'est 
pas  allée  plus  loin  que  la  défense  des  libertés  de  l'église  nationale. 
J'emploie  ce  mot  à  dessein.  C'est  l'expression  même  du  marquis 
d'Argenson,  qui  me  paraît  avoir  remarquablement  défini  le  terrain 
de  la  lutte  entre  ceux  qu'il  appelle  les  «  nationaux  »  et  les  «  sacer- 
dotaux »  ;  tout  au  plus,  pourrait-on  faire  des  magistrats  les  repré- 
sentants du  pouvoir  civil  et  laïque  en  face  du  pouvoir  de  la  papauté, 
et  cela  suffirait  amplement  à  élargir  leur  rôle,  en  précisant  l'appui 
qu'ils  ont  offert  aux  hommes  nouveaux,  qu'ils  devaient  frapper, 
mais  qu'ils  avaient  servis. 


III 


D'autre  part,  il  est  clair  qu'en  poursuivant  les  Jésuites,  les  par- 
lements augmentaient  leur  popularité  et  qu'ils  faisaient  une  œuvre 
agréable,  aux  philosophes.  Ils  accomplirent  cette  tâche  avec  une 
ténacité  qui  s'explique  à  la  fois  par  la  haine  séculaire  que  les  magis- 
trats avaient  contre  la  Compagnie,  et  par  le  désir  ardent  de  l'oppo- 

1  Cf.  Barbier,  à  propos  d'un  arrêt  du  Parlement  du  ;">  mars  173 1  :  «  Presque 
tout  le  monde,  soit  avec  connaissance,  soit  par  la  seule  expérience  de  tout  ce 
qui  se  passe  depuis  un  temps,  est  persuadé  que  le  clergé  veut  s'arroger  des 
droits  et  un  pouvoir  aux  dépens  de  l'autorité  royale.  "  (II,  i83,  août  173 1 .)  Et 
encore  :  «  La  plus  grande  partie  de  Paris,  dans  le  peuple,  le  bourgeois,  et 
même  dans  ce  qui  est  au-dessus,  est  janséniste...  On  souffre  impatiemment  que 
le  clergé  ne  paye  point  les  impôts  dont  les  autres  sujets  sont  chargés.  » 
(Ibicl.,  Y,   227,  mai  1752.) 


180  LES  PHILOSOPHES 

sition  parlementaire  et  janséniste,  de  trouver  enfin  l'éclatante  revan- 
che contre  l'ultramontanisme  triomphant. 

Ne  croyons  pas  cependant  que  les  philosophes  se  firent  illusion 
sur  les  mobiles  qui  excitaient  les  parlementaires  : 

Les  parlements,  écrit  Voltaire,  ne  les  ont  condamnés  que  sur  quelques 
règles  de  leur  institut,  que  le  roi  pouvait  réformer,  sur  des  maximes  horri- 
bles, il  est  vrai,  mais  méprisées,  publiées  pour  la  plupart  par  des  jésuites 
étrangers,  et  désavouées  formellement  depuis  peu  par  les  jésuites 
français.  11  y  a  toujours  dans  les  grandes  affaires  un  prétexte  qu'on 
met  en  avant  et  une  cause  véritable  qu'on  dissimule.  Le  prétexte  de  la 
punition  des  jésuites  était  le  danger  prétendu  de  leurs  mauvais  livres 
que  personne  ne  lit1. 

La  véritable  cause,  suivant  Voltaire,  doit  être  cherchée  ailleurs  : 

Ce  n'est  ni  Sanchez,  ni  Lessius,  ni  Escobar,  ni  des  absurdités  de 
casuistes,  qui  ont  perdu  les  jésuites  ;  c'est  le  Tellier,  c'est  la  bulle  qui  les 
a  exterminés  dans  presque  toute  la  France.  La  charrue  que  le  jésuite  le 
Tellier  avait  fait  passer  sur  les  ruines  de  Port-Royal  a  produit,  au  bout 
de  soixante  ans,  les  fruits  qu'ils  recueillent  aujourd'hui  :  la  persécution 
que  cet  homme  violent  et  fourbe  avait  excitée  contre  des  hommes  entêtés, 
a  rendu  les  jésuites  exécrables  à  la  France  :  exemple  mémorable,  mais 
qui  ne  corrigera  aucun  confesseur  des  rois,  quand  il  sera  ce  que  sont 
presque  tous  les  hommes  à  la  cour,  ambitieux  et  intrigant,  et  qu'il 
dirigera  un  prince  peu  instruit,  affaibli  par  la  vieillesse-. 

Ce  n'était  pas  le  Parlement  qui  avait  perdu  les  jésuites,  c'était  la 
bulle  Unigenitus3. 

Sans  doute,  il  eût  été  difficile  à  Voltaire  de  contester  l'habileté  et 
la  ténacité  que  les  parlementaires  avaient  déployées  contre  leurs 
ennemis  communs.  Cependant  les  philosophes  n'étaient  pas  sans 
inquiétude.  Us  ne  pouvaient  confondre  cette  poussée  du  jansénisme 
avec  une  poussée  de  la  pensée  libre;  ils  sentaient  quelque  chose  de 
dangereux  et  de  décourageant  pour  leurs  efforts,  dans  cette  vogue 
des  idées  religieuses  qui  enflammaient  de  nouveau  les  Welches,  que 
la  philosophie  n'avait   ni   guéris,    ni    corrigés  :   «  La  controverse, 

1  Précis  du  siècle  de  Louis  XV,  chap.  xxxvi,  II.  xxvm,  Beuchot,  XXI,  37.^,  376. 

*  Ibid.,XXl,  376. 

3  C'est  l'avis  de  Bernis  :  «  Les  jésuites  avaient  traité  leurs  ennemis  sans  misé- 
ricorde; ils  furent  traités  de  même,  et  les  pierres  de  la  maison  de  Port-Boyal, 
qu'ils  avaient  détruite,  leur  retombèrent  sur  la  tôle.  »  (Cardinal  de  Bernis, 
Mém.,  t.  IL  3'  partie,   chap.  vu.) 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII*  SIÈCLE  181 

disait  Voltaire,  est  trop  ennemie  de  toutes  les  religions  qu'elle  se 
vante  de   soutenir,  de  toutes  les  lois   qu'elle  feint  d'expliquer,    et 
surtout  de  la  concorde  qu'elle  a  bannie  de  la  terre  dans  tous    les 
temps1    »,  et   la    controverse  renaissait   à   propos   des  théologiens 
jésuites,  de  leurs  subtilités  et  de  leurs  problèmes,  et  Ton  se  pas- 
sionnait comme  à  l'époque  de  Pascal  pour  des  questions  inexplica- 
bles !  «  C'est  ainsi  que  nous  avons  raisonné  pendant  quinze  ou  seize 
cents  ans,  disait  ailleurs  Voltaire  à  propos  des  «  Démoniaques  »,  et 
nous  avons  osé  nous  moquer  des  Cafres  !  C'est  une  exclamation  qui 
peut  souvent  m' échapper-  !  »  Elle  dut  lui  échapper  plus  d'une  fois 
encore,  à  lui  comme   à  ses    amis,  lorsqu'ils  s'aperçurent  qu'après 
quinze  ou  seize  cents  ans,  une  polémique  sur  les  questions  de  dogme 
s'élevait   furieuse,    acharnée,    témoignant    de    la    passion    que   les 
hommes,  dans  le  siècle  des  raisonneurs,  mettaient  a  disputer  de  ces 
matières,  comme  si  l'on  eût  été  en  plein  moyen  âge,  au  beau  milieu 
des  siècles  «  gothiques  »  !  Quelles  devaient  être  les  réflexions  des 
encyclopédistes,  en  parcourant  la  série  des  considérants  théologiques, 
dont  le  Parlement  de  Paris  faisait  précéder  son   fameux  arrêt  du 
G  août  170*2  : 

Attendu  que  les  doctrines  de  la  Société  «  sont  favorables  au  schisme 
des  Grecs,  attentatoires  au  dogme  de  la  procession  du  Saint-Esprit, 
favorisent  l'arianisme,  le  socianisme,  le  sabellianisme,  le  nestorianisme  ; 
ébranlent  la  certitude  d'aucuns  dogmes  sur  la  hiérarchie,  sur  les  rites 
du  sacrifice  et  du  sacrement  ;  reproduisent  l'hérésie  de  Wiclef  ;  renou- 
vellent les  erreurs  de  Tribonius,  de  Pelage,  de  Gassien,  de  Faust,  des 
Marseillais;  ajoutent  le  blasphème  à  l'hérésie  ;  sont  injurieuses  aux  saints 
Pères,  aux  apôtres,  à  Abraham,  aux  prophètes,  à  saint  Jean-Baptiste, 
aux  anges  ;  outrageants  et  blasphématoires  contre  la  Bienheureuse  Vierge 
Marie;  attaquent  le  mystère  de  la  Rédemption;  favorisent  l'impiété  des 
déistes;  ressentent  l'épicuréisme  ;  apprennent  |aux  hommes  à  vivre  en 
bêtes,  etc. 

«  Si  les  jésuites  méritaient  l'expulsion,  remarque  Lanfrey,  quelle 
peine  méritaient  donc  de  pareils  juges*?  »  C'est  parler  comme  aurait 
parlé  Voltaire  lui-même,  et  d'Alembert  ne  s'exprimait  pas  différem- 
ment : 


1  Dict.  phil.,  Eucharistie,  XXIX,  262,  2Ô3. 

*  Dict.  phil.,  Démoniaques  (XXVIII,  327).  Cf.  Convulsions,  XXVIII,  224. 

3  Lanfrey,  op.  cit.,  260. 


i*>  LES  PHILOSOPHES 

Cependant  le  parlement  se  bat  à  outrance  avec  les  jésuites;  et  moi,  qui 
n'aime  ni  les  fanatiques  parlementaires,  ni  les  fanatiques  de  Saint-Ignace, 
tout  ce  que  je  leur  souhaite,  c'est  de  se  détruire  les  uns  parles  autres,  fort 
tranquille  d'ailleurs  sur  l'événement,  et  bien  certain  de  me  moquer  de 
quelqu'un,  quoi  qu'il  arrive.  Quand  je  vois  cet  imbécile  parlement,  plus 
intolérant  que  les  capucins,  aux  prises  avec  d'autres  ignorants,  imbéciles 
et  intolérants  comme  lui,  je  suis  tenté  de  lui  dire  ce  que  disait  Timon  le 
Misanthrope  à  Alcibiade  :  «  Jeune  écervelé,  que  je  suis  content  de  te 
voir  à  la  tête  des  affaires!  Tu  me  feras  raison  de  ces  marauds  d'Athé- 
niens! »  La  philosophie  touche  peut-être  au  moment  où  elle  va  être 
vengée  des  jésuites.  Mais  qui  la  vengera  des  Orner  et  compagnie?  Pouvons- 
nous  nous  flatter  que  la  destruction  de  la  canaille  jésuitique  entraînera 
après  elle  l'abolition  de  la  canaille  jansénienne  et  de  la  canaille  into- 
lérante '  ? 

Et  puis,  cet  acharnement  janséniste  ne  disait  rien  qui  vaille  aux 
philosophes.  On  n'ignore  pas  que  Voltaire  et  ses  amis  se  sont  bien 
gardés,  eux,  de  confondre  le  jansénisme  et  la  libre  pensée.  Ils 
étaient  payés  pour  se  tenir  sur  leurs  gardes.  «  Cependant,  écrit 
Voltaire,  qui  a  marqué  les  points  de  cette  lutte  entre  les  succes- 
seurs de  Port-Royal  et  ceux  du  P.  le  Tellier,  et  jésuites  et  jansé- 
nistes se  réunirent  tous  contre  Y  Esprit  des  Lois,  et  contre...  et  con- 
tre.*., et  contre...  et  contre...  Et  nous  osons,  après  cela,  nous 
moquer  des  Lapons,  des  Samoièdes  et  des  Nègres,  ainsi  que  nous 
l'avons  dit  tant  de  fois-!  »  Les  uns  et  les  autres,  partisans  de  Loyola 
ou  de  Jansen,  se  valaient.  Quand  il  raconte  ce  qu'il  a  vu  une  fois 
transporté  au  ciel  «  comme  le  savent  tous  ses  amis  3  » ,  Voltaire  ajoute  : 
«  Le  jésuite  Le  Tellier  paraissait  fièrement,  la  bulle  Unigenitus  à 
la  main.  Mais  à  ses  côtés  s'éleva  tout  à  coup  un  monceau  de 
2000  lettres  de  cachet.  Un  janséniste  y  mit  le  feu.  Le  Tellier  fut 
brûlé  jusqu'aux  os,  et  le  janséniste,  qui  n'avait  pas  moins  cabale 
que  le  jésuite,  eut  sa  part  de  la  brûlure4  ».  Les  philosophes  pen- 
sèrent avec  raison  que  ces  exaltés  seraient  terribles  lorsqu'ils 
s'uniraient  un  beau  jour  contre  eux,  et  ils  devinèrent  que  le  besoin 
d'affirmer  leur  propre  orthodoxie,  après  avoir  ruiné  les  jésuites, 
pousserait  les  parlementaires  jansénistes  à  un  redoublement  de  zèle, 

1  A  Voltaire,  8  septembre  1761,  Œuvres,  V,  80,  81. 

2  Dict.  phïl.,  Convulsions,  XXVIII,  224. 

3  Ibid.,  Dogmes,  XXVIII,  440. 

4  Ibid.,  442. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  183 

qui  se  traduirait  partie  nouvelles  persécutions1.  L'arrêt  qui  frappe 
les  jésuites  est  du  fi  août  1762;  quatre  mois  auparavant  (10  mars 
1762)  Jean  Galas  avait  été  roué,  étranglé  et  jeté  au  feu,  après  une 
condamnation  odieuse  prononcée  par  le  Parlement  de  Toulouse  ; 
deux  ans  après,  ce  sera  le  tour  de  Sirven  ;  deux  ans  après  (1766), 
les  magistrats  d'Abbeville  condamnaient  le  jeune  de  la  Barre  à 
avoir  le  poing  coupé,  puis  la  langue  arrachée,  puis  la  tète  tranchée 
et  le  corps  réduit  en  cendres,  et,  pour  qu'on  comprit  bien  le 
sens  de  cette  exécution,  on  mit,  sur  le  même  bûcher  que  la  victime, 
le  Dictionnaire  philosophique  et  autres  livres  impies,  auxquels  on 
faisait  remonter  la  responsabilité  de  la  faute  du  malheureux  jeune 
homme"-.  Ce  crime  (je  veux  dire  :  celui  des  magistrats,  bien  entendu) 
fut  le  crime  de  la  magistrature  en  général.  Les  Parlements  de  pro- 
vince étaient  solidaires  des  juges  d'Abbeville,  et  ne  leur  refusèrent 
pas  leur  applaudissement  ;  celui  de  Paris  examina  la  procédure, 
la  déclara  régulière  et  confirma  l'arrêt.  Les  philosophes  avaient  vu 
juste.  Je  ne  reprendrai  pas  la  liste  des  ouvrages  que  le  Parlement 
condamna  aux  honneurs  de  la  brûlure3.  L'important,  à  cette  heure, 
est  de  comprendre  pourquoi,  au  moment  même  où  il  détruisait  les 
jésuites,  les  Parlements  ne  pouvaient  conquérir  les  sympathies 
entières  des  philosophes.  Voltaire  dut  se  dire  qu'il  avait  été  bien 
inspiré  le  jour  où  il  s'était  demandé  si  vraiment  on  n'aurait  pas  à  se 
repentir,  de  l'expulsion  des  jésuites.  D'Alembert  lui  écrivait  : 

Savez-vousce  qu'on  me  dit  hier  de  vous?  que  les  jésuites  commençaient 
à  vous  faire  pitié,  et  que  vous  seriez  presque  tenté  d'écrire  en  leur  faveur, 
s'il  était  possible  de  rendre  intéressants  des  gens  que  vous  avez  rendus  si 
ridicules.  Croyez-moi,  point  de  faiblesse  humaine  ;  laissez  la  canaille 
janséniste  et  parlementaire  nous  défaire  tranquillement  de  la  canaille 
jésuitique,  et  n'empêchez  point  ces  araignées  de  se  dévorer  les  unes 
les  autres4. 


1  Barbier  ne  s'y  trompe  pas,  et  lorsque  Pelletier  de  Saint-Fargeau  a  pro- 
noncé ses  conclusions  contre  les  jésuites  et  que  l'arrêt  du  Parlement  du  8  mai 
1761  lésa  condamnés  solidairement,  il  ne  partage  pas  la  joie  delà  foule  et  fait 
des  réserves  du  même  genre  (mai  1761,  VII,  36a). 

2  Cf.  Jean  Cruppi,  un  Avocat  Journaliste  au  xvme  siècle,  Paris,  Hachette 
189a,  Chap.  III,  69  sq. 

3  C'est  l'expression  consacrée  (Bachaumont,  Mém.,  21  mars  1760,  II,  172).  On 
dit  aussi  «  avoir  l'illustration  de  ïa  Bastille  »  (ibid.,  12  février  1766,  p.  343). 

A  25  septembre  1762,  Œuvr.,  V,  98,  99. 


181  LES  PHILOSOPHES 

La  réponse,  il  faut  la  chercher  dans  cette  lettre  de  Voltaire  à  la 
Chalotais   : 

C'est  une  belle  époque  que  rabolissement  des  jésuites  ;  j'oserais  presque 
dire  avec  Horace   : 

QuicI  te  exempta  juvat  spinis  e pluribus  una?  (Ep.,  II,  2,  212.) 

On  me  répondra  que  de  toutes  les  épines  c'était  la  plus  pointue  et  la 
plus  embarrassante,  et  qu'il  faut  commencer  par  l'arracher;  je  répli- 
querai : 

Perge  quo  coepisti  pecle. 

La  raison  fait  de  grands  progrès  parmi  nous,  mais  gare  qu'un  jour  le 
jansénisme  ne  fasse  autant  de  mal  que  les  jésuites  en  ont  fait  !  Que  me 
servirait  d'être  délivré  des  renards,  si  on  me  livrait  aux  loups1? 

D'Alembert,  le  premier,  ne  s'était-il  pas  écrié,  quelques  mois 
auparavant  : 

Jésuites,  parlements,  jansénistes,  prédicanls  de  Genève,  franche 
canaille  que  tout  cela,  et,  par  malheur,  canaille  méchante  et  dangereuse. 
Enfin  le  6  du  mois  prochain,  la  canaille  parlementaire  nous  délivrera 
de  la  canaille  jésuitique  ;  mais  la  raison  en  sera-t-elle  mieux,  et  l'inf... 
plus  mal  2? 

La  raison  ne  s'en  trouva  pas  mieux,  et  il  le  reconnut  dans  la 
suite  :  «  La  canaille  janséniste  devint  insolente  depuis  ses  petits  ou 
grands  succès  contre  les  jésuites3  »,  et  il  alla  jusqu'à  déclarer  à 
Voltaire  lui-même  : 

Au  surplus,  si  vous  voulez  savoir  mon  tarif,  je  trouve  qu'un  philo- 
sophe vaut  mieux  qu'un  roi,  un  roi  qu'un  ministre,  un  ministre  qu'un 
intendant,  un  intendant  qu'un  conseiller,  un  conseiller  qu'un  jésuite,  et 
un  jésuite  qu'un  janséniste  4. 

Voltaire,  d'Alembert  et  les  encyclopédistes  jugeaient  d'après  le 
même  tarif. 


1  3  novembre  1762,  LX,  435  sq. 

2  A  Voltaire,  3i  juillet  1762,  V,  92.  «  Il  faut  espérer,  avait  écrit  Voltaire  lui- 
même,  qu'après  avoir  purgé  la  France  des  jésuites,  on  sentira  combien  il  est 
honteux  d'être  soumis  à  la  puissance  ridicule  qui  les  a  établis.  »  (A  la  Chalotais, 
17  mai  1762,  LX,  254).  Voltaire  fut  vite  détrompé. 

3  A  Voltaire,  2  mars  1764,  V,  122. 

4  12  janvier  1763,  V,  io5. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FH.VNÇAISK  AL   WIII»  SIÈCLE  185 


IV 


Il  était  nécessaire  de  dire  ce  qui  précède,  avant  de  passer  aux 
reproches  adressés  à  Voltaire  et  à  ses  amis,  sur  leur  conduite  après 
le  coup  d'Etat  de  Maupeou.  Le  «  coup  de  filet  »  eut  lieu  le  20  janvier 
1771 .  Voltaire  avait  perdu  toute  illusion  sur  la  régénération  des  par- 
lements. Certes,  il  s'était  laissé  aller  à  un  beau  rêve  :  la  magistra- 
ture tout  entière  se  reouvelant  au  souffle  des  idées  nouvelles,  et 
adoucissant  le  Gode  au  nom  de  la  tolérance  et  de  la  philanthropie  !  Il 
écrit  dans  le  post-scriptum  d'une  lettre  à  Choiseul  : 

N.  B.  —  Il  s'est  fait  une  grande  révolution  dans  les  esprits.  Voici  ce 
qu'un  homme  très  sage  (l'abbé  Audra)  me  mande  de  Toulouse  :  «  Les 
trois  quarts  du  Parlement  ont  ouvert  les  yeux,  et  gémissent  du  jugement 
des  Calas.  Il  n'y  a  plus  que  les  vieux  endurcis  qui  ne  soient  pas  pour  la 
tolérance.  »  Il  en  sera  bientôt  de  même  dans  le  Parlement  de  Paris,  je 
vous  en  réponds.  On  ne  sera  plus  homicide  pour  paraître  chrétien  aux 
veux  du  peuple.  J'aurai  contribué  à  cette  bonne  œuvre1. 

Quelques  mois  plus  tard,  il  pousse  ce  cri  de  triomphe  : 

Enfin  la  lumière  est  parvenue  dans  les  têtes  de  quelques  jeunes  conseil- 
lers de  Toulouse,  qui  ont  juré  de  faire  amende  honorable.  Cuistres,  fana- 
tiques, misérables  convulsionnaires,  singes  changés  en  tigres,  assassins 
du  chevalier  de  la  Barre,  apprenez  que  la  philosophie  est  bonne  à  quelque 
chose2 ! 

La  philosophie  est  victorieuse  !  Elle  a  renversé  les  préjugés  les 
plus  tenaces,  ceux  des  parlementaires  ! 

L'abbé  Audra,  parent  et  ami  de  l'abbé  Morellet,  docteur  de  Sorbonne 
comme  lui,  professeur  d'histoire  à  Toulouse,  enseigne  publiquement  mon 
Histoire  Générale.  Il  a  fait  plus,  il  l'a  fait  imprimer  à  1  usage  des  collèges, 
avec  privilège.  Un  vicaire  l'a  brûlée  devant  sa  porte  ;  le  premier  président 
La  envoyé  prendre  par  deux  huissiers  et  l'a  menacé  du  cachot  en  pleine 
audience.  Presque  tout  le  Parlement  court  aux  leçons  de  l'abbé  Audra. 

1  12  novembre  176*,  LXV,  235  ;  cf.  à  Christin,  ibid.,  i3  novembre  1768,237. 

-  A  Saint-Lambert,  4  avril  1769,  LXV,  4i3.  Ce  n'était  pas  la  première  fois 
que  Voltaire  se  laissait  aller  à  rêver  une  magistrature  sachant  se  réformer 
elle-même.  Cf.  9  juin  1763,3  la  Chalotais,  LXI,  61;  d'Alembert,  de  son  côté, 
avait  eu  aussi  de  ces  moments  d'espoir,  cf.:  à  Voltaire,  9  septembre  1766,  V, 
i56  sq.,  etc.,  etc. 


186  LES  PHILOSOPHES 

On   ne  reconnaît  plus  ce  corps  ;  la    philosophie   commence  à  expier  le 
sang  des  Calas  ;  quel  plaisir  pour  un  pauvre  capucin  comme  moi1! 

Diderot,  moins  enthousiaste,  caresse  cependant  le  même  rêve. 
Après  avoir  parlé  des  idées  généreuses  de  Dupaty  -,  avocat  général 
au  Parlement  de  Bordeaux,  du  courage  avec  lequel  il  a  humilié  le 
commandant  de  sa  province  qui  n'est  autre  que  le  duc  de  Richelieu, 
de  l'indépendance  dont  il  a  fait  preuve  en  luttant  contre  les  évêques 
qui  avaient  annulé  des  mariages  protestants,  et  des  quarante  réha- 
bilitations qu'il  avait  obtenues,  Diderot  s'écrie  :  «  Si  l'esprit  de  la 
philosophie  et  du  patriotisme  allait  s'emparer  une  fois  de  ces 
vieilles  têtes-là,  oh  !  la  bonne  chose  !  Cela  n'est  pas  impossible3  ». 
Il  fallut  en  rabattre.  Les  Dupaty  étaient  trop  peu  nombreux,  quoi 
qu'en  eût  pensé  Voltaire,  pour  accomplir  la  révolution  attendue. 
Grimm  l'avait  bien  répété  à  ses  amis,  et  il  écrivait,  lorsque  les 
encyclopédistes  saluaient  de  leurs  cris  de  joie  le  jeune  magistrat 
philosophe  Servan  : 

Un  jeune  magistrat  qui  se  meurt  de  la  poitrine,  élevant  sa  voix  du  fond 
d'une  province4,  n'a  pas  assez  d'autorité  sur  les  esprits  forts  pour  faire  la  moin- 
dre impression,  et,  s'il  n'y  prend  garde,  et  que  sa  passion  pour  la  philosophie 
transpire,  il  se  fera  des  affaires  avec  son  corps;  car,  Dieu  merci,  la  magis- 
trature n'est  pas  moins  opposée  au  progrès  de  la  raison  en  France  que  le 
clergé,  ce  qui  nous  donne  une  perspective  très  consolante.  Une  autre 
considération  qui  m'empêche  de  partager  la  joie  de  nos  philosophes,  c'est 
que  j'ai  peine  à  me  persuader  que  les  enfants,  même  les  mieux  inten- 
tionnés, fassent  jamais  grand  bien.  Il  nous  faudrait,  à  la  place  des  vieux 
magistrats  jansénistes  et  des  jeunes  magistrats  philosophes,  des  hommes 
d'Etat  éclairés  et  intègres  ;  mais  lorsque  la  sagesse  et  la  fermeté  de  ces 
derniers  se  consument  à  repousser  les  traits  de  la  calomnie,  les  bons 
citoyens  se  désolent  et  pleurent  sur  la  patrie.-' 

Revenons  à  Maupeou  ;  certes,  il  paya  d'audace,  mais  on  ne  sau- 
rait dire  s'il   fut  plus  téméraire  qu'habile.  Cet  homme,  si  durement 

1  A  d'Alembert,  3  mars  1770,  LXVI,  182.  Cf.  à  Mme  de  Florian,  mémo  date, 
ibid.,  i83  sq. 

2  Sur  la  correspondance  de  Dupaty  et  des  philosophes,  voyez  Carré,  article 
cité,  Dupaty  et  la  correspondance  de  Vergniaud,  296  sq.  Cf.  aussi  :  Voltaire, 
Beuchot,  LXV,  332,  20  janvier  1769;  LXVI,  474,  5  novembre  1770,  etc. 

a  A  M"1  Volland,  XIX,  323-324,  édit.  Assézal,  22  septembre  1769. 
4  Dans  le  Disc,    sur  l'administrai,    de   la  justice   criminelle   (prononcé  à  la 
rentrée  du  Parlement  de  Grenoble,  en  novembre  1767). 

3  Février  1767,  VII,  224. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII*  SIÈCLE  187 

jugé1,  comprit  du  moins  fort  bien  comment  il  pouvait  rallier  les 
suffrages  à  sa  réforme,  et  se  faire  pardonner  peut-être  de  l'avoir 
imposée  par  la  violence.  Il  dénonçait  au  public  les  anciens  Parle- 
ments, comme  coupables  d'avoir,  par  leur  obstination,  empêché 
toutes  les  améliorations  désirables;  il  montrait  comme  conséquences 
immédiates  de  la  suppression  des  privilèges,  la  gratuité  de  la 
justice  et  l'admissibilité  de  tous  les  citoyens  aux  fonctions  judi- 
ciaires ;  il  remplaçait  le  ressort  démesuré  du  Parlement  de  Paris  par 
des  circonscriptions  plus  restreintes,  pour  le  plus  grand  bénéfice 
des  justiciables  ;  il  promulguait  enfin  des  édits,  où  se  retrouvaient 
les  accents  des  philosophes  et  comme  un  écho  des  encyclopédistes -, 
De  tout  cela,  Voltaire  devait  louer  le  chancelier,  et  il  allait,  dans  une 
multitude  de  brochures,  de  pamphlets,  d'  «  articles  »  adroits  et 
spirituels,  développer  les  raisons  qu'avait  le  peuple  de  se  réjouir  de 
la  chute  des  anciens  Parlements  et  d'acclamer  les  nouveaux. 

C'était  là  sans  doute  une  idée  féconde,  dit  M.  de  Carné  en   résumant 

les  grandes  lignes  des  projets  de  Maupeou,   dont  l'application,  si  elle 

n'avait  été  bientôt  interrompue  par  une  restauration  parlementaire,  aurait 

rendu  possible   le   succès  des  tentatives  si  malheureusement   avortées  de 

1774  à    1787 3. 

La  création  des  conseils  supérieurs,  déclare  à  son  tour  M.  de  Flam- 
mermont,  devait  donc  être  bien  accueillie  ;  elle  rapprochait  les  juges  des 
justiciables,  qui  n'étaient  plus  obligés  à  d'aussi  longs  voyages  pour 
trouver  justice,  et  toutes  les  affaires  qui  naguère  affluaient  au  Parlement 
de  Paris,  partagées  entre  sept  tribunaux  d'appel,  pouvaient  recevoir 
une  prompte  solution.  C'était  un  grand  et  réel  bienfait  pour  les  provinces 
et  pour  les  villes  où  les  Conseils  furent  établis4. 

1  Voyez  la  façon  dont  parle  de  lui  M.  Maugras,  la  Duchesse  de  Choiseul, 
p.  40  sq.  «  Il  portait  sur  son  visage  tous  les  signes  de  la  bassesse  de  son  âme 
et  sa  personne  inspirait  une  répulsion  instinctive,  etc..  »  M.  Flammermont 
(op.  cit.,  préface)  déclare  :  «  On  me  trouvera  peut-être  sévère  pour  Maupeou. 
Cependant  je  puis  affirmer  que  je  me  suis  toujours  efforcé  d'être  juste  et  que 
j'ai  cherché  la  vérité  avec  ardeur.  »  M.  Flammermont  est,  en  effet,  beaucoup 
moins  dur  pour  le  chancelier,  et  juge  fort  équitablement  sa  réforme.  L'auteur 
de  l'Observateur  Hollandais,  peu  favorable  au  chancelier,  nous  trace  un  poitrail 
physique  et  moral  de  Maupeou,  beaucoup  moins  horrible  :  ci  Ses  ennemis  le 
trouvent  affreux  de  visage,  parce  que  la  haine  enlaidit  tous  les  objets  de  cette 
passion.  »  (Lettre  II,  p.  3n.) 

2  Lire  le  Préambule  de  l'édit  de  Maupeou,  portant  création  des  Conseils  supé- 
rieurs (Flammermont,  op.  cit.,  278). 

3  De  Carné,   les  Etats  de  Bretagne,  etc.,  2e  édit.  Paris,  Didier,  1875,  11,223. 

4  Flammermont,  op.  cit.,  287.  Cf.  Jean  Cruppi,  op.  cit.,  ch.  vi,  p.  253  sq. 


188  LES  PHILOSOPHES 

Après  cela,  on  peut  bien  penser  que  Voltaire  avait  quelques  raisons 
pour  approuver  les  réformes  de  Maupeou,  qui  nous  paraît  avoir 
tenté  dans  la  justice  un  effort  analogue  à  celui  que  devait  tenter 
Turgot  dans  l'administration.  L'un  et  l'autre  essayèrent  la  «  mise 
au  point»  de  leurs  départements  respectifs,  et,  à  distance,  nous  nous 
rendons  bien  compte  qu'ils  cherchèrent  tous  deux  à  concilier  la 
monarchie  et  les  idées  philosophiques.  On  est  donc  étonné  de  voir 
des  critiques,  aussi  favorables  au  xviue  siècle  que  Villemain,  repro- 
cher sèchement  à  Voltaire  d'avoir  «  célébré  l'œuvre  arbitraire  d'un 
ministre  despote  et  d'une  courtisane  '  !  »  De  même,  M.  Soury,  après 
avoir  fait  un  précis  éloquent  et  trop  enthousiaste,  à  notre  avis,  de 
l'histoire  du  Parlement  au  xvme  siècle,  ajoute  :  «  Il  est  fâcheux  que 
la  rancune,  un  zèle  mal  entendu  et  un  goût  singulier  de  la  courti- 
sanerie  aient  égaré  Voltaire  au  point  de  lui  faire  faire  une  mauvaise 
action,  l'apologie  du  coup  d'Etat  Maupeou,  et,  qui  plus  est,  un 
mauvais  livre,  Y  Histoire  du  Parlement  de  Paris*  ».  Le  jugement 
est  injuste  et  outré.  Qu'il  y  ait  eu  un  peu  de  tout  cela,  dans  la 
conduite  de  Voltaire,  c'est  possible  ;  mais  il  y  avait  aussi,  sans 
aucun  doute,  la  joie  de  voir  réaliser  un  certain  nombre  des  innova- 
tions qu'il  demandait,  et  notamment  la  disparition  de  cette  vénalité 
des  charges  dont  il  avait  si  souvent  dénoncé  les  obus. 

De  quel  secours  fut  Voltaire  à  Maupeou  dans  cette  circonstance, 
on  doit  l'imaginer  sans  peine.  Les  ennemis  des  nouveaux  Conseils 
essayaient  de  les  tuer,  dès  le  début,  par  le  ridicule.  Les  épigrammes 
et  les  couplets  se  succédaient  sans  relâche  ;  quelques-uns  sont  restés 
célèbres,  celui-ci  par  exemple  : 

La  cour  royale  est  accouchée 
De  six  petits  parlementeaux, 
Tous  composés  de  coquineaux... 
Le  diable  emporte  la  couvée  ! 

M'11  du     Deffand  écrit  à  Walpole  : 

On  a  reçu  ces  jours-ci,  au  nouveau  Parlement,  un  nouveau  conseiller. 
Le  jour  qu'il  prit  séance  on  jugeait  un  procès.  L'usage  est  que  le  dernier 
reçu  donne  son  avis  le  premier  ;  mais,  comme  il  n'en  savait  rien,  il 
gardait  le  silence.  Le  premier  président  lui  dit  :  «  Monsieur,  qu'opinez- 

»  Op.  cit.,  III,  417- 

2  Op.  cit.,  préface,  17. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  189 

vous?  —  Monsieur,  répondit-il,  je  ne  copine  pas;  je  ne  copinerai  qu'après 
que  tous  ces  messieurs  auront  copine  l.  » 

Sur  ce  terrain,  Voltaire  était  un  allié  de  tout  premier  ordre. 
Il  puisa  à  pleines  mains  dans  son  sac  à  malices,  et  ce  fut  une  averse 
de  quolibets.  Déjà,  quand  il  rencontrait  quelque  àne  à  la  porte 
de  son  jardin,  il  disait  avec  une  gravité  comique  :  «  Passez,  je 
vous  prie,  Monsieur  le  Président'2!  »  Il  s'était  souvent  moqué,  avec 
d'Alembert,  de  «  ce  tribunal  respectable  qui  ne  s'embarrassait  guère 
que  le  peuple  eût  du  pain,  pourvu  qu'il  eût  les  sacrements3  »! 
Dans  la  Pucelle,  le  Parlement  avait  son  couplet,  au  chant  III  (Des- 
cription du  Palais  de  la  Sottise)  : 

Galigaï,  ma  chère  maréchale, 

Du  Parlement,  épaulé  de  maint  pair, 

La  compagnie  ignorante  et  vénale 

Te  fait  chauffer  en  feu  brillant  et  clair, 

Pour  avoir  fait  pacte  avec  Lucifer. 

Ah  !  qu'aux  savants  notre  France  est  fatale. 

Qu'il  y  fait  bon  croire  au  pape,  à  l'enfer! 

Et  se  borner  à  savoir  son  Pater! 

Je  vois  plus  loin  cet  arrêt  authentique 

Pour  Aristote  et  contre  l'émétique4. 

Voltaire  se  met  à  l'œuvre  avec  ardeur;  l'édition  Beuchot  renferme 
dans  le  tome  XLVI5,  un  certain  nombre  des  écrits  relatifs  à  la 
suppression  des  Parlements.  Mais  c'est  surtout  dans  ses  lettres 
qu'on  le  voit  revenir  avec  insistance  et  sans  se  lasser  sur  cette 
question  qui  lui  tient  à  cœur  ;  il  y  a  là  quelques  mots  qui  restent  : 

Je  ne  donne  pas  six  mois  pour  qu'on  bénisse  M.  le  Chancelier  de  nous 
avoir  délivrés  de  trois  cents  procureurs.  Il  y  a  vingt-quatre  ans  que  le  roi 


1  Mm»  ciu  Deffand  à  Walpole  (Didot,  1864),  27  mars  1771,  I,  335.  Sur  les 
épigrammes,  couplets,  etc.,  lancés  contre  le  Parlement  Maupeou,  cf.  Maugras, 
la  Duchesse  de  Choiseul,  87  sq. 

2  Prince  de  Ligne,  Pensées  et  Lettres  (collect.  Barrière):  Mon  séjour  chez 
M.  de  Voltaire,  p.  43,  46  sq. 

:!  J)  Alembert  à   Voltaire,  24  février  175g,  V,  62. 

4  Beuchot,  XI,  58,  5cj.  Voir  dans  Fontaine,  op.  cit.,  2e  partie,  VI,  208,  le  rôle 
du  président  Fierenfat  dans  l'Enfant  prodigue  de  Voltaire. 

&  480-539.  Cf.  XXVII,  Histoire  du  Parlement  de  Paris  (1769-1775). 


190  LES  PHILOSOPHES 

de  Prusse  en  fit  autant  :  cette  opération  augmenta  le  nombre  des  agricul- 
teurs et  diminua  le  nombre  des  chenilles1. 

Reconnaissons  même  qu'il  lui  fallait  une  certaine  fermeté  de 
caractère  pour  se  lancer  à  corps  perdu  dans  la  mêlée.  La  même  main 
avait  frappé  Ghoiseul  et  les  Parlements  :  nous  avons  dit  plus  haut 
que  beaucoup  de  gens  voyaient,  dans  les  deux  mesures,  une  double 
revanche  des  jésuites.  Voltaire  ne  risquait-il  pas  de  s'aliéner 
Ghoiseul,  le  soutien  des  Parlements,  et,  à  cette  date,  l'homme  le  plus 
populaire  de  France?  Dès  le  début,  le  philosophe  marque  sa  place 
avec  une  netteté  et  une  franchise  qui  déroutent  toute  fausse  inter- 
prétation : 

«  Quoi  qu'il  arrive,  je  suis  choiseulliste  et  ne  suis  point  parle- 
mentaire -.  » 

Il  répond,  non  sans  esprit,  à  M"'e  du  Deffand  : 

Je  ne  crois  point  du  tout  leur  manquer  (aux  Ghoiseul)  en  détestant  des 
pédants  absurdes  et  sanguinaires.  J'ai  abhorré,  avec  l'Europe  entière,  les 
assassins  du  chevalier  de  la  Barre,  les  assassins  de  Calas,  les  assassins  de 
Sirven,  les  assassins  du  comte  de  Lally.  Je  les  trouve,  dans  la  grande 
affaire  dont  il  s'agit  aujourd'hui,  tout  aussi  ridicules  que  du  temps  de  la 
Fronde.  Ils  n'ont  l'ait  que  du  mal,  et  ils  n'ont  produit  que  du  mal. 

Vous  savez  probablement  que  d'ailleurs  je  n'étais  point  leur  ami.  Je 
suis  fidèle  à  toutes  mes  passions.  Vous  haïssez  les  philosophes,  et  moi  je 
hais  les  tyrans  bourgeois.  Je  vous  ai  pardonné  toujours  votre  fureur 
contre  la  philosophie,  pardonnez-moi  la  mienne  contre  la  cohue  des 
enquêtes  3. 

1  A  l'abbé  Mignot,  24  juin   1771,  LXVII,  187. 

2  A  Saint-Lambert,  7  avril  1771,  LXVII,  122.  Voltaire  avait  d'autant  plus 
de  mérite  qu'on  ne  lui  pardonna  pas,  à  Chanteloup,  de  ne  pas  être  parlemen- 
taire, et  qu'on  ne  lui  fut  pas  très  reconnaissant  de  se  montrer  choiseulliste. 
Cf.,  dans  l'édition  Saint-Aulaire,  la  lettre  de  la  duchesse  de  Choiseul  à  Mme  du 
Defl'and,  du  14  avril  1772  (II,  167),  lettre  dont  M'"e  du  Deffand  communique  une 
copie  à  Voltaire  (du  Deffand  à  la  duchesse  de  Choiseul,  18  avril  1772,  II,  170). 
On  trouve  aussi  des  mots  très  durs  de  la  duchesse  de  Choiseul,  au  sujet  de 
Voltaire  :  «  Si  le  chancelier,  comme  on  le  dit,  est  renvoyé,  ne  croyez-vous 
pas  que  Voltaire  sera  bien  piqué  d'avoir  fait  les  lois  de  Minos  en  son  honneur? 
Il  devrait  se  désabuser  de  chanter  les  ministres,  ils  ne  durent  pas  assez  pour 
qu'il  puisse  être  payé  de  ses  chansons!»  (A.  du  Deffand,  6  mai  1772,  II,  i83.) 
Cf.  ibid.,  II,  262,  285,  289  (l'injustice  pour  VEpitre  à  Horace  est  au  moins  sur- 
prenante, dans  le  milieu  délicat  des  Choiseul);  299  sq.,  35i. 

3  A  Mme  la  marquise  du  Deffand,  5  mai  1771,  Beuchot,  LXVII,  i38.  Cf.  à  la 
duchesse  de  Choiseul,  i3  mai  1771,  ibid.,  148,  149,  et  à  M'«e  du  Deffand, 
1e1' juin  1 77 1 ,  ibid.,  162. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE    VI    XVIII*  SIÈCLE  191 

A  Richelieu,  il  déclare  avec  autant  d'énergie  : 

Le  solitaire  n'a  écouté  que  son  cœur  :  il  est  intimement  persuadé  que 
l'ancien  Parlement  de  Paris  avait  autant  de  tort  que  du  temps  de  la 
Fronde;  il  ne  peut  d'ailleurs  aimer  ni  les  meurtriers  de  Calas,  ni  feux  du 
pauvre  Lally,  ni  ceux  du  chevalier  de  la  Barre.  Les  jurisconsultes  de 
l'Europe,  et  surtout  le  célèbre  marquis  Beccaria,  n'ont  jamais  qualilié  ces 
jugements  que  d'assassinats1  ; 

et,  joignant   l'éloge  de  ce  qu'a   construit    Maupeou  à   la    critique 
violente  de  ce  qu'il  a  détruit,  il  répète  au  comte  de  Rochefort  : 

Je  déteste  toujours  les  assassins  du  chevalier  de  la  Barre,  je  respecte  le 
gouvernement  du  roi.  Rien  n'est  si  beau  que  la  justice  gratuitement 
rendue  dans  tout  le  royaume,  et  la  vénalité  supprimée.  Je  trouve  ces  deux 
opérations  admirables  et  je  suis  affligé  qu'on  ne  leur  rende  pas  justice2. 

On  ne  peut  pas  dire  qu'il  n'affirme  pas  carrément  ses  idées,  et  il 
serait  trop  commode  de  ne  voir  là  qu'un  acte  de  courtisanerie.  Je  ne 
vois  pas  bien  ce  que  Maupeou  peut  faire  perdre  au  patriarche  de 
Ferney  ;  je  vois  très  bien  ce  que  le  patriarche  a  à  perdre,  s'il  va 
contre  l'opinion  publique;  or,  il  entreprend,  non  de  la  suivre,  mais 
de  la  ramener  ;  quand  il  n'y  réussit  pas,  il  s'indigne  : 

Je  remercie  infiniment  Mme  d'Argental  d'avoir  fait  parvenir  à 
Mme  Gorbi  les  imprécations  contre  les  cannibales  en  robe  qui  se  sont 
souillés  tant  de  fois  du  sang  innocent,  et  qu'on  a  la  bêtise  de  regretter. 
(Les  Peuples  au  Parlement.)  Il  était  digne  de  notre  nation  de  singes  de 
regarder  nos  assassins  comme  nos  protecteurs.  Nous  sommes  des  mou- 
ches qui  prenons  le  parti  des  araignées3. 

N'exagérons  pas,  d'ailleurs,  comme  on  l'a  fait  trop  longtemps, 
les  protestations  du  pays  contre  le  coup  d'Etat.  «  Cette  fois,  dit 
Villemain,  la  France  n'est  pas  avec  Voltaire'1!  »  Barni  répète  avec 

i  A  Richelieu,  20  mai  1771,  LXVIII,  i56.  Cf.  à  Elie  de  Beaumont,  7  juin  1771 . 
ibid . .  1G9. 

2  Décembre  177 1,  LXVII,  317. 

3  A  d'Argental,  1"  juillet  1771,  Beuchot,  LXVII,  19Ô,  196;  cf.  à  Richelieu, 
20  juillet  1 77 1 ,  ibid.,  209,  210.  Voyez  sur  Voltaire  et  les  Parlements  :  Desnoi- 
reterres,   Voltaire  et  la  Société  au  xvme  siècle,  VII,  377  sq. 

4  Villemain,  op.  cit  ,  III,  417.  Opposer  ibid.,  208.  «  Une  double  révolution 
sociale  s'était  donc  faite.  Le  principe  qui  avait  animé  ces  corps  était  tombé,  et 
l'esprit   de  liberté,  qu'ils    avaient  protégé,  invoquait   un  autre  appui.  » 


192  LES  PHILOSOPHES 

Henri  Martin  :  «  Pour  la  première  fois,  l'opinion  ne  fut  pas  avec 
Voltaire,  mais  avec  Mably.  Elle  méprisait  trop  le  ministère  pour 
lui  savoir  gré  de  ses  réformes1,  »  Nous  avons  noté  qu'en  province 
les  conseils  supérieurs  furent  soit  constitués  soit  complétés  avec 
les  membres  des  anciens  Parlements  :  là,  sans  doute,  il  n'y  eut 
pas  de  révolution  ;  on  assure  même  que,  si  le  nombre  des  juges 
n'avait  pas  été  diminué  par  la  réforme,  l'immense  majorité  des 
anciens  magistrats  aurait  réclamé  un  poste  dans  les  tribunaux  Mau- 
peou'-'. Il  ne  semble  même  pas  qu'il  y  ait  eu  del'agitation,  dans  toutes 
les  villes  où  les  tribunaux  furent  complètement  renouvelés.  A  Lyon, 
à  Aix,  à  Rennes  on  applaudit  à  l'installation  des  conseils  supérieurs  ; 
à  Besançon,  le  peuple  va  plus  loin  :  il  insulte  les  anciens  parlemen- 
taires3. «  Nulle  part,  conclut  M.  Carré,  on  ne  vit  se  produire  de 
protestation  populaire  contre  la  révolution  qu'effectuait  Maupeou.  » 
En  somme,  pour  tout  esprit  non  prévenu,  Maupeou  a  réussi, 
au  delà  même  de  ce  qu'il  aurait  pu  espérer.  La  nation  a  été  décon- 
tenancée d'abord  ;  puis,  elle  s'est  ressaisie,  et  elle  a  trouvé  que  le 
présent  valait  bien  le  passé4.  Les  partisans  des  parlementaires  ne 
nient  pas  le  désintéressement  montré  par  le  peuple  à  l'égard  des 
«  Pères  de  la  Patrie  »;  ils  l'expliquent,  en  disant  que  l'attention  fut 
distraite  par  les  enchantements  de  la  vie  à  cette  époque,  ou  par 
les  projets  politiques  et  économiques  qui  naissaient  tous  les  jours 
sous  la  plume  des  écrivains  et  la  tenaient  en  haleine,  les  yeux  fixés 
vers  l'avenir.  Mais  pourquoi  aussi  ne  pas  penser  que  le  public,  qui 

i  Barni,  Hist.  des  idées  morales  et  politiques,  etc.:  Voltaire,  I,  289.  Henri 
Martin,  Histoire  de  France,  XVI,  285. 

*  Carré,  op.  cit.,  168. 

3Ibid.,  168.  «  Au  surplus,  finit  par  déclarer  l'Observateur  Hollandais,  très 
ennemi  de  la  réforme,  si,  malgré  les  espérances  de  certains  enthousiastes,  ce 
tribunal  prend  consistance,  il  se  régénérera  insensiblement,  et  la  postérité  sera 
aussi  bien  jugée  que  l'étaient  nos  pères  »;  et  pourtant  l'auteur  rapporte  toutes 
les  accusations  dont  on  accable  les  nouveaux  magistrats,  (1 15,   116,  Lettre  III.) 

4  «  Les  parlements  vont  donc  défiler  paisiblement  !  »  (Voltaire  à  Tabareau, 
9  septembre  177 1,  édit.  Cayrol,  II,  a55.)  «  En  moins  d'un  an,  écrit  l'Observa- 
teur Hollandais,  ils  furent  tous  supprimés  et  recréés,  et  l'on  vit  remonter 
sur  ces  mêmes  fleurs  de  lys  des  magistrats  qui  naguère  avaient  couvert  d'une 
flétrissure  indélébile  ceux  qui  oseraient  s'y  introduire  par  une  pareille  lâcheté  ! 
Un  corps  entier  d'entre  eux,  oubliant  sa  marque,  de  tribunal  souverain  qu'il 
était  avant,  consentit  à  n'être  plus  qu'une  cour  subalterne.  »  (Lettre  III, 
p.  m.)  (Le  Parlement  de  Douai,  recréé  comme  Conseil  supérieur  ressortissant 
au  Parlement  de  Paris.) 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al'  XVIIIe  SIÈCLE  193 

était  choqué  de  l'intolérance  religieuse  des  anciennes  assemblées,  de 
leur  égoïsme,  de  leur  ridicule  opposition  à  toute  tentative  d'amé- 
lioration dans  n'importe  quel  sens,  ne  regrettait  plus  «  ce  tripot  de 
tuteurs  de  rois  »,  où  «  Maître  Joly  de  Fleury  braillait  des  absurdités, 
chambres  assemblées  »,  et  où  ses  confrères  débitaient  leurs  «  âne- 
ries1  »  ?  «  Avouez  qu'il  est  plaisant,  avait  écrit  Voltaire,  de  voir  le 
Parlement  donner  un  arrêt  contre  la  petite  vérole-  »,  étala  suite 
de  cet  arrêt  du  8  juin  176^,  il  écrivait  les  quelques  pages  qui  portent 
pour  titre  : 

«  Orner  de  Fleury  étant  entré,  ont  dit  »,  où  il  se  raille  d'une 
façon  burlesque  de  ces  «  ânes  »  doctes  et  prétentieux  : 

«  Ainsi,  messieurs,  vous  qui  êtes  les  meilleurs  médecins  et  les  meilleurs 
théologiens  de  l'Europe,  vous  devez  rendre  un  arrêt  sur  la  petite  vérole, 
ainsi  que  vous  en  avez  rendu  sur  les  catégories  d'Aristote,  sur  la  circu- 
lation du  sang,  sur  Témétique  et  sur  le  quinquina.  On  sait  que  vous  vous 
entendez,  par  état,  à   toutes  ces  choses  comme  en  finances3.  » 

Tout  cela  est  bien  pour  quelque  chose  dans  l'indifférence  du  peu- 
ple à  l'égard  des  magistrats  frappés.  Ne  nous  fions  pas  à  Hardy, 
parlementaire  et  janséniste,  ou  plutôt  ne  pensons  pas  que  toute  la 
France  fut  remuée  comme  Paris,  ni  que  Paris  fut  remué  profondé- 
ment. La  preuve,  c'est  que  le  Parlement  n'existe  plus  à  partir  du 
coup  d'État  :  il  n'avait  donc  pas  de  bien  profondes  racines.  Quand 
il  va  revenir,  il  sera  dépaysé  ;  il  s'unira  au  clergé  pour  essayer 
de  défendre  encore  leurs  communs  privilèges,  et,  préoccupés  de 
cette  seule  idée,  les  magistrats  laisseront  Louis  XVI  abolir  le 
droit  de  servitude  et  de  mainmorte  dans  ses  domaines,  sans  rien 
faire  pour  que  la  nation  entière  soit  débarrassée  de  ces  chaînes 
vieillies  mais  toujours  pesantes.  Chassé  par  Louis  XVI,  le  Parle- 
ment gardera  une  contenance  digne;  toutefois,  cela  ne  lui  rendra 
pas  la  vie  ;  les  magistrats  sentent  bien  qu'ils  ne  seront  jamais 
plus  ce  qu'ils  ont  essayé  d'être,  «  une  assemblée  représentative  de 
la  nation  entière  »,  comme  disait  d'Argenson,  ni  des  Etats  Géné- 
raux au  petit  pied  ''  ;  il  eût  fallu,  pour  cela,  être  un  peu  plus  de 

1  Voltaire,  Beuchot,  LVIII,  10;  4<25  Soi,  etc. 

2  LXI,  298. 

3  Mélaru/es,  XXXXI,  17. 

4  IV,  8'i,  3i  juillet  1743  ;  V,  42,  26  décembre  1747- 

Univ.  de  Lyon.  —  M.  Roustan.  13 


194  LES  PHILOSOPHES 

leur  siècle,  et  s'inspirer  davantage  de  cette  philosophie  dont  ils 
brûlaient  les  ouvrages  :  comme  le  clergé,  comme  la  noblesse  d'épée, 
la  noblesse  de  robe  réclamait  à  son  tour  la  convocation  des  Etats 
Généraux.  Maupeou  avait  donc  frappé  juste,  et,  s'il  était  venu  à 
bout  du  Parlement,  il  faut  bien  croire  que  le  Parlement  avait  fait 
ce  qu'il  fallait  pour  disparaître. 

De  même,  est-il  juste  de  reprocher  à  Voltaire  d'avoir  été  «  seul 
de  son  parti  »  à  soutenir  le  gouvernement  contre  les  magistrats  ? 
C'est  l'avis  de  M.  Flammermont,  dans  ce  livre  si  remarquable 
qu'on  ne  peut  guère  lui  reprocher  qu'une  inadvertance  de  détail1. 
Je  sais  que,  parmi  les  philosophes,  certains  se  demandèrent  si,  le 
Parlement  disparu,  l'autorité  royale,  désormais  sans  entrave,  ne 
serait  pas  plus  inclinée  vers  la  tyrannie2.  Mais  j'ai  eu  l'occasion  de 
prouver  qu'on  s'entendait  fort  peu  et  fort  mal  à  cette  époque,  sur 
les  barrières  qui  pouvaient  être  opposées  à  l'omnipotence  du  souve- 
rain, et  que  les  philosophes  furent  loin  de  se  montrer  disciples  de 
Montesquieu.  En  tout  cas,  est-il  permis  de  dire  que  Voltaire  n'eut 
pas  l'assentiment  des  «  frères  »,  et  qu'il  fut  non  seulement  abandonné 
parla  nation,  mais  encore  par  les  philosophes  ?  Je  sais  bien  qu'on 
refuse  de  ranger  Rousseau  parmi  les  Encyclopédistes  ;  quelle  pou- 
vait être  cependant  son  opinion  sur  des  magistrats  qui  avaient 
condamné  l'Emile,  pour  cette  raison  entre  autres  que  «  des  hommes 
élevés  dans  de  pareilles  maximes  seraient  préoccupés  de  la  tolé- 
rance3 »  ?  Est-ce  d'Alembert  qui  pouvait  regretter  les  Parlements  ? 
Il  déclarait  à  Frédéric  : 

La  philosophie  pourrait  bien  éprouver  en  France  ce  malheureux  sort 
(d'être  livrée  au  bourreau  et  aux  bûchers),  si,  comme  on  nous  en  menace, 
les  jésuites  y  sont  rappelés;  le  parlement  qui  les  avait  chassés,  vient 
d'être  chassé  à  son  tour;  il  n'était  guère  plus  tolérant  qu'eux,  et  plus 
favorable  à  la  philosophie  !  4 

» 

1  Op.  cit.,  422>  423,  424- 

2  Mably,  entre  autres,  était  «  parlementaire  ».  Cf.  Des  Droits  et  des 
Devoirs  des  cito;/ens  (entretiens  avec  lord  Stanhope),  passim  et  surtout  p.  277 
sq.  (17  août  1708),  294  sq.  (18  août  1758),  etc. 

3  Au  reste,  voici  un  extrait  des  remontrances  du  Parlement  du  i5  avril 
1752.  «  La  philosophie  superbe  qui,  follement  jalouse  de  la  divinité  même 
voit  à  regret  les  hommages  qui  lui  sont  rendus,  a  jugé  que  c'était  le  moment 
de  produire  son  malheureux  système  de  l'incrédulité,  etc.  »  Cf.  Barbier,  V, 
19G  sq. 

4  21  avril  1771,  V,  3i.i. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE   \r  XVIII»  SIÈCLE  195 

Le  philosophe  avait  appelé  cette  chute  de  tous  ses  vœux  : 

La  philosophie,  disait-il  en  1 7^6  au  roi  de  Prusse,  a  grand  hesoin  de 
la  protection,  aussi  éclairée  que  puissante, que  V.  M.  lui  accorde;  l'achar- 
nement contre  elle  est  plus  grand  que  jamais,  de  la  part  des  prêtres  et 
des  parlements,  qui,  dans  la  guerre  cruelle  qu'ils  se  font,  conviennent  de 
temps  en  temps  de  quelques  jours  de  trêve  pour  tourmenter  les  sages. 

Ces  parlements,  bien  indignes  de  l'opinion  favorable  que  les  étrangers 
en  ont  conçue,  sont  encore,  s'il  est  possible,  plus  abrutis  que  le  clergé, 
par  l'esprit  intolérant  et  persécuteur  qui  les  domine.  Ce  ne  sont  ni  des 
magistrats,  ni  même  des  citoyens,  mais  de  plats  fanatiques  jansénistes, 
qui  nous  feraient  gémir,  s'ils  le  pouvaient,  sous  le  despotisme  des  absur- 
dités théologiques,  et  dans  les  ténèbres  de  l'ignorance  qu'entraînent  la 
superstition  et  l'oppression1. 

Plus  tard,  quand  les  magistrats  seront  rentrés  en  fonctions, 
d'Alembert  regrettera,  dès  les  premiers  jours,  la  «  cuisine  de  Mau- 
peou  »  ;  le  Parlement  de  Maupeou  était  une  «  bête  puante  »,  l'autre 
une  ((  bête  venimeuse  »  ;  dès  qu'il  est  revenu,  il  «  recommence  son 
train-  »  ;  d'Alembert  s'en  plaint  encore  à  Frédéric  : 

V.  M.,  en  honorant  de  ses  bienfaits  le  malheureux  et  intéressant 
d'Etallonde,  va  donc  venger  l'innocence  opprimée  par  la  censure  des 
prêtres  et  les  arrêts  des  Parlements,  car  les  philosophes  n'ont  pas  plus 
à  espérer  des  uns  que  des  autres.  En  effet,  ces  deux  corps  qui  sous 
le  règne  du  feu  roi  se  heurtaient  sans  cesse  pour  des  billets  de  confession, 
pour  je  ne  sais  quelle  bulle  de  la  fin  du  règne  de  Louis  XIV,  paraissent 
avoir  fait  contre  la  philosophie  une  ligue  offensive  et  défensive,  et  contre 
le  progrès  des  lumières. 

Ces  parlements  qui  brûlent,  sans  miséricorde,  les  œuvres  des  philoso- 
phes, pourraient  bien,  si  on  les  laissait  faire,  échauder  les  philosophes 
eux-mêmes3  ! 

On  trouvera  d'autre  part  dans  l'édition  des  œuvres  de  d'Alembert, 

1  14  septembre  i766;  V,  2ti5.  Cf.  :  «  Les  Parlements  finiront  mal  et  plus  tôt 
qu'on  ne  croit;  ils  sont  trop  fanatiques,  trop  sots  et  trop  tyrans.  »  (26  mars 
1760,  ibid.,  i38).  Pour  le  ton  avec  lequel  on  s'exprimait  sur  les  magistrats, 
entre  encyclopédistes,  cf.  ibid.,  9  septembre  1766,  V,  i56  :  «  Je  ne  sais  pas 
exactement  si  la  tête  de  veau  (Pasquier)  a  parlé  contre  vous  à  ses  confrères  les 
singes  !  » 

2  20  février  1776,  à  Frédéric,  V,  372.  Voir,  d'autre  part,  les  lettres  à  Vol- 
taire, 9  juillet  1761,  V,  78,  79;  3i  octobre  1761,  V,  85;  3i  mars  1762,  V,  88, 
sq.;  12  janvier  1768,  V,  107,  etc..  etc. 

3  i5  octobre  1773,  V,  367. 


196  LES  PHILOSOPHES 

parue  en  i8o5,  un  réquisitoire  injurieux  de  Damilaville,  sous  ce 
titre  :  «  A  d'Alembert,  sur  les  Parlements1  »  ;  le  manuscrit  est 
incomplet,  mais  on  y  verra  comment  les  philosophes  voulaient 
«  démasquer  ce  sénat  de  Midas  aux  yeux  de  l'Europe  qui  en  était 
la  dupe,  et  qui  les  croyait  des  hommes  d'Etat,  des  républicains,  des 
philosophes,  des  pères  de  la  patrie,  lorsqu'ils  n'étaient  que  des  plats 
jansénistes  et  des  sots  importants  -  ». 

Helvétius  aurait  signé  ce  réquisitoire,  et  pour  cause3.  Morellet, 
aussi,  puisqu'il  écrivait  à  lord  Shelburne,  en  1776  : 

Il  est  trop  vrai  que  ces  pères  du  peuple,  ces  défenseurs  delà  nation, 
sont  ses  véritables  ennemis.  Il  est  trop  vrai  que,  moitié  prévention  aveu- 
gle et  moitié  vil  intérêt,  ils  mettent  et  mettront  des  obstacles  éternels 
à  tout  le  bien  qu'on  voudra  faire.  On  ne  les  paye  pas  comme  chez  vous, 
mais  c'est  précisément  parce  qu'on  ne  daigne  pas  les  acheter  qu'ils  sont 
opposés  à  l'Administration,  tous  prêts,  comme  chez  vous,  à  lui  vendre  ces 
mêmes  intérêts  du  peuple  auxquels  ils  s'opposent  aujourd'hui...  Oh  !  je 
vous  en  prie,  mylord,  répandez  bien  chez  vous  cette  triste  vérité,  que  nos 
parlements  sont  comme  chez  vous  les  vrais  ennemis  du  peuple7'  : 

Marmontel,  aussi,  puisqu'il  jugea  les  Parlementaires  avec  non 
moins  de  sévérité  : 

On  savait,  écrit-il  dans  ses  Mémoires,  Lamoignon  occupé  des  moyens 
de  simplifier  la  procédure   et  d'en  diminuer  les   longueurs  et  les  frais; 


1  D'Alembert,  Œuvres,    i8o5,  V,  4o8-4i3. 

-  Ibid.,  Damilaville  à  d'Alembert  sur  la  lettre  de  Rousseau  à  l'archevêque 
de  Paris,  V,  402  sq.  ;  p  4°7  (Damilaville  reproche  à  Jean-Jacques  de  n'avoir 
pas  démasqué,  etc...).  La  lutte  durera  d'ailleurs,  âpre,  acharnée,  entre  les 
philosophes  et  les  magistrats,  jusqu'à  la  fin  du  siècle.  Je  signale  la  très 
curieuse  brochure  de  M.  Henri  Carré,  la  Revision  du  procès  Lally  (  1 778-1 786), 
Paris,  1903  (extrait  du  Compte  rendu  de  l'Académie  des  sciences  morales  et 
politiques).  On  verra,  notamment  dans  la  partie  IV,  p.  25  sq.,  comment  Con- 
dorcet  répondit  à  une  sortie  de  d'Esprémesnil  contre  Voltaire;  pour  les 
besoins  de  la  cause,  Condorcet  niait  qu'on  pût  faire  de  Voltaire  «  un  ennemi 
de  la  magistrature  ».  (ibid.,  27). 

•  3  «  Du  a3,  mardi,  assemblée  des  Chambres  au  Palais.  M.  le  Procureur  général 
a  dénoncé  à  la  Cour  le  livre  intitulé  :  l'Esprit,  de  M.  Helvétius,  le  Dictionnaire 
des  sciences  ou  i Encyclopédie,  et  six  brochures,  même  un  Almanach  des 
esprits  forts,  contenant  apparemment  quelque  chose  du  matérialisme,  car 
c'est  là  le  grand  grief.»  (Barbier,  janvier  1709,  VII,  120).  Lessix  brochures  sont 
indiquées  dans  une  note  de  la  page  120;  le  Parlement  n'y  allait  pas  de  main 
morte. 

4  Lettres  à  lord  Shelburne  (Pion,  Nourrit,  1898),   1  2  mars  '177",   100.  101. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  197 

c'était  aux  yeux  de  son  ancien  corps  une  espèce  d'hostilité  qui  l'y  faisait 
craindre  et  haïr1. 

Pas  un  instant,  il  n'aura  foi  clans  l'opposition  du  Parlement  : 

Les  parlements  étaient  appuyés  dans  cette  opposition  par  un  parti  con- 
sidérable ;  le  clergé,  la  noblesse,  tous  les  gens  en  crédit  faisaient  cause 
commune  avec  la  haute  magistrature.  Misérable  avarice  qui  les  a  tous 
perdus*  ! 

Il  ne  prendra  pas  au  sérieux  l'appel  des  magistrats  à  la  nation, 
et  leur  sincérité,  quand  ils  demandentcles  Etats  Généraux,  lui  paraît 
plus  que  douteuse  : 

Mais  à  considérer  la  masse  et  l'ensemble  des  hommes,  cet  appel  (des 
privilégiés)  à  la  nation  ne  pouvait  être  qu'une  menace  feinte,  ou  qu'une 
résolution  aveuglément  passionnée.  On  devait  bien  savoir  que,  pour  les 
corps  privilégiés  et  les  classes  favorisées,  le  plus  redoutable  des  tribunaux 
était  celui  du  peuple,  que  surchargé  d'impôts  ce  ne  serait  pas  lui  qui  leur 
accorderait  d'en  être  exempts  plus  que  lui-même  ;  et  ces  corps  ayant  tout 
à  craindre  de  la  discussion  de  leurs  privilèges,  il  est  peu  vraisemblable 
qu'ils  eussent  mieux  aimé  les  livrer  aux  débats  d'une  Assemblée  popu- 
laire 3. 

La  défiance  de  Marmontel  à  l'égard  des  Parlements,  comme  celle 
des  philosophes,  est  donc  invincible.  Celle  de  Diderot  est  plus  com- 
plète encore  et  s'exprime  avec  une  indignation  violente.  Veut-on  un 
extrait  de  son  jugement  sur  Y  Histoire  du  Parlement  de  Paris?  Nous 
serons  dispensés  d'aller  plus  loin,  et  on  nous  permettra  de  conclure 
que  Voltaire  n'était  pas  seul  de  son  parti,  mais  entouré  des  meilleures 
tètes  de  son  parti.  «  Un  homme  plus  instruit,  déclare  Diderot,  aurait 
sans  doute  traité  ce  sujet  important  d'une  manière  plus  profonde.  » 
Diderot  trouve  donc  Voltaire  trop  tendre,  et  voici,  d'après  lui,  ce 
qu'il  aurait  fallu  plus  énergiquement  démontrer3  : 

Nous  aurions  vu  ce  corps  se  faire  exiler,  refuser  la  justice  au  peuple, 
et  amener  l'anarchie,  lorsqu'il  s'agissait  de  ses  droits  chimériques  ; 
jamais,  quand  il  était  question  de  la  défense  du  peuple...  Nous  l'aurions  vu 
intolérant,  bigot,  stupide,  conservant  ses  usages  gothiques  et  vandales,  et 

i  Œuvres  posthumes,  IV,  (livre  XIII),  10. 

*  Ibid.,  IV  (XIII),  12. 

3  Ibid.,  IV  (XIII),  i3,  et  aussi  24,  25,  26,  etc. 

3  Edition  Assézat,  VI,  402  sq.  Morne    satire  des  Parlements  dans  Mercier, 


198  LES  PHILOSOPHES 

proscrivant  le  sens  commun...  Nous  l'aurions  vu   ardent  à   se   mêler  de 
tout,   de  religion,   de  gouvernement,   de  guerre,  de  police,  de  finances, 
d'arts  et  de  sciences,   et  toujours  brouillant  tout  d'après  son  ignorance, 
son  intérêt  et  ses  préjugés.  Nous  l'aurions  vu  insolent  sous  les  rois  faibles, 
lâche  sous  les  rois  fermes.  Nous  l'aurions  vu  plus  arriéré  sur  son  siècle, 
moins  au  courant  des  progrès  de  l'esprit,  que  les  moines  enfermés  dans 
les  cellules  des  chartreuses.   Nous  l'aurions  vu  fermant  les  yeux  sur  le 
fond,  et  toujours  dominé  par  l'absurdité  de  ses  formes.  Nous  l'aurions  vu 
vendu  à  l'autorité;  la  plupart  de  ses  membres  pensionnés  de  la  cour;  et 
le  plus  violent  ennemi  de  toute  liberté,  soit  civile,  soit  religieuse  ;  l'esclave 
des  grands,  l'oppresseur  des  petits...  Nous  l'aurions  vu,  dans  les  circon- 
stances incertaines,   animé  du  même  esprit  que   le  théologien,  pencher 
presque  toujours  vers  le  côté  absurde  et  ridicule...  Nous  l'aurions  vu  le 
corps  le  plus   pauvre,  le   plus  ignorant,   le  plus  petit,  le  plus  gourmé,  le 
plus  entêté,  le  plus  méchant,  le  plus  vil,  le  plus  vindicatif  qu'il  soit  pos- 
sible d'imaginer,  s'opposanl  sans  cesse  au  bien,  ou  ne  s'y  prêtant  que  par 
de  mauvais  motifs,  n'ayant  aucune  vue  saine  d'administration  ou  d'utilité 
publique,  aucun  sentiment  de  son  importance  et  de  sa  dignité,  irréconci- 
liable ennemi  de  la  philosophie  et  de  la  raison. 


«  Irréconciliables  ennemis  de  la  philosophie  et  de  la  raison  »,  les 
parlementaires  ne  devaient  pas  être  soutenus  par  les  philosophes. 
Voltaire  les  appelait  «  de  petits  scélérats  en  robe  noire,  qui  oppri- 
maient les  gens  de  lettres  ».  Les  gens  de  lettres  les  tinrent  en 
suspicion,  même  quand  les  magistrats  travaillaient  sans  s'en  douter 
au  même  ouvrage  que  les  encyclopédistes.  En  réalité,  les  robins 
ouvrirent  une  brèche  par  où  devait  passer  l'armée  de  la  philoso- 
phie, et,  quand  ils  voulurent  s'opposer  a  son  passage,  il  était  trop 
tard;  ils  furent  emportés  comme  les  autres;  en  même  temps, 
ceux  qui  les  avaient  vus  à  l'œuvre,  avec  la  certitude  de  profiter  de 
leurs  efforts,  ne  leur  furent  nullement  reconnaissants  de  leur  avoir 


IV,  349,  a33  sq:  «  Le  Parlement  ».  Ajoutons  enfin  qu'un  polémiste  lyonnais 
du  xixe  siècle,  qui  n'avait  pas  pardonné  aux  Parlements  d'avoir  chassé  les 
jésuites  et  qui  combattit  l'Université  de  i838  à  1843,  compost-  tout  un  long 
chapitre  contre  les  parlementaires  avec  des  extraits  des  œuvres  des  philo- 
sophes. (Collombet,  Hist.  critique  et  générale  de  la  suppression  des  jésuites,  II, 
chap.  xvii.  257  sq.) 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  M    XYIN»  SIÈCLE  199 

préparé  la  voie.  Les  parlementaires  avaient  servi  la  cause  de  la  tolé- 
rance en  croyant  servir  celle  du  jansénisme,  la  cause  delà  libre  pensée 
en  croyant  servir  celle  de  la  religion1.  Ils  furent  des  alliés  pour  les 
philosophes,  des  alliés  involontaires,  qui  se  transformaient  à  la 
moindre  occasion  en  ennemis  :  la  philosophie  ne  leur  devait  aucune 
gratitude  ;  les  assaillants  passèrent  sur  les  corps  de  ceux  qui  les 
avaient  guidés  sans  s'en  douter,  et  qui  se  retournaient  contre  eux, 
quand  ils  les  virent  sur  leurs  pas,  et  disposés  à  aller  jusqu'au  bout! 

1  Voltaire   lui-même  l'a  reconnu  en  répétant  que   les  Parlements  s'étaient 
opposés  à  l'Inquisition,  aux  jésuites,  etc. 


20g  LES  PHILOSOPHES 


CHAPITRE  Y 

LES  PHILOSOPHES  ET  LES  FINANCIERS1 

I.  — Importance  sociale  des  financiers  au  xviii"  siècle.  —  Traitants,  maltôtiers,  et 

financiers.  —  Différence  avec  les  laquais  et  fils  de  laquais  du  xvne  siècle.  — 
Alliance  possible  avec  les  philosophes.  —  Familles  des  financiers.  —  Leur 
probité,  leur  bienfaisance,  leur  habileté.  —  La  science  financière  et  la  phi- 
losophie . 

II.  _  Les  financiers  dans  le  monde.  —  Salons  et  financiers.  —  Protestations  des 

philosophes  contre  les  préjugés.  —  Les  mécènes  de  la  finance.  —  Auxiliaires 
et  bienfaiteurs  des  encyclopédistes. 

III.  —  Indépendance  des  philosophes.  —  Attaques  contre  les  gens  de  fortune.  - 
Distinctions  à  faire  dans  ces  attaques.  —  Les  nobles  et  les  financiers.  — 
Les  philosophes  rappellent  les  seigneurs  à  la  décence.  —  Voltaire  et  les 
financiers. 

IV.  Un   rapprochement    entre    La   Bruyère  et  Duclos.   —    Le  moraliste   du 

xvii"  siècle  et  le  philosophe  du  xvm\  —  Déclamations  contre  la  finance.  — 
Gens  de  condition  et  gens  de  fortune  au  xvm«  siècle.  —  Préjugés  contre  la 
richesse.  —  L'or  dans  la  société  moderne.  —  Les  mœurs  des  hommes  et 
leurs  jugements. 

V.  —  Comment  les  philosophes  ont  payé  leurs  dettes. 


I 


Mme  du  Hausset  nous  rapporte  une  curieuse  anecdote.  Quesnay 
raconte  un  jour  à  ses  amis  une  histoire  sur  «  la  poudre  de  prelin- 


1  Je  me  suis  beaucoup  servi,  pour  composer  ce  chapitre,  de  la  liste  des 
Origines,  noms,  qualités,  etc.,  des  fermiers  généraux  depuis  1720  jusqu'à  1151 
(et,  en  réalité,  jusqu'au  delà,  l'auteur  indiquant  souvent  les  fermiers,  désignés 
pour  les  survivances  ou  succédant  à  ceux  qui  sont  morts  vers  cette  date).  Il 
m'a  été  possible,  sauf  dans  certains  cas,  de  contrôler  par  d'autres  témoignages 
les  affirmations  de  cette  liste,  qui  se  trouve  à  l'appendice  du  premier  volume 
delà  Vie  Privée  de  Louis  X  V(Londres,  John  Peter  Lyton,  1 780),  n°  5,  p.  ay3 
sq.  L'auteur  l'annonçait  en  ces  termes  dans  une  note  de  la  page  i38  :  «  On  ne 
sera  pas  fâché  de  voir  une  liste  imprimée  avec  des  anecdotes  sur  ces  Matadors 
de  la  finance,  depuis  1720  jusqu'à  nos  jours.  »  Le  ton  indique  que  l'auteur  n'est 
pas  prévenu  en  faveur  des  financiers;  voir  encore  VA verlissement  qui  précède 
la  «   liste  des  gens  d'affaires  qui  ont  été  taxés  »  (lors  de  la  Chambre  de  jus- 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII*  SIÈCLE  201 

pinpin  »  (l'argent).  Il  tire  de  sa  poche  quelques  louis  :  «  Tout  ce  qui 
existe,  dit-il,  est  renfermé  dans  ces  petites  pièces  qui  peuvent  vous 
conduire  commodément  au  bout  du  monde.  Tous  les  hommes 
obéissent  a  ceux  qui  ont  cette  poudre  et  s'empressent  de  les  servir. 
C'est  mépriser  le  bonheur,  la  liberté,  les  jouissances  de  tout  genre, 
que  mépriser  l'argent!  »  Puis,  après  une  comparaison,  souvent 
reprise  au  xviue  siècle,  entre  le  cordon  bleu1  que  porte  un  seigneur, 
et  qui  ne  lui  procure  aucune  puissance,  et  les  pièces  d'or  qui 
«  donnent  partout  les  moyens  de  secourir  les  malheureux  »,  il 
s'écrie  en  guise  de  péroraison  :  «  Vive  la  toute-puissante  poudre  de 
prelinpinpin  !  »  Alors  des  éclats  de  rire  retentissent,  la  porte 
s'ouvre  et  donne  passage  à  M.  de  Gontaut,  à  Mn,e  de  Pompadour 
et  au  roi,  qui  écoutaient  les  propos  du  docteur.  Louis  XV,  de 
bonne  humeur  ce  jour-là,  répète  :  «  Vive  la  poudre  de  prelin- 
pinpin !  »,  puis  il  ajoute  avec  ironie  :  «  Docteur,  pourriez-vous 
m'en  procurer'-?  » 

Grave  question,  en  effet,  et  qu'il  était  plus  simple  de  prendre 
en  riant  que  de  résoudre.  De  là,  l'importance  des  financiers,  impor- 
tance qui  croît  avec  les  ressources  dont  ils  disposent  et  le  besoin 
qu'on  a  de  leur  indispensable  concours.  Quand  le  maréchal  de  Saxe 
négocie  le  second  mariage  du  dauphin  avec  Marie-Josèphe,  fille  de 
l'électeur  de  Saxe,  roi  de  Pologne,  il  écrit  à  ce  dernier  : 

Les  Paris  m'ont  extrêmement  aidé  en  toute  cette  affaire  ;  ils  sont  amis 
de  la  favorite,  et,  comme  ce  sont  eux  qui  ont  fait  le  mariage  de  la  Reine, 
ils  ont  tout  pouvoir  sur  elle...  Ce  sont  deux  personnages  qui  ne  veulent 
point  paraître  et  qui,  dans  le  fond,  sont  considérables  dans  ce  pays-ci, 
parce  qu'ils  font  mouvoir  toute  la  machine.  Ce  sont  mes  amis  intimes  de 
tous  les  temps  et  ce  sont  les  plus  honnêtes  gens  et  les  meilleurs  citoyens, 
ce  que  sont  peu  de  Français. 

tice).  Le  ton  est  extrêmement  violent.  Raison  de  plus  pour  que  nous  nous 
méfions  moins,  a  priori,  des  éloges  que  l'auteur  décerne,  à  chaque  pas,  aux 
fermiers  généraux  de  sa  «  liste  ». 

On  lit  dans  Fréron  (Année  littéraire,  1758,  Vf,  i4f>),  qu'un  gentilhomme, 
se  trouvant  dans  une  ville  de  Hollande  et  n'ayant  pas  un  sou,  va  trouver  les 
bourgmestres,  pour  leur  exposer  sa  situation  :  «  A  quoi  ètes-vous  propre,  lui 
demandent-ils?  Quelle  est  votre  industrie?  Quels  sont  vos  talents?  —  Je  suis 
gentilhomme,  et  voilà  mes  titres!  — Eh  bien!  portez  vos  titres  à  la  Banque!» 
Rapprochement  souvent  repris.  Cf.  Mercier,  Tableau  de  Paris,  III,  ch.  cclxxiii, 

252. 

3  Méni.,  70  sq. 


202  LES  PHILOSOPHES 

M.  P.  de  Nolhac,  rapportant  cette  lettre1,  la  fait  suivre  de  ce 
commentaire  :  «  Cet  éloge  de  la  marquise  et  de  ses  amis,  par  un 
homme  aussi  bien  placé  que  le  maréchal  pour  juger  exactement  des 
hommes,  ne  montre  pas  seulement  que  les  financiers  valent  mieux 
que  leur  réputation  ;  on  y  peut  voir  aussi  que  les  ressorts  secrets  de 
l'Etat  sont  déjà  entre  leurs  mains.  »  Cela  explique  le  changement 
qui  s'opère  dans  leurs  relations  avec  les  gens  de  lettres,  et  aussi 
l'importance  qu'ont  eue  ces  relations  mêmes  pour  le  développement 
des  idées  philosophiques.  Les  Paris  sont  les  amis  de  Voltaire  ; 
voyons  quel  appui  les  gens  de  la  finance  pouvaient  prêter  aux 
encyclopédistes . 

On  a  pu  dire  avec  raison  que  les  financiers  dataient  du  xvnr3  siècle. 
Jusque-là,  on  n'avait  connu  que  des  «  traitants  »  (ou  «  partisans  ») 
et  des  ((  maltôtiers  ».  Or,  dans  les  premières  années  du  siècle,  un 
traitant  est  un  laquais  ou  fils  de  laquais  : 

Ceux  qui  lèvent  les  tributs,  écrit  Usbek  à  Ibben,  nagent  au  milieu  des 
trésors;  parmi  eux,  il  y  a  peu  de  Tantales.  Ils  commencent  pourtant  ce 
métier  par  la  dernière  misère.  Ils  sont  méprisés  comme  de  la  boue  pen- 
dant qu'ils  sont  pauvres;  quand  ils  sont  riches,  on  les  estime  assez.  Aussi 
ne  négligent-ils  rien  pour  acquérir  de  l'estime2. 

A  ce  moment,  l'alliance  des  financiers  n'eût  pas  été  une  recom- 
mandation, au  contraire.  L'  «  estime  »  qu'on  avait  pour  eux  n'était 
pas  de  telle  nature  qu'on  eût  osé  se  déclarer  leurs  amis.  Mais  les 
choses  ont  changé  depuis  1721.  Sans  doute,  on  rencontre  parmi  les 
fermiers  généraux  du  xvme  siècle  d'anciens  laquais  comme  Cham- 
bon3,  Dangé4,  Gaillard  de  la  Bouexière,  Texier  ;  des  fils  de  laquais 
comme  Bouret,  de  Delay  de  la  Garde;  Bragouse  est  arrivé  de  Mont- 
pellier «  sans  autre  équipage  qu'une  trousse  garnie  de  rasoirs  »  ; 
Haudry  est  le  fils  d'un  boulanger,   Perinet  d'un  marchand  de  vin  ; 

1  Op.  cit.,  172,  173.  A  rapprocher  :  Une  personne  arrivée  depuis  peu  de 
l'armée  m'a  conté  ce  qui  suit  :  ci  ce  sont  les  Paris  qui  gouvernent  tout,  princi- 
palement Duvernay,  etc..  Tout  l'ouvrage  politique,  comme  le  militaire,  est 
celui  du  sieur  Duvernay.  L'ascendant  des  Paris  sur  les  déterminations  du  roi 
est  très  grand.  Bientôt  il  n'y  aura  plus  à  souffler,  etc.  »,  d'Argenson,  édit. 
Janet,  12  octobre  1747-  HI,  179. 

2  Lettres  Persanes,  XCVIII,  Œuvres,  1827,  t.  VII,  p.  263. 

3  Très  probablement  du  moins. 

4  Peut-être  fils  d'un  tonnelier. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE    U    XVIH*  SIÈCLE  203 

les  Girard,  les  Fillon  de  Villemur,  les  Rémi  de  Jully  sont  passés  par 
les  plus  petits  emplois  avant  d'arriver  aux  plus  hauts  sommets  de  la 
finance1;  mais  tous  les  autres  sont  d'une  extraction  plus  relevée. 
D'abord,  un  très  grand  nombre  d'entre  eux  sont  fils  de  financiers, 
fermiers  généraux,  sous-fermiers,  receveurs  ou  directeurs;  Adine, 
Bergeret,  de  la  Haye,  de  Jean,  de  la  Porte  l'aîné,  de  la  Porte  de 
Sérancourt,  de  Rossy,  Dupleix  de  Bacquencourt,  Dupin,  Durey 
d'Arnoncourt,  Fontaine,  Grimod  de  la  Reynière  et  Grimod  Dufort, 
de  la  Live  d'Epinay,  l'Allemant  de  Betz,  l'Allemand  de  Nantouillet, 
Lantage  de  Félicourt,  Le  Riche  de  La  Poupelinière,  Le  Normant 
d'Etiolé,  Le  Normant  de  Tournehem,  Olivier  de  Montluçon,  appar- 
tiennent à  des  familles  de  finance.  D'autres  appartiennent  a  la  bonne 
bourgeoisie  :  Brissard  le  père  était  prévôt  de  Meulan,  Gamuset  était 
notaire,  Darius  est  issu  de  grands  commerçants;  de  Beaumont,  de 
Guisy,  de  la  Borde,  de  Salins  sont  de  familles  très  honorables; 
Desvieux  est  fils  d'un  avocat  au  Conseil  ;  Helvétius,  du  premier 
médecin  de  la  Reine;  Le  Monnier,  d'un  grand  fabricant  de  draps; 
Roussel  et  Savalette  sont  fils  de  notaires;  Rolland  de  Souferrière 
était  capitaine  de  carabiniers,  etc..  A  côté  se  trouvent  des  noms 
plus  brillants  et  plus  distingués  :  Gaze,  marié  à  une  demoiselle  de 
Saint-Cyr;  Chevalier  de  Montigny,  neveu  du  collaborateur  de 
Colbert;  de  Beaufort,  directeur  des  Affaires  extraordinaires  pendant 
la  régie  du  feu  roi;  Duché,  de  la  noblesse  de  robe  montpelliéraine; 
du  Clusel  de  la  Chaussée,  gentilhomme  du  Périgord;  Durand  de 
Mézy  ;  Etienne  d'Augny,  d'une  vieille  famille  parlementaire  de 
Metz;  Héron  de  Ville-Fosse;  Le  Mercier,  de  la  plus  authentique 
bourgeoisie  parisienne,  etc..  La  critique  de  Montesquieu  eût  donc 
porté  à  faux. 

Dans  l'Usurier  (jentilhomme  de  Le  Grand,  jouée  en  i y 1 3, 
Manouville,  un  rustre  enrichi,  cherche  un  mariage  qui  lui  permette 
de  se  tirer  d'affaire  quand  la  justice  se  mêlera  de  vérifier  les 
comptes  des  financiers2.  A  présent,  les  plus  enviables  partis  sont 
réservés  aux  filles  des  manieurs  d'argent,  et  il  n'y  a  pas  toujours, 
quoi  qu'en  disent  les  chroniqueurs,  de  «  mésalliance  »  dans  ces  cas. 


1  II  faut  tenir  compte  aussi  des  <<  banquiers  de  la  rue  Quincampoix  »,  et  des 
agioteurs  de  basse  extraction  enrichis  subitement. 

2  Desnoireterres,  la  Comédie  satirique  au  xvme  siècle,  p.  i4et  p.  i5,  n.  2. 


204  LES  PHILOSOPHES 

Le  marquis  de  Thiard,  il  est  vrai,  de  l'Académie  française,  épouse 
la  fille  de  Brissard,  «  brutal,  insolent  et  peu  habile  dans  les  affaires  », 
et  dont  le  fils  devait  être  rayé  de  la  liste  des  Soixante  par  de  l'Averdy , 
((  pour  son  luxe  insolent  »  ;  ce  marquis  aspire  à  descendre.  Mais  quand 
Joly  de  Fleury,  avocat  général  au  Parlement,  allait  demander  La 
main  de  M,lc  Desvieux,  il  ne  se  mésalliait  pas  ;  sa  femme  était 
petite-fille  d'un  avocat  au  Conseil,  et  son  beau-frère  président  aux 
Requêtes  du  Parlement.  De  même,  le  comte  de  Stainville-Choiseul, 
frère  du  ministre,  épousait  Ml,c  de  Clermont  de  Renel,  dont  la 
mère  était  la  petite-fille  de  Le  Monnier,  arrivé  dans  les  finances 
grâce  à  sa  femme;  M.  de  Clermont  de  Renel  n'avait  pas  été  diffi- 
cile. Au  contraire,  il  n'y  avait  aucune  honte  à  entrer  dans  la 
famille  de  de  Delay  de  la  Garde,  «  originaire  de  suisse  de  porte  du 
cardinal  de  Bonzi  »,  mais  «  ayant  des  vertus  qui  l'ont  fait  regret- 
ter, très  pieux  et  extrêmement  charitable  »;  son  fils  aîné,  qui 
obtient  la  survivance,  se  marie  avec  M"e  de  Ligneville,  de  la  mai- 
son de  Ligneville  en  Lorraine1;  et  son  fils  cadet,  conseiller  au 
Grand-Conseil,  maître  des  Requêtes,  commandeur  de  l'ordre  de 
Saint-Lazare,  épouse  Mlle  de  Fénelon,  fille  du  marquis  de  Fénelon, 
ancien  ambassadeur  en  Hollande-  ;  M.  de  Malesherbes,  depuis 
chancelier  de  France,  fils  du  président  de  Lamoignon,  prend  pour 
femme  Mlle  Grimod  de  la  Reynière.  Ces  exemples  serviront  à  bien 
marquer  la  différence  qui  existe  entre  les  gens  de  finance  du  xvne 
et  ceux  du  xvme  siècle  ;  les  laquais  ou  fils  de  laquais,  ou  ceux  qui 
en  sont  l'âme,  sont  à  présent  des  exceptions.  Nous  n'avons  nulle- 
ment l'intention  de  les  réhabiliter,  nous  n'y  réussirions  assurément 
pas  ;  nous  verrons  que  plusieurs  d'entre  eux  ont  mérité  les  satires 
injurieuses  dont  ils  ont  été  les  objets  ;  mais  nous  tenions  à  marquer, 
dès  le  début,  que  la  finance  constitue,  au  xviii0  siècle,  un  monde  nou- 
veau, d'une  naissance  plus  relevée  et  de  parentés  plus  distinguées 
que  l'ancienne  classe  des  maltôtiers  et  des  traitants.  Nous  la  pla- 
cerions volontiers  tout  à  fait  au  sommet  de  la  bourgeoisie,  si  nous 
avions  à  établir  des  rangs  au  point  de  vue  de  la  hiérarchie  sociale  ; 
au  point  de  vue  de  l'influence  politique,  nous  la  mettrions  beaucoup 


1  La  cadette  a  épousé  Helvétius. 

-  Sur  les  alliances  entre  nobles  et  financiers,  cf.   Mercier,  IL  117.  208  sq. 
et  210,  211  :  «  Domestiques,  Laquais.  » 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XYIII»  SIÈCLE  205 

plus  haut  encore,  et    nous  n'hésiterions  pas  à  la  ranger  au-dessus 
de  la  noblesse  de  robe,  et  même  de  la  noblesse  de  naissance. 

Un  autre  signe  des  temps,  et  qui  va  permettre  à  la  philosophie 
d'intervenir,  en  faveur  des  financiers,  contre  un  préjugé  séculaire,  et 
de  payer  à  la   finance   les  services   qu'elle   lui   aura   rendus,  c'est 
qu'on  peut  désormais  parler  de  la  «  probité  »  des  hommes  d'argent. 
Ce  changement  avait  déjà  commencé  vers  le  début  du  xvmp  siècle. 
«  Il  n'y  a  pas  longtemps,  écrivait  Voltaire  en  1749,  que  nous  avons 
vu  un  homme  de  finance,  qui  seul  avait  secouru  l'Etat  plus  d'une 
l'ois,  et  qui  laissa  à  sa  mort  dix  millions  d'argent,  prêté  à  des  parti- 
culiers, dont  cinq  ne  portaient  aucun  intérêt1.   »  Cet  homme  n'est 
autre  que  Samuel  Bernard,  celui-là  même  qui  voulait  traiter  d'égal 
à  égal  avec  le  Roi  Soleil,  et  qui  trouvait  que,  lorsqu'on  avait  besoin 
du  portemonnaie   de  quelqu'un,   fût-on  Louis   XIV,  il    fallait   bien 
oublier  sa  fierté.  On  rapportait,  à  la  mort  de  Samuel,  plusieurs  traits 
de    sa   bienfaisance   et    de   sa  générosité  ;    celui-là    n'ignorait    pas 
l'art  de  traiter  les  affaires  en  grand  seigneur.    «  Je   dois    ajouter, 
dit  le  président  Hénault,  que  Bernard  était  généreux,  quel  qu'en 
fût  le   motif;  il  a  rendu   de   grands   services,  et,  dans  le   militaire 
surtout,  il  a  aidé  à  de   grandes   fortunes  et  empêché   de  grandes 
chutes-.  »  Sa  fille  était  mariée  à  Mole,  depuis  premier  Président, 
et  ses  deux  fils  étaient  l'un  président  au  Parlement,  l'autre  maîh^e 
des  requêtes,  puis  conseiller  d'Etat3.  Malgré  les  attaques  des  chroni- 
queurs, il  semble  bien  avoir  eu  la  réputation  d'un  honnête  homme. 
Au   xvme  siècle,  les   fermiers  généraux  passent,  la   plupart,  pour 
de   braves  gens.    Même  parmi  ceux  qui  sortent  de  l'extraction  la 
plus  basse,  il  ne  manque  pas  de  financiers  estimés  pour  leur  droi- 

1  Des  embellissements  de  Paris  (1749),  XXXIX,  109.  Cf.  Premier  Discours  de 
l'égalité  des  conditions  (ire  leçon),  1738,  XII,  53  : 

Et  ce  Bernard  qu'on  vante  est  heureux,  en  effet, 
Non  par  le  bien  qu'il  a,  mais  par  le  bien  qu'il  fait. 
Notons,  cependant,  qu'il  figure  pour  4.000.000  de  livres  parmi  les  «  taxés  par 
articles  séparés  des  rôles  »,  dans  la  liste  dont  je  parlais  plus  haut,  p.  200,  n°  1. 

2  Mém.  de  Hénault,  cit.  par  L.  Pérey,  le  Président  Hénault  et  Mm>  du 
Deffand.  Voir  p.  12  sq.,  le  portrait  moral  du  financier  et  des  détails  sur  sa  vie. 
sa  société... 

3  Voltaire,  si  prodigue  d'éloges  envers  Samuel  Bernard,  traite  durement 
Samuel-Jacques  Bernard,  surintendant  de  la  maison  de  la  reine,  impertinent, 
magnifique,  et  l'avocat  général  Bernard,  le  fils  et  le  petit-fils  de  Samuel,  qui 
lui  font  faire  une  banqueroute  considérable  (pass.) 


206  LES  PHILOSOPHES 

ture  ;  c'est  Girard,  «  homme  fort,  doux  et  très  simple  »,  Haudry, 
((  le  plus  grand  travailleur  des  fermes  »,  Périnet,  «  un  des  meil- 
leurs hommes  du  monde  »,  Rémi  de  July  «  l'homme  du  monde 
le  plus  droit  et  le  plus  uni  ».  Dans  la  liste  des  Fermiers  généraux 
depuis  1720,  etc.,  on  lit  encore  :  «  Ce  Bergeret  est  un  bon 
travailleur,  assez  sérieux,  aisé  à  vivre,  fort  rangé,  très  honnête 
homme  et  nullement  fier...  Darius  était  un  très  honnête  homme, 
d'une  grande  douceur,  d'une  politesse  achevée,  et  fort  charitable... 
de  Beaufort  était  un  très  habile  homme  dans  plusieurs  affaires,  très 
honnête  homme,  mais  d'une  grande  économie...  »  De  la  Borde 
y  est  nommé  un  «  très  honnête  homme  »  ;  de  la  Gombaude  «  un  très 
honnête  homme,  bon  travailleur  et  fort  charitable  »  ;  Duché  «  un 
fort  honnête  homme  »  ;  de  Salins  «  un  honnête  homme,  assez  bien- 
faisant et  respecté  de  ses  confrères  »  ;  Joly  «  fort  laid  de  corps,  mais 
l'âme  belle,  fort  généreux  et  magnifique  en  tout  »  ;  le  Mercier, 
m  l'homme  du  monde  le  plus  simple  et  le  plus  généreux,  le  père  des 
commis  »,  etc.,  etc.;  Rolland  d'Aubreuil  meurt  pauvre  «  ayant 
rendu  beaucoup  de  services  et  n'ayant  point  été  remboursé  de  son 
argent  ».  La  baronne  d'Oberkirch  termine  ainsi  un  portrait  peu 
flatté  de  Beaujon  :  «  Du  reste,  c'était  un  homme  excellent,  faisant 
un  bien  infini  et  employant  sa  fortune  en  bonnes  œuvres  »,  et,  après 
avoir  raillé  M.  de  la  Reynière,  elle  ajoute  :  «  il  protège  les  arts,  non 
pas  en  homme  éclairé  et  spécial  peut-être,  mais  en  bon  cœur,  en 
homme  qui  désire  être  utile  et  soulager  ceux  qui  souffrent1  ». 

Ils  rendront  des  services  aux  particuliers,  mais  plus  encore  à 
l'Etat  ;  sans  doute,  leur  intérêt  est  d'accord  avec  leur  patriotisme. 
<(  Depuis  la  catastrophe  du  système,  les  Fermes  générales  étaient 
en  régie.  On  les  afferma  au  mois  d'octobre  à  une  troupe  d'adjudi- 
cataires choisis  qui  s'obligèrent  d'en  rendre  au  Roi  chaque  année 
55  millions.  C'est  cette  ferme  qui  aujourd'hui  est  portée  à  plus  de 
100  millions.  »  La  différence  est  à  signaler,  et  l'auteur  de  la  Vie 
privée  ajoute  en  note  :  «  C'est  depuis  ce  temps  que  les  Fermiers 
généraux  ont  acquis  une  grande  consistance,  sont  devenus  des 
personnages  dans  le  royaume  et  enfin  ont  été  regardés  comme  les 
colonnes  de  l'Etat'2.  »  L'expression  était  du  cardinal  de  Fleury,  pré- 


1    Mémoires,  tome  I,  chap.  xv,  p.  3oa.  3o3;  14  juin  1781, 
-  Op.  cit.,  éd.  1785,  I,  i38  et  note  1. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al*  Wllie  SIÈCLE  207 

sentant  au  roi  Louis  XV  les  adjudicataires;  le  mut  prêté  au  maréchal 
de  Souvré  :  «  Oui,  sire,  ils  soutiennent  l'Etat  comme  la  corde  soutient 
le  pendu  »,  est  une  injustice  ;  du  moins,  dans  certaines  circonstances, 
les  financiers  méritèrent  le  titre  que  leur  accordait  le  cardinal. 
Veut-on  un  exemple  de  leur  bienfaisance?  En  1740,  année  de 
disette,  on  s'élève  contre  la  maltôte  qui  ruine  la  Normandie  ;  un 
fermier  général  envoie  de  son  argent  le  blé  nécessaire  à  toute  une 
province  ;  de  leur  désintéressement?  En  iyp,  Orry,  contrôleur 
général,  demande  que  l'impôt  sur  la  toile  et  la  bonneterie  soit 
supprimé  à  la  sortie  du  royaume,  pour  favoriser  l'exportation;  les 
fermiers  généraux  acceptent  cette  suppression  et  refusent  toute 
indemnité  ;  de  leur  patriotisme  ?  Louis  XV  ayant  besoin  de  fonds 
pour  la  guerre  d'Allemagne,  ils  empruntent  à  cinq  pour  cent  et  ils 
n'acceptent  du  roi  que  l'intérêt  qu'ils  avaient  eux-mêmes  à  servir, 
soit  cinq  pour  cent.  Les  Paris  étaient  secourables  et  humains1. 
Helvétius,  fermier  général,  refuse  l'argent  des  confiscations,  et 
dédommage  ceux  qui  ont  eu  à  souffrir  des  malversations  de  ses 
commis2  ;  il  épouse  la  fille  du  marquis  de  Ligne  ville,  sans  fortune, 
d'une  maison  pauvre  de  Nancy,  et  qui  vivait  avec  M"10  de  Grafigny, 
sa  tante;  pour  la  posséder  sans  partage,  il  remet  sa  place  au  roi, 
qui  la  donne  à  Bouret  d'Erigny.  «  Il  n'a  demandé  que  les  5o.ooo  livres 
pour  les  aumônes  du  temps  du  cardinal  de  Fleury3.  » 

Tous  ne  lui  ressemblent  pas,  c'est  incontestable  ;  Dangé,  l'ancien 
laquais,  est  «  avare,  insolent  et  fat  »  ;  de  Saint-Valéry  est  le  finan- 
cier auquel  Gresset  aurait  songé  en  écrivant  ce  vers  du  Méchant  : 
((  Ce  sont  les  vétérans  de  la  fatuité  »  ;  Dupleix,  le  frère  du  gouverneur 
de  Pondichéry,  est  «  un  homme  haut,  bas,  bourru  et  très  dur,  inca- 
pable de  rendre  service  »  ;  Thoinard  serait  le  plus  avare  du  monde, 
si  sa  femme  n'était  pas  là  pour  lui  disputer  ce  rang4.  On  pourrait 
allonger  cette  liste,  mais  nous  aurions  pu  allonger  bien  davantage 
celle  qui  précédait;  outre  la  Poupelinière,  dont  Marmontel  parle  si 
souvent  avec   reconnaissance5,   que    d'autres  financiers   dont    nous 

1  Desnoireterres,    Voltaire  et  ta  Société  au  xvme  siècle,  I,  274. 

2  Colombey,  Ruelles,  Salons  et  Cabarets,  II,  33i.  —  Guillois,  le  Salon 
de  Mme  Helvétius,  p.  9. 

3  Liste  citée,  p.  333.  —  Guillois,  op.  cit.,  10. 

4  C'est  la  ch...  des  hommes,  dit  énergiquement  la  liste  citée. 

5  Mémoires,  passim. 


208  LES  PHILOSOPHES 

lisons  l'éloge  au  point  de  vue  de  la  probité  et  de  la  générosité  !  Je 
renverrai  au  portrait  de  Dupin  de  Francueil1,  tracé  par  sa  petite- 
fille  George  Sand2,  et  je  rappellerai  enfin  le  nom  de  Billard  du 
Monceau,  bienfaisant,  prodigue,  celui-là  même  qui  vient  au  secours 
d'Anne  Bécu,  lorsqu'elle  a  mis  au  monde  une  fille  naturelle,  Jeanne  ; 
le  financier  s'occupa  même  de  l'éducation  de  l'enfant,  on  sait  que 
cette  dernière  succéda  à  Mme  de  Pompadour.  Voltaire  pouvait 
écrire  :  «  Il  y  a  de  très  grandes  âmes  parmi  ceux  qu'on  soupçonne 
de  n'avoir  que  des  âmes  intéressées3.  » 

Ce  changement  se  traduit  dans  la  littérature.  Le  public,  qui 
applaudissait  /'  Usurier  Gentilhomme ,  applaudissait  aussi  Y  Arlequin 
traitant  de  d'Orneval  (17 16).  L'auteur  évoquait  en  plein  Tartare  les 
grands  criminels  de  la  finance,  châtiés  pour  leurs  abominables  for- 
faits. Au  milieu  du  xvme  siècle,  le  financier  paraîtra  sur  la  scène, 
sans  jouer  le  rôle  d'une  canaille.  En  août  1761,  une  comédie  de 
Saint-Foix,  le  Financier,  nous  présente  un  homme  d'argent,  Alci- 
mon,  le  héros  du  drame,  punissant  le  marquis,  noble  autant  que 
fripon,  et  récompensant  le  chevalier  en  lui  donnant  sa  sœur  en  ma- 
riage et  la  moitié  de  sa  propre  fortune.  Les  fermiers  généraux 
pouvaient  assister  sans  crainte  à  des  comédies  de  ce  genre.  «  Le 
financier  de  M.  de  Saint-Foix,  écrivait  le  Mercure  de  France,  n'est 
en  aucun  sens  celui  qu'on  a  peint  dans  Turcaret,  parce  que  Turca- 
ret  ne  ressemble  plus  depuis  longtemps  aux  gens  même  les  moins 
estimés   de    son  état'1.  »    Les  manieurs  d'argent    n'offriraient    plus 


1  Claude  Dupin,  fermier  général,  financier  et  économiste  (1700-1769),  avait 
épousé  une  fille  naturelle  de  Samuel  Bernard,  à  la  suite  de  circonstances 
romanesques  contées  dans  la  «  Liste  »  citée,  p.  3a3  sq.  Elle  était  fille  de 
Samuel  et  de  la  fameuse  Fontaine.  C'est  elle  qui  confia  son  fils  à  Jean-Jacques 
Rousseau.  Son  fils,  fermier  général,  Dupin  de  Francueil  (1750-1821),  épousa 
Marie-Aurore,  fille  naturelle  du  maréchal  de  Saxe  et  déjà  veuve.  Leur  fils, 
Maurice  Dupin,  a  été  le  père  de  George  Sand. 

2  George  Sand,  Histoire  de  ma.  vie,  I,  chap.  11,  p.  41  sq.  (nouv.  édit.,    1879). 

3  Des  embellissements  de  Paris  (1749),  XXXIX.  Pour  renseignements  complé- 
mentaires à  ce  sujet,  voir  :  Delahante,  Une  Famille  de  finances  au  siècle  dernier. 
Em.  Campardon.  les  Prodigalités  d'un  fermier  général.  On  aura  deux  ouvrages 
qui  permettront  de  voir,  d'une  part,  les  qualités  remarquables,  de  cœur  et  d'es- 
prit, des  financiers,  de  l'autre,  les  défauts  de  certains  d'entre  eux  (M.  d'Epi- 
nay).  Cf.  aussi  dans  Larroumet,  Marivaux,  43i  sq.,  une  réfutation  de  l'opinion 
trop  vive  de  Marivaux  à  l'égard  des  financiers  au  xvme  siècle. 

4  Mercure  de  France,  septembre  1761,  p.  189  à  aii. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al'  XVIII   SIÈCLE  209 

100.000  livres  à  Le  Sage  pour  qu'il  retirât  sa  pièce  :  la  plupart 
d'entre  eux  ne  se  sentiraient  nullement  visés.  Le  personnage 
de  Saint-Foix  est  tout  autre  qu'un  laquais,  transformé  en  trai- 
tant, aussi  riche  que  sot,  aussi  sot  que  fripon;  c'est  un  homme 
d'esprit  qui  dépense  sans  compter,  et  qui,  disait  le  Mercure,  «  a 
comme  la  plupart  des  hommes  le  cœur  moins  gâté  que  l'esprit...; 
son  peu  de  compassion  pour  les  malheureux...  est  un  vice,  en  quel- 
que sorte,  de  son  état,  et  qu'on  acquiert  assez  ordinairement  avec 
l'opulence1  ».  Beaucoup,  parmi  les  financiers  qui  vinrent  voir  la 
pièce,  étaient  à  la  fois  assez  opulents  et  assez  politiques,  ou  tout 
simplement  assez  humains,  pour  prouver  tous  les  jours  qu'ils  savaient 
faire  bon  marché  de  leurs  intérêts,  et  témoigner  de  la  «  compassion 
pour  les  malheureux  » . 

Aussi,  Fréron  a-t-il  bien  soin,  dans  un  article  où  il  dit  du  mal 
des  financiers  (à  propos  des  Poésies  variées  de  M.  de  Coulange2), 
de  mettre  une  note  rectificative,  et  de  distinguer  entre  les  «  parti- 
sans »  du  xvné  siècle  et  leurs  successeurs  du  xvme  : 

La  scène,  dit-il,  a  tellement  changé,  qu'autant  que  ceux-là  méritaient 
le  mépris  et  la  censure  des  honnêtes  gens,  autant  ceux-ci  en  méritent 
l'estime  et  les  éloges,  par  l'intégrité  de  leur  conduite  et  la  noblesse  de 
leurs  sentiments  et  de  leurs  manières3. 

On  rencontre  même  des  apologies  en  règle  du  système  des  fermes, 
opposé  à  celui  de  la  régie,  dans  lesquelles  il  est  démontré  que  «  l'in- 
térêt personnel  du  fermier,  en  s'identifiant  avec  l'intérêt  de  la  chose 
affermée,  prévient  tous  les  vices  de  l'administration  du  régisseur  ». 
L'auteur  du  livre  auquel  j'emprunte  ces  lignes4  reconnaît  qu'il  y  a 
des  précautions  à  prendre  «  pour  que  les  bénéfices  n'excèdent  ja- 
mais une  juste  proportion  ».  Mais  il  trouve  un  remède  dont  la 
seule  idée  aurait  exaspéré  Montesquieu  ;  il  demande  que  «  la  car- 
rière des  distinctions  et  des  préférences  soit  ouverte  aux  finan- 
ciers »,  et  il  affirme  que,  «  contents  d'un  bénéfice  honnête,  leurs 

1  Ibid.,  p.  201.  Cf.  Journal  Encyclopédique,  août  1761,  12G  sq. 

2  Paris,  Cailleau,  1753,  1  volume. 

3  Lettres,  etc.,  XI,  2  sept.  17^3,  i3  sq. 

4  Essai  sur  les  principes  des  finances  à  Londres,  in-8°,  et  se  trouve  à  Paris 
chez  Prault.  Extraits  dans  le  Journal  Encyclopédique,  i5  décembre  1769, 
368  sq. 

Univ.  de  Lyox.  —  M.   Roustan  14 


210  LKS  PHILOSOPHES 

vues  principales  se  dirigeront  du  côté  de  la  considération.  »  Voilà 
bien  une  idée  qui  porte  la  marque  du  xvme  siècle  ;  La  Bruyère  en 
aurait  été  tout  étonné  ;  la  philosophie  sans  doute  avait  beaucoup  fait 
pour  dissiper  les  préjugés  contre  les  P.  T.  S.;  mais  ceux-ci  avaient 
fait  beaucoup  de  leur  côté  pour  ne  plus  mériter  la  défiance  qu'on  leur 
témoignait  jadis1. 

Il  y  a  un  autre  préjugé,  contre  lequel  le  siècle  de  la  philosophie 
devait  s'élever,  et  que  nous  constatons  encore  au  début  de  la 
Régence  :  c'est  que,  si  pour  faire  fortune  il  est  nécessaire  d'être  fri- 
pon, il  n'est  pas  utile  d'être  intelligent;  au  contraire,  on  va  parfois 
jusqu'à  penser  que  la  sottise  est  une  condition  du  succès.  On  attri- 
bue tout  le  mérite  au  hasard,  et  le  hasard  aime  les  incapables. 
Turcaret  lui-même  expose  complaisamment  cette  théorie  :  «  Un  bel 
esprit  n'est  pas  nécessaire,  affirme-t-il,  pour  faire  son  chemin  »,  et 
il  ajoute  bêtement  :  «  Hors  moi  et  deux  ou  trois  autres,  il  n'y  a 
parmi  nous  que  des  gens  assez  communs.  Il  suffît  d'un  certain 
usage,  d'une  routine  qu'on  ne  manque  guère  d'attraper.  Nous  voyons 
tant  de  gens  !  Nous  nous  étudions  à  prendre  ce  qu'il  y  a  de  meil- 
leur :  voilà  toute  notre  science"2!  »  Turcaret  se  serait  sans  doute  mis 
à  rire,  si  on  lui  avait  parlé  de  la  science  financière.  Rica  demande 
avec  étonnement  à  Ibben  s'il  ne  serait  pas  plus  simple  de  traiter  le 
budget  d'un  Etat  comme  celui  d'un  particulier,  et  se  moque  des  pré- 
tendus systèmes,  compliqués  et  inutiles  : 

Les  ministres  se  succèdent  et  se  détruisent  ici  comme  les  saisons  : 
depuis  trois  ans  j'ai  vu  changer  quatre  fois  de  système  sur  les  linances. 
On  lève  aujourd'hui  les  tributs  en  Turquie  et  en  Perse  comme  les  levaient 
les  fondateurs  de  ces  empires  ;  il  s'en  faut  bien  qu'il  en  soit  ici  de  même. 
Il  est  vrai  que  nous  n'y  mettons  pas  tant  d'esprit  que  les  Occidentaux. 
Nous  croyons  qu'il  n'y  a  pas  plus  de  différence  entre  l'administration  des 

1  Bien  plus,  alors  que  le  siècle  a  tout  fait  pour  réhabiliter  le  commerce  et 
l'industrie,  on  trouve  des  livres  qui  mettent  le  financier  bien  au-dessus  du 
négociant  et  du  marchand.  Dans  les  Préjugés  du  public  sur  l'honneur  avec  des 
Observations  critiques,  morales  et  historiques,  par  Denesle  (3  vol.,  Paris,  de 
Hausy,  1766),  les  attaques  contre  le  commerçant  «  à  qui  l'honneur  extérieur 
coûte  moins  à  acquérir  que  l'argent  »,  et  contre  le  marchand  qui,  devenu 
«  émérite»,  «  fournit  à  son  fils  ou  à  un  gendre  des  moyens  prompts  et  honnêtes 
pour  s'enrichir  aux  dépens  de  la  simplicité  et  de  l'ignorance  des  gens  »,  ser- 
vent de  contraste  à  un  panégyrique  très  vif  du  financier. 

2  Acte  II,  se.  iv. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII-  SIÈCLE  211 

revenus  du  prince  et  celle  des  biens  d'un  particulier:  qu'il  y  en  a  entre 
compter  cent  mille  tomans,  ou  en  compter  cent  :  mais  il  y  a  ici  bien  plus 
de  finesse  et  de  mystère.  Il  faut  que  de  grands  génies  travaillent  nuit  et 
jour;  qu'ils  enfantent  sans  cesse,  et  avec  douleur,  de  nouveaux  projets; 
qu'ils  écoutent  les  avis  d'une  infinité  de  gens  qui  travaillent  pour  eux 
sans  en  être  privés;  qu'ils  se  retirent  et  vivent  dans  le  fond  d'un  cabinet 
impénétrable  aux  grands  et  sacré  aux  petits;  qu'ils  aient  toujours  la  tête 
remplie  de  secrets  importants,  de  desseins  miraculeux,  de  systèmes 
nouveaux  ;  et,  qu'absorbés  dans  les  méditations,  ils  soient  privés  de  l'usage 
de  la  parole,  et  quelquefois  même  de  celui  de  la  politesse  '. 

Plus  tard,  Montesquieu  traitera  la  question  sérieusement  dans 
V Esprit  des  Lois,  et  il  fera  cette  remarque  très  juste  : 

Pour  nous,  il  est  impossible  que  nous  ayons  jamais  de  règle  dans  nos 
finances,  parce  que  nous  savons  toujours  que  nous  ferons  quelque  chose 
et  jamais  ce  que  nous  ferons.  On  n'appelle  plus  parmi  nous  grand 
ministre  celui  qui  est  le  plus  sage  dispensateur  des  revenus  publics,  mais 
celui  qui  est  homme  d'industrie  et  qui  trouve  ce  qu'on  appelle  des  expé- 
dients2. 

Montesquieu  reconnaissait  donc  qu'il  y  avait  une  science 
de  la  finance,  puisqu'il  fallait  une  «  industrie  »,  c'est-à-dire  une 
habileté  réelle,  pour  corriger  au  xvme  siècle  l'absence  de  toute 
méthode  et  de  toute  régularité  dans  le  système  financier.  Qu'on  par- 
coure, dans  la  France  sous  Louis  XV  de  M.  Carré,  le  chapitre 
intitulé:  ((  Le  Gouvernement  et  l'Administration3  »,  et  l'on  se  rendra 
compte  du  mérite  qu'il  y  avait  à  bien  remplir  sa  tâche,  au  milieu 
d'embarras  inextricables4.  Le  contrôleur- général  doit  accomplir  de 
véritables  prodiges;  ses  subordonnés  se  débattent  aussi  dans  des  dif- 
ficultés analogues,  et  nous  comprenons  alors  que  le  même  auteur 
écrive  plus  bas  ;  «  Personne  ne  songea  à  remarquer  ce  qu'il  y  avait 
de  science  et  même  de  véritable  esprit  politique  dans  ce  grand 
corps  des  fermiers  généraux,  que  Fouquier-Tinville  put  bien  déca- 
piter, mais  non  décontenancer5  ».  «  Personne  »,  c'est  beaucoup 
dire  ;    l'historien    pense    aux    courtisans   qui    retardaient    sur   leur 

i  Lettre  CXXXVIII,  édit.  cit.,  VII,  37o,  37i. 

*  Esprit  des  Lois,  XIII,  iô.  Abus  de  la  Liberté  (édit.  cit.,  III,  66,  6~).  Cf. 
ibid.,  livre  XXX,  chap.  xm  (III,  3i6,  3i7). 

3  §  2,  Ministères,  p.  68  sq. 

4  Ibid.,  76  sq. 

'■>  Ibid.,  177,  178,  la  Société,  IV.  le  Tiers  Etat. 


212  LES  PHILOSOPHES 

époque.  Dans  la  Liste  des  Fermiers  Généraux,  on  lit  à  chaque  pas  des 
phrases  de  ce  genre  :  «  Beaufort  était  un  habile  homme...  De  la 
Borde  est  un  des  plus  habiles  financiers  qu'il  y  ait  dans  la  Compa- 
gnie, surtout  pour  le  commerce...  De  Guizy  a  eu  sa  place  par  sa 
capacité...  De  la  Haye  est  l'un  des  plus  habiles  hommes  qu'il  y  ait 
dans  la  partie  des  aides...  De  la  Porte  du  Plessis  était  un  des  plus 
habiles  financiers  dans  les  cinq  grosses  fermes...  De  Salins  était  le 
plus  habile  qu'il  y  eût  dans  les  fermes,  et  une  bibliothèque  vivante 
pour  les  règlements  rendus  depuis  l'établissement  jusqu'au  moment 
où  il  existait...  Durand  de  Mezy  était  le  plus  habile  homme  et  le 
plus  connu  des  fermes...,  Mazade  était  un  fort  habile  homme  »  ; 
de  même  on  voit  revenir  à  chaque  pas  les  épithètes  de  «  bon  tra- 
vailleur, grand  travailleur,  très  grand  travailleur,  le  plus  grand 
travailleur  ».  A  côté,  il  y  a  encore  plus  d'un  fermier  général  qui 
n'entend  rien  à  son  métier,  ou  qui  fait  tout  ce  qu'il  peut  pour  cela. 
De  la  Garde  «  n'est  point  du  tout  au  fait  »  ;  de  Jean  «  aime  plus 
le  plaisir  que  le  travail  »  ;  de  Saint- Valéry  «  n'était  point  un  grand 
travailleur,  m  un  homme  de  détail  pour  les  Fermes  »;  du  Glusel  de 
la  Chaussée  n'a  pas  la  vocation,  Durey  d' Arnoncourt  s'occupe  exclu- 
sivement de  ses  maîtresses,  l'Allemand  de  Nantouillet  «  s'embrouille 
aisément  dans  les  affaires,  qu'il  n'entend  presque  pas,  »  et  Olivier  de 
Montluçon  fait  accomplir  toute  sa  besogne  par  un  secrétaire.  En 
définitive,  les  financiers  amateurs  sont  la  minorité,  et  l'on  sent  bien 
que  ceux  qui  ont  réussi  ne  sont  pas  arrivés  par  leur  indélicatesse 
et  par  leur  inintelligence  uniquement. 

Cela  se  voit  par  les  écrits  relatifs  aux  finances,  et  qui  sont  lus 
attentivement  à  leur  époque.  Fréron,  ayant  à  rendre  compte  d'un 
ouvrage  de  Déon  de  Beaumont,  entre  ainsi  en  matière  : 


La  linance  a  longtemps  été  parmi  nous  un  secret  d'Etat.  La  rapine  et 
la  concussion  l'avaient  couverte  des  vides  du  mystère,  et  sa  marche 
sombre  redoutait  avec  raison  le  flambeau  de  la  vérité...  Ce  serait  une 
injustice  affreuse  de  confondre  avec  ces  indignes  concussionnaires  ceux  , 
qui  ont  succédé  à  leurs  fonctions,  sans  succéder  à  leur  ignominie.  La 
décence  et  l'urbanité  ont  pris  la  place  de  la  rudesse  et  de  la  barbarie,  et 
la  finance  est  digne  aujourd'hui  des  honneurs  qu'elle  eut  autrefois  chez 
les  Romains.  Elle  ne  craint  plus  de  paraître  au  grand  jour,  et  ses  opéra- 
tions les  plus  secrètes  sont  devenues  l'objet  d'une  étude  profonde,  qui 
nous  a  déjà  procuré  plusieurs  bons  ouvrages  sur  cette  matière  importante. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII'   SIÈCLE  213 

Vous  placerez  dans  cette  classe,  Monsieur,   les  Mémoires  pour  servir  à 
Vhistoire  générale  des  finances,  par  M.  Déon  de  Beaumont1. 

Le  i5  septembre  17645  le  Journal  Encyclopédique  publiait  une 
Epitre  aux  Grands  et  aux  Riches,  d'un  M.  Vallier,  colonel  d'in- 
fanterie, membre  de  l'Académie  d'Amiens2,  etc.  Enumérant  les 
citoyens  qui  rendent  de  réels  services  au  pays,  il  arrivait  au  finan- 
cier ;  un  autre,  disait-il, 

Aux  domaines  d'Etat  d)  osant  mettre  la  main, 
Confond  ses  intérêts  et  ceux  du  souverain... 
Souvent  même,  souvent  l'intérêt  du  royaume 
Du  monstre  qu'il  combat  éclaire  le  fantôme  e), 
Dans  un  moment  pressant  manque-t-il  de  moyens? 
Il  est  bon  d'y  compter  de  riches  citoyens... 

d)  Etat  de  finance,  e)  En  général,  l'état  de  finance  est  un  monstre  pour  le 
peuple;  il  n'en  sait  pas  distinguer  les  nuances,  et  séparer  les  abus  de  l'utilité 
qu'on  en  peut  retirer.  Un  besoin  pressant  dont  il  est  la  ressource  peut  éclairer 
l'ignorance  de  ce  qu'on  appelle  le  Peuple.  Les  gens  sensés  et  sans  préven- 
tions rendent  justice  à  cet  état  comme  aux  autres;  ce  sont  tous  membres  qui 
concourent  ensemble  au  soutien  de  tout  le  corps  qui  est  la  nation3. 

Ainsi,  sans  attendre,  comme  le  peuple,  une  crise  où  les  financiers 
puissent  se  montrer  secourables,  les  gens  «  sensés  et  sans  préven- 
tions »  rendent  justice  à  l'état  de  finance  ;  la  philosophie  avait  été 
encore  ici  l'auxiliaire  des  financiers;  c'est  en  attirant  l1attention  du 
public  sur  les  problèmes  économiques  et  financiers  que  les  écrivains 
firent  comprendre  aux  lecteurs  qu'il  y  avait  là  une  science  encore 
naissante,  mais  la  plus  importante  peut-être  de  toutes,  celle  qui 
demandait  les  qualités  les  plus  rares  chez  un  citoyen.  Les  gens  de 
lettres  se  préoccupent  des  matières  d'administration,  surtout  après 
1  y3o,  quand  Melon  a  publié  son  Essai  sur  le  commerce.  L'abbé  Morel- 
let,  en  1764,  écrit  :  «  Lin  ministre  en  place  il  y  a  quelques  années  éva- 
luait à  1.200  le  nombre  des  Mémoires  qui  lui  étaient  annuellement 
adressés4.  »  On  y  traite  de  l'agriculture,  de  la  population,  de  l'indus- 

1  2  vol.  in-12,  Paris,  Pierre  Mortier  :  Année  littéraire,  1758,  VI,  217,  sq. 
Voyez  encore  Fréron,  Lettres,  XII,  140  sq. 

2  Lue  le  jour  de  la  Saint-Louis  à  l'Académie  d'Amiens,  cette  épître  avait 
concouru  pour  le  prix  de  l'Académie  française. 

3  Journal  Encyclopédique,  i5  septembre  1764,   112  sq. 

4  Mélanges,  etc.  Réflexions  sur  les  avantages  de  la  liberté  décrire,  III,  a3. 
Sur  les  nombreux  ouvrages  à  propos  de  finances  et  d'administration  qui  ont 


214  LBS  PHILOSOPHES 

trie  et  du  commerce,  de  la  navigation  et  des  douanes,  de  la  science 
des  finances  enfin,  envisagées,  suivant  l'expression  de  Mirabeau, 
non  comme  «  la  science  des  ressources  »,  mais  comme  la  «  science 
économique  ».  A  chaque  pas,  dans  les  œuvres  de  Duclos,  nous 
avons  la  preuve  que  ces  questions  préoccupaient  les  philosophes, 
faisaient  l'objet  de  leurs  ouvrages  et  de  leurs  entretiens.  Il  déclare 
notamment  dans  la  préface  de  ses  Mémoires  secrets  :  «  L'article  de 
la  finance  serait  peut-être  le  point  d'histoire  qu'il  serait  le  plus 
important  d'éclaircir,  pour  en  découvrir  les  vrais  principes.  »  Les 
principes  de  la  politique,  dit -il,  varient  avec  les  circonstances,  et 
se  ramènent  tous  à  un  seul,  qui  «  est  de  savoir  montrer  à  ceux  avec 
qui  nous  avons  à  traiter,  que  leur  intérêt  s'accorde  avec  le  nôtre  ». 
En  fait  d'art  militaire,  «  les  officiers  généraux  les  plus  estimés  pré- 
tendent que,  dans  un  assez  petit  nombre  de  mémoires  imprimés,  on 
trouve  les  secours  nécessaires  pour  toute  la  théorie  possible  ». 

Il  n'en  est  pas  ainsi  de  la  science  économique  d'un  Etat,  de  l'admi- 
nistration des  finances,  partie  du  Gouvernement  plus  ou  moins  impar- 
faite chez  les  différentes  nations,  et  qui  n'est  chez  aucune  au  point  de 
perfection  où  Ton  voit,  où  l'on  sent  du  moins  qu'elle  pourrait  atteindre. 
Il  serait  d'autant  plus  utile  d'en  rechercher  les  principes,  pour  les  con- 
signer dans  l'histoire,  que  la  finance  est,  dit-on,  le  nerf  de  toutes  les 
opérations  civiles  et  militaires:  axiome  incontestable,  etc..  Il  n'y  a  donc 
eu  jusqu'ici  que  des  financiers,  et  nulle  finance  dans  l'Etat... 

Des  politiques  ont  développé  leurs  négociations,  des  guerriers  ont 
laissé  des  mémoires  et  des  ouvrages  didactiques.  Quels  financiers  esti- 
ment assez  sincèrement  leurs  opérations,  pour  faire  gloire  de  les  publier  ? 
Depuis  quelques  années,  la  philosophie  se  portait  sur  cet  objet  intéres- 
sant; le  voile  allait  se  déchirer;  ceux  qu'il  couvre  étaient  déjà  dans  la 
consternation,  lorsqu'à  une  occasion,  dont  je  parlerai,  on  intercepta  la 
lumière.  On  a  renouvelé  ce  que  Julien  imagina,  dit-on,  contre  les  chré- 
tiens en  fermant  leurs  écoles.  Tout  ministre  assez  présomptueux  pour 
méconnaître  son  ignorance,  ou  qui  craint  de  la  manifester  en  cherchant  à 
s'instruire,  veut  tenir  le  peuple  dans  les  ténèbres,  et  ne  veut  avoir  que  des 
aveugles  pour  témoins  de  ses  démarches.  S'il  a  des  lumières  et  qu'il  ait 

paru  au  xvme  siècle,  voir  de  Villeneuve -Bargemont  :  Histoire  de  V Economie 
politique  (Paris,  Guillaumin,  1841,  in-8°).  Grimm  se  félicite  des  progrès  accom- 
plis dans  cette  voie,  en  quelques  années  :  «  Il  n'y  a  pas  dix  ans,  écrit-il  en  1757, 
que  nous  étions  encore  extasiés  des  opérations  de  M.  Colbert,  qui,  cependant, 
pour  la  plupart,  ressemblent  à  celles  d'un  architecte  qui  élèverait  les  étages 
supérieurs  et  le  toit  avant  le  rez-de-chaussée,  h  III,  439,  i5  novembre  1707. 


KT  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII»  SIÈCLE  215 

intérêt  d'en  abuser,  il  les  redoute  dans  les  autres;    on  couvre  les  yeux  de 
ceux  que  Ion  condamne  à  tourner  la  meule1. 

A  ce  moment,  d'ailleurs,  il  était  trop  tard;  la  protestation  de 
Morellet  paraissait  avec  cette  fière  épigraphe,  empruntée  à  Tacite  : 
«  Ingénia  studiaque  facilius  oppresseris  quam  revocaris.  »  On 
pouvait  imposer  le  silence  à  ceux  qui  tournaient  la  meule  ;  il  était 
superflu  de  croire  qu'ils  n'ouvriraient  plus  les  yeux;  la  philosophie 
leur  avait  appris  à  regarder. 


II 


Philosophes  et  financiers  devaient  naturellement  se  rencontrer 
dans  les  salons  de  l'époque,  car,  il  est  facile  de  le  deviner  d'après  ce 
qui  précède,  les  gens  de  fortune  se  mêlaient  au  monde  beaucoup  plus 
qu'autrefois.  L'aristocratie  de  l'argent  s'était  transformée  à  ce  point 
de  vue;  son  opulence  n'est  plus,  comme  le  disent  les  Goncourt, 
«  un  soufflet  donné  aux  gens  ».;  les  fils  de  laquais,  eux  aussi,  à 
force  de  se  mêler  aux  gens  du  monde,  avaient  acquis  ces  qualités 
de  distinction,  de  tenue  et  d'esprit,  d'après  lesquelles  on  voit  gau- 
chement et  inutilement  courir  leurs  pères  dans  les  comédies  de  la 
Régence.  Les  Italiens  donnent  le  11  septembre  1764  une  comédie 
intitulée  :  V Esprit  du  jour-.  La  première  scène  est  un  dialogue  entre 
le  Provincial  et  le  Complaisant.  Le  Provincial  expose  à  son  inter- 
locuteur qu'il  est  venu  à  Paris,  confiant  dans  la  protection  de  l'Esprit 
du  Jour.  C'est  parfait,  réplique  le  Complaisant,  vous  pourrez  par  là 
décrocher  un  emploi  dans  les  Fermes.  Le  Provincial,  qui  descend 
du  coche  et  qui  s'imagine  être  encore  au  temps  de  M.  Turcaret  et 
de  M.  Rafle,  fait  entendre  qu'il  n'est  pas  flatté  de  cette  perspective. 
Alors  le  Complaisant  rectifie  ses  idées  surannées  sur  les  gens  de 
fortune  : 


1  III,  préface  2  et  3.  Voir  déjà  à  la  fin  du  xvne  siècle,  les  Soupirs  de  la  France 
esclave  (1689-90)  :  «  C'est  une  science  aujourd'hui  en  France  que  celle  des 
impôts  et  des  finances,  et  il  y  faut  être  habile  pour  en  parler  pertinemment  .» 
(Mém.,  II,  22.) 

2  Comédie  en  un  acte  et  en  vers,  par  M.  Pierre  Rousseau,  de  Toulouse  : 
Jorry,  quai  des  Augustins,  et  chez  Duehesne,  rue  Saint-Jacques,  1754. 


216  I>KS  PHILOSOPHES 

Bouffi  d'orgueil  et  pétri  d'arrogance, 
Jadis  un  financier  ne  savait  que  compter. 
Il  ne  compte  pas  moins  aujourd'hui,  mais  il  pense. 
Il  n'aurait  dans  le  monde  osé  se  présenter; 
Avec  lui  maintenant  on  s  amuse,  on  s'allie; 
Dans  les  cercles  choisis,  employant  ses  loisirs, 

Il  y  répand  les  douceurs  de  la  vie  ; 

Et,  bien  loin  de  nuire  aux  plaisirs, 

Sa  présence  les  multiplie. 

De  même,  Grimm  se  moque  avec  juste  raison  des  portraits  de 
financiers,  contenus  dans  les  Lettres  d'Osman  de  M.  le  chevalier 
d'Arcq  : 

Les  portraits,  déclare-t-il,  sont  copiés  maussadement  d'après  les 
ouvrages  de  M.  Crébillon  fils  et  de  M.  Duclos.  Le  financier  grossier  et 
ridicule,  qu'Osman  nous  peint  d'après  tant  de  copies  dont  on  nous 
fatigue  depuis  longtemps,  n'existe  plus  à  Paris.  Ce  portrait  pouvait  être 
ressemblant  il  y  a  cinquante  ans,  lorsque  Le  Sage  fit  sa  comédie  de 
Turcaret;  aujourd'hui  que  nos  financiers  sont,  en  général,  très  aimables, 
qu'ils  ont  de  très  bonnes  et  très  agréables  maisons,  et  qu'ils  ne  ressem- 
blent pas  plus  à  ces  anciens  financiers,  que  nos  marquis  ne  ressemblent  à 
ces  anciens  marquis  du  Joueur  de  Regnard,  il  est  très  ridicule  de  nous 
peindre  des  originaux  peu  intéressants  qui  n'existent  plus1. 

Il  n'en  existe  plus,  ou  si  peu  qu'ils  ne  comptent    guère. 

Que  de  mondains  brillants  dans  cette  liste  des  fermiers  géné- 
raux !  C'est  Caze  «  grand  dans  ses  façons  »,  de  Jean  «  homme  d'es- 
prit, rempli  de  politesse  »,  de  la  Porte  l'aîné  «  poli,  aimé  de  tout 
le  monde,  fort  magnifique  et  tenant  une  des  meilleures  tables  de 
Paris  »,   son  cousin  de  la  Porte   de   Serancourt    «  d'un    commerce 


1    [5  juin  1703,  II,  245.  Il  n'est  pas  rare  de  trouver,    même  chez  ceux  qui 

attaquent  constamment  les  financiers,  des  restrictions  de  ce  genre  :  «  Les 
grands  reçoivent  avec  dignité,  la  grande  Robe  avec  décence,  les  Traitants  avec 
vanité.  Ce  serait  sans  Joute  une  injustice  de  généraliser  cette  proposition.  Nous 
connaissons,  vous  et  moi,  des  hommes  de  finance  qui  ont  en  partage  toute  la 
politesse  et  toute  la  modestie.  »  (Caraccioli,  Lettres  récréatives  et  morales,  III, 
145,  248).  De  même  l'Observateur  Hollandais  réédite  les  attaques  les  plus 
fortes  contre  les  financiers,  et  il  dit  cependant,  à  propos  de  la  Liste  dont 
nous  nous  sommes  servi  :  «  Il  faut  convenir*  qu'en  général  cette  compagnie 
s'épure,  qu'elle  ne  ressemble  plus  à  ce  qu'elle  était  autrefois,  et  qu'on  aurait 
peine  à  trouver  aujourd'hui,  parmi  ces  Messieurs,  des  copies  du  Turcaret  dont 
ils  ont  fourni  tant  de  modèles.  »  (Lettre  VI,  246  sq.,  24^)- 


KT  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIHe  SIÈCLE  217 

admirable  et  fort  répandu  »,  de  la  Porte  Duplessis  «  qui  fait  bonne 
chère,  est  très  poli  et  a  toujours  bonne  compagnie  »  ;  Etienne  d'Au- 
gny,  le  fils,  qui  est  logé  comme  le  roi  de  France  ;  Grimod  Dufort, 
frère  de  la  Reynière,  «  très  obligeant,  grand  dans  ses  façons  et  fort 
riche  »,  parent  de  d'Argenson  par  sa  femme  et  dépensant  200.000 
livres  pour  faire  réparer  l'hôtel  somptueux  de  Chamillard,  qu'il  a 
acquis;  Lantage  de  Félicourt  «  homme  extrêmement  poli,  et  rempli 
d'éducation  »  ;  le  Mercier  qui  a  «  toute  l'éducation  que  Ton  peut 
donner  à  un  jeune  homme  »  ;  Mirelau  de  Neuville  «  aimant  assez 
la  dépense  et  faisant  bien  les  honneurs  de  chez  lui  »  ;  Olivier  de 
Montluçon  «  faisant  beaucoup  de  dépense  et  ayant  infiniment 
d'esprit  »,  etc.,  etc.  Le  «  brutal  »  comme  Brissard,  le  «crapuleux» 
comme  Dangé,  le  «  pédant  »  qui  cite  du  latin  comme  Durey 
d'Arnoncourt,  le  «  sournois  et  qui  va  terre  à  terre  »,  comme  du 
Vaucel  sont  rares.  Arfure  elle-même  s'est  assagie.  MmP  Grimod 
de  la  Reynière,  au  sermon  de  Saint- André-des-Arts,  n'ayant  que 
«  deux  ou  trois  chaises  pour  établir  son  individu  »,  dit  tout 
haut  :  «  Je  voudrais  qu'on  payât  les  chaises  un  louis  —  Vous  avez 
raison,  ma  mie,  grogne  un  vieil  officier  qui  est  derrière  ;  vous 
paraissez  avoir  plus  déçus  que  de  cervelle ' .  »  On  la  reconduit  à  son 
carrosse  avec  ce  propos,  mais  elle  n'est  pas  corrigée.  L'anecdote 
est  amusante,  c'est  la  seule  de  ce  genre  que  je  rencontre  dans  la 
«  Liste  ». 

J'ai  gardé  pour  la  fin  Helvétius,  dont  le  salon  a  été  étudié  par 
M.  Guillois;  le  Riche  de  la  Poupelinière  «  qui  voit  la  meilleure  et 
la  plus  agréable  compagnie  »,  et  qui  «  rassemble  tous  les  beaux 
esprits  et  les  gens  à  talents-  »  ;  le  Normand  de  Tournehem,  l'oncle 
de  Mme  de  Pompadour,  qui  ne  manque  pas  d'inviter,  au  milieu  des 
financiers  qu'il  groupe  autour  de  lui,  Voltaire  rarement,  Grébillon 
très  souvent  (cet  adverbe  explique  l'autre),  Gresset3;  la  Live  de 
Bellegarde,  et  son  fils,  la  Live  d'Epinay,  qui  offre  au  château  de  la 
Chevrette  une  hospitalité  extrêmement  coûteuse  ;  Trudaine  de 
Montigny,  intendant  des  finances,   le  «  garçon-philosophe  »,  chez 

1  Liste,  33o,  33i. 

2  Cf.  aussi  Marmontel,  Mémoires,  passim.  Voyez  de  Conches  :  Salon  de  conver- 
sation et  dîners  des  fermiers  généraux,  chap.  IV,  83  sq.  Il  nous  parait  très  dur 
pour  la  Poupelinière  et  peut-être  même  pour  Bouret  (cf.  101). 

3  Laujon,  Œuvres  choisies,  Paris,  181 1,  I,  p.  76. 


^18  LES  PHILOSOPHES 

lequel  les  gens  de  fortune  coudoient  les  grands  seigneurs,  les  par- 
lementaires, les  hommes  de  lettres  ;  Dupin,  dont  Jean-Jacques 
Rousseau  nous  a  décrit  la  société  : 

La  maison  de  Mme  Dupin,  aussi  brillante  alors  qu'aucune  autre  de 
Paris,  rassemblait  des  sociétés  auxquelles  il  ne  manquait  que  d'être  un 
peu  moins  nombreuses  pour  être  d'élite  dans  tous  les  genres.  Elle  aimait 
à  voir  tous  les  gens  qui  jetaient  de  l'éclat,  les  grands,  les  gens  de  lettres, 
les  belles  femmes.  On  ne  voyait  chez  elle  que  ducs,  ambassadeurs,  cor- 
dons bleus.  Mme  la  princesse  de  Rohan,  Mme  la  comtesse  de  Forcalquier, 
Mme  de  Mirepoix,  MmP  de  Brignolé,  Milady  Hervey  pouvaient  passer  pour 
ses  amies.  M.  de  Fontenelle,  l'abbé  de  Saint-Pierre,  l'abbé  Sallier,  M.  de 
Fourmont,  M.  de  Bernis,  M.  de  BufFon,  M.  de  Voltaire  étaient  de  son 
cercle  et  de  ses  dîners  '... 

On  s'explique  l'accès  de  mauvaise  humeur  de  Grimm  et  des  phi- 
losophes, lorsqu'ils  voyaient,  après  17.50,  recommencer  le  portrait 
du  financier,  esquissé  dans  les  Lettres  Persanes  : 

Qui  est  cet  homme,  lui  dis-je,  qui  nous  a  tant  parlé  des  repas  qu'il  a 
donnés  aux  grands,  qui  est  si  familier  avec  vos  ducs,  et  qui  parle  si  sou- 
vent à  vos  ministres,  qu'on  me  dit  être  d'un  accès  si  difficile  ?  Il  faut  bien 
que  ce  soit  un  homme  de  qualité  :  mais  il  a  la  physionomie  si  basse  qu'il 
ne  fait  guère  honneur  aux  gens  de  qualité  ;  et  d'ailleurs,  je  ne  lui  trouve 
point  d'éducation Cet  homme,  me  répondit-il  en  riant,  est  un  fer- 
mier :  il  est  autant  au-dessus  des  autres  par  ses  richesses,  qu'il  est  au- 
dessous  de  tout  le  monde  par  sa  naissance  ;  il  aurait  la  meilleure  table  de 
Paris,  s'il  pouvait  se  résoudre  à  ne  manger  jamais  chez  lui.  Il  est  bien 
impertinent,  comme  vous  voyez,  mais  il  excelle  par  son  cuisinier  :  aussi 
n'en  est-il  pas  ingrat,  car  vous  avez  entendu  qu'il  a  loué  tout  aujour- 
d'hui2. 

A  présent  le  fermier  général  est  loin  de  manquer  d'éducation, 
d'une  cerUiine  politesse,  et  peut  parler  avec  compétence  d'autre 
chose  que  de  sa  cuisine.  Beaucoup  de  financiers  sont  des  artistes  et 


i  Confessions,  livre  VII,  édit.  Hachette,  tome  VIII,  2o5  sq. 

2  Lettre  XLVIII,  édit.  cit.,  VII,  126,  127.  «  Comme  la  finance  n'avait  rien  de 
bas  dans  sa  nature,  elle  est  devenue  susceptible  des  honneurs  :  l'anoblissement 
des  chefs  et  de  plusieurs  subalternes,  leurs  illustrations  par  les  alliances, 
l'épée  permise  aux  commis  du  dernier  degré.  Qu'est-il  arrivé  ?  Les  enfants,  en 
voyant  tout  cela,  ne  pensent  plus  comme  les  pères.  »  (Coyer,  Développement 
du  système  de  la  noblesse  commerçante,   II,  ,'Î24). 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII*  SIÈCLE  219 

dos  lettrés.  La  Poupelinière  lui-même,  qu'on  nous  dit  avoir  protégé 
les  écrivains  et  les  artistes  «  par  vanité1  »,  a  sans  doute  été  apprécié 
trop  injustement  : 

Qu'importait,  écrit  Feuillet  de  Conches,  à  ce  Turcaret  qui  n'était  pas 
le  plus  riche  de  ses  collègues,  mais  en  était  le  plus  fastueux,  à  quoi  il 
devait  son  succès,  que  ce  fût  à  sa  table,  à  sa  somptueuse  hospitalité,  ou 
k  l'esprit  dont  il  se  piquait,  pourvu  que  son  hôtel  de  la  rue  de  Richelieu 
et  sa  petite  maison  de  Passy  (le  monde  financier  disait  volontiers  à  Passy, 
depuis  que  Samuel  Bernard  en  était  devenu  seigneur)  fussent,  comme  les 
salons  de  Mme  Geoffrin  et  du  baron  d'Holbach,  le  rendez-vous  de  l'Europe 
diplomatique,  spirituelle  et  savante2  ? 

C'est  faire  trop  peu  de  cas  de  l'esprit  delà  Poupelinière.  M.  Des- 
noireterres  a  rétabli  la  vérité,  en  montrant  que  ce  n'était  pas  uni- 
quement un  «  Plutus  de  la  Ferme  »,  que  c'était  encore  «  un  bel 
esprit,  musicien,  dessinateur  même,  que  les  louanges  n'avaient 
pas  contribué  k  rendre  modeste,  mais,  au  demeurant,  homme  de 
goût  et  de  savoir,  d'un  jugement  sain,  plein  d'accueil,  de  bienveil- 
lance, de  caresses  pour  le  talent  dont  il  se  constitue  volontiers  le 
Mécène3  ».  Sa  femme  Mimi  Dancourt,  célèbre  dans  la  chronique 
galante  par  l'invention  de  la  «  cheminée  k  ressorts4  »,  est  aussi  une 
maîtresse  de  maison,  fine,  spirituelle,  ayant  le  sourire  le  plus  gra- 
cieux et  le  plus  merveilleux  à-propos.  Elle  a  été  actrice,  comme 
tous  ses  parents,  et  actrice  à  succès  :  elle  aussi  est  un  excellent 
juge  des  choses  de  la  littérature  et  du  théâtre.  A  eux  deux,  ils  sont 
parvenus  par  d'intelligentes  prévenances  k  museler  cet  ours  de 
Rameau,  qui  n'est  jamais  content.  Tous  deux  donnent  la  réplique  k 
Mme  d'Etiolés,  k  Duclos,  Barthès,  Saurin,  Darcet,  Raynal,  Suard, 
Boullanger,  la  Gondamine,  parfois  au  baron  de  Dalberg,  plus  tard 
électeur  de  Mayence,  au  prince  héréditaire  de  Brunswick,  au  comte 
de  Kaunitz,  au  comte  de  Viri  (et  aux  autres  ambassadeurs  étrangers, 
qui  n'hésitent  pas  k  fréquenter  les  salons  de  la  finance),  parfois 
encore  k  Horace  Walpole,  David  Hume,  Gibbon,  au  maréchal 
de    Saxe,    k    de  Lowendahl,  k    Rousseau,  k  Thomas,  au  peintre 

1  Liste,  33g. 

2  Feuillet  de  Conches,  op.  cit.,  p.  $5,  96. 

3  Desnoireterres,  op.  cit.,  III,  38. 

4  L'anecdote  est  bien  connue  ;  elle  est  racontée  encore  dans  la  «  Liste  >>, 
34o  sq. 


220  LES  PHILOSOPHES 

La  Tour,  etc..  etc.1...  N'oublions  pas  enfin  que  la  Poupelinière  est 
un  collaborateur  de  Rameau,  et  qu'il  a  charmé  plusieurs  généra- 
tions par  deux  mélodies  restées  célèbres  :  «  Petits  oiseaux  sous  le 
feuillage  »,  et  surtout  :  «  0  ma  tendre  musette  »,  que  les  lèvres  de 
nos  aïeules  ont  si  souvent  murmurée-!  Fréron  l'appelle  dans  l'An- 
née Littéraire  :  «  cet  amateur  éclairé  des  beaux-arts,  ce  citoyen  plein 
d'humanité,  ce  généreux  favori  de  Plutus,  dont  personne  n'envie 
l'opulence,  parce  que  personne  peut-être  n'en  saurait  faire  un  plus 
noble  usage3  »;  éclairé  est  un  mot  à  noter  :  ces  mécènes  de  la 
finance  méritaient  ce  titre  non  seulement  par  leur  générosité,  mais 
par  leur  intelligence. 

Nous  en  dirons  autant  de  Bergeret,  fils  du  fermier  général,  et 
lui-même  receveur  général  des  Finances  c<  renommé  par  son  goût 
pour  les  arts4  ».  Quand  s'ouvre  la  souscription  pour  le  Commen- 
taire de  Corneille,  le  banquier  de  la  cour  la  Borde  procure  à  lui 
seul  plus  de  cent  adhérents;  la  Compagnie  des  Fermiers  généraux 
en  apporte  soixante.  Parmi  ces  souscripteurs,  beaucoup  sont  des 
admirateurs  sincères  de  notre  grand  tragique.  Adine,  le  fermier 
général,  était  un  confrère  de  Fontenelle  :  «  Adine  était  un  de  ces 
hommes  uniques  qui  embrassent  tout.  Il  entendait  supérieurement 
les  fermes,  et  avait  le  rare  talent  de  la  précision.  Il  était  de  l'Aca- 
démie française,  honneur  auquel  peu  de  financiers  aspirent5.  »  Mais 


1  Pour  la  liste  complète,  voir  de  Conches,  op.  cit.,  96. 

2  Desnoireterres,  ibid.,  p.  3g. 

3  II,  117,  26  mars  1757. 

4  Liste,  295. 

5  II  avait  acheté  le  marquisat  de  Villesavin  (cf.  «  Liste  »,  293,  294).  A  la 
mort  de  d'Argenson,  qui  laisse  une  place  vacante  d'académicien  honoraire  à 
l'Académie  des  belles-lettres,  trois  candidats  se  présentent  à  cette  succession  : 
M.  de  Paulmy  (Marc-Antoine-René,  fils  du  marquis  d'Argenson),  et  deux 
hommes  de  finance  :  le  contrôleur-général  de  l'Averdy,  et  Trudaine  de  Mon- 
tigny.  Le  contrôleur  se  désiste  et  M.  de  Paulmy  est  élu  (le  3  septembre  1764): 
Cf.  Bachaumont  (II,  96,  26  août  1764,  sq.).  Trudaine,  intendant  des  finances, 
fut  de  l'Académie  des  sciences,  comme  son  père.  Il  mourut  dans  sa  quarante- 
cinquième  année  (1777)  ;  à  la  séance  du  29  avril,  à  laquelle  assistaient  Voltaire 
et  Franklin,  d'Alembert  lut  un  éloge  de  Trudaine  par  Condorcet;  «  l'inten- 
dant des  finances  s'était  bienveillamment  prêté  aux  démarches  du  poète  pour 
arracher  à  la  ferme  générale  un  pays  voué  à  la  misère  éternelle,  Condorcet  en 
profitait  pour  le  rapprocher  de  Voltaire...  »  (Desnoireterres,  Voltaire  et  la 
Société  du  xviue  siècle,  VIII.  336  sq.).  L'intendant  des  finances  rapproché  du 
patriarche  de  Kerney,  au  milieu  «  du  délire  général  »,  soulevé  par  la  présence 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII*  SIECLE  221 

s'ils  ne  sont  pas  de  l'Académie,  plusieurs  financiers  sont  eux- 
mêmes  des  écrivains.  Le  8  mai  1757,  dans  la  Société  Littéraire  de 
Nancy  prenait  place  Durey  de  Marsan,  receveur  général  des  finances 
du  comté  de  Bourgogne.  Le  directeur  d'Héguerty  répondit  au  réci- 
piendaire : 

Il  était  rare  autrefois  de  voir  la  science  germer,  et  les  talents  éclore 
dans  le  sein  de  l'opulence  ;  les  temps  sont  heureusement  changés.  Parmi 
les  dépositaires  des  richesses  de  l'Etat,  nous  trouvons  aujourd'hui,  non 
seulement  de  vrais  citoyens,  zélés  pour  la  patrie,  toujours  prêts  à  lui 
dévouer  leurs  biens  et  leurs  services,  des  âmes  généreuses  qui  favorisent 
les  arts,  qui  encouragent  les  artistes,  mais  encore  des  mécènes  qui  cul- 
tivent les  Lettres  et  qui  s'honorent  en  les  protégeant. 

Et  Fréron  d'applaudir  à  cette  protestation  contre  les  anciens  pré- 
jugés, qui  empêchaient  de  rendre  «  aux  modernes  favoris  de  la  for- 
tune »  la  justice  qui  leur  était  due.  «  Je  pourrais  justifier,  ajoute  Fré- 
ron, ce  que  notre  Directeur  dit  ici  en  général  de  plusieurs  exemples 
particuliers.  Je  citerais  entre  autres  un  la  P...,  un  W...,  un  H..., 
un  D...,  etc.1.  »  Les  mécènes  cultivent  donc  les  lettres.  Il  est  inutile 
de  rappeler  qu'Helvétius  passe,  sans  grand  succès  d'ailleurs,  des 
mathématiques  à  la  poésie  et  à  la  tragédie,  avant  d'écrire  ses  deux 
ouvrages  De  l'Esprit  et  De  l'Homme.  Claude  Dupin  a  laissé  des 
Economiques  (174;")),  un  Mémoire  sur  les  blés  (1748),  des  Observa- 
tions sur  «  l'Esprit  des  Lois  »  (1708).  C'est  un  philosophe  et  un  bel 
esprit,  comme  l'illustre  Silhouette  à  propos  duquel  Voltaire  écrit  : 

Je  suis  bien  aise  de  voir  un  homme  de  lettres  contrôleur  général.  Il  a 
traduit  un  Waburton2  qui  vous  démontre  net  que  jamais  les  lois  de  Moïse 
n'ont  laissé  seulement  soupçonner  l'immortalité  de  l'âme.  Il  a  traduit  le 
Tout  est  bien,  mais  quand  dirons-nous  :  Tout  n'est  pas  mal  ?  Le  genre 
de  M.  de  Silhouette  est  anglais,  calculateur  et  courageux3. 

Cet  ancien  parlementaire,   entré  dans  la  finance,  devait  trouver, 

de  Voltaire....  le  fait  est  à  signaler.  Les  fils  de  Trudaine  étaient  les  amis  de 
Chénier  et  de  David  ;  c'est  pour  l'aîné  que  le  peintre  fit  la  Mort  de  Socrate. 
Ils  montèrent  sur  l'échafaud  le  8  thermidor. 

1  Année  littéraire,  14  août   1737,  V,  223. 

'**  Cf.  XLIII,  355  (ta  Défense  de  mon  oncle,  17G7,  ehap.  xv).  Il  s'agit  des  «  Dis- 
sertations sur  l'union  de  la  religion,  de  la  morale  et  de  la  politique,  tirées 
d'un  ouvrage  de  M.  Waburton  »   (1742,  2  vol.  in-12). 

3  A  Cideville,  24  juin  1739,  LVIII,  i3i.  Silhouette  avait  donné  un  Essaisur 
l'Homme,  par  Pope,  traduit  de  l'anglais  en  français,  1736,  in-12. 


222  LES  PHILOSOPHES 

parmi  ses  collaborateurs  et  ses  subordonnés,  des  confrères  en  litté- 
rature ;  et  il  n'est  pas  rare  de  trouver  dans  les  correspondances  du 
temps  des  financiers  soit  de  Paris,  soit  de  province,  qui  «  publient  » 
et  qui  sont  lus. 


III 


Tels  étaient  les  financiers  du  xvm9  siècle  ;  ils  fournirent  aux 
philosophes  des  auxiliaires  précieux;  non  pas  tous  cependant,  et, 
parmi  les  gens  de  fortune  restés  inintelligents  ou  trop  âpres  au 
gain  pour  voir  autre  chose  que  leurs  écus,  les  novateurs  trouvè- 
rent parfois  ou  des  indifférents  ou  des  adversaires.  Gela  explique 
qu'ils  aient  gardé  leur  franc  parler1.  Une  fois  mis  de  côté  ceux  qui 
faisaient  un  noble  usage  de  leur  fortune,  qui  s'intéressaient  aux 
œuvres  de  l'esprit,  aux  idées  philosophiques  et  littéraires,  les  philo- 
sophes n'épargnaient  pas  les  Turcarets  de  leur  temps.  On  raconte 
qu'à  la  comédie  des  Philosophes,  un  financier  était  venu  applaudir 
l'œuvre  de  Palissot;  malheureusement  pour  lui,'  il  se  trouvait  à  côté 
de  Saint-Foix  ;  ce  Cyrano  du  xvm0  siècle,  ayant  toujours  la  main 
sur  le  pommeau  de  son  épée,  n'était  pas  d'humeur  commode  ;  il 
querellait  un  homme  qu'il  accusait  de  sentir  mauvais,  un  autre  qu'il 
voyait,  dans  un  café,  prendre  du  lait  avec  du  pain,  à  l'heure  du 
dîner,  etc..  Le  financier  ayant  déclaré  à  un  endroit  que  cela  était 
très  plaisant  :  «  Monsieur,  riposta  l'autre  d'un  ton  bourru,  cela  aura 
bien  de  la  peine  à  être  aussi  plaisant  que  Turcaret-.  »  Les  souvenirs 
de  le  Sage  ne  sont  pas  perdus.  Marivaux  était  contre  les  financiers 
dune  partialité  choquante,  dans  son  théâtre  comme  dans  ses  romans. 
Son  Triomphe  de  Plutus  nous  fait  voir  un  homme  de  fortune  qui  est 
une  brute,  et,  dans  son  Paysan  parvenu,  Jacob  est  domestique  chez 
un  financier,  qui  est  un  être  malfaisant3. 

1  Voltaire,  notamment,  favorable  aux  financiers,  nous  le  verrons,  n'épargne 
pas  les  coups  d'épingle  à  certains  d'entre  eux  ;  il  écrit  même  cette  saillie  : 
«  En  conscience,  un  financier  aime-t-il  cordialement  sa  patrie?  »  (Dict.  phil  , 
art.  Pathie,  section  II,  XXXI,  373,  3j4).  Mais  ce  n'est  là  qu'une  saillie;  voir,  à 
propos  des  attaques  de  Voltaire  contre  les  financiers,  Brunetière,  Etudes  cri- 
tiques, irc  série,  Voltaire,  198,  199  (art.  de  mai  1878). 

2  La  Harpe,  Coresp.  litt.,  I,  420. 

3  Larroumet,  op.  cit.,  /(3i  sq. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al*  XVIIIe  SIÈCLE  223 

Les  philosophes;  qui  protestent  contre  ces  injustices,  n'hésitent 
pas  à  attaquer  les  gens  de  finance  qui  le  méritent.  Ils  voient  bien, 
notamment,  que  le  luxe  éhonté  de  certains  d'entre  eux  est  une  des 
causes  de  la  haine  populaire  qu'ils  soulèvent,  et  ils  opposent  la 
modestie  d'un  Samuel  Bernard  au  faste  intolérable  de  plus  d'un 
fermier  général1.  Diderot  constate  que  les  premiers  fermiers  étaient 
bien  plus  sages  que  leurs  successeurs.  Boesnier  aurait  été,  selon  lui, 
un  des  premiers  qui  étala  un  luxe  inoui,  et  Diderot  nomme  ceux 
qu'il  juge  aussi  maladroits,  aussi  imprudents  que  Boesnier.  «  Il  faut 
que  ces  gens-là,  conclut-il,  aient  une  grande  crainte  de  ne  point 
passer  pour  fripons'-!  »  Le  Voyage  de  Ceylan  ou  les  Philosophes 
voyageurs3  contient  à  la  fois  l'éloge  d'Helvétius  (sous  le  nom 
d'Helvidius),  et  la  satire  de  Pelletier,  ancien  fermier  général  (sous 
le  nom  de  Fercœur). 

M.  Pelletier,  écrit  le  baron  Grimra,  voyait  les  beaux  esprits;  cela  ne 
l'a  pas  empêché  de  devenir  imbécile,  et  le  bel  esprit,  auteur  de  ce  mau- 
vais roman,  a  oublié  que  les  fous  sont  sacrés,  et  qu'il  n'est  pas  permis  de 
les  insulter.  Le  fermier  général  Pelletier  passait,  à  la  vérité,  pour  être  très 
dur  dans  l'exercice  de  sa  place,  et  il  conservait  dans  le  monde  un  air  assez 
rustre4. 

Cela  est  dur,  on  le  voit,  et  écrit  sans  ménagement. 

De  même,  parmi  les  livres  écrits  sur  les  finances,  soit  par  des 
philosophes,  soit  par  des  auteurs  qui  s'inspirent  d'eux  ou  qu'ils 
approuvent,  plus  d'un  renferme  des  critiques  assez  violentes.  Dans 
la  préface  des  Mémoires  secrets,  déjà  citée,  Duclos  déclare  : 

Ce  n'est  pas  qu'il  n'y  ait  eu  dans  tous  les  temps  des  financiers  esti- 
mables, qui,  n'étant  pas  en  état  ou  en  droit  de  tracer  la  vraie  route,  sui- 

1  Notons  cependant  que  Barbier  s'indigne  déjà  du  luxe  de  Bernard,  passim, 
et  II,  42G  sq.,  octobre  1733;  III,  146  sq.,  décembre  1738;  III,  i55  sq.,  janvier 
1739.  A  opposer:  Voltaire,  Beucbol,  XII,  29,  Epitre  XII:  à  Samuel  Bernard, 
au  nom  de  Mme  Fontaine  Martel  : 

Je  vis  d'abord  modestement  parés 
Les  opulents  qui  méritaient  de  l'être. 
Il  n'est  pas  sûr  que  l'épître  soit  de  Voltaire,  bien  qu'on  y   reconnaisse  son 
tour  de  main. 

2  A  Mlle  Volland,  i"  octobre  1768,  éd.  Assézat,  XIX,  281,  282. 

3  Ouvrage  publié  par  Ilenriquès  Pangrapho,  maître  es  arts  en  l'Université 
de  Salamanque,  2  parties  in-i2,  1770  (par  de  Turpin). 

À  Corresp.  litt.,  i.r>août  1770,  VII,  5o,  5i. 


224  LES  PHILOSOPHES 

vent,  le  plus  honnêtement  qu'ils  peuvent,  les  voies  tortueuses  où  on  les 
l'ait  entrer,  et  laissent  leurs  stupides  confrères  admirer  ce  qu'ils  appellent 
une  belle  machine.  Le  secret  de  la  finance  est  couvert  d'un  voile  que 
chaque  intéressé  s'efforce  d'épaissir1. 

Le  départ  établi,  les  «  stupides  »  et  les  «  malhonnêtes  »  sont 
vigoureusement  attaqués.  Le  Journal  Encyclopédique  parle  de 
Mémoires  sur  la  conduite  des  finances*,  parus  en  1770,  et  en  donne 
des  extraits  ;  on  y  lit  : 

La  perception  des  impôts  est  devenue  si  fort  embrouillée,  si  difficile  et 
surtout  si  onéreuse,  que  le  seul  moyen  de  garantir  les  citoyens  de  la  ter- 
reur que  cette  hydre  leur  inspire  serait  de  la  simplifier,  et  de  réduire  à 
la  plus  grande,  à  la  plus  facile  uniformité,  les  méthodes  inextricables  des 
gens  de  finances  2. 

La  querelle  fut  surtout  vive  à  propos  du  Financier  Citoyen*.  «  Ce 
sont,  dit  le  marquis  de  Mirabeau,  deux  mots  censés  inalliables  jus- 
qu'à ce  jour4.  »  Le  Journal  Encyclopédique ,  qui  est  loin  d'être  hos- 
tile aux  philosophes,  analyse  l'ouvrage,  et  dit  aussi  :  «  Ce  titre  unit 
deux  expressions  qui  doivent  être  étonnées  de  se  trouver  ensemble, 
ayant  si  peu  de  rapport  entre  elles,  quant  au  fait5.  »  L'auteur,  il 
est  vrai,  distinguait  le  financier  du  traitant,  regardait  le  premier 
comme  utile  et  nécessaire  à  l'Etat,  le  second  comme  un  fléau  public, 
attaché  uniquement  à  sa  fortune,  qu'il  fait  aux  dépens  du  prince 
et  de  la  patrie.  Pourtant,  il  affirmait  :  «  Plus  le  financier  a  de  cré- 
dit, moins  le  négociant  en  a;  plus  le  financier  a  de  l'argent,  moins 

1  Op  cit.,  3. 

i  A  Amsterdam,  chez  Rey,  ier  juillet  1779,  p.  53,  54  sq.  L'auteur  fait  même 
de  la  question  une  question  patriotique  ;  ce  sont  les  Italiens,  dit-il,  attirés  en 
grand  nombre  par  Marie  de  Médicis  (qui  créa  les  gens  d'affaires),  lesquels, 
appuyés  de  tout  son  crédit,  embrouillèrent  tellement  les  choses,  établirent 
tant  de  nouveaux  droits  et  firent  tant  d'autres  changements,  à  la  ruine  de 
l'Etat  et  du  prince,  qu'ils  causèrent  une  désolation  générale,  etc.,  etc. 

3  2  vol.  in-ia  à  Paris,  1757,  sans  nom  d'auteur,  ni  d'imprimeur  (743  pages). 
«  Cet  ouvrage  est  divisé  en  trois  parties,  dont  la  dernière  ne  paraît  point 
encore.  »  L'ouvrage  était  de  J.-B.  Naveau  (cf.  Quérard,  V,  466). 

4  Cité  par  Loménie,  les  Mirabeau,  11,  125. 

5  Journal  Encyclopédique,  juin  1757,  32  sq.  On  retrouve  dans  ce  livre  cette 
opinion,  contre  laquelle  Voltaire  a  été  un  des  rares  écrivains  qui  aient  protesté 
au  xvme  siècle,  que  Golbert  avait  été  un  mauvais  ministre,  au  point  de  vue  de 
l'administration  des  finances.  Duclos  était  ici  d'accord  avec  Voltaire.  Voyez 
encore  sur  le  Financier  Citoyen  :  Fréron,  Année  litt.,  24  juillet  1757,  V,  3  sq. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AD  Wllie  SIÈCLE  225 

on  en  voit  sur  la  place;  plus  le  financier  l'ait  de  gros  gains,  plus  Les 
charges  et  les  biens -fonds  s'avilissent;  plus  l'intérêt  est  haut,  plus 
le  commerce  perd  vis-à-vis  de  l'étranger  chez  qui  L'intérêt  de  l'ar- 
gent est  bas.  »  Il  propose  donc  de  borner  le  bénéfice  des  fermiers 
à  5  pour  ioo  d'entrée  de  ferme  pour  l'argent  qu'ils  avancent,  avec 
garantie  de  i5  pour  leur  travail,  au  lieu  de  i5  qu'on  leur  accorde 
d'entrée,  et  d'établir  un  bureau  de  vérification,  où  tous  les  états  et 
bordereaux  soient  portés  annuellement.  Rappellerai-je  encore  ï  Anti- 
Financier1 ,  où  les  malversations  étaient  signalées  aux  yeux  du 
public?  A  propos  de  tous  ces  ouvrages,  des  polémiques  s'engagent, 
et  les  philosophes  ne  cachent  pas  leur  façon  de  penser. 

Il  est  juste  cependant  de  faire  des  distinctions  dans  ces  attaques 
contre  la  finance"2.  Certaines  doivent  être  réduites  à  leur  juste 
valeur.  Ainsi  je  ne  serais  pas  étonné  que  la  charge  à  fond  de  train 
de  Grimm  contre  Pelletier  s'expliquât  par  l'envie  d'être  désagréable 
à  son  ennemi  Duclos.  Ce  dernier  était  reçu  avec  Crébillon  fils, 
Collé,  Saurin,  Bernard,  Marmontel,  Suard,  par  le  fermier  général; 
quelle  bonne  occasion  de  montrer  cette  société  comme  «  une  troupe 
échauffée  par  le  vin  et  le  bruit  de  la  table  »,  où  «  la  crapule,  la 
plaisanterie  mordante  et  amère,  la  dureté  de  mœurs  et  de 
manières  tenait  lieu  de  gaîté  »,  et  de  conclure  «  qu'à  l'exception  de 
Bernard  et  de  Suard,  peut-être  »,  tous  les  autres  gens  de  lettres 
avaient  «  conservé  une  certaine  dureté  qui  rappelle  l'école  où  ils  se 
sont  formés3!  »  Nous  connaissons  l'antienne,  nous  savons  où  le  bât 
blesse  le  baron  allemand  et  quelles  raisons  il  a  de  se  poser  en 
arbitre  des  élégances.  Seurtout,  il  faut  mettre  résolument  de  côté 
les  satires  contre  les  gens  de  finances  qui  viennent  des  cour- 
tisans. Ceux-ci  ont  mis  en  circulation  des  anecdotes  plus  que 
suspectes  et  l'on  comprend  pourquoi.  Ils  contaient  que  le  père 
Poisson  avait,  pour  désigner  sa  fille,  des  périphrases  qui  sentaient 

1  L'Anti-  Financier  ou    Relevé    de    quelques-unes    des    malversations,  etc 

Amsterdam,  1763,  in-8  (par  Darigrand).  «  On  parle  de  /' Anti-Financier,  vaut- 
il  la  peine  qu'on  en  parle?  »  (Voltaire  à  M**",  LXI,  23g,  26  décembre  1753). 
Grimm,  Corresp.  litt.,lV,  90;  cf.  Barbier,  VIII,  nô,  116,  décembre  1763. 

2  Barbier,  lui,  est  très  dur  pour  les  gens  de  finance,  et  les  Paris  en  parti- 
culier. 

3  Corresp.  litt.,  loc.  cit.  Voyez  en  effet  une  opinion  bien  différente  sur  les 
dîners  de  Pelletier,  dans  Marmontel,  Œuvres  posthumes,  1804,  Mémoires,  II, 
livre  VI,  i38. 

Univ.  de  Lyon.  —  M.  Koistan  15 


226  LES  PHILOSOPHES 

le  mauvais  lieu  et,  qu'une  fois,  étant  à  table  «  avec  un  grand 
nombre  de  matadors  de  la  finance  »,  complètement  enivré,  il  se 
mit  à  éclater  comme  un  fou  :  «  Savez-vous  ce  qui  me  fait  rire? 
aurait-il  ajouté,  c'est  de  nous  voir  tous  ici  avec  le  train  et  la  magni- 
ficence qui  nous  entourent!  Un  étranger  qui  surviendrait  nous 
prendrait  pour  une  assemblée  de  princes,  et  vous,  Monsieur  de 
Montmartel,  vous  êtes  fils  d'un  cabaretier  ;  vous,  Monsieur  de 
Savalette,  fils  d'un  vinaigrier;  toi,  Bouret,  fils  d'un  laquais;  moi, 
qui  l'ignore !?  »  11  est  bon  de  ranger  ces  anecdotes  à  côté  des 
couplets  de  Maurepas-. 

N'allons  pas  davantage  épouser  les  appréciations  de  Mirabeau 
sur  les  financiers.  Pour  lui,  ce  sont  tous  des  «  vampires  »,  comme 
il  dit  dans  sa  Théorie  de  l'impôt.  Veut-on  savoir  comment  on  en 
parlait  entre  gens  de  naissance?  Voici  une  lettre  du  bailli  à  son  père  : 

«  La  noblesse  s'étend  sur  tous  les  enfants  de  sangsues,  sur  la 
truandaille  de  finance  introduite  par  la  Pompadour,  sortie  elle- 
même  jadis  de  ces  immondices3...  » 

Passe  encore  pour  les  Mirabeau  qui,  eux,  n'allaient  pas  em- 
prunter de  l'argent  à  ceux  qu'ils  traitaient  de  la  sorte.  Ils  ne  leur 
devaient  rien;  ils  pouvaient,  à  la  rigueur,  les  trouver  cupides,  inin- 
telligents et  le  dire.  Le  marquis  écrit  à  son  frère  :  «  Faire  fortune  ! 
disons-nous  et  dit-on  sans  cesse  aux  enfants,  comme  si  faire  for- 
tune était  autre  chose  qu'obtenir  ou  prendre  ce  que  tout  le    monde 


1  Vie  privée  de  Louis  XV,  Londres,  Lyton,  1785,  III,  p.  20;  cf.  Aneccl.  secr., 
189.  Je  n'ai  pas  parlé  de  Bouret,  et  pour  cause.  Il  a  eu  de  nombreux  ennemis, 
notamment  de  Bret  qui  Ta  mis  à  la  scène  dans  la  Confiance  trahie,  la  Morlière 
dans  l'Amant  déguisé,  etc..  Or,  je  trouve  dans  la  «  Liste  »  :  «  Il  eut  la  direction 
des  blés  pour  la  fourniture  de  la  Provence.  C'est  dans  ce  délicat  emploi  que 
ce  bon  citoyen  s'est  conduit  avec  tant  de  prudence,  de  sagesse,  d'intelligence 
et  de  désintéressement;  que,  pour  éterniser  ses  bons  offices,  on  a  frappé  par 
ordre  du  roi  une  médaille  d'or,  monument  bien  glorieux  pour  lui  et  pour  sa 
famille.  Le  Roi  lui  accorda  l'expectative  d'une  place  de  fermier  général  pour  le 
sieur  Bouret  de  Valroche,  son  second  frère,  qu'il  a  cédée  à  Bouret  d'Hérigny, 
son  frère  puîné,  en  faveur  du  mariage  que  ledit  d'Hérigny  a  contracté  avec  la 
demoiselle  Poisson,  cousine  issue  de  germain  de  la  marquise  de  Pompa- 
dour... » 

2  Sur  Poisson,  voir  l'ouvrage  cité  de  P.  de  Nolhac,  passim.  On  jugera,  dès 
lors,  la  valeur  de  ces  histoires. 

3  De  Loménie,  op.  cit.,  II,  3G3,  210  sq.  etc.  Cf.  le  mot  de  Rivrol,  qui  disait 
des  laquais  enrichis  :  «  Ils  ont  sauté  du  derrière  de  la  voiture  en  dedans,  en 
évitant  la  roue.  »  (OEuv.,  V,  345.) 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  Wlll»  SIÈCLE  227 

guette  :  le  gros  lot...  Pour  t';iire  fortune,  il  faut  du  subit,  du   for- 
tuit, du  bonheur1.   »  Nous  voilà  revenus  au  temps  de  La  Bruyère  ; 
du  moins  ceux  qui  nous  y  ramènent  ne  risquent  pas  d'être  accusés 
d'avoir   peu    de    mémoire  et  peu  de  délicatesse;    ils    ne  vont    pas 
frapper  à    la  porte  des   «  partisans  ».    Mais  —  et  c'est  là  que  les 
philosophes  eurent   le   courage  et    la  franchise    d'intervenir   —  un 
courtisan  était  odieux  si,  après  avoir  été  nourri  par  un  financier,   il 
allait    indécemment  insulter   la   finance.  Samuel   Bernard  reçut  un 
jour  la  visite  d'un  grand  seigneur;  il  ne  le  connaissait  pas,  mais  il 
savait,  comme  tout  le  monde,  que  le  noble  personnage  avait  plus  de 
prétentions  que  d'écus.  On  échange  les  compliments  d'usage  ;  puis 
le   seigneur,  avec  cette  désinvolture  élégante  et  impertinente  à  la 
fois  que  montrent  les  marquis  de  Molière  :  «  Je  vais  vous  étonner, 
Monsieur,    lui  dit-il;  je  m'appelle    le  marquis  de  F***,  je  ne  vous 
connais  point  et  je  viens  vous  emprunter  5oo  louis.  »  Bernard  eut 
un    sourire    discret  :    «  Je    vous    étonnerai    bien   davantage,   moi, 
Monsieur,  répliqua-t-il  très  posément,  je  vous  connais  et  je  vais  vous 
les  prêter.  »  Le  mot  est  spirituel,  mais  il  a  aussi  d'autres  qualités; 
d'abord,  il  était  cher,  il  coûtait  en  définitive  5oo  louis;  puis  il  était 
remarquable    d'à-propos   adressé,  par  le  seigneur  de  la  finance   au 
seigneur  de  la  cour.  Pour  nous  autres,  il  est  caractéristique  :  l'aris- 
tocratie de  l'argent  se   pose   délibérément   en   face  de  l'aristocratie 
de  la  naissance,  et  l'on   réfléchit,  en  présence  d'une  anecdote  de  ce 
genre,  qu'il  n'y  avait  pas  de  doute  sur  l'issue  de  la  lutte.  Pour  que 
les  armes  fussent   égales,   il  aurait  fallu  que  le  seigneur  eût  autant 
d'esprit  que  le  financier,  ou   qu'il  remboursât  l'argent  prêté.  «  J'ai 
prêté  5  louis  d'or  à  M.  le  duc  d'Elbeuf,  qu'il  ne  m'a  pas  rendus  », 
écrit  l'intendant  Foucault   dans  ses  Mémoires;   Foucault   n'ajoute 
pas  de  commentaire  ;  la  sérénité  avec  laquelle  il  passe  cette  somme 
au  chapitre  des  profits  et  pertes  prouve  bien  qu'il  s'attendait  à  cette 
indélicatesse  de  M.  le  duc  d'Elbeuf;  le  capital,  placé  ainsi  à  fond 
perdu,  était  trop  petit  pour  qu'il  se  vengeât  par  un  bon  mot  ;  mais 
c'est  précisément  parce   que  la  somme  était   si   faible  que  l'inten- 
dant avait  le  droit  de  mépriser  ce    noble  pelé,  qui  portait  un  des 
plus  grands   noms   de    France.    Que   fallait-il   penser  du   marquis 
de  F***  et  du  duc  d'Elbeuf,  lorsqu'ils  allaient  accuser  les  banquiers 

1  29  septembre  1777,  de  Loménie,  op.  cit.,  II,  368. 


228  LES  PHILOSOPHES 

ou  les  intendants  d'être  des  «  immondices  »?  Le  premier  devoir 
d'un  honnête  homme  est,  comme  dira  ce  plébéien  de  Duclos, 
de  penser  que  «  ceux  qui  reçoivent  des  bienfaits  prennent  des 
engagements  si  sacrés,  qu'ils  ne  sauraient  être  trop  attentifs  à 
ne  les  contracter  qu'à  l'égard  de  ceux  qu'ils  pourront  estimer 
toujours1  ». 

Il  nous  déplairait  aussi  que  le  maréchal  de  Saxe  ait  répondu  une 
fois  à  Mme  de  Pompadour,  qui  lui  demandait  quelles  étaient  dans  la 
Poupelinière    les     qualités   qui    pouvaient   l'engager    à    le    voir    : 
«    Madame,    il  en  a  une    pour  moi  que  je   trouve   excellente,    car, 
quand  j'ai  besoin  de  100.000  livres,  je  les  trouve  dans  son  coffre, 
au   lieu   que,    lorsque  je    m'adresse   au    contrôleur  général,   il   me 
répond  toujours  qu'il   n'a  pas  d'argent2.   »    La  Poupelinière   avait 
d'autres  qualités  que  celles  d'un  bailleur  de  fonds,  et  le   maréchal 
de  Saxe  était  homme  à  les  apprécier.  Du  moins,  le  maréchal  aurait 
eu  le  mérite  de  la  franchise.  Mais  comment  les  seigneurs  qui  étaient 
complices  des  polissonneries  de  Dangé  auraient-ils  pu  lui  reprocher 
ses  turpitudes?  D'ailleurs,  depuis  le  système  de  Law,   la  noblesse 
avait   quelque   peu   perdu  le    droit  de  mépriser   les  financiers.    Le 
prince  de  Gonti  et  le   comte    de    Horn3,  pour  ne  citer  que  ceux-là, 
avaient  prouvé  surabondamment   que  certains  gentilshommes,  afin 
d'acquérir  de  l'argent,  pouvaient  se  transformer  en  agioteurs  sans 
scrupules  ou  en  escrocs  et   en  assassins.   On  avait   vu,  lors  de  la 
Chambre  de  Justice,  le  marquis   de  la  Fare  se  faire  adjuger  par  le 
Régent  les  biens  confisqués  de  son  beau-père  Paparel,  trésorier  de 
la  gendarmerie,   condamné  à  mort  ;  le  traitant  ne  fut  pas  exécuté, 
mais  il  crevait  de  faim,   tandis  quC  son  aristocratique  beau-fils   se 
plongeait  dans  la  crapule,   oubliant  de   donner  au  malheureux   un 
morceau    de   pain;    le   marquis  engloutit   4  millions  et   mourut  en 
laissant  Soo.ooo  livres  de  dettes;  les  la  Fare  pouvaient  bien  mé- 
priser les  Paparel!  Aussi,  quand  Nivelle  de  la  Chaussée  se  dispose  à 
représenter    sur   le  théâtre   de    Bellevue   VHomme  de  fortune,    où 


i  Considérations,  chap.  xvi,  Œuvres,  I,  146. 

2  Mouffle  d'Angerville,  II,  54. 

3  Cf.  Jean  Buvat,  Journal,  mars  1720,  II,  59  sq.  etc.  Cf.  dans  Mathieu 
Marais,  II,  67,  G  février  1721,  et  ibid.,  du  6  au  12  juillet,  1721,  p.  170  sq., 
le  procès  scandaleux  du  duc  de  la  Force. 

4  Vie  privée  de  Louis  X  V  (Lyton,  1785),   I,  n'ô. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XYlll»  SIÈCLE  220 

les  financiers  sont  fortement  attaqués,  Paris-Duvernay  fait-il 
comprendre  à  de  Bernis  qu'il  n'est  plus  temps  de  livrer  à  la 
risée  des  courtisans  les  hommes  qui  soutiennent  l'Etat  et  qui  nour- 
rissent les  gentilshommes;  le  ministre  est  obligé  de  s'incliner; 
la  pièce  ne  passera  qu'après  de  nombreuses  modifications  ;  Mme  de 
Pompadour,  elle-même,  y  était  peut-être  visée,  mais  les  financiers 
étaient  plus  exigeants  et,  somme  toute,  on  ne  pouvait  leur  don- 
ner tort1.  Les  philosophes  furent  les  alliés  des  financiers  contre 
les  nobles,  arrogants  à  la  fois  et  gueux.  Il  y  avait  encore  beau- 
coup à  faire  pour  qu'on  devînt  juste  envers  les  manieurs  d'ar- 
gent : 

Louis  XIV,  lisons-nous  dans  l'Introduction  aux  Mémoires  de  Mme  du 
Hausset,  frappé  de  l'habileté  avec  laquelle  de  Gourville,  devenu  inten- 
dant de  Gondé,  avait  rétabli  les  affaires  de  cette  maison,  et  de  ses  talents 
en  finance,  pense  à  lui  pour  remplacer  Colbert.  Le  souverain,  comme  la 
source  des  honneurs,  se  réservait  le  pouvoir  d'admettre  à  sa  cour  et 
d'élever  aux  plus  hautes  dignités  ceux  qu'il  voulait  récompenser  ou  dis- 
tinguer, quelle  que  fût  leur  naissance.  Loin  d'observer  cette  maxime,  on 
fit,  en  1760,  un  règlement  qui  imposait  l'obligation,  pour  être  présenté  à 
la  cour,  de  prouver,  au  moins,  d'après  trois  titres  originaux  par  géné- 
ration, qu'on  était  noble  de  race  à  l'époque  de  i4oo.  Une  pareille  mesure, 
proposée  à  Louis  XIV,  aurait  été  rejetée  par  ce  monarque,  comme  mettant 
des  entraves  à  son  pouvoir'-. 

En  1760,  Gourville  n'aurait  même  pas  eu,  malgré  ses  talents  de 
financier,  un  entretien  avec  le  roi  de  France;  un  Louvois  était 
menacé  d'être  mis  à  la  porte  de  la  cour3;  à  plus  forte  raison,  un 
descendant  de  Colbert  n'y  aurait-il  pas  été  introduit.  De  là,  dit 
l'auteur,  une  nouvelle  haine  contre  la  noblesse.  A  ce  moment,  les 

1  Desnoireterres,  la  Comédie  satirique  au  xvme  siècle,  p.  98,  99.  On  verra 
pages  146  et  n°  2,  164,  etc.,  que  ce  n'est  pas  la  seule  fois  que  les  financiers 
aient  fait  disparaître  de  la  scène  les  attaques  qu'ils  ne  croyaient  pas  de  leur 
dignité  de  supporter. 

2  Introduction  aux  Mémoires,  p.  3  sq. 

3  César,  duc  d'Estrées,  maréchal  de  France,  ministre  d'Etat,  fils  de  Fran- 
çois-Michel Le  Tellier,  capitaine  colonel  des  Cent  Suisses,  fils  du  marquis 
de  Louvois.  Il  ne  cacha  pas  son  mécontentement  et  déclara  que,  si  on  lui 
faisait  cet  affront,  il  se  retirerait  du  Conseil.  On  fit  une  exception  en  sa 
faveur.  Il  allait  présenter  la  femme  du  marquis  de  Louvois,  son  neveu  et  son 
héritier,  on  lui  avait  insinué  que  ce  règlement  lui  en  était  la  faculté  :  depuis 
cent  ans  les  Louvois  étaient  admis  à  la  Cour.  (Ibid.). 


230  LES  PHILOSOPHES 

philosophes  étaient  en  train  de  faire  l'éducation  du  peuple,  et  de 
façonner  l'opinion  publique;  ils  ne  manquèrent  aucune  occasion  de 
venger  les  financiers  des  mépris  injustifiés  de  leurs  débiteurs  insol- 
vables, et  de  noter  le  contraste  entre  l'impertinence  injurieuse  des 
gentilshommes  qui  méprisaient  les  «  partisans  »  et  leur  obséquiosité 
avilissante  quand  ils  se  présentaient  en  mendiants  chez  ceux  dont 
ils  devaient  médire  le  lendemain. 

Voltaire  a  été  un  des  premiers  a  flétrir  la  Chambre  de  Justice  de 
mars  1716,  établie  «  pour  la  recherche  et  la  punition  de  ceux  qui 
avaient  commis  des  abus  dans  les  finances1  »,  et  il  a  dénoncé  au 
public  c  ce  tribunal  infâme  qui  jetait  l'épouvante  et  la  consterna- 
tion dans  tout  Paris  »  : 

Le  délateur,  monstre  exécrable, 
Est  orné  d'un  titre  honorable, 
A  la  honte  de  notre  nom, 
L'esclave  fait  trembler  le  maître. 
Enfin,  nous  allons  voir  renaître 
Les  temps  de  Claude  et  de  Néron2... 

Duclos,  dans  ses  Mémoires  secrets,  n'est  pas  moins  sévère  pour 
cette  Chambre,  dont  les  opérations  étaient  annoncées  comme  mer- 
veilleuses, et  qui  eut  les  résultats  les  plus  piteux  : 

Tout  le  fruit  fut  d'ouvrir  la  porte  à  des  milliers  de  délations,  vraies  ou 
fausses.  La  consternation  se  mit  clans  toute  la  finance  et  parmi  leurs 
alliés;  l'argent  fut  caché,  et  la  circulation  totalement  interceptée.  On 
sacrifia  quelques  financiers  à  la  haine  du  peuple.  Le  crédit  vendu,  les 
protections  achetées  firent  remettre  ou  modérer  les  taxes.  Celles  qui 
furent  payées  devinrent  la  proie  des  femmes  perdues  ou  intrigantes  et 
des  compagnons  de  débauche  du  régent3. 

Les  gentilshommes  seuls  recevaient  de  toutes  mains;  l'argent 
perçu  était  dérisoire  en  regard  des  sommes  que  l'on  aurait  dû  faire 
rentrer,  il  fut  utilisé  par  les  courtisans;  c'est  encore  aux  courtisans 
que  s'adressèrent  ceux  qui  voulaient  être  «  déchargés  »,    et,   bien 

1  Vie  privée  de  Louis  XV  (Ly ton),  I,  22  sq. 

2  Ode  sur  la  Chambre  de  Justice,  XII,  412.  Cf.  Brunetière,  Eludes  critiques, 
l\re  série  (1893)  :    Voltaire,  p.  199  et  note  (art.  de  mai  1878). 

3  OEuv.,  III,  119.  Cf.  dans  le  Journal  de  Buval,  I,  188  sq.,  197  sq.,  201  sq., 
les  «  listes  »  des  taxes  contre  les  gens  d'affaires. 


F.T  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  M    XVIII'  SIÈCLE  £31 

entendu,  ils  reconnurent  ce  service  en  bonne  monnaie  sonnante1. 
Un  grand  seigneur  vint  proposer  à  un  «  partisan  »,  taxé  à 
i. 200.000  livres,  de  le  faire  décharger  pour  iioo.000  livres.  «  Ma 
foi,  Monsieur  le  Comte,  reprit  L'autre,  vous  venez  trop  tard;  j'ai 
fait  mon  marché  avec  Madame  pour  iSo.ooo.  »  Sur  la  liste  des 
taxés-.  Voltaire  pouvait  lire  le  nom  de  Samuel  Bernard,  qu'il  avait 
connu,  et  qu'il  appelait  «  un  homme  enivré  d'une  espèce  de  gloire 
rarement  attachée  à  sa  profession,  qui  aimait  passionnément  toutes 
les  choses  d'éclat,  et  qui  savait  que  le  Ministère  de  France  rendait 
avec  avantage  ce  qu'on  hasardait  chez  lui 3  »  ;  des  quatre  frères  Paris, 
envers  lesquels  Voltaire  s'est  exprimé  plusieurs  fois,  en  termes  qui 
ne  sont  pas  dictés  seulement  par  la  reconnaissance  : 

Ce  fut  l'opération  de  finance  et  de  justice,  dit-il  en  parlant  de  la  réforme 
qui  suit  le  système,  la  plus  grande  et  la  plus  difficile  qu'on  ait  jamais 
faite  chez  aucun  peuple.  Elle  fut  imaginée,  rédigée  et  conduite  par  quatre 
frères,  qui  jusque-là  n'avaient  point  eu  de  part  principale  aux  ail'aires 
publiques  et  qui,  par  leur  génie  et  par  leurs  travaux,  méritèrent  qu'on 
leur  confiât  la  fortune  de  l'Etat4. 


IV 


Mais  ici,  une  comparaison  éclairera  notre  chapitre,  et,  rappro- 
chant les  idées  de  La  Bruyère  et  celles  de  Duclos  sur  les  gens  de 
fortune,  nous  montrerons  comment,  tout  en  donnant  aux  financiers 

1  Vie  privée,  ibid.,  a3. 

2  Autres  taxés  par  articles  séparés  du  Rôle. 

3  Histoire  de  Russie,  partie  2,  chap.  iv,  XXV,  257. 

4  Précis  du  siècle  de  Louis  XV,  chap.  11  (XXI,  23).  Il  ne  faut  voir  qu'une  bou- 
tade dans  ces  mots  de  Voltaire  au  président  de  Brosses  (édit.  Moland,  XXXX, 
p.  8,  5  janvier  1759):  «  Les  peuples  seront-ils  encore  longtemps  ruinés  pour 
aller  se  faire  bafouer,  abhorrer  et  égorger  en  Germanie,  et  pour  enrichir 
Marquet  et  Compagnie. 

Et  Paris,  et   fratres,  et  qui  rapuere  sub  illis. 
On  peut  supposer  Voltaire  capable  de  bien  des  fautes,  mais  non  de  celle 
qui   consistait    à    s'accuser  lui-même     pour    faire    un  bon    mot!    Les   Pans 
n'étaient  d'ailleurs   pas  populaires.  Voici  un  des  couplets  dirigés  contre  eux. 
Ilion  gémit  sous  la  cendre 
Pour  avoir  produit  un  Paris! 
Que  ne  devons-nous  pas  attendre, 
En  ayant  quatre  dans  Paris. 


232  LES  PHILOSOPHES 

de  dures  leçons,  les  esprits  libres  et  indépendants  du  xviir3  siècle, 
qui  déclaraient  la  guerre  aux  hypocrisies  sociales,  vengèrent  les 
financiers  de  dédains  immérités1. 

Le  chapitre  X  des  Considérations  sur  les  Mœurs,  consacré  aux 
Gens  de  Fortune'2,  commence  ainsi  : 

«  Il  y  a  deux  sortes  de  condition  qui  ont  plus  de  relations  avec 
la  société,  et  surtout  avec  les  gens  du  monde,  qu'elles  n'en  avaient 
autrefois.  Ce  sont  les  gens  de  lettres  et  les  gens  de  fortune.  » 
Notons  le  premier  trait  qui  s'ajoute  à  la  peinture  tracée  par 
La  Bruyère  :  les  deux  moralistes  n'ont  plus  les  mêmes  hommes 
sous  les  yeux.  Parmi  les  financiers,  Duclos  signale  une  aristocratie, 
une  bourgeoisie,  un  peuple.  Il  parle  des  «  plus  distingués  »  d'entre 
eux;  or,  ceux-là  ne  recherchent  plus,  comme  quelque  temps  aupa- 
ravant, l'appui  des  gens  de  condition;  ils  en  sont  les  rivaux  à  tous 
les  points  de  vue.  Notre  philosophe  se  représente  très  bien  les  raisons 
qui  ont  poussé  La  Bruyère  à  une  satire  aussi  âpre  et  aussi  outra- 
geante des  gens  de  finance.  Les  fortunes  de  ce  temps  «  n'étaient  pas 
assez  honnêtes  pour  en  faire  gloire  3  » ,  et  c'était  même  une  raison 
pour  qu'elles  fussent  plus  considérables;  l'avarice  «  ennemie  du 
faste  »  suffisait  «  sans  génie,  ni  bonheur  marqué,  pour  tirer  des 
richesses  immenses  d'une  médiocre  fortune  et  d'un  travail  conti- 
nuel »  ;  partant,  les  gens  d'affaires  devaient,  s'ils  étaient  assez 
sensés  pour  vouloir  jouir,  se  borner  «  à  tous  les  avantages  d'une 
opulence  sourde  ».  Mais  ceux  qui,  au  siècle  dernier,  insultaient  par 
leur  luxe  à  la  misère  des  gens  qu'ils  avaient  ruinés,  et  qui  exci- 
taient, par  la  splendeur  de  leurs  hôtels  ou  de  leurs  équipages,  de 
leurs  dîners  ou  de  leurs  fêtes,  les  convoitises  des  grands,  ceux-là 
étalaient  un  faste  «  qui  était  le  comble  de  la  folie,  du  mauvais  goût 
et  de  l'indécence4  ». 

1  Duclos,  OEuv.,  I,  io3  sq.  —  La  Bruyère,  chap.  vi,  Des  Biens  de  fortune 
(Servois  et  Rebelliau,  Hachette,  1898).  i53  sq. 

2  Ibid.,  io3. 

3  Ibid.  C'est  tout  à  fait  l'avis  de  La  Bruyère,  164,  i65. 

4  Ibid.,  104.  «  Quand  la  plus  haute  magistrature  était  modeste,  la  finance 
n'aurait  osé  être  insolente.  Les  financiers  les  plus  riches  jouissaient  sourde- 
ment de  leur  opulence.  J'en  ai  encore  vu  qui  avaient  un  carrosse  simple  et 
doublé  de  drap  brun  ou  olive,  tel  que  Serrefort  le  recommande  à  Mme  Patin 
dans  la  comédie  du  Chevalier  à  la  mode...  »  (Mémoires  sur  la  vie  de  Duclos, 
écrits  par  lui-même,  OEuv.,  I,  3).  Cf.  abbé  Coyer  (Bagatelles  morales  :  le  Siècle 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII»  SIÈCLE  233 

Cette  ostentation  déplacée  n'a  par  disparu;  mais  Duclos  établit 
une  différence  entre  ceux  qui  sont  portés  aux  richesses  par  un 
«  coup  du  sort  »,  et  «  ceux  qui  sont  parvenus  par  degrés  ».  Seuls, 
en  général,  les  premiers  ont  une  morgue  impudente;  les  autres 
n'ont  qu'à  jeter  un  coup  d'oeil  sur  leur  passé,  pour  se  décider  à 
ne  jouir  qu'avec  précaution.  Les  premiers  sont  aussi  ridicules  au 
xvni8  qu'au  xviic  siècle  ;  au  xvne  ils  l'étaient  davantage  «  par  le 
contraste  de  la  personne  et  du  faste  déplacé  »;  ils  étaient  plus 
insupportables,  car  la  fortune  de  finance  n'était  qu'une  «  loterie  »  ; 
à  présent,  l'initiative  personnelle  tient  plus  de  place;  le  génie  des 
affaires,  que  La  Bruyère  niait  absolument,  s'est  éveillé,  c'est-k  dire 
le  talent  de  ne  laisser  à  l'imprévu  que  le  moins  possible,  et  de 
calculer  avec  intelligence  et  sûreté  :  la  fortune  de  finance  «  est 
devenue  un  art,  ou  tout  au  moins  un  jeu  mêlé  d'adresse  et  de 
hasard  ».  Nous  n'avons  qu'à  opposer  à  ceci  les  lignes  bien  con- 
nues de  La  Bruyère,  où  l'auteur  déclare  qu'  «  il  faut  une  sorte 
d'esprit  pour  faire  fortune  »,  mais  «  qu'il  ne  sait  précisément 
lequel  c'est  »,  et  qu'il  «  attend  que  quelqu'un  veuille  l'en  instruire  », 
et  celles  où  il  raille  ces  «  stupides  »  et  ces  «  imbéciles  »  qui  meurent 
dans  l'opulence,  sans  l'avoir  fait  exprès. 

Est-ce  à  dire  que  la  finance  applique  au  xvme  siècle  des  méthodes 
rationnelles?  Non  pas,  et  elle  restera  exposée  à  des  critiques  légi- 
times, tant  qu'elle  n'aura  pas  «  la  forme  qu'elle  devrait  avoir  ». 
Mais  elle  n'est  pas  méprisable  en  soi.  Il  y  a  là  un  préjugé  absurde. 
Etant  donné  que  l'Etat  possède  des  revenus,  qu'il  désigne  des 
citoyens  pour  les  percevoir,  ces  citoyens  doivent  y  trouver  des 
avantages,  «  pourvu  que  ces  avantages  soient  limités,  comme  ceux 
des  autres  professions,  suivant  le  degré  de  travail  et  d'utilité  ».  La 
fortune  de  finance  n'est  pas  scandaleuse  dans  tous  les  cas;  est 
scandaleuse  celle  qui  s'appuie  sur  la  vexation  et  l'insolence.  Qu'on 
frappe  donc  ceux  qui  sont  restés  «  traitants  »  dans  l'âme  ;  le  philo- 
sophe ne  trouvera  jamais  que  le  châtiment  est  trop  fort  ;  mais 
qu'on  ne  confonde  pas  avec  eux  les  financiers  véritables,  qui  sont 
utiles  à  l'Etat  et  reçoivent  le  juste  salaire  dû  à  leur  intelligence  et 
à  leur  travail. 


présent,  I,  14)  :  «  Qu'un  financier  eût  bâti  un  des  palais  que  nous  voyons,  on 
l'aurait  taxé  ou  dépouillé!   » 


234  LES  PHILOSOPHES 

Cette  distinction-là,  on  la  chercherait  vainement  dans  La  Bruyère  : 
la  poser  ainsi,  c'était  faire  disparaître  le  préjugé.  Tout  le  monde 
connaît  les  passages  demeurés  justement  célèbres,  où  le  moraliste 
dénonce  les  «  saletés  »  qui  sont  derrière  les  fortunes  des  partisans,  les 
crimes  qui  sont  l'origine  de  cette  opulence,  etc...1.  La  Bruyère  n'a  pas 
l'air  de  croire  qu'il  puisse  en  être  autrement,  et  il  ne  nous  fait  pas 
prévoir  que  tout  cela  peut  changer.  Pour  lui,  il  n'y  a  guère  dans  la 
finance  que  des  âmes  sales,  pétries  de  boue  et  d'ordure;  avoir  de 
l'argent,  c'est  n'être  ni  parent,  ni  ami,  ni  citoyen,  ni  chrétien,  ni 
peut-être  homme'2;  «  un  bon  financier  ne  pleure  ni  ses  amis,  ni  sa 
femme,  ni  ses  enfants3  ».  Il  en  a  toujours  été  ainsi  :  voilà  pourquoi 
les  Hébreux  et  les  Grecs  avaient  pour  les  partisans  un  mépris  indé- 
racinable''. La  finance  était  hier  ce  qu'elle  est  aujourd'hui,  ce 
qu'elle  sera  demain.  On  est  avec  La  Bruyère,  dans  cette  lutte  géné- 
reuse et  implacable;  on  ne  peut  le  suivre  jusqu'au  bout,  la  violence 
et  l'acrimonie  l'emportent  trop  loin.  Il  fait  de  la  bonne  besogne; 
elle  serait  meilleure,  s'il  ne  dépassait  pas  le  but.  Nous  avons  dit 
que  ces  excès  étaient  très  légitimes,  qu'ils  s'expliquaient  par  le 
caractère  des  fortunes  et  la  vilenie  de  leurs  possesseurs  au  xvne  siè- 
cle. Au  milieu  du  xvin6  siècle,  le  moment  est  arrivé  de  mettre  les 
choses  au  point,  d'autant  plus  qu'à  la  suite  de  La  Bruyère,  sont 
venus  des  déclamât eurs,  guidés  non  plus  par  ces  sentiments  qui 
font  l'éternel  mérite  du  chapitre  des  Biens  de  Fortune,  l'amour  de 
la  justice,  la  haine  des  abus,  la  compassion  pour  les  misérables, 
mais  par  d'autres  mobiles  que  Duclos  va  délibérément  démasquer. 

D'où  viennent,  en  effet,  ces  déclamations  contre  la  finance,  qui 
continuent  à  une  époque  où  il  serait  temps  de  reconnaître  des  dis- 
tinctions entre  les  financiers?  Est-ce  de  la  générosité  et  de  la  justice? 
Certes,  l'une  et  l'autre  «  en  auraient  souvent  le  droit  et  l'occa- 
sion »  :  Duclos  est  le  premier  à  le  reconnaître.  Non,  «  c'est  l'envie 
qui  poursuit  le  faste.  »  Les  financiers  doivent  le  mépris  où  on 
affecte  de  tenir  la  finance,  non  à  leurs  vexations,  mais  à  l'in- 
solence de  certains  d'entre  eux.  La  conséquence  est  la  suivante  : 
les    gens  riches,  «  et  qui  n'étaient  pas  nés  pour  l'être  »  (la  propo- 


1  Edit.  Hachette,  i6i,  etc. 

2  170. 

3  i63. 

4  Discours  sur  Théophrasle,  p.  to. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  235 

sition  relative  est  importante),  calculent  mal  leur  intérêt  quand  ils 
n'ont  pas  «  une  modestie  raisonnée  »  ;  au  nom  de  leur  utilité  même 
le  philosophe  leur  prêche  l'art  de  se  faire  pardonner  leur  éléva- 
tion. Par  qui?  Par  ces  malheureux  que  la  prospérité  humilie  assez 
de  son  éclat,  sans  qu'on  les  outrage  par  l'ostentation.  Il  faut  comp- 
ter avec  le  préjugé  populaire  contre  les  fortunes  immenses  et  subites, 
et,  développant  l'image  contenue  dans  cette  expression  :  «  les 
grandes  fortunes  sont  boueuses  »,  Duclos  oppose  les  débordements 
rapides  et  funestes  des  fortunes  soudaines,  au  cours  paisible  et 
bienfaisant  des  fortunes  légitimes.  Il  a  gardé,  on  le  sent  bien,  ce 
préjugé  si  naturel  que  le  peuple  n'était  pas  le  seul  à  partager.  Né 
d'une  famille  <(  honnête  et  ancienne  dans  le  commerce  l  »,  il  vit  les 
efforts  déployés  par  sa  mère  pour  augmenter  péniblement  une  fortune, 
assez  importante  avant  d'être  compromise  dans  les  affaires  de  Law. 
Il  avait  constaté,  de  plus  près  encore  que  La  Bruyère,  que  «  le 
savoir-faire  et  l'habileté  ne  mènent  pas  jusques  aux  énormes 
richesses'-';  »  Duclos  était  «  peuple  »  aussi,  par  cet  endroit,  mais 
il  l'était  moins  que  son  devancier  qui  affirmait  sans  hésitation  : 
«  Dans  toutes  les  conditions,  le  pauvre  est  bien  proche  de  l'homme 
de  bien,  et  l'opulent  n'est  guère  éloigné  de  la  friponnerie  3.  Duclos 
soupçonnait  de  friponnerie  les  acquéreurs  de  fortunes  imprévues  ; 
il  respectait  les  autres  ;  La  Bruyère  aussi,  sans  doute,  mais  La 
Bruyère  était  plus  «  peuple  »  ;  il  ne  le  disait  pas. 

En  tout  cas,  si  ces  récriminations  peuvent  être  acceptables  chez  le 
vulgaire,  elles  sont  souverainement  injustes  chez  les  gens  de  condi- 
tion. Et  voilà  peut-être  une  des  raisons  essentielles  qui  poussent  le 
philosophe  à  se  faire  le  défenseur  des  gens  de  fortune.  Les  nobles 
exploitent  les  financiers  :  ils  devraient  avoir  au  moins  la  reconnais- 
sance du  ventre.  Duclos  ne  trouve  pas  fâcheux  que  la  plupart  des 
fortunes  «  tombent  dans  quelques  maisons  distinguées  ».  Les 
nobles  dissipent  leur  patrimoine,  tant  pis  pour  les  nobles.  Le  seul 
reproche  qu'il  leur  adresse,  c'est  de  gaspiller  leur  argent  «  sans 
profit  pour  l'Etat  ».  Les  financiers  leur  donnent  leurs  filles  et 
redorent  les  blasons  :   tant  pis  pour  les  financiers.  Ils  retardent  tout 


1  Mém.,  I,  i. 

3  Des  Biens  de  fortune,  op.  cit.,  166. 

3  Ibid. 


236  LES  PHILOSOPHES 

simplement  le  jour  où  l'oligarchie  financière  remplacera  l'aristocratie 
de  naissance  :  «  Si  les  gens  riches  ne  s'alliaient  qu'entre  eux,  il  fau- 
drait nécessairement  que,  par  la  seule  puissance  des  richesses,  ils 
parvinssent  eux-mêmes  aux  dignités  qu'ils  conservent  dans  des 
familles  étrangères  ;  peut-être  s'aviseront-ils  un  jour  de  ce  secret-là, 
à  moins  que  les  gens  de  cour  ne  s'avisent  eux-mêmes  d'entrer  dans 
les  affaires1.  »  Les  gens  de  cour  ne  s'en  sont  pas  avisés;  non  par 
scrupule  seulement  ;  (Duclos  pense  que  «  quelques  plaisanteries  sou- 
lagent les  scrupules,  et  que  beaucoup  d'argent  les  dissipe)  »  ;  mais  aussi 
par  indolence,  frivolité,  incapacité  notoire.  Il  nous  parle  d'  «  hommes 
assez  vils  pour  abandonner  des  professions  respectables,  et  em- 
brasser le  métier  de  la  finance-»  ;  ceux-là  n'étaient  pas  des  seigneurs 
ruinés  ;  ces  derniers  auraient  préféré  mourir  dans  la  misère  et  ils 
auraient  été  incapables,  d'ailleurs,  d'en  sortir  par  ce  moyen.  Les 
financiers  leur  en  offraient  un  plus  commode  :  prenez  nos  filles. 
Les  nobles  appauvris  ne  se  le  faisaient  pas  dire  deux  fois  ;  «  la 
cour  et  la  finance  portent  les  mêmes  deuils  »  ;  mais  alors,  pourquoi 
les  gens  de  condition  accablaient-ils  de  leurs  plaisanteries  hau- 
taines les  beaux-pères  qui  les  habillaient  et  les  nourris- 
saient ? 

Il  en  était  ainsi  depuis  longtemps.  La  Bruyère  avait  fustigé  les 
courtisans  qui  disaient  du  financier  malheureux  :  «  C'est  un 
malotru  » ,  et  qui  couraient  chez  le  financier  heureux  lui  demander 
sa  fille 3.  «  La  mésalliance,  écrit  Duclos,  a  commencé  par  les 
hommes  qui  conservent  toujours  leur  nom  ;  celle  des  filles  de 
qualité  est  plus  moderne,  mais  elle  prend  faveur4.  »  Déjà  pour- 
tant, La  Bruvère  s'écriait  :  «  A  combien  d'enfants  serait  utile  la 
loi  qui  déciderait  que  c'est  le  ventre  qui  anoblit  !  5  »,  ce  qui  semble 
bien  indiquer  que  plus  d'une  fille  noble  était  trop  heureuse,  comme 
le  héron  de  La  Fontaine,  de  rencontrer  un  limaçon,  c'est-à-dire 
d'épouser  un  roturier  enrichi,  au  lieu  d'aller,  comme  le  dit  énergi- 
quement  l'abbé  Coyer,  «  immoler  sa  fécondité  dans  un  cloître».  En 
réalité,  les  mésalliances  des  filles  de  qualité  durent  être  moins  nom- 

i   Considérai,  sur  les  mœurs,  I,  io5 

2  Ibid.,  106. 

3  La  Bruyère,  loc.  cit.,  1 54- 
*  Duclos,  loc.  cit.,  io5. 

5  De  quelques  usages,  4a3. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII»  SIÈCLE  237 

breuses,  et  on  s'explique  que  Duclos  ait  considéré  qu'elles  commen- 
çaient à  peine  à  entrer  en  faveur1.  Mais  de  tout  cela  il  résulte  que, 
s'il  y  avait  jadis  une  «  espèce  de  bonté  »  à  ne  pas  humilier  les  gens 
de  finance  au  xviup  siècle,  il  y  a  injustice  et  sottise  de  la  part  des  gens 
de  condition  à  leur  témoigner  actuellement  du  mépris.  Le  philo- 
sophe, en  termes  très  brusques  et  très  décidés,  rappelle  les  nobles 
à  la  décence.  Tel  ne  s'est  pas  mésallié  parce  qu'on  n'a  pas  voulu  de 
son  titre.  Le  nom  est  une  marchandise,  on  ne  trouve  pas  toujours  à 
la  placer.  Heureusement,  si  les  raisons  de  décence  sont  faibles  auprès 
des  grands,  celles  d'intérêt  sont  toutes-puissantes.  Ils  plaisantent 
sur  les  financiers  en  leur  absence;  quand  les  financiers  sont  là,  les 
grands  poussent  la  complaisance  jusqu'à  ses  dernières  limites. 
Duclos  nous  éclaire  sur  leur  manège  en  homme  qui  l'a  vu  de  près 
et  qui  l'a  bien  étudié;  il  a  observé  les  gens  de  qualité,  cherchant  à 
concilier  leurs  bassesses  et  leur  dignité  extérieures  ;  il  a  bien 
remarqué  qu'en  fin  de  compte,  c'est  toujours  la  dignité  qui  capitule. 
Le  philosophe  devait  dévoiler  leur  hypocrisie. 

Le  philosophe  ne  se  contente  pas,  du  reste,  de  tracer  des  carac- 
tères ou  des  mœurs  de  ce  siècle-.  Son  chapitre  comprend  une  étude 
de  la  richesse  en  général,  des  causes  qui  lui  valent  la  considéra- 
tion, des  moyens  de  la  diminuer,  et,  en  remontant  plus  haut  encore, 
des  changements  possibles  dans  les  mœurs  pour  les  rapprocher  de 
la  morale. 

La  considération  dont  la  fortune  jouit  est  telle  que  les  riches  se 
croient  supérieurs  aux  autres.  A  qui  la  faute?  A  leur  vaine  et 
insolente  fatuité,  répondrait  La  Bruyère.  —  Pas  du  tout,  reprend 
le  philosophe  du  xvmp  siècle,  au  manque  de  dignité  chez  ceux  qui 
les  encensent;  ceux  qui  les  trompent  «  sont  bassement  et  adroite- 
ment perfides3».  «  C'est  le  propre  de  ce  vice  qui  n'est  fondé  ni  sur 


1  Georges  Dandin  était  payé  pour  se  méfier;  pas  de  noblesse  pour  lui  et, 
d'autre  part,  des  mépris  continuels.  Cf.  l'Ecole  des  Bourgeois,  de  d'Allainval 

2  C'est,  en  effet,  une  des  erreurs  les  plus  répandues  (cf.  déjà  :  Gazette  Natio- 
nale, 26  février  1806,  n«  î>-j,  p.  125)  de  ne  voir  dans  le  livre  de  Duclos  que 
des  considérations  sur  les  mœurs  du  siècle.  Il  suffit  d'une  première  lecture 
pour  voir  qu'il  y  a  dans  le  livre  des  considérations  beaucoup  plus  géné- 
rales, et,  pour  tout  dire,  beaucoup  plus  «  philosopbiques  •»  (au  sens  du 
xvme  siècle). 

3  Loc.  cit.,  io(J. 


238  LES  PHILOSOPHES 

le  mérite  personnel,  ni  sur  la  vertu,  mais  sur  les  richesses,  les 
postes,  le  crédit,  et  sur  de  vaines  sciences,  de  nous  porter  égale 
ment  à  mépriser  ceux  qui  ont  moins  que  nous  de  cette  espèce  de 
biens,  et  à  estimer  trop  ceux  qui  en  ont  une  mesure  qui  excède  la 
nôtre1.  »  Ainsi  s'exprimait  La  Bruyère.  Duclos  tire  la  conclusion, 
mais  en  la  retournant  contre  son  devancier.  Ce  ne  sont  pas  les 
riches  qui  sont  fats,  mais  leurs  flatteurs  qui  sont  vils.  Les  riches 
sont,  à  tout  prendre,  excusables,  ceux  qui  «  les  estiment  trop  » 
ne  le  sont  pas. 

Encore  une  fois,  le  philosophe  ne  caresse  pas  les  riches.  Il  met 
brutalement  à  leur  place  les  riches  impérieux,  et  il  oppose  l'or- 
gueil de  la  naissance  auquel  on  doit  des  respects  d'usage,  à  celui 
grossier,  révoltant  de  l'opulence.  «  On  s'avise  quelquefois  de 
comparer  l'insolent  avec  l'insolence,  et,  l'un  ne  paraissant  pas  fait 
pour  l'autre,  on  le  fait  rentrer  dans  l'ordre  ».  «  J'en  ai  vu  des  exem- 
ples »,  ajoute  Duclos;  entendez  :  j'ai  fait  rentrer  dans  l'ordre  plus 
d'un  riche  insolent,  ou,  d'une  façon  générale,  je  n'ai  été  ni  leur 
hôte  ni  leur  flatteur.  »<  J'ai  rencontré  aussi  des  gens  de  fortune 
dignes  de  leurs  richesses  par  l'usage  qu'ils  en  faisaient  »;  enten- 
dez :  j'ai  vécu  auprès  de  ceux-là,  et  j'en  ai  tiré  ces  leçons  de 
dignité  morale  :  «  Ceux  qui  font  la  cour  aux  financiers  sont  bas, 
plus  bas  encore  s'ils  en  reçoivent  ;  et,  s'ils  les  payent  d'ingrati- 
tude, la  bassesse  n'a  plus  de  nom,  elle  augmente  à  proportion  de 
la  naissance  et  de  l'élévation  des  ingrats  2.   » 

Viennent  alors  des  considérations  plus  générales  encore.  Le 
phisophe  du  xvme  siècle  semble  ici  répondre  plus  directement  au 
moraliste  du  xvne.  En  effet,  un  petit  trait,  en  passant,  est  à 
signaler  :  il  reconnaît,  comme  son  devancier,  que  les  richesses  «  ne 
font  pas  un  mérite  réel  »  ;  mais  «  elles  sont  le  moyen  de  toutes  les 
commodités,  de  tous  les  plaisirs,  et  quelquefois  du  mérite  même.  » 
Duclos  complète  La  Bruyère,  tout  en  le  réfutant  :  si,  comme 
l'affirmait  le  dernier,  «  le  fruit  d'une  grande  fortune  est  de  jouir  de 
la  vanité,  de  l'industrie,  du  travail  et  de  la  dépense  de  ceux  qui 
sont  venus  avant  nous3  »,  les  richesses  auront  toujours  le  plus  haut 


1  Des  Biens  de  fortune,  170. 

-  Loc.  cit.,  107. 

3  Des  Biens  de  fortune,    166. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII-  SIECLE  239 

prix  parmi  les  hommes,  le  bon  sens  l'indique.  «  Il  est  difficile, 
remarque  Duelos,  de  ne  pas  identifier  le  riche  et  les  richesses.  Les 
décorations  extérieures  ne  font-elles  pas  la  même  illusion?  »  On  a 
beau  dire  que  du  magistrat  ignorant  c'est  la  robe  qu'on  salue,  ou 
que,  d'un  homme  au  ruban  rouge,  c'est  le  signe  de  l'honneur  qu'on 
respecte.  Dans  la  vie  commune,  il  n'en  est  rien,  et  peut-être  ce  qui 
suit  va-t-il  rejaillir  sur  La  Bruyère  :  «  Si  l'on  veut,  par  un  examen 
philosophique,  dépouiller  un  homme  de  tout  l'éclat  qui  lui  est  étran- 
ger, la  raison  en  a  le  droit ,  mais  je  vois  que  l'humeur  l'exerce 
plus  que  la  philosophie.  »  Que  peuvent  donner  les  richesses  ? 
Tout,  sauf  une  naissance  illustre,  et  encore  une  naissance  illustre, 
à  elle  seule,  ne  procure  aucune  des  jouissances  multiples  que  l'or 
nous  fournit.  Les  richesses  représentent  tous  les  biens.  Nous 
sommes  donc  illogiques  en  déclamant  contre  elles  :  «  Voulons-nous 
avoir  le  droit  de  mépriser  les  riches?  Commençons  par  mépriser 
les  richesses  :  changeons  nos  mœurs.  »  Parla,  à  force  de  bon  sens 
et  de  raison,  Duelos  se  flatte  de  démontrer  l'inconséquence  de 
toutes  les  déclamations  contre  les  gens  de  fortune1. 

Reste  la  démonstration  expérimentale  de  cette  vérité.  Le  philo- 
sophe, suivant  un  procédé  habituel,  la  demande  à  l'histoire.  Sparte 
et  Rome,  à  leur  berceau,  nous  fournissent  deux  exemples  :  l'or  y 
était  méprisé,  parce  «  qu'il  n'était  représentatif  de  rien  »,  parce 
qu'il  était  inutile.  Du  jour  où,  dans  ces  républiques  anciennes,  tout 
est  devenu  vénal,  l'or  est  devenu  nécessaire,  et,  par  suite,  estimé, 
honoré.  Tel  est  le  cas  des  sociétés  contemporaines.  Les  besoins  ont 
augmenté,  l'or  plus  indispensable  est  devenu  plus  respecté.  Reve- 
nons aux  mœurs  de  Sparte  et  de  Rome.  Duelos  n'ose  affirmer  que 

nous  en  serons  plus  ou  moins  heureux,  mais  ce  qu'il  affirme que 

l'or  sera  inutile. 

Peut-être  un  changement  dans  ce  sens  n'est-il  pas  une  chimère. 
D'abord,  pour  modifier  les  mœurs,  on  peut  compter  sur  les 
philosophes  citoyens  ;  mais  il  vaudrait  encore  mieux  un  roi  philo- 
sophe. Que  le  prince  en  ait  la  volonté,  et  il  dirigera  vers  la  vertu 
les  mœurs  les  plus  dépravées.  La  tâche  serait  facile  chez  certains 
peuples,  évidemment  chez  ceux  qui  sont  fidèlement  attachés  à  leur 
souverain.   «   Une   telle   révolution    paraîtrait    le  chef-d'œuvre   des 

1  Consid,  sur  les  mœurs,  I,  107. 


240  LES  PHILOSOPHES 

entreprises,  mais  elle  le  serait  plus  par  son  effet  que  par  ses  difficul- 
tés. »  Nous  l'avons  démontré,  il  n'y  a  pas  là  une  courtisanerie  à 
l'adresse  de  Louis  XV.  La  suite  le  montre  :  «  En  attendant  quelle 
arrive,  et  les  choses  étant  sur  le  pied  où  elles  sont,  ne  soyons  pas 
étonnés  que  les  richesses  procurent  de  la  considération.  Cela  sera 
honteux,  si  l'on  veut  ;  mais  cela  doit  être,  parce  que  les  hommes 
sont  plus  conséquents  dans  leurs  mœurs  que  dans  leurs  juge- 
ments '.  » 


Nous  pouvons  terminer  à  présent  par  ces  paroles  de  l'historien  de 
{'Académie  des  Inscriptions  : 

Les  protecteurs  des  sciences  et  des  lettres  commençaient  à  n'être  pas 
toujours  des  gentilshommes.  La  fortune  avait  déjà  souri  à  bien  des  rotu- 
riers :  des  financiers,  médecins,  avocats  s'étaient  fait  un  beau  patri- 
moine. Quelques-uns  de  ces  parvenus  eurent,  au  xvme  siècle,  le  goût  des 
lettres,  qu'ils  cultivaient  souvent  eux-mêmes  avec  succès.  La  philosophie 
du  temps  leur  dut  beaucoup  :  c'est  grâce  à  leur  appui  que  des  écrivains 
libres  penseurs  purent  trouver  le  moyen  de  vivre.  Il  se  formait  alors,  au- 
dessous  du  gouvernement,  une  aristocratie  d'argent;  devenue  Vauxiliaire 
des  esprits  indépendants,  elle  permit  aux  travailleurs  de  s'affranchir  un 
peu  de  la  tutelle  du  pouvoir. 

On  a  vu  comment  elle  devint  l'auxiliaire  des  esprits  indépendants, 
et  comment  les  travailleurs  payèrent  leur  dette  :  ils  la  payèrent, 
en  esprits  libres,  c'est-à-dire  sans  bassesse,  avec  courage  et  avec 
franchise3. 


1  Loc.  cit.,  109. 

*  A.  Maury,  l'Ancienne  Académie  des  inscriptions  et  belles  lettres,  3oi. 

3  Voir  dans  Fontaine,  op.  cit.,  2e  partie,  V,  2o3,  le  rôle  de  Mélac,  «  l'ami 
parfait  »,  financier  généreux  et  chevaleresque,  gentilhomme  autrefois,  com- 
mis des  fermes  actuellement,  dans  les  Deux  Amis  de  Beaumarchais;  à  côté  de 
Mélac,  le  fermier  général  Saint-Alhan  est  «  un  modèle  »,  p.  2o3,  204,  2o5. 
«  O  Lesage,  conclut  M.  Fontaine,  qu'eût  dit  votre  ombre  moqueuse  à  la  vue  de 
cette  revanche  triomphante  de  vos  anciennes  victimes!  »  La  pièce  est  de 
1770.  «  La  métamorphose  est  complète  »,  écrit  M.  Fontaine,  et  il  explique  que 
c'était  justice. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AL'  XVIII-   SIÈCLE  241 


CHAPITRE  YI 

LES   PHILOSOPHES  ET  LES  SALONS 


I.  —  Glitiphon  au    xvn"  cl  au  xvm'  siècle.   —    Avantages  que  les  salons  pro- 

curent à  la  philosophie.  — Appui  matériel  :  les  salons  remplacent  la  presse. 
—  Ils  permettent  aux  hommes  d'esprit  de  donner  leur  mesure.  — Les  bons 
mois.  —  Influence  pour  la  forme  des  ouvrages.  —  Œuvres  philosophiques 
el  mondaines.  —  Conquête  de  la  société  mondaine  par  la  philosophie. 

II.  —    Inconvénients  de  cette  influence.  —  Les  vrais  salons   littéraires.  —  Exi- 

gences du  bon  ton  au  XVIIe"  et  au  xvm"  siècle.  —  Siècle  de  psychologues  et 
siècle  de  philosophes.  —  L'influence  des  mondains  du  XVIIe  siècle,  exagérée 
dans  ses  effets  et  dans  son  étendue.  — Différence  avec  l'époque  suivante.  — 
Le  patronage  des  médiocres. 

III.  —  La  liberté  des  philosophes  restreinte  par  les  salons.  —  Avantages  pour 
la  philosophie.  —  Notre  hégémonie  littéraire  est  due  aux  salons.  —  Les 
étrangers  à  Paris. 

IV.  —  Conclusion  :  Un  mot  de  Proudhon.  —  Opinion  plus  équitable. 

Autrefois,  les  gens  de  lettres,  livrés  à  l'étude  et  séparés  du  monde,  en 
travaillant  pour  leurs  contemporains,  ne  songeaient  qu'à  la  postérité. 
Leurs  mœurs,  pleines  de  candeur  et  de  rudesse,  n'avaient  guère  de  rap- 
port avec  celles  de  la  société;  et  les  gens  du  monde,  moins  instruits 
qu'aujourd'hui,  admiraient  les  ouvrages,  ou  plutôt  le  nom  des  auteurs,  et 
ne  se  croyaient  pas  trop  capables  de  vivre  avec  eux.  11  entrait  même  dans 
cet  éloignement  plus  de  considération  que  de  répugnance. 

Le  goût  des  lettres,  des  sciences  et  des  arts  a  gagné  insensiblement,  et 
il  est  venu  au  point  que  ceux  qui  ne  l'ont  pas  l'affectent.  On  a  donc 
recherché  ceux  qui  les  cultivent,  et  ils  ont  été  attirés  dans  le  monde  à 
proportion  de  l'agrément  qu'on  a  trouvé  dans  leur  commerce. 

On  a  gagné  de  part  et  d'autre  à  cette  liaison.  Les  gens  du  monde  ont 
cultivé  leur  esprit,  formé  leur  goût  et  acquis  de  nouveaux  plaisirs.  Les 
gens  de  lettres  n'en  ont  pas  retiré  moins  d'avantages.  Ils  ont  trouvé  de  la 
considération;  ils  ont  perfectionné  leur  goût,  poli  leur  esprit,  adouci 
leurs  mœurs,  et  acquis,  sur  plusieurs  articles,  des  lumières  qu'ils  n'au- 
raient pas  puisées  dans  les  livres1. 

1  Duclos,  OEuvres,  Ij  tIQ  S(i-  A  rapprocher  :  de  Barante,  Tableau  de  la  Litti 
franc,  au  xvm0  siècle,  5e  édit.,  p.    i5i  sq. 

Univ.  de  Lyon.  —  M.  Roustais.  16 


242  LKS  PHILOSOPMKs 

Ainsi  débute  le  chapitre  xi  des  Considérations  sur  les  Mœurs, 
que  Duclos  a  consacré  aux  Gens  de  Lettres,  et  il  faut  bien  recon- 
naître qu'il  y  a  là  une  très  haute  idée  de  la  situation  sociale  de 
l'écrivain,  dans  le  présent  et  dans  le  passé.  L'auteur  parle,  avec  admi- 
ration, des  auteurs  de  jadis,  vivant  à  l'écart,  rudes  et  candides, 
évitant  les  gens  du  monde,  évités  par  eux  avec  une  considération 
respectueuse.  Le  rapprochement  des  lettres  et  de  la  société  polie 
eut  lieu  au  début  du  xvnc  siècle  ;  depuis  lors,  le  mouvement  avait 
continué.  Il  est  beaucoup  plus  vrai  en  1750  qu'à  la  fin  du  xvne  siècle, 
que  1  homme  de  lettres  est  «  trivial  comme  une  borne  au  coin 
d'une  place  ».  Il  reste  moins  longtemps  dans  la  solitude  de  son 
cabinet,  et,  si  Glitiphon  a  besoin  de  ses  offices,  Clitiphon  n'a  pas  à 
gravir  les  marches  d'un  cinquième  étage1.  Il  trouvera  le  philosophe 
soit  dans  les  cafés,  soit  dans  les  salons,  partout  où  l'on  cause,  où 
l'on  échange  des  idées.  La  vie  de  La  Bruyère  est  restée  plus  cachée 
encore  que  celle  de  ces  hommes  de  lettres  qui,  livres  à  l'étude  et 
séparés  du  monde,  en  travaillant  pour  leurs  contemporains,  ne  son- 
geaient qu'à  la  postérité.  Le  philosophe  est  lié  plus  intimement  à 
la  société  contemporaine  ;  l'écrivain  ne  peut  se  défendre  d'être  acca- 
paré par  les  gens  du  monde.  Désormais,  et  contrairement  à  l'inter- 
locuteur de  Clitiphon,  «  il  peut  être  important,  et  il  veut  l'être  ». 
Duclos  est  d'avis  que  son  rôle  est  plus  brillant  et  plus  utile. 

Les  avantages  que  le  monde  a  retirés  de  ce  commerce,  Duclos 
les  indique  assez  nettement  ;  nous  n'y  reviendrons  pas,  tant 
d'autres  critiques  les  ayant  signalés  avant  et  après  lui.  Je  voudrais 
au  contraire  préciser  un  certain  nombre  des  avantages  que  la  phi- 
losophie avait  à  retirer  des  salons,  et  montrer  comment  les  nova- 
teurs rencontrèrent  dans  la  société  polie,  des  auxiliaires  précieux, 
qui  les  aidèrent  d'une  façon  plus  ou  moins  directe,  plus  ou  moins 
efficace,  avec  plus  ou  moins  de  bonne  volonté,  mais  qui  en  défini- 
tive ont  concouru  au  triomphe  des  idées  révolutionnaires,  en  favo- 
risant ceux  qui  les  défendaient. 

Je  parlerai  d'abord  de  l'appui  matériel  que  les  salons  prêtèrent  aux 
écrivains.  Etre  «  lancé  »  par  un  salon  constitue,  à  cette  époque,  le 
moyen  le  plus  sûr  d'arriver  ;  le  salon  est  aux  réputations  naissantes 
et  même  nées  ce  que   la  presse  est  de  nos  jours  ;  c'est  là  que   se 

1  La  Bruyère,  les  Caractères  (édit.  cit.),  chap.  vi,  Des  Biens  de  Fortune,  i55. 


i:t  la  société  française  au  xvme  siècle  243 

l'ail  la  réclame,  <tu,  si  l'on  veut,  la  publicité.  Veut-on  s'imposer 
à  l'attention  de  la  France,  et  gagner  des  chances  pour  le  fauteuil 
académique  bientôt  vacant  ?  Il  faut  remporter  un  prix  de  poésie  ou 
d'éloquence  :  or.  le  talent  ne  suffit  pas,  peut-être  même  pas  le 
génie  ;  demandez  à  Thomas,  à  Delille,  à  la  Harpe,  à  Chamfort,  à 
l'abbé  Maury  ;  il  est  indispensable  d'avoir  un  salon  qui  vous  recom- 
mande. Pose-t-on  sa  candidature  au  bienheureux  fauteuil  ?  Fût-on 
Montesquieu  ou  Vol  taire,  il  est  indispensable  d'avoir  les  femmes 
avec  soi.  Cela  se  passe  ainsi  dès  le  début  du  siècle,  et  d'Argenson 
affirme  que  Mme  de  Lambert  a  fait  «  la  moitié  des  académiciens 
actuels  '  ».  Toutes  les  maîtresses  de  maison,  j'entends  celles  qui  ne 
se  contentent  pas  de  donner  à  dîner  et  de  faire  jouer,  mènent  les 
élections  avec  tantôt  un  doigté  merveilleux,  tantôt  une  fougue 
endiablée,  toutes,  depuis  la  reine  jusqu'aux  favorites,  jusqu'aux 
princesses  du  sang,  jusqu'à  la  duchesse  de  Chaulnes  laquelle,  pour 
couronner  ses  incartades  originales,  fait  nommer  son  amant  au 
grand  scandale  de  tous  :  «  On  a  élu  pour  remplacer  l'évèque  de 
Mirepoix,  écrit  d'Argenson,  l'abbé  de  Boismont,  prédicateur  et 
amant  de  la  duchesse  de  Chaulnes.  Brigue  honteuse,  lâche  complai- 
sance de  cette  compagnie  qui  achève  de  se  décrier  par  cette  éléva- 
tion'-. »  Et  certes  plusieurs  élections  de  ce  genre  eussent  décrié  les 
Quarante.  Déjà,  cinq  ans  auparavant,  Mme  de  Boufflers,  devenue 
maréchale  de  Luxembourg,  avait  fait  nommer  M.  de  Bissy,  qui  se 
distinguait  uniquement  par  les  folàtreries  de  son  orthographe  :  à 
cette  nouvelle,  le  comte  de  Montboissier,  commandant  des  mous- 
quetaires, déclara  qu'il  ne  recevrait  plus  d'hommes  qui  ne  fussent 
maîtres-ès-arts,  prétendant  qu'il  les  ferait  tous  recevoir  immortels, 
puisque  M.  de  Bissy  avait  pu  l'être3. 

Mais,  pour  une  poignée  de  Bissy  ou  de  Boismont  poussés  par 
quelques  salons  aristocratiques,  que  d'hommes  de  talent  poussés 
par  les  salons  où  fréquentaient  les  philosophes  !  Mrac  de  Lam- 
bert fait  arriver  Montesquieu,  Mme  de  Tencin  Marivaux,  Mme  du 
Deffand  d'Alembert  ;  Mme  Geoffrin  crée  trois  immortels  en  une  seule 
année,  Watelet,  Saurin,  l'abbé  de  Rohan  ;  deux  ans  plus  tard,  elle 

>  I,  128  (1733). 

2  D'Argenson,   IV,  236,    icr  octobre  1765.  L'Observateur  Hollandais,  lettre, 
IV,  i75. 

3  Collé,  Journal  historique,  etc.,  I,  3o6,  307,  novembre  1750. 


244  LES  PHILOSOPHES 

pousse   au    fauteuil   Mârmontel,    malgré    les    efforts  très    vifs  des 
ennemis  des  philosophes,  Arnaud,  Suard;  le  duc  de  Duras,  Boisgelin 
de  Cicé,  la  Harpe,  Chastellux  sont  nommés  par  Mlle  de  Lespinasse, 
toute-puissante  depuis  que  d'Alembert  a  succédé  à  Duclos  comme 
secrétaire   perpétuel1.    Et  Duclos   lui-même?  N'a-t-il   pas  offert  le 
spectacle  inouï  d'un   tout  jeune   homme  entrant  à  l'Académie  des 
Inscriptions  avant  d'avoir  rien  publié,  uniquement  sur  sa  réputation 
de   salon?    N'est-il   pas    entré   à   l'Académie  Française   grâce  à  la 
protection  de  Mmc  de  Forcalquier  et  de  la  comtesse  de  Rochefort, 
c'est-à-dire  du  salon  des  Brancas  ?  11  faut  lire  la  correspondance 
échangée  à   ce  sujet  entre   la   comtesse   de  Rochefort,   sa  sœur,  et 
M.  de  Forcalquier.  On  verra  de  quoi  étaient  capables  les  dames  du 
xvme  siècle  qui  se  mêlaient  de  lancer  un   écrivain  :  éloge  du  can- 
didat, intrigues  souples  et  fine  diplomatie,  appels  chaleureux  aux 
partisans,    mots    plus    que    grossiers  à   l'égard   des  adversaires... 
tout  y   est.    Il   n'a  plus  manqué  à  ces  dames   que  de  renverser  les 
urnes  !  Duclos  est  battu,  et  la  comtesse  de  Rochefort  reçoit  la  lettre 
suivante  :  «Je  suis  outrée,  ne  le  dites  pourtant  à  personne,  mais  je 
n'enrage  pas  moins.  Ce  qu'il  y  a  pourtant  de  vraisemblable,  c'est 
que  Duclos  sera   reçu   la  première  fois  qu'il  vaquera  une  place  '2.  » 
L'abbé  Mongault   mourut  en  effet  fort  à  point,  et  la  prédiction  fut 
réalisée.    «    Tels   étaient,    dit    Villenave    en   contant   l'histoire,  les 
ressorts  qu'on  faisait  jouer  à  cette  époque,  pour  ouvrir  ou  fermer  les 
portes  de  l'Académie.  Un  nouveau  genre  d'industrie  a   depuis  été 
mis  en  usage  ;  et  le  public  peut  prononcer  si  les  élections  par  les 
fourchettes  sont   aujourd'hui  plus  honorables  que  celles  qui  se  fai- 
saient jadis  par  les  intrigues  des  Grands  3.  »  Malice   bien  innocente 
d'un  érudit  qui  n'avait  pas  lu  /' Immortel!  Toujours  est-il  qu'on  voit 
par  là  quel  appui  constant  les  gens  du  monde  ont  prêté  aux  gens  de 
lettres:  je  me  hâte  de  dire  que  ce  ne  sont  pas  là  les  meilleurs  servi- 
ces qu'ils  leur  ont  rendus. 

Les  salons,  pour  ainsi  dire,  ont  permis  aux  hommes  de  lettres  de 
donner  toute  leur  mesure.  Il  faut  bien  nous  rendre  compte  en  effet 

»  De  Ségur,  Julie  de  Lespinasse,  ch.  vt,  ig3  sq.,  surtout  204  sq. 

2  Cette  très  curieuse  correspondance  faisait  partie  de  la  collection  des  auto- 
graphes de  Villenave;  il  en  a  publié  des  fragments  dans  la  notice  qu'il  a  mise 
en  tête  de  l'édition  des  OEuvres  de  Duclos  (Belin,  1821),  p.  xn,  sq. 

'A  Ibid.}  p.  xiii,  xiv. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SlfXLF.  245 

que,  sauf  des  exceptions  assez  rares,  les  écrivains  du  xvin0  siècle 
brillaient  davantage  par  la  conversation  que  par  leurs  oeuvres 
mêmes.  Villemain  a  pu  définir  la  littérature  du  xvnf  siècle  en 
disant  qu'elle  est  une  conversation  plutôt  qu'un  travail1,  et  elle  est 
tout  à  l'ait  de  cette  époque  l'affirmation  de  Marivaux  :  «  Je  crois 
aussi  que  les  hommes  sont  bien  supérieurs  aux  livres  qu'ils  font-.  » 
Je  n'irai  pas  jusqu'à  prétendre  que  Voltaire  et  Montesquieu  avaient 
plus  d'esprit  quand  ils  causaient  que  lorsqu'ils  écrivaient,  mais  de 
nombreux  témoignages  nous  permettent  d'affirmer  qu'ils  en  avaient 
au  moins  autant.  Je  pourrais  dire,  en  tout  cas,  que  ni  les  Mémoires 
ni  les  Correspondances  ne  peuvent  nous  donner  une  idée  de  la  cau- 
serie d'un  Diderot,  si  fougueuse  et  si  fantaisiste.  Voici  deux  écrivains 
très  nettement  supérieurs  à  tout  ce  qu'ils  ont  laissé  :  d'Alembert, 
si  nous  ne  le  connaissions  que  par  ses  ouvrages,  nous  apparaîtrait 
comme  un  «  pontife  »  de  la  philosophie,  raide,  guindé,  une  sorte 
de  Mentor  plus  empesé  que  l'autre  et  plus  géométriquement  en- 
nuveux  ;  or,  c'était  un  des  hommes  les  plus  spirituels  des  salons  du 
temps,  réputé  pour  ses  mots  à  l'emporte-pièce,  ne  dédaignant  pas, 
pour  divertir  son  auditoire,  de  s'abaisser,  lui,  l'écrivain  scientifique 
et  gourmé,  jusqu'à  singer  les  gens  et  les  caricaturer  de  main  de 
maître;  sans  doute,  il  est  alors  moins  «  digne  »,  mais  combien  il  est 
plus  vrai  et  comme  on  s'explique  l'influence  qu'il  a  exercée  ! 

Duclos  surtout  est  l'exemple  le  plus  frappant  de  l'homme  de 
lettres  redouté  pour  son  caractère,  inviolable  par  son  esprit,  conqué- 
rant, grâce  à  la  conversation,  une  des  places  les  plus  enviées  et  que 
seul,  après  sa  mort,  Ghamfort  essaya  de  remplir.  Celui-là  s'est 
dépensé  tout  entier  au  dehors  ;  il  a  si  généreusement  prodigué  les 
traits  et  les  saillies  dans  les  salons,  que  plus  d'un  critique,  qui  avait 
connu  l'homme  avant  ses  livres,  a  éprouvé  ensuite  en  les  parcou- 
rant, une  véritable  désillusion  :  «  Ce  fut  un  de  ces  hommes  de 
lettres,  intrépides  et  hardis  causeurs,  qui  passaient  leur  vie  dans  la 
société,  y  marquaient  d'abord  leur  place,  s'y  maintenaient  de  pied 
ferme,  tant  qu'ils  étaient  présents,  mais  s'y  dissipaient  et  ne  devaient 

i   Villemain,  op.  cit.,  III,  2/,5. 

3  Marivaux,  OEucres  complètes  (1781),  VI,  498,  la  Vie  de  Marianne,  /,c  partie. 
Pensée  très  joliment  reprise  par  Joubert  (OEuv.,  1880,  7e  édition,  II,  336).  «  Tous 
les  hommes  d'esprit  valent  mieux  que  leurs  livres,  les  hommes  de  génie  et  peut- 
être  les  savants  valent  moins,  comme  le  rossignol  vaut  moins  que  son  chant, 
e  ver  à  soie  moins  que  son  industrie,  et  l'instinct  plus  que  la  bête.  » 


24*5  LES  PHILOSOPHES 

point   laisser  d'ouvrage  égal  à  leur  renommée  ni  peut-être  à  leur 
valeur.   Duclos  s'est  dépensé    en  causant1.    »    Aussi   que    de  bons 
mots,  lancés    dans   la   circulation,  et   colportés  par    ses  amis  dans 
les    salons    que   Duclos    lui-même    ne    fréquentait   point.    Certains 
sont  durs,   violents;    ils  arrachent,  avec  la  peau,    un  morceau  de 
chair  :    «   C'est   un  si  grand  coquin,    dit    le   philosophe   de   l'abbé 
d'Olivet,  que,  malgré  les  duretés  dont  je  l'accable,    il  ne    me    hait 
pas  plus  qu'un  autre  !  »   Il  se  promenait   aux   Tuileries   lorsqu'on 
lui  annonce  que  de  Calonne  vient  de  publier  son  rapport  contre  la 
Chalotais  :  «   Le  croiriez-vous,  lui  dit-on  ?  ici,   aux  Tuileries,   en 
plein  jour,  voilà   cet    infâme    rapport   qui   se  vend!  —   Comme    le 
juge  !    »    interrompt    Duclos.    D'autres,    moins    durs,    ont    autant 
d'énergie  :  «  Un  tel  est  un  sot,  c'est  moi  qui  le  dis,  c'est  lui  qui  le 
prouve  !  »  D'autres  sont  plus  fins  et  plus  délicats.  L'avocat  général 
Seguier   vient    le   solliciter,    comme   d'usage,    pour   une   élection  à 
l'Académie  :  «  A  qui  ai-je  l'honneur  de  parler?  —  Je  suis  Seguier, 
répond  l'autre.  —  Vous  avez  un  nom,  Monsieur,  qui  n'a  pas  besoin 
de  mérite  et  un  mérite  qui  n'a  pas  besoin  de  nom.  »  D'autres  sont 
de  véritables  calembours.  De  l'Averdy  fait  nommer  un  de  ses  créa- 
tures, l'Anglais,  comme  intendant  des  finances,  bien  que  ce  fût  ou 
parce  que  c'était  un  homme  très  décrié,  une  espèce,  comme  on  disait 
au  xvin°  siècle  :  «  C'est  fort  bien  fait,  s'écrie  Duclos,  un  contrôleur 
général  doit  faire  valoir  les  espècss!  »  D'autres,  enfin,  sont  de  véri- 
tables saillies,  drôles,  imprévues.  En  1 77 1 ,  le  peuple  de  Paris  cou- 
rait  voir  un    éléphant,   dont   les   mémoires   du   temps  vantent  les 
prouesses  *  ;  on  avait  fait  le  quatrain  suivant  : 

Cet  éléphant,  sorti  d'Asie, 
Vient-il  amuser  nos  badauds  ? 
Non  ;  il  vient  avec  ses  rivaux 
Concourir  à  l'Académie... 

Les  philosophes  avaient  alors  maille  à  partir  avec  le  gouverne- 
ment; l'Académie  elle-même  était  en  mauvaise  posture;  Duclos 
arrive  donc  un  jour,  où,  les  esprits  échauffés,  on  tenait  des  propos 
imprudents  sur  les  gens  au  pouvoir  :   «  Messieurs,  s  écrie-t-il,  par- 


1  Sainte-Beuve,  Causeries  du  Lundi,  IX,  204,  2o5  (5  octobre  i853). 

2  Cf.  Grimm,  IX,  227,  Ier  janvier  1771-  Bachaumont,  8  avril  1771,  IV,  284. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AI)  XVIII-  SIÈCLE  217 

Ions  do  l'éléphant;  c'est  la  seule  bête  un  peu  considérable  dont  on 
puisse  parler  en  ce  temps-ci  sans  danger.  »  Ainsi,  Duclos  et  les 
h» mimes  de  lettres  n'ont  pas  cessé  de  frapper  de  cette  monnaie, 
marquée  d'une  empreinte  ineffaçable,  et  les  salons  se  sont  chargés 
de  les  faire  circuler  ;  en  même  temps,  les  salons  ont  en  quelque 
sorte  ouvert  aux  hommes  de  lettres  un  champ  où  ils  ont  pu  déployer 
leurs  plus  remarquables  qualités  de  causeurs;  et  par  là,  les  sociétés 
mondaines  ont  désigné  à  la  réputation,  des  écrivains  qu'elles  ont 
accueillis  avec  une  estime  d'autant  plus  grande,  qu'ils  se  distin- 
guèrent davantage  dans  l'art  si  français  de  la  causerie. 

Il  eût  été  difficile,  d'autre  part,  qu'une  fois  rentrés  dans  leur 
cabinet  de  travail,  les  écrivains  pussent  garder  à  leur  escient  quelT 
que  chose  du  pédantisme  de  leurs  ancêtres  ;  le  monde  rendit  aux 
écrivains  le  service  de  leur  faire  parler  de  tout  avec  agrément  et 
avec  clarté.  Les  Précieuses  de  l'hôtel  de  Rambouillet  et  des  ruelles 
avaient,  depuis  longtemps,  débarbouillé  les  auteurs,  et  les  avaient 
habitués  à  faire  toilette,  avant  de  paraître  au  demi-jour  des  salons, 
puis  au  grand  jour  de  la  publicité.  Les  salons  du  xvme  siècle  eurent 
une  influence  analogue,  car  je  ne  vois  pas  pourquoi  ce  qui  était 
vrai  du  temps  de  Mm*  de  Vivonne  et  de  M"e  de  Scudéry  serait  faux 
du  temps  de  Mme  de  Lambert  et  de  Mmo  de  Tencin,  et  pourquoi 
M.  Brunetière,  si  enthousiaste  pour  célébrer  les  bienfaits  des  salons 
du  xvii"  siècle  sur  la  littérature,  ne  trouve  que  des  paroles  amères 
pour  décrier  les  sociétés  mondaines  du  xvmel.  Il  est  vrai  que  les 
dames  du  xvm°  siècle  eurent  des  amants,  tandis  que  celles  du  xvne, 
((  estimèrent  »  des  hommes  qui  n'étaient  pas  leur  mari  ;  je  sens  beau- 
coup mieux  la  différence  au  point  de  vue  de  la  forme  que  du  fond.  Il 
est  vrai  que  les  dames  du  xvne  n'ont  ni  «  hébergé  »  ni  «  meublé  »  ni 
«  nourri  »  des  gens  de  lettres  qui  n'avaient  pas  eu,  comme  les  mar- 
quis, la  chance  de  naître  dans  l'opulence  ou,  comme  les  chevaliers, 
l'indélicatesse  de  faire  des  dupes.  Mais  tout  esprit  impartial  doit 
reconnaître  que,  d'un  bout  à  l'autre  de  la  littérature,  l'esprit  mon- 
dain a  exercé  sur  les  auteurs  une  influence  presque  identique,  et, 
s'il  y  a  eu  plus  de  décence  chez  Mme  de  Rambouillet  que  chez 
Mmo    Geoffrin,  je  m'en  console  en  songeant  qu'il  y  a  eu  chez  cette 


i   Voir  notamment,  Manuel  de  l'Hist.  de  la  litt.  française  (1898),   p.  336  sq. 


248  LES  PHILOSOPHES 

dernière  moins  de  pruderie  ridicule  et  moins  d'agaçantes  singeries 

en  présence  des  syllabes  sales. 

Les  gens  de  lettres,  écrivait  Duclos,  ont  perfectionné  leur  goût, 
poli  leur  esprit;  cela  est  exact  :  «  Point  de  livres,  déclare  Taine, 
qui  ne  soient  écrits  pour  des  gens  du  monde,  et  même  pour  des 
femmes  du  monde  '  »  ;  cela  est  vrai  des  plus  grands  :  V Esprit  des 
Lois,  ÏEssai  sur  les  Mœurs,  l'Emile,  le  Traité  des  Sensations.  Buffon 
lui-même  ne  manquera  pas  de  venir  se  retremper  dans  les  milieux 
mondains,  et  puisque,  —  dirions-nous  volontiers  à  la  façon  de 
M.  Brunetière,  —  il  n'est  pas  indispensable  d'être  né  à  une  époque 
pour  ne  pas  la  comprendre,  nous  demanderons  à  Marmontel  quel 
profit  il  croit  avoir  retiré  du  commerce  des  salons  où  il  a  passé  sa  vie  : 

Leurs  entretiens  étaient  une  école  pour  moi,  non  moins  utile  qu'agréa- 
ble ;  et,  autant  qu'il  m'était  possible,  je  profitais  de  leurs  leçons.  Celui 
qui  ne  veut  écrire  qu'avec  précision,  énergie  et  vigueur,  peut  ne  vivre 
qu'avec  des  hommes  ;  mais  celui  qui  veut,  dans  son  style,  avoir  de  la 
souplesse,  de  l'aménité,  du  liant,  et  ce  je  ne  sais  quoi  qu'on  appelle  du 
charme,  fera  très  bien,  je  crois,  de  vivre  avec  des  femmes.  Lorsque  je  lis 
que  Périclès  sacrifiait  tous  les  matins  aux  Grâces,  ce  que  j'entends  par  là, 
c'est  que  tous  les  jours  Périclès  déjeunait  avec  Aspasie*. 

Marmontel  déjeuna  souvent  avec  Aspasie  ;  il  avait  les  «  douze 
estomacs  »  nécessaires,  et  la  digestion  parfaite,  et,  à  qui  nous 
objecterait  qu'il  est  resté  très  loin  de  Périclès,  nous  répondrions  que, 
si  ce  beau  gas  de  Bart  n'a  plus  senti  le  chou  dont  il  fut  nourri,  s'il 
a  acquis  une  certaine  facilité  un  peu  molle  mais  parfois  gracieuse, 
si  enfin  il  nous  a  laissé  un  portefeuille  de  croquis  au  trait,  qu'un 
critique  contemporain  a  pu  nommer  «  l'illustration  de  YEncyclo- 
pédie3  »,  c'est  bien  à  la  bonne  compagnie  de  son  temps  qu"il  l'a  dû  : 
nous  nous  demanderions  s'il  eût  gagné  davantage  à  chevaucher  en 
compagnie  de  Cathos  et  de  Madelon,  à  travers  le  pays  du  Tendre, 
de  la  station  Billets-Doux  à  la  station  Tendres-Soupirs  ! 

1  Taine ,  les  Origines  de  la  France  contemporaine ,  i  Ancien  Régime,  p.33i  et332. 
«  Si  les  femmes  parlent  moins,  écrit  Coyer,  elles  pensent  davantage.  Les 
hommes  étaient  en  possession  de  juger  les  livres  ;  aujourd'hui,  c'est  au  trihunal 
des  femmes  qu'ils  prennent  de  la  valeur;  ou  tout  au  moins  la  juridiction  est 
partagée.  »  (Bagatelles  morales,  l'Année  merveilleuse  (1748),  I,  39.) 

2  Marmontel,  Œuvres  posthumes,  Mémoires,  II,  livre  VII,  481. 

3  Emile  Bourgeois  dans  Histoire  de  la  littérature  française  (A  Colin),  ch.  x, 
les  Mémoires,  527. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  \YI1I<  SIÈCLE  2'i9 

Allons  plus  loin  :  le  service,  rendu  à  ce  point  de  vue  par  les 
mondains,  est  plus  précieux  encore  au  xvne  qu'au  xvine  siècle.  Eh 
oui,  il  est  entendu  que  le  XVIIe  siècle,  pour  tout  ce  qui  touche  à  la 
psychologie,  a  été  d'une  profondeur  incommensurable,  d'une  (inesse 
d'analyse  dont  on  chercherait  vainement  un  autre  exemple  dans 
tous  les  temps  et  dans  tous  les  lieux;  et  si,  pour  traduire  ses 
découvertes  dans  l'intime  de  notre  intime,  le  xvil'  siècle  a  eu  une 
langue  claire,  simple,  aux  nuances  bien  indiquées,  les  gens  du  monde 
y  ont  été  pour  beaucoup.  Mais  certaines  de  ces  qualités-là  sont  bien 
plus  indispensables  encore  au  siècle  qui  suit  ;  il  s'agit  maintenant 
de  rendre  «  portatives  »  des  idées  que  le  siècle  précédent  eût  trou- 
vées trop  peu  littéraires,  et  auxquelles  il  se  serait  peu  préoccupé  de 
faire  un  sort;  j  ose  dire  du  xviu0  siècle  que  sa  forme  est  moins 
«  artiste  »  encore  que  celle  du  siècle  précédent,  mais  aussi 
qu'elle  est  moins  «  livresque  »,  qu'elle  est  plus  intellectuelle  ou, 
pour  tout  dire,  plus  mondaine  '.  La  période  se  transforme  après  La 
Bruyère;  c'est  le  style  coupé,  le  vrai  style  de  la  conversation,  le 
style  de  tout  le  monde  pour  que  le  cordonnier  du  coin  comprenne 
et  soit  fier  d'avoir  compris,  le  style  élégant  et  spirituel  pour  qu'on 
soit  séduit  par-dessus  tout  et  égayé  à  la  lecture.  Vive  l'esprit  !  tel 
est  le  mot  d'ordre  que  les  écrivains  vont  se  passer  de  l'un  à  l'autre, 
de  Le  Sage  à  Voltaire,  de  Voltaire  à  Beaumarchais. 

Comprend-on  maintenant  tout  le  sens  des  lignes  de  Marmontel, 
et  pourquoi  Montesquieu  et  Voltaire  avaient,  au  point  de  vue  de  la 
forme,  beaucoup  plus  à  retirer  du  contact  du  monde  que  Pascal  et 
La  Rochefoucauld  ? 

J'ai  gardé,  pour  la  fin,  le  principal  des  services  rendus  par  les 
salons,  qui  fut  de  conquérir  aux  idées  nouvelles  les  gens  du  bon  ton, 
et  la  société  mondaine.  Nous  avons  fait  cette  considération  à 
propos  de  la  noblesse  ;  il  faudrait  l'étendre  à  tous  ceux  auxquels 
leur  situation  sociale  laissait  des  loisirs.  Les  habitués  des  salons  du 
xvii0  siècle  étaient  devenus  des  psychologues  ;  ceux  du  xvme  siècle 
deviennent  des  philosophes,  et  je  n'ajoute  pas  :  sans  le  savoir,  car 
c'est,  pour   eux,  comme   un   point    d'honneur   de    se   réclamer  des 


i  Voici  un  mot  qui  est  bien  du  xvine  siècle  :  «  Aucun  homme  ne  peut  être 
agréable  à  entendre  s'il  n'a  sur  rien  un  désir  de  briller.  »  (Senac  de  Meilhan, 
Portraits  et  Caractères,  elc  ,  édit.  1 8 1 3,  p.  i54). 


250  LES  PHILOSOPHES 

doctrines  grandes  et  généreuses,  fussent-elles  inquiétantes  pour  le 
régime  actuel  et  menaçantes  pour  leurs  propres  privilèges1.  On 
constate  L'infiltration  des  idées  philosophiques  non  seulement  chez 
les  nobles  de  naissance,  mais  chez  tous  ceux  qui  devaient  être  ren- 
versés, le  jour  où  les  théories  se  convertiraient  en  actes  précis  et 
énergiques.  Je  pourrais  montrer  la  même  infiltration  chez  les 
membres  du  clergé  séculier  et  régulier.  Veut-on  du  reste  une 
preuve  irréfutable?  Qu'on  parcoure  les  listes  des  souscripteurs  de 
l' Encyclopédie;  à  côté  des  grands  noms  de  France,  on  y  trouvera 
des  nobles  de  toute  marque,  des  abbés,  des  magistrats,  des  inten- 
dants, des  gens  en  place,  des  financiers2.  Voilà  ce  que  les  gens  de 
lettres  rendirent  à  leur  tour  aux  gens  du  monde,  et  l'échange  se  fit 
dans  les  salons.  Il  ne  viendra  à  personne  la  pensée  de  diminuer 
l'importance  de  ce  dernier  service  ;  en  France  surtout,  où  le  code 
des  bienséances  est  toujours  raillé,  mais  toujours  scrupuleusement 
obéi,  la  philosophie  était  sûre  du  succès  avec  l'appui  de  la  société 
mondaine. 

Cette  première  époque  de  notre  Révolution,  —  dit  la  vicomtesse  de 
iNfoailles,  la  petite-tille  des  Beauvau,  —  est  celle  d'une  grande  injustice 
envers  la  haute  classe.  Ou  s'obstine  encore  aujourd'hui  à  la  représenter 
sous  des  traits  qu'elle  n'avait  plus,  et  on  la  calomnie  malgré  l'évidence 
des  faits.  La  philosophie  ri  avait  pas  d'apôtres  plus  bienveillants  que  les 
qrands  seigneurs.  L'horreur  des  abus,  le  mépris  des  distinctions  hérédi- 
taires, tous  ces  sentiments  dont  les  classes  inférieures  se  sont  emparées 
dans  leur  intérêt,  ont  dû  leur  premier  éclat  à  l'enthousiasme  des  grands, 
et  les  élèves  de  Rousseau  et  de  Voltaire  les  plus  ardents  et  les  plus  actifs 
étaient  plus  encore  les  courtisans  que  les  qens  de  lettres.   L'exaltation 


i  Cf.  Taine,  op.  cit..  [\y8  sq.  Cf.  le  joli  mot  rapporté  par  Taine,  ibid.,  /ti3, 
et  tiré  de  la  Littérature  de  Parante.  Un  voyageur,  au  début  du  régne  de 
Louis  XVI,  rentre  après  quelques  années  d'absence,  et  on  lui  demande  quel 
changement  il  remarque  dans  la  nation  :  «  Rien  autre  chose,  répond-il,  sinon 
que  ce  qui  se  disait  dans  les  salons  se  répète  dans  le's  rues.  »  Cf.  encore 
Mercier,  I,  9,  3 1  :  lu  Nouvelle  Athènes  :  »  Les  trois  hommes  qui  ont  de  mon 
temps  occupé  le  plus  constamment  l'attention  des  Parisiens  causants,  ce  sont 
le  roi  de  Prusse,  Voltaire  et  Jean-Jacques  Rousseau.  » 

2  «  Chose  remarquable  et  qui  pourrait  bien  surprendre  quelques-uns  de  nos 
contemporains,  il  se  rencontra  des  hommes  d'Etat  qui  se  mirent  du  côté  des 
Encyclopédistes.  »  (P.  Duprat,  les  Encyclopédistes,  Introduction,  2).  Chose 
remarquable,  sans  doute,  mais  qui  ne  peut  surprendre  aucun  de  ceux  qui 
connaissent  l'histoire  des  mœurs  au  xviue  siècle. 


KT  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  X N  1 1 1  •  SIÈCLE  251 

chez  quelques-uns  allait  jusqu'il  L'aveuglement.  Les  imaginations  vives  se 
flattaient  de  voir  se  réaliser  les  plus  belles  chimères;  on  se  dépouillait 
avec  satisfaction  de  ce  qu'on  croyait  abusif,  pensant  naïvement  s'élever 
ainsi  à  une  hauteur  morale  que  les  masses  auraient  la  générosité  de  com- 
prendre et  de  respecter.  Enfin,  comme  l'Astrologue  de  la  Table,  on  tom- 
bait dans  un  puits  en  regardant  les  astres1. 

On  sait  de  reste  ce  que  liront  les  grands  seigneurs  en  sortant  du 
puits  ;  ils  passèrent  la  frontière,  persuadés  qu'il  leur  serait  facile 
de  la  franchir  de  nouveau  en  tête  des  ennemis  de  la  nation.  Mais 
un  grand  nombre  d'entre  eux  étaient  conquis  avant  la  chute,  et  il 
est  difficile  de  prétendre  que  l'œuvre  des  philosophes  n'ait  pas  été 
facilitée  par  les  salons  qui  les  avaient  réunis  aux  privilégiés  de 
naissance  et  de  fortune  :  raison  de  plus,  sans  doute,  pour  qu'on 
laisse  bien  à  Voltaire,  à  Rousseau  et  à  tous  ceux  qui  combattirent 
pour  la  même  cause,  le  mérite  d'avoir  préparé  la  Révolution  de  1789! 

Est-ce  à  dire  qu'à  côté  des  avantages,  il  ne  faille  pas  laisser  une 
place  aux  inconvénients?  sans  aucun  doute,  et  même  une  place  fort 
large;  certains,  au  moins,  des  écrivains  du  xviii0  siècle  les  ont 
aperçus,  qui  avaient  fait  ou  allaient  faire  comme  les  autres,  c'est- 
à-dire  qui  avaient  su  ou  devaient  savoir  utiliser  leur  fréquentation 
avec  les  mondains;  je  suis  donc  loin  de  nier  ces  inconvénients2, 
mais  je  me  demande  s'ils  n'existaient  pas  déjà,  au  xvue  siècle,  s'ils 
ne  doivent  pas  être  considérés  d'une  façon  générale  comme  la 
rançon  des  profits  que  nous  avons  signalés,  à  toutes  les  époques  et 
dans  toutes  les  sociétés  où  les  hommes  de  lettres  ont  été,  sont  ou 
seront  mêlés  d'une  façon  étroite. 

Je  n'ai  pas  à  m'occuper  des  salons  qui  n'ont  rien  de  littéraire.  Il 


1  Vie  (h  la  princesse  de  Poix,  née  Beauvau  (Lahure,  1 855),  cité  par  Sainte- 
Beuve,  Lundis,  XII,  487  sq.  (La  marquise  de  Créqui). 

-  D'autres  écrivains  du  xvme  siècle  les  ont  exagérés  :  «  Les  gens  de  lettres, 
dit  l'un  d'eux,  ont  plus  perdu  à  se  répandre  dans  les  sociétés  qu'à  vivre  entre 
eux  comme  ils  faisaient  autrefois;  ils  ont,  à  la  vérité,  de  la  fortune,  des 
emplois,  des  plaisirs;  mais,  ils  dénaturent  leurs  talents,  les  énervent,  les 
avilissent  en  se  mettant  au  ton  des  autres  ;  ils  se  défont,  si  l'on  peut  parler 
ainsi,  du  caractère  original  que  la  nature  leur  avait  donné.  »  Qui  parle  ainsi? 
Un  «  quaker  »  de  la  littérature?  comme  dira  d'Alembeit  Non  pas,  mais... 
Fréron  !  (Année  littéraire,  III,  176.5,  34<j).  Cérutti  disait  plus  ingénieusement  : 
«  Le  commerce  du  inonde  a  fait  sur  les  gens  de  lettres  ce  que  le  cardinal  de 
Richelieu  fit  sur  les  seigneurs  des  châteaux;  ceux-ci  ont  beaucoup  perdu  en 
sortant  de  leurs  terres,  et  ceux-là  en  sortant  de  leur  retraite.  » 


252  LES  PHILOSOPHES 

y  a  eu,  au  xvmp  siècle,  cela  est  clair,  une  infinité  de  salons  tout  à 
fait  insignifiants.  Dans  le  Cercle  ou  la  Soirée  à  la  mode,  comédie 
jouée  aux  Français  en    1764,  Poinsinet  nous  peint  l'intérieur  d'un 
de  ces  suions  :  «  Ismène  et  Cydalise,  ennuyées  d'un  tri  (jeu  de  cartes 
à  la  mode),  et  ne  sachant  sur  quoi  médire,  s'avisèrent  de  s'occuper. 
Araminte,  à  son  métier,  achève  une   fleur   de   tapisserie;   Cydalise 
prend  nonchalamment  un  iil  d'or,  fait  approcher  de  son  fauteuil  un 
tambour,    et  brode,    en  bâillant,    une   garniture    de     robe,  tandis 
qu'Ismène,  couchée  sur  le  canapé,  travaille  un  falbala  de  Marly.  » 
Le   laquais  annonce  le  marquis,  lequel,  après  avoir  loué  précieuse- 
ment ces  dames,  s'approche  :   «   Il  tire  de  sa  poche   un  étui,    il  y 
choisit  une  aiguille  d'or,  s'empare  de  la  soie,  et  voilà  mon  colonel 
qui  fait  de  la  tapisserie.  On  le  considère,  on  l'admire.  Mais  ce  n'est 
rien  encore  :  il  quitte  Araminte  et  son  ouvrage,  il  court  à  Cydalise, 
lui  dérobe  le  tambour,  et  déjà  sa  main  légère  achève  le  contour  de 
la  fleur...  Puis,  il  s'élance  sur  le  canapé,  saisit  un  bout  de  falbala, 
et  accélère  d'autant  plus  son  ouvrage  qu'il   est  plus  jaloux  d'être 
auprès    de  l'aimable  Ismène  M  »   Ce   colonel-là  devait   faire  partie 
de  l'armée    de    Soubise!  Les   abbés,    les  colonels  et  les   chevaliers 
s'occupaient  donc  de   broder,  de  faire  de  la   tapisserie,  de  parfiler, 
de    découper,    de  tirer    la    ficelle   de    petits    pantins   mécaniques2, 
suivant  la  mode  du  jour.  On  les  voyait  arriver  dans  un  salon  por- 
tant   leur   sac   à  ouvrage,  plus  tard  dénommé   «  ridicule  »,   et  qui 
contenait  leur  matériel  de  couturière,  pastilles,  odeurs,  bonbons  et 
tabac.  Bien  entendu,    on  ne  saurait  se  livrer  à  ces  graves  occupa- 
tions sans  déchirer  le  prochain  à  belles  dents  ;  c'est  le  pays  où  fleurit 
le   persiflage,  que    Duclos   a    si    énergiquement   poursuivi    de    ses 

1  Scène  11,  p.  n,édit.  1764;  ces  paroles  font  partie  d'une  tirade  de  Lisette. 
Le  rôle  du  marquis  colonel  était  joué  par  Mole.  Sur  le  Cercle  de  Poinsinet  de 
Sivry,  voir  Fontaine,  op.  cit.,  180  sq.  La  pièce,  assez  faible  au  point  de  vue 
de  l'intrigue,  nous  a  paru  pleine  de  détails  précis  et  amusants  sur  les  mœurs  : 
«  C'est  un  homme  unique,  continue  Lisette,  essentiel;  un  colonel  qui  brode, 
qui  fait  de  la  tapisserie  ;  il  est  charmant,  il  faut  se  l'attacher...  »  (Ibid.,  I,  11.) 
Dans  une  scène  fort  intéressante  (xn),  le  marquis  enfde  une  aiguille  sous  les 
yeux  du  spectateur,  et  se  remet  à  ses  occupations  féminines,  tandis  qu'on  joue 
dans  le  salon. 

2  Voici  comment  débute  dans  les  Bagatelles  morales  de  Coyer,  le  morceau 
intitulé  -.Découverte  de  la  pierre  philosophale  :  «  Il  y  a  un  mois  que  je  balance; 
travaillerai-je  à  perfectionner  les  pantins  ou  à  mettre  la  France  à  son  aise?  » 
(I,  22).  Cf.  Barbier,  année  1747,  janvier,  IV,  211  sq. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al'  XVIIIe   SIÈCLE  253 

sarcasmes  indignés1.  Evidemment,  il  faut  commencer,  quand  on 
parle  des  salons,  à  éliminer  tous  ceux-là.  Il  y  en  a  eu  au 
xvnc  siècle,  autant  qu'au  xvm*.  A  tout  prendre,  d'ailleurs,  j'avoue 
que  les  seigneurs  étaient  encore  mieux  dans  ces  réunions  frivoles 
et  insignifiantes,  mais  galantes  et  polies,  que  dans  les  cabarets  où 
l'on  s'enivrait,  et  dans  les  rues  où  l'on  mettait  au  vent  d'inutiles 
flamberges.  Laissons  de  côté  tous  les  salons  qui  ne  furent  pas 
littéraires,  et  gardons-nous  bien  de  nous  montrer  sévères  pour  le 
xvme  siècle,  et  de  lui  opposer  le  xvne,  ou  le  xxe.  «  Que  de  jolies 
choses,  que  de  réflexions  utiles  n'entendez-vous  pas  sur  les  robes 
de  la  saison,  les  rubans,  les  chignons,  et  la  façon  de  se  mettre!  » 
Ainsi  s'exprimait  l'abbé  Coyer  dans  une  Lettre  à  une  clame 
anglaise2  :  ne  disons  pas  qu'elle  semble  dater  d'aujourd'hui,  pour 
ne  froisser  personne  ;  mais  avouons  qu'elle  semble  dater  d'hier  3. 

On  pourrait  donc  s'imaginer  que  c'est  seulement  à  ces  sociétés-là 
que  s'adresse  le  reproche  de  Duclos  :  «  Toute  question  importante, 
tout  raisonnement  suivi,  tout  sentiment  raisonnable  sont  exclus  des 
sociétés  brillantes  et  sortent  du  bon  ton  »,  et  il  définit  le  bon  ton  : 
((  Il  consiste,  dans  ceux  qui  ont  le  plus  d'esprit,  à  dire  agréable- 
ment des  riens,  et  ne  se  pas  permettre  le  moindre  propos  sensé,  si 
l'on  ne  le  fait  excuser  par  les  grâces  du  discours  4.  »  On  aurait  tort 
de  le  croire,  car  voici  comment  il  faisait  la  critique  d'un  salon  que 
fréquentaient  les  philosophes,  celui  de  Mme  de  Tencin  : 

Je  trouvai  réellement  beaucoup  de  ce  qu'on  appelle  esprit  clans  le 
monde,  à  Mine  de  Tonins  et  à  cpielques-uns  de  sa  petite  cour,  c'est-à-dire 
beaucoup  de  facilité  à  s'exprimer,  du  brillant  et  de  la  légèreté,  mais  il 
me  parut  qu'ils  abusaient  de  ce  dernier  talent.  La  conversation  que  j'avais 
interrompue  était  une  espèce  de  dissertation  métaphysique.  Pour  égayer 
la  matière,  Mme  de  Tonins  et  ses  favoris  avaient  soin  de  répandre   dans 


i  Considérations,  chap.  vin,  sur  les  gens  à  la  mode.  Œuv.,  I,  g5. 

-  Dans  les  Bagatelles  morales,  I,  i5i.  A  opposer  Garaccioli,  Lettrés  récréa- 
tives et  morales  (I,  89,  i3y)  :  «  J'arrive  d'un  cercle  où  il  n'y  avait  que  des 
femmes.  Elles  étaient  au  nombre  de  quatorze,  et,  pendant  deux  heures  qu'a 
duré  la  conversation,  on  n'a  parlé  ni  de  chiffons,  ni  de  jeux,  ni  du  prochain.  » 
(La  conversation  roule  tout  entière  sur  YHistoire  naturelle  de  Buffon). 

3  «  Si  l'on  n'allait  que  là  où  l'on  s'amuse,  s'écrie,  dans  le  Cercle,  le 
baron,  ancien  militaire,  un  peu  bourru,  on  resterait  volontiers  chez  soi  !  » 
(II,  26). 

*  Ibid.,  95. 


&54  LES  PHILOSOPHES 

leurs  discours  savants  un  grand  nombre  de  traits,  d'épigrammes  et  mal- 
heureusement de  pointes  assez  triviales1. 

Reconnaissons  ici  une  part  de  vérité  ;  pour  avoir  la  vraie  opi- 
nion de  Duclos  sur  l'esprit  de  M"19  de  Tencin,  nous  nous  adres- 
serions aux  Mémoires  secrets;  et  nous  verrions  que  cette  opinion 
est  beaucoup  plus  favorable)2;  il  est  évident  que  le  monde  a 
ses  exigences,  et  qu'il  impose  à  l'écrivain  des  obligations  fâcheu- 
ses, parmi  lesquelles  la  première  est  de  montrer  de  l'esprit,  de 
traiter  les  sujets  les  plus  graves  en  homme  aimable,  c'est-à-dire 
avec  agrément  ;  la  seconde  est  de  ne  traiter  que  les  sujets  qui 
puissent  intéresser  une  société  de  mondains,  c'est-à-dire  d'éliminer 
trop  souvent  les  grandes  questions  et  les  graves  problèmes.  On 
conçoit  que,  si  la  seconde  obligation  est  observée,  la  première  est 
plus  facile  à  observer  à  son  tour.  Godeau,  évoque  de  Vence,  pour 
se  déclarer  en  vers  et  en  prose  le  «  nain  de  Julie  »,  Montau- 
sier,  pour  se  déclarer  en  prose  et  en  vers  le  «  mourant  de  Julie  », 
n'avaient  pas  à  redouter  de  paraître  aborder  des  problèmes  trop 
abstraits,  ni  à  s'ingénier  pour  ne  pas  traiter  gravement  des  sujets 
où  la  loi  du  genre  était  l'emploi  des  gentillesses  équivoques  et 
raffinées  de  Marini  et  de  Gongora,  deux  noms  bien  français,  sans 
doute,  pour  servir  de  patrons  à  des  salons  parisiens! 

M.  Brunelière  a  beau  jeu  après  cela  de  reprocher  aux  salons  du 
xvme  siècle  :  «  On  leur  doit  cet  usage  de  traiter  spirituellement  les 
questions  sérieuses  —  c'est-à-dire  à  contre-sens  ;  car  comment 
traiterait-on  spirituellement  la  question  de  la  misère  ou  celle  de 
l'avenir  de  la  science,  —  et  sérieusement  les  bagatelles3?  »  M.  Bru- 
ne tière  a  raison  :  mais  préfère-t-il  donc  le  salon  fameux  où  trônait 
Julie,  fille  déjà  plus  que  mûre,  et  qui  se  vouait  à  sainte  Catherine 
jusqu'à  quarante  ans,  pour  goûter  le  doux  plaisir  d'entendre  des 
rimeurs,   bien    portants,    mourir   par    métaphore,    et  célébrer   ses 


1  Les  Confessions  du  comte  (te  ***,  I,  262.  Pour  les  plaintes  sur  la  décadence 
de  la  conversation  au  xvin0  siècle,  cf.  d'Argenson,  V,  1G7  sq.  :  De  la  conver- 
sation d'autrefois  et  de  celle  d'aujourd'hui, 

2  J'entends  plus  favorable,  non  pas  pour  le  jugement  que  porte  Duclos  sur 
les  mœurs  de  Mme  de  Tencin,  mais  pour  celui  qu'il  porte  sur  son  esprit:  «  Je 
l'ai  beaucoup  connue;  on  ne  peut  avoir  plus  d'esprit  ;  elle  avait  toujours  celui 
de  la  personne  à  qui  elle  avait  affaire.  »  (Mém.  secrets  :  Régence,  III,  200). 

3  Brunetièrc,  Manuel  de  VHist.  de  la  litt.  franc.,  p.  339. 


I;T  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE   W    \\iile  SIÈCLE  -'•■> 

appas  à  mille  autre  pareils  tout  en  se  plaignant  de  ses  rigueurs 
à  nulle  autre  secondes!  Assurément  non,  et  le  critique  qui  a  défini 
si  heureusement  la  littérature  française  une  littérature  «  sociale1  », 
doit  certainement  trouver  qu'il  y  a  eu  bien  du  temps  gaspillé  à 
interpréter  pour  l'incomparable  Julie  le  langage  des  fleurs.  La 
question  de  la  misère  et  celle  de  l'avenir  de  la  science  ne  doivent 
pas  être  traitées  spirituellement,  nous  sommes  d'accord;  mais  il 
est  plus  grave  encore,  à  mon  avis,  de  ne  pas  les  traiter  du  tout, 
de  les  supprimer,  que  dis-je?  de  ne  pas  même  savoir  qu'elles 
existent,  et  de  ne  pas  se  douter  qu'à  côté  de  ce  sol  où  la  rose, 
l'héliotrope,  le  lis,  le  narcisse  disent  des  choses  si  fades  et  si 
galantes,  il  y  a  des  campagnes  désolées  où  le  paysan,  affamé,  se 
vautre  a  plat  ventre  pour  brouter  l'herbe  dont  les  animaux  n'ont 
pas  voulu;  de  s'imaginer  qu'après  les  sonnets,  les  dizains,  les  ma- 
drigaux, la  casuistique  galante  et  la  carte  de  Tendre,  il  n'y  a  plus 
rien  pour  l'humanité  ;  qu'elle  est  condamnée  à  vivre  artificiellement 
dans  une  atmosphère  de  serre  chaude  ;  que  nous  avons  tous  été 
créés  et  mis  au  monde  pour  servir  de  vases  potiches  dans  un  salon, 
et  non  pour  aller,  au  grand  jour,  au  grand  soleil,  sur  la  grande 
route  où,  guidés  par  la  science,  les  peuples  marchent  vers  un  avenir 
meilleur  dont  ils  se  rapprochent  à  chaque  progrès  matériel  et  moral! 

«  Mais,  dira-t-on,  vous  ne  sauriez  cependant  prétendre  que  le 
xvne  siècle  n'a  pas  été  un  siècle  de  penseurs,  un  siècle  de  psycho- 
logues, à  moins  que  vous  prétendiez  aussi  qu'on  ne  peut  être  un 
penseur  qu'en  traitant  des  questions  politiques,  économiques  ou 
sociales,  et  que  l'étude  du  cœur  humain  n'est  d'aucun  intérêt?  Or, 
les  salons  du  xvne  siècle  n'ont  pas  inventé  la  psychologie,  mais 
ils  l'ont  mise  à  la  mode,  notamment  par  le  goût  des  maximes  et 
des  portraits  qu'ils  ont  répandu,  et  nous  leur  devons  toutes  ces 
vues  originales  sur  l'âme,  les  sentiments  et  les  passions,  qui  cons- 
tituent le  meilleur  titre  de  gloire  de  notre  classicisme.  »  —  Loin 
de  moi  l'idée  de  nier  que  le  xvnc  siècle  ait  été  original,  et  qu'il  ait 
apporté  à  la  connaissance  de  l'homme  une  contribution  tout  à  fait 
remarquable. 

Mais  je  nie  hardiment  que  nous  soyons  redevables  à  la  société 

1  Brunelière,  Etudes  critiques,  5«  série  :  «  Sur  le  caractère  essentiel  de  la 
littérature  française  »,  p.  206  (10  octobre  1892). 


256  LES  PHILOSOPHES 

mondaine  de  ce  service-là.  On  parle  des  portraits?  Mais  les  salons 
du  xviuc  siècle  n'ont  pas  cessé  d'en  faire  ;  j'en  connais  qui  valent 
bien  ceux  de  la  société  de  M"c  de  Montpensier,  ou  du  Cyrus  de 
M"e  de  Scudérv.  En  vérité,  je  suis  étonné  qu'on  ait  attribué  tant 
d'importance  à  de  pures  bagatelles,  et  qu'on  leur  ait  prêté  une 
valeur  historique,  philosophique  et  littéraire  qu'elles  ne  me  parais- 
sent nullement  mériter.  Quelle  naïveté  est  la  nôtre  d'aller  chercher 
de  la  véracité  dans  un  portrait  peint  par  le  modèle  lui-même  ou 
par  ses  meilleurs  amis  !  La  marquise  du  Fresnoy  écrit  très  simple- 
ment qu'elle  a  «  le  port  haut,  l'abord  sérieux  et  doux,  l'air  fier 
sans  l'avoir  mélancolique,  le  teint  blanc,  uni  et  animé  de  ce  bel 
incarnat  qui  anime  les  roses...  Je  suis  d'un  éclat,  sans  vanité,  à 
parer  assez  bien  une  portière  au  Cours  et  un  fauteuil  clans  une 
assemblée...  Mes  yeux  sont  vifs  et  pleins  d'un  feu  qui  n'est  pas 
moins  beau  qu'il  est  dangereux  !  »  On  voit  bien  que  Mmc  la  Mar- 
quise parle  «  sans  vanité  »,  comme  Mlle  de  Mélac  d'ailleurs  qui 
affirme  que  «  ses  yeux  brillent  d'un  feu  divin  »  ;  comme  la  Grande 
Mademoiselle  qui,  avant  de  poursuivre  Lauzun,  prononce  sans  rire  : 
■s  Je  n'ai  point  l'âme  tendre  »,  et,  après  avoir  pris  à  la  Fronde  la 
part  que  l'on  sait,  nous  assure  :  «  Je  ne  suis  point  intrigante  »  ; 
comme  aussi  M.  de  Beuvron  (car  je  connais,  sur  ce  point,  bon 
nombre  d'hommes  qui  sont  femmes),  qui  déclare  «  avoir  de  l'esprit 
comme  un  démon  »;  et  M.  de  la  Rouchefoucauld  qui  nous  surprend 
par  ces  paroles  :  «  L'ambition  ne  me  travaille  point.  »  Même  sin- 
cérité dans  les  portraits  écrits  par  des  amis  :  Mme  de  Gouville,  que 
Bussy  nomme  «  l'impudique  »,  et  que  les  chansons  devaient  célé- 
brer peu  charitablement,  est  louée  de  «  l'innocence  de  ses  mœurs  » 
et  du  fait  que,  dans  toutes  ses  liaisons,  «  la  raison  étant  la  maî- 
tresse, tout  cela  se  convertit  en  pure  amitié  ».  Le  seigneur  Jupiter 
sait  dorer  la  pilule  !  De  même,  qui  connaîtrait  Mmo  d'Olonne  par 
Y  Histoire  Amoureuse  serait  fort  ébahi  d'apprendre  de  Saint-Evre- 
mond,  «  que  personne  ne  peut  se  vanter  qu'elle  lui  ait  fait  la  moin- 
dre libéralité  de  ses  charmes  »  !  Il  est  vrai  que  Bussy  est  si  mau- 
vaise langue!  Et  je  ne  parle  pas  des  billevesées,  accumulées  à 
plaisir  ;  car  que  nous  importe  qu'une  telle  «  porte  parfaitement  bien 
les  pieds  »,  qu'une  autre  u  aime  fort  le  lit  »,  que  Mme  là  Comtesse 
de...  «  ait  le  menton  assez  gentil  »,  et  que  Mmo  la  Marquise  de... 
<(  ait  au  nez  une  démangeaison  continuelle  »?  Veut-on  quelques  échan- 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIECLE  25? 

tillons  de  la  forme?  «  Il  faudra  se  résoudre,  en  s'exposant  à  vos 
yeux,  à  quelque  embrasement  ou  quelque  langueur  mortelle,  si 
vous  n'avez  la  bonté  de  retenir  ou  de  modérer  la  violence  de  vos 
charmes.  »  Allons!  saute,  marquis  de  Mascarille  !  Mais,  que  dis- 
je?  Mascarille  y  est  lui-même,  il  s'appelle  Linière  :  «  Ma  fran- 
chise, s'écrie-t-il,  en  vous  voyant  fut  impunément  prise.  Je  criais 
vainement  :  Au  secours  !  Au  voleur  ".  »  —  Tous  les  portraits  ne  sont 
ni  aussi  vides,  ni  aussi  maniérés?  Oui,  mais  la  grande  majorité  est 
de  cette  valeur,  et  c'est  tout  dire.  Aime-t-on  mieux,  dans  Cyrus, 
le  portrait  de  Cyrus  et  de  Mandane,  de  Mazare  et  d'Alcionide,  de 
Cléomire  et  de  Thrasybule...  Aimons-les,  mais  n'en  exagérons  pas 
la  portée  ;  pensons  que  tous  ces  personnages  sont  peints  en  beau  ; 
puis,  le  mauvais  goût  y  est  tel  qu'un  admirateur  du  xvnc  siècle,  pour 
ne  pas  surprendre  cette  époque  en  flagrant  délit  de  ridicule,  déclare 
qu'ils  eurent  «  un  succès  de  bal  masqué  plutôt  que  de  littérature, 
succès  qui  ne  dépassa  pas  de  beaucoup  celui  qu'obtiendraient  des 
logogriphes  réussis  ou  des  charades  bien  jouées,  dans  un  salon  de 
spirituels  oisifs2  ».  Pour  les  maximes,  on  ne  saurait  attribuer  aux 
salons  du  xvnc  siècle  le  mérite  de  les  avoir  inventées,  pas  plus  qu'on 
ne  saurait  reprocher  à  ceux  duxvnic  de  les  avoir  laissé  perdre!  J'ai 
en  tout  cas  le  droit  de  me  demander  si  les  deux  plus  grands  auteurs 
de  maximes  du  xvne  siècle  ne  sont  pas  vraiment  grands,  précisé- 
ment parce  qu'ils  dépassent  la  société  mondaine  ;  la  chose  est 
moins  évidente  pour  la  Rochefoucauld,  bien  que  je  pense  ferme- 
ment que  la  partie  morte  de  son  œuvre  est  précisément  celle  qui 
a  dû  le  plus  aux  salons  de  l'époque  ;  elle  est  tout  à  fait  évidente 
pour  la  Bruyère,  qui  a  été  et  a  voulu  sans  cesse  rester  «  peuple  », 
et  qui  a  bien  fait,  pour  sa  gloire  et  pour  notre  plaisir. 

Il  en  est  de  même  de  tous  nos  grands  écrivains,  et  le  «  classi- 
cisme »  été  réalisé  dans  sa  perfection,  par  des  hommes  qui  ont 
échappé  à  cette  influence  de  la  société  mondaine  du  xvuc  siècle. 
Corneille  a  passé  par  l'hôtel  de  Rambouillet?  Sans  doute,  mais 
il    ne   s'y   est   pas  arrêté,    ce   n'était    pas  son  milieu  assurément  ; 

1  Le  Correspondant,  25  novembre  i86i,  Mademoiselle  de  Montpensier  et  les 
Précieuses  (art.  de  Charles  de  Mouy),  p.  4?;"»  sq.,  et  aussi  25  janvier  i85y, 
M.  Victor  Cousin  et  la  Société  française  au  xvme  siècle  (art.  de  Pontmartin), 

p.  H9  sq. 

2  De  Pontniarlin,  loc.  cit.,  107. 

Univ.  de  Lyon.  —  M.  Roistan.  * ' 


^58  LES  PHILOSOPHES 

il  y  est  venu  lire  Polyeucte,  et  il  a  compris  qu'il  perdait  sa 
peine.  Bossuet,  homme  d'action,  ne  pouvait  s'y  attarder  non 
plus.  Molière  leur  a  fait  une  guerre  à  mort,  et  a  soulevé  contre 
les  Précieuses,  y  compris  celles  de  Rambouillet,  les  rires  d'une 
nation  avide  de  raison  et  de  bon  sens  ;  Boileau  dont  le  mot 
d'ordre  est  :  «  nature  et  vrai  »,  les  combat  avec  énergie  ;  La  Fontaine 
est  trop  gaulois  pour  ne  pas  étouffer  dans  les  salons,  à  moins 
qu'il  ne  s'y  endorme  ;  Racine  en  a  subi  davantage  l'influence,  et  il 
lui  doit  les  parties  défectueuses  de  ses  admirables  tragédies.  Les 
deux  chefs-d'œuvre  du  drame  sérieux,  Polycucte,  Athalic,  ceux 
qui  renferment  toute  la  philosophie  du  xvne  siècle,  et  qui  résolvent 
à  ce  point  de  vue,  l'un  le  problème  de  la  destinée  de  l'homme, 
l'autre  le  problème  de  la  destinée  des  peuples,  dépassent  le  monde 
d'alors  et  ne  lui  doivent  rien  ;  le  chef-d'œuvre  du  théâtre  comique, 
le  Tartuffe,  s'élève  tellement  au-dessus  des  sociétés  polies  de  l'épo- 
que, qu'elles  n'ont  rien  à  y  réclamer,  et  l'on  a  pu  dire  que  le  siècle 
trouva  sa  formule,  non  pas  à  cause  des  salons,  mais  malgré  les 
salons,  mais  contre  les  salons  qui  auraient  pu  retarder  et  peut-être 
empêcher  l'éclosion  du  classicisme  et  l'apparition  de  ses  monuments 
immortels.  Au  contraire,  toutes  les  œuvres  du  xvm°  siècle  ont  été 
faites  pour  la  société  mondaine,  toutes  depuis  celles  où  Fontenelle 
<(  cause  »  d'astronomie,  Buffon  d'histoire  naturelle,  Montesquieu 
de  droit  commun,  Voltaire  de  mathématiques,  d'Holbach  et  Helvé- 
tius  de  métaphysique,  Rousseau  de  musique,  jusqu'à  celle  où 
Duclos  disserte  sur  la  voirie  et  les  ponts  et  chaussées.  Je  n'ignore 
pas  que  les  plus  grands  écrivains  savaient  s'isoler  et  échapper  a  la 
société  mondaine,  et  que  les  chefs-d'œuvre  sont  nés  dans  la  solitude  ; 
Buffon  dans  le  calme  des  jardins  de  Montbard,  Montesquieu  dans  le 
silence  de  ses  bois  et  de  ses  vastes  vignes,  Voltaire  lui-même  dans 
les  retraites  qu'on  lui  imposait,  Rousseau  dans  les  clairières  de 
l'Hermitage,  ont  mis  au  jour  les  œuvres  qui  devaient  être  saluées 
par  l'admiration  de  l'univers.  Mais  tous  revenaient  aiguiser  leur 
esprit  dans  ces  salons  dont  ils  étaient  les  hôtes  admirés  et,  quand 
ils  avaient  besoin  de  se  retirer  pour  se  recueillir,  les  souvenirs  de 
la  veille  étaient  vivants  encore,  et  ils  revoyaient  le  public  familier 
qui  attendait  le  lendemain  l'ouvrage  auquel  ils  travaillaient. 

Et  certes,  je  ne  prétends  pas  que  les  salons  du  xvne  siècle  eussent 
été  incapables  de  comprendre  les  œuvres    du    xvtii'';    on  m'affirme 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al'  XVIIIe  SIÈCLE  259 

que  les  dames  de  ce  temps-là,  quand  elles  avaient  déjeuné  d'un 
madrigal  et  dîné  d'un  bout-rimé,  soupaient  d'un  in-folio  sur  la 
grâce  efficace  et  le  pouvoir  prochain.  Je  le  veux  bien,  encore  que 
j'aie  peine  à  croire  qu'il  y  eût  beaucoup  de  grandes  dames  possé- 
dant la  solide  et  substantielle  instruction  de  Mme  de  Sévigné,  et 
que  je  sois  presque  humilié  de  penser  que,  parmi  mes  contempo- 
rains, des  hommes  très  érudits,  très  consciencieux,  possédant  des 
méthodes  de  critique  sûres  et  intelligentes,  se  donnent  tant  de 
mal  pour  ne  pas  comprendre  ce  qu'une  jeune  dame,  lectrice  du 
grand  Gyrus,  saisissait  du  premier  coup.  Passe  encore  pour  Nicole, 
trop  diffus  pour  être  profond!  Mais  digérer  Arnaud,  et  lire  Descartes 
comme  la  Clélie,  une  telle  vertu  ne  nous  appartient  pas,  et  j'ai 
envie  par  moments  de  mettre  en  doute  l'extraordinaire  compréhen- 
sion des  choses  théologiques  et  métaphysiques,  qu'on  signale  chez 
les  jolies  dames  du  siècle  de  Louis  XIV1.  En  tout  cas,  elles  ont 
exclu  radicalement  de  la  littérature  toutes  les  sciences  ;  Rabelais, 
Palissy,  et  Montchrestien  n'eurent  pas  de  successeurs  sous  le 
grand  règne;  elles  décidèrent  qu'ils  ne  seraient  pas  de  mode,  c'est- 
à-dire  elles  obligèrent  les  auteurs  à  ne  s'occuper  que  de  l'homme, 
et,  dans  l'homme,  de  ce  qui  avait  trait  uniquement  au  cœur,  aux 
passions,  et,  dans  les  passions,  de  ce  qui  avait  été  soumis  aux  exi- 
gences de  la  civilisation  contemporaine.  Les  grands  esprits  se 
dégagèrent  de  ces  entraves,  et  c'est  par  là  qu'ils  furent  grands  ; 
ceux  du  xviii*  siècle,  au  contraire,  n'avaient  qu'à  suivre  la  mode  de 
leur  temps  pour  être  eux-mêmes,  et  voilà  pourquoi  l'action  de  la 
société  polie  au  xvm"  siècle  fut  plus  efficace  et  plus  réelle,  plus 
profonde  aussi  en  profondeur  et  en  étendue. 

De  même,  je  trouve  signalé  dans  Duclos  l'inconvénient  qui  résul- 
tait du  patronage  des  écrivains  par  les  salons  :  «  Tous  ces  bureaux  de 
bel  esprit  ne  servent  qu'à  dégoûter  le  génie,  rétrécir  l'esprit,  en- 
courager les  médiocres,  donner  de  l'orgueil  aux  sots2.  »  Reconnais- 

*  Chose  curieuse,  l'abbé  Goyer  se  plaint,  au  contraire,  que  les  dames  de  son 
temps  se  piquent  plus  de  théologie  que  celles  du  xvnc  siècle  :  «  Les  filles  de 
Port-Royal  parurent  tout  à  fait  singulières  lorsqu'elles  commentèrent  le  caté- 
chisme ;  aujourd'hui  curés  et  évoques  sont  aux  prises  avec  des  nones  ou  de 
riches  bourgeoises  qui  leur  développent,  une  gazette  à  la  main,  le  sens  de 
l'Ecriture  et  des  Pères.  »  (Bagatelles  morales,  le  siècle  présent,  UEuv.,  I,  19; 
cf.  ibid.,  I,  3g,   40). 

2  Les  Confessions  fin  comte  de  '",  I.  266. 


260  LES  PHILOSOPHES 

sons  qu'un  certain  nombre   de    médiocres  turent    poussés   par    les 
salons  du  xvmc  siècle  ;  c'est  presque  une  loi  pour  toutes  les  coteries. 
Mais  quand  on  leur  reproche  d'avoir  fait  arriver  Thomas   et  Suard, 
Morellet  et  Marmontel,  nous  nous  demandons  pourquoi  on  n'ajou- 
terait pas  les  noms  illustres  que   nous  avons  cités,  c'est-à-dire   la 
série  de  vrais    talents  qui   ont  été  favorisés  au  xvme  siècle  par  la 
société    mondaine  ?   Nous   songeons    d'autre   part    que   les   médio- 
crités  littéraires  qu'ont    recommandées  les  salons   du   xvnc  siècle 
valaient  encore  moins.   Quelqu'un  peut-il  réciter  la  liste  des  Aca- 
démiciens,   avant    que    nos  grands  classiques  fissent  partie   de   la 
docte   assemblée,   et   combien   de    ces   inconnus   et  de   ces  inutiles 
feraient  piètre  figure  à  côté  de  Thomas  et  de  Suard,  de  Morellet  et  de 
Marmontel?   Je   finirai    par  une  question   :   Quels  sont  les  grands 
classiques  dont  les  salons  n'hésitèrent  pas  à    soutenir  la  candida- 
ture au  fauteuil?  La  réponse  est  déjà  faite  :  aucun,  puisque  ceux-là 
ne  fréquentèrent  que  rarement  la  société  polie. 

J'ose  dire  que,  là  même  où  ils  gênèrent  l'indépendance  de  la  pen- 
sée, les  salons  du  xvin8  siècle  rendirent  service  à  la  philosophie. 
Ceci  n'est  pas  un  paradoxe,  au  contraire.  Sans  doute,  plus  d'une 
tète  chaude  supportait  impatiemment  le  joug  de  Mme  Geoffrin, 
cette  sœur  du  Pot  de  la  philosophie,  comme  l'appelle  M.  de  Les- 
cure  qui  ne  l'aime  pas1;  Paciaudi  la  surnommait  la  «  czarine  de 
Paris-»;  on  rappelait  un  mot  du  peintre  Greuze  qu'elle  avait  mal- 
mené, comme  tantd'autres  :  «  Mort  Dieu,  si  elle  me  fâche  encore, 
qu'elle  y  prenne  garde,  je  la  peindrai3;  »  Greuze,  aurait  été,  selon 
d'autres,  moins  cruel  ;  il  aurait  ajouté  :  «  Je  la  peindrai  avec  une 
férule  ;  »  Grimm  écrivait  à  son  tour  : 

Mère  Geoffrin  fait  savoir  qu'elle  renouvelle  les  défenses  et  lois  prohi- 
bitives des  années  précédentes,  et  qu'il  ne  sera  pas  plus  permis  que  par  le 
passé  de  parler  chez  elle  ni  d'affaires  intérieures,  ni  d'affaires  extérieures; 
ni  d'affaires  de  la  cour,  ni  d'affaires  delà  ville;  ni  d'affaires  du  Nord,  ni 
d'affaires  du  Midi,  etc.,  etc.,  etc.,  ni,  en  général,  d'aucune  matière  quel- 


1  De  Lescure,  les  Femmes  philosophes  (Paris,  1884),  p.  85.  Il  l'appelle  encore  : 
«  Cette  mère  des  compagnons  de  la  littérature  »  (p.  86).  Sur  son  humeur 
tyrannique  et  grondeuse,  voir  de  Ségur,  le  Royaume  de  la  rue  Sainl-Honoré 

(1897),  p.  93  sq. 

2  Caylus  à  Paciaudi,  .">  juin,  I,  279,  1763,  dans  la  Corresp.  inédite  du  comte 
de  Caijlus,  etc.,  Nisard,  Paris,  1877,  Imprimerie  nationale. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al   XYIII"  SIÈCLE  ^61 

conque;  et  qu'elle  commet  dom  Burigny,  bénédictin  de  robe  courte,  pour 
l'aire  taire  tout  le  monde,  à  cause  de  sa  dextérité  connue  et  du  grand 
crédit  dont  il  jouit,  et  pour  être  grondé  par  elle,  en  particulier,  de  toutes 
les  contraventions  à  ces  défenses1. 

Mais  qui  ne  voit   les  services  rendus  par   là,  peut-être  malgré 
elle,  ù  la   philosophie  qu'elle  empêche   d'être  un  épouvantail  pour 
les  timorés,  qui  sont  légion,  et  aux  gens  de  lettres  qu'elle  empêche 
de  stupéfier   les  grand  seigneurs  et  les  mondains?  Elle  signifie  à 
Marmontel,  censuré   par  la  Sorbonne,  qu'elle  se  passerait  de  son 
«  voisinage  »,  mais  discrètement  elle  avance  200.000  livres  à  l' Ency- 
clopédie ;  elle  ne  veut  même  pas  que  ses  philosophes  meurent  sans 
être  confessés:  elle  leur  envoie,  avec  le  moins  de  bruit  possible,  un 
ecclésiastique  qui  les  absoudra  de  leur  irréligion;   cela  fait  partie 
des   «  convenances  ».   Il  y  aura  des  impatiences  et  je  les  conçois 
très  bien;  les  esprits,  que  gênent  cette  discipline  et  ce  despotisme, 
prendront  leur  revanche  aux  mardis  d'Helvétius  et  aux  jeudis  ou  aux 
dimanches  de  d'Holbach.  Marmontel  lui-même  a  dans  ses  occasions- 
là  des  allures  de  lycéen,  un  jour  de  sortie  générale  ;    il  gambade, 
tout  en  citant  du  Virgile2!  Mais  s'ils  n'avaient  eu  que  leurs  syna- 
gogues philosophiques,  les  mécréants  auraient  fait  beaucoup  moins 
d'adeptes.    Il   s'y  tenait    des   propos,   dit    Morellet,    «  qui  feraient 
tomber  cent  fois  le  tonnerre  sur  la  maison,   si  le  tonnerre  tombait 
pour  cela  !  »  Dame  !    Il  y  avait  encore  beaucoup  de  gens  qui  crai- 
gnaient le  tonnerre,  et  qui  seraient  restés  chez  eux. 

Ainsi  Mme  du  Delîand,  dans  son  salon  de  moire  jaune  aux  nœuds 
couleur  de  feu,  où  les  beaux  esprits  seront  un  jour  trouvés  insi- 
pides et  d'où  on  les  bannira  presque  complètement,  aide  aux 
triomphes  des  idées  nouvelles  ;  c'est  elle  qui  fait  arriver  d'Alembert 
à  l'Académie,  et  qui  met  Marmontel,  Rousseau,  la  Harpe,  Grimm  en 
relations  avec  les  Mirepoix,  les  Forcalquier,  les  Brancas,  les  Luxem- 
bourg, les  Maurepas,  les  Choiseul,  les  Broglie,  les  Beauvau,  etc. . .  Cela 
valait  bien  quelque  sacrifice,  dans  l'intérêt  même  du  succès  de  la 
philosophie3.  Ajoutons,   au  reste,    qu'on  ne  leur  demandait  aucun 

1  Annonces  et  Bans  (à  la  suite  du  sermon  philosophique),  Grimm,  éd.  Tour- 
neur, ier  janvier  1770,  VIII,  438.  Cf  de  Sêguv,  Julie  de  Lespinasse,  chap.v,  187  sq. 

2  Marmontel,  Mém.,  édit.  cit.,  487. 

3  «  Je  veux  rester  ici,  écrit  Hume  à  Roberston  (1er  décembre  i;63)  ;  les  gens 
de  lettres  et  les  lettres  y  sont  bien  mieux  traités  qu'au  milieu  de  nos  turbu- 
lents barbares  de  Londres.  »  (Villemain,  Litt.  au  xvmc  siècle,  II,  3Cg,  370.) 


262  LES  PHILOSOPHES 

sacrifice  ou  presque  pas,  dans  les  salons  de  M"10  de  Lambert,  de 
Mme  de  Tencin,  de  Mllu  de  Lespinasse  surtout,  dont  la  devise  était  : 
«  De  la  modération  dans  le  ton  et  une  grande  force  dans  les  choses1.  » 
On  ne  leur  en  demandait  même  pas  dans  le  salon  de  M"16  Necker, 
si  pieuse,  si  franche,  quand  elle  exposait  ses  convictions  religieuses, 
que  —  trait  assez  peu  souvent  remarqué  —  les  philosophes  les  plus 
impies  faisaient  de  bon  gré  tous  les  sacrifices  qu'elle  ne  leur  eût 
pas  imposés  au  nom  de  l'affection.  Je  le  demande  :  une  opinion 
a-t-elle  quelque  chose  à  perdre,  quand  elle  se  présente  sous  la  forme 
de  la  tolérance,  et  la  devise  de  Mlle  Lespinasse  n'est-elle  pas  la  meil- 
leure pour  un  philosophe,  puisqu'elle  s'oppose  à  celle  du  philosophe 
de  surface  :  «  Une  grande  force  dans  le  ton  et  de  la  modération 
dans  les  choses  »? 

Il  reste  maintenant  à  signaler  un  point  à  propos  duquel  je  serai 
plus  affîrmatif  :  je  n'hésiterai  pas  à  considérer  l'influence  dessalons 
du  xvine  siècle  comme  plus  heureuse  que  celle  des  salons  du 
xvne,  si  j'envisage  que,  grâce  aux  premiers,  s'est  accrue  notre  action 
sur  l'Europe  et  sur  l'univers.  Je  ne  reviendrai  pas  sur  les  dangers 
que  fit  courir  au  goût  français  l'imitation  des  Espagnols  et  des 
Italiens  au  xvue  siècle,  ni  sur  le  service  que  nous  rendirent  Molière 
et  Boileau,  en  forçant  cette  littérature  à  repasser  les  Alpes  et  les 
Pyrénées.  C'est  désormais  à  l'Angleterre  que  nos  écrivains  vont 
s'adresser,  mais  ils  rendront  à  l'Angleterre  elle-même  et  aux 
nations  civilisées  cent  fois  plus  que  ce  qu'ils  auront  emprunté.  Je 
dirai  ce  qu'il  faut  répondre  à  ceux  qui  accusent  les  philosophes 
d'avoir  manqué  de  patriotisme  :  il  suffit  de  leur  rappeler  que,  la 
gloire  des  armes  nous  faisant  défaut,  la  gloire  littéraire  de  la 
France  rayonna  d'un  éclat  si  brillant  que  jamais  sa  popularité  ne  fut 
aussi  complète,  jamais  son  génie  ne  fut  plus  admiré,  jamais  elle  ne 
fut  davantage  la  reine  du  monde  entier.  C'est  là  ce  qu'a  mis  élo- 
quemment  en  lumière,  plus  d'une  fois,  le  regretté  M.  Texte,  de  la 
Faculté  des  Lettres  de  Lyon-.  Or,  les  salons  furent  pour  beaucoup 


1  Cf.  de  Ségur,  op.  cit.,  chap.  v  et  vi,  167  sq.,  \g'5  sq. 

2  Voir  dans  la  Revue  des  cours  et  conférences  (1895-1890),  p.  319-329,  la  leçon 
d'ouverture  du  cours  de  littérature  comparée  de  M.  Texte  à  la  Faculté  des 
lettres  de  Lyon,  sur  l'hégémonie  littéraire  de  la  France  au  xvme  siècle.  Inver- 
sement, pour  voir  ce  que  nos  salons  ont  pris  à  l'étranger,  cf.  Jean-Jacques 
Rousseau  et  les  Origines  du  cosmopolitisme  littéraire  (Paris,  1895),  principale- 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  X  \  1 1 1  «  SIÈCLE  263 

dans  la  conquête  de  cette  hégémonie  dont  nous  avons  le  droit  d'être 
fiers.  Paris  est  le  café  de  l'Europe,  ainsi  s'exprime  Galiani,  le  minus- 
cule abbé  venu  de  Naples  :  les  étrangers  demandent,  dès  leur  arri- 
vée, à  être  conduits  chez  Mme  de  Tencin  ;  on  y  coudoie  Bolingbroke, 
Chesterfield,  le  comte  de  Guasco,  ïronchin  de  Genève,  Grimm,  le 
directeur  et  l'amant  de  M'"e  d'Epinay,  résume  pour  les  princes, 
dans  sa  Correspondance  littéraire,  tout  ce  qu'il  apprend  dans  le 
salon  où  il  trône  et  dans  les  autres;  Creutz,  Gleichen,  lord  Stor- 
mont,  le  marquis  de  Fuentes  seront  introduits  par  Grimm  chez 
M'"e  d'Epinay;  quand  Mm0  Geofîrin  va  en  Pologne  visiter  son  jeune 
ami  Stanislas,  tous  les  souverains,  princes  et  ministres  des  contrées 
qu'elle  traverse,  viennent  la  complimenter;  le  pétulant,  trop  pétu- 
lant même,  abbé  Galiani  est  un  des  fidèles  de  «  Sœur  Necker  »,  etc.  '... 
Si  l'Europe  a  fait  ses  classes  chez  nous,  gardons-nous  d'oublier  que 
c'est  dans  les  salons  du  temps  qu'elle  a  pris  des  leçons,  et  soyons 
fiers  de  les  lui  avoir  données,  car  c'est  un  de  nos  meilleurs  titres  à 
l'admiration  des  hommes  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  pays. 

Je  conclus  d'abord  que  l'influence  des  salons  du  xvme  siècle  a  été 
mêlée  de  bien  et  de  mal,  et  que  le  bien  l'a  emporté  sur  le  mal  ;  puis, 
qu'il  est  injuste  d'attribuer  aux  seuls  salons  du  xvin0  siècle  des 
inconvénients  qui  sont  vrais  de  tous  les  salons  en  général.  Il  faut 
condamner  les  uns  et  les  autres,  ou  les  absoudre  en  même  temps. 
Proudhon  n'était  pas  plus  logique  :  «  Lorsque,  disait-il,  dans 
une  société,  dans  une  littérature,  l'élément  féminin  vient  à  domi- 
ner ou  seulement  à  balancer  l'élément  masculin,  il  y  a  arrêt  dans 

ment,  chap.  ni,  90  sq.  On  lit,  page  91,  ces  mots  :  «  Le  xvme  siècle,  a-t-on  écrit 
justement,  n'a  été  ni  chrétien  ni  français.  »  M.  Texte,  dans  la  leçon  d'ouverture 
citée,  indiquait  bien  que  le  xvme  siècle  avait  été  français  à  sa  manière,  qui  en 
vaut  bien  une  autre!  Cf.  de  Ségur,  op.  cit.,  chap.  vu,  229  sq. 

1  On  n'ignore  pas,  d'ailleurs,  comment  nos  gens  de  lettres,  à  leur  tour, 
étaient  accueillis  dans  les  pays  étrangers.  Je  doute  qu'à  l'heure  actuelle  nos 
grands  écrivains  soient  reçus  avec  autant  d'empressement  que  des  écrivains, 
même  fort  médiocres,  du  xvine  siècle.  On  est  frappé,  en  lisant  le  Voyage  en 
Italie  de  Duclos  (II,  fuo-727),  de  la  façon  dont  nos  gens  de  lettres  sont  fêtés 
par  tous  les  grands  noms  de  la  diplomatie,  de  la  noblesse,  de  la  finance,  etc., 
de  l'Europe.  Diderot  écrit  à  son  tour  :  «  Ce  n'est  pas  un  voyage  agréable  que 
j'ai  fait;  c'est  un  voyage  très  honorable;  on  m'a  traité  comme  le  représentant 
des  honnêtes  gens  et  des  habiles  gens  de  mon  pays.  »  (A  MM.  Volland,  la 
Haye,  i5  juin  1774,  édit.  Assézat,  XIX,  348.)  Cette  façon  d'être  patriote  (à 
condition  que  le  pays  ne  soit  pas  menacé)  en  vaut  bien,  je  le  répète,  une 
autre. 


26'i  LES  PHILOSOPHES 

cette  société  et  cette  littérature,  et  bientôt  décadence  ;  »  je  ne 
vois  pas  alors  pourquoi,  selon  lui,  la  décadence  de  notre  littérature 
commençait  à  Rousseau  «  ce  femmelin  de  l'intelligence1  ».  Elle  aurait 
commencé  beaucoup  plus  tôt,  dès  le  début  du  xvne  siècle.  Nous  en 
jugeons  tout  autrement;  nous  reconnaissons  que  les  femmes,  c'est- 
à-dire  la  société  mondaine,  ont  rendu  à  notre  littérature  des  services 
signalés,  et  nous  faisons  honneur  à  celles  du  xvui0  siècle  d'en  avoir 
rendu  de  plus  nombreux  et  de  plus  importants  que  leurs  devan- 
cières, parce  qu'elles  furent  les  auxiliaires  des  idées  qui  font  le  patri- 
moine de  notre  pays,  des  idées  de  liberté  et  d'humanité. 

1   Proudhon,  De  la  Justice  dans  la  Révolution,  IV,  2,  Influence  Je  l'élément 
féminin  sur  les  mœurs  de  la  littérature  française. 


KT  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XMII"  SIÈCLE  265 


CHAPITRE  VII 

LES  PHILOSOPHES  ET  LA  BOURGEOISIE 

I.  _  Le  «  type  »  du  bourgeois  et   le  bourgeois  du  xviue  siècle.  —  Barbier.   - 

La  morale  du  bourgeois.—  L'esprit  positif.  ■-  Les  bons  calculs.  —  Honnê- 
teté de  la  bourgeoisie.  —  Elle  aime  ses  aises.  —  Amour  féroce  de  la  tran- 
quillité. —  Les  bourgeo  b  oïjo'3.  —  Lï;  gr  èves  au  xvm«  siècle.  — 
Manifestations  et  soulèvements.  —  La  peur. 

II.  _  Solidarité  avec  le  peuple.  —  Les  impôts.  —  La  question  financière.—  Le 

rentier  et  l'homme  du  peuple.  —  Sentiments  du  bourgeois  devant  les  ini- 
quités fiscales.  —  Il  se  rapproche  du  peuple.  —  Les  préjugés. 

III.  —  Le  bourgeois  et  la  monarchie.  —  Le  bourgeois  et  les  ministres.  —  Esprit 
frondeur  en  politique.  —  Contradictions  du  bourgeois.  —  L'évolution  de 
Barbier. 

IV.  —  Le  bourgeois  et  l'Eglise.  —  Religieux  et  anticlérical.  —  Les  querelles 
religieuses.  —  Anticlérical  et  philosophe.  —  Point  de  contact  avec  l'esprit 
philosophique.  —  Futilité  des  questions  religieuses.  —  Le  bourgeois  et  les 
jésuites.  —  Le  bourgeois  et  les  jansénistes.  —  Un  lecteur  de  Bayle. 

V.  —  Solutions  proposées  par  le  bourgeois.  —  Elles   se  rapprochent  de  celles 

que  proposent  les  philosophes.  —  Mesures  rigoureuses  et  décisives.  —  Le 
bourgeois  et  les  moines.  —Le  clergé  et  l'impôt.  —  Réformes  réclamées  par 
la  bourgeoisie. 

VI.  —  L'esprit  bourgeois  a-t-il  été  modifié  parla  philosophie?  —Une  opinion 
d'Aubertin.  —  Le  bourgeois  a  lu  les  philosophes.  —  Exemples.  —  Barbier 
souscripteur  et  admirateur  de  Y  Encyclopédie.  —  Ses  jugements  contre  les 
ennemis  de  Y  Encyclopédie.  —  Barbier  aux  Philosophes  de  Palissot.  —  Un 
fervent  partisan  de  Morellet.  —  Quelques  appréciations  de  Barbier.  —  Le 
bourgeois  n'est  pas  indifférent  au  mouvement  des  idées. 

VII.  —  Comment  s'explique  cette  influence.  —  Le  bourgeois  n'est  pas  effa- 
rouché. —  Au  point  de  vue  religieux  :  pourquoi?  —  Au  point  de  vue  social  : 
pourquoi?  —  Le  programme  encyclopédiste.  —  Prudence  des  chefs  de  la 
philosophie.  —  Le  bourgeois  ne  voit  pas  le  péril.  —  La  philosophie  et  les 
«  préjugés  ».  —  Les  philosophes  sont  des  bourgeois.  —  Prudence  de  l'Ency- 
clopédie. —  L'armée  de  Voltaire  est  très  mêlée.  —  Modérés  et  exaltés. 

VIII.  —  Conclusion  :  jusqu'où  le  bourgeois  a  été  conquis. 


I 


Il  y  a  un  «  esprit  bourgeois  »,  dont  beaucoup  d'écrivains,  roman- 
ciers, moralistes,  poètes  comiques,  ou  critiques  littéraires  se  sont  plu 
à  dessiner  les  traits  permanents  et  généraux.  Le  «  bourgeois  »  a  une 
physionomie,   reconnaissable  d'un  bout  à  l'autre  de  notre  histoire  ; 


2  66  LES  PHILOSOPHES 

nous  en  avons  plus  d'un  portrait  et  plus  d'une  caricature1.  J'oserais 
dire  que  lame  bourgeoise  a  ses  contours  éternels,  et  qu'ils  ont  été 
maintes  fois  dessinés  ou  crayonnés.  Mais  il  est  clair  qu'il  y  a  des 
nuances  qui  précisent  ce  «  type  »,  et  que  derrière  son  unité 
apparente,  il  faut  voir  la  complexité  des  «  accidents  »  qui  le  font 
varier,  lorsque  que  nous  le  suivons  à  travers  des  époques  diffé- 
rentes et  dans  des  milieux  différents.  Je  voudrais,  à  mon  tour, 
esquisser  dans  ses  grandes  lignes  la  physionomie  morale  de  la  bour- 
geoisie du  xvni0  siècle  ;  ou  plutôt,  notre  tâche  doit  être  plus  res- 
treinte encore  ;  nous  nous  contenterons  de  dégager  dans  «  l'esprit 
bourgeois  »,  tel  qu'il  se  montre  à  nous  durant  cette  période,  les 
traits  qui  nous  expliqueront  comment  cette  classe  sociale  put  être 
entamée  par  la  philosophie,  et  qui  nous  permettront  de  marquer 
jusqu'à  quel  point  elle  pouvait  être  entamée. 

Notre  travail  est  d'ailleurs  très  facile.  Nous  possédons,  en  effet, 
pour  nous  guider,  un  livre  précieux  entre  tous,  les  Mémoires  de  l'avo- 
cat consultant  Barbier.  Ces  huit  volumes,  où  sont  notés  au  jour  le 
jour  les  événements  qui  se  sont  accomplis  du  27  avril  17 18  au 
3i  décembre  1763,  constituent  une  mine  de  renseignements,  sou- 
vent exploitée  et  toujours  avec  fruit.  Elle  est  loin  d'être  épuisée  en- 
core, et  l'on  peut  y  revenir  sans  crainte;  ceux  qui  l'ont  fouillée  n'ont 
pas  tout  découvert,  ou  du  moins  n'ont  pas  tiré  parti  de  tout.  Or,  ce 
livre  est  pour  nous,  étant  donné  notre  but  même,  d'une  utilité  de 
premier  ordre.  Certes,  je  comprends  qu'emporté  par  un  mouvement 
de  mauvaise  humeur  en  face  de  ceux  qui  jurent  sur  la  parole  des 
faiseurs  de  mémoires  sans  se  demander  ce  que  valent  ces  témoi- 
gnages, M.  Brunetière  ait  défini  un  jour  les  témoins  oculaires  «  la 
peste  de  l'histoire  ».  «  Eh  quoi!  s'écrie-t-il,  parce  qu'il  aura  plu  jadis 
à  quelque  bourgeois  désœuvré,  chaque  soir  que  Dieu  lui  donnait,  de 
mettre  à  sa  plume  la  bride  sur  le  cou,  sa  compilation  prendra  rang 
parmi  les  documents  historiques,  nous  le  consulterons  comme  une 
autorité,  nous  l'écouterons  comme  un  oracle  et  nous  jetterons  à 
mains  pleines  sa  prose  dans  l'histoire  d'un  grand  siècle  -  !  »  Non,  sans 
doute  :  nous  ne  l'écouterons  pas  comme  un  oracle  et  si  nous  classons 

1  Je  renvoie  ici,  en  particulier,  à  un  très  joli  article  de  Marivaux  dans  le 
Spectateur  français,  Paris,  1786  (Lettre  à  Mme  ***  Le  Bourgeois,  IX,  377   sq.). 

2  Revue  des  Deux-Mondes,  i5  octobre  1878,  les  Philosophes  et  la  Révolution, 
p.  936,  et  :  Histoire  et  littérature,  234,  235. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII"   SIÈCLE  267 

sa  compilation  parmi  les  documents  historiques,  nous  ne  nous  inter- 
dirons pas  de  discuter  ces  documents,  d'en  faire  la  critique,  de  les 
rapprocher  d'autres  textes  et  d'autres  journaux  ;  nous  le  consulte- 
rons comme  une  autorité,  parce  que,  M.  Brunetière  nous  le  dit  lui- 
même,  Barbier  est  «  honnête  homme  et  certainement  incapable  de 
rien  inventer  »,  mais  comme  une  autorité  non  infaillible,  après  avoir 
marqué  jusqu'à  quel  point  il  est  «  crédule,  pesant,  borné1  ».  A  cette 
heure,  nous  n'aurons  même  pas  besoin  de  faire  cette  critique  et  ces 
distinctions.  Nous  n'allons  pas  demander  au  journal  de  Barbier  la 
vérité  sur  les  événements  du  siècle  ;  nous  voulons  voir  comment  il 
les  a  jugés,  comment  il  a  été  gagné  par  cet  esprit  nouveau  dont  il 
se  méfiait,  comment  il  a  résisté  aux  philosophes  et  aussi  comment 
il  les  a  aidés.  C'est  parce  qu'il  mettait  à  sa  plume  la  bride  sur  le 
cou,  que  nous  aurons  confiance  dans  la  valeur  de  son  témoignage;  il 
sera  erroné  peut-être,  il  sera  sincère  et  c'est  l'essentiel;  et  nous  qui 
nous  garderions  de  jeter  à  mains  pleines  sa  prose  dans  l'histoire  d'un 
grand  siècle,  nous  n'hésiterons  pas  à  la  jeter  dans  l'histoire  des 
grandes  idées  et  de  l'accueil  qu'elles  reçurent  dans  la  France  du 
xviii6  siècle,  de  la  part  des  diverses  classes  de  la  société 

Nous  le  ferons  d'autant  plus  volontiers  que  Barbier,  mieux  que 
tout  autre,  peut  nous  renseigner  sur  l'esprit  bourgeois  de  son  épo- 
que. D'autres  bourgeois  nous  ont  laissé  leurs  mémoires;  aucun 
d'eux  ne  nous  paraît  répondre  aussi  parfaitement  au  «  type  »  géné- 
ral dont  nous  parlions  plus  haut.  Jean  Buvat,  son  prédécesseur, 
n'est  pas  assez  «  désœuvré  »,  suivant  le  mot  de  M.  Brunetière;  il 
est  astreint  à  une  besogne  trop  modeste  et  trop  absorbante,  pour 
qu'on  le  prenne  comme  le  représentant  du  bourgeois  de  la  Ré- 
gence. Copiste  à  la  bibliothèque  du  Roi,  avec  600  livres  d'appoin- 
tements, ce  bonhomme  poussif,  besoigneux,  n'ayant  ni  relations  ni 
loisirs,  est  véritablement  trop  peu  cossu;  il  est  «  peuple  »  ;  n'ayant 
pas  le  sou,  il  n'a  pas  d'opinion  ;  il  ne  juge  pas,  il  «  insère  ».  Marais, 
lui,  avocat  et  lettré,  est  fort  au-dessus  de  sa  classe,  par  son  érudi- 


1  Ibid.  Nous  sommes  étonnés  seulement  que  le  critique  ajoute  que  Barbier 
«  en  sa  qualité  d'avocat,  satellite  du  Parlement,  ne  voit  que  l'histoire  parle- 
mentaire ».  Barbier,  avocat  consultant,  n'est  pas  de  ceux  qui  se  font  illusion 
sur  les  parlementaires;  le  contraire  est  plus  vrai,  et  il  faut  bien  croire  que,  si 
Barbier  laisse  tant  de  place  à  cette  histoire,  qu'il  conte  parfois  avec  un  visible 
ennui,  c'est  qu'elle  a  occupé  tout  le  monde  dans  cette  période. 


^68  LES  PHILOSOPHES 

tion,  son  tour  d'esprit  distingué,  ses  relations  avec  les  écrivains  ; 
il  a  manqué  être  de  l'Académie;  ce  disciple  de  Boileau  est  aussi  un 
élève  de  Bayle^  libre-penseur  avec  tact,  avec  à- propos  ;  il  est  bour- 
geois sans  doute,  mais  il  garde  une  place   à  part;  on  ne  pourrait, 
sans  erreur,  conclure  de  lui  aux  bourgeois  de  son  temps1.  A  l'autre 
bout    du    siècle,    Hardy,    honorable  libraire,  offre  une    «  variété  » 
du  bourgeois,  assez  répandue  assurément  et  cependant  fort  particu- 
lière :  c'est  le  bourgeois  janséniste  parlementaire,  homme  attaché  à 
ses  croyances  et  contre  lequel  les  idées  nouvelles  ne  sauraient  pré- 
valoir, détestant  les  philosophes  qui  sont  des  impies,  les  jésuites  qui 
sont  de  mauvais  catholiques  et  dont  il  voit  la  main  partout  ;  «  l'ac- 
cident »  du  jansénisme  a  ici  déformé  le  «   type  «bourgeois;  Hardy 
est  de  bonne  foi,  mais  il  est  inquiet  et  fanatique.  Dans  Barbier  au 
contraire,  rien  n'a  altéré  profondément  la  «  pureté  du  type  »,  si  j'ose 
m'exprimer  ainsi.  Nous  le    verrons,  il   est   bien  de  son   temps,  il 
marche    avec    son    siècle,    d'un   pas   mesuré    sans    doute   et    pru- 
dent;    il    est    au  courant    de    ce    qui   se    fait,    de    ce    qui  se    dit, 
de    ce    qui  s'écrit,  et,    s'il  est  loin   d'être    en  tête,   il   ne   reste  pas 
non  plus  en  arrière  ;  mais  aucun  fanatisme,   aucune  inquiétude  ne 
vient  troubler  le  fond  de  son  caractère.  C'est  un  nouvelliste,  qui  part, 
à  la  chasse  aux  nouvelles  avec  intérêt,  avec  curiosité  ;  rentré  chez 
lui,  il  vide  son  sac  avec    une  tranquille   simplicité,    et  même   une 
bonne  humeur  qui  accompagne  la  sereine  franchise.    Rien    en   lui 
n'a  ployé  le   naturel.   Regardez-le,  lorsque,  le  soir,  il  s'assied  à  sa 
table  de  travail  pour  déballer  le  butin  de  la  journée  ;  nous  pouvons 
le  peindre  à  coup  sûr,  le   modèle  est  sous  nos  yeux,  reposé,  calme  ; 
jamais  de  grimaces,  jamais  de  gestes  violents  ;  l'expression  est  vraie, 
sincère  ;  dans  ce  milieu  paisible,  au  fond  de  cette  rue  Gallande  silen- 
cieuse  et   mal   éclairée,    la  faible   lumière  qui   suinte  à  travers  les 
volets  nous  indique  que  Barbier  veille  et  qu'il  écrit  ;  tout  s'éteint  à 
présent;  l'estomac  libre  et  le  cœur  satisfait,    notre  homme   a  rega- 
gné son  lit,  après  avoir  consigné  sur  ses  feuilles  quelques  faits  qui 
l'ont  prodigieusement  amusé,  ou  quelques  réflexions  qu'il  a  jugées 
remarquablement  profondes.   Gomme  Garo,  il  va  dormir,  bien  qu'il 

1  M.  de  Lescure  (Mathieu  Marais,  Journ.  et  Mém.,  introduction,  I,  86-97) 
démontre  que  Marais  est  supérieur  au  point  de  vue  historique,  littéraire  et 
moral,  à  Barbier.  Nous  ne  disons  pas  autre  chose,  mais  là  n'est  pas  pour  nous 
la  question. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIHe  SIÈCLE  269 

se  sente  de  l'esprit.  Demain,  il  recommencera,  et  vous  pourrez 
l'étudier  encore;  il  n'aura  pas  changé,  il  sera  resté  lui-même,  il  sera 
resté  »   le  bourgeois1  ». 

Peut-être  pourrait-on  trouver  dans  cette  figure  certains  détails 
qui  lui  sont  trop  particuliers  pour  qu'il  nous  soit  permis  de  généra- 
liser les  traits  que  nous  observons  en  elle.  Je  ne  sais  pas  cependant 
si  l'on  en  découvrirait  beaucoup.  Notons  toutefois  que  Barbier  est 
célibataire,  et  qu'il  a  à  son  actif,  je  ne  dis  pas  sur  sa  conscience,  car 
elle  ne  le  gêne  pas,  un  certain  nombre  de  peccadilles.  Gomme 
son  ami  de  Goussainville2,  reçu  en  survivance  de  la  charge  de  pre- 
mier président  de  la  Chambre  des  Comptes,  Barbier  a  préféré  rester 
garçon.  Dame!  les  temps  sont  durs,  remarque-t-il  quelque  part,  et 
cela  fait  réfléchir  avant  de  prendre  femme3.  Goussainville  avait  pour 
maîtresse  M",e  Pinon,  femme  d'un  conseiller  de  la  même  Chambre 
des  Comptes  :  il  n'était  pas  sorti  de  la  magistrature.  Barbier,  lui, 
eut  des  amours  moins  parlementaires,  et  il  en  parle  avec  un  certain 
contentement  de  lui-même  ;  le  bourgeois  célibataire  n'aime  pas  qu'on 
le  croie  trop  vertueux4.  Mais  cette  appréhension  ne  se  trouve-t-elle 
que  chez  le  bourgeois  célibataire?  Comme  de  Goussainville,  Barbier 
a  une  «  maison  guinguette  »,  c'est-à-dire  dans  le  château  de  Madrid, 
un  logement  avec  jardin,  remise,  etc.  Il  ne  s'y  rend  pas  seul,  on 
le  conçoit;  je  veux  dire  que  ses  amis  et  lui  y  vont  en  parties  fines  ; 
je  serais  bien  surpris  qu'il  n'y  eût  pas  dans  la  société  quelques  bour- 
geois mariés5!  Comme  les  grands  seigneurs  et  les  financiers,  comme 


1  «  Un  bourgeois  qui  s'en  tient  à  sa  condition,  qui  en  sait  tes  bornes  et 
l'étendue,  qui  sauve  son  caractère  de  la  petitesse  de  celui  du  peuple,  qui 
s'abstient  de  tout  amour  de  ressemblance  avec  l'homme  de  qualité,  dont  la 
conduite,  en  un  mot,  tient  le  juste  milieu,  cet  homme  serait  mon  sage.  »  (Mari- 
vaux, Spect.  franc.,  loc.  cit.,  379).  Voilà  la  définition  de  Barbier. 

2  II,  iG3   sq.,  juin  1 73 1 . 

3  IV,  391,  septembre  1749.  Sur  les  célibats  volontaires,  non  seulement  chez  le 
peuple,  mais  ailleurs,  v.  abbé  Coyer,  Bagatelles  morales,  I,  20  :  le  Siècle  présent. 

4  I,  223,  juillet  1722.  «  Comme  il  est  juste  de  mêler  ici  les  faits  qui  peuvent 
me  regarder,  il  faut  que  j'avoue  que  le  vendredi,  26  juin,  à  9  heures  du  matin, 
une  fille  de  ma  connaissance  est  accouchée  d'une  belle  fille,  à  laquelle,  suivant 
les  apparences,  j'ai  grande  part,  quoiqu'elle  soit  venue  sur  les  crochets  d'un 
autre.  La  fille  n'était  sortie  que  la  nuit,  et  elle  était  rentrée  dans  la  maison  de 
son  père  et  de  sa  mère  (laquelle  savait  la  chose),  à  9  heures  du  matin  ;  ce  qui 
marque  que  les  femmes  ne  font  les  délicates  que  quand  elles  ont  le  temps.  » 

5  I,  281,  janvier  1723.  Voir  à  ce  sujet  dans  les  Bagatelles  morales,  de  Coyer, 


270  LES  PHILOSOPHES 

le  roi  lui-même,  les  bourgeois  du  temps  avaient  leurs  «  petites  mai- 
sons »,  et  il  ne  faudrait  pas  conclure  que  Barbier  était  une  excep- 
tion dans  sa  classe,  parce  qu'il  se  rendait  à  la  campagne,  avec 
joyeuse  compagnie,  «  en  carrosse  »  ou  en  «   fiacre  fermé  ». 

Il  n'y  a  pas  à  craindre,  d'ailleurs,  que  Barbier  et  ses  pareils 
fassent  des  sottises  ;  il  dit  quelque  part   : 

J'ai  eu  la  fièvre,  qui  ne  m'a  été  causée  que  par  un  chagrin  que  j'ai  eu 
à  cause  d'une  maîtresse.  Je  suis  constitué  de  manière  que  je  n'ai  jamais 
été  malade  que  par  quelque  accident1. 

On  peut  être  sans  inquiétude  sur  cette  fièvre  de  Barbier  ;  ce  n'est 
qu'un  «  accident  »  comme  les  autres;  cela  passe  vite,  surtout 
quand  on  se  porte  bien.  Son  ami  Goussainville  meurt  du  chagrin 
d'être  brouillé  avec  sa  maîtresse,  après  une  liaison  de  dix  années, 
et  aussi  des  suites  de  l'opération  d'une  fistule.  Barbier  l'appelle 
«  un  homme  naturellement  mélancolique,  aimant  assez  à  rêver 
creux'2  »;  lui  n'aime  pas  à  rêver  creux,  oh!  pas  du  tout.  Un  bour- 
geois en  bonne  fortune  n'a  rien  d'un  héros  romantique,  il  accorde 
aux  bagatelles  l'importance  qu'elles  doivent  avoir;  il  est  sensé, 
disons-le  :  il  est  trop  sensé. 

Car  nous  touchons  ici  à  un  caractère  essentiel  de  l'esprit  bour- 
geois; il  est  incurablement  positif.  C'est  un  bourgeois,  Marais,  qui 
a  trouvé  cette  admirable  définition  de  cet  autre  bourgeois  de 
Boileau  :  Cet  homme  est  la  raison  incarnée.  Il  ne  faut  demander  k 
Barbier  ni  de  la  tendresse,  ni  de  l'héroïsme.  Il  fait  l'oraison  funèbre 
d'une  cousine  en  ces  termes  : 

«  J'ai  perdu  une  cousine  germaine  que  j'aimais  tendrement  et 
qui  m'aimait  de  même.  Belle  femme,  âgée  de  trente  ans,  et  de  trente 
mille  livres  de  rente,  et  aimée  de  tout  le  monde3.  » 

On  ne  peut  pas  dire  que  Barbier  n'aimait  pas  sa  cousine,  mais  pas 
assez  pour  oublier,  au  moment  de  sa  mort,  qu'elle  avait  3o.ooo  livres 
de  rente.  Il  ne  se   pique  pas  davantage  de   sentiments  chevaleres- 


Découverle  de  la  pierre  philosophale,  un  «  Projet  de  taxe  sur  les  petites  mai- 
sons »  (I,  3o)  ;  cf.  dans  :  Marivaux,  Spectateur  français,  op.  cit.,  un  passage 
fort  spirituel,  p.  385,  sur  ce  trait  du  caractère  bourgeois. 

1  I,  244,  novembre  ijn. 

2  II,  i63  sq.,  juin  17S1. 

3  I,  io3,  novembre  1723. 


KT  LA  SOCIETE  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIECLE  Zli 

ques.  Chacun  son  métier!  s'écrie-t-il,  quand  il  voit  les  avocats  inter- 
venir  pour  défendre  le  Parlement  : 

Heureusement  que  ni  mon  père  ni  moi  nous  ne  sommes  point  mêlés 
dans  cette  liste  des  cinquante  (avocats  qui  ont  signé  la  Constitution).  Je 
crois  qu'il  faut  faire  son  emploi  avec  honneur  sans  se  mêler  d'affaires 
d'Etat  sur  lesquelles  on  n'a  ni  pouvoir  ni  mission1. 

De  quoi,  diable  !  ces  gens-là  vont-ils  se  mêler?  Est-ce  que  ça  les 
regarde?  Qui  les  oblige  «  de  soutenir  les  droits  de  l'Etat8  ».  On  a 
bien  assez  à  faire  à  soutenir  les  siens! 

On  conçoit  combien  sa  morale  manque  d'élévation.  C'est  un 
peu  celle  de  La  Fontaine  ;  elle  consiste  à  considérer  comme  un  sot 
celui  qui  se  compromet  pour  les  autres,  et  qu'un  des  premiers 
devoirs  est  de  soigner  ses  propres  intérêts.  Tout  est  calcul  dans  la 
conduite,  on  est  toujours  inexcusable  de  mal  additionner  ou  de 
soustraire  de  travers.  Un  premier  président,  par  exemple,  entre  la 
Cour  et  les  magistrats  opposés  à  la  Cour,  est  dans  une  situation 
très  difficile  ;  Barbier  n'ira  pas  chercher  des  motifs  de  se  décider, 
dans  les  principes  d'honneur,  de  devoir,  etc.  : 

De  tout  ceci,  il  faut  avouer  qu'un  poste  comme  celui  de  premier  pré- 
sident est  fort  embarrassant  en  pareille  occasion,  et  il  faut  avoir  bien  du 
manège  et  de  la  politique  pour  se  maintenir  bien  avec  sa  compagnie  et  la 
Cour  :  et  dans  le  doute,  il  faut  préférer  sa  compagnie  avec  qui  on  a  à 
vivre,  à  moins  d'avoir  une  porte  promise  pour  sortir3. 

La  restriction  est  importante.  Avez-vous  une  porte  pour  sortir? 
Non;  alors,  préférez  votre  compagnie.  Il  y  aurait  pourtant  mieux  a 
faire,  et  Barbier  ne  parle  pas  sans  admiration  d'un  autre  président, 
qui,  lui,  dupait  ses  collaborateurs,  mais  contre  espèces  sonnantes  : 

Le  premier  président  de  Mesmes  savait  tromper  sa  compagnie  et  être 
respecté,  et  tirer  beaucoup  d'argent  de  la  Cour.  Celui-ci  demande,  depuis 
quatre  ans,  la  pension  de  vingt  mille  livres,  en  a  besoin  et  ne  peut  l'ob- 
tenir4. 


1  II,  3a,  février  i  728. 

2  II,  io3,  mars   17^0. 

3  II,  109,  avril  1730. 

4  II,  19O,  septembre   1 7 3 1 . 


272  LES  PHILOSOPHES 

Voilà  de  l'esprit  et  de  l'habileté! 

Aussi  Barbier  a-t-il  de  ces  commentaires  qui  vous  dérouteraient, 
si  on  ne  connaissait  à  fond  ce  côté  de  l'esprit  bourgeois.  Un  curé, 
Laugier  de  Baurecueil,  homme  d'une  excellente  famille,  est  banni 
à  perpétuité  pour  avoir  refusé  la  communion  à  une  dame  de  Perth, 
laquelle,  d'ailleurs,  n'était  pas  morte  depuis,  et  se  portait  bien;  le 
bruit  courait  que  le  curé  s'était  enfui  après  avoir  enlevé  l'argent 
destiné  aux  pauvres  ;  ne  vous  hâtez  pas  de  crier  au  scandale  ;  laissez 
Barbier  expliquer  le  cas  : 

Quand  cela  serait,  il  serait  diflieile  de  le  condamner  ;  étant  décrété  de 
prise  de  corps,  ayant  prévu  le  jugement  qui  a  été  rendu,  obligé  de  sortir 
de  sa  patrie,  il  est  triste  d'être  sans  argent.  Il  s'est  regardé  comme  le  pre- 
mier pauvre  et  le  plus  à  plaindre,  sauf  si  les  choses  changent,  et,  en  cas 
de  retour,  de  rétablir  le  tout1. 

Ce  diable  d'homme  a  une  telle  façon  de  présenter  les  choses 
qu'on  est  tenté  de  lui  donner  raison.  Il  lui  arrive  même  de  trouver, 
avec  le  plus  grand  sang- froid,  des  solutions  d'une  simplicité  telle 
qu'on  se  demande  comment  on  n'y  a  pas  songé.  A  l'heure  où  la 
nation  entière  est  profondément  bouleversée  par  la  querelle  des 
sacrements,  Barbier  émet  l'hypothèse  suivante  : 

On  peut  fabriquer  un  billet,  mettre  le  nom  d'un  prêtre  ou  d'un  reli- 
gieux tel  que  l'on  voudra  ;  les  prêtres  d'une  paroisse,  de  semaine  pour 
porter  les  sacrements,  ne  peuvent  pas  connaître  sur  un  nom,  ni  si  c'est 
un  prêtre,  ni  si  c'est  un  prêtre  approuvé  et  ayant  pouvoir.  Gela  ne  peut 
se  savoir  que  sur  les  registres  de  l'archevêché.  Dans  les  moments  pressés, 
on  n'a  pas  le  temps  de  vérifier  ;  ainsi,  à  le  bien  prendre,  cette  formalité 
deviendrait  assez  inutile  si  on  voulait  tromper'2. 

Il  n'y  a  qu'un  inconvénient,  c'est  que  les  jansénistes  tenaces, 
ardents,  aiment  mieux  mourir  sans  communion  que  ne  pas  mani- 
fester ostensiblement  leurs  croyances  à  l'heure  suprême.  Sans 
doute,  mais  c'est  du  fanatisme  cela,  c'est  de  l'exaltation,  et  Bar- 
bier ne  comprend  pas  les  exaltés.  Sa  morale,  à  lui,  est  terre  à  terre; 
elle  est  faite  de  bon  sens  pratique;  elle  n'a  aucune  élévation.  Est-ce 
à  dire  que  le   bourgeois    du   xvmc  siècle    soit   immoral?  Non    pas, 


1  VI,  139,  mars  1755, 

2  VI,  9,  février  1754. 


ET  LASOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al"  XVIIIe  SIÈCLE  273 

mais  il  est  moral  à  sa  manière.  Il  L'est  plus  que  ses  contempo- 
rains, non  parce  qu'il  est  «  chrétien  »,  non  parce  qu'il  est 
«  homme  »,  mais  parce  qu'il  es!  »  bourgeois1  ».  Bourgeoisie  oblige, 

e1  tous  1rs  actes  qui  peuvent  ravaler  sa  qualité,  le  bon  bourgeois 
les  évite;  il  a  le  sentiment  de  sa  dignité,  des  traditions  familiales; 
sa  probité  est  mesquine,  mais  il  y  tient  et  il  le  fait  voir.  Barbier 
n'envisage  pas  comment  il  se  conduirait  lui-même  dans  les  nom- 
breux cas  où  il  donne  son  avis;  par  sa  situation,  par  sa  position 
sociale,  il  est  sûr  de  ne  pas  s'y  trouver;  il  juge  C2S  cas,  d'après  sa 
raison  bourgeoise;  comment  les  jugerait-il  d'après  son  cœur?  Il 
écrit  à  propos  d'un  assassinat  manqué  :  «  Ce  ne  sont  pas  des 
coups  à  manquer  par  imprudence-,  »  Il  constate,  voilà  le  résultat 
de  sa  constatation.  En  toute  chose  il  faut  considérer  la  fin.  Pour 
lui,  il  n'aura  jamais  à  faire  assassiner  quelqu'un;  ce  ne  sont  pas 
occupations  de  bourgeois.  Son  grand  principe,  encore  une  fois,  c'est 
qu'on  doit  s'occuper  de  sa  besogne,  non  de  celle  du  voisin.  La 
sienne  lui  suffit;  il  apprécie  celle  des  autres  «  extérieurement  »,  il 
ne  s'y  mêle  pas,  même  par  la  pensée.  Par  exemple,  pour  ce  qui 
concerne  son  devoir  à  lui,  il  est  irréprochable.  Il  est  quelqu'un  et 
il  veut  échapper  à  toute  critique.  Le  jour  de  la  cérémonie  pour 
l'élection  du  prévôt  des  marchands  et  de  deux  nouveaux  échevins, 
il  esl  là,  parmi  les  trente-deux  notables:  il  ne  veut  pas  avoir  à 
rougir  devant  eux3.  Quant  à  ses  opinions,  il  n'en  sera  jamais  ni 
l 'apôtre  ni  le  martyr  :  cela  ne  fait  pas  partie  de  son  programme. 
Il  n'en  est  pas  moins  indépendant.  J'ai  dit  qu'il  pensait  comme 
La  Fontaine;  il  est  bon  de  distinguer;  il  ne  crierait  pas  selon  les 
gens  :  Vive  le  Roi,  vive  la  Ligue!  mais  s'il  se  rencontre  avec  des 
ligueurs,  il  aimera  mieux  ne  rien  crier  du  tout,  et,  en  tout  cas,  il  n'ira 
pas,  lui,  les  empêcher  de  crier  ;  que  la  police  s'acquitte  de  ce  soin. 
Pas  de  zèle  déplacé,  voilà  sa  devise.  Elle  est  morale,  dans  une 
certaine  mesure;  on  voit  dans  quelle  mesure.  Et  surtout,  cet 
homme-là  est  d'une  franchise  solide  ;  il  ne  se  guindé  pas,  il  ne  se 
donne  pas  pour  un  autre  ;  il  se  fait  voir  à  nous  tel  qu'il  est  ;  c'est 
encore  par  là  qu'il  est  le  plus    sympathique,  et  j'ose  dire  le  plus 

1  Cf.  Gil  Blas,  III,  5.  Larroumet,  Marivaux,  372,  etc.,  etc. 

2  I,  342,  mars  1724. 

3  IV,  460,  août  1760. 

Univ.  oe  Lyon.  —  M.  Roustan.  18 


274  U:s  PHILOSOPHES 

unirai;  chez  lui,  rien  d'affecté;  le  mensonge  ne  lui  est  pas  odieux, 
il  a  l'air  de  ne  pas  le  connaître;  il  est  d'un  commerce  sûr;  nous 
n'avons  à  craindre  avec  lui  ni  duperie  ni  surprise;  sachons-lui  gré 
de  ne  pas  se  battre  les  flancs  pour  nous  faire  illusion,  et  tenons 
compte  de  cette  qualité,  quand  nous  lisons  que  la  bourgeoisie  du 
xvme  siècle  avait  une  belle  «  santé  morale  ». 

On  voit  dans  quel  sens  on  doit  prendre  ces  mots.  Je  définirais 
presque  le  bourgeois  :  «  Un  honnête  homme  qui  aime  ses  aises.  » 
J'aurais  expliqué  par  là  bien  des  caractères  de  sa  physionomie,  et 
j'aurais  fait  prévoir  en  partie  quelle  devait  être  son  attitude  à  l'égard 
des  philosophes.  Le  bourgeois,  surtout  celui  de  l'ancien  régime,  se 
trouve  bien  chez  lui,  et  il  n'aime  guère  qu'on  le  dérange  de  ses  habi- 
tudes. Il  n'est  pas  rare  de  voir  Barbier  plaindre  ceux  qui  font  le 
mauvais  calcul  de  sacrifier  leur  tranquillité  à  des  considérations 
étrangères  à  leur  bien-être.  Il  déclarera,  après  l'arrestation  de 
quelques  parlementaires  :  «  Chacun  sent  le  désagrément  de  quitter 
sa  maison  et  sa  famille  pour  être  exilé  dans  des  endroits  très  éloi- 
gnés1. »  On  est  si  bien  dans  sa  maison,  et  il  est  si  pénible  de  chan- 
ger de  résidence,  de  quitter  sa  rue  et  son  quartier!  Tout  ce  qui  peut 
amoindrir  ce  bien-être,  qui  lui  est  si  cher,  touche  douloureusement 
le  bourgeois  ;  c'est  le  point  vulnérable.  Barbier  a  un  attendrissement 
véritable,  au  début  de  l'année  1721,  car  il  a  joué  à  la  Bourse  et  il 
a  perdu  : 

Celle  année  est  bien  différente  de  l'autre  pour  tout  le  monde,  et  pour 
moi  en  particulier.  J'avais  en  janvier,  pour  soixante  mille  livres  d'effets 
en  papier,  à  la  vérité,  imaginaires,  mais  qu'il  ne  tenait  qu'à  moi  de  réali- 
ser en  argent,  ce  que  je  n'ai  eu  ni  l'esprit,  ni  le  bons  sens  de  l'aire;  et 
tout  cela  est  tombé  à  rien,  de  manière  que  je  n'ai  pas  aujourd'hui  de  quoi 
donner  les  étrennes  aux  domestiques,  et  cela  sans  avoir  joué  ni  perdu'-. 

Telle  est  sa  première  réflexion,  au  moment  où  la  nouvelle  année 
commence,  et  il  la  consigne  soigneusement  en  tête  de  son  premier 
chapitre.  Passe  encore  pour  cette  perte,  qui  n'est  pas  mortelle.  Mais 
où  le  bourgeois,  paisible  et  raisonnable,  devient  féroce  et  sangui- 
naire, c'est  lorsqu'il  est  question  de  la  sûreté  de  ses  concitoyens  et 


1  I,    17  août  et  septembre  1718. 
*   I.  98,  janvier  1721. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIIIe  SIÈCLE  275 

de  la  sienne.  Il  est  de  ces  gens  qui  crient  que  la  police  fait  mal  sa 
besogne,  qu'on  n'est  jamais  assez  sévère  contre  ceux  qui  menacent 
les  biens  et  la  vie  des  habitants,  et  qu'il  est  bon  de  multiplier  les 
exemples  terribles  pour  garantir  la  tranquillité  des  particuliers. 

In  soldat  aux  gardes,  nommé  François-Louis  du  Châtelet,  «  tort 
bon  gentilhomme   »  de  l'aveu  de  Barbier1,  avait  vendu  et  livré  le 
fameux    Cartouche;    bien   qu'il    lut   lui-même  digne   de  la  roue,   le 
traître  avait  obtenu  sa  grâce   et  avait  été  enfermé  ;i   Bicêtre,  où  il 
était  enchaîné  et  gardé  à  vue.  Le  chenapan,  autorisé  à  recevoir  des 
visites,  s'entend  avec  quatre  amis,  qui,  un  beau  jour,  s'emparent  de 
la  sentinelle,  scient  les  chaînes,    et  font  évader  le  prisonnier  par 
dessus  les  murs.  Le  premier  mouvement  de  Barbier  est  un  mouve- 
ment de  colère  :  «  On  a  bien  peu  de  soin  dans  ce  pays- ci  !  »  ;  le  second. 
un  mouvement  d'effroi  :  «  Il  assassinera  peut-être  bien  du  monde!  »  ; 
le  troisième,  de  regret  :    «    On  devait   bien   empoisonner  un  pareil 
homme  dans  la  prison,   et  ne  tenir  la  parole  que  pour  le  public  '!   •> 
En  1 7^2,  une  bande  d'assommeurs  désolaient  les  rues  de  Paris,  à 
partir  de  9  heures  du  soir  ;  on  en  met  quelques-uns  à  la  question, 
puis  ils  sont  rompus  vifs  et  expirent  sur  la  roue.  Le  mardi    18  dé- 
cembre, c'est  le  tour  d'un  nommé  Desmoulins,  âgé  de  dix-huit  ans 
environ,  que  l'on  conduit  à  la  Grève;  très  robuste,  il  reste  vingt- 
deux  heures  vif  sur  la  roue  ;  les  confesseurs  se  relayent  toute  la  nuit,  à 
cause   du  froid  glacial;    le  patient  souffre  mais  s'obstine  à  ne  pas 
mourir.  Le  lieutenant  criminel  envoie  demander  à  MM.  de  la  Tour- 
nelle  la  permission  de  le  faire  étrangler;  le  mercredi  19,  à  10  heures 
du  matin,  on  mit  enfin  par  là  un  terme  à  ses  tortures.  Veut-on  la 
réflexion   de  Barbier?    «   Messieurs   ses  compagnons,  ou  autres  de 
même  volonté,  doivent  voir  qu'on  ne  badine  pas^1!   »  On  ne  saurait 
acheter  trop  cher  la  sécurité,  cet  axiome  n'a  pas  d'exceptions. 

A  l'extérieur,  le  danger  vient  des  bandits;  à  l'intérieur,  il  vient 
des  laquais;  Barbier  n'est  pas  plus  tendre  pour  ceux-ci  que  pour 
ceux-là;  ils  sont  une  menace,  cela  suffit.  Un  laquais  de  M.  d'Erlach, 
capitaine  des  gardes-suisses,  «  avait  dit  des  sottises  de  sa  maîtresse  ». 
Il  est  condamné  au  carcan  et  aux  galères.  Le  jour  de  l'exécution, 


1  I,  169,  novembre  1721  ;  cf.  ibid.,  164,  octobre  1721, 

2  I,  15^7,  338,  février  1724. 

3  III,  402,  décembre  1742. 


•276  LES  PHILOSOPHES 

cinq  ou  six  mille  gens  du  peuple  entourent  la  demeure  de  d'Erlach, 
et,  dès  que  le  poteau  est  enfoncé,  ils  le  brisent  et  font  une  émeute  ; 
le  capitaine  avait  introduit  dans  sa  maison  toute  sa  compagnie  ;  la 
populace  casse  les  vitres,  des  coups  de  feu  partent  de  la  maison,  il 
y  a  des  blessés,  des  tués  et,  parmi  ces  derniers,  comme  toujours,  un 
pauvre  diable,  qui  n'était  pas  de  la  manifestation,  «  un  porteur  de 
lettres  d'enterrement,  qui  ne  s'attendait  pas  à  porter  le  sien  ».  Le 
laquais  est  ramené  au  Ghâtelet;  l'émotion  est  grande  jusqu'au  soir; 
le  bourgeois  est  mécontent  et  se  met  à  trembler  : 

On  n'ose  plus  à  présent,  écrit-il,  mettre  au  carcan;  voilà  la  troisième  fois 
que  pareille  sédition  arrive,  qui,  quelquefois,  pourrait  avoir  des  suites  très 
fâcheuses...  Hier  mercredi  19,  le  laquais  a  été  ramené  au  carcan,  tout  le 
guet  à  cheval  y  était,  qui  gardait  les  avenues.  Il  n'est  rien  arrivé.  On  fait 
bien  de  laisser  force  à  la  justice,  car  les  laquais  ne  sont  déjà  que  trop 
insolents1. 

Le  garde  des  sceaux  d'Armenonville  avait  édicté  contre  le  vol 
domestique  une  pénalité  rigoureuse  :  la  mort' (4  mars  1724).  Les 
biens  du  bourgeois  devaient  être  à  l'abri  de  la  convoitise  de  ses 
gens.  Mais  on  ne  peut  pas  tout  prévoir,  et  un  cas  particulier  se  pro- 
duit en  1726.  Un  cuisinier  adresse  à  son  maître  une  lettre  anonyme, 
par  laquelle  il  le  prévient  de  déposer  un  sac  de  louis  sur  une  fenêtre 
de  la  rue,  s'il  ne  voulait  pas  être  assassiné.  On  essaye  de  pincer 
l'auteur  de  la  lettre;  on  n'y  parvient  pas.  Le  cuisinier  écrit  de  nou- 
velles menaces.  Justement,  sa  maîtresse  lui  donne  congé,  se  fait 
délivrer  une  quittance,  et,  remarquant  la  ressemblance  de  l'écriture 
avec  celle  des  lettres,  dénonce  le  domestique  ;  on  le  pend  haut  et 
court.  Barbier  rapporte  qu'on  a  trouvé  çà  et  là  le  verdict  trop 
sévère,  puis  il  nous  donne  son  avis  personnel  : 

Le  peuple  et  bien  d'autres  gens  ont  trouvé  ce  jugement  rigoureux,  de 
faire  perdre  la  vie  à  un  homme  qui  n'a  ni  tué  ni  volé,  et  qui  n'avait 
jamais  commis  une  mauvaise  action.  La  populace  même  en  a  marqué  son 
ressentiment,  en  cassant  les  vitres  de  M.  de  Guerchois,  qui  demeure  dans 
la  rue  Pavée,  et  le  cuisinier  a  été  pendu  au  bout  de  la  rue,  sur  le  quai 
des  Augustins.  Mais  tout  considéré,  comme  le  cas  est  nouveau,  on  a  bien 

1  I,   170,  171,  novembre  1731. 

2  A  ce  sujet,  voir  le  très  curieux  chapitre  de  Mercier,  III,  225,  76  sq. 
Messe  de  la  Pie.  Cf.  sur  les  domestiques,  ibid.,  I,  54,  \(>g  sq.  Nos  grand' mères. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AD  XVIII"  SIÈCLE  277 

fait  de  le  pendre,   pour  donner  l'exemple,  surtout   parce   que   c'est    un 
domestique  et  qu'on  ne  peut  trop  acheter  la  tranquillité  publique1. 

Ainsi,  l'avocat  consultant  saisit  fort  bien  que  le  cas  n'était  pas 
celui  que  prévoyait  la  déclaration  du  \  mars  i7>./i;  niais  Le  bour- 
geois revient  à  son  principe  :  la  tranquillité  publique  est  pour  lui 
ce  qu'est  pour  les  soin  crains  la  raison  d'Etat.  Encore  une  fois,  il 
serait  faux  de  conclure  que  Barbier  est  un  méchant  homme;  il  nous 
semble,  par  certains  passages,  qu'il  dut  être  bon,  doux  et  bienveil- 
lant pour  ses  domestiques;  mais,  quand  il  est  question  de  son  bien- 
être  ou  de  sa  tranquillité,  le  bourgeois  se  transforme  :  il  n'est  pas 
méchant,  disions-nous;  cela  est  très  vrai,  il  est  égoïste. 

Cet  égoïsme,  cet  amour  presque  féroce  de  sa  tranquillité,  le  bour- 
geois du  xvme  siècle  le  témoigne  aussi  dans  ses  sentiments  à  l'égard 
du  peuple2.  Soyons  juste;  le  bourgeois  ne  considère  pas  que  l'homme 
du  peuple  est  son  égal,  et  il  ne  peut   guère  avoir  pour  lui,  s'il   lui 
est  favorable,  qu'une  sympathie  de   condescendance.  A  propos  de 
quelques  bruits  qui  sont  colportés  dans  le  public,  Barbier  déclare  : 
«  Voilà  ce    que  je    ne   crois    pas  ;    c'est    bon    à    faire   accroire    au 
peuple3  !  »  On  sent  bien  l'intention;  il  y  a  ici  moins  l'affirmation  de 
son   mépris  pour  la  populace,  que  celle  de  sa  supériorité   sur  elle. 
Quand,  en  vertu  de  l'ordonnance  du  10  janvier  i  ~43,  pour  la  levée 
de  la  milice  dans  Paris,  on  organise  le  tirage  au  sort,  Barbier  s'in- 
digne de  ce  que  «  le  fils  d'un  gros  marchand  riche,  élevé  dans  l'ai- 
sance et  avec  éducation,   soit  compris  dans  une  même  liste  avec  le 
propre  laquais  de  son  père,  les  domestiques,  les  ouvriers,  garçons 
de  bureau,  cordonniers  et  autres,  crocheteurs,  porteurs  de  chaises, 
brouetteurs  de  son  quartier,  cochers  de  place  et  autres  gens  de  cette 
espèce,    tous  désignés  dans  l'ordonnance.  »   Il  ajoute  :  «  Cela  est 
humiliant   et  dur,  et   l'on  peut  dire  même  que   cela  l'est  trop  4  !  » 
L'aisance,    l'éducation,    tout    sépare    le    jeune    bourgeois    du    fils 
de  l'ouvrier,  du  cordonnier  et  du  cocher.  Cela  mérite  bien  quelques 
dispenses;  il  faudra  longtemps  pour  que  le  père  du  jeune  bourgeois 
se  guérisse  de  cette   idée.   Notons  que  ce   n'est  pas  pour  la  haute 

1  I,  420,  avril  172G. 

2  Cf.  de  Tocqueville,  op.  cil.,  p.  i38  sq. 

3  I,  4o5,  août  1725. 

*  III,  426,  février  172.").  Voir  la  noie  de  Ch.  Louandre,  p.  42S,  4.5^.  et  note, 
P-  442. 


■Zl> 


LES   l'HILOSOl'HKS 


bourgeoisie,  parlementaire,  financière  ou  commerçante  que  Barbier 
proteste;  celle-là  est  exempte  du  tirage  ;  c'est  pour  la  petite  bour- 
geoisie  qu'on  ne  doit  pas,  malgré  tout,  confondre  avec  le  peuple  : 

Ce  qu'il  y  a  ici  de  triste,  c'est  que  les  fils  de  marchands  qui  ne  payent 
pas  une  grosse  capitation,  toute  sorte  de  marchands  libraires  et  autres, 
et  les  -arçons  de  boutique,  ont  tiré  effectivement  avec  les  laquais  des 
marchands  et  tout  le  reste  de  la  populace,  artisans,  crocheteurs, 
fiacres,  etc.  Cela  a  beaucoup  rabaissé  de  leur  fierté,  et  en  même  temps 
ils  ont  été  plaints  des  gens  qui  pensent  sagement,  parce  que,  effec- 
tivement, cela  fait  un  corps  de  bourgeoisie  qui  n'avait  pas  lieu  de  craindre 
d'être  sujet  à  ce  rabaissement  l. 

Rendons-nous  compte  que  le  bourgeois  n'est  pas  «  peuple  »,  sui- 
vant le  mot  de  la  Bruyère^  qu'il  se  distingue  du  peuple  non  seule- 
ment par  son  aisance  et  son  éducation,  mais  par  son  tour  d'esprit, 
ses  mœurs,  toute  son  existence.  Barbier  coudoie  l'ouvrier  les  jours 
de  fête,  et  il  le  trouve  toujours  trop  grossier,  trop  bruyant,  trop  pri- 
mitif. Ecoutons  ce  mot  souvent  répété  avant  et  après  lui  :  «  On  a 
beau  crier  misère,  le  public  trouve  toujours  de  l'argent  pour  fêtes 
et  plaisirs'-.  »  Il  y  a  là  toute  la  mauvaise  humeur  d'un  brave 
homme  qui  n'aime  ni  les  pétards,  ni  les  chants  avinés.  C'est  la 
note  de  plus  d'un  des  récits  de  réjouissances  que  nous  trouvons 
chez  Barbier.  «  Comme  il  faut,  dit-il,  toujours  amuser  le  peuple 
de  Paris  pour  le  consoler  de  n'avoir  point  d'argent,  l'infante  d'Es- 
pagne est  partie  d'Orléans,  et  arrive  ici  dimanche  ou  lundi3.  »  Lui, 
il  va  s'installer  commodément  dans  la  rue  Saint-Honoré,  au  coin  de 
la  rue  de  l'Arbre-Sec,  pour  voir  défiler  le  cortège.  Bien  entendu, 
il  laisse  les  autres  s'égosiller,  ce  n'est  pas  de  son  rang.  «  Le  soir, 
continue-t-il,  les  rues  ont  été  bien  plus  illuminées  que  je  n'aurais 

1  III,  441,  avril  1743.  Voir  à  côté  de  cela,  et  pour  mesurer  le  progrès 
accompli  à  la  fin  du  siècle,  Chronique  scandaleuse,  21 5,  un  mot  de  Target  au 
prince  de  Beauvau  :  «  Mon  prince,  si  vous  êtes  attaché  à  votre  patrie,  vous 
devez  regarder  comme  le  plus  heau  jour  de  la  France  celui  où  votre  fils  tirera 
à  la  milice  avec  le  fils  de  votre  fermier.  »  Il  est  vrai  que  l'auteur  déclare 
que  c'est  «  un  propos  sur  lequel  on  jette  un  grand  ridicule  »  ;  l'auteur  affirme 
d'ailleurs  »  qu'il  ne  sait  pas  pourquoi  ».  Cf.  Fontaine,  op.  cit.,  2e  partie,  \  I, 
210  sq. 

2  IV,  iG,  février  1745. 

3  I,  i<)2  sq.,  mars   1722. 


ET  LA  SOCIÉTÉ   FRANÇAISE  Al    XVlll0  SIÈCLE  279 

cru.  Le  peuple  de  Paris  esl  bien  sot1  !  »  Le  bourgeois  trouve  inepte 
que  le  peuple  dépense  ainsi  un  argent  qu'il  devrai!  mieux  employer. 
Primum  vivere,  deinde  illuminare.  Il  se  pourrait  que  Barbier  eût 
raison,  et  que,  si  le  bourgeois  calcule  trop  bien,  le  peuple  calcule 
tr«»p  peu.  (i  D'ailleurs,  dit-il  plus  bas.  tout  était  un  peu  gris,  comme 
cela  est  toujours  à  la  ville"-.  »  Le  duc  de  Gesvres,  gouverneur  de 
Paris,  approuvant  le  menu  d'un  festin  que  les échevins  organisaient, 
écrivait  eu  marge  :  «  Surtout  boire.  »  Le  peuple  boit  dans  les 
rues,  et  le  bourgeois  en  est  lâché  :  lui,  il  boit,  à  domicile.  Chacun 
a  ses  plaisirs.  Barbier  marque  la  différence,  à  propos  des  l'êtes  qui 
suivent  la  naissance  du  tils  du  Dauphin  : 

Le  peuple  a  bu  et  dansé  dans  toutes  les  places,  jusqu'à  près  d'une  heure 
que  les  violons  ont  cessé,  et  il  a  couru  toute  la  nuit,  en  chantant  dans 
les  rues,  par  un  très  beau  clair  de  lune.  Les  bourgeois  et  les  gens  plus 
distingués  ont  satisfait  leur  curiosité  en  allant  voir  les  plus  belles  illumi- 
nations de  la  ville,  depuis  neuf  heures  jusqu'à  plus  de  deux  heures  après 
minuit3 . 

On  a  presque  envie  de  transposer  le  passage  célèbre  de  la 
Bruyère  :  «  Un  bourgeois  aime  la  Champagne,  abhorre  la  Brie  ;  il 
s'enivre  de  meilleur  vin  que  l'homme  du  peuple;  seule  différence 
que  la  crapule  laisse  entre  les  conditions  les  plus  disproportionnées, 
entre  l'avocat  consultant  et  le  cordonnier.  »  Il  y  a  cependant  une 
autre  différence  :  c'est  que  l'avocat  consultant  se  tient  mieux  dans 
les  rues,  même  la  nuit,  qu'il  y  ait  ou  non  un  beau  clair  de  lune. 

Ce  peuple,  auquel  il  se  sent  très  supérieur,  le  bourg-eois  le  regarde 
avec  méfiance,  et  souvent  avec  crainte.  Il  est  d'avis  qu'il  faut  le 
mater.  Nous  verrons  qu'il  compte  pour  cela  sur  le  secours  de  la  reli- 
gion. Il  redoute  un  affaiblissement  de  la  foi,  qui  enlèverait  une  des 
digues  opposées  au  flot  populaire  ;  il  craint,  à  ce  point  de  vue,  les 
conséquences  des  luttes  religieuses  : 

Le  seul  inconvénient  que  je  trouve  dans  toutes  ces  disputes,  très  amu- 
santes pour  les  gens  d'esprit,  qui  n'ont  que  faire  et  qui  trouvent  par  là 
des  ouvrages  très  bien  travaillés,  c'est  que  Ton  creusera  trop  ces  matières; 
et  cela  ôtera  dans  l'esprit  du  peuple  la  soumission  et  la  subordination  à 

1  I,  198,  mars  1722 

2  Ihid.,  201. 

3  Y,  41-,  septembre  1753. 


^80  LES  PHILOSOPHES 

l'Eglise,  qui  sont    les  enfants    de   l'ignorance,    mais   qui  sont  nécessaires 
pour  la  police  d'un  grand  Etat  l. 

«  La  police  d'un  grandEtat  »...  on  n'a  jamais  confondu  plus  nette- 
ment le  rôle  du  curé  et  celui  du  gendarme.  C'est  que  déjà  nous  ren- 
controns chez  Barbier  les  plaintes  bien  connues  contre  l'ouvrier  qui 
réclame  des  salaires  exagérés,  et  les  doléances  du  bourgeois  qui  paie 
tout  beaucoup  trop  cher  : 

m  Les  marchands  sont  accoutumés  à  vendre  cher,  gémit  notre 
avocat,  et  les  ouvriers  à  gagner  beaucoup2.  »  Déjà  commencent  les 
prédictions  devenues  traditionnelles  sur  l'impossibilité  où  l'on  va  se 
trouver  d'aller  plus  avant,  étant  donné  les  exigences  du  travailleur  : 

L'ouvrier,  qui  gagnait  une  livre  dix  sols  par  jour,  veut  gagner  six 
livres,  et  il  est  quatre  jours  sans  travailler,  à  manger  son  argent;  de  sorte 
qu'on  ne  peut  venir  à  bout  de  rien  faire,  et  tout  coûte  extraordinaire- 
ment.  Le  moellon,  qui  coûtait  douze  livres  la  toise,  vaut  vingt-quatre 
livres,  ainsi  tout  le  reste-. 

Et  aussi  pointent  les  inquiétudes  de  la  bourgeoisie  en  face  des 
premiers  symptômes  de  ce  que  nous  appellerions  «  le  mouvement 
socialiste  »,  des  premières  grèves,  si  l'on  veut,  qui  se  déroulent 
avec  des  péripéties  qui  nous  sont  devenues  familières,  mais  qui 
plongeaient  dans  la  stupéfaction  Barbier  et  ses  contemporains  : 

Toutes  les  difficultés  que  l'on  trouvera  à  remettre  les  choses  en  règle 
font  bien  voir...  le  danger  qu'il  y  a  d'accoutumer  les  ouvriers  à  gagner 
beaucoup.  11  leur  paraissait  doux  de  ne  travailler  que  trois  jours  de  la 
semaine,  pour  avoir  de  quoi  vivre  le  reste.  On  peut  voir  jusqu'où  va  la 
faction  de  ces  gens  du  peuple.  Il  y  a  peut-être  4000  ouvriers  en  bas;  à 
la  première  diminution  des  espèces,  ils  ont  voulu  gagner  cinq  sous  de 
plus  par  paire  de  bas  ;  il  a  fallu  que  le  marchand  leur  accorde.  A  la 
seconde  diminution,  le  marchand  a  voulu  diminuer  ces  cinq  sols  ;  1  ou- 
vrier n'a  pas  voulu;  le  marchand  s'est  plaint;  l'ouvrier  s'est  mutiné;  ils 
ont  menacé  de  coups  de  bâton  ceux  d'entre  eux  qui  prendraient  de  1  ou- 
vrage à  moindre  prix,  et  ils  ont  promis  un  écu  par  jour  à  ceux  qui  n'au- 
raient point  d'ouvrage,  et  qui  ne  pourraient  pas  vivre  sans  cela.  Pour 
cet  effet,  ils  ont  choisi  entre  eux  un  secrétaire  qui  avait  la  liste  des 
ouvriers  sans  travail,   et   un  trésorier  qui  distribuait  la  pension;  ceux-là 

1  II,   148,  mars  1731. 

2  I,  35o,  avril  1724. 
'■'■  I,  53,  juillet  1720. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII»  SIÈCLE  281 

demeuraient  dans  le  Temple;  ils  profitaient  du  besoin  qu'on  a  d'eux  et 
faisaient  les  séditieux.  On  s'est  plaint  au  contrôleur  général,  et  on  en  a 
fait  mettre  une  douzaine,  ces  jours-ci,  en  prison,  et  au  pain  et  à  l'eau. 
C'est  pour  faire  voir  qu'il  ne  faut  pas  laisser  déranger  le  peuple,  et  la 
peine  qu'on  a  à  le  réduire  l. 

Il  ne  faut  pas  laisser  déranger  le  peuple,  voilà  un  autre  axiome 
de  la  politique  des  bourgeois.  C'est  un  trait  général,  un  de  ceux 
qui  constituent  ce  «  type  »  dont  je  parlais  au  début,  que  cette 
crainte  du  peuple.  Elle  est  commune  au  bourgeois  du  xvu;"  siècle 
et,  nous  le  dirons,  à  la  plupart  des  philosophes;  elle  nous  explique 
pourquoi  ceux-ci  et  ceux-là  voulaient  une  royauté  forte,  bien 
armée,  pour  assurer  le  calme  dans  la  rue  et  pour  garantir  le  repos 
dans  la  maison.  A  l'autre  bout  du  siècle,  Hardy  a  beau  être  dans 
le  parti  de  l'opposition  à  outrance  ;  il  reste  un  sujet  fidèle  du  roi; 
nous  le  dirons  aussi  de  Barbier;  notons  ici  que  ce  loyalisme  avait 
un  puissant  levier  :  la  peur.  Ce  qu'il  craint  dans  les  réjouissances 
populaires,  c'est  le  flux  et  le  reflux  des  masses  enfiévrées,  tumul- 
tueuses, capables  de  tous  les  excès,  une  fois  qu'elles  se  sont 
«  dérangées  ».  La  moindre  manifestation  lui  déplaît.  La  rue,  pour 
lui,  n'est  pas  à  tout  le  monde;  elle  n'esta  personne.  En  juillet 
1744,  à  la  suite  de  la  prise  d'Ypres,  il  y  a  grande  réjouissance,  Te 
Deum,  feu  d'artifice,  souper  à  l'hôtel  de  ville,  lampions  : 

J'ai  vu  passer  devant  ma  porte  une  douzaine  de  polissons,  avec  des 
tambours  à  la  tète,  des  flambeaux,  portant  deux  figures  habillées  :  l'une 
représentant  la  reine  de  Hongrie,  et  l'autre  le  prince  Charles,  une  pipe 
dans  la  bouche.  Je  crois  que  la  police  aurait  empêché  cela,  si  elle  eût  pu 
le  prévoir,  parce  qu'il  faut  toujours  respecter  les  princes-. 

Bien  qu'il  s'agisse  de  princes  ennemis,  Barbier  blâme  la  police 
de  n'avoir  pas  arrêté  cette  manifestation  populaire.  Par  définition, 
une  manifestation  populaire  est  dangereuse.  Aussi  le  bourgeois 
est-il  implacable,  quand  il  y  a  émeute  et  trouble  plus  considérable. 
A  chaque  pas,  on  le  voit  approuver  des  mesures  de  rigueur  adop- 
tées, ou  en  conseiller  de  nouvelles.  En  1720,  le  pain  ayant  aug- 
menté, un  soulèvement  a  lieu  au  faubourg  Saint-Antoine  :  1 .800  per- 

1  I,  35 r,  avril  1724. 

2  III,  525,  juillet  1744. 


282  LES  PHILOSOPHES 

sonnes  pillent  les  boutiques  des  boulangers,  repoussent  La  garde  à 
coups  de  pierre;  le  guet  est  mandé,  fond  sur  les  émeutiers  L'épée  à 
la  main,  et  tire  trois  coups  de  feu  dont  l'un  atteint  un  mousquetaire 
noir  qui  passait  par  là  ;  si  on  n'avait  pas  empêché  les  mousquetaires 
de  tirer  sur  le  guet,  une  sanglante  bataille  s'engageait  dans  le 
faubourg  : 

On  a  pris  huit  personnes  des  séditieux,  écrit  Barbier,  et  aujourd'hui 
mardi  17,  on  en  pend  deux  dans  la  grande  rue  du  faubourg  Saint-Antoine. 
On  a  commandé  pour  cet  effet  le  régiment  des  gardes,  qui,  dès  midi,  s'est 
emparé  de  toutes  les  rues  de  traverse  dans  la  rue  Saint-Antoine,  pour 
empêcher  la  populace  d'assister  en  foule  à  cette  exécution.  Il  est  certain 
que  cela  contiendra  le  peuple  du  faubourg,  mais  il  est  à  craindre  que 
quelque  nuit  ils  ne  se  vengent  ;  cependant  on  ne  saurait  trop  marquer  de 
sévérité  et  de  fermeté  pour  empêcher  de  pareilles  séditions  l. 

Ce  sentiment  de  la  peur  est  plus  fort  chez  ce  bourgeois,  juste 
cependant  et  non  insensible,  que  les  autres  sentiments  qui  percent 
çà  et  là.  Ainsi,  en  mai  17.H)'-,  le  peuple  ayant  appris  que  des 
exempts  déguisés  enlevaient  des  enfants  tilles  et  garçons,  de  cinq  à 
dix  ans,  vraisemblablement,  d'après  Barbier,  «  pour  les  envoyer  à 
Mississipi  »,  se  soulève  dans  quatre  quartiers,  et  sa  colère  est  ter- 
rible; il  tue,  brise,  saccage;  cette  fois,  ce  célibataire  bourgeois  est 
presque  avec  les  séditieux;  il  blâme  le  lieutenant  général,  les 
exempts,  «  archers  et  gens  de  cette  espèce,  qui  sont  des  coquins 
par  état  »,  il  trouve  ces  mesures  odieuses  et  plus  maladroites 
encore;  mais  tous  ces  raisonnements  ne  le  détournent  pas  de  cette 
idée  que  0  cette  émotion  de  3  ou  40000°  âmes  »  aurait  pu  avoir 
pour  conséquence  «  le  feu  et  le  pillage  dans  la  ville  »,  dans  le 
quartier,  dans  la  maison  qu'il  habite.  Or,  cela  est  beaucoup  plus 
préjudiciable  à  la  sécurité  publique  que  l'enlèvement  vrai  ou 
supposé  de  petits  enfants,  et  alors  l'instinct  de  la  conservation 
reprend  le  dessus  et  Barbier  juge  comme  il  suit  : 

Apparemment  que  ce  fait  d'enlèvement  de  leurs  enfants  a  été  plus  sen- 

*  I,  3<)9  sq.,  juillet  17^5.  Cf.  cette  pensée  vraiment  «  bourgeoise  »  de  Carac- 
cioli  :  «  Les  paysans,  les  soldats,  les  écoliers,  trois  sortes  d'êtres  à  qui  il  ne 
faut  faire  ni  tort  ni  grâce.  Plus  on  les  ménage,  plus  on  les  trouve  indociles.  » 
(Lettres  récréatives,  II,  26,  33.) 

2  Mai  1750,  IV,  422  sq. 


ET  LA  SOCIETE  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  283 

sible  (aux  gens  du  peuple,  que  la  disette)  et  les  a  plus  irrités  :  il  y  a  eu, 
dans  ces  différentes  émotions,  quinze  ou  vingt  personnes  tuées  ou  d'ar- 
chers ou  du  peuple,  sans  ceux  qui  ont  été  bien  blessés.  11  s'agit  de  savoir 
à  présent  ce  que  l'on  fera;  car  on  dit  qu'hier  on  a  arrêté  quelques  parti- 
culiers dans  la  rue  Saint-Honoré,  et  entre  autres  un  domestique,  qui, 
peul-étre,  ne  Taisait  qu'être  présent  sans  rien  entreprendre  ;  c'est  un 
laquais  de  .M.  Bonnet,  fermier  général,  homme  de  confiance  du  contrô- 
leur général.  En  fera-t-on  quelque  exemple,  parce  que,  d'un  côté,  il  est 
;i  craindre  de  faire  naître  une  sédition  plus  générale;  et,  d'un  autre  cédé, 
il  est  dangereux  de  laisser  cela  tout  à  l'ait  impuni  et  de  laisser  connaître 
au  peuple  sa  force  et  qu'il  peut  être  redoutable  ;  car,  dans  tout  ceci,  il  a 
toujours  eu  le  dessus,   et  l'on  a  été  obligé  de  le  ménager1. 

Encore  un  axiome  de  la  politique  du  bourgeois  :  ne  pas  laisser  le 
peuple  prendre  conscience  de  sa  force,  de  peur  qu'il  ne  s'en  serve 
un  jour. 


II 


Il  y  a  toutefois  une  solidarité  entre  le  bourgeois  et  le  peuple,  il 
y  a  un  point  de  jonction  :  par  là,  Barbier  et  ses  pareils  seront 
mieux  disposés  à  comprendre  les  philosophes  quand  ils  parleront 
de  l'équité  sociale,  de  l'égalité  devant  l'impôt,  de  la  juste  répar- 
tition des  charges  publiques.  L'avocat  consultant  et  le  cocher  ont 
également  à  payer  le  lise;  c'est  une  raison  importante,  sinon  déci- 
sive, pour  que  celui-là  s'intéresse  à  la  misère  de  celui-ci.  Recon- 
naissons même  qu'en  ces  matières  les  revendications  ont  d'autant 
plus  de  poids  qu'elles  ont  l'air  plus  désintéressées,  qu'on  semble 
prendre  le  parti  du  voisin,  malheureux,  accablé  de  charges,  et  non 
défendre  ses  propres  écus.  Or,  le  bourgeois  est  toujours  prêt,  en 
matière  d'impôt,  à  se  faire  le  chevalier  du  peuple;  il  y  trouve  son 
propre  compte  ;  mais  en  même  temps  il  est  rapproché  du  peuple 
par  cette  communauté  d'intérêts.  Après  une  distribution  de  grâces, 
qui  coûtent  cher  au  trésor  royal,  Barbier  s'écrie  avec  compassion  : 
«  Il  n'y  a  que  le  peuple  qui  est  victime  de  toutes  ces  politiques  !  » 
Il  a  fallu  que  l'argent  s'en  mêlât  pour  que  le  peuple  soit  devenu  le 
«  pauvre  peuple  »,  mais   voilà    le  bourgeois  presque  attendri!    Au 

1  IV,  432  sq.,  4  mai  17^0. 


284  LES  PHILOSOPHES 

point  do  vue  financier,  du  reste,  on  peut  se  lier  à  lui.  Il  sait,  mieux 
que  tout  autre,  si  la  caisse  publique  est  ou  non  prospère  :  «  Notre 
pauvre  argent,  s'écrie-t-il  piteusement,  sert  à  lever  tous  ces  obstacles 
dont  nous  n'avons  que  faire l  !  »  et  encore  :  «  Voilà  qui  est  beau  ! 
Gomme  nous  sommes  trop  bien  payés  de  nos  biens,  il  faut  encore 
prendre  les  revenus  de  l'Etat  pour  les  appointements  de  toutes  ces 
grandes  charges-!  »  Il  est,  avant  tout,  pour  la  politique  d'éco- 
nomie ;  il  est  plus  sensible  à  une  diminution  de  la  caisse  publique 
qui  aura  pour  conséquence  une  augmentation  d'impôts,  qu'aux 
autres  fautes  des  gouvernements. 

«  On  peut  dire,  déclare-t-il,  que  depuis  la  régence,  non  seulement 
on  a  perdu  son  bien,  mais  qu'on  a  été  bien  tourmenté3.  »  Les  griefs 
sont  rangés  par  ordre  d'importance.  Le  plus  grand  politique  est 
celui  qui  emplit  le  mieux  le  trésor;  entre  Richelieu  et  Fleury,  le 
bourgeois  préfère  le  second,  dont  il  fait  constamment  l'éloge.  Il 
est  un  de  ceux  qui  ont  regretté  que  le  vieux  percepteur  de  Louis  XV 
n'ait  pas  vécu  indéfiniment4.  Quand  on  parle  de  la  mort  de 
Fleury,  le  bourgeois  redoute  son  successeur  s'il  doit  être  «  un  peu 
fol  homme  à  projets,  à  idées,  et  bien  capable  de  faire  des  nouveautés 
dangereuses  ».  «  Les  finances,  affirme-t-il,  sont  dans  le  meilleur 
état  qu'elles  n'ont  jamais  été.  Il  sera  toujours  fâcheux  de  perdre  le 
cardinal5  ».  «  Il  faut  dire  que  le  roi  a  beaucoup  d'argent  dans  les 
coffres  et  qu'il  est  actuellement,  pour  ainsi  dire,  maître  et  arbitre 
de  l'Europe6.  »  Remarquons  toujours  l'ordre  des  facteurs  :  les 
coffres  d'abord,  l'Europe  ensuite;  et,  quelques  semaines  plus  tard, 
quand  on  affirme  que  Fleury  a  encore  échappé  à  la  fièvre  : 

C'est  un  sentiment  général,  sans  politique  et  sans  flatterie,  que  toute  la 


i  I,  41,  juin  1720.  Sur  le  bourgeois  et  l'argent,  cf.  Marivaux,  Spectateur 
français,  loc.  cit.,  ^79,  38<>. 

2  I,  i63,  octobre  1721. 

3  I,  237,  août  1722. 

4  I,2ii,  avril  1722. 

5  III,  76,  mars  17^7.  Il  écrit  bien  en  mai  1739  :  «  Le  cardinal  a  vécu  deux 
ans  de  trop  pour  la  gloire  du  ministère  »  (III,  179),  mais  il  se  reprend,  et  en 
novembre  1741  il  redira  avec  admiration  que  le  cardinal  «  a  la  tête  assez 
bonne,  à  plus  de  quatre-vingt-dix  ans,  pour  suffire  aux  opérations  les  plus 
importantes,  et  pour  faire  de  ce  règne  le  plus  beau  et  le  plus  grand  de  l'his- 
toire de  France  ». 

6  III,  117  sq.  décembre  1737. 


ET  LA  SOCIETE  FRANÇAISE  AU  Wlll     SIÈCLE  285 

France  craint  ce  moment  comme  une  perte  réelle,  parce  que  le  gouverne- 
ment est  généralement  grand,  judicieux  et  doux.  Tout  l'étranger  a  une 
confiance  et  un  respect  sans  réserve  dans  la  parole  et  les  opérations  de  ce 
ministre,  et  il  n'y  a  personne,  si  sensée  quelle  soit,  qui  puisse  dire  et 
prévoir  ce  qui  arrivera  par  rapport  au  ministère  de  ce  pavs-ci  l. 

Un  gouvernement  qui  a  de  bonnes  finances  mérite  toutes  les  épi- 
thètes  élogieuses,  et  on  doit  toujours  considérer  sa  disparition 
comme  un  malheur.  La  suite  dut  confirmer  Barbier  dans  ses  pré- 
visions. 

On  n'ignore  pas  avec  quelles  difficultés  financières  le  gouverne- 
ment se  trouva  aux  prises,  et  comment,  malgré  des  tentatives  de 
réformes  que  les  privilégiés  parvinrent  à  faire  échouer,  la  politique 
financière  ne  fut  pas  mise  en  harmonie  avec  les  progrès  de  l'éco- 
nomie politique.  Or,  —  cela  se  voit  presque  à  chaque  page,  —  Barbier 
suit  curieusement  cette  infinité  de  livres  et  de  brochures  qui  parais- 
sent dans  le  public,  et  dans  lesquelles  on  discute  les  impôts,  leur 
légitimité,  les  formes  de  la  perception,  etc.  Et  de  tous  ces  écrits,  le 
bourgeois  tire  non  seulement  cette  idée  que  le  budget  de  l'Etat 
devrait  être  administré  suivant  de  nouveaux  principes,  mais  encore 
que  le  peuple,  plus  que  le  bourgeois,  devrait  être  débarrassé  d'une 
partie  des  charges  qui  l'écrasent.  Sans  doute,  il  est  prêt  à  par- 
donner beaucoup  aux  contrôleurs  généraux,  pourvu  que  les  rentes 
soient  régulièrement  payées  : 

M.  Orry,  contrôleur  général,  est  habile  financier...  Il  n'est  pas  possible 
qu'il  fournisse  à  toutes  ces  dépenses  immenses  (occasionnées  par  la  guerre) 
sans  charger  les  peuples  ;  et  avec  cet  arrangement,  il  l'ait  entendre  au 
Roi  qu'il  ne  manquera  pas  d'argent.  Au  surplus,  les  rentes  sur  la  Ville 
sont  exactement  payées,  ce  qui  est  d'une  bonne  politique,  parce  que  cela 
fournira  à  la  dépense  courante  de  Paris,  dont  il  en  rentre  tous  les  jours 
au  Roi  par  les  droits.  C'est  une  circulation  perpétuelle  2. 

Ainsi,  en  faveur  de  la  régularité  de  la  rente,  le  bourgeois  pardonne 
au  contrôleur  général,  même  des  mesures  qu'il  trouve  vexatoires, 
comme  1'  «  augmentation  d'un  sol  six  deniers  sur  chaque  jeu  de 
cartes  ».  Car  Barbier  n'est  pas  pour  les  procédés  d'inquisition  à 
domicile,  et  il  s  élève  contre  cette  taxe,  qui  amène  comme  consé- 


1  III,  124,  février  1788. 

2  IV,  25,  mars  i74>. 


286  LES  PHILOSOPHES 

quence  une  vexation  «  par  la  visite  faite  dans  les  maisons1  »,  Mais 
un  rentier  est  indulgent  quand  il  est  normalement  payé  :  «  Malgré 
cela,  écrit  Barbier  après  de  nouvelles  taxes,  si  l'administration  est 
iidèle  et  que  la  paix  dure  quelques  années,  ce  sera  un  avantage 
pour  le  public  qui  sera  bien  payé  des  rentes  dues  par  le  Roi  et,  par 
conséquent,  de  ses  autres  revenus,  parce  que  c'est  le  luxe  et  la  con- 
sommation qui  font  valoir  les  loyers  des  maisons  de  Paris  et  les 
fermages  des  terres-  ».  En  1749,  lorsqu'on  transforme  l'imposition 
du  dixième  en  imposition  du  vingtième  denier  sur  tous  les  biens3. 
<(  sans  limitation  de  temps  »,  le  public  est  «  déconcerté  »  ;  le  Parle- 
ment va  faire  des  remontrances  : 

.Mais,  remarque  Barbier,  qu'altend-on  des  remontrances?  Le  Roi  est 
le  maître  ;  qu'il  consente  à  limiter  cet  impôt  à  douze  ans,  dans  le  temps 
il  le  continuera  s'il  en  a  besoin.  Au  fond,  il  faut  considérer  que  les  biens, 
comme  maisons  et  biens  de  campagne,  rapportent  un  tiers  de  plus  depuis 
le  système  de  1720;  tandis  que  toutes  les  rentes  anciennes,  dont  le  fonds 
a  servi  au  soutien  et  à  l'augmentation  de  l'Etat,  sont  diminuées  et  retran- 
chées de  moitié,  à  la  vérité  sans  réparations. 

De  quoi  se  plaignent  les  propriétaires  d'immeubles  et  de  biens- 
fonds?  Le  rentier,  voilà  le  capitaliste  vraiment  intéressant,  celui  qui 
est  le  moins  récompensé,  malgré  le  patriotisme  dont  il  fait  preuve 
en  servant  les  intérêts  de  l'Etat,  et  les  siens  par-dessus  le  marché, 

Eh  bien,  dans  cette  âme  de  rentier,  s'élève  par  moments  une 
compassion  sincère  pour  les  maux  du  peuple:  Elle  naît  du  spectacle 
qu'il  a  sous  les  yeux,  elle  naît  aussi  des  lectures  qu'il  fait.  Le  bour- 
geois sera  un  allié  de  ceux  qui  réclament  une  juste  répartition  des 
impôts.  Il  voit  avec  peine  qu'on  grève  «  tout  ce  qui  est  nécessaire 
à  la  vie,  nourriture,  bois,  chandelle  »,  et  ce  n'est  pas  seulement  à 
lui  qu'il  pense;  si  les  impôts  indirects  le  font  «  beaucoup  crier  ». 
comme  tant  d'autres,  c'est  «  à  cause  que  cela  regarde  les  pauvres  et 
les  ouvriers4  ».  Nous  verrons  que  c'est  pour  établir  «  quelque  dimi- 
nution sur  les  droits  en  faveur  du  peuple  »,  que  le  bourgeois  récla- 


1  VI,  356,  août  i756. 

2  IV,  371,  mai  1749. 

3  Cf.  IV,  2o3,  décembre  1746;  le  dixième  n'était   levé  que  dans   les  besoins 
pressants. 

4  Mars  1748.   IV,  289. 


ET  LA  SOCIETE  FRANÇAISE  Al    M III    SIÈCLE  281 

mera  qu'oD  prenne  des  mesures  sérieuses  contre  Le  clergé1.  Qu'on 
rétablisse  un  éditsur  les  œufs,  beurres  et  fromages,  ce  n'est  pas  seu- 
lement au  nom  de  la  bourgeoisie  qu'il  proteste,  comme  lorsqu'on 
impose  «  la  volaille  et  le  gibier,  qui  entrent  dans  Paris  à  titre  de 
présent  pour  les  bourgeois2  »;  c'est  parée  qu'il  trouve  inique  de 
faire  renchérir  les  produits  nécessaires  à  l'existence.  En  1760,  une 
ordonnance  du  roi  impose  une  taxe  sur  les  armoiries,  que  Barbier 
trouve  déplacée  «  dans  un  temps  oii  le  public  est  surchargé  d'im- 
pôts de  toute  espèce'  »,  maison  sent  bien  qu'il  établit  une  différence 
entre  eet  impôt  sur  les  armoiries  et  celui  qui  frappait  la  livre  de 
bougie  ou  la  livre  de  suif. 

Et  lui  aussi  est,  par  moments,  tenté  de  faire  comme  le  peuple,  et 
de  devenir  «  parlementaire  »,  lorsque  les  gens  du  Roi  protestent 
contre  les  impôts  croissants.  Sans  doute,  ce  jurisconsulte  voit  plus 
clairement  pourquoi  les  prétentions  des  cours  souveraines  sont  mal 
fondées  :  «  Le  Parlement,  dit-il,  conserve  toujours,  par  cette  réserve, 
son  prétendu  droit  de  ne  reconnaître  d'autre  loi  de  la  part  du  souve- 
rain, pour  des  impositions,  que  celle  qui  est  revêtue  d'un  enregis- 
trement du  Parlement  dans  la  forme  ordinaire  '  >>  ;  mais  comment 
ne  serait-il  pas  du  côté  de  ces  magistrats  qui  déclarent  à  Sa  Majesté 
<[ue  «  la  manière  la  plus  efficace  pour  soutenir  le  zèle  de  ses 
peuples  consiste  principalement  dans  l'exemple  d'une  économie' 
connue  dans  les  dépenses  dudit  Seigneur  Roi,  dans  le  retranchement 
de  l'arbitraire  qui  règne  dans  la  plupart  des  impositions,  et  dans 
l'application  la  plus  utile  du  produit  des  impôts5  »?  Philosophes,  [ 
bourgeois,  gens  du  peuple  et  parlementaires  ne  tenaient  pas  un  autre 
langage. 

Kniin,  transformation  plus  curieuse,  le  bourgeois  portant  son 
attention  sur  le  peuple  commence  à  comprendre  que  celui-ci  n'est 
pas  dépourvu  d'intelligence  et  de  bon  sens.  Lorsque  la  paix  d'Aix- 
la-Chapelle  est  signée,  et  que  le  peuple  voit  les  charges  augmentées 
pour  un  résultat  aussi  piètre,  il  manifeste  son  dépit.  «  Ce  peuple, 
écrit  Barbier,  a  son  raisonnement6.  »  C'est  déjà  quelque  chose.  Plus 

1  Janvier  1 7."»  1 ,   Y,  i(i,  17. 

2  VII.   141 ,  mars  1760. 

3  Août  1760,  VII,  291. 

1  VII,  235,  mars  1760,  Cf.  surtout  VII,   228  sq.  lévrier  1760. 

J  VII,  'ÏÀ'').  février   1760.  arrêté  du  a5  février. 

G  février  1749,   IV,  iî5<>.   Pour  apprécier  le   chemin  parcouru  en  ce  sens,  de 


288  LES  PHILOSOPHES 

tard,  Barbier  reconnaîtra  que,  si  le  peuple  a  son  raisonnement,  il 
vaut  bien  celui  des  autres  classes,  et  que  son  éducation  politique  et 
économique  a  marché  à  grands  pas  en  quelques  années.  Le  peuple 
lit  ou  se  fait  lire  tous  les  ouvrages  qui  traitent  de  la  chose  publique  ; 
il  connaît,  du  moins  pour  en  avoir  entendu  parler,  les  écrits  des 
philosophes,  des  économistes,  des  réformateurs.  Comme  le  bour- 
geois, il  les  discute  ;  comme  lui.  il  échange  sur  ces  questions,  des 
réflexions  et  des  vues.  En  ij63,  on  imprime  les  objets  des  remon- 
trances du  19  mai,  «  que  le  Roi  avait  demandées  au  Parlement  » 
et,  dès  le  mois  de  juin,  on  en  annonce  de  nouvelles  «  bien  plus 
fortes  ». 

Le  public  est  très  disposé  à  sentir  tout  l'effet  des  remontrances  que 
l'on  attend,  car  on  a  imprime  de  nouveau  le  mémoire  intitulé  :  Richesse 
de  VEtat.  Tout  le  public  l'a  entre  les  mains,  le  peuple  même  raisonne  en 
conséquence  et  en  souhaite  l'exécution  l. 

Le  ton  n'est  plus  le  même,  on  le  voit,  et  peu  à  peu  dans  ce  cer- 
veau, imbu  de  préjugés  bourgeois,  a  germé  cette  idée  que  le  peuple 
n'est  pas  uniquement  composé  de  gens  qui  braillent  et  cassent  les 
vitres,  mais  qu'il  a  un  avis  sur  la  conduite  des  affaires  et  que  cet 
avis  vaut  bien  la  peine  d'être  écouté. 


III 


N'allons  pas  conclure  que  Barbier  perdra  son  respect  pour  le 
pouvoir  royal.  D'abord,  la  transformation  de  ses  sentiments  à  l'égard 
du  peuple  ne  va  pas  jusqu'à  faire  disparaître  la  peur  que  le  peuple 
lui  inspire.  Il  a  besoin  d'une  main  solide  qui  le  garantisse  contre 
les  emportements  de  la  foule.  De  cette  appréhension  rien  ne  saurait 
triompher.  Il  est  d'ailleurs  pour  le  coup  de  force.  Les  gens  timides 
dans  la  pratique  sont  les  plus  autoritaires  en  théorie,  et,  quand  il 

1749  à  la  fin  du  siècle,  cf.  Mercier,  I,  chap.  xv,  72  sq.,  Caractères  politiques  des 
vrais  Parisiens.  «  La  halle  a  sur  les  souverains  un  tact  qui  ne  se  dément 
jamais.  La  halle  fait  la  réputation  des  souverains,  et  le  philosophe,  après 
avoir  bien  médité,  observé,  est  tout  étonné  de  voir  que  la  halle  a  raison.  » 

1  VIII,  77,  juin  63,  par  Roussel  de  la  Tour,  conseiller  au   Parlement  (ano- 
nyme). 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  289 

s'agit  des  autres.  Le  bourgeois  a,  sur  le  pouvoir  absolu,  des  maximes 
qui  excusent  toutes  les  tyrannies  : 

Il  est  certain  que,  dans  des  affaires  d'Etat,  ceux  qui  ont  la  force  en 
main  doivent  coup  sur  coup  faire  des  actions  publiques  et  violentes  ;  cela 
anime  les  braves  ;  mais  aussi,  comme  le  plus  grand  nombre  est  des  crain- 
tifs, cela  intimide  la  plupart  et  déconcerte  toutes  les  menées,  et  cela 
rompt  les  partis  qui  pourraient  se  former... 

Quand  on  a  la  force  en  main,  il  faut  s'en  servir  coup  sur  coup  et  vio- 
lemment, c'est  le  moyen  d'abattre,  d'étourdir  et  de  dissiper  un  parti  qui 
n'a  pas  encore  levé  la  tète,  et  qui  n'est  pas  encore  au  point  d'opposer  la 
force  à  la  force  l. 

Il  n'y  a  rien  de  tel  pour  manifester  son  culte  du  sabre,  que  d'être 
soi-même  incapable  de  manier  le  moindre  bâton.  Le  Roi  a  la  force, 
c'est  pour  s'en  servir  ;  les  sujets  ont  tort  quand  ils  l'oublient  : 

En  général,  il  est  toujours  dangereux  à  un  sujet  de  jouer  avec  son 
maître  ;  il  ne  faut  pas  jouer  de  son  mieux,  crainte  qu'il  ne  se  fâche  et 
qu'il  ne  jette  les  cartes  au  nez.  On  dit  qu'il  y  a  eu  plus  de  vingt  lettres  de 
cachet,  qu'il  y  a  eu  trois  des  principaux  gentilshommes  arrêtés,  et  les 
autres  exilés  loin  de  leur  province.  Cette  politique  est  juste  et  nécessaire 
pour  assurer  l'autorité  du  souverain*. 

Même,  quand  il  sent  que  le  Parlement  a  raison.  Barbier  le  con- 
damne tout  simplement  parce  qu'il  désobéit  a  son  maître  : 

Pour  moi,  je  n'ai  point  approuvé  cette  politique  parce  que,  quand  on 
se  mutine  à  l'extrême  contre  son  maître,  non  seulement  de  droit,  mais 
de  fait,  parce  qu'il  a  la  force  en  main,  quelque  raison  qu'on  ait  au  fond, 
on  met  le  souverain  dans  la  nécessité  de  pousser  les  choses  à  l'excès  de 
son  côté,  et  l'on  rend  le  mal  bien  plus  grand  qu'il  n'était  et  le  remède 
bien  plus  difficile.  Car  les  Jansénistes  ont  beau  dire  que  ce  n'est  pas  le 
Roi  qui  veut,  quoiqu'il  ait  parlé  lui-même,  que  c'est  le  cardinal  de 
Fleurv;  que  le  mal  se  fasse  par  le  Roi  de  son  propre  mouvement  ou  par 
le  ministre  sous  le  nom  du  Roi,  il  n'en  est  pas  moins  fait.  Le  Parlement 
ne  peut  donc  se  battre  fci  que  par  une  politique  fine,  et  non  point  par 
une  désobéissance  trop  outrée3. 

Une  opposition,  souple  pour  ainsi  dire  et  obéissante,  sans  éclat 
et  sans  bruit,  une  opposition  discrète,  respectueuse,  qui  laisse  faire 
le  temps  et  le  hasard,  voilà  ce  que  Barbier  aurait  approuvé. 

1  V,  274,  août  1732;  V,  33/t,  janvier  1753. 

2  II,  348,  septembre  1732. 

3  I,  17,  août  1718  ;  I,  28,  janvier  1719. 

Univ.  de  Lyon.  —  M.   Roustan  19 


290  LES  PHILOSOPHES 

Ajoutons  d'ailleurs  que     Barbier    aime   sincèrement  le    roi.    Le 
bourgeois   a  une  affection  réelle  pour    son  prince.   Buvat,  Marais, 
Hardy   sont  plus  que    des    sujets   fidèles,  ce  sont  des  sujets  affec- 
tueux. Mais  n'oublions  pas  que  le  bourgeois  est  frondeur.  Il  faut 
donc  qu'il  se  rattrappe.  Ce  sont  les  grands  et  les  ministres  qui  lui 
fourniront  de   quoi    exercer   sa  verve.  Des    premiers,  il  n'est  pas 
jaloux.  Eux  et  lui  ne   suivent  pas  les  mêmes  chemins  ;  ils  ne   se 
connaissent  pas,  ils  n'ont  aucun  rapport.   Chacun  chez  soi,  pense 
Barbier,  et  chacun  son  rang  :  restons  bourgeois  par  notre  vie,  nos 
alliances,  nos  fréquentations.  Mais   que  les  grands   dilapident  les 
finances,  que   «  notre  pauvre  argent  »  serve  à  fournir  à  leur  luxe, 
le  bourgeois  ne  saurait  l'admettre  :  •  «  Voilà  ce  qui  indispose,  s'écrie 
Barbier  au  sujet  des  remontrances  du  Parlement  de  Rouen,  parce 
que  l'on  est  dans  la  prévention  que  le  Roi  ou  l'Etat  sont  volés  par 
nombre  de   personnes  de  la   Cour1.  »  Les  grands  relèvent  de  ses 
propos  frondeurs,  en  tant  qu'ils  se  font  entretenir  par  la  nation,  et 
aussi  en  tant  qu'ils  occupent  des  places  dans  l'Etat.  Tout  ce  qui 
détient  une  fonction  publique   est   jugé   par  le  bourgeois,   et  sans 
aucune  sympathie.  Barbier  était  fort  connu,  semble-t-il,  pour  son 
esprit  caustique.  Il  nous  raconte  lui-même  cette  anecdote  :   au  mois 
de  février  1718,  M.  d'Argenson  obtint  «  tout  d'un  coup,  un  matin  », 
la  place  de  Noailles   «  président  des  finances  »,  et  du  chancelier 
d'Aguesseau. 

Le  Parlement  ne  douta  pas  alors  que  M.  d'Argenson  ne  se  vengeât  de 
lui,  et  aussi  il  n'y  a  pas  manqué,  parce  qu'effectivement  la  vengeance  est 
la  vertu  la  plus  flatteuse  et  la  plus  digne  d'un  grand  cœur.  Tout  Paris 
alla  le  complimenter,  chacun  sous  différentes  intentions.  Nous  y  allâmes, 
mon  père  et  moi.  Il  nous  dit  :  «  Pour  vous,  je  sais  bien  que  vous 
m'aimez.  Je  prie  M.  votre  fils  de  m'aimer  aussi.  »  Et  cela  devant  tout  le 
monde,  et  peut-être  pas  sans  malice2. 

D'Argenson  n'avait  pas  tort  de  se  méfier3. 

Dans  la  société  de  notre  bourgeois,  on  daube  fort  les  puissants,  et 
les  ministres  sont  appréciés  suivant  une  règle  immuable  :  Tous  les 
ministres  sont  des  fripons.  Les   exceptions   sont  peu   nombreuses 

1  VII,  264,  juillet  1760. 

8  I,  i5,  août  et  septembre  17 18. 

3  Voir  en  effet,  I,  39,juin  1730;  ibid.,  40;  ibid.,  41  sq.,  juillet,  1720,  etc. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AD  XVIIIe  SIÈCLE  291 

et  elles  confirment  la  règle.  Il  n'est  pas  rare  de  lire  clans  le  Journal 
de  Barbier  des  appréciations  de  ce  genre   : 

Dans  ce  pays-ci  on  ne  punit  point  la  friponnerie,  et  avec  l'argent  que 

ces  gens-là  pillent,  ils  trouvent  le  crédit  de  se  tirer  d'affaire Dans  ce 

pays-ci,  l'argent  est  d'une  grande  ressource,  on   ne  se  pique  pas  si  fort 

d'honneur Les  grands  hommes  au-dessus  du  commun  ont  toujours  été 

accusés  de  débauche Rien  n'est  plus  bas  que  cette   action  pour  un 

ministre   du  roi  de  France,  qui   ne  doit  friponner   que  dans    le    grand, 
quand  c'est  son  caractère1. 

Le  bourgeois  a  presque  la  conviction  qu'un  honnête  homme  ne 
fera  jamais  un  ministre  : 

M.  Desmarets,  qui  a  été  contrôleur  général  depuis  M.  Chamillard  et 
qui  l'était  à  la  mort  de  Louis  XIV,  a  été  enterré  avant-hier,  6  de  mai.  Il 
était  neveu  du  grand  Colbert,  avait  travaillé  sous  lui;  il  avait  été  disgracié 
pour  quelque  friponnerie  qu'il  avait  faite  dans  les  monnaies,  et  qui  méri- 
tait bien  la  corde.  Il  a  été  remis  en  place  vingt  ans  après.  Qui  pourrait- 
on  choisir  de  mieux  dans  ce  pays-ci  pour  ministres  que  des  fripons2? 

Les  ministres  seraient  d'ailleurs  bien  bons  de  se  gêner  : 

Il  serait  fort  étonnant  qu'on  voulût  se  mettre  sur  le  pied,  dans  ce 
pays-ci,  de  punir  les  fripons  de  conséquence;  car  il  y  a  longtemps  que 
l'on  dit  qu'il  n'y  a  que  les  petits  fripons  qui  soient  pendus.  Deux  ou  trois 
exemples  rendraient  sages  ;  mais  cela  n'arrivera  pas3. 

Ces  propos-là  ne  se  sont  pas  tenus  en  France  dans  le  seul 
xvme  siècle,  et  dans  la  seule  bourgeoisie.  Mais,  chose  curieuse,  le 
bourgeois,  qui  est  essentiellement  conservateur,  accomplit  de  la 
meilleure  foi  du  monde  une  besogne  révolutionnaire  ;  ce  fidèle 
sujet,  qui  a  le  plus  profond  respect  pour  l'autorité  monarchique, 
aide  ces  «  républicains4  »  qui  discréditent  le  régime  de  l'ancienne 
France.  Les  philosophes  n'ont  pas  fait  autre  chose,  nous  l'avons 


i  I,  270,  mai  i;23;  I,  33g,  février  1724;  I,  435,  juillet  1726;  III,  125,  février 
i738. 

2  1, 1 26,  mai  1721 . 

3  L279>  Juin  !723- 

4  Nous  prenons   le  mot  au  sens  où  le  prenait  Louis  XV,  disant  un  jour  au 

duc  de  Gontaut-Biron,  à  propos  des  parlementaires  :  ci  Vous  ne  savez  pas  ce 
qu'ils  font,  ce  qu'ils  pensent:  c'est  une  assemblée  de  républicains!  » 


292  LES  PHILOSOPHES 

dit.  Les  uns  et  les  autres  ont  collaboré  à  la  même  œuvre  de 
destruction,  inconsciemment.  Du  moment  que  la  personne 
royale  n'est  pas  en  cause,  tout  est  permis  au  bourgeois,  et  il 
démolit,  avec  vigueur  et  avec  esprit,  ce  régime  même,  qu'il 
voudrait  fort  et  respecté  a  cause  de  la  tranquillité  publique  et  de 
sa  propre  conservation.  Il  est  étrange  que  le  bourgeois  n'ait  pas 
vu  qu'en  faisant  mépriser  tous  les  serviteurs  de  la  royauté  il 
pourrait  bien  faire  mépriser  le  pouvoir  royal.  S'il  ne  l'a  pas  vu, 
c'est,  nous  le  répétons,  par  ce  qu'il  a  pour  son  prince  une  fidélité  à 
toute  épreuve. 

En  tout  cas,  il  est  trop  clairvoyant  pour  ne  pas  s'apercevoir  que 
quelque  chose  de  nouveau  se  prépare.  Le  Journal  de  Barbier  finit 
en  1763;  il  eût  été  intéressant  d'avoir  la  suite  de  ces  mémoires 
jusqu'en  1771,  date  de  la  mort  de  l'auteur.  Car,  déjà,  le  bourgeois 
note  des  symptômes  qui  ne  peuvent  le  tromper.  Il  est  entraîné  à 
son  tour  par  le  courant  créé  par  les  philosophes  ,  il  prononce,  lui 
aussi,  le  mot  de  «  révolution  ».  Nous  sommes  loin  de  l'époque  où 
Barbier  saluait  le  règne  de  Louis  XV,  comme  devant  être  «  le 
plus  beau  et  le  plus  grand  de  l'histoire  de  France  *  »,  et  ce  fana- 
tique de  l'autorité,  ce  dévot  du  pouvoir  absolu,  cet  ennemi  des 
prétentions  parlementaires,  écrit  en  juillet  1763  : 

Il  ne  reste  plus  que  les  Parlements  pour  pourvoir  (aux  aiFaires  du  gou- 
vernement). Si  on  parvient,  à  présent,  à  diminuer  leur  autorité  et  leurs 
prétendus  droits,  il  n'y  aura  plus  d'obstacle  à  un  despotisme  assuré;  si, 
au  contraire,  les  Parlements  s'unissent  pour  s'y  opposer  par  de  fortes 
démarches,  cela  ne  peut  être  suivi  que  d'une  révolution  générale  dans 
l'État,  qui  serait  un  événement  très  dangereux,  et  qui  pourrait  engager 
les  Anglais  et  autres  puissances  à  profiter  des  circonstances  pour  chercher 
le  prétexte  d'une  guerre,  à  l'effet  d'abaisser  la  puissance  française  qui  les 
blesse  depuis  plusieurs  siècles2. 

Remarquons  au  passage  cette  peur  qu'a  le  bourgeois  devant 
toute  révolution  qui  s'annonce,  parce  qu'il  a  les  yeux  fixés  sur  les 
peuples  voisins,  et  qu'il  craint  la  guerre  extérieure  joignant  ses 
horreurs  à  celles  des  guerres  civiles.  Surtout,  voyons  bien  ce  qu'il 
y  a  d'inattendu    dans  cette   réflexion    du  bourgeois,   inquiet  à  la 


1  III,  325,  novembre  174»- 

2  VIII,  88,  juillet  1763. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII'  SIÈCLE  293 

pensée  du  «  despotisme  assuré  »,  et  de  la  disparition  de  l'opposition 
parlementaire.  Jamais,  non  jamais,  Barbier  n'eût  écrit  ces  lignes  en 
i  r\  i  ;  aussi  regrettons-nous  de  ne  pas  pouvoir  suivre  son  évolution  ; 
nous  aurions  aimé  nous  rendre  compte  de  ce  qu'il  pensait  de  1 7^4  à 
1 77 1 .  Son  état  d'esprit,  nous  le  connaissons  toutefois  :  c'est  celui  que 
nous  avons  constaté  chez  les  philosophes;  nous  avons  établi  com- 
bien ils  avaient  été  mal  renseignés  sur  les  moyens  possibles  de 
limiter  le  pouvoir  royal  ;  le  bourgeois  est  comme  eux  ;  il  ne  sait  pas 
nettement  ce  qu'on  pourrait  faire,  mais  il  sent  qu'il  y  a  quelque 
chose  à  l'aire,  et  les  philosophes  sont  bien  de  ceux  qui  le  lui  ont  fait 
sentir. 


IV 


En  revanche,  les  idées  du  bourgeois,  en  matière  religieuse,  sont 
beaucoup  mieux  arrêtées,  et  ici  il  était  bien  près  de  s'entendre  avec 
les  philosophes.  Gomme  il  fronde  les  gens  en  place,  le  bourgeois 
fronde  la  religion,  ou  plutôt  (car  c'est  toujours  le  même  tempéra- 
ment qui  se  manifeste)  ses  représentants  et  ses  ministres. 

Le  bourgeois  est  religieux  et  anticlérical;  il  est  religieux  parce 
que,  nous  l'avons  dit,  il  trouve  qu'il  est  bon  pour  la  police  de 
l'Etat  que,  non  seulement  le  peuple,  mais  tout  le  monde  croie  à 
quelque  chose.  Il  pense  que  c'est  aux  gens  distingués  à  donner 
l'exemple,  et  il  ajoute  qu'il  suffit  que  ceux-là  donnent  l'exemple 
pour  qu'on  n'ait  rien  à  leur  reprocher  : 

M.  l'Archevêque  de  Paris  a  eu  tort  d'insulter  les  Parisiens  dans  son 
mandement,  en  leur  reprochant  un  grand  débordement  de  mœurs,  ce  sont 
ses  termes.  On  n'a  jamais  vu  tant  de  dévotion  que  depuis  l'ouverture  du 
jubilé,  au  dimanche  de  la  Passion.  Il  y  a  tous  les  jours,  pour  les  stations, 
un  concours  étonnant  de  carrosses  à  Notre-Dame,  des  princesses  de  toute 
la  Cour  et  des  principaux  de  la  Ville,  tant  en  hommes  que  femmes.  Si 
l'intérieur  n'est  pas  bien  sincère,  du  moins  les  dehors  de  la  religion  sont 
remplis  pour  donner  l'exemple  au  peuple1. 

Il  y  a  même  des   cas  où    il   est    anticlérical   parce    qu'il    craint 


1  V,  3y,  avril  1751 


294  LES   PHILOSOPHES 

que  la   religion  souffre  des    sottises   qu'il    voit    commettre    à    ses 
ministres  : 

Cela  fait  bien  du  tort  à  la  religion  de  voir  placer  un  homme  connu 
pour  être  sans  foi  et  sans  religion  dans  une  des  premières  places  de 
l'Eglise  l. 

Non  seulement  il  blâme  énergiquement  les  impiétés  obscènes2, 
mais  il  déclare  insuffisant  que  des  étourdis,  qui  ont  fait  du  tapage 
dans  l'église  des  Innocents,  soient  seulement  condamnés  à  (d'amende 
honorable  à  la  porte  de  l'église  et  bannis3  ».  Il  veut  qu'on  soit 
sévère  pour  tous  ceux  qui  manquent  au  respect  des  choses  saintes, 
et  voilà  pourquoi  il  désire  que  les  prêtres  et  les  évêques  soient 
irréprochables. 

Pourtant,  il  est  clair  que  ce  n'est  pas  toujours  dans  l'intérêt  de 
la  religion  qu'il  attaque  les  uns  ou  les  autres.  Il  s'amuse  prodi- 
gieusement quand  il  rapporte  le  sacre  de  l'abbé  Dubois,  devenu 
archevêque,  et  ne  manque  pas  de  consigner  ce  que  répètent  les 
«  polissons  »  :  c'est  un  secret  trouvé  par  le  Régent,  prétendent- 
ils,  pour  faire  faire  la  première  communion  à  l'abbé,  «  parce  qu'il 
sera  oblig-é  de  dire  la  messe4  ».  La  preuve  que  ces  «  polissonneries  » 
ne  déplaisent  pas  à  notre  chroniqueur,  c'est  qu'il  en  raconte  lui- 
même  une  autre,  immédiatement,  et  que,  plusieurs  pages  après,  il 
nous  donne  un  calembour  très  inconvenant  qu'il  a  commis  lui- 
même,  quand  Dubois  a  reçu  le  chapeau5.  Il  ne  manque  aucune 
occasion  de  nous  servir  les  histoires  graveleuses  des  moines, 
des  curés,  des  carmes;  il  expose  avec  complaisance  l'aventure 
de  l'abbesse  de  Traisnel,  ou  la  fuite  du  prieur  des  Chartreux, 
qui  a  joué  à  son  ordre  le  «  bon  tour  »  de  déguerpir  en  emportant 
la  caisse6. 

Le  même  homme  qui  écrit  : 

11  y  a  longtemps  que  Dieu  n'avait  fait  de  miracles.  Nous  en  avons  eu  un 

1  I,  141,  juillet  1721. 

2  I,  22D.  juillet  1722. 

3  I,  284,  juillet  1723. 

4  I,  39,  1720. 

5  I;  141,  1721. 

6  II,  411,  17^2;  I,  41  sq.  juillet  1720  ;  I,  23o,  septembre  1722.  Voir  ce  qu'il 
dit  de  l'évêque  de  Beauvais,  qui  vit  entre  sa  bouteille  et  sa  maîtresse  (I,25o); 
de  l'abbé  Clément,  «  marié  avec  la  veuve  de  son  cocher  »  (I,  289),  etc.,  etc. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  xJ,J", 

à  Paris,  le  dernier  mai,  à  la  procession  de  la  grande  Fête-Dieu,  et  il  est 
si  avéré  que  je  suis  obligé  moi-même  de  le  croire,  ce  qui  n'est  pas  peu  l  ; 

dira  une  autre  fois  : 

Cela  n'empêche  pas  de  parler  tous  les  jours  de  nouveaux  miracles;  à  la 
vérité,  bien  d'honnêtes  gens  ne  donnent  pas  dedans,  et  il  faut  convenir 
qu'en  l'ait  de  parti  de  religion,  on  est  bien  capable  d'employer  la  ruse  et 
la  supercherie  pour  autoriser  sa  secte  ;  il  est  même  à  croire  qu'il  y  a 
longtemps  que  cela  s'est  pratique  pour  la  première  fois*  ; 

sans  se  douter  qu'il  est  dangereux  d'affirmer  si  catégoriquement 
que  beaucoup  de  miracles  sont  dus  à  la  supercherie,  quand  on  veut 
faire  croire  à  ceux  qu'on  a  soi-même  constatés. 

Il  a  une  façon  très  irrespectueuse  d'annoncer  la  nomination  d'un 
pape  : 

Comme  il  faut  tout  mettre  dans  un  journal,  nous  avons  à  la  fin  un  pape, 
qui  est  le  cardinal  Orsini,  lequel  a  été  dominicain,  en  sorte  qu'il  y  a  eu 
grande  réjouissance  dans  la  maison  des  Jacobins.  Il  a  soixante-quinze  ans, 
et  il  a  été  élu  pape  tout  d'une  voix  dans  le  temps  qu'il  y  avait  le  plus  de 
discorde  dans  le  conclave,  et  que  même  les  cardinaux  s'étaient,  dit-on, 
battus  crochetoralemenl3. 

Et,  bien  qu'il  tienne  à  ce  que  les  manifestations  religieuses  soient 
régulièrement  suivies,  il  déclare  qu'il  s'est  fort  amusé  à  voir  des 
pénitents  trempés  jusqu'aux  os  : 

Les  pluies  continuent  toujours  abondamment  dans  ce  pays-ci,  et  les 
processions  du  jubilé  ne  laissent  pas  que  de  marcher,    en  sorte  que  les 


1  I,  390  sq.  juin  1725.  Il  s'agit  du  miracle  du  faubourg  Saint-Antoine,  parmi 
les  témoins  cités,  figurait  Voltaire  !  (Cf.  Lettre  à  la  présidente  de  Bernières, 
20  août  1725,  Beuchot,  LI,  148  sq.  Marais,  Journal.  5  juin  1725,  III,  192.) 

2  II,  168,  juillet  173  t.On  verra,  à  propos  des  miracles  jansénistes,  comment 
Barbier  conclut  que  «  si  cela  arrive  dans  un  siècle  raffiné,  irréligieux,  débau- 
ché »,  il  ne  faut  plus  être  surpris  de  quelle  manière  dans  tous  les  temps,  les 
religions  ont  pris  faveur.  «  La  politique  s'en  mêle,  dit-il,  et  rétablissement 
s'en  fait  insensiblement....»  «  Ce  n'est  jamais  que  par  du  miraculeux  et  du  sur- 
prenant que  les  religions  et  les  cultes  ont  pris  faveur  dans  tous  les  temps  et 
dans  tous  les  pays.  »  «  Plus  on  creuse  les  matières  religieuses  et  plus  on  voit 
l'incertitude  des  miracles  reçus  par  l'Eglise,  qui  se  sont  établis  avec  aussi  peu 
de  fondement  que  ce  qui  se  passe  aujourd'hui  sous  nos  yeux.  »  (Juin  1733,  II, 
409  ;  septembre  1734,  II,  5oi  ;  décembre  1734,  II,  024  sq.  ;  II,  527  elpass.) 

3  I,  358,  janvier  1724. 


296  LES  PHILOSOPHES 

prêtres    et   le    peuple   qui   y   assistent  en    grand  nombre  sont   mouillés 
jusqu'aux  os.  Ce  qui  est  divertissant  à  voir  promener  par  les  rues  l. 

Avec  cela,  il  nous  déclare,  à  propos  de  prières  qui  ont  lieu 
lors  dune  maladie  du  Dauphin  : 

On  a  beau  faire,  le  fond  de  religion  reprend  toujours  le  dessus  ;  dans 
les  calamités,  on  a  recours  aux  églises,  aux  prêtres;  aussi  il  n'est  plus 
question  de  toutes  les  disputes2. 

Il  ne  faudrait  pas  beaucoup  de  fidèles  comme  Barbier,  pour  que  le 
fond  de  religion  fût  sérieusement  endommagé. 

De  même,  je  vois  très  bien  que  le  bourgeois  abhorre  les  disputes 
religieuses,  parce  qu'elles  lui  semblent  menacer  la  foi.  C'est  souvent 
le  chrétien  qui  parle,  lorsqu  il  proteste  contre  toutes  ces  guerres 
qui  porteront  à  l'Eglise  le  plus  grand  dommage.  Mais  veut-on 
savoir  comment  Barbier  passe  de  ce  respect  de  la  religion  à  l'anti- 
cléricalisme, et  de  l'anticléricalisme  a  la  philosophie?  En  septembre 
1734,  l'évêque  de  Montpellier,  Colbert,  et  l'archevêque  d'Embrun, 
M.  de  Tencin  (Barbier  nous  dit  pis  que  pendre  de  ce  dernier),  se 
prennent  de  «  querelle  »  au  sujet  des  miracles  du  bienheureux 
M.  Paris.  Colbert  écrit  un  mandement  «  ouvrage  curieux  et  pour 
l'éloquence  et  pour  l'érudition,  indépendamment  du  mérite  du 
fonds  »  ;   Barbier  écrit  : 

Cet  ouvrage  a  été  condamné  à  Rome,  par  un  bref  du  3  octobre  1733, 
comme  contenant  des  propositions  fausses,  scandaleuses,  séditieuses, 
outrageantes,  absurdes,  téméraires,  blasphématoires,  schismatiques, 
erronées  et  notoirement  hérétiques.  Bien  n'est  plus  plaisant  que  ce  pro- 
tocole de  qualifications  qu'ils  appliquent,  à  Rome,  à  tout  ce  qui  ne  leur 
convient  pas.  M.  l'archevêque  d'Embrun  n'a  pas  cru  le  Saint-Siège  assez 
fort;  il  s'est  mêlé  de  la  partie  et  a  donné  une  instruction  pastorale,  par 
laquelle  il  a  réfuté,  et  un  peu  vivement,  l'écrit  de  M.  de  Montpellier. 
Celui-ci  n'a  pas  voulu  avoir  le  dernier  ;  il  a  pris  prétexte  d'un  prétendu 
nouveau  miracle,  arrivé  dans  son  diocèse,  pour  lâcher  une  lettre  pastorale, 
le  21  avril  1734,  qui  a  paru  imprimée  depuis  peu,  par  laquelle  il  répond  à 
M.  d'Embrun.  Et,  en  traitant  la  matière,  ces  messieurs  se  traitent  seule- 
ment d'ignorants,  d'impies,  d'hérétiques  ;  ce  n'est  peut-être  pas  ce  qu'il  y 
a  de  moins   vrai  dans  tous  ces  écrits.   M.  de   Montpellier,  à  force    de 


1  V,  44,  avril  iy5i. 
8  V,  267,  août  1752. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIIIe  SIjSCLE  297 

creuser  les  prophéties,  nous  annonce  que  la  religion  chrétienne  ne 
subsistera  plus  clans  l'Europe,  et  que  l'Eglise  qui,  selon  eux,  doit  toujours 
suhsister,  se  retirera  dans  les  Indes,  au  bout  du  monde.  Elle  a  déjà  assez 
changé  de  domicile  pour  que  cela  puisse  arriver.  Cette  lettre  pastorale  a 
été  supprimée  par  un  arrêt  du  Conseil,  mais  elle  n'en  est  pas  moins 
publique.  Heureusement  que  ces  ouvrages  sont  lus  de  peu  de  personnes, 
et  qu'il  y  en  a  très  peu  capables,  en  les  lisant,  de  faire  de  sages  et  solides 
réflexions  ;  car,  à  force  d'expliquer  l'Ecriture  et  les  prophéties,  on  n'y 
connaîtrait  plus  rien,  ce  qui  n'est  l'intérêt  ni  des  évêques,  ni  de  l'Etat1. 

Cela  pourrait  être  signé  Voltaire.  A  certains  moments  le  bour- 
geois s'amuse  comme  Fontenelle  :  «  Il  y  a  quelque  chose  de  plaisant, 
déclare-t-il,  dans  cette  querelle  de  religion.  »  Voici  Paris  qui  meurt 
et  qui  est  un  homme  vertueux  ;  voici  Gourdan  qui  meurt  et  qui  est 
un  homme  vertueux  :  «  Qui  de  ces  deux  hommes,  qu'on  doit  regarder 
comme  élus,  avait  la  grâce  pour  penser  juste2?  »  Barbier  répond 
par  un  éclat  de  rire,  et,  si  on  le  pressait,  il  répondrait  :  Ni  l'un  ni 
l'autre  assurément,  car  tous  deux  discutaient  sur  des  matières 
incompréhensibles. 

Ici,  est  un  des  points  de  contact  de  l'esprit  bourgeois  et  de  l'esprit 
philosophique.  Le  bourgeois,  religieux  par  principe  et  par  tradition, 
a  l'âme  fort  peu  religieuse.  Il  croit,  il  veut  qu'on  croie;  c'est  tout. 
Les  discussions  métaphysiques  lui  paraissent  des  balivernes;  c'est 
déjà  l'attitude  de  Voltaire  et  de  ses  amis,  qui  s'étonneront  avec  sin- 
cérité et  s'indigneront  avec  franchise,  qu'on  perde  son  temps  à 
creuser  des  problèmes  auxquels  nul  n'entendra  jamais  goutte.  «  On 
a  toujours  reproché  à  l'archevêque  de  Paris,  remarque  Barbier, 
d'aimer  à  manger.  Il  fait  mieux  que  de  disputer  sur  rien3!  »  Un 
archevêque  gourmand  n'est  pas  un  danger  pour  la  société;  un  prélat 
qui  disserte  sur  la  grâce  en  est  un  très  sérieux. 

Barbier  n'aime  pas  les  jésuites.  Le  bourgeois  se  méfie  d'eux, 
même  lorsqu'il  n'est  pas  janséniste.  Hardy  verrra  partout  la  main 
des  «  hommes  noirs  ».  Barbier  ne  va  pas  jusque-là,  mais  il  les  craint 
et  dénonce  à  chaque  pas  leurs  menées  : 

On  dit  que  les  Jésuites  sont  aussi    du   parti,  ils  ne  sonnent  mot,  ils  ne 


1  II,  5oi,  5o2,  septembre  1 734- 

2  I,  65,  mars  1729,  ibid.,  66. 

3  III,  26  mai  1735. 


298  LES  PHILOSOPHES 

s'écrivent  même  aucune  nouvelle  dune  province  à  une  autre,  parce  que 
depuis  longtemps  toutes  leurs  lettres  sont  décachetées...  Nous  avons  à  la 
fin  un  pape,  du  8  mai,  nommé  Michel  Conti,  âgé  de  soixante-six  ans.  Il 
y  a  eu  six  papes  dans  sa  famille  et  soixante  cardinaux.  On  dit  qu'il  n'est 
pas  ami  des  Jésuites;  ils  feront  en  sorte  de  le  faire  devenir  leur  ami... 
Les  Jésuites  ont  toujours  du  crédit  quoique  sans  paraître  en  avoir...  Les 
Jésuites  en  viendront  à  hout,  soit  par  menaces  et  violence  contre  les  uns, 
soit  par  récompense  et  bienfaits  pour  les  autres1. 

Il  constatera  avec  une  commisération  mêlée  de  joie,  que  les 
jésuites  sont  détestés  en  France  : 

Ces  pauvres  jésuites  sont  bien  haïs  dans  le  public,  en  voici  des  preuves. 
Mardi,  2  de  ce  mois,  c'était  la  tragédie  du  collège.  On  avait  afliché  à  leur 
porte  un  placard  formé  de  grandes  lettres  imprimées  (et)  rassemblées  : 
«  Les  comédiens  ordinaires  du  pape  représenteuont  aujourd'hui  sur  leur 
théâtre  de  la  rue  Saint-Jacques  :  les  Fourberies  d'Ignace,  et  pour  petite 
pièce  :  Arlequin  jésuite,  en  attendant  la  farce  des  tableaux,  qui  est  une 
affaire  qui  se  plaide  *  ». 

Et,  dès  qu'ils  auront  perdu  un  procès,  il  marquera  que  leur 
défaite  est  accueillie  par  des  huées  : 

Hier,  9  de  ce  mois,  les  jésuites  ont  perdu  leur  cause  avec  dépens.  Non 
seulement  on  a  claqué  des  mains,  mais  il  y  avait  à  la  cause  quatre  pères 
jésuites  que  le  public  a  reconduits  jusque  dans  la  cour  du  palais  au  May, 
avec  des  huées  et  des  avanies  épouvantables,  et  cela  à  midi  devant  tout 
le  monde  qui  est  dans  la  grande  salle  du  palais  dans  ce  temps-ci3. 

Plus  tard,  il  aura  une  admiration  profonde  pour  le  réquisitoire  de 
la  Chalotais  : 

Paris  est  d'autant  plus  indisposé  contre  les  jésuites  que  le  discours  et 
réquisitoire  de  M.  de  la  Chalotais,  procureur  général  du  Parlement  de 
Bretagne,  est  entre  les  mains  de  tout  le  monde,  y  en  ayant  eu  plusieurs 
éditions  ;  c'est,  en  effet,  le  plus  savant  et  le  meilleur  ouvrage  qu'on  ait  fait 
encore  contre  eux4. 

Mais  il  n'a  pas  contre  eux  une  haine  aveugle.  Il  marquera  les 

1  I,  29,  janvier  1 719  ;  I,  i3o,  i3i,  mai  1721  ;  I,  1I54,  juillet  1721  ;  II,  22, 
novembre  1727. 

2  II,  75,  août  1729. 

3  II,  75,  76,  août  1729. 

4  VIII,  18  sq.  mars  1762. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIECLE  299 

points  avec  assez  d'impartialité  et,  bien  qu'il  admire  la  Ghalotais, 
il  rendra  justice  à  ses  adversaires  quand  ils  riposteront  avec 
à-propos  : 

Il  a  paru,  il  y  a  environ  deux  mois,  une  brochure  intitulée  :  Remarques 
sur  le  réquisitoire  de  M.  de  la  Chalolais,  procureur  général  au  Parlement 
de  Bretagne,  sans  nom  d'auteur  et  d'imprimeur,  qui  s'est  vendue  dans 
Paris.  Cette  réponse,  que  l'on  attribue  au  père  GrilTet,  jésuite,  est  non 
seulement  solide,  mais  c'est  une  critique  légère  et  piquante  sur  le  compte 
de  M.  de  la  Chalotais1. 

Je  crois  même  que,  s'il  avait  des  enfanta,  il  les  confierait  aux 
jésuites.  N'est-il  pas  l'ami  du  P.  Teinturier,  le  grand  prédicateur 
jésuite  qui  «  secoue  »  si  fortement  le  roi  au  carême  de  1734*?  D'ail- 
leurs il  n'aime  ni  l'Université  ni  la  Sorbonne3,  et  il  croit  que  les 
meilleurs  collèges,  les  mieux  fréquentés  et  les  mieux  tenus,  sont 
ceux  de  la  Compagnie  : 

Avec  tout  cela,  ils  ont  cinq  cents  pensionnaires  actuellement  au  col- 
lège, de  toutes  sortes  d'états,  de  qualité  et  de  bourgeois,  et  il  faut  retenir 
une  chambre  un  an  auparavant.  Ce  fait  est  certain.  Comment  accorder 
cela  avec  cette  haine  marquée  ?  Il  faut  dire  que  ceci  est  une  querelle  de 
religion,  dont  la  plupart  des  honnêtes  gens  de  la  cour  et  de  la  ville  ne 
s'embarrassent  guère,  et  qu'ils  n'entendent  guère.  Il  leur  suffit  de  savoir 
qu'ils  élèvent  parfaitement  bien  la  jeunesse  en  général.  Le  grand  nombre 
de  jansénistes  est  à  Paris  dans  le  peuple,  cuistres  de  collège,  prêtres  de 
paroisses,  gens  caustiques  et  demi-savants;  et  tout  cela  ne  fournit  guère 
d'enfants  à  élever  dans  des  collèges.  H  y  a  après  cela  toujours  quelqu'un 
du  parti,  soit  d'épée,  soit  de  robe,  qui  mettent  leurs  enfants  dans  les 
autres  collèges,  mais  ce  qui  est  par  rapport  à  leur  collège  est  toujours  la 
preuve  qu'ils  ont   plus  d'amis  que  d'ennemis  dans  un  certain  monde4. 

Surtout,  Barbier  met  les  jansénistes  dans  le  même  sac.  Ils 
l'effraient  par  leur  intolérance  ;  ils  le  scandalisent  par  leur  façon  de 
traiter  des  sujets  dont  nul  ne  saura  jamais  le  premier  mot  : 

Il  faut  dire  aussi  que  la  plupart  de  ces  prêtres  (exilés)  ne  se  conten- 
taient pas  de  penser,  mais  qu'ils  ont  gâté  l'esprit  des  femmes  et  du  peuple 
de  Paris,  de  ce  jansénisme  auquel  tous  n  entendent  rien5. 

1  VIII,  40,  avril  1762. 

2  II,  45*'  sq.,  avril  17^4. 

3  II  ne  manque  aucune  occasion  de  nous  rapporter  les  attaques  qu'on  fait 
pleuvoir  sur  elle.  Cf.  III,  169,  170,  avril  1739;  V,  108;  septembre  1751,  etc. 

4  II,  75,  76  :  août  1729. 

5  Décembre  1729,  II,  184. 


300  LES  PHILOSOPHES 

Il  n'établit  pas  de  distinction  entre  Saint-Cyran  et  Paris,  entre 
Pascal  et  Golbert  de  Montpellier.  Les  jansénistes  d'hier  étaient 
aussi  dénués  de  bon  sens  que  ceux  d'aujourd'hui;  à  propos  d'une 
brochure  janséniste,  réimprimée  en  17.^8,  il  écrit  : 

Or,  tout  le  monde  sait  que  l'abbé  de  Saint-Cyran,  Jausénius  et 
M.  Arnaud,  ont  été  les  fondateurs  et  les  grands  partisans  du  jansénisme, 
lequel,  bien  auparavant  la  constitution  Unigemlus,  a  été  très  fort  con- 
damné. Il  paraît  donc  déplacé  de  faire  un  si  grand  éloge  de  ces  person- 
nages. C'est  faire  gratuitement  une  espèce  d'insulte  au  clergé  d'aujourd'hui, 
et  ce  n'est  pas  le  moyen  de  maintenir  les  ecclésiastiques  dans  l'esprit  de 
paix  qu'on  veut  leur  prescrire.  (Voyez  au  sujet  de  ces  six  personnes 
Bayle,  au  mot  Saint-Cyran  ;  Morery  au  mot  Verger,  et  autres1.) 

* 

Barbier  renvoyant  à  Bayle,  voilà  qui  est  bien  dans  la  tradition  de 
la  bourgeoisie!  Marais  avait  été  un  fidèle  admirateur  de  Bayle,  il  lui 
avait  «  bâti  un  temple  »,  suivant  son  expression,  il  avait  été  son 
collaborateur,  son  ami  et,  après  sa  mort,  le  défenseur  de  ses  œuvres 
et  de  sa  mémoire'2.  Barbier  lit  à  son  tour  Bayle;  il  devait  apprendre 
d'un  pareil  maître  à  n'aimer  ni  les  jansénistes  ni  les  jésuites. 


N'oublions  pas,  du  reste,  que  le  bourgeois  aime  avant  tout  son 
repos.  Or,  il  est  fatigué  de  n'entendre  parler  en  France  que  «  de 
constitution,  de  mandement  et  de  prètraille  3  ».  Il  eût  mieux  valu, 
sans  doute,  que  l'Etat  ne  vînt  pas  s'immiscer  dans  ces  querelles. 
Le  bourgeois  ne  pense  pas  que  les  questions  métaphysiques  soient 
assez  importantes,  à  elles  seules,  pour  fournir  matière  à  des  luttes 
de  longue  durée.  Mais  du  moment  que  le  pouvoir  est  intervenu,  il 


1  Avril  1758,  VU,  39-40:  Saint-Cyran  (Jean  du  Verger),  Jansénius,  Cospéan, 
Camus,  Armand,  Simon  Vigor,  tels  étaient  les  six  personnages  dont  cette 
brochure  contenait  l'éloge.  On  voit  la  légère  inexactitude,  commise  par 
M.  Aubertin  dans  son  livre  remarquable  à  tous  égards  :  l'Esprit  public  au 
xvme  siècle,  où  je  lis  :   «  Barbier  est  un  bayliste,  sans  avoir  lu  Bayle  »  (187). 

2  Sur  les  rapports  de  Marais  et  de  Bayle,  voir  l'édition  de  Lescure,  Intro- 
duction, 10  sq.  :  Bayle  avait  donné  à  Marais  son  opinion  sur  le  jansénisme  et 
le  molinisme,  dans  une  lettre  (juin  1720,  I,  287).  Voir  même  édition,  Table, 
p.  543,  567. 

3  II,  287,  janvier  1732, 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII"  SIÈCLE  301 

faut  qu'il  aille  jusqu'au  bout  et  qu'il  mette  fin,  par  la  force,  à  toutes 
ces  criailleries  qui  peuvent  avoir  des  suites  graves  : 

Il  eût  été  peut-être  plus  sage  par  politique  pour  l'Etat  de  fermer  les 
yeux  sur  toutes  ces  questions  de  pure  théologie,  d'être  tranquille  et  de 
ne  gêner  personne  ;  peu  à  peu  le  jansénisme  se  serait  éteint  de  lui-même 
par  la  mort  des  plus  zélés  partisans,  surtout  en  ôtant  les  pouvoirs  aux 
personnes  suspectes,  et  en  ne  conférant  des  ordres  qu'à  des  gens  soumis 
à  cette  nouvelle  doctrine  de  l'Eglise  ;  d'autant  que  les  jeunes  gens  sont 
formés  et  instruits  dans  la  doctrine  de  la  bulle  dans  tous  les  séminaires4. 

Ailleurs  cependant,  Barbier,  frappé  de  la  fureur  qui  agite  les  sec- 
taires, se  dit  qu'il  eût  été  politique  de  ne  pas  laisser  les  fanatiques 
s'assembler,  et  qu'on  aurait  dû  les  frapper  dès  le  commencement  : 

Depuis  cinq  à  six  ans  qu'il  a  été  question  des  miracles  de  M.  Paris  et 
des  convulsions,  on  a  eu  trop  de  faiblesse  de  la  part  du  ministère  à  l'égard 
de  ce  parti  janséniste,  qui  compose  à  présent  les  deux  tiers  de  Paris,  de 
tous  états,  et  surtout  dans  le  peuple,  et  qui  est  allumé  par  un  nombre  de 
prêtres  qui  ont  été  déplacés,  et  qui  ne  subsistent  que  par  les  charités  du 
parti,  sur  les  apparences  d'une  vie  sainte  et  d'une  morale  pure.  On  ne 
devait  point  souffrir  toutes  ces  assemblées  nocturnes,  en  fait  de  religion, 
qui,  en  tout  pays,  n'est  autre  chose  que  superstition.  On  doit  arrêter 
avec  sévérité,  dans  le  principe,  les  sectes,  et  ne  point  laisser  de  progrès 
aux  préjugés  et  aux  préventions...  Il  aurait  été  mieux  de  n'avoir  point 
cette  bulle,  fort  inutile  en  elle-même;  mais,  ayant  été  une  fois  admise 
en  France  par  l'autorité  de  Louis  XIV,  ayant  été  registrée  au  Parlement 
et  reçue  bien  ou  mal  par  la  plus  grande  partie  des  évèques  et  par  la  Sor- 
bonne,  comme  il  est  très  indifférent  pour  le  public  et  pour  le  commerce 
que  les  cent  et  une  propositions  soient  justement  condamnées  ou  non, 
il  fallait  étouffer  à  ce  sujet  toutes  disputes,  et  punir  sévèrement  et  égale- 
ment ceux  des  deux  partis  qui  y  auraient  contrevenu15. 

Mais,  à  partir  du  jour  où  le  mal  est  fait,  il  n'y  a  qu'un  parti 
à  prendre,  celui  de  la  force  ;  d'abord,  qu'on  empêche  radicalement 
toute  discussion  sur  les  dogmes  : 

Il  faut  avouer  que  de  pareilles  propositions  sont  trop  fines  et  trop  déli- 
cates, et  qu'en  bonne  police  on  ne  devrait  point  admettre  toutes  ces 
disputes  de  l'école,  fondées  sur  des  distinctions  et  des  interprétations  des 
passages  des  Ecritures3; 

1  V,  i83,  mars  1702. 

2  III,  416,  novembre  17^7. 

3  V,  i/,8,  janvier  1702  ;  à  propos  de  la  thèse  de  l'abbé  de  Prades. 


30  LES  PHILOSOPHES 

puis,  il  faut  frapper   quelques   ecclésiastiques,  les  plus   emportés, 

sans  distinction  de  parti  : 

Pour  imposer  silence  en  même  temps  aux  deux  partis,  il  faudrait  exiler 
d'un  côté  quelques  évêques,  curés  ou  autres  qui  sont  violents  molinistes, 
et  de  l'autre,  des  évêques,  prêtres  et  conseillers  au  Parlement,  qui  sont 
jansénistes  outrés  et  gens  de  parti;  les  gens  tranquilles  seraient  satis- 
faits !  ; 

enfin,  qu'on  supprime  toute  brochure,  tout  journal,  qu'il  vienne 
des  Jésuites  ou  des  Jansénistes,  dans  lequel  sont  renfermées  des 
violences,  et  même  des  articles  qui  traitent  de  matières  religieuses. 
Barbier  s'élève  contre  les  Nouvelles  Ecclésiastiques,  qui  attaquent 
le  parti  jésuite  : 

Or  ce  qui  doit  suprendre  est  qu'on  souffre  ici,  en  bonne  police,  une 
déclamation  aussi  violente,  aussi  outrée  dans  une  feuille  de  gazette,  qui 
rappelle  tous  les  objets  de  troubles  et  de  disputes,  imprimée  sans  per- 
mission, sans  nom  d'auteur;  qui  est  d'autant  plus  dangereuse  qu'elle  est 
écrite  avec  énergie  ;  qui  est  plus  que  jamais  répandue  dans  Paris  et  dans 
tout  le  royaume  ;  qui  ne  peut  servir  qu'à  troubler  et  échauffer  encore 
tous  les  esprits,  disposés  que  trop  à  la  fermentation  ;  comment  avec  une 
pareille  gazette,  distribuée  toutes  les  semaines,  peut-on  espérer  de  rame- 
ner le  calme  et  la  paix  ?  11  faut  croire  qu'on  ne  souffre  ces  excès  que 
parce  qu'on  craint  les  auteurs2. 

Ainsi  la  politique  de  Barbier  serait  d'avoir  la  paix  à  tout  prix,  la 
paix  par  la  force,  et  il  est  bon  d'ajouter  qu'il  pensait  comme  un 
o-rand  nombre  de  philosophes.  En  présence  de  ce  débordement  de 
haines,  d'invectives,  ceux-ci,  qui  se  réclamaient  du  principe  de 
tolérance,  ne  songèrent  pas  à  l'appliquer  à  ces  intolérants.  Il  y  a 
chez  Barbier  un  passage  curieux  et  trop  peu  remarqué,  dans  lequel 
il  émet  cette  hypothèse  que,  pour  en  finir  avec  ces  tracasseries,  la 
France  pourrait  bien  embrasser  le  protestantisme  : 

11  est  même  à  craindre  que  cela  finisse  sérieusement,  et  que,  parle  cré- 
dit des  jésuites  et  l'horreur  qu'on  a  en  Cour  des  jansénistes,  il  n'y  ait 
quelque  règlement  pour  autoriser  cet  usage  des  billets  de  confession  qu'on 
pourrait  introduire  dans  tous  les  cas,  ce  qui  donnerait  un  grand  crédit 
aux  gens  d'église,  et  ce  qui  serait  peut-être  aussi  cause  un  jour,  d'une 
révolution  dans  ce  pays-ci  pour  embrasser  la  religion  protestante.  Il   est 

1  V,  224,  mai  1752. 

2  VII,  7,  8,  janvier  1758. 


» 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII"  SIÈCLE  303 

quelquefois  dangereux  dans  les  grands  Etats  de  trop  gêner  la  liberté  de 
conscience  ;  et  il  faut  éviter  toute  espèce  d'inquisition  l. 

Retenons  La  phrase  :  «  Il  est  dangereux  de  trop  çjêner  la  liberté 
de  conscience  »  ;  ce  n'eût  pas  été  trop  la  gêner  que  la  supprimer  à 
des  gens  pour  lesquels  ces  mots  n'avaient  aucun  sens. 

On  aura  remarqué,  dans  ce  qui  précède,  que  le  bourgeois  et  le 
philosophe  pouvaient,  sinon  être  d'accord,  du  moins  s'entendre 
plus  d'une  fois  sur  la  question  religieuse.  Ai-je  besoin  de  dire  qu'ils 
pensent  de  même  sur  un  certain  nombre  de  réformes  à  accomplir 
dans  le  clergé?  L'avis  du  bourgeois  sur  les  moines  est  bien  net  ;  ce 
sont  des  inutiles  qu'il  faut  réduire  le  plus  qu'on  peut  : 

On  a  parlé  aussi  d'un  édit  pour  ne  plus  recevoir  de  novices  dans  les 
communautés  qu'à  vingt-six  ans  pour  les  hommes,  et  vingt-deux  ans  pour 
les  fille*,  ce  qui  est  conforme  aux  anciennes  ordonnances  et  diminuerait 
bien  le  nombre  de  religieux  et  de  religieuses  qui  s'engagent  par  mécon- 
tentement, paresse  ou  autres  raisons,  mais  sans  connaissance  de  cause,  à 
l'âge  de  quinze  à  seize  ans.  C'était  un  coup  de  politique2. 

Pour  le  clergé  en  général,  le  bourgeois  appelle  de  tous  ses  vœux 
le  jour  où  il  paiera  ses  impôts,  comme  les  autres  citoyens  : 

On  a  beaucoup  parlé  du  dessein  de  faire  payer  aux  ecclésiastiques  le  ving- 
tième de  leurs  biens  et  leurs  revenus,  ce  qui  avait  plusieurs  bons  objets  : 
le  premier,  de  connaître  au  vrai  en  quoi  consistent  les  revenus  ecclésias- 
tiques, qui  font  une  partie  trop  considérable  des  revenus  du  royaume  ;  le 
second,  de  les  faire  contribuer  comme  les  autres  sujets  aux  charges  de 
l'Etat,  ce  qui  serait  très- juste,  d'autant  que  par  leur  différents  dons  gra- 
tuits, pour  lesquels  mêmes  ils  font  des  emprunts,  ils  payent  peu  de  chose 
en  comparaison  des  autres  ;  le  troisième,  de  soulager  le  bas  clergé  qui  est 
opprimé  par  les  évêques  3  ; 

et,  quand  le  clergé  a  refusé  d'accorder  autre  chose  qu'un  don  gratuit  : 

Cette  réponse  a  été  regardée  comme  très  insolente  pour  des  sujets,  et 
c'est  réellement  l'esprit  du  corps,  car  les  moindres  prestolets,  tous  les 
écoliers,  clercs,  séminaristes,  pour  qui  les  arrangements  que  l'on  prend 
ne  peuvent  être  qu'avantageux,  aiment  mieux  être  écrasés  par  le  haut 
clergé  que  de  perdre  l'idée  et  le  préjugé  d'une  indépendance  par  rapport 

1  V,  2,  janvier  1761 . 

2  IV,  3gi,  septembre  1749.  Lire,  à  ce  sujet,  le  résumé  très  clair  des  réformes 
demandées  par  le  peuple  catholique  contre  l'Eglise  catholique;  Faguet, 
Quest.  politiq.,  8  sq. 

3  VI,  390,  391,  septembre  1749- 


304  LES  PHILOSOPHES 

aux  biens  ecclésiastiques.  Ils  regardent  à  déshonneur  d'être  traités  comme 
les  autres  sujets  l. 

Barbier  revient  plusieurs  fois  sur  la  nécessité  de  faire  payer  les 
ecclésiastiques,  et  il  pense  que  c'est  le  seul  moyen  d'alléger  le 
fardeau  du  peuple  : 

Si  l'Administration  de  l'Etat  permettait  au  ministre de  faire  sentir 

que  le  roi  n'est  en  état  de  soulager  le  peuple  que  par  l'imposition  du  ving- 
tième qui  ne  tombe  que  sur  les  gens  riches  de  l'Etat,  il  est  certain  que  le 
ministère  entreprendra  tout  ce  qu'il  voudra  pour  forcer  le  clergé  sans  que 
qui  que  ce  soit  s'en  plaigne,  parce  que  l'intérêt  particulier  de  chaque  corps 
de  l'Etat  prévaudra  toujours  sur  le  préjugé  et  le  respect   de  la  religion2. 

Puis^  quand  ce  projet  est  abandonné,  le  bourgeois  constate  avec 
regret  qu'on  a  eu  tort  de  ne  pas  tenir  bon,  et  il  exprime  son  mécon- 
tentement : 

L'affaire  du  clergé  est  accommodée  non  pas  à  la  satisfaction  du  public, 
car  le  clergé  a  eu  le  dessus,  et  l'autorité  du  roi,  aussi  bien  que  les  droits 
réels  de  l'Etat,  en  souffriront.  Il  faut  convenir  que  la  gent  ecclésiastique 
a  les  bras  longs  et  même  qu'elle  est  à  craindre,  et  cette  crainte  peut  bien 
être  le  motif  de  l'accommodement3. 

■  La  gent  ecclésiastique  a  les  bras  trop  longs,  et,  si  le  bourgeois  la 
trouve  redoutable,  il  est  d'autant  plus  fâché  qu'on  n'arrive  pas  à  la 
tenir  en  respect  : 

Le  corps  du  clergé,  quoique  assez  méprisé,  a  néanmoins  du  crédit  et  des 
ressorts,  soit  à  la  Cour,  soit  dans  toutes  les  provinces,  par  les  ecclésiasti- 
ques et  les  moines.  Il  est  à  craindre  par  leurs  prétendues  armes  spirituelles4. 

Qui  dirait  que  c'est  un  bourgeois  catholique  qui  parle,  et  les  phi- 
losophes s'exprimeront-ils  avec  plus  de  défiance  et  plus  d'aigreur? 


VI 


Jeprévois  l'objection  qui  peutm'étre  faite.  Mais,  dira-t-on,  puisque 
telles  étaient  les  opinions  du  bourgeois  du  xvme  siècle,  quel   a  été 

1  IV,  471,  septembre  iy5o. 

2  V,  16,  17,  janvier  1751. 

3  V,  143,  janvier  1762. 

4  V,  16,  janvier  1751. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII*  SIECLE  305 

le  rôle  de  la  philosophie?  Sans  les  encyclopédistes,  il  aurait  eu  ces 
sentiments?  Les  uns  étaient  conformes  à  cet  esprit  bourgeois,  dont 
vous  esquissez  plus  haut  les  principaux  traits.  Les  autres  lui 
auraient  été  inspirés  par  le  spectacle  des  événements  contempo- 
rains. Il  est  donc  juste  de  faire,  au  moins  ici,  une  exception  à  votre 
thèse,  et  de  reconnaître  que  les  philosophes  ne  sont  pour  rien  dans 
l'évolution  de  la  bourgeoisie 

—  Je  ne  crois  pas.  répondrai-je,  qu'une  exception  soit  justifiée. 
Sans  doute,  l'esprit  bourgeois  était  déjà  en  partie  l'esprit  philoso- 
phique :  mais  cette  évolution  dont  vous  parlez  aurait  été  assurément 
moins  rapide  et  moins  profonde,  si  les  gens  de  lettres  du  xvm*  siècle 
n'avaient  pas  eu  une  influence  sur  Barbier  et  ses  pareils.  Ce  qu'il  y 
a  de  nouveau  précisément,  chez  le  bourgeois  du  xviue  siècle,  c'est 
qu'il  prend  au  sérieux  les  livres  et  leurs  auteurs,  et  aussi  les  idées 
qu'ils  traitent.  De  tous  temps,  le  bourgeois  a  considéré  l'homme  de 
lettres  comme  quelqu'un  de  peu  «  sérieux  »,  et  Marais  lui-même,  si 
lettré  et  si  érudit,  envisage  la  littérature  comme  une  distraction  sans 
importance.  Barbier  est  aussi  de  cette  famille.  Quelques  détails 
nous  montrent  qu'il  est,  au  besoin,  assez  bon  juge  des  choses  de 
l'esprit.  Il  mettra  cette  remarque  au  bas  de  ces  deux  vers  de  Voltaire 
contre  la  Motte  : 

Enfin,  pour  ton  apothéose, 

On  doit  te  faire  une  ode  en  prose...  (à  Mlle  Lecouvreur  ) 

«  C'est  pour  se  moquer  de  M.  de  la  Motte,  bel  esprit  qui  a  fait  des 
odes  et  dont  la  poésie  sent  la  prose,  dans  laquelle  il  excelle1.  »  On 
sent  toutefois  qu'il  ne  connaît  pas  les  hommes  de  lettres,  et  qu'il 
fréquente  un  milieu  qui  leur  est  étranger.  Il  est  mal  renseigné  sur 
ce  qui  se  passe  à  l'Académie-,  et  il  aime  à  railler  les  quarante  qu  il 
considère  comme  des  pédants  officiels''. 

Cela  est  vrai,  mais  suivons-le  à  travers  ses  Mémoires,  et  nous  le 
verrons  de  plus  en  plus  curieux  de  tout  ce  qui  s'écrit,  de  tout  ce  qui 

1  II,  97,  mars  17^0. 

2  Voir  une  de  ses  erreurs  VI,  20,  avril  1704,  à  propos  de  la  séance  du  26,  à 
laquelle  vinl  assister  le  comte  de  Clermont  ;  Barbier  prétend  que  le  prince  du 
sang-  prit  la  présidence;  on  se  garda  bien  de  la  lui  offrir  ! 

3  III,  33o,  janvier  1742  :  à  propos  du  compliment  de  l'ambassadeur  du  grand 
seigneur  au  roi  à  Versailles. 

Univ.  de  Lyon.  —  M.  Roustan  20 


306  LES  PHILOSOPHES 

s'édite  en  France  et  à  l'étranger  ;  nous  le  surprendrons  en  train  de 
«  digérer  »  ses  lectures,  et  nous  nous  rendrons  compte  que  le  bour- 
geois devient,  pour  le  libraire,  un  bon  client  et  un  client  éclairé.  Il 
nous  semble  qu'Aubertin  s'est  trompé  en  croyant  que  notre  avocat 
se  contente  de  répéter,  sur  les  livres  du  temps,  les  appréciations  à  la 
mode  et  les  critiques  banales  qui  courent  les  rues1.  11  me  paraît, 
que,  loin  de  voir  dans  la  politique,  comme  dans  la  littérature,  un 
«  luxe  »  et  un  «  passe-temps  »,  le  bourgeois  finit  par  considérer 
l'une  et  l'autre  comme  des  objets  dignes  de  toute  son  attention.  Ce 
quia  pu  tromper  Aubertin,  c'est  la  façon  dont  Barbier  juge  Voltaire; 
pour  lui.  Voltaire  est  le  poète,  le  grand  poète  ou  le  fameux  poète, 
et  pas  plus  : 

On  ne  dit  rien  de  nouveau,  si  ce  n'est  que  Voltaire,  notre  fameux  poète, 
est  encore  exilé,  on  ne  sait  pas  précisément  la  raison.  On  dit  que  c'est 
peut-être  pour  avoir  fait  une  critique  un  peu  hardie  de  l'oraison  funèbre 
du  Cardinal  de  Fleury  2. 

Il  n'a  pas  été  autre  chose  pour  les  contemporains,  qui  n'ont  vu  en 
lui  qu'un  admirable  poète  et  qu'un  vilain  caractère  : 

Cet  homme,  qui  est  un  des  premiers  génies  du  siècle,  qui  est  très  riche 
par  lui-même,  par  ses  épargnes,  et  par  les  tours  indignes  dont  il  a  attrapé 
la  plupart  des  libraires  de  Paris  pour  ses  ouvrages,  qui  jouissait  ici  de 
beaucoup  d'honneur  à  la  Cour,  parce  qu'on  a  trop  d'indulgence  sur  le 
caractère  de  ces  esprits  rares,  finira  ses  jours  sans  savoir  presque  où  aller 
et  méprisé  par  tous  les  pays  3. 

Ce  n'est  pas  sans  raison  que  M.  Brunetière  fait  commencer  la 
troisième  époque  de  la  vie  de  Voltaire,  celle  de  la  propagande  philo- 
sophique, en   17624.  Barbier  n'a  connu  que  les  deux  premières  épo- 

1  Op.  cit.,  188. 

2  III,  446,  juillet  1743.  Marais,  lui,  écrivait  bien  le  i3  décembre  1723,  au 
président  Bouhier  (de  Lescure,  III,  379)  :  «  La  préface  de  Marianne  marque  un 
beau  génie  à  qui  tout  est  facile,  prose,  vers,  etc..  »,  mais  huit  ans  après,  en 
1731,  le  22  décembre,  il  écrivait  (ibid.,  IV,  327)  :  «  Je  suis  à  présent  bien 
savant  sur  la  Vie  du  roi  de  Suède  par  Voltaire...  L'historien  n'est  pas  un  ami 
des  rois,  c'est  un  anti-monarque,  et  il  ne  me  paraît  pas  respecter  beaucoup 
les  puissances  de  la  terre,  ni  tout  ce  qui  peut  dominer!  »  En  ij3  1  !  N'avions- 
nous  pas  raison  de  dire  que  Marais  voyait  de  plus  loin  que  Barbier,  mais  qu'il 
voyait  de  trop  loin?  En  voilà  un  exemple  curieux. 

3  V,  337,  janvier  1753. 

4  Manuel  de  la  littérature  française,  34». 


ET  LA  SOCIETE  FRANÇAISE  Al    XVIII 

ques,  il  n'a  vu  qu'un  Voltaire  brouillon  et  bel  esprit.  Assurément, 
Voltaire  avait  déjà  fait  œuvre  de  philosophe  avant  la  date  à  laquelle 
Barbier  est  mort,  mais  ce  n'est  pas  à  lui  que  l'on  songeait  quand 
on  parlait  des  philosophes1. 

Mais,  si  Barbier  parle  comme  les  philosophes,  il  faut  qu'il  les  ait 
lus  ;  pour  moi.  je  n'hésite  pas  à  retrouver  leur  marque  dans  des 
passages  comme  celui-ci  : 

Pour  remplir  réellement  cet  objet  de  paix,  il  faudrait  proscrire  entiè- 
rement toutes  les  thèses  sur  la  grâce  en  général,  sous  quelque  qualifica- 
tion que  ce  soit,  et  défendre  de  parler,  à  cet  égard,  de  saint  Paul,  de 
saint  Augustin,  ni  de  saint  Thomas.  Questions  et  décisions,  à  parler  vrai, 
fort  indifférentes  à  la  tranquillité  et  au  gouvernement2; 

et  je  crois  qu'il  est  facile  de  découvrir  ceux  qui  lui  ont  donné  des 
leçons. 

On  le  surprend  à  l'affût  de  tous  les  livres  prohibés  : 

Je  suis  enfin  parvenu  à  avoir  le  Livre  des  mœurs,  que  l'arrêt  du 
6  mai  1748  a  rendu  très  cher  et  très  rare.  Il  faut  dire  aussi  que  peu  de 
gens  auraient  songé  à  ce  livre,  au  lieu  qu'il  n'y  a  personne  dans  un 
certain  monde,  homme  et  femme  se  piquant  un  peu  de  quelque  sorte 
d'esprit,  qui  n'ait  voulu  voir  ce  livre.  Chacun  se  demande:  Avez-vous  lu  les 
Mœurs  ?  Un  seul  exemplaire  passe  rapidement  dans  cinquante  mains. 
Le  goût  et  la  curiosité  redoublent  toujours  pour  les  choses  défendues3. 

La  curiosité  satisfaite,  Barbier  ne  s'en  tient  pas  là  ;  il  commente 
le  livre,  durant  de  longues  pages,  en  donne  des  extraits,  nous  prouve 
qu'il  l'a  lu  avec  fruit  et  qu'il  l'a  goûté...  avant  de  le  condamner  : 

Qu'importe,  dit    l'auteur,    qu'on    peigne   Dieu   rond    ou   triangulaire; 

i  Cf.  Sainte-Beuve,  Lundis  (20  octobre  i856.)  Cf.  Brunetière,  Etudes  criti- 
ques, ire  série,  Voltaire,  p.  232  (mai  1878),  et  4e  série,  Voltaire,  p.  3a2  :  «  Jus- 
qu'aux environs  de  1750,  Voltaire  n'a  passé  parmi  ses  contemporains  que  pour 
un  bel  esprit  »  (ier  mai  1890).  —  Barbier  ne  croit  pas  un  instant  que  le 
Sermon  des  cinquante  soit  de  Voltaire  (VII,  284,  août  1760)  :  «  On  suppose 
dans  le  préambule  qu'il  se  tient  à  Genève  une  assemblée  de  cinquante  gens  de 
lettres,  qui  tour  à  tour  font  un  discours  dans  cette  assemblée,  et  que  celui-ci 
est  de  M.  de  Voltaire,  à  qui  ses  ennemis  prêtent  cette  pièce,  mais  dont  le 
style  bien  différent  du  sien,  décèle  la  méchanceté.  » 

2  VI,  i63,  mai  1755. 

3  IV,  3oo  sq.,  par  Toussaint,  avocat  au  Parlement.  Le  livre  était  dédié  à  une 
femme  et  signé  Panage  (-àv  ayio;  —  Tout  Saint).  (Ibid.,  3oi.)  Ace  sujet,  lire 
d'Argenson,  V,  102  sq.  (1748):  Sur  les  mœurs. 


308  LES  PHILOSOPHES 

qu'on  exprime  la  pureté  par  l'eau  ou  par  le  feu  ;  qu'on  lui  immole  un 
bœuf  ou  un  éléphant,  une  brebis  ou  un  bouc,  qu'on  lui  sacrifie  des 
animaux  ou  qu'on  ne  lui  offre  que  des  légumes. 

La  nécessité,  dit-il,  de  rendre  à  Dieu  un  culte  extérieur  ne  prouve 
rien  en  faveur  de  l'un  ou  de  l'autre  en  particulier.  Peut-être  Dieu  n'est- 
il  pas  plus  mécontent  de  la  diversité  des  hommages  dans  les  différentes 
religions,,  qu'il  ne  l'est  de  ce  que,  dans  l'église  romaine,  quelques  religieux 
récitent  les  Matines  à  minuit,  d'autres  le  matin1. 

Il  ne  le  condamnera  même  qu'à  contre-cœur,  et  en  vertu  de  son 
grand  principe  qu'on  ne  saurait  acheter  trop  cher  la  tranquillité  : 

Il  faut  conclure  que  ce  livre,  quoique  rempli  des  plus  beaux  sentiments 
de  vertu  et  de  probité  en  tout  genre,  est  très  dangereux  et  n'est  recevable 
dans  aucun  pays,  parce  que,  outre  le  culte  extérieur  qui  consiste  dans 
les  simples  cérémonies,  il  y  a  un  fond  de  religion  qui  est  autre  chose  que 
le  culte  chez  tous  les  chrétiens,  protestants  ou  non  :  le  mystère  de  la 
naissance  et  delà  mort  de  Jésus-Christ  Dieu;  chez  les  Turcs,  la  mission 
et  la  révélation  de  Mahomet  2. 

Chez  les  Turcs,  Barbier  tiendrait  le  même  raisonnement,  et  récla- 
merait pour  le  mystère  de  Mahomet  le  même  respect  que  pour  ceux 
de  Jésus-Christ.  De  même,  il  prend  parti  pour  l'abbé  de  Prades 
contre  la  Sorbonne,  et  se  range  du  côté  de  l'abbé  et  des  philo- 
sophes : 

On  ne  parle  pas  moins  que  de  chasser  l'abbé  de  Prades  de  licence  et  de 
Sorbonne.  Il  demande  à  être  entendu  pour  se  justilier.  On  dit  qu'on  lui 
refuse.  Quelques  docteurs  trouvent  cela  injuste.  On  dit  même  qu'il  y  a  à 
présent,  en  Sorbonne,  peu  de  docteurs  assez  habiles  pour  décider  de  la 
doctrine  de  tout  le  contenu  en  cette  thèse.  Il  est  à  craindre  que  cela  ne 
donne  lieu  à  bien  des  écrits  qui  ne  serviront  qu'à  mieux  éclairer  la  matière; 
ce  qui  n'est  pas  quelquefois  le  plus  avantageux3; 

et,  il  remarque,  lorsque  l'abbé  a  quitté  la  France  : 

L'abbé  de  Prades,  que  le  Parlement  a  décrété  de  prise  de  corps,  a  pris 
son  parti  ;  il  s'est  retiré  à  Berlin,  chez  le  roi  de  Prusse,  auprès  de 
Voltaire  et  de  M.  de  Maupertuis.  Il  est  quelquefois  dangereux  d'éloigner 
des  gens  d'esprit  4. 

1  Ibid.,  3o4. 

2  Ibid  ,  3o8. 

3  V,  148,  janvier  1752.  Il  nous  transcrit  les  couplets  injurieux  contre  la 
Sorbonne  (ihid..  i5i). 

4  V,  168,  février  1752. 


KT  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XV IIIe   SIÈCLE  309 

Il  n'ignore  pasdu  reste  que  ce  coup  est  dirigécontre  Diderot,  qui 
passe  pour  avoir  inspiré  de  Prades,  et  contre  Y  Encyclopédie  : 

En  perdant  ainsi  l'abbé  de  Prades  et  en  faisant  passer  sa  thèse  pour 
impie,  le  dessein  de  la  cabale  était  de  l'aire  loin  lier  l'entreprise  du 
Dictionnaire  de  Y  Encyclopédie  •  on  croyait  même  dans  Le  public  que  le 
second  tome  serait  arrêté  '. 

Or,  ceci  est  de  la  plus  haute  importante,  Barbier  est  un  sous- 
cripteur de  Y  Encyclopédie  ;  il  collabore  de  ses  deniers  au  succès  de 
l'entreprise.  Nous  pouvons  suivre  pas  à  pas  l'histoire  de  l'ouvrage 
dans  le  Journal  de  notre  bourgeois  ;  il  sent  bien  qu'il  y  a  là  une 
grande  bataille,  et  il  se  passionne  pour  l'œuvre  si  injustement 
menacée.  Le  véritable  péril  pour  la  religion  ne  vient  pas  des  ency- 
clopédistes ;  il  vient  des  archevêques  maladroits  et  des  ecclésiasti- 
ques intolérants  qui  les  poussent  à  la  persécution  : 

Ce  livre  d'Encyclopédie  est  encore  un  livre  rare,  cher,  abstrait  qui  ne 
pourra  être  lu  que  des  gens  d'esprit,  amateurs  de  science  ;  le  nombre  en 
est  petit.  Pourquoi  donner  un  mandement  d'un  archevêque,  qui  court,  qui 
donne  de  la  curiosité  à  tous  les  tidèles,  et  qui  les  instruit  des  raisonnements 
que  peuvent  faire  les  philosophes  sur  la  religion,  tandis  qu'il  ne  faut  à  ce 
nombre  de  tidèles  que  leur  cathéchisme,  et  qu'ils  n'ont  ni  le  temps,  ni 
l'esprit  de  lire  autre  chose  ?  Cela  est  imprudent;  cependant  l'animosité 
des  jésuites,  qui  ont  suscité  tout  cet  ouvrage,  est  au  point  que  ce  mande- 
ment se  crie  dans  Paris  avec  vivacité,  se  donne  à  bon  marché,  et  que  les 
gens  des  boutiques  mêmes  en  achètent,  ce  qui  peut  faire  plus  de  tort  que 
de  bien  à  la  religion2. 

Il  déclare  que  les  jésuites  et  les  moines  ont  bien  mauvais 
caractère: 

Lundi  7  de  ce  mois,  M.  de  Lamoignon  de  Malhesherbes,  fils  du  chancelier, 
premier  président  de  la  Cour  des  Aides,  qui  a  la  direction  de  la  librairie, 
a  arrêté  le  Dictionnaire    second  tome,  aux   souscripteurs.    J'ai   pris    les 

i  V,   ioo,  janvier  175a. 

2  V,  i53,  janvier  1732.  Voyez  à  ce  sujet  le  livre  de  P.  Duprat  :  «  On  ne  pou- 
vait guère  s'en  prendre  d'une  manière  sérieuse  aux  deux  volumes  qui  venaient 
d'être  publiés;  ils  étaient  écrits  avec  la  plus  grande  modération,  etles  articles 
consacrés  aux  questions  religieuses  semblaient  défier  tous  les  scrupules  théo- 
logiques. »  (P.  Duprat,  op.  cit.,  III,  28.)  Je  renvoie  au  chapitre  vi  :  Esprit 
général  de  Vouvrage,  »  107  sq.,  pour  la  différence  entre  les  deux  premiers 
volumes,  les  cinq  suivants  et  les  autres;  il  y  a  une  ou  deux  pages  intéres- 
santes sur  la  «  tactique  »  des  philosophes. 


310  LES  PHILOSOPHES 

devants Tout  cet  orage  contre  ce  beau   dictionnaire  est  venu  par  le 

canal  des  jésuites,  et  par  Tordre  de  M.  de  Mirepoix  qui  a  un  grand  crédit 
ecclésiastique  sur  l'esprit  du  Roi.  On  peut  dire  même  que  la  thèse  de 
l'abbé  de  Prades  a  été  la  victime  du  livre  de  V  Encyclopédie,  et  quelle  a 
ensuite  servi  de  prétexte  pour  arrêter  ce  livre.  On  croit  cependant  qu'on 
continuera  l'impression  de  ce  dictionnaire,  qui  n'est  encore  qu'à  la  lettre  E, 
mais  avec  beaucoup  plus  de  circonspection  de  la  part  des  censeurs.  Tout 
son  grand  péché  est  quelque  trait  piquant  contre  les  jésuites  et  contre  la 
moinaille  l. 

Il  comprend  aussi  que  le  danger  vient  du  Parlement  et  se  demande 
si  on  n'a  pas  bien  fait,  par  cette  suppression,  d'éviter  aux  philoso- 
phes l'ennui  d'être  jugés  par  les  gens  du  Roi  : 

Il  y  a  apparence  que  cet  arrêt  du  Conseil  n'a  été  donné  que  pour  apaiser 
les  criailleries  des  jésuites  et  autres  religieux,  qui  se  trouvent  blessés 
dans  ces  deux  tomes,  et  pour  contenter  M.  l'archevêque  de  Paris,  pour 
justifier  son  mandement.  On  croit  même  qu'on  a  voulu,  par  cette  sup- 
pression, prévenir  le  Parlement  qui  aurait  peut-être  voulu  censurer  ce 
dictionnaire  et  qui  l'aurait  peut-être  fait  plus  sévèrement  2. 

«  Cela  est  dommage  pour  (les  éditeurs)  et  pour  les  gens  de  lettres, 
s'écrie-t-il,  qui  auraient  trouvé  de  grandes  recherches  d'érudition 
en  tout  genre  dans  ce  Dictionnaire3!  »  C'est  grand  dommage  pour 
Barbier,  qui  espère  que  la  publication  continuera,  et  qui  tremble 
qu'on  ne  la  compromette  par  quelque  imprudence  : 

L'acharnement  des  ennemis  de  Y  .Encyclopédie  augmente  tous  les  jours. 
Le  père  jésuite,  qui  fait  le  Journal  de  Trévoux  a  un  peu  drapé  et  critiqué 
les  éditeurs  au  sujet  du  discours  préliminaire  et  de  certains  endroits  du 
tome    Ier.  D'Alembert,  le  géomètre,  qui    est   un   des  deux  éditeurs   avec 


1  V.  1 5y,  février  iy52  (arrêt  du  7).  Il  n'est  pas  rare  de  voir  des  hommes 
comme  Caraccioli,  fort  partisans  du  trône  et  de  l'autel,  très  opposés  à  la  philo- 
sophie, louer  le  Dictionnaire  Encyclopédique  ;  voir  son  appréciation  sur  l'éloge 
de  la  Congrégation  de  Saint- Maur,  contenu  dans  Y  Encyclopédie  (  Letl  res  récréa- 
tives, II,  45,  58).  Quant  à  V Observateur  Hollandais,  il  déclare  :  «  A  la  lecture 
des  actes  du  clergé  de  1765,  j'ai  été  surpris  de  trouver,  compris  dans  la  mul- 
titude des  ouvrages  condamnés,  le  Dictionnaire  Encyclopédique,  censure  d'au- 
tant plus  extraordinaire  que  c'est  flétrir  quantité  de  personnages  d'un  mérite 
rare,  de  théologiens  habiles,  desavants  très  religieux,  qui  tous  ont  concouru  à 
l'édification  de  ce  grand  monument.  »  (Lettre  V,  p.  207,)  Sur  les  reproches 
que  Voltaire  adressait  à  Y  Encyclopédie  pour  l'extrême  timidité  de  certains 
articles,  cf.  P.  Duprat,  op.   cit.,  IV.  64  sq. 

2  V,  166,  février  1752. 

3  V,   170, février  1752. 


KT  LA  SOCIÉTÉ    FRANÇAISE    M    XVIII»  SIÈCLE  3H 

M.  Diderot,  à  écrit  une  lettre  au  père  journaliste,  vive  et  insolente.  C'est 
un  jeune  homme  dont  l'imprudence  ruine  les  librairies  entrepreneurs  de 
ses  ouvra  "-es,  parce  cpie  ceci  devient  irréconciable  avec  les  jésuites,  qui 
sont  soutenus  par  M.  de  Mirepoix.  M.  le  chancelier,  tout  le  clergé  et 
même  M.  le  comte  d'Argenson  l. 

En  î-H).  il  renouvellera  ses  plaintes  contre  les  dévots  qui  font 
arrêter  la  publication,  et  cette  fois  il  portera  une  accusation 
imprévue  : 

Ce  grand  ouvrage,  dont  le  septième  volume  n'est  encore  qu'à  la  fin  du 
G,  est  par  ce  moyen  arrêté  et  interrompu  pour  du  temps,  au  grand 
contentement,  non  seulement  des  jansénistes,  mais  aussi  des  jésuites,  qui 
ont  toujours  été  jaloux  de  n'avoir  pas  été  employés  dans  quelque  partie 
de  cet  ouvrage,  ainsi  que  bien  d'autres  gens  de  lettres2. 

On  a  tort  d'accuser  Y  Encyclopédie  ;  l'avocat  général,  qui  a  fait  le 
rapport  contre  l'ouvrage,  est  aussi  maladroit  que  l'archevêque  de 
Paris  qui  avait  lancé  contre  le  livre  un  mandement  : 

11  aurait  peut-être  été  aussi  prudent  de  ne  pas  exposer  avec  éloquence, 
dans  le  discours  de  M.  l'avocat  général,  les  systèmes  de  déisme,  de  maté- 
rialisme et  d'irréligion,  et  le  venin  qu'il  peut  y  avoir  dans  quelques 
articles,  y  ayant  bien  plus  de  gens  à  portée  de  lire  cet  arrêt  du  6  février, 
de  trente  pages,  que  de  feuilleter  sept  volumes  in-folio3. 

N'était-il  donc  pas  exagéré  d'écrire  que  Barbier,  tout  préoccupé 
des  affaires  du  Parlement  4,  n'a  pas  vu  la  bataille  encyclopédique  ? 
Je  ne  dis  pas  qu'il  en  ait  vu  les  grands  côtés  ;  mais  il  n'en  parle  pas 
uniquement  en  homme  qui  a  souscrit  à  un  ouvrage,  et  qui  a  peur' 
de  ne  pas  le  recevoir.  Il  n'y  a  qu'à  lire  son  opinion  sur  la  satire  dra- 
matique de  Palissot.  Barbier  a  fait  comme  tout  le  monde  ;  il  a  couru 
à  la  première  ;  il  était  bien  placé  ;  voici  l'impression  qu'il  a  empor- 
tée au  sortir  de  la  salle  : 

Cette  pièce  n'est  pas  regardée  comme  pièce  de  thécâtre.  11  n'y  a  ni  intri- 
gue ni  intérêt,  mais  elle  est  écrite  très  légèrement.  Elle,  est  en  récompense, 

1  V,  169,  février  1752. 

2  VII,  121,  1709,  janvier  Cf.  VII,  248,  mai  1760  :  «  Tous  ces  savants  ont  eu 
pour  ennemis  à  la  fois  les  jésuites,  les  jansénistes  et  le  clergé,  et  jusqu'à 
M.  le  Dauphin,  qui  a  trouvé  la  religion  attaquée  dans  ces  écrits.  » 

3  VII,  129,  i3o,  février  1739. 
*  Aubertin,  op.  cit.,  188. 


3i;>  LES  PHILOSOPHES 

d'une  méchanceté  au-dessus  de  tout,  jusqu'à  la  personnalité.  On  y  recon- 
naît chacun  de  ceux  qu'on  a  voulu  jouer,  et  on  y  traite  ces  philosophes  et 
ces  savants  comme  des  coquins  qui  n'ont  cherché  qu'à  pervertir  les 
mœurs,  et  à  détruire  tous  les  préjugés  nécessaires  pour  maintenir  le  bon 
ordre  dans  la  société.  La  curiosité  et  la  critique  y  ont  toujours  attiré 
beaucoup  de  monde,  d'autant  que  cela  fait  une  pièce  de  parti;  mais  en 
général  elle  est  critiquée,  quant  à  la  pièce,  et  fort  condamnée  pour  la 
méchanceté  1. 

Le  lendemain,  il  a  dû  trouver  quelque  philosophe  qui  l'a  édifié 
sur  le  compte  de  Mons  Palissot  : 

L'on  dit  non  seulement  que  c'est  un  imprudent,  mais  que  c'est  un 
fripon;  l'on  dit  aussi  qu'on  travaille  actuellement  à  détailler  sa  vie  :  il  a 
eu  une  forte  commission  à  Avignon,  et  il  doit  aux  fermiers  généraux 
trente-cinq  ou  quarante  mille  livres  que  son  commis  a  détournées  ;  cela 
est  toujours  suspect.  11  s'est  marié  à  l'âge  de  dix-huit  ans,  et  n'est  point 
avec  sa  femme,  qu'il  à  fait  enfermer  dans  un  couvent;  cela  fait  présumer 
quelque  histoire.  Il  a  trahi  un  homme  qui  lui  avait  donné  le  projet  des 
gazettes  étrangères,  et  il  a  su  s'en  approprier  le  privilège  sans  donner  la 
part  promise  à  l'inventeur.  En  voilà  plus  qu'il  n'en  faut  pour  écrire2! 

Barbier  n'aurait  certes  pas  inventé  cela  tout  seul,  et  il  n'y  avait 
qu'un  philosophe  pour  draper  ainsi  le  sieur  Palissot  !  Mais  la  bro- 
chure de  Morellet  paraît  ;  notre  bourgeois  se  hâte  de  l'acheter,  et  il 
en  fait  un  éloge  enthousiaste  : 

Cette  brochure  est  écrite  à  merveille  et  de  la  plus  fine  malignité  ;  mais 
le  portrait  de  la  dévotion  pourrait  être  dangereux  pour  l'auteur.  On  sait 
depuis  longtemps  que  les  ennemis  de  V Encyclopédie  et  des  philosophes 
sont  les  jésuites  et  la  haute  Cour 3. 

L'enthousiasme  est  plus  vif  encore  lorsque  Barbier  connaît  le  nom 
de  l'auteur  : 

Ce  libraire,  pour  avoir  sa  liberté,  a  été  obligé  de  nommer  l'auteur, 
qui  est  l'abbé  Morellet,  homme  d'un  génie  supérieur,  qui  n'a  que  trente- 
cinq  ans,  et  qui  a  fait  dans  V Encyclopédie  de  très  grands  articles  de 
théologie,  comme  «  foi,  fils  de  Dieu,  fatalité  ».  Il  est  même  surprenant  que 
cet  homme  profond,  qui  a  fait  des  articles  aussi  sérieux,  ait  pu  faire,  avec 
autant    de    délicatesse,    un    ouvrage    de   pure    plaisanterie,   tel    que    les 

1  VII,  249,  a5o,  26  mai  1760. 

2  VII,  25o,  mai  i7r>o. 

3  VII,  25o,  mai  1760, 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XYIII*  SIÈCLE  313 

Visions  de  M.  Pulissot,  sur  la  comédie,  pour  venger  un  peu  les  écrivains 
célèbres  de  l'Encyclopédie1. 

Morellet,  homme  d'un  génie  supérieur  !  Allons!  la  cause  est 
entendue  ;  Barbier  était  bel  et  bien  gagné  par  les   encyclopédistes. 

Notre  bourgois  ne  se  contente  pas  de  louer  les  philosophes  par 
ouï-dire.  Il  connaît  leurs  œuvres,  et  s'intéresse  à  eux.  La  mort  de 
Montesquieu  n'est  pas  passée  pour  lui  inaperçue,  et  il  a  consacré  quel- 
ques lignes  à  1  auteur  de  ces  livres,  «  condamnés  comme  très  opposés 
à  la  croyance  catholique,  mais  qui  ne  sont  pas  moins  considérés 
comme  des  chefs-d'œuvre  de  science'-».  Certaines  observations  sont 
très  précises.  Le  mandement  de  l'archevêque  contre  la  thèse  de  l'abbé 
de  Prades  (3i  janvier  1702)  accuse  l'auteur  de  «    matérialisme  »  : 

On  y  dit  que  cet  abbé  de  Prades  est  élève  de  philosophes  matérialistes, 
ce  qui  tombe  sur  le  sieur  Diderot,  qui  néanmoins,  en  combattant  le  système 
de  Descartes,  sur  l'âme  des  bêtes,  que  ce  philosophe  a  voulu  regarder 
comme  des  automates  et  de  pures  machines,  prétend,  au  contraire,  que 
les  bêtes  ont  en  elles  un  principe  pensant  unimatériel  :  c'est  bien  éloigné 
d'être   matérialiste  ! 

L'observation  suivante,  qui  vient  immédiatement  après  celle-là, 
n'est  peut-être  pas  d'un  lecteur  superficiel  : 

Gela  peut  s'entendre  aussi  de  l' Histoire  Naturelle  de  M.  de  Buffon,  qui 
est  un  très  bel  ouvrage,  par  lequel  il  a  donné  un  plan  de  création  du 
monde  différent  de  celui  de  Moïse3. 

Comme  les  philosophes,  Barbier  désavoue  Helvétius  ;  ce  qui  est 
digne  de  remarque,  c'est  qu'il  ne  se  croit  pas  obligé  de  déclamer 
contre  l'œuvre  si  hardie  : 

On  a  arrêté  dans  le  commencement  de  ce  mois,  par  ordre  du  ministère, 
la  vente  de  ce  livre,  et  on  a  crié  un  arrêt  du  Conseil  le  10  de  ce  mois 
d'août,  par  lequel  le  Roi,  de  l'avis  de  M.  le  chancelier,  a  révoqué  le  pri- 
vilège, supprimé  le  dit  livre  avec  défense  à  tous  ses  sujets  de  vendre  et 
débiter  ce  livre,  sous  peine  de  punition  exemplaire. 

Il  n'en  faut  pas  davantage  pour  le  faire  vendre  bien  cher  et  le  faire 
réimprimer  en  Hollande.  C'est  le  censeur  qui  serait  à  punir,  aussi  bien 
que  l'auteur  4. 

1  VII,  257,  2.58,  juin  1760. 

2  VI,  122,  février  1755. 
*  V,  i52,  janvier  1752. 
4  VII,  180,  août  1758. 


314  LES  PHILOSOPHES 

Il  a  lu  de  même  V Ami  des  Hommes  : 

Il  y  a  dans  ce  livre  de  l'imagination  et  un  grand  travail,  mais  en  même 
temps  de  l'imaginaire,  mal  écrit  pour  être  intelligible  et  trop  dur  dans  deç; 
expressions  adressées  au  Roi  l. 

Le  jugement  est  fort  exact.  Ce  qui  est  plus  surprenant  encore, 
c'est  la  façon  dont  ce  bourgeois  apprécie  ce  plébéien  de  Rousseau  : 

Le  Parlement  a  fait  brûler  par  la  main  du  bourreau,  le  n  de  ce  mois, 
un  livre  en  quatre  volumes  in-8°,  de  Jean-Jacques  Rousseau,  intitulé 
Emile  ou  l'Education,  imprimé,  est-il  dit,  à  la  Haye  ;  c'est  un  élève  qu'il 
instruit  à  mesure  qu'il  vient  en  âge.  Il  y  a  un  mois  que  ce  livre  fait  du 
bruit  et  qu'il  s'est'distribué  dans  Paris,  où  l'on  connaît  l'esprit  philoso- 
phique  de  cet  auteur,  qui  écrit  au-dessus  de  tout  ;  il  y  justifie  toutes  les 
religions,  la  révélation,  suivant  le  récit  même  qu'en  fait  M.  l'avocat  géné- 
ral dans  sa  dénonciation,  jusqu'à  dire  qu'on  peut  être  sauvé  sans  croire 
en  Dieu,  attendu  l'ignorance  invincible  de  la  divinité,  qui  peut  excuser 
l'homme,  et  autres  systèmes  de  cette  force'; 

et  il  nous  prouve  qu'il  connaît  l'homme  : 

Rousseau  était  homme  à  se  laisser  prendre  et  à  soutenir  la  vérité  de 
son  livre  :  mais  on  dit  qu'un  de  ses  bons  amis  l'a  fait  monter  en  chaise 
de  poste  pour  le  faire  sortir  de  France  3. 

Il  eût  été  difficile  de  mieux  placer  un  si  bel  éloge.  Le  bourgeois 
ne  considère  donc  plus  l'écrivain  comme  un  «  gueux  »  ;  il  le  lit 
d'abord,  il  le  discute  ensuite,  et  de  lecteur  il  devient  disciple,  timide 
sans  doute  et  arrêté  à  chaque  instant  par  ses  préjugés  ;  du  moins, 
on  ne  peut  lui  faire  l'injure  de  lui  reprocher  de  s'être  tenu  en  dehors 
du  mouvement  généreux  qui  entraînait  ses  contemporains,  et  d'être 
resté  immuable  dans  sa  mesquinerie  et  dans  son  égoïsme. 

1  VII,  324,  décembre  1760.  Cet  ami  de  l'ordre  et  de  l'autorité  proteste  d'ail- 
leurs contre  l'arrêt  du  29  août  1747,  de  la  Grand  Chambre,  défendant  aux 
libraires  de  vendre  les  livres  sans  permission  et  privilège,  sans  noms  de  ville 
et  d'imprimeurs,  et  il  rappelle  le  succès  de  l'Esprit  des  Lois  et  de  l'Ami  des 
Hommes,  ouvrages  parus  dans  ces  conditions  (VI,  678,  septembre  1707). 

2  VIII,  45j  juin  1762. 

3  VIII,  45,  juin  1762. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AI    XVIII*  SIÈCLE  315 


VII 


Reste  une  objection,  selon  moi,  la  plus  grave  de  toutes.  Bien 
que  l'esprit  bourgeois  offre  quelques  points  de  contact  avec  l'esprit 
philosophique,  comment  expliquer  que  ces  conservateurs,  amis  de 
leur  repos,  aient  eu  de  la  sympathie  pour  ces  perturbateurs  qui 
menaçaient  de  tout  renverser  ?  Comment  la  prudence,  la  vertu  bour- 
geoise par  excellence,  a-t-elle  été  anéantie  ?  Comment  ces  amis  de 
l'ordre  se  sont-ils  laissé  séduire  par  ces  dévastateurs  des  croyances 
et  des  préjugés  ? 

Les  uns  et  les  autres  y  mirent  assurément  du  leur.  D'abord 
Barbier,  nous  l'avons  répété  après  M.  Brunetière,  est  ><  borné  ». 
Le  bourgeois  de  son  quartier  l'est  aussi.  Je  ne  prétends  pas  qu'il  ne 
soit  pas  intelligent  ;  au  contraire.  Mais  son  intelligence  a  des  limi- 
tes précises  :  celles  de  son  bon  sens.  Le  bourgeois  a  une  confiance 
absolue  dans  sa  raison,  il  lui  soumet  tous  les  problèmes  :  ceux 
qu'elle  ne  peut  résoudre,  il  les  supprime,  les  déclare  absurdes, 
inexplicables  ;  toute  recherche  à  ce  sujet  lui  semble  inutile  et 
même  dangereuse.  La  différence  entre  le  philosophe  et  le  bourgeois, 
c'est  que  le  premier,  délibérément,  de  parti  pris,  s'interdit  toute 
discussion  métaphysique  ;  le  second  aurait  l'idée  de  faire  cet  effort, 
qu'il  en  serait  totalement  incapable.  Il  pose  en  principe  qu'une  reli- 
gion est  utile,  mais  à  la  condition  qu'on  accomplisse  ses  devoirs 
religieux  sans  les  discuter.  Avoir  la  foi,  c'est  peu  ;  y  penser  rarement, 
n'en  parler  jamais,  voilà  le  devoir.  Ce  qu'il  entend  par  liberté  de 
conscience,  c'est  la  liberté  de  ne  pas  manifester  son  opinion  sur  les 
choses  qui  ne  tombent  pas  sous  les  sens,  et  à  propos  desquelles  l'évi- 
dence n'est  pas  la  pierre  de  touche.  Or,  les  philosophes  lui  semblaient 
dire  et  penser  la  même  chose  : 

Une  dévote  en  colère  disait  à  sa  voisine:  «  Je  te  casserai  la  tête  avec  ma 
marmite.  »  —  «  Qu'as-tu  clans  ta  marmite»?  dit  l'autre.  «  Un  bon  chapon,  » 
répondit  la  dévote.  «  Eh  bien  !  mangeons-le  ensemble,  »  dit  la  bonne 
femme.  Voilà  comme  on  en  devrait  user.  Vous  êtes  tous  de  grands 
fous,  molinistes,  jansénistes,  encyclopédistes  J! 


1  Voltaire  au  P.  de  Menoux,  11  juillet  1760,  LVIII,  490. 


316  LUS  PHILOSOPHES 

Ces  lignes  sont  de  Voltaire,  elles  pourraient  être  de  Barbier.  Il 
faut  régler  ces  disputes  insignifiantes  à  l'amiable,  ou  sinon  FEtat 
les  supprimera  sans  que  personne  ait  le  droit  de  se  fâcher  : 

Le  Concile  de  Nicée  fut  assemblé  en  3ï5  de  l'ère  vulgaire,  après  que 
Constantin  eût  écrit  et  envoyé  par  Osius  cette  belle  lettre  au  clergé  un 
peu  brouillon  d'Alexandrie:  «  Vous  vous  querellez  pour  un  sujet  bien 
mince.  Ces  subtilités  sont  indignes  de  gens  raisonnables1.  » 

Si  Barbier  avait  écrit  l'histoire  du  concile,  il  l'aurait  écrite  comme 
Voltaire.  Qu'est-ce  que  cela  peut  faire  à  l'Etat  et  à  la  morale,  pen- 
sait ce  dernier,  que  Jésus  ait  été  créé  ou  incréé2?  Qu'est-ce  que  cela 
peut  faire  au  commerce,  pensait  le  bourgeois?  On  sent  la  nuance, 
mais  il  n'y  a  qu'une  nuance.  Tout  cela  n'était  pas  pour  déplaire  au 
bourgeois.  Pouvait-il  être  choqué  des  irrévérences  au  sujet  des 
miracles,,  prophéties,  légendes  sacrées,  etc.?  lien  avait  bien  vu 
d'autres  dans  Bayle,  et  lui-même,  Barbier,  n'est-il  pas  le  premier 
à  plaisanter  à  propos  des  filles  de  Loth,  de  l'histoire  de  Jonas,  etc.? 
Ah!  si  le  peuple  s'en  mêlait,  cela  changerait.  Mais  tant  que  ces 
impertinences  ne  dépassent  pas  un  cercle  de  gens  distingués  et  qui 
savent  ce  que  parler  veut  dire,  rien  n'est  à  craindre.  Barbier  ne 
redoute  qu'une  chose  :  «  le  matérialisme  ».  Il  était  fort  incapable, 
pour  peu  que  les  précautions  fussent  prises,  de  discerner  dans  un 
ouvrage  philosophique  les  tendances  matérialistes.  Cela  dépasse  sa 
pénétration  3. 

Il  lui  suffit  qu'on  ne  sape  pas  la  religion  elle-même,  il  ne  voit  pas 
d'inconvénient  à  ce  qu'on  critique  avec  bonne  humeur  les  dogmes,  les 
ministres  ;  tout  cela  le  mérite  un  peu,  il  est  prêt  à  l'avouer.  De 
même,  il  suffit  qu'on  n'affaiblisse  pas  le  respect  dû  à  la  royauté;  on 
peut  s'en  donner  à  cœur  joie  contre  ses  soutiens,  ses  représentants, 
contre  l'administration  politique  et  économique.  Il  y  a  un  rap- 
prochement curieux,  fait  par  Barbier  lui-même  : 

On  dit  qu'il    a  paru,   il  y   a    trois   semaines,   des   vers  épouvantables 

1  Dict.  phil  ,  Conciles,  XXVIII,  128  sq. 

2  Cf.  Dict.  phil.,  XXVIII,  148  :  «  Que  Jésus  ait  été  dans  le  temps  ou  avant 
le  temps,  il  n'en  faut  pas  moins  être  homme  de  bien.  » 

3Joubert  (Œuvres,  II,  25)  distingue  entre  deux  sortes  d'athéisme,  celui  qui 
tend  à  se  passer  de  l'idée  de  Dieu,  celui  qui  tend  à  se  passer  de  son  interven- 
tion dans  les  affaires  humaines.  Le  second  fait  assez  bien  l'affaire  du  bour- 
geois pour  lui,  pas  pour  les  autres. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  M    XVIIIe  SIÈCLE  317 

contre  le  Roi;  on  dit  même  un  livre  de  sa  vie.  On  fait  des  recherches  très 
vives  à  ce  sujet  pour  tâcher  de  découvrir  les  auteurs  de  main  en  main. 
On  a  arrêté,  dit-on,  un  jeune  homme  qui  avait  une  copie  de  ces  vers  et  il 
a  déclaré  que  M.  Sigorgne,  professeur  de  philosophie  au  Plessis,  lui  avait 
dicté  par  cœur.  On  a  arrêté  ce  professeur,  ainsi  que  plusieurs  autres 
qu'on  interroge.  On  a  arrêté  aussi  M.  Diderot,  homme  d'esprit  et  de  belles- 
lettres,  que  l'on  soupçonne  être  l'auteur  d'une  brochure  qui  a  paru  sous 
le  nom  de  Thérèse  la  Philosophe,  qui  contient  l'histoire  du  père  Girard, 
jésuite,  et  de  la  demoiselle  La  Cadière,  à  Aix-en-Provence,  qui  a  fait  tant 
de  bruit.  Dans  ce  livre  qui  est  charmant,  très  bien  écrit,  il  y  a  des  con- 
versations sur  la  religion  naturelle  de  la  dernière  force  et  très  dangereuses. 
On  l'accuse  aussi  d'autres  livres,  de  cette  espèce,  comme  les  Pensées  philo- 
sophiques. A  Tégard  de  ces  écrits  qui  n'ont  d'autre  crime  que  l'esprit  et  la 
police  sur  les  mœurs,  comme  cela  n'est  lu  que  par  peu  de  personnes,  le  crédit 
et  la  protection  pourront  sauver  ces  sortes  de  gens,  mais,  pour  les  auteurs 
de  vers  outrageants  contre  le  Roi,  il  ne  devrait  point  y  avoir  de  pardon  et 
l'on  devrait  les  punir  sévèrement.  Cela  est  à   tous  égards  épouvantable1. 

Entre  l'auteur  de  quelques  méchants  vers  contre  le  roi  et  celui 
des  Pensées  philosophiques,  il  n'y  a  pas  de  comparaison  possible. 
Un  seul  homme  est  dangereux,  ce  n'est  pas  Diderot;  le  bourreau  ne 
peut  «  entrer  à  la  Bastille  »  que  pour  le  sieur  Sigorgne. 

M.  Ducros  a  résumé  dans  une  page  magistrale  le  programme  des 
encyclopédistes  : 

Les  philosophes  du  xviii*'  siècle  combattront  à  la  fois  le  pouvoir,  la  doc- 
trine et  l'intolérance  de  l'Eglise,  et  voici  de  quelle  manière  :  toutes  les 
théories,  morales  ou  politiques,  qu'ils  soutiendront  dans  leurs  livres,  peu- 
vent se  ramener,  en  dernière  analyse,  à  ces  trois  idées  qu'ils  développe- 
ront diversement,  mais  qui  sont  comme  les  idées  directrices  de  toute  leur 
philosophie  :  nature,  raison  et  humanité.  Précisément,  ces  trois  idées 
sont  le  contre-pied  des  trois  principes  qui  nous  ont  paru  résumer  l'esprit 
et  gouverner  l'histoire  du  moyen  âge  :  c'est  au  nom  de  la  nature  et  de  ses 
légitimes  exigences,  que  les  philosophes  feront  la  guerre  à  l'ascétisme 
catholique  qui  a  fondé  la  théocratie;  c'est  au  nom  de  la  raison,  qu'ils  com- 
battront la  foi  naïve  au  surnaturel  ;  et  c'est  en  invoquant  la  tolérance  pour 
tous,  qu'ils  proscriront  la  persécution  religieuse.  Sous  les  verrons  ainsi 
opposer  à  la  théocratie  le  pouvoir  civil,  fondé  sur  des  droits  naturels; 
à  la  doctrine  du  renoncement,  le  rationalisme  et  la  morale  naturelle  ;  au 
fanatisme  enfin,  les  droits  de  l'humanité  2. 

Il  n'y  avait  rien  dans  ce  programme  qui  pût  effrayer  le  bourgeois. 

1  IV,  377,  378,  juin  1745. 

2  Ducros,  op.  cit.,  p.  3.  Cf.   Duprat,  les  Encyclopédistes,  chap.   vu,  ii5  sq.  : 


318  LKS  PHILOSOPHES 

Le  bourgeois  devait-il  être  effrayé  par  l'application  même  du 
programme?  J'ai  dit  que  les  philosophes  avaient  aussi  mis  du  leur, 
et  je  le  prouve. 

Il  serait  bon  de  revenir  sur  l'impression  générale  qu'on  a  trop 
longtemps  éprouvée,  après  avoir  lu  les  études  les  plus  remarquables 
sur  le  xvnr  siècle.  Partisans  ou  adversaires  des  encyclopédistes  ont 
beaucoup  exagéré  leur  caractère  révolutionnaire.  Villemain,  frappé 
du  «  prodigieux  travail  de  destruction  qui  s'opérait  de  toutes  parts 
en  France  »  et  auquel  tant  de  mains  ont  collaboré,  quoique  guidées 
par  des  intentions  différentes,  conclut  :  «  Le  parti  philosophique 
fît  un  peu  comme  une  armée  d'invasion  qui  entre  dans  un  pays 
sous  prétexte  de  l'affranchir,  et  qui- brûle,  pille,  saccage,  détruit1.  » 
Je  crois  que  les  philosophes  ont  marché  avec  plus  de  prudence  ; 
on  aura  déjà  cette  idée  d'après  les  chapitres  précédents.  Il  est  indis- 
cutable que  le  danger  que  courait  la  vieille  société  a  été  parfois 
distingué  très  clairement  par  les  contemporains.  On  lit  dans  les 
Mémoires  de  Bachaumont,  à  la  date  du  22  septembre  1768  : 

Il  s'est  élevé  depuis  quelques  années,  en  France,  une  secte  de  philoso- 
phes audacieux  qui  semble  avoir  eu  le  système  réfléchi  de  porter  une 
clarté  fatale  dans  les  esprits,  d'ébranler  toutes  créances,  de  renverser  la 
Religion  et  de  la  saper  jusque  dans  ses  fondements.  Les  uns,  troupes 
légères  du  parti,  armés  du  sarcasme  et  de  l'ironie,  ont  d'abord,  sous  des 
allégories  sensibles,  des  fictions  ingénieuses,  couvert  d'un  ridicule  indé- 
lébile ses  ministres,  ses  dogmes,  sa  liturgie  et  sa  morale  même.  D'autres, 
spéculateurs  plus  profonds,  cuirassés  d'érudition,  hérissés  de  métaphy- 
sique, se  sont  présentés  le  front  découvert,  l'ont  attaquée  à  force  ouverte, 


«  Doctrines  philosophiques  de  l'Encyclopédie.  »  L'auteur  conclut  :  «  La  philo- 
sophie des  encyclopédistes  consiste  dans  un  rationalisme  ferme  et  décidé, 
mais  en  même  temps  prudent  et  discret...  »  125  sq. 

1  III,  18G,  et  aussi  ibid.,  177.  Il  est  vrai  qu'il  dit  ailleurs  :  «  Etudions  sur- 
tout comment  la  philosophie  du  xvme  siècle,  instable,  multiple,  parlant  des 
langues  diverses,  s'est  combattue  et  corrigée  elle-même.  »  (Ibid.,  II,  210)  ;  de 
Tocqueville  (op.  cit.,  9  et  pass.)  parle  de  la  «  fureur  >>  avec  laquelle  la  philo- 
sophie a  accompli  sa  tâche  irréligieuse.  De  Barante  pense  comme  Villemain  : 
«  Rien  ne  devait  encourager  les  auteurs  à  apporter  dans  leur  doctrine  un  esprit 
de  sagesse  et  de  modération  qu'on  ne  goûtait  pas  alors.  »  (Tableau  de  la  Litt.f 
édit.  cit.,  p.  i55.)  Le  contraire  nous  paraît  plus  vrai.  Il  est  bon  d'opposer  à 
la  phrase  citée  de  Villemain  celle-ci  de  P.  Duprat  :  «  Les  fondateurs  de 
Y  Encyclopédie  devaient  connaître  l'histoire  de  ce  conquérant  de  l'antiquité, 
qui,  s'avançant  vers  le  Nil,  prit  la  précaution  de  placer  sur  le  front  de  son 
armée  les  animaux  sacrés  d'Egypte...  »,  etc.  (op.  cit..,  IV,  88). 


ET  LÀ  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  319 

ont  déployé  contre  elle  les  raisonnements  les  plus  formidables,  et,  ne  trou- 
vant point  d'athlètes  dignes  d'eux,  sont  malheureusement  restés  maîtres 
du  champ  de  bataille1. 

Louis  Petit  de  Bachaumont,  épicurien,  aimable  paresseux  et  non- 
chalant incrédule,  parle  ici  comme   un  prédicateur.   Que  cet  élève 
de  Fontenelle  et  de  Chaulieu,  satisfait  d'un  scepticisme  souriant  et 
discret,   ail  été  frappé  de  la  hardiesse  d'un  scepticisme  agressif  et 
doctrinal,  rien  n'est  plus  naturel;   n'allons  pas  croire  qu'il  en  veut 
beaucoup  à  ces  démolisseurs  malgré  cette   sortie,   et  sachons  bien 
qu'il  considère  Y  Encyclopédie  comme  «  un  monument  immortel  de 
l'esprit  humain  -  >»,  qu'il  suit  avec  la  plus  grande  sympathie  les  bro- 
chures  et   livres  les  plus   révolutionnaires,    qu'il    trouve  .dans  les 
écrits   des  réformateurs  les  plus   audacieux,   «  des  vues  profondes, 
philosophiques,  conformes  au  vœu  de  la  nation,  et  très  propres  à 
relever  l'Etat  »,  que,  s'il  juge  Voltaire  avec  sévérité,   il   sait  aussi 
l'admirer  sincèrement,  et  qu'il  parle  enfin  avec  la  plus  grande  com- 
plaisance, des  livres  les  plus  impies,  jusques  et  y  compris  ceux  qui 
réfutent  la  divinité  de  Jésus3.  Mais  c'est  un  observateur  pénétrant, 
ayant  le  loisir  de  lire  et  de  penser,  vivant  dans  un  milieu  d'  «  intel- 
lectuels »,  comme  nous  dirions  aujourd'hui,    et  rédacteur  en  chef 
d'une  sorte  de   journal  littéraire    et    anecdotique.   De  même,   que 
Mme  du  Deffand,  dont   la  finesse  d'esprit  est  aiguisée  par  une  haine 
subtile  contre  les  philosophes,  ait  dénoncé  le  péril  qu'ils  faisaient 
courir  à  l'ancienne  société,  cela  n'est  pas  du  tout  surprenant  : 

On  m'attribue  un  bon  mot  sur  les  philosophes  modernes,  dont  je  ne 
me  souviens  point,  mais  je  l'adopterais  volontiers.  On  disait  que  le  Roi 
de  Prusse  ou  de  Pologne  vantait  beaucoup  nos  philosophes  d'avoir  abattu 
la  forêt  des  préjugés,  qui  nous  cachait  la  vérité;  on  prétend  que  je  répon- 
dis :  Ah  !  voilà  donc  pourquoi  ils  nous  débitent  tant  de  fagots  4. 

1  22  septembre  1768,  IV,  124. 

2  I,  197^  x763- 

3  V,  209. 

*  Mme  du  Deffand  à  Walpole,  3  avril   1768,  II,    i34.  L'anecdote  a  éternise 

en  vers  : 

Le  Philosophe  déconcerté 

Un  philosophe  illustre  et  des  plus  «  engagés  » 
Avec  les  partisans  de  la  secte  nouvelle, 
Se  vantait  d'avoir  su  déraciner  par  elle 

Une  forêt  de  préjugés. 
«  Monsieur,  dit,  en  riant  de  son  air  emphatique 


320  LES  PHILOSOPHES 

Le  bourgeois  est  moins  clairvoyant;  nous  avons  dit  pourquoi; 
mais  ce  n'est  pas  seulement  de  sa  faute.  Presque  tout  son  siècle 
verra,  dans  ces  attaques  répétées  contre  les  préjugés  une  sorte  de 
oûte  curieuse,  dont  les  résultats  ne  sauraient  être  la  destruction 
d'un  régime  trop  ancien  pour  être  détruit  en  quelques  années. 
Qu'est-ce  qui  n'a  pas  rompu  quelques  lances  contre  les  préjugés? 
L'abbé  Voisenon-Misapouf,  lui-même,  s'est  écrié  d'un  ton  dithyram- 
bique : 

Contre  les  préjugés  mon  esprit  affermi 

Ne  se  repaîtra  point  d'une  belle  chimère  ; 

Eclat  faux  et  trompeur,  je  suis  ton  ennemi 

Et  je  prends  pour  flambeau  la  raison  qui  m  éclaire  l'! 

Ghamfort,  en  1760,  présente  à  l'Académie  Française  :  l'Homme 
de  Lettres,  Discours  Philosophique ,  et  déclame  à  son  tour  : 

Laissez  frémir  la  haine,  et  l'erreur  et  l'envie  ; 
Détruire  un  préjugé,  c'est  servir  sa  pairie  *  ! 

Il  y  a  là  une  sorte  de  «  thème  »,  qui  est  constamment  repris  par 
les  poètes  et  les  prosateurs;  le  Journal  Encyclopédique  publie  une 
Ode  sur  le  même  sujet  : 

Préjugés  cruels  et  terribles. 

Tyrans  de  qui  le  joug  affreux, 

Sous  le  poids  de  vos  fers  horribles 

Accable  tant  de  malheureux. 

Vous  par  qui  l'homme  est  tant  à  plaindre, 

Maîtres  mille  fois  plus  à  craindre 

Que  le  plus  funeste  poison, 

Dans  la  juste  horreur  qui  m'inspire, 

Je  viens  détruire  votre  empire 

Armé  des  mains  de  la  raison3. 

Le  remède,  d'ailleurs,  est  à  côté  du  mal  et,  bien  avant  Joubert'4, 

El  de  ses  sublimes  propos, 
Une  dame  un  peu  faite  au  ton  philosophique, 
Je  ne  m'étonne  plus  si  vous  et  votre  clique 
Vous  débitez  tant  de  fagots  ! 
(Amusements  d'un  septuagénaire  ou  contes,  anecdotes,  bons  mots,  naïvetés,  etc  .  , 
mis  en  vers,  Paris,  Poinçot,  1786). 

1  Voisenon,  OEuvres  complètes,  III,  36o. 
!  OEuvres,  V,  206. 

3  i5  novembre  1770,  io5  sq. 

4  II,  4- 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al  NAIII*  SIÈCLE  321 

plus  d'un  philosophe  déclarera  que  ses  découvertes  «  l'ont  ramené 
aux  préjugés  ».  Dès  1701,  on  a  pu  lire  dans  les  Considérations  sur 
les  Mœurs,  de  Duclos  : 

«   On  déclame   beaucoup  depuis   un  temps  contre  les  préjugés, 
peut-être  en  a-t-on  trop  détruit  :  le  préjugé  est  la  loi  du  commun 
des  hommes1.   »   L'auteur   donnait  un  critérium,  infaillible  à    son 
avis,  pour  se  défendre  contre  ces  déclamations.  Etant  donné  qu'il  y 
a  trois  classes    de  préjugés,  ceux  qui   sont  nuisibles  à    la  société, 
ceux  qui  sont  indifférents  par  eux-mêmes,  ceux  qui  tendent  au  bien 
de  la   société,  la  règle  est  absolue  :    les  premiers  ne  peuvent  être 
que  des  erreurs,  les  derniers  que  des  vérités,  les  seconds  ne  doivent 
être  combattus  qu'avec  prudence,  car  on  n'est  jamais  certain  qu'un 
préjugé  soit   indifférent   par  lui-même.  Voilà  de  quoi  rassurer  les 
timides.    En    i j 5 5 ,     l'Académie    des   Jeux    Floraux    de    Toulouse 
propose  comme  sujet  de   concours  :  «  La  raison  fait  souvent  res- 
pecter des  préjugés  qu'elle  condamne'2.  »  Cette  formule  admise,  les 
philosophes    pouvaient   aller    de    l'avant.    Dès    le   début   du   mou- 
vement   encyclopédique,    un    certain    nombre    de    garanties    sont 
données  à  l'esprit  conservateur  de  la  nation,   et  Chastellux  répon- 
dant  a  Morellet,   lorsque   l'abbé  fut  reçu  à  l'Académie    Française, 
déclarait  : 

C'était  aussi  (quand  débuta  Morellet)  le  temps  où  la  philosophie,  après 
s'être  égarée  dans  de  vains  systèmes  ou  dans  des  spéculations  trop  hardies, 
se  rapprochait  de  son  véritable  domaine.  Déjà  le  raisonnement  commen- 
çait à  s'exercer  sur  des  questions  d'une  importance  plus  immédiate  et  plus 
réelle  ;  déjà  Von  pensait  une  le  préjugé  ne  devait  être  attaqué  qu autant 

«   OEur.,  I,  57. 

-  Ajoutons  qu'en  i7<>3,  Portalis,  à  dix-sept  ans,  publiait  un  petit  écrit  sur 
Y  Emile  et  un  autre  :  Des  Préjugés  (3o  pages  in-ia  sans  nom  d'auteur,  ni 
d'année).  Il  le  divisait  ainsi  :  Idée  générale  des  Préjugés.  Des  préjugés 
d'usage  et  de  la  société.  Des  préjugés  de  parti.  Des  préjugés  du  siècle.  Des 
préjugés  de  système.  Des  préjugés  de  politique  (Portalis,  De  l'usage  et  de 
t 'abus  de  l'Esprit  Philosophique,  notice  p.  3  et  II,  24,  171  sq.).  Grimm  parlant 
de  plusieurs  ouvrages  de  Denesle  (début  du  xvnc  siècle  —  1767),  sur  les  pré- 
jugés, dit  ironiquement  :  Il  avait  résolu  de  «  couler  à  fond  tous  les  préjugés  ». 
(Corresp.,  V,  i5  avril  17'K!,  72).  La  Société  littéraire  de  Lausanne  propose 
comme  sujet  (1772)  :  «  Y  a-t-il  des  préjugés  qu'il  faut  respecter?  »  (SayouSj 
le  xvnie  siècle  à  l'étranger,  II,  $8.)  Enfin,  voyez  Voltaire,  Correspondance, 
Frédéric  à  Voltaire,  24  mai  1770,  LXVI,  281  ;  Voltaire  à  Frédéric,  S  juin  1770, 
LXVI,  3oo,  à  propos  de  V Essai  sur  les  préjugés,  1770,  in-8  (par  d'Holbach, 
donné  comme  étant  de  Dumarsais  et  inséré  dans  ses  œuvres),  et  de  l'Examen 
de  Vessai  sur  les  préjugés,  par  Frédéric  (imprimé  dans  ses  œuvres  complètes). 

Univ.  de  Lyon.  —  M.  Roustan  2t 


322  LES  PHILOSOPHES 

(/ii'il   était  nuisible,   et   qu'il   fallait  s'attacher    plutôt    à    redresser   qu'à 
ébranler  l'opinion  '. 

Il  était  donc  permis  au  bourgeois  de  ne  voir  dans  ces  assauts 
que  des  luttes  piquantes.  Lequel  de  ces  grands  philosophes  pou- 
vait-il redouter  comme  perturbateur  du  repos  public?  Voltaire? 
Mais  il  est  encore  plus  bourgeois  que  lui;  M.  Faguet  va  même  jus- 
qu'à le  définir  un  «  bourgeois-gentilhomme  ».  «  Gentilhomme  »  seul, 
à  notre  avis,  est  de  trop.  Pour  ne  pas  effaroucher  la  prudence  des 
âmes  craintives,  Voltaire  est  prêt  à  toutes  les  compromissions  ;  on 
lui  a  reproché,  avec  une  injustice  parfois  criante,  d'avoir  consenti  à 
des  sacrifices  plus  nombreux  et  plus  complaisants  que  les  circon- 
stances ne  l'exigeaient. 

Est-ce  Duclos?  Je  prévois  la  réponse.  Mais  Duclos  n'était  pas  un 
philosophe.  Je  regrette  de  ne  pas  avoir  la  place  nécessaire  pour  pré- 
ciser ce  détail.  On  a  beaucoup  abusé,  semble-t-il,  de  la  notion  qu'Au- 
ger  a  mise  en  tête  des  œuvres  de  Duclos  2  :  à  notre  avis,  Ginguené 
aurait  depuis  longtemps  remis  les  choses  au  point, si  l'on  se  fût  donné 
la  peine  de  le  lire.  Au  passage  de  la  notice,  dans  lequel  Auger 
prétendait  que  Duclos  s'était  détourné  des  philosophes  parce  qu'il 
les  jugeait  comme  des  ennemis  de  la  société,  Ginguené  répond  : 

C'est  à  Diderot  peut-être  que  pourraient  convenir,  et  encore  inexacte- 
ment, quelques  traits  de  ce  tableau  de  M.  Auger.  Mais  Diderot,  assez 
propre  à  être  chef  de  secte,  ne  l'était  pas  véritablement.  Sa  tête  indépen- 
dante allait  seule,  et  surtout,  depuis  qu'il  y  eut  du  refroidissement  entre 
lui  et  d'Alembert,  s'éloigner  de  Diderot  n'était  pas  cesser  de  marcher 
avec  ceux  qui  étaient  réellement  les  chefs  du  parti  philosophique. 

Et,  après  avoir  observé  que  Duclos  était  resté  l'ami  d'Helvétius 
même  après  la  publication  de  ce  livre  de  l'Esprit,  auquel  Voltaire 
lui  attribuait  à  tort  une  grande  part 3,  et  qu'il  était  resté  fidèle  à  Jean- 
Jacques,  Ginguené  reprenait  cette  phrase  d' Auger  :  «  C'est  des  sec- 
taires seuls  que  Duclos  disait  ce  mot  souvent  cité,  et  toujours  inexac- 

1  Morellet,  Mélanges  de  littérature,  etc.  Réponse  de  M.  le  marquis  de  Chas- 
tellux  au  discours  de  M.  l'abbé  Morellet  (16  juin  1786),  1,  41- 

2  Paris,  1806,  17. 

3  «  Vous  savez  que  je  fus  le  seul  qui  osai  m'élever  contre  les  juges  d'Helvé- 
tius et  les  traiter  d'injustes  et  d'extravagants,  comme  ils  le  méritaient  assuré- 
ment. Mais  vous  savez  aussi  que  je  n'approuvai  point  cet  ouvrage  que  Duclos 
lui  avait  fait  faire.  »  ^  Voltaire  à  Saurin,  14  décembre  1772.   LXVIII,   73.) 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    Win-  SIÈCLE  3^3 

tement  :  «  Ils   sont  là  une  bande    de  petits   impies  qui  finiront  par 
m'envoyer  à  confesse  !  »  Ginguené  ajoutait  à  son  tour  : 

C'était  tout  ce  qu'il  avait  à  dire.  Quels  étaient,  avant   1772,   ces  petits 

mpies  que  Duclos  signalait  si  bien  ?  Valaient-ils  même  les    frais   de    sa 

colère?  On  n'en  sait  pas  un  mot,  on  ne  connaît  plus  ni  leur  nom,  ni  leurs 

œuvres  :   sine   nomme  vulgus.  Ils   ne  faisaient  qu'outrer    les   erreurs  de 

leurs  maîtres,  ou,  pour  parler  mieux,  que  défigurer  leurs  doctrines1. 

Cette  distinction  n'est  pas  établie  pour  les  besoins  de  la  cause.  Le 
bourgeois  a  pu  la  faire,  et  reconnaître  que  les  chefs  de  la  philosophie 
étaient  prudents.  Il  aurait  pu  leur  dire,  presque  à  tous,  ce  que  Rous- 
seau disait  à  son  ami  Duclos  :  «  Comment  faites-vous  pour  penser, 
et  ne  pas  vous  faire  pendre-  ?  »  Jean-Jacques  lui-même  ne  montrait- 
il    pas  une   modération  remarquable    lorsqu'il   écrivait   à  Duclos  : 

Si  Wolmar  pouvait  ne  pas  déplaire  aux  dévots,  et  que  sa  femme  plût  aux 
philosophes,  j'aurais  peut-être  publié  le  livre  le  plus  salutaire  qu'on  pût 
lire  dans  ce  temps-ci3? 

et  Duclos  de  lui  répondre  : 

Les  philosophes  qui  ne  goûteront  pas  Julie  sont  privés  de  bien  des 
lumières  ;  ne  regrettez  par  leurs  suffrages: 

A  l'égard  des  dévots,  Wolmar  m 'alarmerait  pour  l'éditeur,  si  je  n'es- 
pérais pas  qu'ils  sauront  quelque  gré  à  celui  qui,  en  ébranchant  l'arbre, 
en  défend  le  tronc  contre  ceux  qui  veulent  l'arracher.  Le  temps  qui  court 
doit  les  avoir  préparés  à  cette  distinction,  qu'ils  n'auraient  sûrement  pas 
faite  autrefois  4. 

Est-ce  d'Alembert  que  le  bourgeois  aurait  pu  trouver  trop  hardi? 
Nous  avons  vu  que  Barbier  le  déclarait  imprudent,  non  parce  que 

1  Rev.  Philosophique,  etc.,  an  1806,  IVe  trimestre,  15a,  2S9  sq. 

2  2  décembre  1764,  XI,  177,  178. 

3  A  Duclos,  19  novembre  1760,  X,  242.  Cf.  à  Vernes,  24  juin  1761,  X,  260, 
261.  Voltaire  eut,  plus  d'une  fois,  des  ambitions  de  ce  genre  ;  cf.  dans  Fontaine 
(op.  cit.,  66)  ce  que  l'auteur  d'Alzire  écrivait  à  d'Argental,  et  l'appréciation 
du  critique. 

4  (Jean-Jacques  Rousseau, ses  amis  et  ses  ennemis...  Novembre  1760,  I,  292.) 
Une  lettre  de  Duclos  à  Rousseau  me  paraît  donner  la  clé  de  l'attitude  de  la 
bourgeoisie  libérale,  entre  les  encyclopédistes  et  les  dévots  :  «  Les  folies  des 
philosophes  me  jetteraient  du  côté  des  dévots,  si  les  actions  de  ceux-ci  ne 
me  rejetaient  de  l'autre  côté.  Ces  deux  aimants,  qui  me  repoussent  sans  m'at- 
tirer,  me  maintiennent  dans  un  milieu  qui  est  la  morale  de  l'honnête  homme.  » 
(23  juillet  1763,  I,3oi.) 


324  LES  PHILOSOPHES 

ses  opinions  étaient  risquées,  mais  parce  qu'il  attaquait  les  Jésuites, 
à  un  moment  où  il  ne  fallait  songer  qu'à  sauver  X Encyclopédie. 
D'Alembert  paraît  à  ses  contemporains  un  homme  circonspect. 
C'est  l'avis  de  Collé  : 

Parmi  les  philosophes  modernes,  il  en  est  qui  ne  se  compromettent  pas, 
et  ils  font  bien  et  prudemment;  on  est  libre  de  penser  comme  on  veut, 
mais  il  ne  faut  pas  le  dire,  ou  tout  au  moins  l'écrire,  dans  les  matières 
d'irréligion  ou  de  gouvernement.  On  se  doute  à  peu  près  de  la  façon  de 
penser  de  M.  d'Alembert,  mais  il  n'a  jamais  donné  de  prises  sur  lui,  soit 
par  ses  actions,  soit  par  ses  écrits1. 

Il  croyait  comme  Fontenelle,  dit  à  son  tour  Condorcet,  que  l'homme 
sage  n'est  pas  obligé  de  sacrifier  son  repos  à  l'espérance  d'être  utile,  qu'il 
doit  la  vérité  aux  hommes  mais  avec  les  ménagements  nécessaires  pour  ne 
point  avertir  ceux  qu'elle  blesse  de  se  soulever  et  de  se  réunir  contre  elles... 
Il  proposait  que  chaque  homme  de  lettres,  pour  concilier  les  intérêts  de  la 
vérité  avec  ceux  de  son  repos,  déposât  clans  une  espèce  de  testament  litté- 
raire ses  opinions  bien  entières,  bien  dégagées  de  toutes  restrictions2. 

Prudence  égoïste  si  l'on  veut,  et  aussi  «  sociale  »,  car  ce  n'est 
pas  le  seul  repos  du  philosophe  qui  est  en  jeu,  c'est  aussi  le  repos 
des  autres.  Le  commentaire  de  ces  lignes,  il  faut  le  demander  à 
d'Alembert  lui-même,  traçant  son  propre  portrait  : 

Son  principe  est  qu'un  homme  de  lettres,  qui  cherche  à  fonder  un  nom 
sur  des  monuments  durables,  doit  être  fort  attentif  à  ce  qu'il  écrit,  assez 
à  ce  qu'il  fait  et  médiocrement  à  ce  qu'il  dit.  D'Alembert  conforme  sa 
conduite  à  ce  principe  ;  il  dit  beaucoup  de  sottises,  n'en  écrit  guère  et 
n'en  fait  point3. 

i  Journal,  septembre  1770,  II,  474.  Cf.  Esquisse  de  Véloge  de  M.  d'Alembert, 
lu  dans  la  séance  publique  de  i 'Académie  française,  le  25  août  1787  (Marmontel, 
OEuvr.,  1787,  vol.  XVII,  notamment  p.  4^  :  «  Au  milieu  d'une  société  timide 
esclave  des  convenances,  il  se  jouait  avec  leurs  liens  sans  jamais  en  briser 
aucun.  » 

2  Condorcet,  Œuvres  (1847),  III,  5i  sq  ,  80,  81.  Cf.  Garât,  op.  cit.,  I,  204, 
rapportant  des  maximes  de  d'Alembert  «  dignes  d'être  gravées  sur  le  frontispice 
d'un  temple  de  la  vérité  »  :  «  C'est  au  temps,  disait  d'Alembert,  à  fixer  l'objet, 
la  nature  et  les  limites  de  cette  révolution,  dont,  notre  postérité  connaîtra 
mieux  que  nous  les  inconvénients  et  les  avantages.  »  D'Alembert  a  dit  ailleurs, 
et  près  de  vingt  ans  après:  «  En  vain  l'homme  vertueux  aspire  à  faire  le  bien, 
s'il  n'a  pas  cette  patience  éclairée  qui  sait  en  attendre  le  moment.  Avec  les 
intentions  les  plus  louables,  on  peut  nuire  en  deux  manières  à  la  vérité,  ou  en 
mettant  des  erreurs  à  sa  place,  ou  en  se  pressant  de  la  montrer  avant  le 
temps.  » 

3  UEuv.,  1822,  I,  11. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  \\  III-  SIÈCLE  :«"> 

On  en  arrive  même  à  juger  qu'il  a  trop  peur  d'en  écrire,  et  que  sa 
prudence  est  excessive,  par  exemple  dans  son  ouvrage  :  De  Vabus 
de  la  critique  en  matière  de  religion  !.  C'était  par  là  cependant  qu'il 
pouvait  tranquilliser  ses  lecteurs  de  la  bourgeoisie  ;  nous  devons 
penser  qu'il  était  trop  politique  pour  un  philosophe,  mais,  sans  ses 
précautions,  nul  doute  qu'il  eût  effarouché  bien  des  gens  qu'il  réussit 
à  attirer  sinon  à  gagner. 

D'Alembert  a  souvent  répété  qu'un  philosophe  avait  le  devoir 
impérieux  de  se  garder  de  tout  excès  dans  la  forme  et  dans  le 
fond  : 

Ce  qui  choque  surtout  (les  ennemis  des  philosophes),  c'esl,  disent  ils, 
le  ton  que  les  philosophes  prennent,  le  ton  dogmatique,  le  ton  de  maître 
qui  révolte.  J'avoue  que  ceux  d'entre  eux  à  qui  on  peut  reprocher  ce 
défaut  auraient  mieux  fait  de  ne  pas  le  mériter.  Quand  on  est  forcé  de 
blesser  par  les  choses,  on  a  tort  encore  de  blesser  par  le  ton,  dont  on  est 
toujours  le  maître.  La  vérité  ne  saurait  être  trop  modeste  2. 

Je  ne  recherche  pas  s'il  a  constamment  obéi  à  ce  principe  ;  toujours 
est-il  qu'il  l'affichait.  D'autre  part,  on  verra,  dans  sa  correspon- 
dance, combien  de  fois  il  a  tempéré  la  fougue  des  autres,  et  notam- 
ment celle  du  patriarche  : 

Le  genre  humain  n'est  aujourd'hui  plus  éclairé  que  parce  qu'on  a  eu 
la  précaution  ou  le  bonheur  de  ne  l'éclairer  que  peu  à  peu.  Si  le  soleil 
se  montrait  tout  à  coup  dans  une  cave,  les  habitants  ne  s'apercevraient 
que  du  mal  qu'il  leur  ferait  aux  yeux3. 

Il  redira  cent  fois  la  même  chose,  et  il  le  redira  encore  à  Frédéric, 
avec  lequel  il  a  pourtant  son  franc-parler  : 

Il  me  semble  qu'il  ne  faut  pas,  comme  Fontenelle,  tenir  la  main  fermée 
quand  on  est  sûr  d'y  avoir  la  vérité  ;  il  faut  seulement  ouvrir  avec  sagesse 
et  avec  précaution  les  doigts  de  la  main  l'un  après  l'autre,  et  petit  à  petit 
la  main  est  ouverte  tout  à  fait,  et  la  vérité  en  sort  tout  entière.  Les  phi- 
osophes  qui  ouvrent  la  main  trop  brusquement  sont  des  fous  ;  on  leur 
coupe  le  poing,  et  voilà  tout  ce  qu'ils  y  gagnent  ;  mais  ceux  qui  la  tiennent 
fermée  absolument  ne  font  pas  pour  l'humanité  ce  qu'ils  doivent4; 


1  OEuv.,  I,  049  sq. 

2  Œuvres  inédites,  "]'i,  74- 

3  A  Voltaire,  3i  juillet  1762,  Beuchot,  LX,  344. 

4  OEuv.,  1822,  A  Frédéric,  7  mars  i-]-to,Y,  290,  291, 


326  LUS  PHILOSOPHES 

et  une  autre  l'ois  : 

La  critique  que  l'ait  V.  M.  de  V Essai  sur  les  Préjugés,  me  donne 
encore  moins  d'envie  de  le  lire  que  les  autres  rapsodies  du  même  genre. 
On  peut  dire  de  tous  nos  écrivailleurs  contre  la  superstition  et  le  despo- 
tisme, ce  que  le  P.  de  la  Rue,  jésuite,  disait  de  son  confrère  Le  Tellier  : 
il  nous  mène  si  grand  train  qu'il  nous  versera.  Il  ne  faut  point  que  la 
philosophie  s'amuse  à  dire  des  injures  aux  prêtres;  il  faut,  comme  le  dit 
V.  M.,  qu'elle  tâche  de  rendre  la  religion  utile  en  la  faisant  concourir  au 
bonheur  des  peuples1. 

Ginguené  avait  raison,  et  voici  distinctement  marquée  la  diffé- 
rence entre  les  chefs  de  la  philosophie,  et  les  petits  impies  qui 
auraient  donné  aux  gens  sensés  l'envie  d'aller  à  confesse. 

Et  Y  Encyclopédie,  dont  Barbier  était  un  souscripteur  enthousiaste 
n'avait-elle  pas  le  même  esprit  de  prudence?  Il  ne  faut  aller  y 
chercher  aucune  des  hardiesses  impétueuses  de  Diderot-.  Visible- 
ment, il  n'y  est  pas  à  son  aise,  il  se  sent  surveillé,  cela  se  comprend. 
Et  puis,  que  d'ouvriers  différents  dans  cette  «  Babel  »,  et  que  de 
langues  opposées  ils  parlent  !  M.  Ducros  a  distingué  entre  les  en- 
cvclopédistes   et  les   demi-encyclopédistes  ;    plus    d'un    ne    l'était 

1  A  Frédéric,  8  juin  1770,  V,  294.  Voir  plus  haut,  p.  .'Sa  1,  note  3. 

2  N'est-il  pas  intéressant  de  voir  ce   que  Barbier  et  les  bourgeois  de  son 
temps  ont  pu  lire  dans  l'Encyclopédie  a  l'article  Philosophe?  (XXV,  667,  669, 
G70).  «  D'autres,  en  qui  la  liberté  de  penser  tient  lieu  de   raisonnement,  se 
regardent  comme  les  seuls  véritables  philosophes,  parce  quils  ont  osé  renverser 
les  bornes  sacrées  posées  par  la  religion,  et  qu'ils  ont  brisé  les  entraves  où  la 
foi  mettait  leur  raison.  Fiers  de  s'être  défaits  des  préjugés  de  l'éducation  en 
matière  de  religion,  ils    regardent  avec  mépris   les   autres  comme  des  âmes 
faibles,  pusillanimes,  qui  se  laissent  effrayer  par  les  conséquences  où  conduit 
l'irréligion,   et  qui  n'osant  sortir  un  instant  du  cercle  des  vérités  établies,  ni 
marcher  dans  des  routes  nouvelles,  s'endorment  sous  le  joug  de  la  supersti- 
tion... Le  philosophe  est  pétri,  pour  ainsi  dire,  avec  le  levain  de  Vordre  et  de  la 
règle  ;  il  est  rempli  des  idées  du  bien  de  la  société  civile,  il  en  connaît  les  prin- 
cipes mieux  que  les  autres  hommes...  Ces  sentiments   sont  encore  nourris 
dans  le  fond  de  son  cœur  par  la  religion,  où  l'ont  conduit  les  lumières  natu- 
relles de  sa  raison...  On  voit  combien  s'éloignent  de  la  juste  idée  du  philosophe 
ces  indolents  qui,  livrés  à  une  méditation  paresseuse,  négligent  le  soin  de  leurs 
affaires  temporelles,  et  de  tout   ce  qui  s'appelle  fortune.   Le   vrai  philosophe 
n'est  point  tourmenté  par  l'ambition,  mais  il  veut  avoir  les  commodités  de 
la  vie;  il  lui  faut,  outre  le  nécessaire  précis,  un  honnête  superflu,  nécessaire 
à  un  honnête  homme  et  par  lequel  on  est  heureux.  C'est  le  fond  des  bien- 
séances et  des  agréments.  Ce  sont  de  faux  philosophes  qui  ont  fait  naître  ce 
préjugé  que  le  plus  exact  nécessaire  lui  suffit,  par  leur  indolence  et  par  des 
maximes  éblouissantes.  » 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIIIe    SIÈCLE  327 

même  pas  à  moitié;  or,  tout  cela  était  enrôlé  sous  la  bannière  de  la 
philosophie,  tout  cela  composait  la  même  armée,  et,  dans  ces  rangs 
confus,  se  trouvait  plus  d'un  engagé  dont  le  nom  seul  rassurait  le 
souscripteur  timide  dans  ses  opinions  : 

En  dehors  de  l'armée  des  «  manœuvres  »,  il  y  eut  des  volontaires, 
encyclopédistes  par  occasion,  mais  dont  le  concours,  pour  n'être  pas 
régulier,  n'en  fut  pas  moins  une  très  bonne  aubaine  pour  l'Encyclopédie, 
à  laquelle  ils  apportèrent  le  prestige  de  leur  renommée:  nous  voulons 
parler  de  Montesquieu,  Bulï'on,  Duclos  et  Turgot1. 

Peut-être  même  pourrions- nous  aller  plus  loin  encore  et  nous 
demander  si,  à  l'intérieur  des  «  synagogues  »  interdites  au  profane, 
comme  celle  du  baron  d'Holbach,  la  philosophie  était  intransigeante 
et  imposait  ses  dogmes  sans  ménagement  et  avec  brutalité2.  Nous 
craindrions  de  paraître  avoir  été  entraînés  jusqu'au  paradoxe,  par 
l'intention  de  combattre  l'opinion  générale.  Laissons  donc  la  parole 
à  d'autres  : 

11  n'y  a  point,  écrit  Morellet,*de  hardiesse  politique  et  religieuse  qui 
ne  fût  mise  là  en  avant,  et  discutée  pro  et  contra.  C'est  là  que  Diderot, 
Roux  et  le  baron  lui-même  établissaient  dogmatiquement  l'athéisme  ab- 
solu, celui  du  Système  de  la  Nature  ;  mais  nous  étions  là  bon  nombre  de 
théistes  qui  nous  défendions  vigoureusement3. 

Marmontel  est  plus  affirmatif  : 

Il  est  des  objets  révélés  et  inviolables  qui  jamais  n'y  étaient  soumis 
aux  débats  des  opinions  :  Dieu,  la  vertu,  les  saintes  lois  et  la  morale  n'y 
furent  jamais  mis  en  doute,  du  moins  en  ma  présence,  c'est  ce  que  je 
puis  attester4. 

i  Ducros,  op.  cit.,  65.  On  pourrait  dire  comme  Taine  :  «  Arrêtons-nous  ici  : 
ce  n'est  pas  la  peine  de  suivre  les  enfants  perdus  du  parti,  Naigeon  et  Sylvain 
Maréchal,  Mably  et  Morelly,  etc..  Il  suffit  d'avoir  suivi  les  corps  d'armées 
et  les  grands  sièges.  »  (Taine,  op.  cit.,  3oi.)  Cf.  Fontaine,  op.  cit..  vu  : 
«  Unanimes  pour  renverser,  les  philosophes  ne  l'étaient  pas  pour  recon- 
struire  »;  le  critique  cite  à  l'appui  de  cette  opinion  la  diversité  des  doc- 
trines des  révolutionnaires,  suivant  qu'ils  se  réclament  de  tel  ou  tel  phi- 
losophe. 

2  Gela,  bien  entendu,  n'aurait  aucune  importance  pour  la  question  qui  nous 
occupe,  les  philosophes  étant  là  entre  eux  et  chez  eux.  Voir,  d'ailleurs, 
l'opinion  absolument  opposée  de  la  Harpe  (Peignot.  Becherch.  hist..  litt<'>r.  et 
bibliogr.  sur  la  vie  et  les  ouvrages  dé  M.  la  Harpe,  Dijon,  1820,  in-12,  p.  io3). 

3  Morellet,  Mém..  I,  i3q  sq.  Cf.  ih.  i35  sur  «  cet  esprit  de  tolérance  ». 
■*   Mémoires,  II,  3i2  (livre  VII)  (édit.  1804). 


328  l^S  PHILOSOPHES 

Garât  nous  apporte  à  son  tour  ce  témoignage  : 

La  société  du  baron  d'Holbach  est  un  cours  ouvert  d'athéisme,  où  les 
professeurs  se  relayent  pour  en  fortiiier  les  preuves.  L'abbé  Gagliani, 
grand  improvisateur,  improvise  un  jour  pour  Dieu,  et  le  lendemain  contre. 
Le  pour  et  le  contre  y  étaient  donc  écoutés  ;  on  n'y  était  donc  pas  très 
«  intolérants  en  prêchant  la  tolérance  ».  M.  Suard,  très  lié  avec  le  baron, 
avant  la  révolution  de  ses  principes  théologiques,  ne  cessa  jamais  d'en 
être  aimé,  quoiqu'il  les  combattît  avec  les  principes  de  Clarke  et  de  New- 
ton, qui  étaient  les  siens1. 

A  quoi  cela  tend-il,  sinon  à  nous  faire  croire  que  la  société  de 
d'Holbach  était  un  cercle  où  les  opinions  opposées  étaient  écoutées, 
discutées,  et  non  une  église  où  les  lidèles  allaient  communier  dans 
le  même  athéisme,  suivant  la  formule2? 

Alors,  nous  pourrons  conclure  : 

i°  «  Que  l'armée  du  roi  Voltaire  »,  comme  dit  Fouquier3,  était 
fort  indisciplinée  ; 

2°  Que  même  les  principaux  chefs,  ceux  qui  avaient  la  confiance  du 
roi  Voltaire,  étaient  plus  modérés  d'allure  qu'on  ne  le  pense  commu- 
nément. 


VIII 


Le  bourgeois  du  XVIIIe  siècle  devait  être  gagné  par  ces  novateurs 

1   Op.  cit.  I,  209,  210. 

*  F.-Z.  Collombet  (Histoire  de  la  suppression  des  Jésuites,  II,  35i,  352)  se 
hâte  de  triompher,  en  opposant  le  jugement  de  Morellet  à  celui  de  Marmontel. 
En  réalité,  la  contradiction  n'est  qu'apparente;  ou  plutôt,  il  est  juste  de  recon- 
naître que  Marmontel  veut  trop  prouver,  qu'il  a  tort  de  prétendre  qu'on  ne 
mettait  pas  en  doute  Dieu  et  la  vertu  dans  le  cercle  de  d'Holbach:  il  au- 
rait dû  se  contenter  d'affirmer  qu'on  ne  les  niait  pas,  au  nom  d'un  prétendu 
catéchisme.  Du  reste,  suivant  un  procédé  cher  aux  apologistes  des  Jésuites, 
Collombet  coupe  la  citation  de  Morellet,  au  bon  ou  au  mauvais  endroit  :  «  Cette 
philosophie,  ajoute  Morellet,  nous  semblait  alors  innocente;  aucun  des  phi- 
losophes n'était  capable  d'entrer  dans  une  conspiration,  etc.,  aucun  d'eux 
n'eût  excité  une  persécution  religieuse,  ni  insulte  à  un  moine  ou  à  un  curé.  » 
(I,  i34,  ibid.)  Un  certain  nombre,  du  moins,  des  amis  de  d'Holbach,  ne  voyaient 
là  qu'un  exercice  «  innocent  »;  nous  ne  disons  pas  autre  chose.  Même  affir- 
mation dans  le  passage  de  Marmontel  qui  se  termine  ainsi  :  «  A  l'essor  que 
prenaient  les  esprits,  je  croyais  quelquefois  entendre  les  disciples  de  Pytha- 
gore  ou  de  Platon.  » 

3  Op.  cit.,  Avant-propos,  V,  21. 


HT  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII»  SIÈCLE  329 

dont  il  ne  pouvait  pas  deviner  toute  la  témérité  philosophique  ; 
il  est  facile  de  comprendre  qu'il  l'ait  été,  puisque  ces  audacieux 
savaient  si  bien  tempérer  leurs  audaces.  Il  n'y  eut  pas,  dans  la 
légion  des  philosophes,  qu'une  «  légion  de  démolisseurs1  »  ;  il  n'y 
eut  pas,  dans  leur  société,  que  des  imprudents  et  des  exaltés.  Et, 
sans  doute,  il  fallait  qu'il  y  eût  des  exaltés  pour  faire  de  grandes 
choses  ;   Diderot  dut  s'écrier  plus  d'une  fois  : 

On  nous  prêche  sans  cesse  la  prudence  ;  mais  considérez,  s'il  vous  plaît, 
que,  s'il  n'y  avait  jamais  eu  que  des  hommes  prudents  sur  la  terre,  les 
écrits  de  Platon,  de  Cicéron,  de  Montesquieu,  n'auraient  jamais  existé; 
aucun  ouvrage  immortel  n'aurait  honoré  son  auteur  et  son  siècle2. 

Si  les  philosophes  n'avaient  eu  que  des  modérés  et  des  prudents, 
ils  auraient  conquis  moins  de  gloire,  parce  que  leur  œuvre  aurait 
eu  moins  de  grandeur.  Mais  ce  n'est  pas  par  sa  grandeur  que  leur 
œuvre  pouvait  séduire  le  bourgeois.  Il  ne  devait  être  gagné  qu'à 
demi.  Fontenelle  était  plus  près  de  lui  que  Diderot  ;  le  premier 
l'avait  amusé,  le  second  dut  l'effrayer,  quand  il  jeta  par-dessus  bord 
tout  ce  qui  embarrassait  sa  doctrine  matérialiste.  Or,  au  temps  de 
Diderot,  les  disciples  de  Fontenelle  survivaient  ;  les  uns  ne  fran- 
chirent jamais  la  distance  qui  séparait  la  philosophie  sceptique  de 
Fontenelle,  de  la  philosophie  agressive  de  Diderot;  les  autres  ne  la 
franchirent  qu'avec  précaution,  laissant  l'œuvre  de  destruction 
s'accomplir  parallèlement  à  la  désorganisation  lente  de  l'ancien 
régime  ;  presque  tous,  sauf  aux  heures  où  ils  oublient  leurs 
maximes  de  prudence,  à  la  suite  de  quelque  événement  fortuit  ou 
d'une  griserie  passagère,  surent  joindre  l'audace  à  l'habileté.  On 
dirait  aujourd'hui  qu'ils  ont  été  «  opportunistes  ».  Peut-être  nous 
permettra-t-on  de  dire  nous-même  que  les  philosophes  ont  été  des 
bourgeois,  émancipés  par  leurs  doctrines,  et  les  bourgeois  des 
philosophes  retenus  par  leurs  préjugés. 

On  demandait  une  fois  à  Suard  si  Fontenelle  avait  eu  dans  les 


i    Fouquier,  ibid. 

8  Grimm.  Corresp.  inédite,  Conversation  avec  Diderot,  Ier  août  1762,  148.  Il 
n'est  pas  rare  de  trouver  ces  conseils  de  prudence,  dans  Voltaire  :  «  Je  suis 
persuadé  que  tous  nos  chers  philosophes,  en  se  conduisant  bien,  en  n'affectant 
point  de  braver  les  puissances  de  ce  monde,  trouveront  toujours  beaucoup  de 
protection.   »  (Voltaire  à  Damilaville,  a(>  mars  1764,  LXI,  61,  377.) 


330  LES  PHILOSOPHES 

progrès  de  la  raison  une  confiance  aussi  intrépide  que  les  philo- 
sophes formés  à  son  école.  Suard  rapporta  le  dialogue  suivant 
entre  Fontenelle  et  MmC  Geoffrin  :  La  bourgeoise  M"u'  Geoffrin, 
prudente  et  circonspecte  dans  la  pratique,  avait  pourtant  un 
caractère  naturellement  vif  et  prompt  ;  elle  se  piquait  d'avoir  du 
coup  d'oeil,  assez  pour  deviner  parfois  avant  de  réfléchir:  «  N'est-il 
pas  vrai, disait-elle  un  jour  à  Fontenelle,  que  j'ai  souvent  raison?  — 
Oui,  répartit  le  malin  vieillard,  mais  vous  l'avez  trop  tôt  »  ;  puis, 
sans  avoir  l'air  de  rien,  tirant  sa  montre  et  la  regardant  :  «  Votre 
raison  est  comme  ma  montre,  elle  avance.  » 

Voilà,  concluait  Suard,  ce  que  Fontenelle  aurait  dit  souvent  à 
quelques-uns  de  ses  disciples  :  «  S'il  n'eût  pas  trouvé  que  leur  raison 
allât  trop  loin,  il  aurait  trouvé  qu'elle  allait  trop  vite1.  »  Le  bour- 
geois du  xviii0  siècle  trouvait  que  la  raison  des  philosophes  allait 
trop  vite  et  trop  loin,  mais  pas  assez  vite  ni  assez  loin  pour  qu'il  lui 
fût  impossible  de  la  suivre  ;  il  suivit  donc  à  distance,  rassuré  par  la 
persuasion  que  l'avant-garde  ne  faisait  pas  partie  de  l'armée,  et  que 
l'arrière-garde  n'était  pas  très  éloignée  de  lui.  Il  la  suivit  jus- 
qu'en 1789,  et  même  au  delà,  jusqu'au  jour  où  il  comprit,  épou- 
vanté, que  ses  privilèges  à  lui  étaient  compromis  sérieusement,  et  que 
les  rentiers  étaient  en  mauvaise  posture. 

«  Mon  père,  raconte  le  chancelier  d'Aguesseau,  après  avoir  donné 
la  bénédiction  à  mon  frère  et  avoir  prié  Dieu  pour  lui,  ajouta  quel- 
ques paroles  pour  lui  recommander  de  n'être  pas  trop  philosophe*.  » 
Le  bourgeois  était,  par  tempérament,  un  peu  philosophe  ;  il  le 
devint  davantage  au  xvine  siècle,  mais  il  ne  consentit  jamais  à  le 
devenir  trop  ;   ses  capitaux  étaient  là  pour  l'en  garantir. 

1  Garât,  I,  120,  121.  Le  même  Suard,  qui  se  réclamait  des  philosophes, 
a  mérité  cet  éloge  de  son  historien  :  «  Nul  au  monde  n'a  pu  être,  moins  que 
M.  Suard,  faiseur  d'utopies...  Alors  même  que  la  vérité  tout  entière  était  pour 
les  novateurs,  il  en  exigeait  rigoureusement  deux  choses,  de  la  mesure  et  de 
la  patience.  Ne  quid  nimis,  ne  quid  cito.  Rien  de  trop,  rien  de  trop  vite.  »  (Ibid., 
Avertissement.) 

2  Villemain,  I,  222. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AI    WIN     SIÈCLE  o^l 


CHAPITRE  VIII 

LES  PHILOSOPHES  ET  LE  PEUPLE 


I.  —  Les  manouvriers.  —  Situation  du  peuple  des  villes.  —  La  misère.  —  Les 
salaires.  —  Les  débuts  du  mouvement  ouvrier.  —  La  tache  des  philosophes. 

—  Situation  du  paj'san.  —  Avant  et  après  1700.  —  La  famine.  —  Témoi- 
gnages suspects.  —  Les  petits  propriétaires.  —  Les  impôts.  —  Les  men- 
diants à  la  ville  et  à  la  campagne.  — Symptômes  de  destruction. 

IL  —  Le  peuple  des  villes  et  l'Eglise.  —  Aspect  catholique  des  rues.  —  Corpo- 
rations et  Confréries.  —  Le  peuple  des  campagnes  et  la  religion.  —  Les 
curés  de  campagne.  —  Instruction  à  la  ville.  —  Deux  opinions  contraires  : 
juste  milieu.  —  Nombre  plus  considérable  de  ceux  qui  lisent.  — Le  Ferment 
de  la  démocratie.  —  Propagation  des  idées.  —  La  vie  en  commun,  la  vie  en 
plein  air. 

III.  —  Sentiments  des  philosophes  envers  le  peuple.  —  Altruisme  ou  bienfai- 
faisanec.  —  Voltaire  et  le  peuple.  —  Boutades  et  opinions.  —  La  populace 
et  le  peuple.  —  Une  distinction  difficile.  —  Peuple  non  pensant  et  peuple 
pensant.  —  Le  peuple  et  les  préjugés.  —  Progrès  de  la  raison.  —  Le  véri- 
table sentiment  de  Voltaire.  —  Optimisme  des  philosophes  à  l'égard  du 
peuple.  —  Diderot  et  les  misérables.  —  Diderot  et  l'instruction.  —  Les  phi- 
losophes accusés  par  les  ennemis  de  l'instruction. 

IV.  —  Comment  ils  ont  agi.  —  Les  philosophes  et  les  économistes.  —  La  philo- 
sophie et  l'agriculture.  —  Philosophes  et  paysans. —  Philosophes  et  ouvriers. 
Projets  généreux.  —  Clergé  laïque.  —  L'Eglise  philosophique.  —  Les  prêtres, 
les  frères,  les  fidèles.  —  Vues  d'ensemble.  —  Les  frères  gouvernent  l'opi- 
nion. 

V.  —  Comment  ils  en  sont  suivis.  —  Les  philosophes  donnent  un  enseignement 

primaire.  —  Quelques  exemples.  —  Formules  nettes.  —  Argumentation 
simple.  —  Maximes  redoutables.  —  Protestations  contre  les  iniquités.  — 
Attaques  contre  les  injustices  du  système  fiscal.  —  Exemption  du  pauvre 
en  matière  d'impôt.  —  Loi  de  la  progression. 

VI.  —  Polémique  contre  l'Eglise.  —  Querelles  religieuses.  —  La  morale  et  la 
religion.  —  Lutte  contre  les  superstitions.  —  Contre  les  moines.  —  Contre 
les  exemptions  d'impôt  dont  jouit  le  clergé.  —  Les  résultats.  —  Les  révo- 
lutionnaires et  la  religion.  —  La  philanthropie  s'oppose  à  la  charité.  —  Le 
devoir  de  bienfaisance.  —  Une  estampe  d'après  Marillier. 

VII.  —  Conséquence  :  fapothéose  de  Voltaire.  —  Qu'aurait  pensé  Voltaire  de  la 
Révolution?  —  Les  philosophes  et  la  Révolution.  —  Protestation  de  Morel- 
let  :  son  apologie  de  la  philosophie.  —  Argumentation  habile,  mais  inexacte. 

—  Protestation  de  Marmontel.  —  Le  Franc  de  Ponipi^nan  et  Marmontcl.  — 
Morellet  affirme  que  les  philosophes  n'ont  pas  agi  sur  le  peuple.  —  Réfuta- 
tion. —  Morellet  contre  Morellet.  — Fermentation  et  révolution. 

VIII.  —  Conclusion  :  Opinion  plus  juste  de  Morellet.  —  Ancienne  discussion 
entre  Voltaire  et  Linguet. 


332  LES  PHILOSOPHES 


Après  avoir  montré  comment,  au  xvme  siècle,  tous  ceux  qui  par 
un  moyen  quelconque  pouvaient  se  mettre  en  dehors  du  peuple, 
c'est-à-dire  échapper  aux  charges  qui  pesaient  sur  lui,  ne  manquaient 
pas  de  le  faire,  l'article  de  Y  Encyclopédie  qui  a  trait  au  Peuple 
précise  la  composition  de  cette  classe  de  la  société  : 

11  ne  reste  donc  dans  la  masse  du  Peuple  que  les  ouvriers  et  les  labou- 
reurs. Je  contemple  avec  intérêt  leur  façon  d'exister  ;  je  trouve  que  cet 
ouvrier  habite  ou  sous  le  chaume  ou  dans  quelque  réduit  que  nos  villes 
lui  abandonnent,  parce  qu'on  a  besoin  de  sa  force.  11  se  lève  avec  le  soleil, 
et,  sans  regarder  la  fortune  qui  rit  au-dessus  de  lui,  il  prend  son  habit  de 
toutes  les  saisons,  il  fouille  nos  mines  et  nos  carrières,  il  dessèche  nos 
marais,  il  nettoie  nos  rues,  il  bâtit  nos  maisons,  il  fabrique  nos  meubles  ; 
la  faim  arrive,  tout  lui  est  bon  ;  le  jour  finit,  il  se  couche  durement  dans 
les  bras  xle  la  fatigue. 

Le  laboureur,  autre  homme  du  peuple,  est  avant  l'aurore  tout  occupé  à 
ensemencer  nos  terres,  à  cultiver  nos  champs,  à  arroser  nos  jardins.  Il 
souffre  le  chaud,  le  froid,  la  hauteur  des  grands,  l'insolence  des  riches,  le 
brigandage  des  traitants,  le  pillage  des  commis,  le  ravage  même  des  bêtes 
fauves  qu'il  n'ose  écarter  de  ses  moissons,  par  respect  pour  le  plaisir  des 
puissants.  Il  est  sobre,  juste,  fidèle,  religieux  sans   considérer  ce  qui   lui 

en  reviendra Il  meurt  et  laisse  à  ses  enfants  son  champ  à  partager 

également.  Si  Lucas  n'était  pas  un  homme  du  peuple,  il  le  laisserait  tout 
entier  à  l'aîné. 

Tel  est  le  portrait  des  hommes  qui  composent  ce  que  nous  appelons 
peuple,  et  qui  forment  toujours  la  partie  la  plus  nombreuse  et  la  plus 
nécessaire  de  la  nation1. 

«  Manouvriers  »  de  la  ville  et  de  la  campagne,  travailleurs  de 
l'atelier  et  de  la  terre,  composent  donc  seuls  le  peuple  :  l'article  de 
Y  Encyclopédie  indique  bien  pourquoi  ceux-là  devaient  être  favo- 
rables aux  idées  nouvelles.  Ils  n'avaient  rien  à  perdre  à  un  chan- 
gement; ils  avaient  tout  à  gagner  :  c'est  parce  qu'ils  étaient 
malheureux  que  les  gens  du  peuple  allaient  fournir  aux  philosophes 
non  des  disciples,  mais  quelque  chose  de  mieux  :  l'appui  énorme 
de  la  masse  de  la  nation. 

1  XXXV,  5y3  :  article  Peuple.  La  partie  qui  va  de  :  «  Il  souffre  le  chaud  » 
jusqu'à  :  «  Pour  les  plaisirs  des  puissants  »  est  copiée  mot  à  mot  dans  Coyer, 
Œuvres,  I,  170. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII    SIÈCLE  333 

Il  est  sans  intérêt,  pour  notre  dessein,  de  rechercher  quels  étaient 
les  plus  dignes  de  pitié,  des  ouvriers  ou  des  paysans.  M.  Babeau 
revient  à  diverses  reprises  sur  cette  idée  que  les  classes  laborieuses 
des  campagnes  étaient  plus  durement  traitées,  sous  l'ancien  régime, 
que  celles  des  villes1.  Il  indique  cependant  ailleurs  que  ces  der- 
nières, sous  la  Fronde  par  exemple,  étaient  forcées  «  d'acquitter 
tous  les  impôts  »  quand  les  premières  étaient  ruinées,  et  qu'en  177;") 
la  diminution  du  commerce  et  de  la  population  d'une  ville  est 
attribuée  «  à  l'acquit  de  toutes  les  charges  extraordinaires  dont  les 
campagnes  sont  exemptes-  ».  Les  unes  et  les  autres  avaient  égale- 
ment le  droit  de  se  plaindre.  Montrons-le  rapidement  pour  nous 
rendre  compte  de  l'influence  qu'allaient  exercer,  sur  cette  foule 
d'infortunés,  ceux  qui  parlaient  d'un  régime  nouveau,  plus  juste, 
c'est-à-dire  plus  humain3. 

Je  crains  que  nous  n'ayons  été  dupes  du  désir  de  ne  pas  pousser 
les  choses  au  noir,  sous  prétexte  qu'on  nous  avait  fait  un  tableau 
trop  désolant  de  la  classe  ouvrière  du  xvine  siècle.  Rien  n'était  plus 
légitime  que  cette  méfiance  ;  rien  n'est  plus  contraire  au  véritable 
esprit  critique,  que  de   tomber  dans  un  excès  plus  fâcheux  encore 
parce   qu'il    nous   éloigne   davantage  de   la  vérité,  et  de  protester 
contre  les  déclamations  sur  les  misères  d'autrefois  en   faisant  l'apo- 
logie du  bon  vieux  temps.  Nous  lisons  qu'au  xviii"  siècle  Paris  et 
les  villes  en  général  tendent  à  perdre  leur  physionomie  du  moyen  âge, 
que  des  améliorations  sérieuses,  au  point  de  vue  de  la  propreté  et 
de  l'hygiène,  sont  introduites  dans  les  vieilles  cités,  que  l'attention 
du  gouvernement  et  des  municipalités  se  porte  sur  les  questions  de 
voirie,  de  salubrité,  de  sécurité  publique,  et  la- dessus  nous  pensons 
que  la  vieille  France  a   été  calomniée,  et  que  le  peuple  des  villes 
n'était    pas    si    mal    partagé  qu'on    s'est  plu    à    le    redire.   Alors, 
pour  peu   qu'un   étranger,    débarqué  nouvellement  d'un   pays  plus 
sale  encore  et  où  les  petites  gens  sont  encore  plus  mal  logées,  réédite 
quelques  formules  laudatives  à  l'adresse  de  la  ville  des  élégances, 

1  Le  Village  sous  l'ancien  régime,   pass.  et   spécialement  'iG-j,  .'{76 C'est 

l'opinion  de  Tocqueville,  op.  cit.,  i35. 

2  La  Ville  sous  l'ancien  régime,  226,  227,  et  note,  Paris  en  1189,  4^4-  Dans 
les  Soupirs  de  la  France  esclave,  l'auteur  énumère  les  impôts  qui  pèsent  sur 
l'habitant  des  villes,  I,  18. 

3  Voir  Tocqueville,  op.  cit.,  livre  III,  chap.  v  :  «  Comment  on  souleva  le 
peuple  en  voulant  le  soulager  »,  26")  sq. 


334  LES  PHILOSOPHES 

des  plaisirs,  de  la  propreté  et  de  la  distinction,  nous  voilà  con- 
vaincus qu'il  n'y  a  pas,  somme  toute,  un  abîme  entre  la  vie  du 
xvmc  siècle  et  celle  d'aujourd'hui,  que,  dans  ces  rues  débarrassées 
de  leurs  immondices,  nettoyées  de  leurs  boues,  élargies  par  d'heu- 
reuses percées,  éclairées  la  nuit  à  partir  de  1 745  par  des  réverbères 
à  huile  qui  remplacent  les  lanternes  à  chandelles  de  suif,  l'ouvrier, 
joyeux  et  satisfait  n'avait  que  des  bénédictions  pour  des  maîtres 
aussi  soucieux  de  son  bien-être  et  de  ses  plaisirs.  On  oublie  que 
d'autres  étrangers,  moins  complaisants  ou  plus  clairvoyants, 
s'étonnent  de  l'infecte  saleté  des  quartiers  les  plus  aristocratiques  : 
«  Quelle  malpropreté!  s'écrie  une  Napolitaine.  Y  a-t-il  une  ville 
au  monde  aussi  sale  que  celle-ci  !  —  Paris  est  un  peu  plus  propre 
qu'une  étable,  s'écrie  un  Russe  ;  à  peine  descendu  du  perron,  il  faut 
se  boucher  le  nez,  et,  sans  les  parfums  qu'on  fabrique  ici,  l'on  ne 
pourrait  prévenir  l'asphyxie.  »  Un  autre  Russe,  tenant  compte  du 
bien  et  du  mal,  note  ce  contraste  romantique  entre  «  les  belles 
choses  et  les  immondices,  qui  contribuent  à  rendre  Paris  la  ville  la 
plus  belle  et  la  plus  hideuse,  la  plus  parfumée  et  la  plus  infecte 
qu'il  y  ait  au  monde1.  »  Et  l'on  pense  bien  que  tous  ces  nobles 
étrangers  n'ont  pas  vécu  dans  les  quartiers  où  grouillent  les  gens 
du  peuple,  et  l'on  peut  aussi  conclure  que  si  Paris,  la  capitale, 
a  cet  aspect,  les  villes  de  province  sont  pires  encore.  Les  bou- 
chers, corporation  puissante  et  riche,  gardent,  malgré  tout,  la 
détestable  habitude  de  jeter  dans  le  ruisseau  de  la  rue  leurs  eaux 
rougies  et  leurs  détritus,  qui  vont  grossir  le  torrent  des  eaux  ména- 
gères; entre  des  rives  faites  de  fumiers  et  d'ordures,  cette  rivière 
puante  s'écoule  normalement  jusqu'au  jour  où,  grossie  par  quelque 
averse,  elle  rompt  ses  digues  et  s'élève  à  la  hauteur  d'un  fleuve 
menaçant2.  Le  service  d'éclairage  est  si  parfait  que,  vers  1780,  on 
organise  une  compagnie  de  falots,  c'est-à-dire  des  porteurs  de  lan- 
ternes, chargés  de  remettre  les  ivrognes  sur  leurs  pieds  et  aussi  de 
ramener  à  leur  logis  les  passants  qui  ne  trouvent  plus  le  chemin3. 


1  Babeau,  Paris  en  il 89,  48  sq. 

2  Mercier,  I,  ch.  xl,  120  sq.  Ruisseaux;  I,  ch.  xlii,  ia3  sq.  Boucheries  ;  I, 
ch.  XLin,  126  sq.  :  l'Air  vicié  (ce  dernier  chapitre  est  d'un  réalisme  parfois 
dégoûtant).  Mém.  du  général  Thiébaull,  I,  126. 

3  Sur  le  service  d'éclairage,  même  à  la  fin  du  siècle.  Mercier,  V,  ch.  ccclxv, 
19  sq.  Mesquinerie. 


ET  LA  SOCIETE  FRANÇAISE   U    XVIII»  SIÈCLE  335 

Que  d'autres  détails  je  pourrais  citer!  Eh  bien,  c'est  par  des  rues 
plus  malpropres  encore  que  l'ouvrier  regagne  son  gîte  ;  à  travers 
l'allée  noire  et  pourrie  par  L'humidité,  il  arrive  à  un  escalier  glis- 
sant, délabré,  empesté;  son  grenier,  où  tous  les  siens  vivent  dans 
une  promiscuité  hideuse,  donne  parfois  sur  la  cour  resserrée,  plus 
sale  encore  que  la  rue,  où  l'on  jette  pêle-mêle  toutes  les  ordures 
sans  avoir  besoin  de  pousser  le  cri  réglementaire  :  Gare  l'eau1  ! 

Regardons-le,  tel  qu'il  est,  sans  nous  lier  à  ces  relations  fantai- 
sistes, qui  nous  le  montrent  tiré  à  quatre  épingles.  Les  estampes 
nous  le  font  voir,  mal  vêtu,  connaissant  assez  peu  l'usage  des 
chaussettes  et  des  bas,  nu-pieds  le  plus  souvent,  ce  qui  est  un 
avantage  pour  traverser  la  rue  et  la  faire  traverser  aux  autres  ; 
l'objet  le  plus  indispensable  de  sa  toilette,  c'est  son  couvre- 
chef;  bonnet  économique,  ou  chapeau  déjà  porté  par  le  bour- 
geois des  étages  inférieurs,  tout  lui  est  bon,  pourvu  que  sa  tête  soit 
garantie. 

■  Quel  est  en  effet  son  salaire  ?  1  à  2  francs  par  jour  à  Paris, 
et  dans  les  autres  villes  5o  centimes  et  au-dessous.  Il  est  entendu 
qu'il  gagne  déjà  trop  ;  c'est  du  moins  ce  qu'affirme  Barbier.  L'avo- 
cat-consultant n'est  pas  le  seul  à  faire  entendre  des  plaintes  de  ce 
genre.  Si  l'ouvrier  était  moins  bien  payé,  il  serait  plus  docile  et 
aussi  plus  sobre,  car  il  n'aurait  pas  de  quoi  chômer  deux  ou  trois 
jours  par  semaine,  il  serait  mieux  en  garde  contre  les  divertisse- 
ments coûteux,  il  irait  à  sa  besogne  plus  régulièrement  et  il  n'aurait 
pas  le  temps  de  prendre  de  mauvaises  habitudes'-.  C'est  donc  sa 
faute,  assure-t-on,  s'il  est  vêtu  de  guenilles  aux  nuances  bariolées, 
et  de  braies  trop  larges  et  pas  assez  longues,  qui  ne  lui  couvrent 
parfois  que  la  moitié  des  jambes3. 

L'ouvrier,  lui,  n'est  pas  de  cette  opinion.  Nous  le  suivons  d'un 
bout  à  l'autre  des  Mémoires  de  Barbier,  protestant  par  des  soulè- 
vements perpétuels  contre  la  cherté  du  pain;  nous  avons  eu  à  signa- 
ler les  pendaisons   et  les  tueries  qui  servent  de  dénouement  à  ces 

1  Voir  notamment  Mercier,  I,  ch.  11,  10  sq.,  les  Greniers. 

2  Paris  en  17S9,  bg5,  49^  :  a  Les  ouvriers  font  ce  qu'ils  appellent  le  lundi 
et  même  le  mardi,  écrit  Mercier.  Si  les  salaires  sont  de  40  à  5o  sous  par  jour 
pour  la  plupart  (à  Paris),  ils  suffisent  pour  leur  procurer  trois  jours  de  loisir 
par  semaine.  »  (Ibid.,  49^-) 

3  Voir  encore  sur  la  situation  lamentable  du  peuple  :  Mercier,  I,  cb.  i.xxxv. 
268  sq.,/e  faubourg  Saint-Marcel. 


336  LES  PHILOSOPHES 

émeutes.  S'il  s'habille  mal,  c'est  qu'il  n'a  pas  de  quoi  manger,  et 
qu'avant  de  se  garantir  contre  le  froid,  il  est  plus  urgent  de  se 
garantir  contre  la  faim.  On  nous  dit  que  ça  et  là  les  salaires  ont 
eu  des  augmentations  insignifiantes.  Le  maximum  indiqué  est 
5o  sous  pour  les  ouvriers  de  Paris;  or,  en  1770,  le  pain  vaut  jus- 
qu'à i3  sous  la  livre.  Dans  les  dernières  années  du  règne  de 
Louis  XV,  le  cri  :  «  Du  pain  !  nous  mourons  de  faim  !  »  est  entendu 
à  chaque  pas.  Quand  Louis  XVI  va  monter  sur  le  trône,  un  placard 
de  Paris  porte  cet  avertissement  lugubre  :  «  Louis  XVI  sera  sacré  le 
11  juin  et  massacré  le  12.  »  L  année  suivante,  les  édits  de  Turgot 
sur  la  libre  circulation  des  grains  déterminent  des  accaparements, 
et,  par  suite,  un  nouveau  renchérissement  du  blé.  Une  bande  furieuse, 
hommes  et  femmes,  se  précipite  à  Versailles.  A  peine  a-t-on  le 
temps  de  fermer  les  grilles  devant  la  cohue  hurlante.  Le  roi  se 
montre  au  balcon,  et  le  soir  le  pain  est  affiché  à  deux  sous  la  livre. 
Les  émeutiers  se  replient  sur  la  capitale,  et,  suivant  l'habitude, 
mettent  à  sac  les  boutiques  des  boulangers.  D'une  façon  générale, 
l'histoire  tout  entière  de  ces  troubles  sanglants  est  résumée  dans  ces 
quelques  lignes  de  Duclos  :  «  Il  y  avait  eu  à  Paris  des  émotions 
populaires  si  vives  sur  le  pain,  qu'il  y  eut  même  du  sang  répandu, 
et  que  le  gouvernement  fut  obligé  de  faire  exécuter  trois  des  plus 
coupables  ou  des  plus  malheureux.  Cette  sévérité  ne  calma  pas  les 
esprits,  parce  qu'elle  ne  lit  pas  cesser  la  misère,  et  que  la  faim 
commande  plus  absolument  que  les  rois1.  »  Remarque  profonde 
dans  son  ironie.  Ventre  affamé  n'a  pas  d'oreilles,  même  pas  pour 
les  propos  des  gens  bien  nourris  qui  trouvent  les  salaires  trop  élevés 
et  les  misérables  trop  exigeants  ! 

Quand  l'ouvrier  est  las  de  souffrir,  il  a  le  choix,  ou  de  se  faire 
mendiant,  comme  nous  le  dirons  plus  bas,  ou,  s'il  est  jeune,  de 
suivre  un  de  ces  racoleurs  qui  se  promènent,  l'allure  crâne,  avec  des 
chapeaux  tapageurs  et  ornés  de  plumes  hardies,  l'épée  sur  la  hanche, 
le  sourire  accueillant  et  l'air  sans  façon.  Mercier  nous  montre  ces 
«  vendeurs  de  chair  humaine  »,  faisant  leur  métier  au  bas  du  Pont- 
Neuf.  Désormais,  il  leur  est  défendu,  comme  autrefois,  de  rouer  de 
coups  ceux  qu'ils  ont  attirés  dans  les  «  fours  »,  et  auxquels  ils  veu- 
lent arracher  leur  engagement.  Mais   ils  continuent  «  pour  enrôler 

1  Mém.  secrets,  Œuvres,  III,  3ia. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE   M    Wlll*  SIECLE  â3"> 

la  canaille  ».  à  la  conduire  clans  les  cabarets  ;  la  veille  du  mardi-gras 
et  de  la  Saint-Martin,  ils  promènent  de  longues  perches  «  surchar- 
gées de  dindons,  de  poulets,  de  cailles,  de  levrauts  ».  «Les  pau- 
vres dupes,  écrit  Mercier,  qui  n'ont  jamais  l'ait  un  bon  repas  de  toute 
leur  vie,  sont  tentés  d'en  faire  un,  et  troquent  leur  liberté  pour  un 
jour  heureux.  »  Pour  trente  livres  pièce,  on  achète  un  héros  au  bas 
du  Pont-Neuf.  Ou  bien,  les  racoleurs  attendent  le  client  dans  la 
boutique,  ornée  d'enseignes  et  d'inscriptions  tintamaresques.  L'un 
d'eux,  qui  connaît  son  Voltaire,  a  inscrit  comme  enseigne  le  vers 
célèbre  : 

Le  premier  qui  fut  roi  fut  un  soldat  heureux. 

Mercier  a  vu  ce  vers  imprimé  pendant  six  semaines;  «puis, 
ajoute-t-il,  le  vers  a  disparu,  sans  qu'aucun  des  enrôlés  sous  cette 
devise  l'eût  peut-être  compris  ».  Passe  encore  si  l'enrôlé  est  fils  d'un 
artisan  qui  peut  paver  ;  le  père  et  la  mère  interviennent  et  le 
sauvent  en  rachetant  cent  écus  un  homme  qui  n'en  a  coûté  que  dix  : 
honnête  bénéfice  pour  le  colonel  et  les  officiers  recruteurs.  Mais,  si 
le  candidat  est  le  fils  d'un  pauvre  hère,  le  voilà  bel  et  bien  con- 
damné à  l'héroïsme,  et,  à  l'exemple  de  notre  ancêtre  Esaû,  il  vend 
pour  un  bon  repas,  une  liberté  dont  il  n'a  que  faire  et  qui  ne  lui 
donne  que  le  droit  de  crever  de  faim1. 

Il  y  a  cependant,  au  xvmc  siècle,  un  troisième  parti  à  prendre  pour 
l'ouvrier;  à  mesure  qu'ils  voient  plus  nettement,  grâce  à  des  cama- 
rades qui  lisent  et  qui  réfléchissent,  d'où  viennent  les  maux  qui  les 
accablent,  les  travailleurs  en  arrivent  à  se  dire  qu'il  dépend  peut- 
être  d'eux  d'améliorer  leur  situation.  Au  lieu  de  se  résoudre  à  vivre 
de  mendicité  ou  à  s'enrôler,  ils  se  décident  à  se  défendre.  On  aurait 
tort  de  reculer  jusqu'au  début  du  xix1'  siècle  la  date  a  laquelle  s'ac- 
complit la  transformation  économique  qui,  remplaçant  le  travail 
individuel  par  le  travail  collectif,  posa  le  problème  social  sous  sa 
forme  contemporaine,  et  fit  naître  ce  que  nous  appelons  le  mouve- 
ment ouvrier.  Sans  doute  les  grandes  découvertes  scientifiques  ont 
plus  fait  en  quelques  années,  pour  cette  transformation,  que  le 
xviii''  siècle  tout  entier.  Mais,  à  partir  du  jour  où  Colbert  protège 

1  Tableau  de  Paris,  I,  ch.  l,  i56  sq.  :  le  Pont  Neuf.  Le  «  Coryphée  des 
opérateurs  »  était  «  le  gros  Thomas  »,  célèbre  dans  les  Annales  du  racolage. 
—  Ibid.,  V,  ch.  cdix,  189  sq.,  le  Nouvel  Enrôlé. 

Univ.  de  Lyon.  —  M.   Roustan  22 


338  LES  PHILOSOPHES 

les  manufactures,  c'en  est  fait  de  Tan  tique  conception  du  travail. 
Entre  les  vastes  manufactures  de  drap  que  Nicolas  Cadeau  établit 
à  Sedan  en  1646  ou  van  Robais  à  Abbeville  en  1567,  et  l'ancien 
atelier  où  le  maître  drapier  travaillait  au  milieu  de  quelques  com- 
pagnons et  apprentis,  il  y  avait  une  différence  essentielle  :  le  moyen 
âge  se  termine  avec  la  constitution  de  la  grande  industrie  :  le  passé 
est  atteint,  le  monde  moderne  se  prépare.  Le  passé  ne  disparaîtra 
pas  tout  d'un  coup,  l'évolution  se  poursuivra  durant  le  xvnc  et  le 
xvnr  siècle,  pour  se  précipiter,  une  fois  la  machine  à  vapeur  décou- 
verte. Mais  à  mesure  que  l'évolution  se  poursuit,  les  maux  inévi- 
tables se  produisent  :  crises  amenées  par  la  production  forcée,  par 
l'introduction  de  métiers  nouveaux  ou  de  perfectionnements  incon- 
nus, par  la  hausse  ou  la  baisse  sur  les  marchés,  par  le  chômage  et 
la  misère  qui  en  est  la  conséquence.  Le  xvmc  siècle  est  la  période  de 
préparation  du  mouvement  ouvrier.  La  distance  va  s'agrandir  de 
jour  en  jour  entre  le  maître  et  l'employé;  le  manouvrier  ne  peut 
pas  espérer  devenir  patron,  et,  ceci  est  nouveau,  le  patron  n'est 
pas  sûr  de  ne  pas  devenir  manouvrier  :  le  nombre  des  compagnons 
augmente;  groupés,  ils  ont  conscience  de  leur  force  ;  Barbier  avait 
raison  de  redouter  ce  résultat;  là  était  le  véritable  danger  pour 
l'ordre  de  choses  établi.  A  la  coalition  des  patrons  qui  se  liguent 
pour  refuser  le  travailleur  chassé  par  un  confrère,  qui  s'en- 
tendent pour  limiter  les  droits  de  la  classe  laborieuse  et  la  placer 
dans  l'obligation  de  choisir  entre  la  nécessité  de  se  soumettre  à  des 
règlements  surannés  ou  de  mourir  d'inanition,  s'oppose  lentement 
et  sourdement  la  coalition  des  ouvriers.  Le  danger  se  précise  davan- 
tage. Les  associations  occultes  qui  se  fondent  entre  compagnons, 
<(  fendeurs,  dévorants,  gavots,  etc. l  »,  et  dont  les  affiliés  se  recon- 
naissent d'un  bout  à  l'autre  de  la  France  à  certains  signes  symbo- 
liques ou  à  certains  mots  de  passe,  inquiètent  les  patrons  et  aussi 
les  ministres  ;  de  très  nombreuses  ordonnances  frappent  ces  rassem- 
blements de  compagnons.  Nous  avons  déjà  vu  que  Paris  connaissait 
les  grèves.  A  Lyon,  la  population  ouvrière  s'agite  et  réclame  plus 
de  justice  et  moins  d'arbitraire;  à  Rouen,  des  coalitions  ouvrières  ou 


1  Mercier,  Tableau  de  Paris,  VII,  Ch.  dlxxxiv,  202  sq.  Francs-Maçons. 
Mercier  oppose  à  ces  franc -maçonneries  prolétariennes  les  franc-maçon- 
neries bourgeoises,  beaucoup  moins  redoutables  selon  lui  (ibid..,  2o3). 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  W  XVIII-  SIÈCLE  339 

des  révoltes  ont  lieu  en" i6t)i,  en  i-'.U\  en  1^44»  en  1772  ;  à  la  veille 
de  la  Révolution,  les  ouvriers  sans  travail  se  groupent  àNîmes(i787), 
et  on  craint  qu'ils  ne  mettent  le  feu  à  la  ville  ou  que  l'émeute  n'éclate 
comme  à  Lyon.  Mercier  se  plaindra  que  les  ouvriers  imprimeurs 
ne  le  saluent  pas,  et  se  moquent  de  lui  par  derrière1.  «  Les  maîtres 
se  plaignent  de  ce  que  les  ouvriers  leur  font  la  loi  et  se  coalisent 
pour  leur  résister.  Propos  insolents,  lettres  injurieuses,  ils  se  per- 
mettent tout.  »  Lin  cahier  de  89  déplorera  «  l'insubordination  des 
serviteurs  et  garçons  ouvriers  »  ;  et  des  Essarts,  le  jurisconsulte,  se 
déclarera  épouvanté  en  face  de  «  l'espèce  d'anarchie  et  de  licence 
dangereuse  dans  laquelle  la  plupart  des  ouvriers,  des  manœuvres, 
des  commissionnaires  et  des  gagne -deniers  existent  au  sein  d'une 
capitale  policée  ».  Dans  ces  hommes  qui  «  au  moindre  signal  de 
mécontentement,  se  retirent  et  se  réunissent  comme  des  hordes  de 
sauvages  »,  il  devinera  les  soldats  de  la  révolution  de  demain'2.  Mais, 
si  nous  nous  demandons  ce  qu'on  avait  fait  pour  les  dissuader  d'être 
des  fauteurs  de  troubles  et  pour  les  transformer  en  gardiens  respec- 
tueux et  en  défenseurs  fidèles  de  l'ordre  établi,  nous  trouverons 
qu'il  n'était  pas  suffisant  d'en  avoir  exécuté  un  certain  nombre,  et 
d'avoir  laissé  les  autres  en  proie  aux  vexations,  à  la  misère  et  au 
malheur. 

Nous  sommes  donc  autorisés  à  croire  qu'il  faut  bien  rabattre  des 
réhabilitations  un  peu  maladroites  du  passé.  Le  général  Thiébault, 
qui  a  vu  Paris  en  1784,  après  avoir  exprimé  son  admiration  enthou- 
siaste pour  les  magnificences  inouïes  de  la  capitale,  met  à  nu  «  la 
misère  qui  dévorait  le  peuple  »  de  cette  ville  ;  en  face  de  ces  «  rues 
étroites  et  de  ces  réduits  où  il  croupissait  entassé  et  où  jamais  ne 
pénétrait  un  rayon  de  soleil  »,  de  ces  «  caves  infectes  où  vivaient,  le 
long  des  quais,  cent  mille  de  ces  misérables,  qui,  dix  fois  l'an,  étaient 
submergés  par  des  pluies  ou  par  les  crues  de  la  Seine,  et  souvent, 
de  nuit,  étaient  forcés  de  porter  leurs  paillasses  à  la  pluie  ou  dans 
la  boue,  pour  ne  pas  être  noyés  »,  Thiébault  s'explique  ce  fait  que 
les  femmes  du  peuple  sont  horribles,  que  le  peuple  est  «hideux  », 
«  difforme  »,  et  se  détruit  rapidement,  dès  la  quatrième  génération 


1  Tableau  de  Paris,  XII,  86. 

2  Pour  tout  cela,  voir  Babeau,  la  Ville  sous  V ancien  régime,  livre  V,  chap.  111, 
fin  ;  et  Paris  en  1789,  p.  4g4  sq. 


340  LES  PHILOSOPHES 

«  qui,  lorsqu'elle  se  reproduit  encore,  ne  le  fait  que  par  des  culs-de- 
jatte1.  »  Qu'ily  ait  quelque  exagération,  cela  est  fort  possible  ;  que 
le  passé  semble  plus  affreux  aux  yeux  du  général,  lorsqu'il  constate, 
après  un  demi-siècle  environ,  que  les  caves  ne  sont  plus  habitées, 
que  les  rues  sont  élargies,  que  l'air  y  circule,  qu'on  a  établi  des 
fontaines  et  des  égouts,  institué  des  abattoirs,  de  sorte  que  les  ruis- 
seaux de  sang  n'empoisonnent  pas  les  rues,  cela  est  probable.  Mais 
de  pareils  témoignages  nous  permettent  de  considérer  que,  sauf 
exceptions'-,  l'ouvrier  des  villes  menait  une  existence  lamentable. 
Les  philosophes  allaient  rendre  ces  maux  plus  lourds  encore,  en  les 
étalant  aux  regards  de  tous  ;  mais  ils  montreraient  aussi  la  tin  de 
ces  malheurs  dans  un  avenir  plus  équitable  ;  le  peuple  ne  pouvait 
plus  être  résigné;  en  lui  faisant  entrevoir  un  lendemain  meilleur, 
la  philosophie  guida  les  aspirations  confuses  du  peuple,  et  par  là 
elle  eut  prise  sur  ces  âmes  inquiètes  et  tourmentées. 

Avant  de  parler  du  paysan  au  xvmc  siècle,  je  répéterai  avec 
beaucoup  plus  d'k-propos  ce  que  j'avançais  déjà  pour  l'ouvrier. 
Je  crains  que,  sous  prétexte  d'éviter  la  déclamation  ou  l'exagé- 
ration de  certains  historiens,  on  tende  à  s'éloigner  de  la  vérité 
historique 3.  Ou  plutôt,  on  nous  demande  d'établir  une  distinc- 
tion. De  1690  à  ij5o  on  est  bien  forcé  de  reconnaître  que  le 
travailleur  des  champs  a  été  plus  misérable  qu'à  aucune  autre 
époque  de  notre  histoire.  Le  tableau  vigoureux  que  nous  a  laissé 
la  Bruyère  est  même  au-dessous  de  la  vérité.  Yauban  est  là  pour 
faire  évanouir  les  scrupules  de  ceux  qui  hésiteraient  à  parler  comme 
les  détracteurs  les  plus  passionnés  de  l'ancien  régime.  La  corres- 
pondance des  contrôleurs  généraux  de  i683  à  16984  nous   apporte 


i  Mém,  du  général  Thiébault,  I,  i38,  i3(j. 

2  En  Normandie,  Hainaut,  Alsace,  Lorraine,  Languedoc,  surtout,  selon  le 
général  Thiébault  (Mém.,  I,  i3<j). 

3  Gf  Babeau,  le  Village  sous  l  ancien  régime,  3G6  sq.  Voir  à  ce  propos  :  Bru- 
netière,  Histoire  el  Littérature  :  «  Le  Paysan  sous  l'ancien  régime  »  t.  I,  2G4  sq. 
(i«'r  avril  i883).  P.  Boiteau,  Etat  de  la  France  en   1789,  chap.  xvm,  481  sq. 

4  Economistes  Français  du  xvme  siècle  (Recueil  Daire,  1 84^)  ;  Yauban, 
Projet  d'une  dîme  royale,  préface,  34  et  35,  44,  4»-  Cf.  ibid.,  Boisguillebert,  le 
Détail  de  la  France,  etc.  (1697),  p.  171  sq.  ;  Factum  de  la  France  (1707),  p.  170 
sq.  —  J.-F.  Melon,  Essai  politique  sur  le  commerce  (1734),  p.  707  sq.  Cf.  les 
Souj>irs  de  la  France  esclave,  II,  21  sq.  Mathieu  Marais,  Journal,  12  juillet 
1720,  III,  210,  214  sq. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AI    WIN    SIÈCLE  341 

à  son  tour  une  vérification  qui  nous  enlève  le  moindre  doute1.  Au 
milieu  du  siècle  les  témoignages  irréfutables   abondent.    Massillon 
écrit  à   Fleury  une  lettre   où  il  dépeint  «  ce  peuple  de  nos  campa- 
gnes qui  vit  dans  une  misère  affreuse,  sans  lits,  sans  meubles    .  el 
après  un  exposé  douloureux  de    ces    abominables    souffrances,    il 
compare  le  sort  des  nègres  de  nos  colonies  à  celui  des   cultivateurs 
de  notre  France,  et  il  conclut  que  les  plus  infortunés,  ce  sont    ces 
derniers'-.   En  1 7'U),  d'Arg-enson    nous  t'ait   voir  «  en   pleine  paix, 
avec  les  apparences  d'une  récolte,   sinon  abondante,  du  moins  pas- 
sable, les  hommes   mourant,  dru  comme   mouches,  de   pauvreté   et 
broutant  l'herbe...  Le  duc    d'Orléans,   ajoute-t-il,    porta  dernière- 
ment au  Conseil  un    morceau   de  pain  de  fougères    que  nous    lui 
avions  procuré.  A  l'ouverture  de  la  séance,  il  le  posa  sur   la    table 
du  roi  disant  :    Sire,   voilà    de  quoi  vos   sujets   se  nourrissent  !    » 
Il  raconte  qu'un  dimanche,  le  roi  allant  à  Choisy  par  Issy   pour  y 
visiter   le    cardinal,    le  peuple    s'amasse    dans   le   faubourg-  Saint- 
Victor  et  crie  non    plus  :  Vive    le   roi!   mais:  Misère!  famine!   du 
pain!  Les  mêmes  sanglots  sont  entendus  dans  les  villages  :  «  Il  est 
positif,  remarque  d'Arg-enson,  qu'il  est  mort   plus    de    Français  de 
misère  depuis  deux  ans  que  n'en  ont  tué  toutes  les  guerres   depuis 
Louis  XIV.  )>  La  détresse  croît  durant  les  années  suivantes.  En  1760, 
les  victimes  tombent  de  plus  belle  ;  on  affirme  à  d'Arg-enson,  alors 
en    Touraine,  que   «  la    diminution  des  habitants  va  à   plus    d'un 
tiers.  »  «Je  n'y  vois  qu'une  misère  effroyable,  déclare-t-il  ;  ce  n'est 
plus  le  sentiment  triste  de  la  misère,  c'est  le  désespoir   qui  possède 
les  pauvres  habitants  :  ils  ne  souhaitent  que  la  mort  et  évitent  de 
peupler.   »  Quand,  dans  la   paroisse    où  se   trouve  le   marquis,  on 
excite  g-arcons   et  filles  à  se  marier,    «  ils  répondent  tous   la  même 
chose,  que  ce  n'est  pas  la  peine   de  faire   des    malheureux   comme 
eux  ».  En  vain  d'Arg-enson  leur  promet  de  les  assister  ;   il  constate 
toujours  le  même  raisonnement  «  comme  si  tous   s'étaient  donné  le 
mot3  ».  Les  désertions  se  multiplient,  les  émeutes  sont  fréquentes, 
et  les  répressions  sont  inutiles;  la  faim  est  plus  forte  que  tout. 

«  Boislile.  Mrm.  des  Intendants  sur  l'étal  des  généralités,  etc.  I,  Mém.  de  la 
généralité  de  Paris,  in-4,  1881,  Hachette  (Imprim.  \at.). 

•  Taine,   l'Ancien  liégime,  p.  4^1. 

3  D'Argenson,  II,  2.',  sq.  ier  septembre  i7.'5y;  III,  290  sq.4  oct.  i;4;>;  ibid., 
292  sq.,  5  oct.  1749;  etc.,  V,  32i,  juin  1 7^1  (Misères  despays  d'élection),  etc. 


342  LES  PHILOSOPHES 

Sans  doute,  nous  dit-on  ;  mais  après  1750,  le  prix  de  toutes  les 
denrées  augmente,  sous  l'influence  d'une  production  considérable 
des  mines  d'argent  du  Mexique,  et  même  de  1700  à  la  fin  du 
xviue  siècle  la  valeur  des  propriétés  a  doublé1.  J'ignore  à  quel  rai- 
sonnement économique  on  est  conduit  par  cette  constatation,  mais 
il  me  semble  que  rien  ne  prévaudra  contre  le  réquisitoire  accablant 
dressé  par  Taine  dans  le  cinquième  Livre  des  Origines  de  la  Franee 
Contemporaine  (l'Ancien  Régime9)  :  réquisitoire  composé  avec  des 
fragments  de  pièces  authentiques,  correspondances  administratives 
des  trente  dernières  années  qui  précèdent  la  Révolution,  procès- 
verbaux  des  Assemblées  provinciales,  extraits  des  Archives  natio- 
nales, lettres  des  intendants,  comptes  officiels,  mémoires,  journaux 
et  correspondances  des  contemporains.  J'y  renverrai  le  lecteur. 
Mais,  puisqu'on  nous  propose  cette  date  de  iy5o  comme  point 
de  division,  il  nous  suffira  de  rappeler  que  les  séditions  et  les 
émeutes  pour  le  pain  sont  loin  de  diminuer  dans  la  deuxième 
moitié  du  siècle.  Dans  la  Normandie  seulement,  les  séditions  de 
1752,  1764,  1765,  1766,  1767,  1768  sont  restées  célèbres;  le  pays 
tout  entier  est  désolé  par  ces  révoltes,  souvent  sanglantes,  et  il 
n'est  pas  d'année  qui  ne  soit  marquée  par  plusieurs  émeutes  dans  les 
provinces,  en  même  temps  qu'à  Paris.  Qu'importait  pour  le 
pauvre  de  la  campagne  une  amélioration  dans  la  situation  du  gros 
propriétaire,  et  même  du  moyen  propriétaire?  Déjà  en  1739,  on 
essayait  de  calmer  de  légitimes  impatiences  en  disant  que  la  saison 
était  belle,   et  que  la  récolte  promettait  beaucoup  : 

Je  demande,  répliquait  d'Argenson,  ce  que  la  récolte  donnera  aux  pau- 
vres. Les  blés  sont-ils  à  eux  ?  La  récolte  appartient  aux  riches  fermiers 
qui,  eux-mêmes,  dès  qu'ils  recueillent,  sont  accablés  de  leurs  maîtres,  de 
leurs  créanciers,  des  receveurs  de  deniers  royaux,  qui  n'ont  suspendu 
leurs  poursuites  que  pour  les  reprendre  avec  plus  de  dureté  3. 

Même  quand  le  pain  n'est  pas  en  hausse,  la  journée  étant  de 
1 9  sous  en  moyenne  (chiffre  apppoximatif),  comment  le  travailleur 
peut-il  se  nourrir  décemment  ?  Le  pain  de  froment  vaut,  dans  le 
temps  normal,  3  à  !\  sous  la  livre,  et,  suivant  le  calcul  de  Taine,  le 

1  Babeau,  op.  cit.,  3(i0. 
~  Le  Peuple,  fo8  sq. 
3  Loc.  cit. 


ET  LA  SOCIETE  FRANÇAISE  AI    XVIII»  SIÈCLE  343 

travail  annuel  de  l'ouvrier  rural  pouvait  lui  procurer  <).u)  litres  de  blé 
au  lieu  de  i<S5i  comme  aujourd'hui  ;  son  bien-être  se  serait  accru 
depuis,  de  93  pour  100,  celui  d'un  maître  valet  de  70  pour  100,  celui 
d'un  seigneur  de  12.")  pour  100.  Ceschiffres  nous  donnent  une  idée  du 
malaise  de  cette  époque.  Aussi  la  plupart  des  paysans  ne  mangent- 
ils  que  du  maïs,  de  la  mixture,  de  l'avoine,  du  sarrasin,  des  châ- 
taignes (la  pomme  de  terre  est  à  peine  connue).  Ne  parlons  pas 
de  viande  de  boucherie.  La  maison  du  paysan  est  un  taudis  en  pisé, 
sans  fenêtre,  avec  pour  plancher  la  terre  battue  ;  c'est  là  qu'ils  se 
réfugient,  «  faibles,  exténués,  de  petite  stature  ',  »  ces  campagnards 
du  bon  vieux  temps,  déguenillés,  vêtus  souvent  de  haillons  de 
toile  au  gros  de  l'hiver,  n'ayant  parfois  ni  bas,  ni  souliers  ou 
sabots,  portant  ailleurs  des  sandales,  souliers  de  cordes  ou  cour- 
roies. 

Ne  nous  lions  pas  à  ces  tableaux  idylliques,  peints  par  des 
gens  intéressés  à  faire  croire  que  tout  est  bien,  ou  décidés  d'avance 
à  nous  représenter  des  pastels  dignes  de  Virgile  ou  de  Florian. 
Que  de  peintures,  devons-nous  dire:  naïves?  de  réjouissances 
populaires,  de  bourrées  au  son  de  la  musette,  de  danses  aux 
accords  des  hautbois,  de  rondes  aux  accords  des  violons!  «  Le 
Français,  écrit  l'auteur  de  V Anti-Financier,  se  livre  à  la  joie  dans 
le  sein  de  la  misère  2.  »  C'est  entendu,  mais  le  misérable  qui  a  fes- 
toyé de  nos  jours  lors  de  la  fête  nationale,  se  réveille  le  lendemain 
plus  misérable  encore  :  il  a  dépensé  les  quatre  sous  qui  lui  restaient 
pour  acheter  du  pain,  et  il  a  mal  à  la  tète.  A  ces  peintures  arca- 
diennes  opposez  le  tableau  réaliste  de  la  fête  votive  du  Mont-Dore 
que  nous  présentent  les  Mémoires  de  Mirabeau  : 

Les  sauvages  descendant  en  torrent  de  la  montagne,  le  curé  avec  étole 
et  surplis,  la  justice  en  perruque,  la  maréchaussée;,  le  sabre  à  la  main, 
gardant  la  place  avant  de  permettre  aux  musettes  de  commencer  la  danse 
interrompue  un  quart  d'heure  après  par  la  bataille,  les  cris  et  les  siffle- 
ments des  enfants,  des  débiles  et  autres  assistants,  les  agaçant  comme  fait 
la  canaille  quand  les  chiens  se  battent,  des  hommes  affreux,  ou  plutôt  des 
bêtes  fauves,  couverts  de  sayons  de  grosse  laine,  avec  de  larges  ceintures 
de  cuir  piquées  de  clous  de  cuivre,  d'une  taille  gigantesque  rehaussée  par 
de  hauts   sabots,  s'élevant  encore   pour   regarder    le    combat,  trépignant 

1  Dulaure,  Description  de  l'Auvergne,  cité  par  Taine,  op.  cil.,  447. 

2  1763,  p.  5j,  cité  par  Babeau,  op.  cit.,  3-jo. 


344  LES  PHILOSOPHES 

avec  progression,  se  frottant  les  flancs  avec  les  coudes,  la  ligure  hâve  et 
couverte  de  leurs  longs  cheveux  gras,  le  haut  du  visage  pâlissant  et  le  bas 
se  déchirant  pour  ébaucher  un  rire  cruel  et  une  sorte  d'impatience 
féroce  i... 

Oh!  comme  nous  sommes  loin  du  pâtre  de  Sicile  qui  chante 
Bombyca,  la  délicate  enfant,  blonde  comme  le  miel,  et  du  berger 
des  rives  du  Mincio  qui  apprend  aux  forêts  à  redire  le  nom  de  la 
o-racieuse  Amaryllis  !  Comme  nous  sommes  près  des  animaux  farou- 
ches, mâles  et  femelles,  répandus  par  la  campagne,  dans  les  der- 
nières années  du  xvne  siècle,  comme  nous  sommes  dans  la  vivante 
et  saisissante  réalité  ! 

Je  le  sais,  il  y  a  plus  d'un  témoignage  qui  nous  présente  la  France 
du  xviii0  siècle  comme  un  pays  de  cocagne.  Déjà  en    i658,  MUo  de 
Montpensier  nous  affirmait  que  les  paysans  de  la  Dombe  mangeaient 
de  la  viande  quatre  fois  par  jour-.  Ils  avaient  beau  ne  pas  payer  la 
taille,   je  ne  me  résous  pas  a  croire  les  Mémoires  sur  parole.  En 
1728,  un  écrivain  nous  dit  :  «  On  ne  saurait  croire  combien  les  pay- 
sans sont  heureux  maintenant...  qu'un  chacun  mange  en  repos  sans 
crainte  d'être  maltraité  de  personne3.  »  Ne  pas  craindre  son  voisin 
est,  en  effet,  une  condition  pour  bien   digérer,  mais  encore  faut-il 
avoir  de  quoi  manger!  Lady  Montague  déclare  en  ij3g  :  «  Les  vil- 
lages sont  peuplés  de  paysans  forts  et  joufflus,  vêtus  de  bons  habits 
et  de  linge  propre.  On  ne  peut  imaginer  quel  air  d'abondance  et  de 
contentement  est  répandu  dans  tout  le  royaume4  ».  En  1739!  Lady 
Montague  n'a  pas  de  chance!  C'est  précisément  l'année  où  d'Argen- 
son  nous  a    exposé  d'un   bout  à  l'autre  les  misères  de  notre  pays, 
peut-être  plus  terribles  que  durant  le  reste  du  siècle.  Walpole  écrit 
en  1765,  à  propos  d'un  voyage  dans  l'Artois  :  «  Les  moindres  vil- 
lages ont  un  air  de  prospérité  et  les  sabots  ont  disparu5  ».  Il  s'agit 
de  savoir  s'ils  avaient  été  remplacés.  Quand  serons-nous  moins  cré- 
dules pour  les  impressions  de  voyage?  D'une  façon  plus  générale, 
n'avons-nous  pas  le  droit,   en  présence  des  documents  de  premier 

1  Lucas  de  Montigny,  Mém.  de  Mirabeau,  lettre  du  18  août  1877,  citée  par 
Taine,  op.  cit.,  45o. 

2  Babeau,  op.  cit.,  363. 

s  Les  Délices  de  la  France,  Leide,  1728,  1,  67,  cité  par  Babeau,  op.  cit.,  363. 

4  Babeau,  ibid.,  363. 

s  Lettres,  Didier,  1873,  p.  17,  cité  par  Babeau,  op.  cit.,  364. 


ET  LA  SOCIETE  FRANÇAISE  AI    XVIII-  SIÈCLE  345 

ordre  que  nous  possédons,  de  refuser  toute  confiance  à  ceux  qui 
s'évertuent  à  nous  prouver  que  le  paysan  pouvait  louer  Dieu  de 
toutes  choses?  Quand  tout  le  monde,  même  à  la  Cour,  est  ému,  en 
1730,,  de  l'état  des  campagnes,  pensez- vous  qu'il  n'y  ait  pas  des 
gens  pour  trouver  que  tout  ne  va  pas  si  mal? 

ft   Cependant,    écrit  d'Argenson,   M.  Orrv   vante  l'aisance  où  se 
trouve   le    royaume,   la   régularité  des   paiements,    l'abondance   de 
l'argent  dans  Paris,  et  qui  assure,  selon  lui,  le  crédit  royal1.   »  Six 
ans  plus  tard,  lorsque  d'Arg-enson  est  apitoyé  sur  les  pauvres  gens 
qu'il  voit  «  périr  de  misère  »  dans  sa  paroisse,  il  entend  de  ses  propres 
oreilles  «  un  élu  qui  est  venu  dans  le  village  où  est  sa  maison  de 
campagne,  et  qui  dit  que  cette  paroisse  devait  être  fort  augmentée  a 
la   taille  de  cette   année,    qu'il  y  avait  remarqué  les  paysans  plus 
gras  qu'ailleurs,  qu'il  avait  vu  sur  le  pas  des  portes  des  plumages 
de  volaille,  qu'on  y  faisait  donc  bonne  chère,  qu'on  y  était  bien2...  ». 
On  va  dire   que  le  paysan  trompait  son    seigneur  et  le   collecteur 
d'impôts,  et  qu'il  s'évertuait  à  paraître  plus  dénué  de  tout  qu'il  ne 
l'était  réellement.    Mais   d'Argenson  n'avait  pas  été  dupé  lorsqu  il 
avait  assisté  à  l'arrivée  des  huissiers  et  des  collecteurs,   suivis  de 
serruriers,  «  ouvrant  les  portes,  enlevant  les  meubles  et  vendant  tout 
pour  le  quart  de  ce  qu'il  vaut  »,  au  départ  des  journaliers  pour  la 
corvée,  à  l'écroulement  des  maisons  qu'on  ne  relève  pas,  à  l'exode 
des  manouvriers  vers  les  petites  villes;    il  avait   bien   vu,   de  ses 
propres  yeux  vu,  ces  trente  garçons  et  filles  qui  refusaient  absolu- 
ment de  se  marier,  etc...3.  Méfiez-vous,  dit-on  encore,  des  cahiers 
des  Etats  généraux  !  On  avait  demandé  aux  paysans  de  rédiger  des 
doléances,  ils  rédigeaient  des  doléances;  ils  cherchaient  par  tous  les 
movens  à  se  rendre  intéressants.  D'abord,  il  v  a  dans  un  certain  nombre 
de  cahiers  des  plaintes  si  déchirantes  que  leur  sincérité  ne  fait  aucun 
doute,  et  puis  nous  avons  encore  une  fois  des  vérifications  faciles.  Il 
semble  même  qu'à  cette  époque  certains  intendants  devinent  que  leurs 
rapports  seront  taxés  d'exagération.  L'intendant  d'Orléans  expose 

1  Loc.  cit. 

*  «  Ah!  s'écrie  Caraccioli  en  1768,  quand  je  pense  aux  richesses  de  la  France 
et  à  sa  beauté,  je  suis  enchanté  de  ce  que  le  meilleur  de  tous  les  royaumes 
appartient  au  meilleur  des  rois  !  »  (Lettres  récréatives,  IV,  80,  173.) 

3  Cette  dernière  constatation  est  faite  aussi  par  Mercier,  III,  ch.  ccxxxv, 
io5  sq.,  Répugnance  pour  le  mariage.  On  la  trouve  signalée  dès  la  fin  du 
XVIIe  siècle,  dans  les  Soupirs  de  la.  France  esclave,  II,  25, 


346  LKS   PHILOSOPHES 

ou'  «  en  Sologne  de  pauvres  veuves  ont  brûlé  leurs  bois  de  lit,  d'autres 
leurs  arbres  de  fruitiers  »  pour  se  préserver  du  froid,  et  il  ajoute  : 
«  Bien  n'est  exagère  dans  ce  tableau, le  cri  du  besoin  ne  peut  se  rendre, 
il  faut  voir  de  près  la  misère  des  campagnes  pour  s'en  faire  une  idée  ' .  » 
Rien  nest  exagéré,  ce  sont  les  intendants  qui  l'affirment,  et  si  l'on 
veut  que  nous  n'adoptions  pas  sans  contrôle  les  rapports  des  inten- 
dants, je  le  veux  aussi,  et,  quand  j'ai  contrôlé  leurs  affirmations,  je 
suis  bien  forcé  d'ajouter  foi  aux  faits  qu'ils  consignent,  si  invraisem- 
blables qu'ils  soient  au  premier  abord. 

Je  ne  suis  pas  non  plus  d'avis  que  la  classe  rurale  était  moins  mal- 
heureuse au  xvme  siècle  qu'autrefois,  parce  que  le  nombre  des  petits 
propriétaires  avait  augmenté'-.  Nous  sommes  revenus  aujourd'hui 
des  espérances  illusoires  que  nos  pères  avaient  placées  dans  le  déve- 
loppement de  la  petite  propriété  paysanne.  Le  cultivateur  qui  a  un 
lopin  de  terre  trop  petit  pour  vivre  et  qui  doit  travailler  les  champs 
des  voisins,  est-il  vraiment  plus  fortuné  que  l'ouvrier?  Il  a,  en  plus, 
des  soucis  et  des  dettes;  c'est  le  plus  clair  de  ses  avantages.  Ajoutons 
que,  pour  qu'un  champ  devienne  fertile,  il  faut  avancer  bien  de 
l'argent  ;  cela  sera  d'autant  plus  vrai  à  mesure  que  l'agriculture 
sera  forcée  de  s'organiser  suivant  le  mode  industriel.  Surtout,  n'ou- 
blions pas  qu'une  des  causes  principales  de  la  misère  pour  le  paysan 
de  l'ancienne  France,  c'est  la  multitude  des  impôts  énormes, 
iniques,  de  toute  nature,  qui  pèsent  sur  ses  seules  épaules3.  Or,  le 
manouvrier  peut  encore  ruser  avec  le  fisc  ;  celui  qui  a  des  biens  au 
soleil  n'échappe  pas  aux  exigences  multiples  des  collecteurs.  Un 
paysan  arrive  à  dissimuler  des  vivres,  comme  celui  dont  nous  parle 
Rousseau4;  le  sol  qu'il  travaille  et  qu'il  arrose  de  ses  sueurs  ne 
saurait  être  soustrait  aux  charges.  Taine  calcule  que  la  taille  et  la 
capitation  passent  de  G6  millions  en  1716,  à  o,3  en  1759,  à  110  en 
1789,  et  que  l'impôt  passe  de  283.1 56. 000  livres  en  1 707,  à 
476.294.000  en  1789.  Le  petit  propriétaire  paie  pour  la  plus  grande 

1  Taine,  op.  cit.,  438  et  note  2.  M.  Faguet  (Quest.  politiq.,  9  sq.)  croit  à  la 
sincérité  des  cahiers,  et  expose  brièvement  et  nettement  quelques  preuves  de 
la  misère  du  peuple.  Poussant  son  idée  jusqu'au  bout,  il  ne  voit  dans  toutes 
les  demandes  de  réformes  voidues  par  les  hommes  de  la  fin  du  xvme  siècle, 
que  «  l'honnête  désir  de  ne  pas  mourir  de  faim  ».  (Ibid.,  14.) 

2  De  Tocqueville,  op.  cit.,  35  sq. 

3  Les  Soupirs  de  la  France  esclave,  II,  22. 

4  Confessions,  part.  I,  livre  VI,  tome  VIII,  p.  116,  édit.  Hachette. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AL  XVIII    SIÈCLE  347 

partie  la  différence.  Il  lui  eût  mieux  valu  se  donner  moins  de  tracas, 
moins  de  peine  pour  arriver  au  même  résultai  :  c'est-à-dire  pour 
manquer  de  pain. 

La  preuve  indiscutable  de  la  misère  qui  désole  également  la  ville 
et  la  campagne,  c'est  l'accroissement  formidable  des  mendiants. 
Certes,  la  mendicité  est  une  des  plaies  constantes  de  l'ancien  régime; 
profession  légalement  reconnue  au  moyen  âge,  l'état  de  mendiant 
est  un  état  comme  un  autre;  mais,  à  partir  de  la  lin  du  xvn°  siècle, 
le  corps  social  étant  plus  malade,  ces  parasites  se  développent  et 
pullulent  à  qui  mieux  mieux.  En  1739,  d'Argenson  nous  raconte 
qu'ils  sont  des  milliers  : 

Un  conseiller,  qui  vient  de  l'aire  un  séjour  de  deux  mois  dans  le  Perche, 
où  sont  situées  ses  terres,  m'a  dit  n'y  avoir  vu  qu'un  tas  de  coquins  qui 
ne  veulent  point  travailler  et  que  l'on  perd  en  leur  faisant  l'aumône.  Il  a 
persuadé  tout  de  bon  au  ministère,  que  c'est  une  habitude  de  paresse  qui 
corrompt  les  mœurs  des  provinces.  C'est  ainsi  que  j'ai  entendu  accuser  de 
pauvres  enfants  sur  lesquels  opérait  un  chirurgien,  d'avoir  la  mauvaise 
habitude  d'être  criards1. 

D'Argenson,  du  moins,  ne  se  fait  aucune  illusion  sur  l'efficacité 
des  mesures  si  nombreuses  prises  au  xvme  siècle  contre  la  mendicité. 
Malgré  les  édits  les  plus  sévères,  les  rafles  répétées,  malgré  les 
efforts  de  la  charité  officielle  et  privée,  la  quantité  de  mendiants 
valides  devient  de  plus  en  plus  considérable.  Le  mal  est  trop  pro- 
fond pour  être  même  allégé  par  des  moyens  empiriques.  La  société 
a  besoin  d'un  sang  nouveau  ;  l'ancien  est  trop  vicié  pour  que  ces 
dartres  disparaissent.  A  Paris,  le  recensement  de  1791  comptera 
1 18.784  indigents  sur  65o.ooo  habitants;  à  Lyon,  où  les  institutions 
de  bienfaisance  ont  toujours  eu  une  floraison  si  remarquable,  3o.ooo 
ouvriers  attendent  leur  subsistance  delà  charité  publique,  en  1787; 
sur  900  paroissiens  à  Saint-Malo,  225  sont  des  miséreux2.  Mercier 
qui  nous  peint  le  peuple  «  mou,  pâle,  petit,  rabougri3  »,  a  vu  les 
vagabonds,  à  la  porte  des  couvents,  présentant  chacun  leur  écuelle 
au  moine  qui  porte  la  soupe,  et  se  jetant  sur  cette  pitance  comme 

1  Année  1739,  loc.  cit. 

2  Taine,  op.  cit.,  5o6,  507. 

3  Tableau  de  Paris,  I,  chap.  xx,  p.  55  :  le  Bourgeois:  «  Le  peuple  est  mou, 
pâle,  petit,  rabougri.  On  voit  bien  au  premier  coup  d'œil  que  ce  ne  sont  pas 
là  des  républicains  ». 


348  LES  PHILOSOPHES 

des  chiens  affamés  '  ;  véritables  chiens  de  ruisseau  en  effet,  que  les 
voitures  écrasent  \  que  les  soldats  du  guet,  les  «  tristes  à  patte  », 
dispersent  à  coups  de  pied  et  à  coups  de  poing-,  et  qui  s'éloignent  en 
hurlant  pour  se  réunir  au  coin  de  la  rue  voisine.  Il  y  a  de  tout  dans 
ces  fainéants  dangereux,  des  repris  de  justice  de  toute  marque  et  de 
tout  calibre,  prêts  à  se  transformer  en  assassins  et  en  émeutiers. 
A  la  campagne,  ils  sont  plus  dangereux  encore  :  là,  les  chiens 
deviennent  loups.  Contrebandiers  à  leurs  heures  ou  faux-sauniers, 
ils  tuent,  pillent,  rançonnent3.  La  maréchaussée,  avec  ses  3y56 
hommes,  est  toujours  sur  les  dents.  Ils  renouvellent  les  exploits 
des  voleurs  du  moyen  âge,  et  torturent  leurs  victimes  pour  leur 
faire  avouer  où  elles  ont  caché  leurs  écus.  Ils  lèvent  de  nouveaux 
impôts  sur  le  fermier,  et  se  présentent  après  le  collecteur  pour 
s'emparer  du  morceau  de  pain  qui  peut  rester.  On  en  prend 
jusqu'à  5o.ooo  en  une  fois  (1767),  et,  quand  il  y  a  de  la  place  dans 
les  dépôts  ou  les  maisons  de  force,  on  les  y  engloutit  par  centaines, 
quelquefois  pêle-mêle  avec  de  pauvres  diables  qui  n'ont  aucun  droit 
à  cet  honneur.  Mais  le  logement  ne  suffit  pas  ;  il  faut  de  l'argent 
pour  nourrir  cette  engeance  ;  ils  coûtent  au  roi  cinq  sous  par  tête  et 
par  jour,  de  quoi  renouveler  leur  paille,  leur  eau,  leur  pain  et  leur 
graisse  salée.  L'opération  achevée,  c'est  comme  si  on  n'avait  rien 
fait.  La  diminution  du  nombre  des  bandits  n'est  pas  sensible.  On  lit 
dans  la  correspondance  de  Voltaire  : 

La  mendicité  vient  d'être  défendue  en  France;  les  maréchaussées  ont 
des  ordres  sévères  à  cet  égard  ;  cependant  je  vois  une  foule  de  mendiants 
sous  mes  yeux  mettre  impunément  à  contribution  les  villes  et  les  cam- 
pagnes, et  faire  parade  de  leur  oisiveté  comme  d'une  vertu.  Est-ce  pour 
les  favoriser  qu'on  enlève  les  véritables  pauvres4? 

Les    mêmes  plaintes   sont  sans    ces  se    répétées.    On    finit    par 

1  V,  chap.  cDXxin,  207  sq. 

2  I,  chap.  xx  :  Le  Bourgeois  ;  p.  54,  55.  On  a  un  exemple  du  sans-façon 
avec  lequel  les  voitures  faisaient  des  ravages  dans  les  rues,  grâce  à  une 
scène  du  Cercle  de  Poinsinet  (se.  xn,  56):  «  Vous  verrez,  déclare  avec  outre- 
cuidance le  marquis,  qu'on  ne  pourra  plus  courir  Paris  sans  avoir  le  blason 
dans  sa  poche  !  »  (1764)- 

3  Histoire  des  Bandits...  les  plus  célèbres,  2e  édit.  i836,  2  vol.  (sans  nom 
d'auteur,  mais  par  Collin  de  Plancy)  :  II,  3o  sq.  Cartouche  ;  96  sq.  Mandrin.  — 
Ch.  Jarrin,  Mandrin  (La  Province  au  XVIIIe  siècle),  Bourg,  1875  pass.  et  6  sq. 

4  M.  D.  à  Voltaire,  22  novembre  1769,  LXVI,  87. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  W  XVIII*  SIÈCLE  349 

ne  plus  prendre  au  sérieux  ni  les  édits  ni  les  mesures  qui  les  suivent, 
et,  après  l'expulsion  des  mendiants  quia  lieu  en  1764,  un  Monsieur 
Nogaret  écrit  une    «  Lettre  d'un  mendiant  au  Public  »,  une  plai- 
santerie qui  a  du  succès1.  Le  Parlement  de  Bretagne  se  plaindra  que 
«  les  villes  soient  tellement  peuplées  de  mendiants  qu'il  semble  que 
tous    les    projets  formés  pour   bannir   la    mendicité  n'ont   fait   que 
l'accroître-  ».  Tous  ceux  qu'on  relâche,  après  leur  avoir  fait  promet- 
tre de  travailler,  recommencent  leur  vie  de  fainéant.  Le  «  mendiant 
de  race  »,  suivant  le  mot  de  Mercier,  ne  veut  pas  faire  autre  chose3. 
Le  voudrait-il  que  l'état  de  la  société  ne  lui  permettrait  pas  de  se 
réhabiliter.  La  vérité  est  dans  cette  phrase  des  procès-verbaux  d'une 
Assemblée  provinciale  ''  :  «  Excessive  en  elle-même,   la  misère   des 
campagnes  l'est  encore  dans  les  désastres  qu'elle  entraîne  ;  il  ne  faut 
point  chercher  ailleurs  la  source  effrayante  de  la  mendicité  et  de  tous 
les  vices.  »  Dans  ce  beau  pays  d'Artois,   où  Walpole  a  admiré  le 
spectacle  de  la  félicité  publique,  «  sur  i3o  maisons,  60  sont  sur  la 
table   des  pauvres  »  ;  là  où   la    moitié   des  habitants  implorent   la 
charité  pour  vivre,  quel  système  pourrait  venir  à  bout  des  mendiants 
de  profession?  Arrivent  les  bourrasques  populaires,    et  ces  meurt- 
de-faim  précéderont  les  ouvriers  et  les  paysans  ;  habitués  aux  ren- 
contres avec  les  soldats  du  guet  et  la  maréchaussée,  moins  soucieux 
d'une  existence  qu'ils  ont  exposée  si  souvent,  les  chiens  et  les  loups 
se  précipiteront  sans  quartier,  sans  merci,  seront  massacreurs  ou 
massacrés.  La  faute  en  est  à  l'ancien  régime  :  «  Toutes  les  institu- 
tions, écrit  Taine,   semblent  d'accord  pour  multiplier  ou  tolérer  les 
fauteurs  de  désordre,  et  pour  préparer,    hors   de  l'enceinte  sociale, 
les  hommes   d'exécution  qui  viendront  la  forcer  °.» 

II 

Heureusement  pour  la  conservation  de  1'  «  enceinte  sociale  »,  le 


1  26  octobre  17G4,  Bacliaumont,  II,  122. 

2  Taine,  op.  cit.,  5o5. 

3  Mercier,  III,  ch.  cclxvi,  14  sq.  :  Mendiants.  —  III,  ch.  cclxvii,  219  sq.  Men- 
diants valides.  —  III,  ch.  cclxviii,  22^  sq.  Nécessiteux  —  III,  ch.  cclxxxv, 
299  sq.  Dépôts  ou  Renfermeries. 

4  Celle  du  Soissonnais,  cité  par  Taine,  op.  cit.,  5oC  et  note  2. 

5  Taine,  op.  cit.,  002. 


350  LES  PHILOSOPHES 

peuple  était  foncièrement  religieux.  Peut-être  l'ordre  de  choses 
établi  aurait-il  duré  plus  longtemps,  si  les  misérables  étaient  restés 
plus  longtemps  persuadés  que  la  résignation  à  des  épreuves  impo- 
sées par  la  Providence  était  le  meilleur  moyen  de  témoigner  leur 
foi.  Les  philosophes,  en  montrant  que  ces  souffrances  venaient  des 
imperfections  du  système  administratif  et  politique,  de  ses  iniquités 
et  de  ses  abus,  ouvrirent  plus  largement  les  yeux  des  pauvres 
diables.  Ils  n'auraient  pas  réussi  à  les  détacher  de  leurs  croj^ances, 
et  d'ailleurs  il  faut  croire  les  philosophes  quand  ils  nous  affirment 
qu'ils  ne  l'auraient  pas  voulu.  Ils  n'auraient  pas  réussi,  parce  que 
la  religion  occupait  une  place  trop  grande  dans  la  vie  civile  :  l'asso- 
ciation religieuse,  a  pu  dire  M.  Babeau,  était  l'àme  de  la  cité1. 
La  ville  est  catholique;  tout  l'indique  d'une  façon  indiscutable. 
Les  grands  hôtels  de  ville  ont  leur  chapelle,  comme  celui  de  Lyon, 
et  parfois  leur  aumônier  en  titre9;  partout,  sur  les  murs  et  dans 
les  salles  d'audience,  se  dressent  les  crucifix.  Les  budgets  des 
dépenses  nous  prouvent  quels  liens  étroits  unissent  les  intérêts  de 
la  ville  et  de  l'église  :  fournitures  de  cierges  ou  d'ornements  ecclé- 
siastiques, rétribution  de  prédicateurs,  frais  de  réparation  des  tem- 
ples, de  costume  pour  le  suisse,  construction  d'orgues  et  appointe- 
ments des  maîtres  de  musique,  etc.3.  Les  habitants  entretiennent 
à  leurs  frais  l'horloge  de  l'église.  Les  villes  paient  un  certain  nombre 
de  messes  annuelles.  En  1789,  à  Paris,  est  inscrite  dans  les  dépenses 
une  somme  de  100  livres  pour  le  lampadaire  de  Notre-Dame,  en 
exécution  d'un  vœu,  et  25  livres  au  quartinier  de  la  Cité  chargé  de 
tendre  les  chaînes  pour  la  procession  du  i5  août.  Les  réunions  se 
font  par  paroisses  ou  par  quartiers,  quand  il  s'agit  d'élections  muni- 
cipales, et  souvent  même  dans  l'église4,  en  présence  du  curé.  Les 
échevins  et  consuls  ont  leurs  bancs  dans  la  paroisse  de  l'hôtel  de 
ville,  interviennent  dans  l'administration  de  l'église,  se  préoccupent 
de  veiller  à  l'exécution  des  lois  ecclésiastiques,  se  chargent  de  faire 


1  La  Ville  sous  l'ancien  régime,  p.  22. 

2  A  Pézenas,  on  paie  20  livres  par  an  pour  les  cierges  brûlés  dans  la  cha- 
pelle de  l'hôtel  de  ville,  et  90  livres  aux  capucins  chargés  d'y  célébrer  la  messe 
tous  les  jours. 

3  Cf.  Babeau,  le  Village  et  la  Ville  sous  l'ancien  régime,  pass. 

4  Les  assemblées  primaires  de  1789  se  tinrent  encore  la  plupart  dans  les 
églises. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  351 

respecter  les  fêtes  et  dimanches,  le  carême,  obtiennent  ailleurs  des 
dispenses  pour  le  gras  en  faveur  de  la  population,  etc.  Ils  assistent 
officiellement  aux  cérémonies;  à  Lyon,  ils  vont  tous  les  ans  entendre 
la  messe  à  Fourvière,  et  offrent  à  la  vierge  un  écu  d'or  et  sept  livres 
de  cire  blanche.  Nous  sommes  bien  dans  une  société  foncièrement 
religieuse  :  le  peuple,  dans  chaque  paroisse,  est  compté  par  le 
nombre  des  communiants,  c'est-à-dire  de  tous  ceux  qui  sont  en  âge 
de  faire  la  première  communion. 

Tout  d'ailleurs,  autour  de  lui,  est  fait  pour  lui  rappeler  sa  reli- 
gion. Les  rues  ont  un  aspect  catholique.  Il  y  a  dans  Paris,  en  1789, 
46  églises  paroissiales,  20  églises  tenant  lieu  de  paroisses,  92  cha- 
pelles1. Mais  on  peut  dire  que  l'église  est  partout.  Le  badaud  pari- 
sien vit  au  milieu  d'une  foule  de  statues  décorant  les  façades  ou  les 
angles  des  maisons;  à  chaque  coin  de  rue,  une  vierge  de  bois  ou  de 
pierre  porte  l'enfant  divin  ;  la  piété  des  habitants  veille  à  ce  que  le 
petit  Jésus  ait  sa  couronne  d'argent  renouvelée.  Dans  les  villes  de 
province,  même  profusion  d'images  sacrées.  A  Blois,  chaque  porte 
est  surmontée  d'une  statue  de  la  Vierge,  en  exécution  d'un  vœu 
formé  lors  de  la  peste  de  i63i.  Les  statues  de  saints,  d'anges,  etc., 
ornent,  au  xvm°  siècle,  les  villes  de  province  ;  on  chante  devant 
elles,  on  récite  des  litanies,  on  brûle  des  cierges.  Le  passant  se 
découvre,  chante  avec  les  assistants,  et  il  est  invité  à  payer  la  cire. 
Ou  bien,  c'est  la  sonnette  du  porte-Dieu  qui  retentit  ;  on  va  porter 
les  sacrements  à  un  malade.  Notre  passant  s'agenouille,  se  signe, 
dit  sa  prière,  puis  se  joint  au  cortège  et  accompagne  le  viatique 
jusque  dans  la  chambre  du  moribond'2.  Une  autre  fois,  levé  de  grand 
matin,  l'homme  du  peuple  se  précipite  pour  retenir  une  bonne  place 
sur  le  parcours  de  la  procession.  Car  il  n'y  a  pas  de  semaine  qui 
n'ait  ses  processions.  On  lira  partout  les  descriptions  de  ces  céré- 
monies si  nombreuses,  imposantes,  pittoresques  parfois  jusqu'à  la 
bizarrerie,  mais  qui  agissent  puissamment  sur  l'âme  du  peuple.  Le 
jour  de  la  Fête-Dieu,  à  Paris  et  dans  toutes  les  villes,  les  rues  sont 
balayées,  sablées,  jonchées  de  fleurs  et  de  feuillages  ;  tous  les  habi- 
tants, aux  termes  des  ordonnances,  ont  dû  draper  sous  peine 
d'amende  ;  c'est  à  qui  aura  déployé  les  vieilles  tapisseries  les  plus 


1  Babeau,  Paris  en  17S9,  343  sq.,  la  Vie  religieuse. 

2  Mercier,  V,  ch.  ccclxxxv,  79  sq.,  Porte-Dieu. 


352  LUS  PHILOSOPHES 

opulentes,  le  sujet  en  fût-il  compromettant.  La  foule  admire  les 
magnificences  du  cortège  ecclésiastique  et  officiel,  et  plus  d'un 
spectateur  que  la  curiosité  seule  avait  fait  sortir  de  chez  lui,  se  sent 
pénétré  d'une  émotion  religieuse  l .  Et  la  série  n'est  pas  interrompue  : 
processions  de  saint  Eustache  et  de  saint  Sulpice,  de  sainte  Geneviève 
dont  la  châsse  est  promenée  avec  solennité,  Rogations,  etc.,  tiennent 
le  Parisien  en  haleine.  En  province,  indépendamment  des  processions 
régulières,  tout  est  prétexte  à  ces  manifestations  :  beau  temps  ou 
pluies,  épidémies  ou  calamités  accidentelles,  comme  morsure  des 
chiens  enragés,  etc. 

Dans  toutes  les  cérémonies  religieuses,  les  gens  du  peuple  qui  ne 
sont  pas  spectateurs  sont  acteurs.  N'oublions  pas  que  les  communau- 
tés d'arts  et  métiers  figurent  à  leur  place  et  à  leur  rang  dans  la  colonne 
en  marche.  A  la  procession  de  la  Fête-Dieu,  leur  présence  est  obliga- 
toire sous  peine  d'amende  -.  Les  corporations  jouent  leur  rôle,  réglé 
d'avance  ;  elles  ne  sauraient  s'y  dérober.  C'est  dans  ces  occasions 
que  ces  sociétés,  jalouses  les  unes  des  autres,  font  valoir  leurs  préten- 
tions en  matière  de  préséance  :  cordonniers  contre  savetiers,  rôtis- 
seurs contre  cabaretiers,  boulangers  contre  pâtissiers,  maçons  contre 
couvreurs,  etc.,  que  de  luttes  et  de  discordes!  Mais  elles  servent  à 
resserrer  les  liens  entre  les  communautés.  De  gré  ou  de  force,  il  faut 
entrer  dans  un  groupement.  Parmi  les  bourgeois,  il  y  a  même  une 
corporation  de  ceux  qui  n'ont  rien  à  faire.  Les  artisans  entrent  dans 
les  communautés  à  titre  de  compagnons  et  d'apprentis.  Une  fois  en- 
cadrés, ils  sont  unis  les  uns  aux  autres  par  des  liens  à  la  fois  profes- 
sionnels et  religieux.  Presque  toujours  la  corporation  forme  une 
confrérie  religieuse  ;  toujours,  elle  a  ses  patrons,  ses  fêtes  patronales, 
célébrées  par  des  cérémonies  religieuses  d'abord,  par  des  banquets 
et  des  danses  ensuite.  Ainsi  l'homme  du  peuple  vit  en  pleine  société 
catholique,  et  il  n'y  a  rien  d'étonnant  qu'il  ait  conservé  des  senti- 
ments chrétiens. 

Jusqu'à  quel  point  ceux-ci  étaient-ils  enracinés  dans  son   âme? 


1  Mercier,  III,  ch.  ccxxvi,  78  sq.,  la  Fête-Dieu.  Beaumont,  l'archevêque  de 
Paris,  disait  à  M.  de  Monlyon,  à  la  suite  des  processions  du  jubilé  :  «  Voilà  qui 
nous  fait  gagner  cinquante  ans  sur  les  philosophes.  » 

2  Voir  dans  le  livre  si  remarquable  de  Raoul  Allier,  la  Cabale  des  dévots 
(1627-166),  Paris,  Colin,  1902,  in-16,  comment  ces  jours-là  les  communautés 
étaient  recensées  et  encadrées. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AI    XVIIIe  SIÈCLE  353 

On  le  comprendra  d'après  ce  qui  précède,  et  aussi  on  réfléchira 
qu  ils  avaient  eu  de  très  longs  siècles  pour  s'y  implanter.  Qu'on 
nous  signale  en  1777  un  arrêt  du  maire  de  Gray,  défendant  de  se 
promener  ou  de  se  tenir  droit  quand  la  procession  passe,  et  que  le 
même  magistrat  se  plaigne  que  des  personnes  rient  et  badinent  aux 
fenêtres  quand  le  cortège  sacré  défde  dans  la  rue,  ce  n'est  là  qu'une 
exception,  dont  il  est  impossible  de  citer  beaucoup  d'exemples. 
Qu'on  n'observe  plus  le  dimanche  en  170*7  avec  autant  de  scrupules 
qu'autrefois,  cela  est  bien  possible.  L'homme  du  peuple  n'est  point 
bigot,  mais  il  est  catholique.  Mercier  constate  qu'il  se  passe  de 
vêpres,  mais  qu'il  ne  manque  pas  la  messe  '  ;  il  fait  maigre,  tout  en 
raillant  le  carême;  il  ne  manque  pas  le  sermon  le  matin,  tout  en  se 
disposant  à  courir  le  soir  au  cabaret.  Vivant  dans  un  cadre  tout 
catholique,  façonné  depuis  l'origine  à  sa  croyance,  il  n'aime  pas 
qu'on  dépasse  une  certaine  mesure  dans  les  railleries  traditionnelles 
que  ses  arrière-grands-pères  dirigeaient  contre  une  religion  dont 
ils  étaient  les  plus  fidèles  dévots.  Il  détesterait  les  athées  ou 
les  matérialistes,  s'il  était  capable  de  les  comprendre;  rien  ne 
l'empêchera  de  rester  catholique  et  pratiquant. 

On  conçoit  sans  peine  que  le  peuple  des  campagnes  était  plus 
catholique  encore  et  plus  pratiquant  que  celui  des  villes.  En  effet,  il 
vit  beaucoup  plus  que  ce  dernier  dans  son  église.  C'est  pour  le  paysan 
surtout  que  l'église  est  restée,  comme  au  moyen  âge,  la  maison 
commune'2.  Il  y  vient  avec  sa  femme  et  ses  enfants;  on  y  caqueté, 
on  y  crie,  on  y  traite  d'affaires  ;  très  nettement,  le  paysan  est  là 
comme  chez  lui.  Après  les  offices,  on  y  tient  les  assemblées  commu- 
nales, on  y  élit  les  syndics  et  les  collecteurs,  on  y  procède  aux 
transactions  et  aux  enchères,  et,  même  quand  les  scandales  y  ont 
disparu  à  la  fin  du  xvie  siècle,  le  prône  est  là  pour  montrer  l'union 
étroite  entre  le  domaine  religieux  et  le  domaine  profane.  Le  prône 
tient  lieu  à  la  fois  de  journal  officiel  et  d'affiche  officielle.  Tous  les 
événements  de  la  politique  intérieure  et  extérieure  y  sont  annoncés, 
même  contrairement  aux  efforts  des  évèques.  En  1770,  le  roi  enverra 
aux  curés  une  circulaire  à  l'occasion  de  la  cherté  des  grains  :  le 

1  IV,  ch.  cccxxxvi,  159  sq.,  Des  Dimanches  et  Fêtes.  Voyez  en    17G7,  ce  que 
dit  Caraccioli  dans  les  Lettres  récréatives  et  morales,  I,  101,  i5y. 

-  Cf.  Babeau,  le  Village  sous  l'ancien  régime,  livre  II,  la  Paroisse,  n5sq. 

Univ.  de  Lyon.  —  M.  Houstan.  23 


354  LES  PHILOSOPHES 

prône  servira  à  résumer  les  travaux  des  économistes.  Turgot,  qui 
tâcha  de  faire  des  curés  ses  collaborateurs,  leur  demandera  de  rendre 
des  services  analogues  à  son  administration1. 

Ils  pouvaient,  d'ailleurs,  en  rendre  d'autres  au  ministre  philo- 
sophe, qui  avait  raison  d'entretenir  avec  eux  une  correspondance 
très  active.  Plus  encore  que  le  curé  de  la  ville,  l'humble  prêtre  de 
la  campagne  est  populaire.  Certes,  il  y  eut  alors,  comme  toujours, 
des  ecclésiastiques  dont  les  pauvres  gens  avaient  à  se  plaindre.  Mais 
beaucoup  se  souvinrent,  dans  leur  paroisse,  que,  fils  du  peuple,  il 
se  devaient  au  peuple  ;  le  prêtre  de  campagne  était  d'ordinaire  ou  le 
fils  d'un  petit  bourgeois  ou  le  fils  d'un  paysan  ;  plus  d'une  fois, 
il  n'hésita  pas  à  se  faire  l'interprète  des  misérables  :  «  Mes  enfants, 
disait  l'un  deux  à  ses  paroissiens,  un  tel  jour,  à  telle  heure,  je 
ferai  une  battue  :  je  vous  exhorte  à  vous  y  trouver  ~  ».  En  voilà  un 
qui  ne  devait  pas  être  bien  vu  du  château  !  Il  y  a  dans  les  Cahiers 
de  1789  un  grand  nombre  de  réclamations  en  faveur  de  ces  amis  du 
peuple.  C'était  justice  ;  plus  d'un  devait  joindre  sa  voix  à  celles  qui 
réclamaient  une  société  moins  dure  aux  pauvres  gens.  Si  l'on  tient 
compte,  enfin,  des  fonctions  à  la  fois  civiles  et  administratives  du 
curé,  si  l'on  réfléchit  que,  plus  qu'à  la  ville,  le  clocher  est  le  centre 
du  village  et  le  curé  le  véritable  directeur  de  tous  les  habitants,  on 
pourra  conclure  que  le  paysan,  plus  que  l'ouvrier,  était  fermement 
attaché  aux  croyances  traditionnelles  et  à  ceux  qui  les  représen- 
taient. 

Une  question,  plus  importante  peut-être  pour  nous  que  de  savoir 
jusqu'à  quel  point  le  peuple  était  malheureux  et  religieux,  consiste 
à  savoir  jusqu'à  quel  point  il  était  instruit3.  Il  est  clair,   en  effet, 

1  OEuvres  de  Turgot,  Paris,  1844  :  Lettres  circulaires  aux  curés  de  la 
généralité  de  Limoges  pour  leur  demander  leur  concours  dans  diverses 
opérations  administratives,  I,  633  sq.  Voici  le  début  de  la  première  lettre  : 
«  Personne  n'est  plus  à  portée  que  MM.  les  Curés,  par  leur  état,  par  l'édu- 
cation distinguée  que  cet  état  exige,  et  par  la  confiance  que  leur  ministère 
inspire  au  peuple,  de  bien  connaître  sa  situation  et  les  moyens  de  la  rendre 
meilleure,  etc..  »  (Paris,  3  mai   17C2). 

2  Babeau,  ihid.,  16a.  Sur  la  situation  de  ces  pauvres  diables  de  curés,  cf. 
Taine,  op.  cit.,g5  sq. 

3  Voir  pour  cette  question,  outre  l'ouvrage  de  Taine  et  ceux  de  M.  Babeau, 
E.  Allain,  l'Instruction  primaire  en  France  avant  la  Révolution,  in- 12,  1881, 
et  surtout  un  livre  auquel  je  renvoie  une  bonne  fois  pour  toutes,  et  qui 
peut  nous  dispenser  de  bien  des  lectures,  Histoire  critique  des  doctrines  de 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII     SIÈCLE  355 

que,  si  l'état  des  cerveaux  populaires  à  cette  époque  est  exactement 
celui  que  Taine  nous  a  décrit  dans  son  livre1,  l'action  des  philo- 
sophes a  été  à  peu  près  nulle  sur  la  masse  de  la  nation.  Je  crains 
cependant  que  Taine  ne  soit  allé  un  peu  loin  cette  fois,  et  qu'il  n  ait 
tiré  de  faits,  du  reste  fort  exacts,  des  conséquences  qui  le  sont  moins. 
Que  l'imagination  de  la  foule  ait  cru  que  Louis  XV  faisait  enlever 
de  pauvres  petits  pour  prendre  des  bains  de  sang,  cela  n'est  pas 
une  preuveque  le  peuple  était  absolument  illettré.  En  plein  xxe  siècle, 
on  pourrait,  si  l'on  prêtait  bien  l'oreille,  entendre  des  accusations 
analogues  dirigées  contre  les  Juifs.  Sous  Louis  XYI,  on  a  été  persuadé 
que  la  disette  était  factice  et  que  les  courtisans  maudits  jetaient  les 
farines  a  la  Seine  ;  Arthur  Young  a  été  pris  pour  un  «  dynamiteur  » 
ou  un  conspirateur  ;  il  n'y  a  pas  là  des  preuves  d'une  ignorance 
absolue. 

En  1789,  dans  la  Provence  on  était  convaincu  que  les  deux 
premiers  ordres  allaient  supporter  toutes  les  charges  et  que  le 
peuple  serait  exempt  de  taxes  ;  ailleurs  on  pense  que  c'est  le  Roi 
qui  veut  la  Révolution  ;  mais  tout  cela  est  logique  pour  qui  connaît 
le  peuple  de  tous  les  temps,  et  celui  du  xvme  siècle  en  particulier. 
Les  philosophes,  notamment,  lui  avaient  assez  répété  que  le  peuple 
devait  échapper  aux  charges,  quand  il  n'avait  que  le  nécessaire,  et 
ils  avaient  manifesté  cette  opinion  que  la  monarchie  accomplirait  les 
réformes  d'où  sortirait  l'ordre  nouveau.  Là  où  Taine  veut  voir  une 
preuve  de  la  grossière  ignorance  du  peuple,  il  faut  voir  peut-être 
la  trace  du  travail  accompli  par  les  réformateurs.  Des  faits  de  cette 
nature  ne  font  pas  naître  en  moi  la  conviction  que  le  peuple  des 
villes  était,  en  plein  xviii6  siècle,  aussi  brute  que  dans  les  époques 
les  plus  sombres  du  moyen  âge. 

D'un  autre  côté,  il  m'est  bien  difficile  d'accorder  à  M.  Babeau 
que,  dès  la  deuxième  moitié  du  xvin0  siècle,  «  l'instruction  primaire 
était,  non  moins  que  de  nos  jours,  mise  à  la  portée  de  tous2  »,  dans 
les  divers  quartiers  de  Paris.  Je  veux  bien  qu'il  y  eut,  sous  Louis  XVI, 


l'éducation  en  France  depuis  le  xvie  siècle,  par  Gab.  Compayré.  Etudier  plus  par- 
ticulièrement, volume  II,  livres  V-VIII,  tout  ce  qui  a  trait  à  l'éducation  pen- 
dant le  xvme  siècle. 

1  L'Ancien  Régime,  489  sq. 

2  Paris  en  1789,  chap.  vin,  Statistiques  et  Comparaisons,  5i3.  Voyez  encore 
la  Province  sous  l'ancien  régime,  II,  So-j  sq.  :  L'Instruction. 


356  LES  PHILOSOPHES 

317  petites  écoles,  sans  compter  les  écoles  concurrentes,  et  i)5  écoles 
de  charité  ;  il  reste  à  savoir  comment  elles  étaient  organisées  et 
comment  elles  étaient  fréquentées;  de  même,  qu'il  y  eût  dans  les 
villes  des  établissements  primaires,  et  qu'il  se  produise,  sous  le 
règne  de  Louis  XV,  des  efforts  intéressants  pour  instruire  le  peuple, 
je  n'en  disconviens  pas  ;  c'est  l'époque  où  l'œuvre  de  Jean-Baptiste 
de  la  Salle  est  en  pleine  floraison,  et  où  les  Ignorantins  triomphent 
peu  à  peu  des  résistances  qui  viennent  soit  des  magistrats  et  des 
municipalités,  soit  des  maîtres  d'écoles  laïques  et  des  maîtres  écri- 
vains. Les  Frères  des  écoles  chrétiennes  sont,  en  1789,  presque 
partout,  les  maîtres  primaires1.  Les  petits  indigents  pourront  rece- 
voir l'instruction  gratuite.  Mais,  en  réalité,  combien  furent  à  même 
d'en  profiter  ?  On  nous  rappelle  que  les  municipalités  ont  prescrit  plus 
d'une  fois  l'obligation,  pour  les  pauvres,  les  artisans  et  les  ouvriers, 
d'envoyer  leurs  fils  dans  les  écoles.  Par  quelle  grâce  providentielle 
l'ancien  régime  serait-il  venu  à  bout,  en  quelques  années,  de  diffi- 
cultés que  nous  n'avons  pas  encore  résolues,  malgré  les  efforts 
gigantesques  accomplis  par  la  société  moderne  pour  assurer  à  tous 
l'instruction,  efforts  auprès  desquels  ceux  du  xvmp  siècle,  si  loua- 
bles, paraissent  bien  mesquins,  sinon  insignifiants?  A  une  date  où 
la  misère,  qui  dépeuple  les  classes  de  l'enseignement  primaire, 
était  incomparablement  plus  affreuse  qu'aujourd'hui,  où  le  recrute- 
ment des  maîtres  était  plus  que  défectueux,  où  les  méthodes  péda- 
gogiques ne  comptaient  pas,  où  le  nombre  des  écoles  était. considé- 
rablement inférieur  à  ce  qu'il  est  depuis  la  deuxième  moitié  du 
XIXe  siècle,  comment  l'instruction  se  serait-elle  répandue  dans  les 
classes  pauvres,  d'une  façon  satisfaisante'2? 

La  campagne  paraît  avoir  été  moins  privilégiée,  puisque  l'école 
primaire  pour  les  garçons  n'y  est  qu'exceptionnellement  gratuite. 
Et  cependant,  cela  n'empêche  pas  qu'on  entende  des  plaintes 
fréquentes,  sur  les  maux  que  causent  au  paysan  les  prétendus  bien- 

1  Pourquoi  les  jésuites  leur  avaient-ils  laissé  ce  rôle?  On  trouvera  la  réponse 
à  cette  question  dans  Gab.  Compayré,  op.  cil.,  vol.  I,  livre  II,  les  Grandes 
corporations  enseignantes,  p.  171.  Lire  pour  l'enseignement  primaire,  à  partir 
du  xvne  siècle,  ibid.,  livre  IV,  chap.  1,  423  sq. 

2  Pour  les  imperfections  des  établissements  d'instruction  en  général,  cl". 
Mercier,  I,  ch.  lxxxi,  253  sq.  Collèges,  etc.,  II,  1 18,  46  sq.  :  Professeurs  de  iUni- 
versité,  II,  ch.  cxix,  48  sq.  :  Petites  Ecoles;  à  signaler  aussi  les  progrès  dans 
les  Pensions,  II,  ch.  clvii,  2o5  sq.,  opposés  à  la  routine  officielle. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    WIN"  SIÈCLE  357 

faits  de  l'instruction  gratuite.  Ce  sera  l'occasion  d'un  long  débat 
entre  V  Ami  des  hommes  et  l'auteur  de  Y  Essai  sur  In  Voirie*,  et  de 
nombreux  écrivains  répéteront  à  l'envi  qu'il  y  a  trop  d'écoles 
gratuites,  quelles  créent  trop  de  religieux  et  trop  de  candidats 
fonctionnaires,  de  ces  «  célibataires,  solliciteurs  d'emplois,  dont  la 
France  fourmille'-'  ».  De  là  l'opinion  suivante,  émise  par  M.  Babeau, 
que  ces  témoignages  relatifs  à  la  gratuité  et  au  trop  grand  nombre 
des  écoles,  «  prouvent  d'une  manière  saisissante  combien  l'instruc- 
tion était  répandue  et  comme  elle  était  mise  à  la  portée  de  tous  sous 
l'ancien  régime3  ».  C'est  aller  un  peu  loin.  Une  foule  d'autres  témoi- 
gnages nous  amèneraient  à  l'opinion  presque  diamétralement 
opposée.  Un  cahier  de  1789,  dont  M.  Babeau  lui-même  cite  un  extrait, 
déclare  :  «  La  plupart  des  habitants  ne  savent  point  lire  ;  cela  fait 
qu'ils  n'entendent  rien  des  prières  qui  se  font  à  l'église  ;  ils  s'y 
ennuient,  ils  y  causent  comme  dans  la  rue4.  »  Dans  le  Toulousain, 
quarante  paroisses  sur  cinquante  sont  privées  d'école  ;  on  ne  saurait 
dire  que  là  du  moins  il  y  en  avait  trop  !  Dans  la  Gascogne,  d'après  le 
rapport  de  l'assemblée  provinciale  d'Auch,  «  la  plupart  des  campa- 
gnes sont  sans  maîtres  d'école  ni  presbytères5  »;  on  ne  saurait  dire 
que  là  encore  il  y  avait  assez  d'établissements  primaires.  Qu'après 
cela,  un  cahier  particulier  déclare  en  1789  qu'il  faudrait  «  diminuer 
cette  quantité  d'écoles  gratuites  de  dessin  et  autres,  de  bourses  dans 
les  collèges,  ce  qui  dépeuple  journellement  les  campagnes  et  les 
ateliers,  bien  plus  utiles  à  la  société  que  cette  foule  de  barbouilleurs, 
d'abbés,  de  clercs,  de  commis  sans  place,  d'écrivassiers,  qui,  n'ayant 
pour  tout  bien  que  leur  plume  et  leur  pinceau,  traînent  partout 
leur  indigence  et  leur  ignorance  orgueilleuse6...  !  0  Qu'il  s'agisse  des 


1  Supplément  à  l'Essai  sur  la  voirie,  Duclos,  Œuvres,  III,  702  sq.  Cf.  Com- 
payré,  op.  cit.,  II,  176;  II,  258:  la  gratuité  et  l'obligation  de  l'enseignement 
primaire  réclamées  par  Diderot,  combattues  par  l'Ami  des  hommes.  La  Chalotais, 
à  ce  point  de  vue,  était  contre  Diderot  (ibid.,  II,  223  sq.  livre  VII.  les  Origines 
de  l'esprit  laïque  dans  V éducation  et  le  mouvement  parlementaire  de  1762). 

2  Babeau,  le  Village,  p.  3i6;  citation  de /a  Noblesse  telle  quelle  doit  être, 
p.  173  (1768.) 

3  Ibid.,  317. 

4  Cahier  de  Fosses,  cité  par  Babeau,  op.  cit.,  129,  note  2. 

5  Taine,  op.  cit.,  490,  n.  1. 

6  Cité  par  Babeau,  Paris  en  1789,  p.  33 1.  Mêmes  protestations  dans  Mer- 
cier contre  la  multitude  des  Cours  gratuits,  I,  go,  297  sq. 


358  LES   PHILOSOPHES 

villes  ou  des  campagnes,  nous  sommes  fixés  :  ce  qu'on  appelait 
alors  «  trop  »,  nous  autres,  nous  l'appelons  «  trop  peu  »,  et  voilà 
tout.  Qu'on  ne  vienne  donc  plus  nous  opposer  des  témoignages 
trop  optimistes.  En  veut-on  un  qui  nous  dispense  de  recourir  aux 
autres?  En  plein  xvi°  siècle,  un  ambassadeur  vénitien  affirme 
sérieusement  qu'il  n'y  a  personne  en  France  qui  ne  sache  lire  et 
écrire  '  !  Croyons  M.  l'Ambassadeur,  et  nous  serons  forcés  de 
reconnaître  que  la  France  de  1906  est  en  retard,  au  point  de  vue  de 
l'instruction,  sur  celle  du  xvie  siècle  ! 

La  vérité,  c'est  que  le  peuple  était,  soit  à  la  ville,  soit  à  la  cam- 
pagne, beaucoup  moins  ignorant  qu'on  le  disait  autrefois,  et  beau- 
coup plus  illettré  qu'on  le  prétend  aujourd'hui2.  La  vérité,  c'est 
que,  si  tous  les  gens  du  peuple  ne  lisent  pas,  le  nombre  de  ceux  qui 
lisent  a  grandi  de  plus  en  plus.  Et  c'est  l'opinion  de  M.  Brunetière 
dans  son  article  sur  la  Formation  de  Vidée  de  progrès.  Les  lumières 
se  répandent  toujours  davantage,  à  mesure  qu'on  avance  vers 
l'époque  contemporaine.  «  Même  quelques  rayons  ou,  si  l'on  veut 
quelques  éclaboussures  s'en  vont  atteindre  jusqu'aux  dernières 
couches  d'une  société,  pourtant  toujours  si  fortement  hiérarchisée, 
et  en  bas,  tout  en  bas,  de  nouvelles  curiosités  s'éveillent.  »  Le 
critique  rapporte  l'anecdote  de  cette  jeune  fille  âgée  de  seize  ans 
environ,  laquelle,  obligée  vers  1710  de  coucher  dans  une  «  vraie 
taverne  »  à  Saint-Pierre-sur-Dive,  écoute  de  Fautre  côté  de  la  cloi- 
son, des  soldats  et  des  charretiers  disputant  «  de  la  rondeur  de  la 
terre  et  des  antipodes  ».  Il  rappelle  l'historiette  de  Boileau  surpre- 
nant un  petit  laquais  en  train  de  déguster  le  Diable  boiteux  qui 
venait  de  paraître  (1707),  et  le  mot  de  Dubois  disant  que,  dès  cette 
époque,  «  pas  un  petit  bourgeois  n'eût  reçu  un  laquais,  même  une 
cuisinière,  qui  ne  sût  lire  et  écrire  ».  Puis,  se  gardant  bien  «  de 
tirer  de  ces  menus  faits  des  conclusions  qui  les  dépasseraient  », 
M.  Brunetière  en  tire  celles-ci  qui  me  paraissent  tout  à  fait  accep- 
tables : 

Un  publie  nouveau  se  forme,  lentement,  moins  délicat,  mais  plus  nom- 

1  Relation  des  ambassadeurs  vénitiens,  I,  J\8,  cité  par  Babeau,  le  Village,  etc., 
p.  3oi. 

2  La  «  mise  au  point  »  me  parait  avoir  été  faite  par  M.  Brunetière,  Histoire 
et  Littérature  ;t.I,V ,1 Enseignement  primaire  avant  il 89,  io3  sq.  (i5  oct.1879). 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII*  SIÈCLE  359 

breax,  plus  étendu,  plus  divers  que  V ancien.  Quelques  années  encore,  et, 
les  mêmes  causes  continuant  d'agir,  le  besoin  créera,  comme  on  dit,  son 
organe;  il  suscitera  d'en  bas  les  écrivains  propres  à  le  satisfaire;  et  les 
Diderot  ou  les  Jean-Jacques  —  pour  ne  rien  dire  des  moindres,  encore 
qu'ils  ne  laissent  pas  d'y  avoir  eu  leur  part  —  introduiront  pour  la 
renouveler,  dans  la  littérature,  le  ferment  de  la  démocratie1, 

La  «  démocratie  »  devait  fournir  aux  Diderot  ou  aux  Jean- 
Jacques  des  lecteurs  et  des  admirateurs  : 

Tout  le  monde  lit  à  Paris,  écrit  l'Allemand  Storch  à  latin  du  siècle.  Cha- 
cun, surtout  les  femmes,  a  un  livre  dans  sa  poche.  On  lit  en  voiture,  à  la 
promenade,  au  théâtre, dans  les  entractes,  au  café, au  bain.  Dans  les  bou- 
tiques, femmes,  enfants,  ouvriers,  apprentis  lisent;  le  dimanche,  les  gens 
qui  s'asseoient  à  la  porte  de  leurs  maisons  lisent;  les  laquais  lisent  derrière 
les  voitures;  les  cochers  lisent  sur  leurs  sièges;  les  soldats  lisent  au  poste 
et  les  commissionnaires  à  leur  station2  ; 

et  Garaccioli  constate  presque  avec  mauvaise  humeur  : 

On  ne  voit  que  des  gens  qui  ne  se  lassent  point  de  lire  et  tant  pis  pour 
eux3! 

Ce  qu'ils  lisent,  on  le  pense  bien,  ce  n'est  pas  le  Diable  boiteux, 
depuis  longtemps  passé  de  mode4.  Les  préoccupations  sont  autres, 
à  présent,  et  la  curiosité  populaire  se  porte  sur  des  objets  plus 
graves,  stimulée  sans  cesse,  éveillée,  excitée  par  les  mille  pério- 
diques, journaux,  brochures,  pamphlets,  venus  de  Paris  ou 
de  Londres,  de  Genève  et  d'Amsterdam,  à  en  croire  leurs  couver- 
tures5. 

Et,  quand  bien  même  on  me  démontrerait  que  le  nombre  de  ceux 
qui  ne  lisaient  pas  était  cent  fois  plus  considérable  que  le  nombre 
de  ceux  qui  lisaient,  on  ferait  un  faux  raisonnement  en  tirant  de 
là  cette  idée  que  la  philosophie  n'agit  pas  sur  le  peuple.  Nou 
avons  montré  que  les  hommes  de  ce  temps-là  vivaient  plus  for" 
tement   groupés  que   nos  contemporains  ;   la   puissance  d'extension 

1  Brunetière,  Etudes  critiques, ôe  sér  ,  p    i83  sq.,   p.    227   (i5    octobre  1892). 

2  Cité  par  Babeau,  Paris  en  1189,  3ai. 

3  Lettres  récréatives,  I,  Gj,  106. 

4  Cf.  Voltaire,  Dict.  Phit.,  article  Blé,  section  III,  Histoire  du  Blé  en  France, 
Beuchot,  XXVII,  38g  (sur  les  lectures  de  la  nation).  Paul  Boiteau,  op.  cit., 
ch.  xvii,  47^  et  n. 

5  Mercier,  II,  ch.  cxlvi,  i32  sq.:  «Brochures».  «  Il  faut  heaucoup  délivres, 
dit  l'auteurau  début,  parce  qu'il  y  a  beaucoupde  lecteurs.  lien  faut  pour  toutes 


360  LES  PHILOSOPHES 

de  Tidée  est  très  grande,  parce  que  les  contacts  entre  citoyens  sont 
plus  intimes  et  plus  fréquents.  Les  associations  de  toutes  sortes 
n'ont  jamais  été  aussi  multipliées  ni  liées  aussi  solidement  depuis 
1ère  moderne  :  le  citoyen  qui  fait  partie  de  son  comité,  de  quelques 
sociétés  de  solidarité  ou  de  bienfaisance,  est  plus  isolé  de  nos  jours, 
que  ne  l'était  le  membre  d'une  corporation,  d'une  confrérie  religieuse, 
d'une  communauté  d'arts  et  métiers1.  L'idée  nouvelle  faisait  rapide- 
ment sa  traînée;  les  conversions  étaient  peut-être  aussi  imprévues 
et  aussi  décisives  que  par  nos  journaux  contemporains.  En  outre, 
tenons  compte  de  ce  détail  que  nos  ancêtres  vivaient  beaucoup  plus 
que  nous  dans  la  rue.  C'est  une  vérité  qui  a  été  définitivement  éta- 
blie ;  au  village,  la  place  publique  mérite  beaucoup  plus  ce  titre  qu'à 
l'époque  actuelle"2;  à  Autun,  l'été,  quand  la  soirée  est  belle,  les 
habitants  descendent  dans  les  rues  et  prennent  leur  repas  ensemble  ; 
au  village  comme  à  la  ville,  les  rondes,  les  danses,  les  manifestations 
de  la  joie  ou  de  la  piété  réunissent,  hors  de  leurs  demeures,  les 
habitants  de  tout  un  quartier3. Les  promenades  sont  très  assidûment 
fréquentées,  on  y  discute,  on  fait  le  cercle  autour  d'un  orateur 
improvisé,  ou  l'on  devise  en  marchant  sans  s'apercevoir  de  la 
longueur  du  chemin4. 


les  conditions,  qui  ont  un  droit  égal  à  sortir  de  l'ignorance.  »  Voir  ibid . ,  I, 
ch.  lx,  188,  sq  ,  sur  le  Colportage  des  brochures  —  III,  ch.  ccxv,  334  SCP  : 
Génie  de  la  Presse  —  V,  ch.  ccclxxvii,  56  sq.  :  Loueurs  de  Livres:  »  Il  y  a  des 
ouvrages  qui  excitent  une  telle  fermentation  que  le  bouquiniste  est  obligé  de 
couper  le  volume  en  trois  parties  afin  de  pouvoir  fournir  à  l'empressement  des 
lecteurs  »  —  V,  cbap.  cdxlv  :  Liseurs  de  Gazettes,  etc.,  etc.  —  A  entendre 
Caraccioli,  il  y  aurait  eu,  en  1768,  600.000  personnes  qui  lisaient  (Lettres 
récréatives,  I,  66,  io5);  il  est  clair  que  c'est  un  chiffre  bien  approximatif.  Il 
constate,  lui  aussi,  le  nombre  considérable  des  brochures  «  qui  ont  pris  la 
place  de  ces  ouvragesprofonds  qui  immortalisent  la  nation  »  (Ibid.,  IV,  36,  70). 

1  Sur  la  force  de  ces  groupements  et  leurs  rivalités,  cf.  de  Tocqueville,  op. 
cit.,  140  sq.,  et  i43  :  «  Nos  pères  n'avaient  pas  le  mot  d'individualisme,  etc..  » 
Cf.  ibid.,  171  Pour  ce  qui  a  trait  à  l'influence  de  la  philosophie  sur  «  la  foule  », 
cf.  ibid.,  197,  2o5,  209,  210,  216,  221,  265  sq.  (chap.  v  du  livre  III),  275,  295^ 
3o6. 

2  Cf.  Babeau,  le  Village,  44. 

3  Babeau,  la  Ville,  4^4 

4  Cf.  Mercier, II, ch.  cxlix,  169  sq.  :  Nouvellistes.  — Mém.  du  général  Thié- 
bault.  I,  149. —  »  .l'aientendu  Marat,en  1788, lire  etcommenter  le  Contrat  social 
dans  les  promenades  publiques,  aux  applaudissements  d'un  auditoire  enthou- 
siaste. »  (Mallet  du   Pan,  Merc.  Britannique,  II,  36o). 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII*  SIÈCLE  361 

A  Paris,  tout  le  peuple  des  loqueteux,  des  gag-ne-petit,  décrotteurs, 
commissionnaires,  portefaix,  est  assis  sur  les  marches  des  trottoirs 
du  Pont-Neuf,  et  y  tient  toute  Tannée  ses  assemblées  régulières.  On 
n'ignore  pas  que  là  comme  dans  les  rues,  à   Paris  comme  en  pro- 
vince, les    marchands  au    détail    déballent   leurs   marchandises    au 
grand  air1.  Que  de  métiers,  souvent  énumérés,  s'exercent  ainsi  dans 
les  rues,  que  de  types  pittoresques  dont  les  estampes  nous  ont  con- 
servé les  traits,  que  de   cris  restés  célèbres  depuis  celui  du  vendeur 
de  gâteaux  froids   :  Il  brûle  !   Il  brûle  !  jusqu'à  celui  de  l'individu 
qui,  pour  suppléer  à  l'absence  d'édicules  salutaires,  court  vêtu  d'une 
robe  de  chambre,  avec  sous  son  bras  une  «  garde-robe  pliante  »,  et 
s'exclame  avec  discrétion  :   «    Chacun  sait  ce  qu'il  a  à  faire  !  »  La 
vie  déborde  dans  la  rue  du  xvm°  siècle,  et  la  propagation  de  l'anec- 
dote amusante   ou    du  propos  frondeur   est  accomplie   en  peu   de 
temps.  Le  cocher,  qui  lit  sur  son  siège,  le  commissionnaire,  qui  lit 
à  sa  station,   ont  sur-le-champ  une  foule  d'auditeurs  auxquels  ils 
peuvent  répéter  le  mot  qui  les  a  frappés  ou  l'idée  qui  les  a  séduits2. 
Tout  le  monde,  du  reste,   sent  bien  qu'il  y  a  quelque  chose  qui  se 
prépare.  Le*  gueux,  qui  ne  sait  pas  lire^  en  admettant  même  qu'il 
n'aime  pas  à  causer,  est,  malgré  lui,  entraîné  parce  courant  de  l'opi- 
nion, qui  grossit  à  mesure  que  le  siècle  s'avance,  et  ce  courant,  ce 
sont  les  philosophes  qui  l'ont  créé,  ou,  si  l'on  veut,  qui  l'ont  dirigé 
et  l'ont  rendu  irrésistible.   S'il  est  encore  de  nos  jours  des  ouvriers 
qui  sont  totalement  illettrés,  et,  ce  qui  m'étonnerait  davantage,  qui 
ne  fréquentent  pas  les  réunions  publiques,  si  ceux-ci  se  déclarent  par- 
tisans d'un  socialisme  qu'ils  ne  connaissent  pas,  qui  oserait  prétendre 
que  les  écrivains,  les  orateurs,  les  penseurs  socialistes  n'ont  pas  eu  sur 
ces  adeptes  la  plus  profonde  influence?  Ces  pauvres  gens  n'ont  pas 
lu  Proudhon  ni  Karl  Marx  :  d'accord.  Mais  d'une  part,  ils  ont  cons- 
tamment à  supporter  un  fardeau  qu'ils  jugent  écrasant,  et  de  l'autre 
ils  ont  le   sentiment  qu'il   dépend  d'eux  de  l'alléger.    La  première 
constatation,  ils  l'ont  faite,  eux-mêmes,  sans  le  secours  de  personne; 


1  Mercier,  V,  ch.  ccclxxix  6i  sq.  :  Cris  de  Paris. 

2  «  L'on  prétend  que  les  princes  sont  sensibles  à  la  réception  de  la  capitale, 
parce  qu'ils  sentent  confusément  que  dans  cette  multitude  il  y  a  du  bon  sens, 
de  l'esprit  et  des  hommes  en  état  de  les  apprécier  eux  et  leurs  actions;  or,  ces 
hommes,  on  ne  sait  comment,  déterminent  le  jugement  de  la  populace.  » 
(Mercier,  I,  chap.  xxi,  Population  de  la  Capitale,  p.  63.) 


362  LES  PHILOSOPHES 

la  seconde  idée  leur  est  venue,  même  inconsciemment,  de  ceux  dont  ils 
n'ontjamais  écouté  les  paroles  ni  étudié  les  écints.  J'en  dirais  autant 
du  peuple  du  xvme  siècle.  En  admettant  que  les  trois  quarts  des  misé- 
rables fussent  incapables  de  lire  un  de  ces  ouvrages  qui  fourmillent 
dans  la  capitale,  lancés  par  des  philosophes  ou  inspirés  par  la  philo- 
sophie, en  admettant  qu'ils  n'en  aient  pas  connu  la  substance  par  des 
camarades  plus  éclairés  et  plus  réfléchis,  tous  vivent  dans  une  atmo- 
sphère où  flottent  les  idées  qu'ont  lancées  les  réformateurs,  tous  les 
respirent  en  quelque  sorte,  serait-ce  à  leur  insu1.  Mais  on  voit  bien 
que  cette  hypothèse  n'est  pas  exacte  :  en  réalité,  il  y  eut  dans  «  la 
démocratie  »  un  public  toujours  plus  nombreux  pour  lire  ;  ce  public 
diminue   de  qualité,  il  augmente  sans  cesse  en  quantité;    c'est  lui 
qui  se  met  à  traduire,  sous  une  forme  ou  sous  une  autre,  le  credo 
des  encyclopédistes,  qui  devait  être  le   dogme  de  la  société  future  ; 
c'est  lui  qui  se  charge  de  l'assimiler  à  ces  classes  situées  tout  à  fait 
«  en  bas  »,  comme  disait  M.  Brunetière,  et  qui  peuvent  ainsi  rece- 
voir leur  part  de  lumières  et  de  rayons2. 


III 

Gomment  les  philosophes  pouvaient-ils  attirer  à  eux  la  masse  de 
ce  public  nouveau?  Et  d'abord,  quels  étaient  leurs  vrais  sentiments 
à  l'égard  de  ce  peuple,  dont  ils  devaient  faire  l'éducation?  Il  est 
d'usage  de  répéter  qu'ils  ont  éprouvé  pour  l'humanité  en  général  un 
amour  de  tête  et  non  de  cœur,  et  qu'à  l'égard  du  peuple  ils  ont  eu 
«  cette  charité  froide  qu'on  nomme  l'altruisme  »,  comme  dit  Ana- 
tole France3.  «  La  pitié  est  dans  les  entrailles  comme  la  tendresse 

1  C'est  ce  qu'a  fort  bien  vu  de  Tocqueville,  op.  cit.  Il  constate  qu'au 
xvme  siècle  «  un  village  est  une  communauté  dont  tous  les  membres  sont 
pauvres,  ignorants  et  grossiers...  »  (p.  184),  puis  il  dit  plus  loin  :  «  cependant 
les  idées  du  temps  pénétraient  déjà  de  toutes  parts  ces  esprits  grossiers  ; 
elles  y  entraient  par  des  voies  détournées  et  souterraines,  et  prenaient  dans 
ces  lieux  étroits  et  obscurs  des  formes  étranges...  »  (p.  197). 

2  II  faut  noter,  d'ailleurs,  l'échange  constant  entre  Paris  et  les  villes  du 
royaume  ;  Mercier  commence  ainsi  son  chapitre  :  De  l'influence  de  la  Capi- 
tale sur  les  Provinces  :  «  Elle  est  trop  considérable,  relativement  à  l'influence 
politique,  pour  qu'on  puisse  en  détailler  les  effets.  »  (IV,  ch.  cccliv,  29G  sq.) 
Cf.  de  Tocqueville,  op.  cit.,  no  sq.  (d'après  la  correspondance  de  Young). 

3  Le  Lys  rouge,  02,  6S.  Cf.  Brunetière,  Etudes  critiques,  4e  série.  Voltaire, 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  WIII'  SIÈCLE  363 

est  sur  la  peau  »,  ajoute  l'auteur  du  Lys  rouge.  Il  est  indiscutable 
que  les  philosophes,  sauf  exception,  n'ont  pas  été  pris  «  par  les 
entrailles  ».  D'Alembert  trouve  Diderot  trop  exalté  et  Rousseau 
trop  forcené.  Presque  tous  auraient  mérité  qu'on  leur  appliquât  les 
paroles  de  Marmontel  dans  son  Elor/e  de  d'Alembert: 

Non,  sans  cloute  il  n'avait  ni  dans  ses  mœurs  ni  dans  ses  écrits  cette 
chaleur  exaltée  et  factice  qui  altère  également  l'ingénuité  de  l'esprit  et  de 
l'âme,  et  qui  ne  laisse  ni  au  sentiment  ni  à  la  pensée  sa  justesse  et  sa  vérité. 
Mais  ce  degré  de  sensibilité  qui  est  la  bonté  par  excellence  parce  qu'elle 
est  juste,  éclairée,  activera  sensibilité  du  sage,  la  chaleur  de  l'homme  de 
bien,  qui  jamais  en  fut  mieux  doué  '  ? 

Telle  est  la  sensibilité  du  sage;  elle  est  tempérée  par  la  raison, 
car  il  fait  le  bien  par  principe,  par  devoir,  par  un  calcul  généreux 
et  humain.  N'exagérons  pas  cependant;  nous  n'ignorons  pas  que 
tous,  à  certains  moments,  ont  été  pris  «  aux  entrailles  »,  Voltaire 
comme  les  autres,  et  nous  n'hésitons  pas  à  appliquer  aux  philosophes 
en  général  le  passage  dans  lequel  le  même  Marmontel  précise  sa 
pensée: 

Mais  qu'un  abus  criant  ou  qu'un  vice  odieux  vînt  le  frapper,  ce  n'était 
pas  pour  eux  qu'il  était  froid  et  peu  sensible,  ce  n'était  pas  pour  les 
méchants  qu'il  était  indulgent  et  bon,  et  cet  homme,  de  qui  l'humeur 
avait  si  peu  de  bel  et  d'amertume  que  ses  amis  riaient  de  ses  colères 
comme  de  celles  d'un  enfant,  s'enflammait  d'indignation  lorsqu'il  voyait 
l'innocent  et  le  faible  gémir  sous  l'oppression  de  l'injuste  ou  du  fort. 
L'humanité  avait  sur  lui  un  ascendant  irrésistible2. 

Là  est  le  secret  de  l'action  qu'ont  exercée  les  philosophes.  Je  trouve 
dans  le  Dictionnaire  Encyclopédique  cette  définition  de  la  philan- 
thropie: 

La  philanthropie  est  une  vertu  douce,  patiente  et  désintéressée  qui 
supporte  le  mal  sans   l'approuver.  Elle  se   sert  de  la  connaissance  de  sa 

317  (ier  mai  1890).  Voir  dans  Toc<{ueville,  op.  cit.,  271  sq.,  comment  les 
expressions  dédaigneuses  employées  parfois  par  les  philosophes  à  l'égard  du 
peuple  ne  les  empêchent  d'avoir  pour  lui  une  sympathie  de  plus  en  plus  «  vive 
et  imprudente  ». 

1  Marmontel,  OEuvres,  1787,  XVII,  44,  45:  Esquisse  de  l'Eloge  de  M.d'Alem- 
bert,  lu  dans  la  séance  publique  de  l'Académie  française  le  25  août  11 S7 . 

2  Ibid.,  45. 


364  LES  PHILOSOPHES 

propre  faiblesse  pour  compatir  à  celle  d'autrui.  Elle  ne  demande  que  le 
bien  de  l'humanité,  et  ne  se  lasse  jamais  dans  cette  bonté  désintéressée; 
elle  imite  les  dieux  qui  n'ont  aucun  besoin  d'encens  ni  de  victimes1. 

L'article  est  écrit  par  de  Jaucourt.  On  est  étonné  que  Diderot 
n'ait  pas  fait  quelque  remarque  à  son  collaborateur.  Cette  philan- 
thropie, désintéressée  et  digne,  mais  calme  et  presque  stoïcienne, 
cette  philanthropie  négative  n'aurait  pas  suffi  à  bouleverser  tout 
un  monde.  Les  philosophes  en  eurent  une  autre  plus  chaleureuse 
et  plus  efficace.  Leurs  efforts  eussent  été  inutiles  si  eux  aussi 
n'avaient  pas  eu  leur  foi. 

Je  prévois  qu'on  va  m'opposer  le  nom  de  Voltaire,  et  les  fameux 
passages  dont  Sainte-Beuve  a  donné  un  exact  commentaire  : 

Il  paraît  par  la  dernière  émeute  que  votre  peuple  de  Lyon  n'est  pas 
philosophe;  mais  pourvu  que  les  honnêtes  gens  le  soient,  je  suis  fort 
content2...  La  France  serait  un  bien  joli  pays  sans  les  impôts  et  les 
pédants.  A  l'égard  du  peuple,  il  sera  toujours  sot  et  barbare  :  témoin  ce 
qui  est  arrivé  à  Lyon.  Ce  sont  des  bœufs  auxquels  il  faut  un  joug,  un 
aiguillon  et  du  foin3  ! 

Malheureuse  parole!  s'écrie  Sainte-Beuve;  oui,  surtout  si  on  lui 
fait  un  sort,  si  on  l'isole  de  l'ensemble  de  l'œuvre  de  Voltaire,  et  si  on 
s'en  sert  pour  l'accuser  d'avoir  détesté  et  bafoué  le  peuple.  Sainte- 
Beuve  n'est  pas  de  ceux  qui  voudraient  faire  pendre  un  homme  sur 
une  ligne  de  lui.  11  se  contente  de  montrer  que  Voltaire  n'est  pas  un 
démocrate,  que  c'est  un  contre -sens  de  l'accommoder  à  la  Jean- 
Jacques,  que  le  philosophe  a  méprisé  les  majorités  et  il  conclut 
ainsi  :  «  Ajoutons,  pour  être  juste,  que  dans  toutes  ses  appréciations 
piquantes  et  sagaces,  mais  qui  sentent  la  boutade,  Voltaire  oubliait 
ou  ne  prévoyait  pas  un  adoucissement  graduel  de  mœurs,  un  progrès 

1  XXV,  (J40. 

2  A  M.  Bordes,  22  novembre  1708,  Lettres  inéd.  publ.  par  M.  de  Cayrol,  II, 
i58.  Ajoutons,  d'ailleurs,  que  la  suite  de  la  lettre,  plus  complète  dans  l'édition 
Beuchot,  corrige  ce  qu'il  y  a  ici  de  trop  absolu.  Voici  le  texte  que  Sainte- 
Beuve  a  vu  dans  l'édition  Cayrol  :  «...  pourvu  que  les  honnêtes  gens  le  soient, 
je  suis  fort  content.  Il  s'est  fait  un  prodigieux  changement  dans  Toulouse.  » 
Voici  le  texte  de  Beuchot  :  «  Il  s'est  fait  un  prodigieux  changement  dansToulouse. 
La  révolution  s'opère  insensiblement  dans  les  esprits,  malgré  les  cris  des  fana- 
tiques. La  lumière  vient  par  cent  trous  qu'il  leur  sera  impossible  de  boucher.  » 
(LXV,  263,  17  décembre  1768).  Cette  affirmation  optimiste  restreint  la  portée 
de  la  «  boutade  »,  tant  reprochée  à  Voltaire. 

3  3  lévrier  1769,  à  Tabareau  (directeur  général  des  Postes  à  Lyon),  édit. 
Cayrol,  II,  563. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII*  SIÈCLE  3b5 

insensible  et  continu  auquel  lui-même  contribuera.  »  .hume  mieux: 
«  oubliait  »,  que:  «  ne  prévoyait  pas  »,  et  on  sera  de  mon  avis  en 
songeant  aux  nombreux  endroits  où  le  patriarche  affirme  la  marche 
continue  de  l'humanité  vers  la  raison  et  la  justice.  Mais  le  mot 
exact  y  est  :  «  Ces  appréciations  sentent  la  boatade1.»  Si  l'on  ne  doit 
pas  condamner  quelqu'un  pour  ses  pétulances  de  langage,  c'est 
bien  Voltaire,  et  en  rapprochant  de  ces  passages  d'autres  fragments 
de  ses  œuvres,  peut-être  pourrons-nous  découvrir  derrière  ces  bou- 
tades le  véritable  fond  de  sa  pensée. 

Tout  d'abord,  il  est  regrettable,  avouons-le,  que  Voltaire  n'ait 
pas  distingué  plus  exactement  entre  la  populace  et  le  peuple  : 

La  violence  du  peuple,  écrit-il,  est  toujours  plus  grande  que  les  tyran- 
nies dont  il  se  plaint...  Le  peuple  des  provinces  est  toujours  plus  dur, 
plus  superstitieux  que  celui  de  la  capitale...  Ces  erreurs  insensées  peuvent 
être  en  tout  pays  le  partage  du  peuple,  nous  en  avons  entendu  de  nos 
jours  d'aussi  folles  et  d'aussi  injustes2. 

Nous  avons  ici  le  droit  de  le  trouver  sévère:  nous  ne  l'avons  plus, 
quand  nous  lisons  : 

La  populace  toujours  extrême,  toujours  barbare  quand  on  lui  lâche  la 
bride...  la  populace  est  presque  partout  la  même...  La  religion  peut 
encore  aiguiser  les  poignards.  Il  y  a  toujours  dans  la  nation  un  peuple  qui 
n'a  nul  commerce  avec  les  honnêtes  gens,  qui  n'est  pas  du  siècle,  qui  est 
inaccessible  aux  progrès  de  la  raison,  et  sur  qui  l'atrocité  du  fanatisme 
conserve  son  empire,  comme  certaines  maladies  qui  n'atteignent  que  la 
plus  vile  populace...  La  populace  gouverne  souvent  ceux  qui  devraient  la 
gouverner  et  l'instruire.  C'est  elle  qui  dans  les  séditions  donne  des  lois; 
elle  asservit  le  sage  à  ses  folles  superstitions,  elle  force  le  ministère,  dans 
des  temps  de  cherté,  à  prendre  des  partis  dangereux,  elle  influe  souvent 
dans  les  jugements  des  magistrats  subalternes...  3. 

La  populace  du   xvme  siècle  n'était  pas   calomniée;   Voltaire   la 


1  Sainte-Beuve,  Lundis,  XIII,  32,  20  octobre  i856  (à  propos  de  l'édition  de 
Cayrol).  Voir,  au  contraire,  le  réquisitoire  dressé  contre  le  philosophe  par 
M.  Brunetière,  Etudes  critiques,  ire  série,  Voltaire,  23g  sq.  (mai  1878). 

2  Essai  sur  les  mœurs,  XVIII,  chap.  clxxviii,  p.  260;  id.,  XV,  chap.  vin, 
p.  352.  Essai  sur  la  tolérance,  XLI,  chap.  vin,  p.  207. 

3  Essai  sur  les  mœurs,  XVIII,  chap.  clxxy,  p.  177.  Siècle  de  Louis  XIV,  XIX, 
ch.  x,  397.  ïbid.,  XX,  ch.  xxxvn,  439.  Fragment  sur  la  Justice,  1773,  XL VII,  5oo. 


366  LRS  PHILOSOPHES 

juge  beaucoup  moins  durement  queTuine.  Mais  était-il  possible  au 
xviii6 siècle  de  séparer  avec  netteté  la  populace  du  peuple? 

En  réalité,  nous  voyons  que  cette  séparation  n'est  pas  faite  dans 
le  langage  administratif1.  Un  subdélégué,  nous  dit  M.  Babeau,  se 
plaint,  en  173;},  de  ce  que  «  la  populace,  composée  de  plus  de 
4oo  vignerons,  manouvriers  et  artisans  »,  avait,  malgré  les  édits 
du  roi  et  les  ordonnances  de  l'intendant,  maintenu  en  fonctions  les 
syndics  de  Bar-sur -Aube.  Le  terme  semble  bien  être  pris  comme 
équivalent  du  terme  peuple.  Artisans  et  vignerons  sont  désignés 
par  là.  Si,  comme  à  Périgueux,  il  y  a  4<>»  bourgeois  sur  1600  feux, 
la  «  populace  »  comprend  1200  feux,  ce  qui  est  énorme.  «  Les  viles 
personnes  du  menu  peuple,  écrit  Loyseau,  n'ont  pas  le  droit  de  se 
qualifier  bourgeois  »  ;  tout  ce  qui  n'est  pas  bourgeois  fait-il  partie 
de  la  populace?  En  fait,  la  distinction  est-elle  facile?  L'ouvrier 
d'aujourd'hui  est  le  mendiant  de  demain  et,  à  la  rigueur,  la  réci- 
proque peut  être  vraie.  Nous  avons  cité  quelques  chiffres  pour  établir 
la  proportion  des  gueux  réduits  à  la  mendicité;  quand  les  trois  quarts 
ou  la  moitié  ou  le  tiers  des  habitants  d'une  commune  sont  sur  la 
table  des  pauvres,  lesquels  sont  «  peuple  »  et  lesquels  «  populace  »? 
Il  est  bien  difficile  de  le  décider.  Que  Voltaire  ait  eu  le  tort  de  ne  pas 
établir  une  démarcation  visible  entre  les  deux,  cela  est  hors  de  doute  ; 
mais  il  l'est  moins,  que  cette  démarcation  ait  été  possible  ni  même 
qu'on  l'ait  tentée  au  xvme  siècle. 

Cherchons  ailleurs  cependant.  Voltaire  a  discuté  avec  Damila- 
ville  la  question  de  savoir  si  le  peuple  devait  être  instruit  ou  mieux 
s'il  pouvait  être  instruit  : 

Le  roi  de  Prusse  mande  que,  sur  mille  hommes,  on  ne  trouve  qu'un 
philosophe;  mais  il  excepte  l'Angleterre.  A  ce  compte  il  n'y  aurait  guère 
que  deux  mille  sages  en  France  ;  mais  ces  deux  mille  en  dix  ans  en  pro- 
duisent quarante  mille,  et  c'est  à  peu  près  tout  ce  qu'il  faut;  car  il  est  à 
propos  que  le  peuple  soit  guidé  et  non  pas  qu'il  soit  instruit;  il  n'est  pas 
digne  de  l'être  2. 


1  Babeau,  la  Ville,  52.  Vauban,  lui,  englobe  sous  le  nom  de  «  roturiers  », 
«  les  bourgeois  vivant  de  leurs  biens  et  de  leurs  charges  quand  ils  en  ont  »,  les 
marebands,  les  artisans  ou  laboureurs,  les  «  manœuvriers  et  gens  de  journée  », 
sans  distinction.  (Projet  d'une  dîme  royale,  édit.  cit.,  72). 

2  A  Damilaville,  19  mars  1766,  LXIII,  io3. 


El  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII*  SIÈCLE  367 

Voilà  la  boutade  du  philosophe,  emporté  contre  les  Welches  ; 
voici  celle  du  seigneur  de  Ferney,  du  bourgeois  et  du  citadin  né  à 
Paris,  la  grande  ville  : 

Je  crois  que  nous  ne  nous  entendons  pas  sur  l'article  du  peuple,  que 
vous  croyez  digne  d'être  instruit.  J'entends  par  peuple  la  populace  qui 
n'a  que  ses  bras  pour  vivre.  Je  doute  que  cet  ordre  de  citoyens  ait  jamais 
le  temps  ni  la  capacité  de  s'instruire  ;  ils  mourraient  de  faim  avant  de 
devenir  philosophes.  Il  me  paraît  essentiel  qu'il  y  ait  des  gueux  ignorants. 
Si  vous  faisiez  valoir  comme  moi  une  terre,  et  si  vous  aviez  des  charrues, 
vous  seriez  bien  de  mon  avis.  Ce  n'est  pas  le  manœuvre  qu'il  faut  instruire, 
c'est  le  bon  bourgeois,  c'est  l'habitant  des  villes;  cette  entreprise  est 
assez  forte  et  assez  grande  l. 

Peut-être  avançons-nous  dans  notre  tâche  et  précisons-nous 
davantage  le  mot  «  populace  »,  pour  saisir  la  vraie  pensée  de  Vol- 
taire. La  <(  populace  »  est  la  partie  du  «  peuple  »  qui  n'a  que  ses 
bras  pour  vivre.  Le  sens  est  déjà  plus  restreint.  Il  l'est  encore 
plus  si  on  lit  attentivement  la  fin  du  passage  :  le  manœuvre  ne 
saurait  être  instruit,  mais  bien  le  «  bon  bourgeois  »,  «  l'habitant 
des  villes  ».  Ces  deux  expressions  sont-elles  synonymes?  Non 
pas"2.  Le  publiciste  Bodin  au  xvie  siècle  distingue  le  bourgeois  et 
le  simple  citoyen  domicilié.  Celui-ci  ne  jouit  pas  des  prérogatives 
de  celui-là  ;  à  Auxerre,  tout  homme  tenant  ménage  est  réputé 
bourgeois  ;  il  n'en  est  pas  ainsi  dans  la  plupart  des  villes  et  des 
villages  ;  et  si  l'on  rencontre  des  vignerons,  des  laboureurs  et  des 
manouvriers  chargés  des  fonctions  de  syndics,  ces  travailleurs  sont 
loin  de  jouir  partout  des  droits  électoraux  et  municipaux.  L'habi- 
tant des  villes  n'est  pas  nécessairement  un  «  bon  bourgeois  »  ;  il 
n'a  souvent  que  ses  bras  pour  vivre.  Pouvons-nous  affirmer  que 
Voltaire  a  pensé  que  le  peuple  des  campagnes  était  incapable  de 
progrès  au  xvnie  siècle,  mais  que  celui  des  villes  en  était  capable 
dès  cette  époque  ? 

Notons,  dans  la  même  lettre  à  Damilaville,  un  autre  sentiment 
qui  pousse  Voltaire  à  se  défier  du  peuple;  c'est  l'irritation  qu'il 
éprouve,  après  avoir  vu  tous  ces  pauvres  gens  se  passionner  pour 
des  questions   religieuses   auxquelles  ils  n'entendaient   goutte,    et 


1  Au  même,  i'r  avril  1766,  LXIII,  114. 

2  Cf.  Babeau,  la  Ville,    12  sq. 


368  LES  PHILOSOPHES 

qui  ont  agité  inutilement  la  société  contemporaine.  Ce  n'est  pas  cette 
fois  le  seigneur  de  Ferney  qui  parle  ;  c'est  le  philosophe  qui  voyait 
rouge,  le  jour  anniversaire  de  la  Saint-Barthélémy  : 

Il  est  vrai  que  Gonfucius  a  dit  qu'il  avait  connu  des  gens  incapables  de 
science,  mais  aucun  incapable  de  vertu.  Aussi  doit-on  prêcher  la  vertu 
au  plus  bas  peuple,  mais  il   ne  doit  pas  perdre  son  temps  à  examiner  qui 

avait  raison  de  Nestorius  ou  de  Cyrille ,  deJansénius  ou  deMolina.  Et 

plût  à  Dieu  qu'il  n'y  eût  jamais  eu  de  bons  bourgeois  infatués  de  ces 
disputes!  Nous  n'aurions  jamais  eu  de  guerres  de  religion,  nous  n'aurions 
jamais  eu  de  Saint-Barthélémy  !  Toutes  les  querelles  de  cette  espèce  ont 
commencé  par  des  gens  oisifs  et  qui  étaient  à  leur  aise.  Quand  la  popu- 
lace se  mêle  de  raisonner,  lout  est  perdu  !. 

C'est  ainsi  qu'il  faut  entendre  les  mots  soulignés,  si  fréquem- 
ment reprochés  à  Voltaire;  ils  prennent  un  tout  autre  sens  lorsque, 
par  un  procédé  qu'on  ne  saurait  jamais  trop  flétrir,  on  les  détache 
absolument  du  contexte.  Le  sentiment  qui  est  ici,  nous  l'avons 
constaté  chez  Barbier  à  plusieurs  reprises.  Que  des  «  oisifs  »  se 
divertissent  à  se  poser  des  problèmes  insolubles  et  fort  peu  inté- 
ressants pour  l'Etat,  qu'ils  trouvent  curieux  de  disputer  pour  savoir 
qui  a  raison,  de  Nestorius  ou  de  Cyrille,  de  Jansénius  ou  de  Molina, 
passe  encore.  Mais  le  danger  n'est  pas  là.  Il  naît  le  jour  où  les 
citoyens  qui  ont  quelque  chose  de  sérieux  à  faire,  les  bons  bourgeois 
notamment,  s'avisent  d'imiter  ces  inutiles,  et,  si  la  populace  suit 
cet  exemple,  c'en  est  fait:  aux  disputes  succèdent  les  coups,  et 
aux  coups  les  guerres  religieuses.  Tel  est  exactement  le  sens  de  la 
phrase  :  «Quand  la  populace  se  mêle  de  raisonner,  tout  est  perdu.  » 
Ainsi  expliquée,  ou  plutôt  ainsi  replacée  dans  le  développement 
dont  elle  fait  partie,  peut-être  n'est-elle  pas  à  ce  point  condam- 
nable. 

En  conséquence,  que  Voltaire  ait  été  sévère  pour  le  «  peuple 
non  pensant  »  on  le  comprendra  sans  peine.  Mais  c'était  déjà 
admettre  qu'il  y  avait  un  «  peuple  pensant  »,  et  que  celui-là  était 
digne  du  plus  haut  intérêt;  Voltaire  écrit,  non  plus  dans  une  cor- 
respondance particulière,  mais  dans  une  œuvre  destinée  au  public 
(on  sent  l'importance  de  cette  remarque)  : 


1  Lettre  citée,  p.  n4-  Cf.  même  idée  :  Dict.  Phil.,  art.  Conciles,   XXVIII, 
128,  et  ailleurs. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    \ V 1 1 1 •   SIÈCLE  369 

Il  es(  égal  pour  le  peuple  non  pensant  qu'on  lui  donne  des  vérités  ou 
des  erreurs  à  croire,  de  la  sagesse  ou  de  la  folie;  il  suivra  également  l'un 
ou  l'autre;  il  n'est  que  machine  aveugle.  Il  n'en  est  pas  ainsi  du  peuple 
pensant}  il  examine  quelquefois,  il  commence  par  douter  d'une  légende 
absurde,  et  malheureusement  cette  légende  est  prise  par  lui  pour  la  reli- 
gion. Alors  il  dit  :  Il  n'y  a  point  de  religion,  et  il  s'abandonne  au  crime. 
Celui  qui  doute  à  Naplesde  la  réalité  du  miracle  de  saint  Janvier  est  près 
d'être  athée,  celui  qui  s'en  moque  en  d'autres  pays  peut  être  un  homme 
très  religieux  '. 

On  comprend  bien  de  quel  pays  il  est  question,  et  quels  sont  les 
hommes  qui  ont  appris  au  peuple  à  «  penser  »,  et  qui  lui  ont 
démontré,  que  le  meilleur  moyen  d'être  «  religieux  »,  c'était  de  se 
moquer  du  miracle  de  saint  Janvier  ou  de  ceux  du  diacre  Paris. 

Comment  se  fait-il  alors  que  Voltaire  n'ait  pas  été  amené  à  croire 
que  la  tâche  du  philosophe  était  d'élargir  sans  cesse  le  cercle  du 
peuple  pensant,  et  de  restreindre  sans  repos  celui  du  peuple  non 
pensant  ?  Comment  n'a-t-il  pas  vu  que  le  bas  peuple  lui-même  ne 
devait  pas  être  nourri  de  préjugés,  et  qu'il  était  loin  d'être  indiffé- 
rent de  l'élever  dans  la  sagesse  ou  la  folie  ?  Poser  cette  interroga- 
tion, c'est  mal  interpréter  la  phrase  précédente,  qui  signifie  non 
pas  :  «  Il  est  égal  pour  la  société  que  le  peuple  non  pensant  croie 
des  erreurs  »,  mais  :  «  Il  est  égal  au  peuple  non  pensant,  machine 
aveugle,  qu'on  lui  fasse  suivre  des  idées  fausses  ou  vraies  ».  Il  les 
accepte,  il  ne  les  discute  pas.  Voltaire  a  fort  bien  compris  et  il  a 
répété  souvent  que  le  meilleur  moyen  d'en  finir  avec  les  querelles 
insensées,  c'était  encore  de  faire  l'éducation  du  peuple,  et  l'on  ren- 
contre dans  ses  œuvres  de  nombreux  passages  dans  lesquels  il  nous 
dévoile  le  vrai  fond  de  sa  pensée. 

A  une  époque  où  l'on  discutait  éloquemment  pour  déterminer 
jusqu'à  quel  point  il  fallait  maintenir  le  peuple  dans  ses  préjugés, 
le  philosophe  n'hésite  pas  à  demander  qu'on  dissipe  toutes  les 
erreurs  : 

C'est  une  très  grande  question,  mais  peu  agitée,  de  savoir  jusqu'à  quel 
degré  le  peuple,  c'est-à-dire  neuf  parts  du  genre  humain  sur  dix,  doit 
être  traité  comme  des  singes.  La  partie  trompante  n'a  jamais  bien  examiné 
ce  problème  délicat,  et,  de   peur  de  se  méprendre  au  calcul,  elle  a  accu- 

1  Pensées,  Remarques  et  Observations,  etc.,  L,  534- 

Univ.  de  Lyon.  —  M.  Roustan  24 


370  LES  PHILOSOPHES 

mule    tout    le  plus   de  visions    qu'elle   a  pu    dans  les  tètes  de    la  partie 
trompée  l. 

Quand  un  gouvernement  ne  veut  pas  que  le  peuple  voie  juste  et 
bien,  il  est  la  première  victime  delà  violence  et  du  fanatisme: 

Dès  que  vous  avez  souiferl  que  vos  sujets  soient  aveuglés  par  le  fana- 
tisme, ils  vous  forcent  à  paraître  fanatiques  comme  eux  ;  et  si  vous  secouez 
le  joug  qu'ils  portent  et  qu'ils  aiment,  ils  se  soulèvent.  Vous  avez  cru  que 
plus  les  chaînes  de  la  religion  qui  doivent  être  douces  seraient  pesantes 
et  dures,  plus  vos  peuples  vous  seraient  soumis  ;  vous  vous  êtes  trompé, 
ils  se  servent  de  ces  chaînes  pour  vous  gêner  sur  le  trône,  ou  pour  vous 
en  faire  descendre  2. 

Le  roi  le  plus  solide  sur  son  trône  est  celui  qui  règne  sur  le 
peuple  le  plus  instruit.  Opposons  aussi  à  cette  définition  du  peuple, 
contenue  dans  la  lettre  à  Tabareau  :  «  Ce  sont  des  bœufs  auxquels 
il  faut  un  joug,  un  aiguillon  et  du  foin  »,  cette  phrase  qui  la  con- 
tredit, même  mot  pour  mot  : 

Une  société  d'hommes  gouvernée  arbitrairement  ressemble  parfaitement 
à  une  troupe  de  bœufs  mis  au  joug  pour  le  service  du  maître.  11  ne  les 
nourrit  qu'afin  qu'ils  soient  en  état  de  le  servir;  il  ne  les  panse  dans 
leurs  maladies  qu'alin  qu'ils  lui  soient  utiles  en  santé  ;  il  les  engraisse  pour 
se  nourrir  de  leur  substance,  et  il  se  sert  de  la  peau  des  uns  pour  atteler  les 
autres  à  la  charrue  3. 

On  n'oserait  pas  prétendre,  je  suppose,  que  Voltaire  est  contre 
les  bœufs  avec  ceux  qui  les  exploitent. 

Ne  cueillons  pas  telle  saillie  de  Voltaire,  lâchée  un  jour  de  mau- 
vaise humeur,  pour  en  faire  un  de  ses  axiomes  politiques.  Voltaire 
a  pu  «oublier  radoucissement  graduel  des  mœurs  »,  dû  à  la  diffusion 
des  lumières,  mais  Sainte-Beuve  n'ignorait  pas  que  Voltaire  l'avait 
signalé  souvent  et  qu'il  avait  été  le  premier  à  s'en  réjouir.  Il 
écrira  : 

La  raison  pénètre  en  vain  chez  les  principaux  citoyens  :  le  peuple  est 
toujours  porté  au  fanatisme,  et  peut-être  n'y  a-t-il  d'autre  remède  à  celte 
contagion  que  d'éclairer  enfin  le  peuple  même;  mais  on  l'entretient  quel- 


1  Jusqu'à  quel  point  on  doit  tromper  le  peuple,  XXXIX,  609  sq. 

2  Essai  sur  les  mœurs,  XVI,  92,  chap.  xlvi,  Henri  IV,  Grégoire  VIL 

3  Idées  républicaines  par  un  membre  d'un  corps,  XL,  567. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU 

quefois  dans  les  superstitions,  et  on  voit  ensuite  avec  étonnement  ce  que 
ces  superstitions  produisent4. 

Le  remède,  indiqué  par  Voltaire,  et  appliqué  par  les  philosophes, 
n'a  pas  tardé  à  produire  «  les  effets  les  plus  heureux  ».  Il  déclare 
ailleurs  : 

Le  peuple  ne  s'est-il  pas  accoutumé  à  la  privation  de  ces  aliments  delà 
superstition  ?  Il  faut  avoir  le  courage  de  faire  encore  quelques  pas  :  le 
peuple  n'est  pas  si  imbécile  qu'on  le  pense  :  il  recevra  sans  peine  un  culte 
sage  et  simple  2... 

Il  ne  reste  plus  qu'à  achever  la  besogne  et  à  la  conduire  jusqu'à 
la  fin  :  les  résultats  sont  désormais  inévitables  : 

Chaque  jour  la  raison  pénètre  en  France  dans  les  boutiques  des  mar- 
chands comme  dans  les  hôtels  des  seigneurs.  //  faut  donc  cultiver  les 
fruits  de  cette  raison,  d'autant  plus  qu'il  est  impossible  de  les  empêcher 
d'éclore.  On  ne  peut  gouverner  la  France  après  qu'elle  a  été  éclairée  par 
les  Pascal,  les  Nicole,  les  Arnauld,  les  Bossuet,  les  Descartes,  les  Gassendi, 
les  Bayle,  les  Fontenelle,  etc.,  comme  on  la  gouvernait  du  temps  des 
Garasse  et  des  Ménot 3. 

Cela  fait  partie  du  Traité  sur  la  Tolérance  et  d'un  chapitre  qui 
porte  ces  mots  comme  en-tète  :  «  S'il  est  utile  d'entretenir  le  peuple 
dans  la  superstition.  »  Voltaire  a  répondu  par  cette  formule  lapi- 
daire : 

«  On  ne  doit  pas  chercher  à  nourrir  de  gland  ceux  que  Dieu 
daigne  nourrir  de  pain  4!  » 

C'est  Voltaire  .  enfin  qui  traitera  de  puériles  les  craintes  de 
Linguet  en  face  de  la  diffusion  des  lumières,  et  qui  répondra,  dans 
une  lettre  bien  connue,  à  cet  argument  qu'un  peuple  instruit  est 
dangereux  : 

Ne  craignez  pas  que  le  bas  peuple  lise  jamais  Grotius  et  Puffendorf  :  il 
n'aime  pas  à  s'ennuyer.  11  lirait  plutôt  (s'il  le  pouvait)  quelques  chapitres 
de  V Esprit  des  Lois,  qui  sont  à  portée  de  tous  les  esprits,  parce  qu'il  sont 
très  naturels  et  très  agréables.  Mais  distinguons  dans  ce  que  vous  appelez 
peuple  les  professions  qui  exigent  une  éducation  honnête,  et  celles  qui  ne 

i  Siècle  de  Louis  XV,  XXI,  368,  chap.  xxxvn  (Attentat  contre  le  roi). 

s  Sermon  des  Cinquante,  XL,  627. 

3  XLT,  349  sq.  (chap.  xx). 

4  Ibid.,  357. 


372  LKS  PHILOSOPHES 

demandent  que  le  travail  des  bras  et  une  fatigue  de  tous  les  jours.  Cette 
dernière  classe  est  la  plus  nombreuse.  Celle-là,  pour  tout  délassement,  et 
pour  tout  plaisir,  n'ira  jamais  qu'à  la    grand'messe  et  au  cabaret,  parce 
qu'on  y  chante  et  qu'elle  y  chante  elle-même;  majs  pour  les  artisans  plus 
relevés  qui  sont  forcés  par  leurs  professions  mêmes  à  réfléchir  beaucoup, 
à  perfectionner  leur  goût,  à  étendre  leurs  lumières,  ceux-là  commencent 
à   lire  dans  toute  l'Europe.  Vous  ne  connaissez  guère  à   Paris  les  Suisses 
que  par  ceux  qui  sont  aux  portes  des  grands  seigneurs,  ou  par  ceux  à  qui 
Molière  fait  parler  un  patois  inintelligible,  dans  quelques  farces;  mais  les 
Parisiens  seraient  étonnés  s'ils  voyaient  dans  plusieurs  villes  de  Suisse  et 
surtout  dans  Genève,  presque  tous  ceux  qui  sont  employés  aux  manufac- 
tures, passera    lire   le  temps  qui  ne  peut  être  consacré  au  travail.  Non, 
Monsieur,  tout   n'est  point  perdu    quand  on    met   le  peuple    en   étal  de 
s'apercevoir  qu'il  a  un  esprit.  Tout  est  perdu  au  contraire,  quand  on    le 
traite  comme  une  troupe  de  taureaux,  car  tôt  ou  tard  ils  vous  frappent 
de  leurs  cornes.  Croyez-vous  que  le    peuple   ait  lu   et  raisonné  dans  les 
guerres  civiles    de  la  Rose  rouge   et  de  la  Rose   blanche    en  Angleterre, 
dans  celle  qui  lit  périr  Charles  1er  sur  un  échafaud,  dans  les  horreurs  des 
Armagnacs    et  des   Bourguignons,  dans  celles  mêmes  de  la   Ligue  ?  Le 
peuple  ignorant  et  féroce  était  mené   par    quelques    docteurs  fanatiques 
qui  criaient:  Tuez  tout  au  nom  de  Dieu!  Je  défierais  aujourd'hui  Crom- 
well  de  bouleverser  l'Angleterre  par  son  galimatias  d'énergumène,  Jean 
de  Leyde  de  se  faire  roi  de  Munster,  et  le  cardinal  de  Retz  de  faire  des 
barricades  dans  Paris  l. 

Ce  passage  nous  permet  de  pénétrer  plus  à  fond  dans  la  pensée 
intime  de  Voltaire.  Nous  ne  sommes  plus  en  présence  d'une  série 
de  boutades,  mais  d'un  raisonnement  serré,  longuement  et  complai- 
samment  développé.  Jusqu'à  quel  point  Voltaire  était-il  démocrate? 
La  réponse  est  contenue  ici  tout  entière,  mais  on  n'accusera  pas 
l'auteur  de  ces  lignes  d'avoir  méconnu  les  bienfaits  de  l'instruction 
et  de  n'avoir  pas  senti  que  le  progrès  des  mœurs  était  intimement 
lié  à  celui  des  lumières.  Non  seulement  Voltaire  constate  l'adoucis- 
sement des  mœurs,  mais  encore  il  en  a  été  frappé  au  point  de  se 
méprendre  sur  le  vrai  caractère  du  peuple  de  son  temps  ;  il  a  été 
trop  optimiste,  il  l'a  cru  incapable  de  faire  des  barricades  dans 
le  siècle  même  qui  devait  se  terminer  par  une  sanglante  révolution-. 

Cet  optimisme  a  été,  a  certains  moments  du  moins,  partagé  par 

1  A  Linguet,  i5  mars  1767,  LXIV,  io5,  106. 

2  Même  sentiment  exprimé  dans  Mercier  et  même  foi  dans  le  progrès 
accompli  depuis  la  fin  du  xvne  siècle,  I,  chap.  xxxvm,  n5  sq.  Mon  grand- 
père. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIIIe  SIÈCLE  373 

tous  les  philosophes;  Marmontel,  désabusé,  devait  plus  lard  en 
trouver  la  formule  :  «  L'idée  abstraite  et  séduisante  d'une  nation 
douce,  aimable,  généreuse,  écrit-il,  préoccupait  tous  ses  esprits1.  » 
L'article  PEUPLE  dans  Y  Encyclopédie  contient  une  protestation 
indignée  contre  ceux  qui  veulent  que  le  peuple  soit  misérable  pour 
qu'il  travaille  davantage,  et  pour  qu'il  se  montre  plus  docile  aux 
ordres  du  souverain  : 

Qui  croirait  qu'on  a  osé  avancer  de  nos  jours  cette  maxime  d'une  poli- 
tique infâme  que  de  tels  hommes  ne  doivent  point  être  à  leur  aise,  si  l'on 
veut  qu'ils  soient  indulgents  et  obéissants?... 

Au  contraire,  on  n'a  jamais  vu  et  on  ne  verra  jamais  des  hommes 
employer  toute  leur  force  et  toute  leur  industrie,  s'ils  sont  accoutumés  à 
voir  les  taxes  engloutir  le  produit  des  nouveaux  efforts  qu'ils  pourraient 
faire,  et  ils  se  borneraient  au  soutien  d'une  vie  toujours  abandonnée  sans 
aucune  espèce  de  regret. 

A  l'égard  de  l'obéissance,  c'est  une  injustice  de  calomnier  ainsi  une 
multitude  infinie  d'innocents  ;  car  les  rois  n'ont  pas  de  sujets  plus  fidèles 
et,  si  j'ose  le  dire,  de  meilleurs  amis.  Il  y  a  plus  d'amour  public  dans  cet 
ordre  peut-être  que  dans  tous  les  autres  -... 

On  ne  dira  pas  que  cela  est  écrit  pour  flatter  les  gens  du  peuple  ; 
ils  ne  sont  pas  parmi  les  souscripteurs.  Le  peuple  a  été  calomnié  ; 
il  n'est  pas  mauvais  naturellement,  et,  la  raison  ayant  fait  son 
œuvre,  il  est  beaucoup  plus  doux  que  dans  les  temps  de  barbarie. 
Vauban,  qui,  certes,  aimait  le  pauvre  et  souffrait  de  ses  maux,  écri- 
vait que  la  misère  avait  pour  conséquences  :  «  i°  de  rendre  les 
peuples  faibles  et  malsains,  spécialement  les  enfants,  dont  il  en  meurt 
beaucoup  par  défaut  de  bonne  nourriture  ;  20  les  hommes  fainéants  et 

1  Marmontel,  Mémoires,  IV,  55,  5G  (XIII).  Personne,  affirme  Marmontel,  ne 
voyait  alors  les  passions  basses  du  peuple,  pas  plus  Necker  que  les  autres.  Il 
y  avait  cependant  des  faits  qui  auraient  pu  faire  réfléchir  tous  ces  optimistes. 
Cf.  Chronique  scandaleuse,  2o5,  206,  l'aventure  du  marquis  de  la  Grange,  à 
moitié  pendu  par  son  cordon  rouge,  pour  avoir  battu  un  cocher,  etc..  De 
pareils  faits  n'empêchaient  pas  les  nobles  eux-mêmes  de  trouver  la  vie  de  ces 
temps-là  plus  douce  et  plus  clémente  qu'elle  ne  l'avait  jamais  été.  Voir  dans 
les  Mém.  du  comte  de  Ségur,  II,  214,  le  passage  où  le  frère  du  comte  reproche 
uniquement  aux  révolutionnaires  de  lui  «  avoir  gâté  son  Paris  ».  Cf.  général 
Thiébault,  Mémoires,  I,  217:  «  la  révolution,  y  est-il  dit,  nous  est  arrivée  au 
milieu  d'une  contredanse.  »  Nous  signalons, enfin,  le  curieux  chapitre  premier 
de  la  seconde  partie  du  livre  cité  de  M.  Fontaine,  p.  119  sq.  et,  intitulé  :  Opti- 
misme. 

2  Par  de  Jaucourt,  XXV,  572  sq. 


374  LES  PHILOSOPHES 

découragés,  comme  gens  persuadés  que  du  fruit  de  leur  travail  il  n'y 
aura  que  la  moindre  et  plus  mauvaise  partie  qui  tourne  à  leur  profit  ; 
3°  menteurs,  larrons,  gens  de  mauvaise  foi,  toujours  prêts  à  jurer 
faux,  pourvu  quon  les  paie,  et  à  s'enivrer  sitôt  quils  peuvent  avoir 
de  quoi.  »  Il  serait  bien  permis  aux  philosophes  de  répéter  la  même 
chose,  sans  qu'on  les  accusât  d'avoir  éprouvé  une  sorte  de  dégoût 
pour  les  gens  dont  ils  feignaient  de  prendre  les  intérêts  !  Encore 
une  fois,  n'en  faisons  pas  des  démocrates.  Bourgeois,  presque  tous, 
ils  ont  eu  aussi  la  peur  du  peuple,  ils  ont  pressenti  qu'une  fois  le 
guet  impuissant  ou  la  maréchaussée  débordée,  les  pires  excès  désole- 
raient les  villes  et  les  campagnes.  Et  pourtant,  il  en  est  peu  chez 
qui  on  ne  trouve  pas,  k  certaines  heures,  une  belle  confiance  dans 
cette  masse  que  la  lumière  de  la  philosophie  parvient  peu  à  peu  à 
percer. 

Certes,  il  était  nécessaire  que  leur  foi  fût  robuste  pour  résister 
aux  scènes  qu'ils  avaient  sous  les  yeux.  Ils  avaient  leurs  heures  de 
découragement.  Marivaux  a  laissé  dans  le  Spectateur  français  un 
portrait  du  peuple  de  Paris,  qui  n'est  pas  flatté1.  Les  mêmes 
plaintes  sur  l'ivrognerie  du  peuple,  en  général,  se  font  entendre 
d'un  bout  à  l'autre  du  siècle.  Quand  les  philosophes  demandent  la 
réduction  du  nombre  des  fêtes  autorisées  par  l'Eglise,  ils  ne  man- 
quent pas  de  faire  intervenir  cette  considération  que  «  vingt  fêtes  de 
trop  condamnent  k  l'oisiveté  et  exposent  à  la  débauche  vingt  fois  par 
ans  dix  millions  d'ouvriers.  »  L'Ami  des  Hommes  expose  énergi- 
quement  les  suites  fâcheuses  de  ces  journées,  pour  l'ouvrier  com- 
plètement ivre  et  incapable  de  travailler  de  quelques  jours. 
Mercier  nous  a  conté  l'anecdote  du  pochard  endormi  au  coin 
d'une  rue,  un  jour  ouvrable,  tandis  qu'un  savetier  le  contemple  en 
s'écriant  avec  philosophie  :  «  Voilà  cependant  comme  je  serai 
dimanche'2  !  »  D'autre  part,  les  contemporains  nous  ont  souvent 
décrit  la  joie  scandaleuse  du  peuple  aux  exécutions,  et  les  trépigne- 
ments d'allégresse,  les  hurlements  de  joie  des  hommes,  des  femmes 
et  des  enfants,  lorsque  le  bourreau,  en  habit  de  gala,  accomplit  avec 
grâce  et  habileté  sa  terrible  besogne.  Malgré  tout,  les  philosophes 


1  Œuvres  compl.,  tome  IX  (1781),  le  Spectateur  français,  Lettre  à  iVme  ***, 
chap.  1,  36y. 

2  IV,  336,  161  sq.  :    Des  Dimanches  et  Fêles. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE   U    XVIIIe  SIÈCLE  375 

excusèrent  plus  d'une  fois  ces  excès,  en  tenant  compte  de  la 
misère,  qui  était  une  conseillère  mauvaise  ;  Y  Encyclopédie  renfer- 
mait ces  formules,  à  l'article  Misère  (Grain)  : 

11  y  a  peu  d'âmes  assez  fermes  que  la  misère  n'abatte  et  n'avilisse  à  la 
longue.  Le  petit  peuple  est  d'une  stupidité  incroyable.  Je  ne  sais  quel 
prestige  lui  ferme  les  yeux  sur  sa  misère  présente,  et  sur  une  misère  plus 
grande  encore  qui  attend  sa  vieillesse  :  la  misère  est  la  mère  des  grands 
crimes;  ce  sont  les  souverains  qui  font  les  misérables  qui  répondront,  dans 
ce  monde  et  dans  l'autre,  des  crimes  que  la  misère  aura  commis  '. 

L'article  est  de  Diderot,  qui  écrit  encore  :  «  La  misère  est  une 
puissante  ennemie  de  la  probité'2  !  Diderot  a  fait  mieux.  Il  a  cherché 
à  relever  le  peuple  à  ses  propres  yeux,  et,  quand  on  accusait  les 
pauvres  gens  de  se  repaître,  par  cruauté,  des  spectacles  sanguinaires 
il  a  essayé  d'établir  que  la  place  de  Grève  était  presque  une  école 
de  sensibilité  : 

Quel  est  à  votre  avis  le  motif  qui  attire  la  populace  aux  exécutions 
publiques?  L'inhumanité?  Vous  vous  trompez:  le  peuple  n'est  pas  inhu- 
main; ce  malheureux,  autour  de  l'échafaud  duquel  il  s'attroupe,  il  l'arra- 
cherait des  mains  de  la  justice  s'il  le  pouvait.  Il  va  chercher  en  Grève  une 
scène  qu'il  puisse  raconter  à  son  retour  dans  le  faubourg,  celle-là  ou  une 
autre,  cela  lui  est  indifférent  pourvu  qu'il  fasse  un  rôle,  qu'il  rassemble 
ses  voisins,  et  qu'il  s'en  fasse  écouter.  Donnez  au  boulevard  une  fête 
amusante  et  vous  verrez  que  la  place  des  exécutions  sera  vide.  Le  peuple 
est  avide  de  spectacles,  et  y  court  parce  qu'il  est  amusé  quand  il  en  jouit, 
et  qu'il  est  encore  amusé  par  le  récit  qu'il  en  fait  quand  il  est  revenu.  Le 
peuple  est  terrible  dans  sa  fureur,  mais  elle  ne  dure  pas.  Sa  misère 
propre  Va  rendu  compatissant:  il  détourne  les  yeux  du  spectacle  d'hor- 
reur qu'il  est  allé  chercher,  il  s'attendrit,  il  s'en  retourne  en   pleurant3. 


1  Encyclopédie  (OEuvres  de  Diderot,  Assézat,  XVI,  119). 

1  Plan  d'une  Université  pour  le  Gouvernement  de  Russie,  ibid.,  III,  491.  Cf. 
ces  vers  de  Voltaire  (Œdipe,  II,  93)  : 

Un  vain  peuple  en  tumulte  a  demandé  ma  tète  : 
Il  souffre,  il  est  injuste,  il  faut  lui  pardonner. 

3  Jacques  le  Fataliste,  ibid.,  VI,  180,  181.  —  Mercier,  lui,  renvoyait  tout  sim- 
plement le  reproche  à  ceux  qui  l'adressaient  au  peuple  :  «  On  reproche  à  la 
populace  de  courir  en  foule  à  ces  odieux  spectacles,  mais,  quand  il  y  a  une 
exécution  remarquable  ou  un  criminel  fameux,  renommé,  le  beau  monde  y 
court  comme  la  vile  canaille  »  (III,  ch.  cclxxx,  275  sq.  :  Place  de  Grève.) 
Cf.  Fontaine,  op.  cit.,  seconde  partie,  VI,  an,  212.  Voir  tout  le  chapitre  pour 
la  réhabilitation  de  l'ouvrier  et  du  paysan  au  xvine  siècle. 


376  LES  PHILOSOPHES 

Assurément,  plus  d'un  philosophe  dut  trouver  qu'ici  Jacques  le 
Fataliste  était  un  agréable  constructeur  de  paradoxes.  Mais  Diderot 
était  bien  près  de  Voltaire,  quand  il  affirmait  à  son  tour  que  le 
progrès  de  la  civilisation  était  lié  à  celui  des  connaissances  : 

Qu'est-ce  qu'une  université  ? 

Une  université  est  une  école  dont  la  porte  est  ouverte  indistinctement 
à  tous  les  enfants  d'une  nation,  et  où  des  maîtres  stipendiés  par  l'Etat 
les  initient  à  la  connaissance  élémentaire  de  toutes  les  sciences. 

Je  dis  indistinctement,  parce  qu'il  serait  aussi  cruel  qu'absurde  de 
condamner  à  l'ignorance  les  conditions  subalternes  de  la  société.  Dans 
toutes,  il  est  des  connaissances  dont  on  ne  saurait  être  privé  sans  consé- 
quence.  Le  nombre  des  chaumières  et  des  autres  édifices  particuliers 
étant  à  celui  des  palais  dans  le  rapport  de  dix  mille  à  un,  il  y  a  dix  mille 
à  parier  contre  un  que  le  génie,  les  talents  et  la  vertu  sortiront  plutôt 
d'une  chaumière  que  d'un  palais. 

—  La  vertu  ! 

—  Oui,  la  vertu,  parce  qu'il  faut  plus  de  raison,  plus  de  lumières  et  de 
force  qu'on  ne  le  suppose  communément  pour  être  vraiment  homme  de 
bien  Est-on  homme  de  bien  sans  justice,  et  a-t-on  de  la  justice  sans 
lumières1  ? 

Sans  doute,  il  ne  faut  pas  plus  accommoder  Voltaire  à  la  Diderot 
qu>  la  Jean-Jacques.  Le  démocrate,  c'est  Diderot  ;  il  va  même 
jusqu'à  développer  cette  idée  que,  pour  l'éducation  morale,  un  enfant 
pauvre  est  toujours  beaucoup  mieux  placé  qu'un  enfant  riche.  Mais 
précisément  parce  qu'il  a  été  moins  gêné  que  Voltaire  par  des 
préjugés  de  propriétaire  ou  de  bourgeois,  Diderot  a  été  plus  logique 
que  lui.  Il  est  allé  plus  délibérément  jusqu'au  terme  d'un  raisonne- 
ment identique  :  nous  voulons  un  peuple  moins  fanatique,  plus 
moral,  plus  dévoué  à  ses  véritables  devoirs,  ayons  un  peuple  éclairé. 
Cela  posé,  rien  n'embarrasse  Diderot.  Il  voit  qu'il  y  a  deux  sortes 
de  connaissances  :  celles  qu'il  appelle  «  essentielles  ou  primitives  », 
les  autres  qui  sont  «  secondaires  ou  de  convenances  ».  Les  primi- 
tives, dit-il,  «  sont  de  tous  les  états  ».  «  L'utilité  de  l'enseignement 
diminuera  à  mesure  que  le  nombre  des  auditeurs  diminue  »,  mais 
tous  les  citoyens,  sans  exception  aucune,  recevront,  dans  son 
projet,  l'éducation  et  l'instruction  sans  lesquelles   on    n'est   pas  un 


1  Plan  d'une  Université,  etc..  ibid.,  III,  433.  Sur  Diderot  et  Helvétius,  péda- 
gogues, cf.  Gabriel  Compayré,  op.  cit.,  vol.  II,  livre  VI,  chap.  n,  16G  sq. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AL   XVIIIe  SIÈCLE  377 

citoven  ' .  A  côté  du  catéchisme  religieux,  on  enseignera  à  tous  le 
catéchisme  «  de  morale  ou  de  politique  »,  c'est-à-dire  «  un  livret  où 
les  premières  notions  des  lois  du  pays,  des  devoirs  des  citoyens  seront 
consignées  pour  l'instruction  et  l'usage  du  peuple2».  De  ce  caté- 
chisme laïque,  les  philosophes  ont  demandé  la  création  ;  c'était  enten- 
dre qu'ils  voulaient  pour  le  peuple  une  instruction,  au  moins  élémen- 
taire. Je  ne  parle  pas  de  Rousseau,  écrivant  cet  aphorisme  :  «  L'édu- 
cation publique,  sous  des  règles  prescrites  par  le  gouvernement,  est 
une  des  maximes  fondamentales  du  gouvernement  populaire  ou 
légitime3.  »  Depuis  l'abbé  de  Saint-Pierre,  les  réformateurs  ont 
demandé  la  diffusion  de  l'instruction  primaire  dans  les  campagnes 
et  les  villes4,  et  l'homme  qui  fut  leur  interprète,  une  fois  arrivé  au 
pouvoir,  Turgot,  déclarait  dans  son  Mémoire  au  Roi  sur  les  Muni- 
cipalités :  «  La  première  et  la  plus  importante  de  toutes  les  institu- 
tions que  je  croirais  nécessaires  serait  la  formation  d'un  Conseil 
de  l'Instruction  nationale,  sous  la  direction  duquel  seraient  les 
académies,  les  universités,  les  collèges,  les  petites  écoles  »,  et  il 
traçait  le  plan  de  cet  enseignement  d'Etat,  sur  lequel  il  comptait 
fermement  pour  la  rénovation  de  la  monarchie  française5. 

On  saisit  pourquoi  les  ennemis  des  philosophes  purent  leur 
reprocher,  avec  quelque  vraisemblance,  de  vouloir  inconsidérément 
répandre  l'instruction  dans  le  peuple.  Mme  de  Grafigny  composant 
la  Fille  d  Aristide6  introduisit  dans  sa  pièce  une  scène  de  Collé. 
Mais  elle  la  jugea  «  trop  à  bout  portant  contre  la  philosophie  du 
jour  »,  et  elle  en  affaiblit  l'idée  de  son  mieux.  Or,  dans  la  scène 
ainsi  corrigée,  Parménion  disait  à  Cléomène,  le  philosophe  : 

Eclairer  les  esprits  ?  Eh  !  Seigneur,  le  vulgaire  ne  doit  point  être 
éclairé,  et  vos  philosophes  apprennent  peu  de  chose  à  ceux  qui  sont 
au-dessus  de  ce  même  vulgaire.  Les  lumières  que  Ton  donne  au  peuple 

1  Ibid.,  442,  443  sq. 

2  Essai  sur  tes  études  en  Russie  (ibid.,  4«8). 

3  Rousseau,  Discours  sur  l'économie  politique,  2e  partie,  Œuvres  compl., 
III,  292. 

*  Cf.  Barni,  Hist.  des  idées  morales  et  politiques,  etc.,  I,  84,  85,  86. 

5  Œuvres  de  Turgot,  édit.  1811,  t.  VII,  p.  igb  sq.  :  Sur  les  municipalités,  sur 
la  hiérarchie  quon  pourrait  établir  entre  elles  et  les  services  que  le  gouverne- 
ment pourrait  en  tirer  (projet  d'un  Conseil  de  l'Instruction  Nationale).  Voir 
sur  ce  projet,  même  édit.,  t.  I,  1810,  Mém.  sur  la  vie  de  M.  Turgot,  p.  197  sq. 

6  Collé,  II,  209,  août  et  septembre  1707. 


378  LES  PHILOSOPHES 

(eh  !  combien  de  gens  sont  peuple  !)  ne  font  que  l'égarer,  en  lui  ôtant  ses 
principes  et  même  ses  préjugés  utiles,  ses  préjugés  respectables,  h  la 
place  desquels  on  ne  peut  rien  mettre.  La  corruption  générale  d'Athènes 
ne  vient  peut-être  que  de  ce  qu'on  a  trop  éclairé  les  esprits. 

La  critique  devait  être  plus  violente  encore,  quand  la  scène  était 
((  à  bout  portant  ».  Diderot  y  a  répondu  : 

Depuis  le  premier  ministre  jusqu'au  dernier  paysan,  il  est  bon  que 
chacun  sache  lire,  écrire  et  compter...  La  noblesse  dit  que  cela  rend  le 
paysan  chicaneur  et  processif.  Les  lettrés  disent  que  cela  est  cause  que 
tout  cultivateur  un  peu  à  son  aise,  au  lieu  de  laisser  à  son  fils  sa  charrue, 
veut  en  faire  un  savant,  un  théologien,  ou  tout  au  moins  un  maître 
d'école. 

Je  ne  m'arrête  pas  beaucoup  au  grief  de  la  noblesse  :  peut-être  se 
réduit-il  à  dire  qu'un  paysan  qui  sait  lire  et  écrire  est  plus  malaisé  à 
opprimer  qu'un  autre. 

Quant  au  second  grief,  c'est  au  législateur  à  faire  en  sorte  que  la  pro- 
fession de  cultivateur  soit  assez  tranquille  et  estimée  pour  n'être  pas 
abandonnée1. 

Voilà  ce  qu'aurait  répondu  Voltaire  s'il  avait  eu  moins  peur  de 
ne  plus  trouver  des  bras  à  louer  pour  conduire  ses  charrues.  Cette 
réfutation  doit  être  ajoutée  à  celle  qu  il  a  faite  dans  la  lettre  à  Lin- 
guet;  elle  la  complète,  et,  dès  lors,  nous  sommes  autorisés  à  penser 
que  l'on  apprécie  mal  les  philosophes,  en  général,  lorsqu'on  les 
fait  voir  comme  des  aristocrates  intellectuels  qui  jugeaient  le  peuple 
trop  bête  ou  trop  méprisable  pour  mériter  d'être  instruit2. 


IV 

Au  reste,  ce  n'est  pas  par  là  qu'ils  exercèrent  une  action  profonde 
sur  le  peuple.  Nous  n'avons  envisagé  leur  opinion  sur  l'enseigne- 
ment populaire  que  pour  mieux  pénétrer  leur  opinion  sur  le  qua- 
trième état,  et  les  sentiments  qui  les  guidaient  quand  ils  prenaient 
sa  défense.  C'était  bien  d'un  plan  d'université  qu'il  s'agissait  alors! 
Le  peuple  était   malheureux,  avons-nous  dit.  Le  plus   pressé  était 


1  Essai  sur  les  études  en  Russie  (ibid.,  III,  427). 

2  Cf.  encore  sur  la  nécessité  d'éclairer  le  peuple,  Mably,  Œuvres  complètes, 
1797  :  Des  Droits  et  des  Devoirs  des  citoyens,  XI,  216,  i5  août  1758. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AL    XYllie  SIÈCLE  379 

d'étudier  les  moyens  de  lui  procurer  plus  de  bien-être.  Or,  jamais 
on  ne  s'en  occupa  avec  plus  de  zèle;  le  peuple  le  comprit,  et  s'in- 
téressa à  ses   défenseurs. 

Représentons-nous,  en  effet,  ce  mouvement  d'une  intensité  pro- 
digieuse qui  pousse  les  esprits  vers  les  questions  d'économie  sociale, 
comme  une  conséquence  du  mouvement  philosophique  : 

Vers  1750,  MM.  Quesnay  et  de  Gournay  examinèrent  s'il  ne  serait  pas 
possible  de  trouver  dans  la  nature  des  choses  les  principes  de  l'économie 
politique  et  de  les  lier  de  manière  à  en  faire  une  science.  Ils  arrivèrent, 
par  deux  routes  différentes,  aux  mêmes  résultats,  qui  leur  parurent 
positifs  et,  quoique  chacun  regardât  la  méthode  de  l'autre  comme  la 
démonstration  de  la  même  vérité,  ils  formèrent  deux  écoles.  M.  de 
Gournay,  négociant,  s'attacha  au  principe  de  la  liberté  et  de  la  concur- 
rence du  commerce.  M.  Quesnay,  cultivateur  instruit,  s'occupa  plus  parti- 
culièrement de  l'agriculture  et  de  ses  produits,  qu'il  considérait  comme 
les  véritables  sources  de  la  richesse  et  de  la  prospérité  des  nations1. 

Suivant  le  parti  qu'ils  embrassent,  les  philosophes  sont  plus  ou 
moins  favorables  aux  Ephémérides  du  citoyen  ou  au  Journal  Eco- 
nomique, organes  respectifs  des  partisans  de  Quesnay  ou  de 
Gournay2.  D'une  façon  générale,  ils  se  flattent  d'appartenir  à  ce 
«  tiers  parti  qui  ne  veut  point  adopter  de  système,  ni  appartenir  à 
aucune  école,  et  n'avoir  d'autre  but  que  l'amour  et  la  recherche  de 
la  vérité3  »,  et  qui  comprend  Turgot,  Condillac,  Ad.  Smith,  Ger- 
main Garnier,  Sismondi,  etc.,  etc.  Mais  Grimm,  qui  appelle  les 
économistes  «  les  myopes  économiques  »,  les  définit  ailleurs  «  les 
piétistes  de  la  philosophie4  ».  Dès  le  début,  on  confond  les  philo- 
sophes et  les  piétistes.  Bachaumont  annonce  en  ces  termes  la  for- 
mation de  l'école  de  Quesnay  : 

Il  s'est  formé  à  Paris  une  nouvelle  secte,  appelée  les  Economistes  : 
ce  sont  des  philosophes  politiques  qui  ont  écrit  sur  les  matières  agraires 
ou  d'administration  intérieure,  qui  se  sont  réunis  et  prétendent  faire  un 
corps  de  système  qui  doit  renverser  tous  les  principes  reçus  en  fait  de 
gouvernement  et  élever  un  nouvel  ordre  de  choses.  Ces  messieurs  avaient 

i  Notice  sur  les  Economistes,  par  Dupont  de  Nemours  (Daire,  Œuvres  de 
Turgot,  Paris,  Guillaumin,  1844,1,  a58  sq.) 

2  Bachaumont,  III,  333,  18  janvier  1768. 

3  Notice  citée,  ibid.,  242. 

*  Corresp.  inédite,    1829;  i5  février  1768,  p.  242,  édit.  Tourneux,  VIII,  39. 


380  LES  PHILOSOPHES 

d'abord  voulu  entrer  en  rivalité  contre  les  encyclopédistes  et  former  autel 
contre  autel  :  ils  se  sont  rapprochés  insensiblement,  plusieurs  de  leurs 
adversaires  se  sont  réunis  à  eux,  et  les  deux  sectes  paraissent  confondues 
dans  une1... 

Mallet  du  Pan  qui  les  a  attaqués  avec  une  violence  inouïe, 
les  accusant  d'être  des  faiseurs  de  calembours  économiques,  des 
charlatans,  des  athées,  des  fous,  des  fanatiques  absurdes  qui 
débutaient  comme  Mahomet,  et  à  qui  il  n'a  manqué  que  le  sabre 
et  le  courage  du  Prophète,  déclare  :  «  Ils  faillirent  se  brouiller 
avec  la  philosophie,  parce  que  l'un  d'eux  s'était  avisé  de  dire 
que  les  géomètres  manquaient  de  génie2.  »  Ils  auraient  eu  bien 
d'autres  griefs  que  ceux-là.  Diderot  s'écriait  qu'à  l'exemple  des 
médecins,  ils  travaillaient  sur  un  cadavre  »,  et  Voltaire  les 
tournait  en  ridicule  dans  V Homme  aux  quarante  écus  3.  Mais  les 
philosophes  sont  trop  près  d'eux,  pour  combattre  leurs  troupes  ; 
les  uns  et  les  autres  ont  les  mêmes  revendications,  et  luttent 
pour  la  même  cause.  Voltaire,  dans  sa  Diatribe  à  fauteur  des 
Ephéméridesi,  exprimait  son  admiration  enthousiaste  pour  les 
édits  de  Turgot,tout  inspirés  des  principes  philosophiques  et  phy- 
siocratiques.  h' Encyclopédie  renfermait  des  articles  de  Turgot,  fort 
importants,  et  c'est  à  Quesnay  qu'avait  été  confiée  la  rédaction 
des  deux  articles  très  remarqués  surles  Fermiers  et  les  Grains.  Les 
économistes  étaient  des  encyclopédistes,  et  dans  l'article  Agricul- 
ture5 on  lisait  ce  bel  éloge  de  l'école  nouvelle  : 

Une  société  de  patriotes  connus  sous  le  nom  d'Economistes  s'est  spécia- 

i  III,  3i8  sq.,  20  décembre  17G7.  Dupont  de  Nemours  écrit  de  même  '.«Tous 
ces  philosophes  sont  unanimes  dans  l'opinion  que  la  liberté  des  actions  qui  ne 
nuisent  à  personne  est  établie  de  droit  naturel  »  (Notice  citée,  I,  268). 

2  Mallet  du  Pan,  op.  cit.,  II,  472- 

3  II  y  en  avait  un  qu'il  n'épargnait  pas,  c'était  le  prétendu  ami  du  genre 
humain,  Mirabeau  (cf.  Voltaire  à  Cideville,  25  novembre  1 708,  LVII,  G3G.) 
Mirabeau,  de  son  côté,  témoignait  peu  de  sympathie  aux  encyclopédistes 
(Scherer,  Etude  sur  le  xvme  siècle,  le  marquis  de  Mirabeau  et  Rousseau,  p.  2G0). 
Sur  Mirabeau  et  les  Economistes,  cf.  La   Harpe,  Corresp.  littér.,  I,  1G6  sq. 

4  XLVIII,  102  sq  (10  mai  177")).  Voir  une  note  très  élogieuse  sur  les  Econo- 
mistes, Epitres,  XIII,  282,  note  3  (note  de  1771);  cf.  le  bel  éloge  des  Econo- 
mistes par  Diderot,  édit    Assézat,  IV,  82  :  Ephémérides  du  citoyen  (1760). 

5  Agriculture,  I,  G84.  685  (observations  de  Beguillet  ajoutées  à  l'article  de 
Diderot).  Sur  les  doctrines  économiques,  dans  l'Encyclopédie,  cf.  P.  Duprat, 
op.  cit.,  chap.  ix,  139  sq.,  i53  sq. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    \\\\\"  SIÈCLE  381 

lement  attachée  à  regarder  l'agriculture  et  la  population  par  leur  côté 
politique...  Tous  les  ouvrages  mis  au  jour  par  cette  Société  de  philan- 
thropes forment  un  corps  de  doctrine  déterminé  et  complet,  qui  expose 
avec  évidence  le  droit  naturel  des  hommes,  l'ordre  naturel  de  la  société, 
et  les  lois  naturelles  les  plus  avantageuses  possihles  aux  hommes  réunis 
en  société.  Si  la  philosophie,  sur  le  trône,  voulait  un  jour  donner  un  code 

de  bonheur  à  l'humanité,  c'est  là  qu'elle  devrait  puiser  sa  législation 

Si  l'on  veut  connaître  les  ouvrages  utiles  de  la  Société  des  économistes, 
il  faut  lire  les  Ephémérides  du  citoyen  qui,  interrompus  par  le  malheur 
des  temps,  viennent  de  recommencer  sous  de  meilleurs  auspices  pour 
l'instruction  de  la  nation.  Les  économistes  sont  hommes  et  peuvent  se 
tromper  sur  quelques  points,  mais  en  doit-on  moins  chérir  et  respecter 
les  grandes  vérités  qu'ils  ont  mises  au  jour?  Doit-on  combattre  leurs 
ouvrages  estimables  avec  le  bel  et  l'aigreur  qui  déshonorent  quelques-uns 
de  leurs  critiques?  (Voyez  l'article  Exportation1). 

On  conçoit  qu'on  ait  confondu  les  uns  et  les  autres,  que  la  philo- 
sophie ait  bénéficié  de  la  vogue  de  la  science  nouvelle,  et  que 
M'"e  du  Deffand  ait  bien  traduit  le  sentiment  des  ennemis  des  phi- 
losophes, en  saluant  de  ces  paroles  la  chute  de  Turgot  :  «  Excepté 
les  économistes  et  les  encyclopédistes,  tout  le  monde  convient  que 
c'est  un  fou,  et  aussi  extravagant  et  présomptueux  qu'il  est  possible 
de  l'être  l.  »  Turgot  était  l'homme  des  uns  et  des  autres,  et  les  phi- 
losophes considéraient  que  c'étaient  leurs  théories  qui  subissaient 
un  échec,  et  leurs  projets  qui  s'en  allaient  avec  le  ministre3. 

Comment,  du  reste,  n'aurait-on  pas  mis  les  philosophes  de  moitié 
dans  les  résultats  obtenus  pour  l'agriculture?  On  cite  souvent  le 
mot  de  Mirabeau  :  «  L'Etat  est  un  arbre  ;  les  racines  sont  l'agricul- 
ture, le  tronc  est  la  population,  les  branches  sont  l'industrie,  les 
feuilles  sont  le  commerce  et  les  arts4.   »  Mais  les  encyclopédistes 

1  «  Les  économistes  sont  des  philosophes  politiques,  écrivant  principalement 
sur  les  matières  agraires  et  l'administratif  intérieure.»  (L'Observateur  Anglais, 
lettre  I,  276).  On  relira  avec  profit,  dans  de  Barante,  op.  cit.,  les  pages  180  sq. 
à  ce  propos,  et  dans  le  livre  de  Tocqnrville,  les  pages  a34  sq. 

-  Mme  du  Deffand  à  Walpole,  mercredi  3  juin  1776,  Lettre  CCXLIX,  II, 
198    sq.    Le  développement  finit  par  ces  mots  :  «  En   voilà  assez   sur    ce  sot 

animal!  ». 

3  Voir  à  ce  sujet,  Fontaine,  le  Théâtre  cl  la  philosophie  au  xvme  siècle,  p.  5  ; 
sur  les  rapports  de  l'économie  politique  et  de  la  philosophie,  ibid.,  2e  partie, 
chap.  v:  le  Travail  réhabilité,  p.  201. 

4  Loménie,  les  Mirabeau,  II,  162. 


382  LES  PHILOSOPHES 

ont  aussi  placé  l'agriculture  à  la  place  d'honneur.  Ils  témoignent 
tous  le  plus  haut  intérêt  pour  cet  art  si  essentiel  aux  nations.  Vol- 
taire lui  consacrera  de  longues  pages  dans  son  Dictionnaire  Philo- 
sophique^, et  Diderot  se  réservera  cette  question  dans  Y  Encyclo- 
pédie. Ailleurs,  il  déclarera  qu'  «  elle  est  la  source  de  toute  richesse  », 
et  qu'elle  a  droit  à  tous  les  respects2;  ou  bien,  il  résumera  les 
mesures  prises  de  tous  temps  pour  protéger  les  agriculteurs,  et  en 
réclamera  d'analogues 3.  «  Le  gouvernement  de  Lucques  doit  être 
bon,  note  Duclos,  puisque  les  paysans  s'en  louent,  et  que  cette  pre- 
mière classe  des  hommes,  la  plus  nombreuse  et  la  plus  utile,  est  le 
seul  thermomètre  d'une  bonne  ou  d'une  mauvaise  administration^.  » 
«  Quelle  classe,  demande  Marmontel,  fut  jamais  plus  absolument 
nécessaire  que  celle  des  cultivateurs?  Il  serait  donc  aussi  injuste 
que  dangereux  de  disputer  au  paysan  le  droit  d'associé  et  d'associé 
libre5.  »  Le  même  Marmontel  écrira  sur  le  libre  échange  et  le  pro- 
tectionnisme, et  il  dira,  à  propos  d'un  ouvrage  de  Chamousset  sur  la 
liberté  du  commerce  des  grains  :  «  On  a  vu  en  France  plus  d'ou- 
vrages sur  l'économie  politique,  depuis  dix  ans  (17,59)  qu'on  n'en 
avait  vu  jusque-là  depuis  la  renaissance  des  lettres G.  »  On  les  con- 
naît, à  la  campagne,  dans  les  maisons  où,  soit  le  chef  de  famille, 
soit  les  enfants,  ont  appris  à  lire,  on  les  étudie  surtout  et  on  les 
commente  dans  ces  Sociétés  d'Agriculture,  dont  le  nombre  s'accroît 
si  rapidement  au  xvme  siècle7. 

Aussi  n'est-ce  que  depuis  environ  quinze  années,  du  moins  en  France, 
que  l'agriculture,  trop  longtemps  négligée,  est  sortie  de  sa  langueur  et  de 
l'espèce  d'oppression  dans  lesquelles  elle  était  retenue,  et  depuis  cette 
heureuse  époque,  elle  a  l'ait  tant  de  progrès  qu'on  dirait  qu'elle  touche 
presque  à  son  plus  haut  degré  de  perfection8. 

Cette  affirmation  de  Y  Encyclopédie  est  sans  doute  trop  optimiste; 

1  Agriculture,  Diction.  Philos.,  XXVI,  ia3  sq. 

2  Plan  d'université,  édit.  Assézat,  III,  491. 

3  Agriculture,  Assézat,  XIII,  243   sq. 
*  Voyage  en  Italie,  Œuvres,  II,  619. 

5  Œuvres,  XVII,  73,  74  :  Discours  en  faveur  des  parjsans  du  Nord. 

6  Mercure,  juin  1759  :  Lenel,  Marmontel,  146,  i47- 

7  Cf.  l'article  Agriculture  dans  Y  Encyclopédie,  et  l'énumération  de  ces 
Sociétés.  Voyez  aussi  :  Babeau,  la  Province  sous  l'ancien  régime,  II,  232  sq., 
notamment  234. 

8  Encyclopédie,  I,  677,  Agriculture  (observations  de  Beguillet). 


ET  LÀ  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII»  SIÈCLE  383 

du  moins,  il' est  bon  de  retenir  que  l'agriculture  a  profité  de  tous  les 
efforts  des  philosophes  et  des  hommes  de  science.  En  1789,  le  Cahier 
de  Nemours,  lequel,  dû  à  la  plume  de  Dupont,  ne  dissimule  aucune 
des  misères  de  l'ancien  régime,  déclare  :  «  Depuis  vingt-cinq  ans, 
la  culture,  la  population,  les  richesses  de  la  France  ont  fait  comme 
ses  lumières  des  progrès  très  sensibles1.»  Ainsi,  ceux  qui  avaient 
tant  fait  pour  accroître  les  lumières,  avaient  le  droit  de  revendiquer 
leur  part  dans  les  perfectionnements  de  l'agriculture.  Eux  aussi, 
comme  Mirabeau,  avaient  dénoncé  comme  un  fléau  social  l'exode 
vers  les  villes,  et  comme  un  mal  pour  le  royaume  le  gonflement  de 
la  capitale.  «  La  marque  la  plus  sûre  d'un  mauvais  gouvernement, 
disait  souvent  Duclos,est  de  voir  les  hommes,  naturellement  attachés 
au  lieu  de  leur  naissance,  le  déserter  pour  se  réfugier  dans  les  villes, 
ou  se  rapprocher  de  la  capitale.  »  Eux  surtout,  avaient  relevé  aux 
veux  de  l'univers  la  condition  de  l'agriculteur  et  réclamé  pour  lui  les 
honneurs  après  l'aisance.  On  voit  dans  Bachaumont,  qu'en  1765, 
l'Académie  de  Caen  propose  «  d'accorder  aux  laboureurs  des  distinc- 
tions honorifiques,  sans  leur  ôterla  simplicité  qui  est  la  base  essen- 
tielle de  cet  état  utile  et  respectable3  ».  L'article  Agriculture,  dans 
Y  Encyclopédie,  renfermait  ces  lignes  : 

Les  préjugés  contre  un  art  si  noble  et  si  avili  sont  enfin  dissipés  grâce 
à  la  philosophie,  dont  la  voix  a  appris  aux  hommes  qu'ils  sont  égaux 
dans  l'ordre  de  la  nature,  et  que  la  disproportion  conventionnelle  que  la 
différence  des  rangs  met  entre  eux  ne  saurait  détruire  cette  égalité3  ; 

et  l'article  Population  contenait  celles-ci  : 

S'il  faut  des  distinctions  dans  la  société,  c'est  à  ces  hommes  vertueux 
el  utiles  qui  l'enrichissent  sans  la  corrompre  qu'elles  sont  dues.  Ils  en 
ont  eu  dans  les  gouvernements  les  plus  policés  et  les  plus  illustres  ; 
Romulus  ne  permit  aux  hommes  libres  que  deux  exercices  :  les  armes  et 
l'agriculture.  Aussi,  les  plus  grands  hommes  de  guerre  et  d'Etat  étaient 
agriculteurs  V 


Les  procès-verbaux  de  l'Académie  de  Caen  eurent  moins  de  lec- 


1  Cité  par  Babeau,  le  Village,  p.  368. 

-  Mém.,  III,  80. 

3  I,  678. 

*  De  Damilaville,  XXVI,  8o5. 


38 i  LES  philosophas 

teurs  que  Y  Encyclopédie,   et  les  philosophes  méritent  bien   d'être 
rangés  parmi  ceux  qui  ont  lancé  l'idée  du  «  mérite  agricole  '  ». 

Le  peuple  des  villes,  lui,  pouvait  attribuer  aux  philosophes 
l'honneur  d'avoir  dirigé  les  esprits  vers  les  réformes  économiques 
et  sociales.  On  sait  que  les  projets  pleuvent  de  toutes  parts,  que 
chacun  se  persuade  qu'il  tient  le  bonheur  de  l'humanité,  et 
qu'il  a  découvert  la  panacée  universelle.  De  là  une  foule  d'utopies 
généreuses  et  inspirées  par  le  dévouement  aux  malheureux  -.  Ceux- 
ci  devaient  être  touchés  de  tant  d'efforts,  dont  ils  ne  comprennent 
pas  la  portée,  mais  qui  sont  déployés  pour  leur  faire  obtenir  leur  part 
de  justice.  Que  de  systèmes  qui  font  sourire,  et  qui,  pourtant, 
doivent  être  jugés  avec  indulgence  et  sympathie  !  On  en  rencontre 
à  toutes  les  pages,  dans  les  journaux  du  temps.  Une  Mme  Plisson, 
de  Chartres,  propose  à  ceux  qui  jouent,  pour  le  seul  plaisir  de  jouer, 
d'établir  des  «  Académies  de  Charité3  ».  La  perte,  au  lieu  d'être 
recueillie  parles  gagnants,  sera  laissée  pour  soulager  les  infortunes, 
et  pour  faire  disparaître  les  mendiants,  «  êtres  placés  entre  le  néant 
et  la  société  ».  Si  je  m'arrête  à  ce  projet  étrange  en  tournant  les 
feuillets  du  Journal  Encyclopédique,  c'est  qu'il  est  annoncé  en  ces 
termes  : 

Le  public  fait,  depuis  quelques  années,  écrit  Mme  Plisson,  un  accueil 
favorable  aux  ouvrages  uniquement  consacrés  au  bien  de  l'humanité  ;  on 
dirait  que  nos  cœurs  s'épurent  et  que  ce  germe  de  bonté  que  le  ciel  a  mis 
dans  notre  âme  est  prêt  de  se  développer4. 

Ce  ne  sont  pas  les  seuls  philosophes  qui  montrent  de  l'optimisme; 
le  public  partage  leurs  illusions,  et  il  est  impossible  que,  vivant 
dans  ce  milieu,  le  peuple  n'ait  pas  été  par  instants  touché  et 
gagné. 

Les  philosophes,  en  outre,  veulent  qu'il  les  considère  comme  ses 

1  On  trouvera  même,  de  ci  de  là,  des  protestations  contre  les  excès  de  cette 
faveur  de  l'agriculture  :  «  Point  d'excès,  je  vous  prie.  L'agriculture  dégénère 
en  passion  comme  tous  les  différents  genres  d'étude,  et  notre  siècle  en  est 
une  bonne  preuve.»  (Caraccioli,  Lettres  Récréatives,  I,  34,  6o). 

2  Cf.  Mercier,  I,  chap.  xxxv,  io  sq.   Taxe  des  Pauvres,  etc. 

3  Journal  Encyclopédique,  janvier  17G0,  1 12  sq.  On  pense  bien  que  le  journal 
prend  ce  projet  au  sérieux  et  le  fait  sien  :  «  Les  motifs  de  Mme  Plisson  nous 
ont  paru  si  respectables,  les  moyens  qu'elle  propose  si  faciles  à  prendre  et 
ses  vues  si  sages,  qu'il  serait  bien  à  désirer  qu'on  secondât  ses  vœux.  » 

*  Ibid,,  1 19. 


et  la  société  française  AU  XVIII8  SIÈCLE  385 

interprètes;  ils  ont  l'ambition  de  remplir,  eux,  laïques,  au  nom  de 
leurs  principes,  la  tache  que  remplissaient  jadis  les  ecclésiastiques, 
au  nom  de  la  religion.  Le  malheureux  qui  ne  compte  pas  sur  le 
curé,  devra  compter  sur  le  philosophe.  Ce  dernier  a  une  mission  : 
il  fait  entendre  la  vérité  au  pied  des  trônes  et  jusqu'aux  oreilles  des 
rois.  On  lit  dans  les  Mémoires  de  Marmontel,  une  conversation 
fort  intéressante  entre  le  philosophe  d'une  part,  et  de  Broglie,  évè- 
que  de  Noyon,  et  Marbœuf,  évêque  d'Autun,  de  l'autre  : 

Une  autre  fois,  comme  l'évêque  de  Noyon  revenait  sans  cesse  à  dire 
que  les  philosophes  se  donnaient  trop  de  libertés.  <<  Il  est  vrai,  Monsei- 
gneur, lui  dis-je,  que  parfois  ils  s'avisent  d'être  vos  suppléants  dans  des 
fonctions  assez  belles,  mais  ce  n'est  qu'autant  que  vous-mêmes  vous  ne 
daignez  pas  les  remplir.  —  Quelles  fonctions?  demanda-t-il.  —  Celles  de 
prêcher  sur  les  toits,  des  vérités  qu'on  dit  trop  rarement  aux  souverains, 
à  leurs  ministres,  aux  flatteurs  qui  les  environnent.  Depuis  l'exil  de 
Fénelon  ou,  si  vous  voulez,  depuis  ce  petit  cours  de  morale  touchante 
que  Massillon  fit  faire  à  Louis  XV  enfant,  leçons  prématurées  et  par  là 
inutiles,  les  vices,  les  crimes  publics  ont-ils  trouvé  dans  le  sacerdoce  un 
seul  agresseur  courageux1? 

On  sent  que  les  philosophes  se  considèrent  comme  ayant  un  apos- 
tolat, comme  formant  une  «  Eglise  »  laïque,  suivant  l'expression 
que  Grimm  emploie  d'une  façon  constante,  une  Eglise  avec  ses 
patriarches,  ses  prêtres,  ses  frères  et  ses  mandements.  Que  les 
frères  fussent  en  complet  accord  sur  tous  les  points  du  dogme,  qu'il 
n'existât  pas  entre  eux  de  dissensions  et  même  de  discordes  sérieuses, 
qu'ils  eussent  la  même  opinion  sur  les  réformes  à  accomplir  et  sur 
les  moyens  de  les  réaliser,  on  n'oserait  le  prétendre.  Dans 
l'Eglise  philosophique,  il  y  eut  presque  autant  d'hérétiques 
que  de  fidèles.  Ce  n'est  pas  le  moment  de  le  répéter.  Je  veux  mon- 
trer combien  il  était  important,  pour  l'influence  de  la  philosophie 
sur  le  peuple,  qu'après  avoir  été  une  «  opinion  »,  ou  une  «  science  », 
elle  devînt  une  «  secte'2  »,  et  c'était  bien  là  ce  que  voulait  Voltaire, 
dont  les  efforts  ont  tendu  à  constituer  une  sorte  de  clergé  laïque,  du 
jour  où  il  est  devenu  le  patriarche  de  Ferney  : 

Réunissez    le  petit  troupeau  :   courage!...  Faites  un   corps,   Messieurs, 

1  Marmontel,  Mémoires,  III,  60. 

2  Villemain,  II,  87. 

Univ.  de  Lyon.  —  M.  Roustan  25 


386  LES  PHILOSOPHES 

un  corps  est  toujours  respectable  ..  Ameutez-vous  et  vous  serez  les 
maîtres.  Je  vous  parle  en  républicain;  mais  aussi  il  s'agit  de  la  république 
des  lettres.  0  la  pauvre  république  *  ! 

Telles  sont  les  recommandations  pressantes  qu'il  envoie  à 
d'Alembert  ;  et,  quand  il  veut  rapprocher  le  géomètre  et  Duclos,  il 
écrit  au  premier  : 

Je  vous  demande  en  grâce,  mon  cher  et  grand  philosophe,  de  me  dire 
pourquoi  Duclos  en  a  mal  usé  avec  vous.  Est-ce  là  le  temps  où  les 
ennemis  de  la  superstition  devraient  se  brouiller  ?  Ne  devraient-ils  pas 
au  contraire  se  réunir  tous  contre  les  fanatiques  et  les  fripons  ?  Quoi  ! 
on  ose,  dans  un  sermon  devant  le  roi,  traiter  de  dangereux  et  d'inique  un 
livre  approuvé,  muni  d'un  privilège  du  roi,  un  livre  utile  au  monde 
entier,  et  qui  fait  l'honneur  de  la  nation  (je  ne  parle  que  d'une  bonne 
moitié  du  livre)  !Et  tous  ceux  qui  ont  mis  la  main  à  cet  ouvrage  ne  met- 
tent pas  la  main  à  l'épée  pour  le  défendre  !  ils  ne  composent  pas  un 
bataillon  sacré2! 

et  encore  : 

Tous  les  cacouacs  devraient  composer  une  meute  ;  mais  ils  se  séparent 
et  le  loup  les  mange... 

Sans  doute,  il  faut  se  réunir  avec  Duclos,  et  même  avec  Mairan,  quoi- 
qu'il se  soit  plaint  autrefois  amèrement  d'être  contrefait  par  vous  en  per- 
fection ;  il  faut  qu'on  puisse  couvrir  tous  les  philosophes  d'un  manteau; 
marchez,  je  vous  en  conjure,  en  bataillon  serré3. 

Mêmes  prières  à  Duclos  : 

Je  prends  la  liberté  de  vous  exhorter  tous  deux  (M.  d'Alembert  et 
vous)  à  vous  aimer  de  tout  votre  cœur;  le  temps  est  venu  où  tous  les 
philosophes  doivent  être  frères,  sans  quoi  les  fanatiques  et  les  fripons  les 
mangeront  tous,  les  uns  après  les  autres4. 

Cette  fois,  Voltaire  a  la  joie  de  rapprocher  ces  deux  «  frères5  ».  Il 
répète  exactement  la  même  chose  aux  autres  membres  du  troupeau 
épars.  Après  que  «  Robin-Mouton  a   été  envoyé  à  la  boucherie  », 

1  i<i  janvier  1757,  LVH,  207  ;  19  janvier  1708,  LVII,  402,  453,  etc. 

2  A  d'Alembert,   i3  février  1758,  LVII,  453. 

3  A  d'Alembert,  25  mars  1758,  LVII,  532  —  Ibid  ,  i3  auguste  1760,  LVIII, 
55i. 

1  A  Duclos,  11  août  1760,  LVIII,  542  sq...  Il  s'agit  du  projet  de  faire  admettre 
Diderot  à  l'Académie,  comme  revanche  des  Philosophes  de  Palissot. 

5  Lorsque   Duclos   se   fut  «  associé  »   d'Alembert,  dans    ses    fonctions    de 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII»  SIÈCLE  387 

c'est-à-dire  que  Morellet  a  été  embastillé  pour  sa  Vision  de  Palis- 
sot,  Thieriot  reçoit  du  patriarche  l'avis  suivant  : 

Il  serait  bien  à  désirer  que  les  frères  fussent  unis  ;  ils  écraseraient  leurs 
indignes  adversaires,  qui  les  mangent  l'un  après  l'autre.  Il  faudrait  que 
les  Da  lembert),  Dé,  Di  (derot),  Do  (D'Holbach  ?  ),  Du  (clos),  les 
H  (elvetius),  les  G  (rimm),  etc.,  soupassent  tous  ensemble  deux  fois 
par  semaine.  Mes  enfants,  aimez-vous  les  uns  les  autres,  si  vous  pouvez  l. 

On  voit  encore  dans  YEpître  aux  fidèles  par  le  grand  apôtre  des 
Délices  : 

Les  sages  peuvent  former  un  corps  respectable,  au  lieu  d'être  des 
membres  désunis  que  les  fanatiques  et  les  sots  hachent  en  pièces.  11  est 
honteux  que  la  philosophie  ne  puisse  faire  chez  nous  ce  qu'elle  faisait 
chez  les  anciens  :  elle  rassemblait  les  hommes,  et  la  superstition  a  seule 
chez  nous  ce  privilège2. 

Il  semble  que  ce  corps  respectable  est  formé  vers  1760,  et  Vol- 
taire qui  avait  déclaré  :  «  Je  voudrais  que  les  philosophes  pussent 
faire  un  corps  d'initiés,  et  je  mourrais  content  3»,  eut  la  joie  de  voir 
marcher  sous  la  même  bannière  :  «  Marmontel,  d'Alembert  et 
MM.  Duclos,  de  Saint-Lambert,  et  Diderot,  et  le  petit  nombre  de 
ceux  qui  soutenaient,  avec  le  quinzième  chapitre  de  Bélisaire,  la 
gloire  de  la  France4.  » 

En  fait,  et  malgré  les  divergences,  l'union  fut  assez  étroite  pour 
que  le  peuple  comprît  vaguement  d'abord,  nettement  ensuite,  qu'il 
existait  une  classe  de  privilégiés  non  par  la  fortune  ou  la  naissance, 
mais  par  le  talent  et  le  mérite  personnel,  que  cette  classe  avait 
l'ambition  d'agir,  d'une  part  sur  le  gouvernement  qui  craignait  sa 


secrétaire  perpétuel  de  l'Académie,  Voltaire  écrit  à  La  Harpe  :  «  Embrassez 
bien  tendrement  l'illustre  d'Alembert.  Il  est  donc  associé  à  M.  Duclos;  ils 
doivent  tous  deux  vous  ouvrir  les  portes  d'un  sanctuaire  dont  ils  sont  de  très 
dignes  prêtres  »  ;  4  septembre  1771,  LVII,  238. 

1  9  juin  1760,  LVIII,  4i5i.  Cf  Voltaire  au  comte  de  Tressan,  i3  février  1708, 
LVII,  485. 

t  Grimm,  édit.   1812-1813,  1er  août  1763,  impartie,  I,  3i2. 

3  A  d'Alembert,  23  juin  1760.  LVIII,  464.. 

4  A  Marmontel.  1er  novembre  1769,  LXVI,  78.  A  ce  point  de  vue,  l'opinion 
de  de  Barante,  prétendant  qu'il  n'y  avait  «  aucun  accord  entre  les  philoso- 
phes »  nous  parait  erronée.  Ici  est  l'exagération  de  sa  thèse  (op.  cit., 
•ii  3  sq.) 


3ï*8  LES  PHILOSOPHES 

puissance,   de    l'autre  sur  la  nation   qu'elle   voulait   guider  vers  le 
progrès  et  vers  le  bonheur1  :  «  La  philosophie  d'une  part,  remarque 
M.  Brunel,  de  l'autre,  l'autel  et  le   trône    :  tels  sont  les  mots   du 
temps2.  »>   Déjà,   naît  cette  opinion  souvent  reprise  par  la  critique 
contemporaine,  qu'uni  vaste  plan  a  été  élaboré  par  les  penseurs,  en 
vue  de  l'affranchissement  de  l'esprit  humain  et  de  l'amélioration  de 
l'état  social,  et  que  dans  l'exécution  chacun  s'est  réservé  sa  tâche, 
son  rôle  particulier,  mais  en  vue  d'un  même  but  et  sous  une  direction 
unique.  Et  sans  doute  ce  qui  sépare  les  philosophes,   le  peuple  ne 
saurait  l'apercevoir  ;  il  n'est  frappé  que  de  ce  qui  les  unit.  «  L' En- 
cyclopédie est   un  témoignage   de  l'harmonie  des   philosophes   du 
xviii6   siècle,  au  moins   sur  certains  points  capitaux,   et  cette  har- 
monie, malgré  les  tristes  rivalités  et  les  déplorables  querelles  qui 
la  troublèrent,  est  une  des  causes  de  la  puissance  de  la  philosophie  à 
cette  époque*.  »  On  peut  le  répéter  de   l'ensemble  des  œuvres  des 

philosophes. 

11  y  avait,  dans  ce  qu'on  a  dénommé  le  Credo  des  encyclopédistes, 
bien  des  articles  que  le  peuple  ne  pouvait  comprendre  et  qui  lui 
auraient  peut-être  semblé  indifférents;  mais  d'abord,  aucune  des 
protestations  inspirées  par  la  vue  des  maux  qui  accablaient  les 
misérables  ne  le  laissait  insensible  ;  ensuite  il  lui  était  facile 
d'entrevoir  la  générosité  des  sentiments  qui  guidaient  ces  penseurs, 
répudiant  le  titre  de  «  littérateurs  »  pour  prendre  celui  de 
«  citovens  ».  Elle  est  bien  du  xvme  siècle  cette  définition  de 
l'homme  de  lettres  :  «  c'est,  dit  l'abbé  Garnier,  celui  dont  le  prin- 
cipal emploi  consiste  à  cultiver  son  esprit  par  l'étude,  afin  de  se 
rendre  meilleur  et  plus  utile  à  la  société  »  ;  et  l'opposant  au  «  litte- 
rator  »,  terme  de  mépris  chez  les  Romains,  l'auteur  concluait  que 
les  lois  étaient  l'ouvrage  des  lettres,  les  mœurs  aussi,  etc.. 
L'homme  de  lettres,  au  xvme  siècle,  c'est  par  excellence  le  philo- 

i  DeBarante,  op.  cit.,  préface  p.  5,  et  surtout  i5i  sq.  ;  de  Tocqueville,  op 
cit.,  209:  «Les  lettres  étaient, par  la  force  des  choses,  devenues  un  organe 
deï'opinion,  un  élément  de  la  constitution  politique  »  (préf.  p.  5).  Voir 
encore  un  des  plus  beaux  passages  du  livre  sur  l'importance  des  écrivains, 
p.  i5i  sq. 

3  Barni,  Hist.  des  Idées  morales  et  politiques.  Sur  ce  plan  qui  avait  l'air  con- 
certé, voir  Fontaine,  op.  cit.,  Conclusion,  p.  25i. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII"  SIECLE  389 

sophe  '.  Le  philosophe  apparaît  à  l'homme  du  peuple,  comme  un  pen- 
seur par  état,  guidé,  suivant  le  mot  de  d'Alembert,  par  «  l'amour 
du  bien  public,  le  désir  de  voir  les  hommes  heureux  »,  et  dont  les 
travaux  sont  «  dignes  par  cet  endroit  seul  d'être  la  lecture  des 
peuples  et  des  rois  '-».  De  là  leur  fierté  et  leur  ton  indépendant  : 
«  Les  gens  de  lettres  respectent  ce  qu'ils  doivent,  écrit  d'Alembert, 
et  ils  estiment  ce  qu'ils  peuvent.  »  Leur  fierté  vient  surtout  de  ce 
qu'ils  ont  conscience  de  leur  rôle  : 

De  tous  les  empires,  déclare  Duclos,  celui  des  gens  d'esprit,  sans  être 
visible,  est  le  plus  étendu.  Le  puissant  commande,  les  gens  d'esprit  gou- 
vernent, parce  qu'à  la  longue  ils  forment  l'opinion  publique,  qui  tôt  ou 
tard  subjugue  et  renverse  tous  les  despotismes2. 

C'est  là  une  phrase  que  la  Bruyère  n'aurait  pas  écrite.  Qu'on 
accuse  certains  de  ces  philosophes  d'avoir  eu  de  la  vanité  pour 
leur  personne  en  même  temps  que  pour  leurs  ouvrages,  d'avoir 
puisé  dans  cette  haute  idée  de  leur  rôle  un  ton  absolu,  une  grande 
confiance  en  soi,  une  morgue  qu'on  leur  a  reprochée  et  qu'eux- 
mêmes  ont  reprochée  à  certains  d'entre  eux;  de  Barante  les  en  a 
accusés,  et  on  peut  les  en  accuser  après  lui,  mais  à  la  condition  de 
faire  comme  de  Barante,  de  placer  l'éloge  à  côté  du  blâme  et  même 
avant  le  blâme,  de  convenir  qu'au  milieu  de  «  cette  soif  de  réputa- 
tion et  d'influence,  les  littérateurs  avaient  un  vif  désir  du  bien, 
une  envie  de  perfectionner,  qui  leur  faisait  illusion  sur  leurs 
sentiments  d'amour-propre  4.  »  Surtout,  ils  firent  illusion  à  ceux  qui 
les  voyaient  de  loin;  le  peuple  les  admira,  groupés  en  vue  d'une 
tâche  généreuse,  considérés  et  craints  par  le  pouvoir,  accomplissant 
leurs  fonctions  de  penseurs,  en  remuant  et  en  guidant  l'opinion 
publique;  une  des  affirmations  que  Voltaire  reprend  le  plus  souvent 
est  celle-ci  : 


*  L'Homme  de  Lettres,  par  M.  Garnier,  professeur  royal  d'hébreu  et  de 
l'Académie  des  Inscriptions,  Paris,  Panckouke,  1764,  in-12,  en  deux  parties. 
Cf.  Journal  Encyclopédique,  i"1' juin  1764,  A  ;  — Caylus  à  Pacciaudi,  25  mars 
1764,  1 ,  44 1  ;  —  Bachaumont,  II,  12  avril  1764,  47.  Lire  dans  Fontaine,  op.  cit., 
a"  partie,  le  chapitre  vu  :  i Homme  de  Lettres. 

2  D'Alembert,  Eloge  de  Montesquieu  (Œuvres,  III,  445). 

3  Duclos,  Considérations,  Œuvres,  I,  112. 

4  Op.  cit.,  p.  154.  Voir  le  très  bel  éloge  que  le  même  auteur  fait  des  philo- 
sophes, p.  2o3  sq.  :  «  Ils  étaient  désintéressés,  bienfaisants  ;  ils  désiraient  le 
bien  de  leur  pays  et  de  l'humanité..,  » 


0  LES  PHILOSOPHES 

L'opinion  gouverne  les  hommes,  et  les  philosophes  font  petit  à  petit 
changer  l'opinion  universelle...  Il  faudra  bien  pourtant  que  les  Welches 
arrivent  à  la  fin,  car  l'opinion  gouverne  le  monde,  et  les  philosophes,  à  la 
longue,  gouvernent  l'opinion...  Encore  une  fois,  c'est  l'opinion  qui  gou- 
verne le  monde,  et  c'est  à  vous  (philosophes),  de  gouverner  l'opinion  l. 

Cette  prétention  était  justifiée  ;  les  philosophes  «  gouvernèrent  » 
l'opinion,  non  seulement  celle  des  classes  privilégiées,  mais  encore 
celle  du  peuple  qu'ils  avaient  fait  naître  eux-mêmes,  qu'ils  avaient 
formée,  et  qui  leur  était  reconnaissante  de  se  vouer  à  la  défense 
des  misérables  et  à  la  lutte  contre  les  iniquités  de  l'ancien  régime. 


V 


Pour  former  cette  opinion,  et  surtout  pour  s'en  faire  suivre,  les 
philosophes  furent  remarquablement  doués.  Ils  eurent,  avant  tout 
et  au  suprême  degré,  le  talent  de  rendre  les  idées  «  portatives  ». 
Que  la  clarté,  chez  eux,  ait  nuit  à  la  profondeur,  et  que,  pour  être 
populaires,  ils  aient  été  moins  distingués  ou  moins  subtils,  on  ne 
saurait  en  disconvenir.  Mais,  sïls  agirent  sur  le  peuple,  c'est  préci- 
sément parce  qu'ils  pouvaient  être  compris  par  les  artisans  qui  sa- 
vaient lire,  et  surtout  qu'ils  pouvaient  être  facilement  expliqués  à 
ceux  qui  étaient  illettrés.  Car  ce  n'est  pas  seulement  par  les  grivoi- 
series et  les  gaudrioles  qu'ils  ont  attiré  à  eux  la  grande  partie  du 
public  ;  sans  doute,  les  épices  dont  beaucoup  d'entre  eux  assaison- 
nèrent leurs  ouvrages  furent  des  causes  importantes  de  succès  ; 
depuis  Usbek  et  Rica,  la  licence  servit  de  passe-port  a  la  philoso- 
phie. Mais  cela  eût  suffi  pour  piquer  l'attention,  non  pour  la  retenir; 
on  aurait  rendu  le  lecteur  curieux,  on  ne  l'aurait  pas  séduit  et  con- 
vaincu. En  lui  présentant  des  idées  clarifiées  par  une  forme  trans- 
parente, on  lui  donna  la  satisfaction  de  comprendre  ou  de  croire 
qu'il  avait  compris  ;  en  même  temps,  soit  par  des  exemples,  soit 
par  des  formules,  on  lui  fournit    les  moyens  d'aider  à   son  tour  à 

i  ;î  janvier  1766,  LXIII,  2;  27  janvier  17^6,  LXIII,  4:5  ;  26  décembre  1767, 
LIV,  49^.  Lire  les  Réflexions  sur  l'état  présent  de  la  République  des  Lettres 
pour  V article  :  Gens  de  lettres,  d'Alembert,  OEuvres  inédites,  67  sq.  (écrites 
en  1760,  l'année  de  la  comédie  des  Philosophes). 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AI    XVIII"    SIÈCLE  391 

cette  propagande,  auprès  de  ceux  qui  n'étaient  ni  des  souscripteurs 
de  Y  Encyclopédie  ni  des  clients  du  libraire  : 

Il  tant  bien,  écrivait  Buffon  à  Mme  Necker,  qu'il  y  ait  plus  de  grands 
écrivains  que  de  penseurs  profonds,  puisque  tous  les  jours  on  écrit  excel- 
lemment sur  des  choses  superficielles.  Fénelon,  Voltaire  et  Jean  Jacques  ne 
feraient  pas  un  sillon  d'une  ligne  de  profondeur  sur  la  tète  massive  des 
pensées  des  Bacon,  des  Newton,  des  Montesquieu  '. 

Ne  nous  arrêtons  pas  à  cet  étrange  classement  qui  rapproche  Vol- 
taire de  Fénélon  et  l'isole  de  Montesquieu.  Disons  seulement  que 
ces  «  choses  superficielles  »  auxquellesle  seigneur  de  Montbard  fait 
allusion  sont  la  haine  du  despotisme  et  de  l'arbitraire,  et  la  recher- 
che des  institutions  politiques  et  sociales  qui  doivent  assurer  aux 
citoyens  la  pleine  liberté  de  leurs  droits  ;  la  haine  du  fanatisme 
religieux,  et,  par  opposition,  la  liberté  de  conscience  et  de  penser; 
la  haine  des  institutions  féodales  et  le  principe  de  l'égalité  devant 
la  loi  ;  la  haine  des  inégalités  fiscales  et  le  principe  de  l'égalité 
devant  l'impôt;  la  haine  des  iniquités  sociales  et  l'extinction  du 
paupérisme;  la  haine  de  la  barbarie  dans  le  Gode  et  la  réforme  de 
la  justice;  la  liberté  commerciale  et  aussi  l'horreur  de  la  guerre, 
de  l'esclavage,  etc.,  etc.  Or,  si  les  penseurs  et  les  métaphysiciens 
les  plus  «  massifs  »  avaient  pu  s'intéresser  à  une  révolution  de  ce 
genre  et  la  faire  réussir,  alors  on  aurait  pu  prétendre  qu'ils  avaient 
tracé  leur  sillon  sans  compter  sur  le  peuple.  Gomment  le  peuple  les 
aurait-il  suivis?  Comment  se  serait-il  fait  leur  collaborateur?  Je 
l'avoue  cependant,  je  doute  fort  que  ces  grands  hommes  fussent 
parvenus  à  un  résultat.  Les  philosophes,  au  contraire,  devinrent  les 
vrais  éducateurs  de  la  nation,  parce  que,  si  j'ose  m'exprimer  ainsi, 
ils  lui  offrirent  un  «  enseignement  primaire  »,  et  mirent  à  leur  portée, 
en  les  rapetissant  peut-être,  mais  en  les  clarifiant,  les  problèmes  de 
la  science  politique,  économique  et  sociale2. 


i  2  janvier  1778, Œuvres,  édit.  de  Lanessan,  XII T,  36g. 

*  «  Pourquoi  (l'idée  mère  de  la  philosophie),  au  lieu  de  s'arrêter,  ainsi 
qu'elle   l'avait    fait  souvent,  dans   la  tète  de  quelques   philosophes,  était-elle 

descendue  jusqu'à  la  foule,  et (avait-elle  pu)  devenir  le  sujet  des  entretiens 

journaliers  des  oisifs  et  enflammer  jusqu'à  l'imagination  des  femmes  et  des 
paysans?  »  (de  Tocqueville,  op.  cit.,  ao5  sq.)  Cf.  toute  la  suite,  qui  a  trait  à 
l'influence  des  philosophes  sur  «la  foule  ». —  «Si  leur  doctrine  finit  par  péné- 
trer la  misse  même  de  la  nation,  c'est  qu'elle  se    présentait   sous    une   forme 


39g  LES  PHILOSOPHES 

La  méthode  est  exposée  dans  Y  Encyclopédie  : 

Le  philosophe  forme  ses  principes  sur  une  infinité  d'observations  par- 
ticulières. Le  peuple  adopte  le  principe  sans  penser  aux  observations  qui 
l'ont  produit  :  il  croit  que  la  maxime  existe  pour  ainsi  dire  par  elle-même, 
mais  le  philosophe  prend  la  maxime  dès  sa  source  ;  il  en  examine  l'origine, 
il  en  connaît  la  propre  valeur  et  n'en  fait  que  l'usage  qui  lui  convient  l. 

Tel  est  le  procédé  du  «  philosophe  »  ;  quand  il  s'agissait  du 
peuple  du  xvme  siècle,  aucun  autre  n'eût  été  de  mise.  De  quoi  a 
besoin  le  peuple  ?  se  dit  le  philosophe.  De  principes  certains,  de 
formules  nettes2,  d'exemples  frappants,  de  raisonnements  bien 
conduits  et  qui  le  persuadent.  Nos  dissertations  dogmatiques  nous 
vaudront  le  suffrage  de  l'élite  de  la  nation;  mais  ce  qui  nous  vau- 
dra l'approbation  du  grand  nombre,  c'est  tout  ce  qui  se  gravera 
dans  la  mémoire  sans  difficulté. 

Toutes  les  considérations  sur  les  devoirs  des  rois  envers  les  peu- 
ples ne  se  retiennent  pas  aussi  aisément  que  cette  anecdote  de  l'ar- 
ticle Législateur  dans  Y  Encyclopédie  : 

Il  n'y  a  pas  longtemps  qu'à  l'assemblée  des  Etats  de  Suède,  un  sénateur 
dit  au  gouverneur  de  l'héritier  delà  couronne  :  «  Conduisez  le  prince  dans 
la  cabane  de  l'indigence  laborieuse;  faites-lui  voir  de  près  le  malheureux, 
et  apprenez-lui  que  ce  n'est  pas  pour  servir  aux  caprices  d'une  douzaine 
de  souverains  que  les  peuples  de  l'Europe  sont  faits3.  » 

La  foule  pouvait  retenir  ce  commentaire  du  mot  amer  :  «  Le  pau- 
vre n'a  pas  de  patrie.  » 

Un  jeune  garçon  pâtissier  qui  avait  été  au  collège,  et  qui  savait  encore 
quelques  phrases  de  Cicéron,  se  donnait  un  jour  les  airs  d'aimer  sa  patrie. 
«  Qu'entends-tu  par  ta  patrie,  lui  dit  un  voisin;  est-ce  ton  four?  Est-ce  le 
village  où  tu  es  né,  et  que  tu  n'as  jamais  revu?  Est-ce  la  rue  où  demeu- 
raient ton  père  et  ta  mère  qui  se  sont  ruinés  et  qui  t'ont  réduit  à  en- 
fourner ces  petits  pâtés  pour  vivre?  Est-ce  l'hôtel  de  ville  où  tu  ne  seras 


simple,  facile,  attrayante,  et  savait  se  mettre  à  la  portée  de  tous.  »  Fontaine, 
le  Théâtre  et  la  Philosophie,  Introduction,  p.  7. 

1  Article  Philosophe,  XXV,  667,  668.  Voir  Mme  de  Staël,  citée  par  Fontaine, 
op.  cit.,  Introduction,  p.  2. 

2  Garai  parle  de  ces  «  expressions  serrées  qui  sont,  pour  la  lumière  des 
idées,  ce  que  le  foyer  de  certains  verres  est  pour  la  lumière  du  soleil  »  (Mém., 
etc.,  I,  39,  40).  Les  philosophes  en  trouvèrent,  tous,  plus  ou  moins. 

3  Encyclopédie  ;  Législateur,  XIX,  774  (art.  de  Diderot), 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al   XVIIIe  SIÈCLE  393 

jamais  clerc  d'un  quartinier?  Est-ce  l'église  de  Notre-Dame,  où  tu  n'as 
jamais  pu  parvenir  à  être  enfant  de  chœur,  tandis  qu'un  homme  absurde 
est  archevêque  et  duc  avec  vingt  mille  louis  d'or  de  rente  ?  » 

Le  garçon  pâtissier  ne  sut  que  répondre.  Un  penseur  qui  écoutait  cette 
conversation  conclut  que,  dans  une  patrie  un  peu  étendue,  il  y  avait 
souvent  plusieurs  millions  d'hommes  qui  n'avaient  point  de  patrie  ; 

et,  dans  le  même  article,  cette  pensée  pouvait  frapper  tous  les 
esprits  : 

11  est  clair  qu'un  pays  ne  peut  gagner  sans  qu'un  autre  perde,  et  qu'il 
ne  peut  vaincre  sans  faire  de  malheureux.  Telle  est  donc  la  condition 
humaine  que  souhaiter  la  grandeur  de  son  pays,  c'est  souhaiter  du  mal  à 


ses  voisins  l. 


«  La  France,  avait  dit  Montesquieu,  se  perdra  par  les  gens  de 
guerre.  »  D'Holbach  développera  cette  idée,  opposera  l'armée 
nationale  à  l'armée  de  métier,  et  s'élèvera  contre  le  préjugé  mili- 
taire, de  façon  à  faire  réfléchir  «  le  citoyen  paisible,  intimidé  devant 
le  soldat  »  : 

A  l'exemple  des  sauvages,  la  force  paraît  encore  la  qualité  la  plus 
digne  d'estime  et  de  considération.  Dans  l'origine  des  sociétés,  l'homme 
fut  attaché  au  courage,  parce  que  le  courage  était  alors  la  vertu  par  excel- 
lence, c'est-à-dire  la  qualité  la  plus  utile  à  des  nations  toutes  guerrières. 
Dans  les  nations  modernes  et  civilisées,  qui,  pour  leur  intérêt,  devraient 
être  plutôt  pacifiques,  il  serait  temps  d'attacher  l'idée  d'honneur  à  des 
qualités  plus  paisibles  et  plus  avantageuses  à  la  société  dont  les  besoins 
ont  changé3. 

Ravnal,  lui,  donnera  des  formules  : 

L'accroissement  des  impôts  et  la  difficulté  des  recouvrements  font 
mourir  de  faim  et  de  misère  ces  mêmes  familles  qui  sont  les  mères  et  les 
nourrices  des  armées. 

—  Si  une  oppression  universelle  est  le  premier  inconvénient  de  la  mul- 
tiplication des  soldats,  leur  oisiveté  en  est  le  second... 

—  Troisième    inconvénient  :    augmentation    de    soldats,  diminution  de 


1  Dict.  Phil.,  art.  Patrie,  section  II,  t.  XXXI,  p.  i^.'î,  3j4. 

2  Montesquieu,  Œuvres,  t.  VI,  p.  3i3. 

3  Système  social,  II,  XV. 


394  LES  PHILOSOPHES 

courage...  Moins  on  en  lève,  plus  ils  valent  ..  Plus  un  Etat  s'affaiblit,  plus 
on  multiplie  le  soldat. 

—  Quatrième  inconvénient  :  la  multiplication  de  la  milice  achemine  au 
despotisme  '.... 

Voilà  bien  des  gens  armés  pour  la  discussion  ! 
Quel  développement  contre  les  grands  et  les  favoris  pourrait  être 
aussi  efficace  que  ces  deux  ou  trois  phrases  ? 

Ils  n'ont  à  la  bouche  que  ces  mots  :  Le  roi  ;  le  roi  Ta  dit  ;  le  roi  le  veut  ; 
j'ai  vu  le  roi;  j'ai  soupe  avec  le  roi;  c'est  l'intention  du  roi.  Ces  mots 
sont  toujours  écoutés  avec  étonnement,  et  finissent  par  être  pris  pour 
des  ordres  souverains  "'. 

Tous  les  philosophes  ont  plus  ou  moins  la  même  manière  que 
Voltaire3  quand  il  s'agit  de  tourner  un  abus  en  ridicule.  Raynal  s'at- 
taque ainsi  au  droit  d'aînesse  : 

Si  un  sauvage  laissait  en  mourant  deux  arcs  et  deux  enfants,  et  qu'on 
lui  demandât  ce  qu'il  faut  faire  de  ces  deux  arcs,  ne  répondrait-il  pas 
qu'il  faut  en  donner  un  à  chacun  ;  et  s'il  les  léguait  tous  deux  au  même,  ne 
laisserait-il  pas  entendre  que  le  proscrit  est  un  fruit  des  mauvaises  mœurs 
de  sa  femme  4  ? 

La  loi  doit  être  consentie  par  tous.  Cette  proposition  est  ainsi 
éclairée  par  Mably  : 

Un  prince  met  froidement  à  la  tête  de  ses  ordonnances  que  tel  est  son 
bon  plaisir  :  quelle  raison,  quel  motif,  quel  titre  pour  exiger  mon  obéis- 
sance !  La  législation,  ce  que  les  hommes  ont  de  plus  saint  et  de  plus 
sacré,  est-elle  une  partie  de  chasse5? 

Voltaire  est  celui  qui  offre  le  plus  de  ces  saillies.  C'est  par  là  le 
plus  populaire.  Diderot  ayant  à  expliquer  ce  qu'on  entend  par 
liberté  civile,  trouve  cette  définition  : 

La  liberté  civile  est  fondée  sur  les  meilleures  lois  possibles  :  et  dans  un 
Etat  qui  les  aurait  en  partage,  un  homme  à  qui  on  ferait  son  procès  selon 

1  Histoire  des  deux  Indes,  livre  XIX,  .'5;,  286  sq.  (t.  VII,  édi t.   1774). 

2  Edition  1780,  XIV,  II,  p.  5i5. 

3  Sur  cette  lucidité  de  Voltaire,  cf.  Brunetière,  Etudes  critiques,  4e  série, 
Voltaire,  3o8,  3oo  (ier  mai  1890). 

4  Edition  1780,'   XIII,  LUI,  p.  475. 

5  Œuvres  complètes,  1797,  XI,  248  :  Des  Droits  et  des  Devoirs  des  citoyens 
(entretien  avec  lord  Stanhope),  16  août  1758. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII4  SIÈCLE  395 

les  lois,  et  qui  devrait  être  pendu  le  lendemain,  serait  plus  libre  qu'un 
pacha  ne  l'est  en  Turquie  '. 

Qui  voudrait  découvrir  la  matière  et  souvent  même  la  forme  des 
revendications  du  quatrième  état  n'aurait  qu'à  feuilleter  les  philo- 
sophes : 

Une  des  suites  les  plus  fâcheuses  de  la  mauvaise  administration,  c'est 
de  diviser  la  société  en  deux  classes  d'hommes,  dont  les  uns  sont  dans 
l'opulence  et  les  autres  clans  la  misère2. 

Formule  redoutable  pour  un  régime,  car  d'une  part  elle  scinde  la 
société  en  deux  classes,  ceux  qui  ont  tout  et  ceux  qui  n'ontrien,  et 
de  l'autre  elle  enseigne  à  ces  derniers  que  leur  malheur  vient  d'une 
«  mauvaise  administration  »,  c'est-à-dire  qu'il  cessera  quand  celle- 
ci  sera  renversée  :  formule  aisée  à  retenir,  comme  celle  de  Rousseau, 
plus  terrible  encore  : 

Résumons  en  quatre  mots  le  pacte  social  des  deux  états  :  Vous  avez 
besoin  de  moi,  car  je  suis  riche  et  vous  êtes  pauvre;  faisons  donc  un 
accord  entre  nous;  je  permettrai  que  vous  ayez  l'honneur  de  me  servir,  à 
condition  que  vous  me  donnerez  le  peu  qui  vous  reste  pour  la  peine  que 
je  prendrai  de  vous  commander3. 

Nous  cherchons,  depuis  quelques  années,  à  assurer  la  vieillesse  du 
travailleur  ;  mais  nous  avons  longtemps  discuté  pour  savoir  si 
l'Etat  devait  ou  non  intervenir,  et  des  théoriciens  ingénieux  ont, 
comme  feu  Aristote,  dit  là-dessus  de  fort  belles  choses.  Le  pro- 
blème avait  été  posé  hardiment,  au  xvme  siècle,  et  Marmontel 
écrivait  ce  passage  où  était  affirmé  avec  une  simplicité  tranquille 
le  droit  du  pauvre  à  être  garanti  de  la  misère  par  les  années  de  tra- 
vail, et  de  l'indigence  après  les  années  de  travail. 

Il  y  a  pour  l'homme  un  mal  réel  qui  vient  de  la  nature  :  c'est  la  douleur. 
Il  y  en  a  un  qui  vient  de  la  société  :  c'est  la  véritable  indigence.  Nul  être 
vivant  et  sensible  ne  peut  se  rendre  inaccessible  à  l'un;  mais  partout  le 
travail  doit  pouvoir  garantir  de  l'autre.  Un  crime  irrémissible  de  la  société 
serait  que  la  misère  fût  inévitablement  attachée  à  la  vieillesse  de  l'homme 


1  Encyclopédie  (Liberté  civile,  XIX,  996). 

2  Encyclopédie  (Indigent,  Gram,  Assézat,  XV,  204). 

3  Rousseau,    De    VEconomie  politique,    article    inséré   dans  l'Encyclopédie 
(Œuvres,  Hachette,  III,  3oi). 


396  LES  PHILOSOPHES 

qui  nourrit  les  hommes,  ou  de  l'artisan  qui  les  sert,  ou  du  soldat  qui  les 
défend.  Voilà  le  malheur  véritable  dont  ceux  qui  gouvernent  les  peuples 
sont  responsables  à  la  terre  et  au  ciel1. 

Autant  de  «  principes  »  qui  ne  seront  pas  perdus  ;  pas  plus  d'ail- 
leurs que  cette  protestation  contre  la  brutalité  de  certains  privilé- 
giés de  la  fortune  ou  du  sort  à  l'égard  du  manouvrier  : 

On  a  vu  des  hommes  oubliant  qu'ils  pouvaient  naître  dans  l'abjection, 
et  qu'ils  ne  tenaient  leurs  dignités  que  des  conventions,  dégrader  d'autres 
hommes  au  point  de  les  employer  à  des  choses  pour  lesquelles  ils  auraient 
répugné  à  se  servir  de  leurs  animaux,  et  se  persuader  que  leurs  semblables 
n'étaient  susceptibles  ni  des  mêmes  biens  ni  des  mêmes  maux,  que  ceux 
qu'ils  pouvaient  éprouver. 

Cela  est  écrit  dans  l'article  de  Y  Encyclopédie,  dû  à  Damilaville, 
sur  la  Population2  ;  qu'on  le  relise,  et  l'on  verra  combien  d'idées 
devaient  passer  de  là  toutes  faites  dans  les  cerveaux  les  plus  igno- 
rants, jusqu'à  celle-ci  qui  les  fait  déjà  réfléchir  par  sa  vérité  lumi- 
neuse :  «  Les  gens  riches  font  moins  d'enfants  que  les  pauvres3.  » 

On  y  verra  surtout  condensées  un  certain  nombre  des  protesta- 
tions des  philosophes  contre  les  impôts  iniques  de  l'Ancien  Régime. 
C'est  peut-être  par  ces  protestations  généreuses  que  les  encyclopé- 
distes se  sont  acquis  les  sympathies  les  plus  vives  dans  le  peuple. 
Car  la  principale  cause  de  la  misère  du  peuple,  c'est  l'impôt.  Taine 
a  exposé,  dans  un  chapitre  énergique  et  précis,  les  extorsions 
énormes  dont  souffre  le  cultivateur,  propriétaire  et  manouvrier4.  Le 
taillable  qui  a  une  terre  paie,  par  le  seul  impôt  direct,  53  francs 
sur  ioo  de  revenu,  plus  de  la  moitié  ;  après  le  revenu,  c'est  le  tour 
du  salaire;  le  journalier  qui,  dans  le  Toulousain,  gagne  de  7  à 
12  sous  par  jour  en  été  (176^),  doit  payer  8,  9,  10  livres  de  capita- 
tion.  Contre  le  travailleur  des  champs  et  celui  des  villes,  le  fisc  est 
également  implacable,  et  les  impôts  de  toute  nature  pleuvent  sur 
les  épaules  du  pauvre  hère;  le  malheureux  est  toujours  tondu  jus- 
qu'à ce  que  le  sang  jaillisse  sous  les  ciseaux.  Gabelle,  aides,  traites, 
que  d'instruments  d'oppression  et  de  vexation  !  Il  y  a  dans  Mercier 


1  Essai  sur  le  bonheur  (Œuv.,  XIII,  216,  217). 
8  XXVI,  8o5. 

3  Ibid.,  806. 

4  l'Ancien  régime  et  la  Révolution,  livre  V.  chap.  11,  4^6  sq. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AL  XVIII»  SIÈCLE  39? 

le  tableau  navrant  de  l'intérieur  d'un  ouvrier  ;  celui-ci  nommé  Qua- 
tremain  a  loué,  au  sixième,  un  taudis  ;  le  misérable  est  père  de 
quatre  enfants,  et  il  a  arrangé,  dans  une  cheminée,  une  façon  d'alcôve 
où  il  se  réfugie  lui  et  sa  famille.  «  Un  jour,  j'ouvris  sa  porte  qui 
n'avait  qu'un  loquet  ;  la  chambre  n'offrait  que  la  muraille  et  un  étau; 
cet  homme,  en  sortant  de  dessous  sa  cheminée,  à  moitié  malade, 
me  dit  :  «  Je  croyais  que  c'était  garnison  pour  la  capitation  '  ». 
Garnison,  il  faut  savoir  ce  que  cela  signifie.  Le  fisc  est  ingénieux, 
quand  il  s'agit  des  meurt-de-faim  ;  ces  derniers,  du  jour  où  ils  ne 
couchent   plus  au  ruisseau,    doivent  payer  la    capitation  (3  livres 

10  sous  par  tète).  S'ils  ne  paient  pas,  c'est  le  locataire  qui  leur 
sous-loue,  qui  est  responsable.  S'il  y  a  du  retard  on  voit  s'installer 
chez  eux  un  «  garnisaire  »,  qu'ils  doivent  loger  et  payer  tant  par 
jour-.  Je  m'étonne  qu'on  n'ait  pas  étranglé  davantage  de  «  garni- 
saires  »,  d'autant  plus  que  ce  n'étaient  pas  des  gens  recomman- 
dables  qui  se  livraient  à  ce  joli  métier.  Pressurés  par  des  charges 
énormes,  torturés  par  des  vexations  criantes,  les  gens  du  peuple  sont 
irrités  davantage  quand  ils  voient  que  les  plus  capables  de  s'acquitter 
de  l'impôt  en  sont  exempts,  et  que  le  gueux  doit  payer  pour  le  noble, 
l'ecclésiastique,  l'homme  de  loi,  le  riche  et  l'habitant  aisé,  le  fonc- 
tionnaire de  l'ordre  administratif  ou  financier,  etc.  Les  cahiers  des 
Etats  sont  ici  unanimes  :  nous  n'en  pouvons  plus,  nous  sommes 
exténués,  demandez  de  l'argent  à  ceux  qui  en  ont,  tels  sont,  sous 
mille  formes  touchantes  ou  désespérées,  les  cris  de  douleur  et 
d'exaspération  qui  éclatent  d'un  bout  à  l'autre  du  royaume. 

L'article  Population  faisait  entendre  un  écho  vigoureux  de  ces 
plaintes  : 

Ceux  qui  ont  dit  que,  plus  les  sujets  étaient  pauvres,  plus  les  familles 
étaient  nombreuses,  que  plus  ils  étaient  chargés  d'impôts,  plus  ils  se 
mettaient  en  état  de  les  payer,  ont  blasphémé  contre  le  genre  humain... 

11  fallait  les  réduire  dans  la  cruelle  indigence  où  ils  voulaient  que  fussent 
leurs  concitoyens,  afin  de  leur  apprendre  qu'avec  un  mensonge  ils  avaient 
dit  une  atrocité,  qui  méritait  peut-être  une  plus  grande  punition  3. 

Il  ne  fallait  pas  chercher  ailleurs  que  dans  la  monstrueuse  répar- 
tition des  charges  les  maux  multiples  qui  travaillaient  le  pays: 

1  Mercier,  X,  262. 

2  Mercier,  III,  2M,  <j8  sq.  Capitation  et  Garnison. 
s  XXVI,  8o3. 


398  LES  PHILOSOPHES 

Des  gens  qui  ne  peuvent  compter  sur  leur  nourriture  s'exposeront-ils  à 
donner  la  vie  à  de  nouveaux  malheureux  qui  accroîtraient  leur  désespoir 
par  l'impossibilité  où  ils  seraient  de  les  nourrir  ?  Est-ce  un  sein  desséché 
par  la  misère  qui  les  allaitera  ?  Est-ce  un  père  affaibli  par  le  besoin  qui 
soutiendra  et  qui  alimentera  leur  jeunesse  ? 

Ces  créatures  éteintes,  pour  ainsi  dire,  avant  que  d'avoir  existé,  sont 
bien  peu  propres  ensuite  à  la  propagation.  Ainsi  donc  là  où  les  peu- 
ples sont  misérables,  l'espèce  dégénère  et  se  détruit  l. 

L'article  n'épargnait  pas  ces  exemptions  iniques,  qui  faisaient 
retomber  sur  les   malheureux  toute  la  charge   du  fardeau  public  : 

Chaque  citoyen  est  obligé  de  fournir  à  la  société  sa  contribution  de 
travail  et  sa  part  des  impôts  que  la  conservation  commune  exige  ;  celui 
qui  se  dispense  de  ces  deux  contributions  est  mauvais  citoyen,  c'est  un 
membre  inutile,  une  charge  de  plus  pour  la  société  qui,  en  bonne  police, 
ne  doit  pas  y  être  soufferte  ;  mais  les  impôts  doivent  être  dans  le  rap- 
port exact  des  richesses  du  pays,  et  répartis  dans  la  juste  proportion 
des  facultés  particulières  de  chaque  citoyen2. 

Ce  langage-là  devait  être  compris  par  le  peuple.  Il  dut  savoir 
o-ré  aux  philosophes  de  dénoncer  aussi  éloquemment  les   maux  qui 

le  tuaient. 

Dans  l'article  Privilège,  Diderot,  n'osant  pas  dévoiler  toute  sa 
pensée,  reconnaissait  un  certain  nombre  d'exemptions  comme 
«  justes  et  décentes  »  ;  mais  il  protestait  contre  l'abus  : 

Mais  il  semble  qu'il  faudrait  encore  distinguer,  dans  tous  les  cas,  les 
personnes  dont  les  services  sont  réels  et  utiles,  et  ne  pas  avilir  les  faveurs 
dont  ceux-ci  jouissent  légitimement,  en  les  confondant  avec  un  grand 
nombre  de  gens  inutiles  à  tous  égards,  et  qui  n'ont  pour  titres  qu'un 
morceau  de  parchemin  acquis  presque  toujours  à  très  bas  prix  ?. 

Il  notait,  parmi  les  conséquences  de  ces  iniquités,  ce  fait  que 
«  la  partie  des  citoyens  la  plus  pauvre  est  toujours  surchargée  au 
delà  de  ses  forces  ;  or  cette  partie  est  cependant  la  plus  véritable- 
ment utile  à  l'État,  puisqu'elle  est  composée  de  ceux  qui  cultivent 
la  terre  et  procurent  la  subsistance  aux  ordres  supérieurs  ».  Il  y 
avait  là  trop  de  réticences,  et  le  programme  des  philosophes,  il  faut 

»  Ibid.,  8o5. 
*  Ibid., 8o3,  804. 

3  XXVII,  452.  Gela  est  déjà  hardi.  Voir  dans  Taine,  op.  cit.,  chap.  II,  le 
nombre  des  privilégiés  et  leurs  privilèges. 


KT  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII*  SIÈCLE  399 

le  chercher  ailleurs.  Il  est  tout  entier  contenu  dans  cette  devise  de 
Voltaire  :    «    En  matière  d'impôt,  tout  privilège  est  une  véritable 

injustice1.  » 

Que  tous  ces  réformateurs  ne  tussent  pas  du  même  avis  sur  les 
impôts  qui  étaient  les  plus  justes  et  les  moins  vexatoires,  que  Vol- 
laire  fit  la  critique  de  l'impôt  sur  le  sol,  que  tel  autre  fît  l'apologie 
des  impôts  de  consommation,  que  Ton  trouve  sur  ces  points  et  sur 
d'autres  des  opinions  différentes  parmi  les  encyclopédistes,  rien  n'est 
plus  vrai.  Cela  n'empêche  pas  que  tous  étaient  d'accord  sur  un  cer- 
tain nombre  de  réformes  de  premier  ordre,  comme  la  suppression 
des  privilèges,  et  qu'il  n'y  avait  qu'une  voix  pour  reconnaître  la 
vérité  de  cette  pensée  de  Voltaire  : 

Le  point  capital  serait  qu'un  peuple  entier  ne  fut  point  dépouillé  par 
une  armée  d'alguazils,  pour  qu'une  vingtaine  de  sangsues  de  la  cour  ou 
de  la  ville  s'abreuvât  de  son  sang'. 

Ils  ont  aussi  proclamé  le  principe  de  la  «  progression  »  de  l'impôt, 
et  à  tous  ces  hommes  qui  payaient  d'autant  plus  qu'ils  étaient  plus 
pauvres, ils  ont  fourni  des  arguments  pour  montrer  qu'ils  devaient 
payer  d'autant  moins  qu'ils  avaient  moins  de  ressources.  D'Alembert 
a  établi  avec  force  la  distinction  entre  le  nécessaire  absolu,  «  réglé 
par  les  besoins  indispensables  de  la  vie  »,  et  le  nécessaire  relatif 
«  réglé  par  les  lois  et  les  circonstances  ».  La  vertu  civile  consiste, 
selon  lui,  à  sacrifier  son  nécessaire  relatif  à  ceux  qui  n'ont  pas  le 
nécessaire  absolu. 

Au  reste,  une  loi  antérieure  à  toute  considération  sur  le  nécessaire 
relatif,  c'est  que,  dans  les  Etats  où  plusieurs  citoyens  manquent  du 
nécessaire  absolu,  et  ces  Etats  sont  par  malheur  le  plus  grand  nombre, 

1  XX,  436  ;  Turgot  lui-même  qui  écrivait  :  «  Plus  on  jouit  des  avantages  de 
la  société,  plus  on  doit  se  tenir  honoré  d'en  partager  les  charges  »,  n'osait 
pas  proposer  de  détruire  les  privilèges,  mais  pensait  qu'il  «  fallait  y  tra- 
vailler lentement,  à  mesure  que  l'opinion  publique  et  le  cours  des  événements 
rendaient  les  changements  possibles.» L'exemple  de  Turgot,  concluant  que  ni 
la  noblesse,  ni  le  clergé  ne  devaient  payer  la  taille  «  parce  que  les  préjugés 
avaient  attaché  une  idée  d'avilissement  à  cette  imposition  »  montre  pourquoi 
Diderot  avait  besoin  d'être  prudent,  et  comment  les  philosophes  étaient  en 
avance  sur  leur  siècle.  (Voyez,  OEuvres  de  Turgot,  publiées  par  Eugène 
Daire  (1844)  :  Réponse  de  Turgot  aux  observations  du  garde  des  sceaux  pour 
la  suppression  de  la  corvée,  I,  271,  272.) 

2  Dict.  Phil.,  art.  Impôt,  section  II,  vol.  XXX,  338,  339. 


400  LES  PHILOSOPHES 

tous  ceux  qui  ont  plus  que  ce  nécessaire  doivent  à  l'Etat  au  moins  une 
partie  de  ce  qu'ils  possèdent  au  delà.  Or,  quelle  est  cette  partie  qu'ils 
doivent,  et  qu'ils  ne  peuvent  retenir  sans  être  coupables  envers  la  société 
dont  ils  sont  membres?  La  réponse  à  cette  première  question  renfermera 
l'obligation  étroite  que  la  morale  nous  impose1. 

Ce  principe  a  pour  corollaire  celui-ci  :  la  société  doit  à  chacun 
de  ses  membres  le  nécessaire  absolu,  à  fortiori  ne  doit-elle  pas 
prendre  sur  ce  nécessaire  absolu  pour  fournir  à  d'autres  le  néces- 
saire relatif.  On  sent  que  nous  allons  tout  droit  à  l'exemption  des 
classes  malheureuses,  en  matière  d'impôt  :  «  Le  besoin  satisfait,  le 
reste  appartient  au  fisc  x  »,  telle  est  une  des  maximes  de  la  Politique 
des  Souverains,  d'après  Diderot.  Modifions  la  formule,  et  nous 
aurons  la  pensée  des  encyclopédistes  :  «  Le  besoin  satisfait,  le 
reste  peut  être  soumis  au  fisc.  »  C'est  bien  l'idée  de  Diderot,  telle 
qu'il  l'a  exprimée  à  la  fin  de  son  Dialogue  entre  un  père  et  sa 
fille,  en  défendant  son  projet  d'une  «  publication  du  tarif  général 
des  impôts  et  de  leur  répartition  »  : 

Par  là  on  connaîtrait  la  pauvreté,  et  par  conséquent  la  dette  des 
riches;  l'inégalité  de  la  répartition  serait  empêchée,  car  qui  oserait  ainsi 
publiquement  accorder  de  la  prédilection,  par  quelque  vue  que  ce  soit 
d'intérêt  ou  de  timidité?  L'impôt  ne  doit  tomber  que  sur  celui  qui  est 
au-dessus  du  besoin  réel.  Celui  qui  est  au-dessous  est  de  la  classe  des 
pauvres,  et  elle  ne  doit  rien  payer3. 

C'est  encore  le  sens  de  cette  définition  de  Raynal  :  «  L'impôt 
peut  être  défini  le  sacrifice  d'une  partie  de  la  propriété  pour  la  dé- 
fense et  la  conservation  de  l'autre  »,  et,  si  Raynal  proteste  contre 
les  impôts  de  consommation  qui  frappent  les  denrées  de  première 
nécessité,  c'est  parce  qu'ils  atteignent  ce  nécessaire  absolu  sur  lequel 
la  société  n'a  aucun  droit  : 

Mais  si  la  taxe  porte  sur  les  denrées  de  premier  besoin,  c'est  le  comble 
de    la    cruauté.    Avant   toutes  les  lois  sociales,   l'homme   avait    le   droit 


1  Œuvres,  I,  214,  21 5.  Essai  sur  les  éléments  de  philosophie. 

-Œuvres,  Assézat,  II,  481,  pensée  CXX.  Voir  le  très  curieux  chapitre  de 
Mercier,  VII,  eh.  dlxiii,  112  sq.  intitulé  :  De  Raoul  Spérame,  où  est  commenté 
le  mot  de  Montesquieu  :  <<  Chacun  ayant  un  nécessaire  physique  égal,  on 
ne  doit  taxer  que  l'excédant.  Taxer  le  nécessaire,  c'est  détruire  ». 

3  Diderot,  Mon  Père  et  Moi  (vers  1760),  IV,  481,  482. 


Et  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AI]  XVIII*  SlfcCLË  401 

de  subsister.  L'a-l-il  perdu  par  L'établissement  des  lois  ?  Survendre  au 
peuple  les  fruits  de  la  terre,  c'est  les  lui  ravir;  c'est  attaquer  le  prin- 
cipe de  sou  existence,  que  de  le  priver,  par  un  impôt,  des  moyens  de  la 
conserver.  En  pressurant  la  subsistance  de  l'indigent,  l'Etat  lui  6te  les 
forces  avec  les  aliments.  D'un  homme  pauvre,  il  l'ait  un  mendiant  ;  d'un 
travailleur,  un  oisif  :  d'un  malheureux,  un  scélérat  ;  c'est-à-dire  qu'il  con- 
duit un  famélique  à  l'échafaud  par  la  misère  '. 

Dans  Y  Encyclopédie,  de  Jaucourt  demande  qu'on  exempte 
même  l'«   industrie  des  artisans  »: 

Ce  serait  encore  une  mauvaise  administration  que  de  taxer  l'industrie 
des  artisans,  car  ce  serait  les  faire  payer  à  l'Etat,  précisément  parce  qu'ils 
produisent  dans  l'Etat  une  valeur  qui  n'existait  pas:  ce  serait  un  moyen 
d'anéantir  l'industrie,  ruiner  l'Etat,  et  lui  couper  la  source  des  subsides  2  ; 

et  Damilàville  déclare  à  son  tour  : 

Quand  toutes  les  richesses  de  la  nation  sont  réunies  et  possédées  par 
un  petit  nombre,  il  faut  que  la  multitude  soit  misérable,  et  le  fardeau  des 
impositions  l'accable.  Quelle  proportion  y-a-t-il  en  effet  entre  le  nécessaire 
qu'ils  enlèvent  aux  malheureux  et  la  légère  partie  de  l'énorme  super/lu 
dont  ils  privent  les  autres3? 

Nous  avons  dit  que  les  philosophes  étaient  pour  la  c<  progression  » 
dans  l'impôt.  L'article  Impôt  de  Y  Encyclopédie  posait  ainsi  la  ques- 
tion : 

Quoique  tous  les  sujets  jouissent  également  de  la  protection  du  gou- 
vernement et  de  la  sûreté  qu'il  leur  procure,  l'inégalité  de  leur  fortune 
et  des  avantages  qu'ils  en  retirent  veut  des  impositions  conformes  à  cette 
inégalité,  et  veut  que  ces  impositions  soient,  pour  parler  ainsi,  en  pro- 
gression géométrique,  deux,  quatre,  huit,  seize  sur  les  aisés,  car  cet 
impôt  ne  doit  point  s'étendre  sur  le  nécessaire 

Tant  que  les  impôts,  dans  un  royaume  de  luxe,  ne  seront  pas  assis  de 
manière  qu'on  perçoive  des  particuliers  en  raison  de  leur  aisance,  la  con- 
dition de  ce  royaume  ne  saurait  s'améliorer;  une  partie  des  sujets  vivra 
dans  l'opulence  et  mangera  dans  un  repas  la  nourriture  de  cent  familles, 
tandis  que  l'autre  n'aura  que  du  pain  et  dépérira  journellement 4. 

1  Histoire  des  deux  Indes  (édit.  1774»  t.  VII,  p.  365  sq.),  livre  XIX,  4^. 
-  Par  de  Jaucourt,  XVIII,  449.   Sur  de  Jaucourt,  collaborateur  de  l' Encyclo- 
pédie, cf.  P.  Duprat,  op.   cit.,  IV,  84  sq. 

3  Population,  XXVI,  806.     . 

4  XVIII,  447  sq.  (de  Jaucourt). 

Univ.  de  Lyon.  —  M.   Roustan.  26 


402  LES  PHILOSOPHES 

Lorsque  Jean-Jacques  s'indignera  contre  l'inégalité  des  avan- 
tages que  les  riches  et  les  pauvres  tirent  de  la  société,  il  ne  fera 
qu'enflammer  de  son  admirable  éloquence  cette  idée  familière  aux 
philosophes  ;  de  même,  c'est  bien  en  «  philosophe  »  qu'il  s'expri- 
mera, lorsqu'il  résumera  à  la  façon  de  Voltaire  la  théorie  de  l'impôt 
progressif  : 

Premièrement,  on  doit  considérer  le  rapport  des  quantités,  selon 
lequel,  toutes  choses  égales,  celui  qui  a  dix  fois  plus  de  bien  qu'un  autre 
doit  payer  dix  fois  plus  que  lui  ;  secondement,  le  rapport  des  usages, 
c'est-à-dire  la  distinction  du  nécessaire  et  du  superflu.  Celui  qui  n'a  que 
le  simple  nécessaire  ne  doit  rien  payer  du  tout  ;  la  taxe  de  celui  qui  a  du 
superflu  peut  aller,  au  besoin,  jusqu'à  la  concurrence  de  tout  ce  qui 
excède  son  nécessaire.  A  cela,  il  dira  qu'eu  égard  à  son  rang,  ce  qui  serait 
superflu  pour  un  homme  inférieur  est  nécessaire  pour  lui;  mais  c'est  un 
mensonge,  car  un  grand  a  deux  jambes  ainsi  qu'un  bouvier,  et  n'a  qu'un 

ventre  non  plus  que   lui Enfin,  la   loi  ne  prescrit    la    magnificence    à 

personne,  et  la  bienséance  n'est  jamais  une  raison  contre  le  droit1. 

Les  «  bêtes  de  somme  »  de  l'ancien  régime  avaient  donc  trouvé 
des  protecteurs-.  Ceux-ci  leur  apprirent  en  outre  à  raisonner.  L'ar- 
ticle Impôt  de  Y  Encyclopédie  montrait  les  véritables  points  à 
réformer  et  les  grandes  lignes  à  suivre  : 

Ayons  donc  pour  maxime  fondamentale  de  ne  point  mesurer  les  impôts 
à  ce  que  le  peuple  peut  donner,  mais  à  ce  qu'il  doit  donner  équitablement, 
et,  si  quelquefois  on  est  contraint  de  mesurer  les  impôts  à  ce  que  le  peuple 
peut  donner,  il  faut  que  ce  soit  du  moins  à  ce  qu'il  peut  toujours  don- 
ner   Le   souverain  doit  ôter  tous  les  impôts  qui  sont  vicieux  par  leur 

nature,  sans  chercher  à  en  réprimer  les  abus,  parce  que  la  chose  n'est  pas 
possible.  Lorsqu'un  impôt  est  vicieux  par  lui-même,  comme  le  sont  tous 
les  tributs  arbitraires,  la  forme  de  la  régie,  toute  bonne  qu'elle  est,  ne 
change  que  le  nom  des  excès,  mais  elle  n'en  corrige  pas  la  cause3. 

Voltaire  donnait  à  ces  justes  réclamations  une  forme  plus  lumi- 
neuse encore,  et  plus  familière.  Au  paysan   qui  se  lamentait   sous 


1  Rousseau  :  Economie  politique,  article  inséré  dans  l'Encyclopédie  (Œuvres, 
Hachette,  III,  299,  3oo). 

2  Citons  cette  maxime,  toute  «  philosophique  »  de  Trudaine  :  «  Le  gouver- 
nement quand  il  est  juste,  est  du  côté  des  faibles  ». 

3  Art.  cit.,  400. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII"  SIÈCLE  403 

les  poids  des  exactions,  on  pouvait  lire  ces  lignes  ;  on  était  sûr  qu'elles 
porteraient  : 

Le  cultivateur  demande  pourquoi  ou  lui  ôte  la  moitié  de  son  bien  pour 
payer  des  soldats,  tandis  que  la  centième  partie  suffirait  :  on  lui  répond 
qu'outre  les  soldats,  il  faut  payer  les  arts  et  le  luxe,  (pie  rien  n'est  perdu, 
que  chez  les  Perses  on  assignait  à  la  reine  des  villes  et  des  villages  pour 
payer  sa  ceinture,  ses  pantoufles  et  ses  épingles.  11  réplique  qu'il  ne  sait 
pas  l'histoire  de  Perse,  et  qu'il  est  très  fâché  qu'on  lui  prenne  la  moitié 
de  son  bien  pour  une  ceinture,  des  épingles  et  des  souliers,  qu'il  les  four- 
nirait à  bien  meilleur  marché,  et  que  c'est  une  véritable  écorcherie.  On 
lui  fait  entendre  raison  en  le  mettant  dans  un  cachot,  et  en  faisant  ven- 
dre ses  meubles.  S'il  résiste  aux  exacteurs  que  le  Nouveau  Testament  a 
damnés,  on  le  fait  pendre,  et  cela  rend  tous  ses  voisins  infiniment  accom- 
modants l. 

Comprend-on  à  présent  pourquoi  le  peuple  tourna  les  yeux  vers 
les  philosophes  comme  vers  des  soutiens  éloquents,  et  des  sauveurs 
tout  dévoués  aux  victimes  de  l'ordre  établi?  Mercier,  en  présence 
du  développement  remarquable  des  institutions  de  bienfaisance,  se 
demandait  s'il  était  possible  qu'il  y  eût  encore  en  France  des  misé- 
rables :  il  se  disait  que  c'était  peut-être  la  conséquence  des  vices  de 
la  distribution"2.  Il  se  trompait  :  c'était  la  conséquence  des  vices 
de  l'ancien  régime .  La  charité  publique  et  privée  aurait  pu  créer 
des  fondations  plus  nombreuses  encore  ;  ce  n'étaient  pas  des  asiles 
ou  des  hôpitaux  qui  pouvaient  diminuer  la  misère,  c'étaient  de 
bonnes  lois  fiscales,  des  lois  plus  humaines  c'est-à-dire  plus  justes, 
faisant  succéder  l'égalité  raisonnable  à  l'inégalité  scandaleuse,  et 
proportionnant  les  efforts  aux  facultés.  Or,  les  philosophes  mirent 
en  circulation  les  principes  d'une  administration  plus  équitable,  et 
de  cela  surtout,  les  malheureux  devaient  leur  savoir  gré  ;  par  là 
surtout,  les  encyclopédistes  attirèrent  leur  confiance  et  s'imposèrent 
à  eux  comme    des  guides  secourables  et  de  généreux  bienfaiteurs. 

VI 

C'est  encore  par  cette  polémique    plus  que    par  la   polémique 


1  Dict.  PhiL,  art.  Impôt,  section  II,  t.  XXX,  335,  336. 

2  VIII,  ch.  mcxxx,  i35  sq.  Distribution  des  aumônes. 


',,,;  LES  PHILOSOPHES 

contre  l'Église,  que  les  philosophes  eurent  prise  sur  le  peuple1.  Ils 
exercèrent  cependant  une  influence  dans  ce  sens,  assez  profonde. 
On  peut  moissonner,  à  pleines  mains,  dans  les  œuvres  de  Voltaire, 
les  formules  qu'il  mit  en  circulation,  pour  rendre  ridicules  et 
odieuses  les  querelles  qui  ont  agité  l'Église  au  xvme  siècle  : 

Les  jésuites  cherchent  à  se  rendre  indépendants  de  la  hiérarchie,  les 
Saint-Médardiens  à  la  détruire  ;  les  uns  sont  des  serpents  et  les  autres 
des  ours  ;  mais  tous  peuvent  devenir  utiles  :  on  fait  de  bon  bouillon  de 
vipère,  et  les  ours  fournissent  des  manchons. 

La  sagesse  du  gouvernement  empêchera  que  nous  ne  soyons  piqués 
par  les  uns,  ni  déchirés  par  les  autres. 

Mes  frères,  soyons  de  bons  citoyens,  de  bons  sujets  du  roi,  fuyons  les 
sots  et  les  fripons,  et,  pour  Dieu,  ne  soyons  ni  jansénistes  ni  molinistes2  ! 

11  dira  dans  le  Credo  de  l'abbé  de  Saint-Pierre,  «  qu'il  a  copié 
fidèlement   »  : 

Je  crois  que  Dieu  n'a  mis  aucune  ditférence  entre  ses  enfants  que  celle 
du  crime  et  de  la  vertu.  Je  crois  que  les  disputes  théologiques  sont  à  la 
fois  la  farce  la  plus  ridicule  et  le  fléau  le  plus  affreux  de  la  terre,  immé- 
diatement après  la  guerre,  la  peste,  la  famine  et  la  vérole3. 

Ce  n'est  pas  de  la  haute  discussion,  sans  doute,  mais  c'est  bien  là 
ce  qui  pouvait  agir  sur  le  peuple  : 

«Comment  comptez-vous  prêcher  devant  les  gens  de  campagne? 
demande  Ariston  à  Téotime,  le  bon  curé.—  Comme  je  prêcherais  devant 
les  rois.  Je  parlerai  toujours  de  morale  et  jamais  de  controverse.  Dieu 
me  préserve  d'approfondir  la  grâce  concomitante,  la  grâce  efficace  à 
laquelle  on  résiste,  la  suflisante  qui  ne  suffit  pas...  Je  tâcherai  de  faire 
des  gens  de  bien  et  de  l'être.  Je  ne  ferai  point  de  théologiens,  et  je  le  serai 
le  moins  que  je  pourrai.  —  Vous  servirez  Dieu  et  le  prochain  ;  mais, 
dans  les  disputes  ecclésiastiques,    quel    parti    prendrez-vous?     -  Aucun. 

1  Pour  l'influence  de  la  philosophie  sur  les  idées  religieuses  ou  antireli- 
gieuses de  la  Révolution,  cf.  A  Aulard,  le  Culte  de  la  Raison  et  le  Culte  de 
VEtre  suprême  (1793-179J),  Paris,  Alcan,  1892,  chap.  1,  les  Philosophes  (notam- 
ment p.  7.  sur  l'esprit  de  Voltaire). 

2  Balance  égale  (17G2),  XL,  460  sq.  fin  464. 

3  Dict.  Phil,,  XXXII,  287  sq.  On  verra  là  comment  les  philosophes  rendaient 
les  idées  «  portatives  ».  Sur  ce  Credo,  arrangé  par  Voltaire,  non  pour  le  fond, 
mais  pour  la  forme,  cf.  de  Molinari,  Vabbé  de  Saint-Pierre,  sa  vie  et  ses 
œuvres,  Paris,  Guillaumin,  1807,  p.  264,  266. 


ET  LA  SOCIÉTÉ   FRANÇAISE    M    XVIIIe  SIÈCLE  400 

On  ne  dispute  jamais  sur  la  vertu  parce  qu'elle  vient  de  Dieu.  On  se 
querelle  sur  des  opinions  qui  viennent  des  hommes1.    - 

Ou  bien  ce  sont  des  interpellations  de  celle  sorte  : 

Misérables  humains,  soit  en  robe  verte,  soil  en  turban,  soit  en  robe 
noire  ou  en  surplis,  soit  en  manteau  et  en  rabat,  ne  cherchez  jamais  à 
employer  l'autorité  là  où  il  ne  s'agit  que  de  raison2  ! 

Par  ces  passages  et  d'autres  de  ce  genre,  Voltaire  et  ses  alliés 
luttèrent  contre  le  fanatisme,  et  ils  préparèrent  cette  génération, 
moins  religieuse  sans  doute,  mais  beaucoup  plus  tolérante,  qui  vivait 
en  17893.  L'honneur,  répétait -il,  en  revenait  à  la  philosophie  : 

Les  billets  de  confession  auraient  fait  naître  une  guerre  civile  dans  les 
temps  précédents,  mais  clans  le  nôtre  ils  ne  produisirent  heureusement 
que  des  tracasseries  civiles.  L'esprit  philosophique,  qui  n'est  autre  chose 
que  la  raison,  est  devenu,  chez  tous  les  honnêtes  gens,  le  seul  antidote  de 

ces  maladies   épidémiques4 Ce  sont  presque  toujours    les   fripons   qui 

conduisent  les  fanatiques  et  qui  mettent  le  poignard  entre  leurs  mains. 
Il  n'y  a  eu  qu'une  religion  dans  le  monde  qui  n'ait  pas  été  souillée  par  le 

fanatisme,  c'est  celle  des  lettrés  de  Chine Les  sectes  des  philosophes 

étaient  non  seulement  exemptes  de  cette  peste,  mais  elles  en  étaient  le 
remède5. 

1  Dict.  Phil.  :  Dialogue    entre  Téotime  et,   Arislon  (17G4),    XXVII,    4H9    sq., 

49  •>  494,  495- 

2  Dict.  Phil.,  art.  Autorité,  XXVII,  229. 

;!  Cf.  Babeau,  Paris  en  1789,  359.  Le  même  progrès  des  idées  de  tolérance 
religieuse  en  province  est  signalé  dans  Babeau,  la  Province  sous  l'ancien  régime, 

II,  288  sq  (malgré  une  recrudescence  de  persécutions  contre  les  protestants 
dans  le  Midi,  vers  la  moitié  du  siècle,  ibid.,  292).  Voir  Mercier,  Tableau  de 
Paris.  pass.,ei  III, ch.  ccxxi,9o  sq.:  Liberté  religieuse. «La  liberté  religieuse  est 
au  plus  haut  degré  possible  à  Paris.  »  Cf.  ibid.,  III,  CXXtV,  73  sq.   Messes  — 

III,  CXXX,  88  sq.  Protestants  —  V.CDXXX,  219  sq.  Viande  en  carême.  A 
entendre  Mercier,  à  la  fin  du  xviii0  siècle,  il  n'y  a  guère  de  cléricaux  ni  d'anticlé- 
ricaux intolérants:  «  Aucun  sacrilège  n'a  été  commis  dans  notre  siècle, malgré 
les  écrits,  les  discours  et  le  grand  nombre  d'incrédules.  L'on  n'a  pas  troublé 
la  moindre  aspersion  d'eau  bénite,  et,  jusque  dans  les  processions  publiques 
du  jubilé,  le  culte,  toujours  extérieurement  respecté,  n'a  reçu  aucune 
atteinte...  On  a  l'air  d'un  sot  écolier  qui  n'a  rien  vu  et  rien  entendu,  quand 
on  se  met  à  déclamer  contre  les  mystères  et  les  dogmes.  Il  n'y  a  plus  que 
les  garçons  perruquiers  qui  fassent  des  plaisanteries  sur  la  messe.  La  dit  qui 
veut,  l'entend  qui  veut;  on  ne  parle  plus  de  cela.  »  (III,  CCXXIV,  74,  75, 
Messes). 

4  Dict.  Phil.:  Confessions,  XXVIII,  i65. 

3  Dict.  Phil.  :  Fanatisme,  XXIX,  328,  329.  Le  théâtre  fut  ici  un  auxiliaire 
puissant  de   la   philosophie,  voir  dans  Fontaine,  op.  cit.,  tout  le  chapitre  VII, 


406  LES  PHILOSOPHES 

La  philosophie  accomplit  en  même  temps  une  tâche  agréable  au 
peuple,  en  attaquant  les  moines  de  toutes  sortes  que  le  peuple 
n'aimait  pas1;  Voltaire,  Diderot,  Raynal,  etc.,  entamèrent  par  ce 
moyen  «  la  superstition  ».  Je  trouve,  en  effet,  dans  une  lettre  de 
Voltaire  à  Frédéric,  ce  passage  instructif  :  «  Votre  idée  d'attaquer 
la  superstition  par  les  moines  est  d'un  grand  capitaine.  Les 
moines  une  fois  abolis,  l'erreur  est  exposée  au  mépris  universel2.»  Le 
peuple,  lui,  n'y  entendait  pas  malice,  et  il  applaudissait  de  bon 
cœur  aux  attaques  de  ce  genre,  dirigées  contre  des  oisifs  qu'il  avait 
lui-même  raillés  de  tout  temps  : 

Quand  le  prince,  qui  est  le  pasteur  de  son  peuple,  voudra  augmenter 
son  troupeau  comme  il  le  doit,  quand  il  voudra  rendre  aux  lois  de  la 
nature  les  imprudents  et  imprudentes  qui  se  sont  voués  à  l'extinction  de 
l'espèce,  et  qui  ont  fait  un  vœu  fatal  à  la  société,  dans  un  âge  où  il  n'est 
pas  permis  de  disposer  de  son  bien,  la  société  bénira  ce  prince  dans  la 
suite  des  siècles. 

Il  y  a  tel  couvent  inutile  au  monde,  à  tous  égards,  qui  jouit  de  deux 
cent  mille  livres  de  rente.  La  raison  démontre  que,  si  l'on  donnait  ces 
deux  cent  mille  livres  à  cent  officiers  qu'on  marierait,  il  y  aurait  cent  bons 
citoyens  récompensés,  cent  filles  pourvues,  etc.,  au  lieu  de  cinquante 
fainéants...  Voilà  ce  que  tout  le  monde  désire,  depuis  le  prince  du  sang 
jusqu'au  vigneron.  La  superstition  seule  s'y  opposait  autrefois,  mais  la 
raison  soumise  à  la  foi  écrase  la  superstition. 

Le  prince  peut,  d'un  seul  mot,  empêcher  du  moins  qu'on  ne  fasse  des 
vœux  avant  l'âge  de  vingt-cinq  ans...  Une  femme  qui  nourrit  deux  enfants 
et  qui  file  rend  plus  de  services  à  la  patrie  que  tous  les  couvents  n'en 
peuvent  jamais  rendre. 

C'est  un  très  grand  bonheur  pour  le  prince  et  pour  l'Etat  qu'il  y  ait 


109  sq.  :  «  Aux  yeux  du  Tout-Puissant  tous  les  cultes  sont  les  mêmes,  c'est  la 
vertu  seule  qu'il  exige  de  l'homme,  etc..  » 

1  Les  contemporains  n'ont  pas  hésité  à  reconnaître  ici  l'heureuse  influence 
de  la  philosophie:  «  La  philosophie,  gui  pénètre  insensiblement  dans  toutes  les 
classes  des  citoyens,  a  de  beaucoup  tari  les  monastères,  asiles  de  la  bigoterie 
et  du  fanatisme.  D'ailleurs  elle  a  fait  connaître  au  gouvernement  la  nécessité 
pour  l'Etal  de  resserrer  de  plus  en  plus  le  nombre  des  couvents...  Plusieurs 
lois  sages  ont  été  faites  à  cet  égard.  »  (L'Observateur  Hollandais,  lettre  V, 
p.  219).  L'auteur  rapporte  le  mérite  de  ces  lois  à  la  philosophie  ;  d'après  lui, 
le  dénombrement  par  la  Commission  pour  l'examen  des  Réguliers  (suivant 
arrêt  du  Conseil  du  3i  juillet  1766)  a  établi  qu'il  y  en  avait  16.000,  et  en 
1773,  on  ne  compte  pas  200  novices.  Ce  sont  les  résultats  du  mouvement  phi- 
losophique. En  1789,  il  n'y  a  plus  que  5. 000  couvents,  d'après  Boiteau. 

3  A  Frédéric  II,  5  avril  1767,  LXIV,  149. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE    M     XVIII*  SIÈCLE  407 

beaucoup  de  philosophes  qui   impriment  ces  maximes  dans   la  tête  des 

hommes1. 

La  un  est  à  remarquer  :  ici,  les  philosophes  voulaient  qu'on  leur 
attribuât  le  mérite  d'avoir  fait  l'éducation  des  hommes'. 

Leur  popularité  s'accrut  aussi  de  ce  fait  qu'ils  réclamèrent  qu'on 
allégeât  le  fardeau  du  pauvre,  en  forçant  le  clergé  à  prendre  sa  part 
des  charges  publiques  : 

En  France,  où  la  raison  se  perfectionne  tous  les  jours,  cette  raison  nous 
apprend  cpie  l'Eglise  doit  contribuer  aux  charges  de  l'Etat,  à  proportion 
de  ses  revenus,  et  que  le  corps  destiné  particulièrement  à  enseigner  la 
justice  doit  commencer  par  en  donner  l'exemple. 

Ce  gouvernement  serait  digne  des  Hottentots.dans  lequel  il  serait  permis 
à  un  certain  nombre  d'hommes  de  dire  :  «  C'est  à  ceux  qui  travaillent  à 
paver  ;  nous  ne  devons  rien  payer,  parce  que  nous  sommes  oisifs.  » 

Ce  gouvernement  outragerait  Dieu  et  les  hommes,  dans  lequel  des 
citoyens  pourraient  dire  :  «  L'Etat  nous  a  tout  donné,  et  nous  ne  lui 
devons  que  des  prières.  » 

La  raison,  en  se  perfectionnant,  détruit  le  germe  des  guerres  de  reli- 
gion. C'est  l'esprit  philosophique  qui  a  banni  cette  peste  du  monde3. 

De  tout  cela,  qu'est-il  résulté  ?  Non  pas  que  le  sentiment  religieux 
a  disparu  chez  le  peuple,  les  philosophes,  pour  la  plupart,  auraient 
été  surpris  et  plus  encore  fâchés  de  ce  résultat,  mais  que  le  fana- 
tisme religieux  fut  entamé  :  «  Si  Luther  et  Calvin  revenaient  au 
monde,  s'écrie  Voltaire,  ils  ne  feraient  pas  plus  de  bruit  que  les 
Scatistes  et  les  Thomistes  !  Pourquoi?  Parce  qu'ils  viendraient  dans 
un  temps  où  les  hommes  commencent  à  être  éclairés  4.  »  Est-ce  à 
dire  que  le  sentiment  religieux  ne  fût  pas  atteint  en  réalité?  On 
n'oserait  le  prétendre,  ni  affirmer  que  tous  les  philosophes  ne    se 

1  La  Voix  du  sage  et  du  peuple  (1750),  XXXIX,  345,  346,  347,  Cf.  Encyclo- 
pédie, Population  (Damilaville):  «  Les  richesses  des  gens  de  mainmorte,  et,  en 
général,  de  tous  les  corps  dont  les  acquisitions  prennent  un  caractère  sacré  et 
deviennent  inaliénables,  n'ont  pas  plus  d'utilité  pour  l'état  qu'un  coffre-fort 
n'en  a  pour  un  avare  qui  ne  l'ouvre  jamais  que  pour  y  ajouter...  Ne  serait-il 
pas  plus  avantageux  à  la  République  que  ces  domaines  d'une  si  grande  éten- 
due fissent  vivre  autant  de  familles  dans  le  travail  qu'ils  entretiennent  de 
citovens  célibataires  et  isolés  dans  l'oisiveté?  »  XXVI,  808. 

2  La  Voix  du  sage  et  du  peuple,  XXXIX,  348  :  «  Il  est  certain  que  plus  il  y 
aura  de  philosophes,  plus  les  fous  seront  à  portée  d'être  guéris    » 

3  Ibid.}  XXXIX,  343  sq.  Cf.  Voltaire,  Œuvres,   XXX,  339;   XXXIX,  344,  etc. 

4  La  Voix  du  sage  et  du  peuple,  XXXIX,  344- 


408  LES  PHILOSOPHES 

rendaient  pas  compte  qu'ils  l'ébranlaient,  en  faisant  cette  guerre  aux 

abus  dont  l'Eglise  vivait. 

Mais  on  peut  croire  qu'ils  n'auraient  pas  consenti  à  priver  le 
peuple  de  ce  frein,  et  qu'ils  auraient  redouté  l'irréligion  de  la  foule. 
Du  moins,  ils  eurent  le  droit  de  penser  que  c'était  «  l'infâme  » 
fanatisme,  et  non  la  religion,  qu'ils  avaient  frappé  à  mort1. 

Les  vainqueurs  de  la  Bastille  passent  sous  les  yeux  de  Hardy, 
pieusement  rangés  entre  deux  haies  de  gardes  nationaux,  et  leurs 
processions  se  déroulent,  allant  vers  sainte  Geneviève  la  patronne 
vénérée  de  la  grande  cité.  Ce  sont  dans  les  rues  les  mêmes  tentures 
et  les  mêmes  fleurs  que  jadis,  l'encens  s'élève  dans  les  airs  et  monte 
vers  les  cieux  avec  les  prières.  Le  3i  mai  1793,  dans  le  quartier 
des  Halles,  les  Parisiens  agenouillés  inclinaient  leurs  fronts  sous  la 
bénédiction  des  prêtres  constitutionnels,  tandis  que  le  cortège  sacré 
défilait  avec  les  splendeurs  coutumières;  le  même  jour,  l'Assemblée 
était  envahie,  et  Robespierre,  après  un  long  réquisitoire,  proposait 
les  arrestations  des  Girondins,  qui  allaient  être  opérées  quelques 
jours  après.  La  Terreur  commençait,  et  le  peuple  continuait  à 
célébrer  ses  fêtes  religieuses,  suivant  les  rites  des  siècles  très 
chrétiens2. 

Les  philosophes  furent   enfin  les  rivaux  du  clergé,  en  aidant  par 

leurs  écrits  et  leurs  discours  cette  éclosion  merveilleuse  des  œuvres 

de  bienfaisance,  qui  restent  pour  le  xvmc  siècle,  frivole  et  léger,  des 

titres  à  l'admiration  de  tous3.  Les  contemporains  ont  pu  saluer  de 

• 

1  II  semble  bien  d'après  les  passages  que  cite  Taine  (op.  cit.,  38o),  que  c'est 
chez  le  beau  monde  qu'on  se  relâche  davantage  dans  l'accomplissement  des 
devoirs  religieux  ;  en  gros,  le  peuple  est  resté  bon  catholique  (cf.  38 1).  Mer- 
cier le  dit  en  propres  termes;  la  foi  ne  s'est  affaiblie  que  chez  «  le  beau 
inonde  »  :  II,  ch.ccxxiv,  71  sq.  Messes.  «  On  ne  va  à  la  messe  que  le  dimanche 

pour  ne  pas  scandaliser  les  laquais  »  (ibid.,  7$) L'athéisme,  dit-il  ailleurs, 

ne  se  rencontre  que  parmi  les  riches  et  «  non  parmi  ceux  qui  auraient  le  plus 
de  droits  de  se  plaindre  de  l'existence  »  (VII,  ch.  mlxxxxv,  253  ,Alhéisme). 
Cf.  encore,  V,  ch.  ccclxxxv,  83  sq.  Quinzaine  de  Pâques  et  pass. 

•  On  voit  encore  comment  nous  voudrions  qu'on  interprétât  la  pensée  de 
M.  Faguet  :  «  Il  n'y  a  pas  un  mot  de  révolution  religieuse...  dans  les  cahiers 
de  89.  Les  cahiers  de  89  ne  sont  nullement  philosophiques.»  (p.  7).  La  pre- 
mière partie  est  vraie,  la  seconde  n'est  pas  une  conséquence  de  la  première. 
Voir  ibid.,  p.  8. 

3  Cf.  à  ce  sujet:  Babeau,  Paris  en  17S9.  VI,  4^9  sq.  La  Vie  charitable,  la 
Ville,  l'Assistance,  4i5  sq.,  Le  Village,  l'Assistance  publique,  :h;>  sq.,  la  Pro- 
vince sous  l'ancien  régime,  II,  295  sq.,  l'Assistance. 


ET  LA  SOCIETE  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  409 

bonne  foi  une  ère  nouvelle,  en  voyant  surgir  <l»-  toutes   parts  les 
établissements  destinés  à  soulager  la  misère  et  à  secourir  l'infortune. 
Fidèle  à  des  traditions  séculaires,  le  clergé  se  dévouait,  en  face  des 
crises  douloureuses  qui  désolaient  ces  temps,  aux  œuvres  de  charité. 
Mais,    à  côté  du    prêtre,   le  philosophe  élève  la  voix.    Comme  les 
encyclopédistes    ont   laïcisé    la    philosophie   et    la    littérature,    ils 
veulent  laïciser  l'assistance  ;  à  la  charité  chrétienne  qui  leur  paraît 
avilir  la  dignité   humaine,  ils   ont   1  ambition  de  faire    succéder  la 
bienfaisance  laïque,  qui  n'humilie  pas  celui  qu'elle  sauve  de  l'infor- 
tune :  après   l'aumône  qui    dégrade    parce    qu'elle   est  gratuite,,   le 
secours  qui  est  dû  et  qui   est  un  paiement  régulier.  «  On  a  appelé 
le  xviue  siècle  le  siècle  de  la  Bienfaisance,   écrit  M.  Babeau.  A  la 
charité  inspirée    par   l'amour   de    Dieu   vint  s'adjoindre  la    philan- 
thropie, inspirée  par  l'amour  de  l'humanité1  »  ;et  ailleurs:  «  L'amour 
de  l'humanité    suscitait,    au  xvme  siècle,  la  bienfaisance  comme  le 
sentiment  de  la  charité  chrétienne.  Le  grand  mouvement  qui  ten- 
dait  à    faire  virer  de   bord   l'esprit  humain,  en    lui   montrant   des 
horizons  moins  élevés  et  moins  lointains  que  ceux  d'une  autre  vie 
se    faisait    sentir    dans    l'assistance    publique    et    privée    comme 
ailleurs*2.  »  Le  mouvement  qui  se  dessine  dès  le  xvie  siècle,  lorsque 
l'administration  temporelle  des  édifices  d'assistance  est  enlevée  au 
clergé  pour  être  remise  a  des  laïques,  continue  et  s'achève  sous  la 
poussée  de  la  philosophie. 

«  Les  lois,  écrivait  l'abbé  de  Saint-Pierre,  doivent  tendre  à 
inspirer  l'application,  le  travail,  l'économie,  la  tempérance,  l'équité, 
la  bienfaisance.   » 

La  bienfaisance  est  une  vertu  sociale  comme  les  autres  ;  elle  est 
indépendante  des  religions  ;  ses  obligations  nous  sont  imposées 
comme  celles  qui  sont  dictées  par  les  autres  devoirs  sociaux,  et  au 
même  titre.  Moncrif  déclare  :  «  On  doit  regarder  la  bienfaisance 
comme  un  fond  qui  rapporte  toujours  d'une  manière  ou  d'une  autre»; 
simple  corollaire  de  cet  axiome,  que  les  philosophes  ont  développé 
sous  toutes  ses  formes  :  «  Le  bonheur  de  l'individu  est  toujours  lié 
au  bonheur  général.  »  C'est  la  règle  de  cette  morale  sociale  que  les 


1  Le  Village,  335. 

-Paris  en  1789,  4C1,   4(Ja.  M.   Babeau  (462  sq.)  place  parmi  ces  sociétés 
laïques  d'assistance,   les    loges  maçonniques,   alors  au   nombre  de  six, 


410  LES  PHILOSOPHES 

encyclopédistes  opposent  à  la  morale  religieuse.  «  Tous  les  degrés 
de  vertu  morale,  affirme  Duclos,  se  mesurent  sur  le  plus  ou  moins 
de  sacrifices  qu'on  fait  à  la  société1.  »  De  là,  le  deroir  de  bienfai- 
sance. On  peut  discuter  la  théorie;  on  doit  reconnaître  qu'il  y  avait 
quelque  générosité  à  l'affirmer,  en  face  d'une  société  où  l'intérêt  de 
l'individu  semblait  constamment  en  désacord  avec  l'intérêt  général. 
Duclos  est  un  de  ceux  qui  ont  noté  l'àpreté  de  la  lutte  pour 
l'existence,  et  qui  ont  constaté  le  triomphe,  dans  ce  siècle  sociable, 
de  la  morale  du  succès.  Considérer  la  vie  comme  une  partie 
d'échecs  qu'on  doit  gagner,  même  en  faisant  des  dupes  ;  se  cacher 
ce  pour  réussir,  et  non  pas  d'avoir  réussi  »,  se  féliciter  de  son 
habileté  après  le  succès,  telle  est  la  morale  du  vainqueur;  penser 
qu'on  a  perdu  la  partie  par  sa  faute,  se  plaindre  de  soi-même  et 
non  de  celui  qui  l'a  gagnée,  telle  est  la  morale  du  vaincu.  Ainsi, 
l'écrivain  résume  avec  une  vigoureuse  concision,  ce  que  nous  avons 
appelé  les  nécessités  du  struggle  for  life.  Il  y  découvre  la  cause 
de  la  diminution  des  vertus  morales,  de  celles  qui  tendent  au  bien 
de  l'homme  et  de  la  société  ;  il  stigmatise  avec  énergie  de  pareils 
principes,  et  s'écrie  d'un  ton  courroucé  :  «  Le  ressentiment  est  déjà 
devenu  un  sentiment  trop  noble;  à  peine  est-on  digne  de  haïr,  et  la 
vengeance  n'est  plus  qu'une  revanche  utile;  on  la  prend  comme 
un  moyen  de  réussir,  et  pour  l'avantage  qui  en  résulte2.  » 

Pourtant  le  spectacle  de  cet  égoïsme  n'affaiblit  pas  sa  foi  dans 
l'identité  de  l'intérêt  général  et  particulier,  et  il  considère  cette 
vérité  comme  un  axiome  évident  qu'il  est  dangereux  de  soumettre 
à  la  discussion.  Inconsidérément  peut-être,  mais  avec  noblesse,  les 
philosophes  ont  affirmé  que,  pour  être  heureux,  il  fallait  travailler  au 
bonheur  des  autres,  et  que  la  bienfaisance  était  le  plus  exact  des 
calculs.  De  là,  l'élément  laïque  qui  a  transformé  l'assistance  ;  les 
auteurs  du  temps  compteront  désormais  à  côté  de  «  la  charité  »,  la 
vertu  de  «  la  bienfaisance  »,  et  distingueront  l'une  et  l'autre. 
Mercier,  tout  ravi,  comme  ses  contemporains3,  des  largesses  répan- 

1  Considérations,  Œuvres,  I,  70.  «  Au  tribunal  de  la  philosophie  et  de  la 
raison,  la  morale  est  une  science  dont  l'objet  est  la  conservation  et  le  bon- 
heur commun  de  l'espèce  humaine  »  (Raynal,  Histoire  des  deux  Indes,  t.  VII, 
éd.  1774,  livre  XIX,  47,  p.  4i3. 

2  Duclos,  ibid.,  74. 

3  IV,  ch.  cccxxvi,  i34  sq.  Aumônes,  et  chapitres  suivants. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  M    XVIII»  SIÈCLE  411 

dues  par  m  la  bienfaisance  et  la  charité  »,  ne  manque  pas  de  signaler, 
parmi  les  causes  de  cette  passion  pour  l'assistance,  «  les  écrits  qui 
ont  recommandé  la  bienfaisance,  qui  en  ont  fait  la  base  des  autres 
vertus  »  ;  et  il  reconnaît  qu'  «  on  doit  beaucoup  au  mot  humanité, 
que  les  écrivains  ne  se  sont  pas  lassés  de  reproduire  sous  toutes 
ses  formes.  »  Les  pauvres  gens,  qui  profitèrent  de  ces  secours, 
durent  le  reconnaître  aussi.  Quelque  chose  était  changé  dans  l'es- 
prit qui  présidait  aux  institutions  philanthropiques,  et  aussi  dans  la 
façon  dont  elles  étaient  administrées,  dont  elles  distribuaient  les 
secours.  Une  estampe,  d'après  Marillier,  reproduite  par  M.  Babeau  l, 
nous  montre,  au  milieu  d'une  salle  d'hôpital,  la  statue  de  la 
Bienfaisance  qui  se  dresse  sous  les  yeux  des  malades  étendus  dans 
leurs  lits;  au  pied  de  la  statue,  un  homme  appuyé  sur  le  socle, 
rend  hommage  à  la  déesse,  protectrice  des  miséreux.  L'allégorie  est 
saisissante.  Sans  doute,  derrière  les  rideaux  qui  séparent  les  lits, 
le  Crucifié  étend  ses  bras  que  décore  un  rameau  sacré,  ou  quelque 
image  naïve  de  la  Vierge  est  appliquée  au-dessus  du  bénitier 
modeste  ;  mais,  au  centre  même,  à  la  place  d'honneur,  la  philan- 
thropie a  son  symbole,  sous  les  traits  de  cette  femme,  à  la  fois 
païenne  et  chrétienne,  qui  n'a  d'autre  religion  que  celle  de  l'huma- 
nité. 


VII 


Le  peuple  de  France  devait  récompenser  un  jour  la  philosophie 
de  tant  de  bienfaits  :  je  renvoie  aux  Mémoires  du  temps,  aux  cor- 
respondances et  aux  journaux,  ceux  qui  voudraient  se  faire  une 
idée  de  l'enthousiasme  indescriptible  qui  accueillit  Voltaire  de 
retour  dans  sa  capitale  ;  je  me  contenterai  de  citer  ces  quelques 
lignes  du  comte  de  Ségur  : 

Voltaire,  le  prince  des  poètes,  le  patriarche  des  philosophes,  la  gloire 
de  son  siècle  et  de  la  France,  se  trouvait  depuis  un  grand  nombre 
d'années  exilé  de  sa  patrie.  Tous  les  Français  lisaient  avec  délices  ses 
ouvrages,  et  presque  aucun  ne  lavait  vu.  Ses  contemporains  étaient  pour 
lui,  si  on  ose  le  dire  ainsi,  comme  une  sorte  de  postérité. 

1  Paris  en  1189,  445. 


412  LES  PHILOSOPHES 

I, 'admiration  pour  son  génie  universel  était,  dans  beaucoup  d'esprits, 
une  espèce  de  culte  et  d'adoration  :  ses  écrits  ornaient  toutes  les  biblio- 
thèques ;  son  âme  était  présente  à  toutes  les  pensées,  et  ses  traits  absents 
de  tous  les  regards.  Son  esprit  dominait,  dirigeait,  modifiait  tous  les 
esprits  de  son  temps. 

«  La  puissance  des  philosophes,  ajoute  plus  bas  de  Ségur,  s'ac- 
crut par  le  présence  et  le  triomphe  de  leur  chef  ».  Car  le  triomphe 
de  Voltaire  fut  le  triomphe  de  la  philosophie.  Dans  cette  foule 
«  tumultueuse  »  et  «  admiratrice  »  qui  se  pressait  pour  acclamer 
Voltaire,  et  qui  transformait  cette  réception  d'un  simple  mortel  en 
«  apothéose  d'un  demi-dieu  encore  vivant  »,  il  n'y  avait  pas  d'esprit 
qui  n'eût  été  façonné  plus  ou  moins  complètement,  plus  ou  moins 
consciemment,  par  le  patriarche  et  les  membres  de  son  église. 
Devant  «  cet  hôtel,  situé  sur  le  quai  desThéatins,  où,  toute  la  jour- 
née, l'on  entendait  les  cris  et  les  acclamations  d'une  foule  immense 
et  idolâtre  »,  les  triomphes  qui  se  succédaient  «  étaient  décernés 
par  l'opinion  publique,  qui  bravait,  en  cette  occasion,  pour  ainsi 
dire,  le  pouvoir  des  magistrats,  les  foudres  de  l'Eglise  et  l'autorité 
du  monarque  ». 

Revenu  dans  sa  maison,  qu'on  eût  dit,  alors  transformée  en  palais  par 
sa  présence,  assis  au  milieu  d'une  sorte  de  conseil  composé  de  philo- 
sophes, des  écrivains  les  plus  hardis  et  les  plus  célèbres  du  siècle,  ses 
courtisans  étaient  les  hommes  les  plus  marquants  de  toutes  les  classes,  les 
étrangers  les  plus  distingués  de  tous  les  pays.  Il  ne  manquait  à  cette  sorte 
de  rovauté  que  des  gardes,  et  réellement  il  lui  en  aurait  fallu  pour  la 
mettre  en  sûreté  contre  l'empressement  de  cette  multitude  qui,  de  toutes 
parts,  accourait  pour  le  voir,  assiégeait  sa  porte,  l'entourait  dès  qu'il 
sortait  et  laissait  à  peine  à  ses  chevaux  la  possibilité  de  s'ouvrir  un 
passage. 

Sort  couronnement  eut  lieu  au  palais  des  Tuileries,  dans  la  salle  du 
Théâtre-Français.  On  ne  peut  peindre  l'ivresse  avec  laquelle  cet  illustre 
vieillard  fut  accueilli  par  un  public  qui  remplissait  à  flots  pressés  tous 
les  bancs,  toutes  les  loges,  tous  les  corridors,  toutes  les  issues  de  cette 
enceinte.  En  aucun  temps,  la  reconnaissance  d'une  nation  n'éclata  avec  de 
plus  vifs  transports1. 

C'était  bien  la  «  nation  »  tout  entière  qui  témoignait  d'une  façon 
1  Pe  Ségur,  Mémoires,  etc.,  I,  1 10-120. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE    M    XVIII-  SIÈCLE  413 

grandiose  sa  reconnaissance  au  plus  grand  des  philosophes  ; 
et  nous  pouvons  voir  là  une  preuve  indiscutable  que  les  philosophes 
lavaient  pétrie,  l'avaient  laite  au  point  de  vue  intellectuel  et  moral 
ce  qu'elle  était  à  la  veille  de  la  Révolution1. 

Quels  auraient  été  les  sentiments  de  Voltaire,  à  l'égard  de  ce 
même  peuple  auquel  ><■  il  disait  avec  autant  de  raison  que  d'atten- 
drissement :  <<  Vous  voulez  donc  me  faire  mourir  de  plaisir?  »,  s'il 
avait  vécu  assez  pour  le  suivre  après  1780,  et  jusqu'en  1793.  Il  au- 
rait dit,  suivant  Sainte-Beuve:  «  Les  y  voilà,  je  les  reconnais,  mes 
Welches,  c'est  bien  cela-  !  »  Suivant  M.  Brunetière,  la  seule  vision 
du  dénouement  «  l'eût  fait  reculer  de  dégoût  et  d'horreur3  ».  Je  crois 
qu'il  eût  été  sans  doute  plus  surpris  que  le  dit  Sainte-Beuve,  et 
moins  terrifié  que  l'affirme  M.  Brunetière.  Il  eût  été  dérouté,  lui  qui 
répétait  sans  cesse  que  la  philosophie  avait  rendu  les  hommes  rai- 
sonnables et  partant  plus  doux,  lui  qui  partageait  les  illusions  de 
Marmontel  et  des  frères,  et,  d'une  façon  générale,  de  tous  ses 
contemporains,  lui  qui  louait  1  aménité  du  peuple  à  la  veille 
de   la  Révolution  'l  : 

Les  huguenots,  sans  doute,  ont  été  enivrés  de  fanatisme  et  souillés 
de  sang-  comme  nous,  mais  la  génération  présente  est-elle  aussi  barbare 
que  leurs  pères  ?  Le  temps,  la  raison  qui  fait  tant  de  progrès,  les  bons 
livres,  la  douceur  de  la  société  n'ont-ils  point  pénétré  chez  ceux  qui 
conduisent  l'esprit  de  ees  peuples?  Et  ne  nous  apercevons-nous  pas  que 
presque  toute  l'Europe  a  changé  de  lace  depuis  environ  cinquante  années  ? 
(i763.) 

Le  gouvernement  s'est  fortifié  partout,  tandis  que  les  mœurs  se  sont 
adoucies.  La  police  générale,  soutenue  d'armées  nombreuses  toujours 
existantes,  ne  permet  pas,  d'ailleurs,  de  craindre  le  retour  de  ces  temps 
anarchiques  où  des  paysans  calvinistes  combattaient  des  paysans  catho- 
liques   enrégimentés    à   la    hâte    entre    les    semailles   et  les   moissons 

La  philosophie,  la  seule  philosophie,  cette  sœur  de  la  religion,  a  désarmé 
des  mains  que  la  superstition  avait  si  longtemps  ensanglantées  ;  et  l'esprit 


i  «Ce  fut  pourtant  cette  canaille,  écrit  M.  Brunetière,  qui  fit  à  Voltaire  en 
1778  celte  ovation  triomphale.»  (Etudes  critiques,  ire  série, Voltaire,  240,  mai 
1878.) 

2  Sainte-Beuve,  Lundis,  XIII,  .'îi;  20  octobre  i856  (à  propos  de  l'édit.  de 
Cayrol.) 

3  Les  Philosophes  et  la  Révolution,  art.  cit.,  927.  —  Histoire  et  littérature, 
t.  f,  p.  217. 

4  Cf.  Babeau,  Paris  en  1189,  498  sq. 


414  LES  PHILOSOPHES 

humain,    au  réveil   de   son     ivresse,  s'est  étonné    des    excès    où    l'avait 
emporté  le  fanatisme  l... 

Le  monde  entier  avait  été  guéri  de  tous  les  fanatismes  ;  l'avenir 
se  dégagerait  du  présent,  sans  trouble  et  sans  secousse.  Un  jour, 
Abeille,  l'ami  de  Duclos,  se  trouvait  chez  l'intendant  de  Paris,  qui 
avec  beaucoup  d'emphase  pérorait  sur  les  dangers  de  la  liberté. 
L'intendant  parlait  d'émeutes  probables  et  faisait  des  prédic- 
tions effrayantes  :  «  Rassurez-vous,  lui  répondit  Abeille  ;  voilà 
précisément  ce  qui  n'arrivera  pas  -,  »  Ce  qu'affirmait  Abeille  d'un 
air  tranquille  et  sûr,  Voltaire  l'aurait  répété  avec  éloquence,  et,  en 
présence  de  ces  welches  qui  défilaient  devant  son  hôtel  du  quai 
des  Théatins,  il  pensait  que  les  temps  étaient  changés  et  qu'on  ne 
verrait  plus  couler  le  sang  dans  les  rues  de  la  capitale.  11  est  donc 
probable  qu'il  aurait  été  déçu,  s'il  avait  assisté  aux  drames  de  93. 

Eût-il  été  terrifié  ?  Peut-être,  cet  esprit  si  lucide  et  si  difficile  à 
tromper  aurait-il  compris  qu'il  y  avait  là  une  sorte  d'aboutisse- 
ment logique  de  l'œuvre  que  ses  amis  et  lui  avaient  menée  à 
bonne  fin.  Il  se  serait  bien  gardé  de  le  dire;  il  aurait  fait  comme 
ceux  de  ses  amis  qui  eurent  à  souffrir  de  la  tourmente,  et  qui 
essayèrent  vainement  de  démontrer  que  la  philosophie  n'était  pour 
rien  dans  la  tragédie  qui  se  jouait  devant  eux.  Mais,  au  fond,  il 
aurait  senti  que  les  encyclopédistes  avaient  formé  ces  acteurs, 
qu'ils  leur  avaient  appris  leur  rôle,  qu'ils  leur  avaient  dicté 
leurs  paroles  sinon  leurs  gestes,  et,  s'il  n'était  pas  allé  jusqu'à 
reconnaître  que  le  drame  «  se  déroulait  d'acte  en  acte  selon  le 
scénario  que  les  philosophes  avaient  tracé  d'avance3  »,  il  aurait 
avoué,  dans  son  for  intérieur,  qu'ils  en  avaient  écrit  les  prolégo- 
mènes et  fixé  les  scènes  premières.  Il  eût  été  impossible  que  l'ac- 
tion n'allât  pas  droit  à  son  dénouement. 

Mais  nous  ne  sommes  pas  réduits  à  des  conjectures  quand 
nous  nous  demandons  quelle  aurait  été  l'attitude  des  philosophes 
dans  les  années  qui  suivent  1789.  Nous  savons,  par  des  docu- 
ments certains,  avec  quels  sentiments  ceux  qui  survécurent 
traversèrent  les  années  d'épreuves.  Je  ne  parle  pas  des  exaltés  qui 

1  Traité  sur  la  tolérance,  à  l'occasion  de  la  mort  de  Jean  Calas  (1762-1763), 
chap.  iv,  t.  LXI,  244"347- 

2  Grimm,  i5  novembre  1764,  VI,  1*4. 

3  Brunetière,  loc.  cit. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIlIe  SIÈCLE  415 

reculèrent  avec  d'autant  plus  de  précipitation  qu'ils  s'étaient  avancés 
avec  plus  d'imprudence1.  Je  parle  des  soldats  réguliers  de  l'armée 
encyclopédique,  de  ceux  qui  avaient  été  des  collaborateurs  authen- 
tiques du  grand  œuvre,  de  Morellet  par  exemple  et  de  Marmontel. 
Tous  deux  ont  été  touchés  à  l'endroit  sensible,  je  veux  dire  à  la 
bourse  ;  ils  craignent,  dès  qu'éclate  la  Révolution,  le  désordre  poli- 
tique et  l'attentat  contre  le  capital  ;  l'abbé  écrit  à  lord  Shelburne  : 

Nous  en  sommes  venus  à  élever  la  plus  dangereuse  de  toutes  les 
guerres  :  celle  des  pauvres  contre  les  riches,  en  mettant  en  même  temps 
la  force  du  côlé  du  besoin  et  la  faiblesse  du  côté  de  tous  ceux  qui  ont 
quelque  chose  à  perdre2. 

Il  expose  cette  idée,  souvent  développée  par  les  philosophes, 
qu'un  peuple  nombreux  ne  saurait  participer  au  gouvernement  de  la 
nation,  et  montre  aussi  la  rancune  du  rentier  qui  voit  ses  revenus 
frappés  d'une  réduction  considérable,  et  qui  en  prévoit  une  plus 
considérable  encore  pour  le  lendemain.  Morellet  se  déclarera 
hostile  à  toute  révolution  populaire,  et  plus  tard,  en  1796,  il  entre- 
prendra de  laver  la  philosophie  du  reproche  qu'on  lui  adresse  d'avoir 
causé  cette  Révolution3. 

Assurément,  l'apologie  n'est  pas  malhabile,  et  nous  sommes 
souvent  forcés  de  reconnaître  que  Morellet  a  tout  à  fait  raison  : 


1  Je  pense,  notamment,  à  Raynal  (cf.  Scherer,  XVIIP  siècle,  abbé  Raynal, 
p.  286).  «  Quand  donc,  s  écriait  Raynal,  viendra  l'ange  exterminateur  qui  abattra 
tout  ce  qui  s'élève  et  mettra  tout  au  niveau?  »  Cet  intrépide  «  niveleur  »  fut 
le  premier  effrayé.  (Cf.  Lomcnie,  les  Mirabeau,  II,  146.) 

2  Lettres  de  l'abbé  Morellet  à  lord  Shelburne,  24  septembre  1789,  279  sq. 
Voici  ce  que  Morellet  dit  à  son  correspondant  :  «  Je  puis  m'attendre  à  une  réduc- 
tion de  plus  des  trois  quarts  de  ma  petite  fortune,  parce  que  les  retranche- 
ments  porteront  sur  moi,  non  seulement  à  raison  de  mon  bénéfice,  mais 
encore  à  raison  de  la  pension  sur  les  économats  que  vous  m'avez  obtenue  du 
roi,  la  caisse  des  économats  étant  fondée  en  sa  plus  grande  partie  sur  les  dîmes 
des  bénéfices,  dont  le  revenu  sert  à  former  ces  pensions  (ibid.,  283)»  ;  et  comme 
lord  Shelburne  lui  a  fort  bien  dit  que  ce  sont  les  gens  «de  son  parti  »  qui  l'ont 
dépouillé,  il  répond  :  «  Vous  me  dites  fort  ingénieusement  que  je  dois  me  con- 
soler, parce  que  je  suis  blessé  dans  une  bataille  où  mon  parti  a  remporté  la 
victoire,  mais  je  n'aime  pas  que  ce  soient  des  gens  mêmes  de  mon  parti  qui 
m'aient  fait  cette  grande  blessure  (ibid.,  285).  »  Pour  les  pertes  subies  par 
Marmontel,  cf.  ibid.  (12  février  1796,  p.  3i5). 

3  Apologie  de  la  philosophie  contre  ceux  qui  l'accusent  des  maux  de  la  Révo- 
lution  (1796),  IV,  3o8  sq. 


416  LES  PHILOSOPHES 

Les  philosophes  n'ont  voulu  ni  faire  tout  ce  qu*on  a  fait,  ni  l'exécuter 
par  tous  les  moyens  qu'on  a  pris,  ni  l'achever  en  aussi  peu  de  temps  qu'où 
y  en  a  mis.  En  d'autres  termes,  la  philosophie  n'a  ni  conseillé  les  iniquités 
et  les  extravagances  qu'on  a  mêlées  à  la  cause  de  la  liberté,  ni  voulu 
qu'on  appelât  un  peuple  ignorant  et  féroce  à  faire  une  constitution,  ni 
que  les  changements  les  plus  justes  et  les  plus  nécessaires  se  fissent  avec 
une  précipitation  qui  néglige  toutes  les  précautions  de  la  prudence1. 

Mais,  lorsqu'il  reprochait  aux  novateurs  imprudents  d'avoir  affai- 
bli l'autorité, 

en  abolissant  la  noblesse,  espèce  de  distinction  sociale  qui...  fournis- 
sait un  moyen  de  police  très  efficace,  parce  qu'il  pénètre  toutes  les  par- 
ties du  corps  politique...,  en  abolissant  subitement  toute  l'ancienne  ma- 
gistrature qui  n'a  pu  être  abolie,  sans  ôter  du  milieu  du  peuple  une  force 
réprimante  qui  contribuait  à  y  maintenir  la  tranquillité  2.... 

ceux-ci  ne  pouvaient-ils  pas  répondre  qu'ils  avaient  suivi  la  voie 
tracée  par  les  enyclopédistes?  Morellet  continue  : 

Quant  à  l'appui  que  prêtaient  les  opinions  religieuses  à  l'ordre  public, 
il  est  trop  clair  qu'il  a  été  détruit  par...  toutes  les  violences  exercées 
contre  les  prêtres,  violences  que...  la  constitution  a  dû  prévoir  comme 
des  suites  du  traitement  fait  au  clergé,  et  de  la  tendance  d'un  peuple 
qu'on  ne  s'était  laissé  aucun  moyen  de  contenir3. 

Il  avait  été  détruit,  cet  appui-là,  par  des  attaques  dirigées  contre 
les  représentants  de  la  religion,  et  dont  les  philosophes  auraient  pu 
prévoir  les  suites. 

La  philosophie,  écrit  plus  bas  Morellet,  a  dit  aux  hommes  que,  dans  les 
dangers  de  la  patrie,  tout  citoyen  est  soldat...  mais  elle  n'a  pas  proposé 
d'armer  tout  à  coup  trois  ou  quatre  millions  de  citoyens  par  le  cri  de 
liberté...,  sans  se  réserver  aucun  moyen  de  retirer  des  mains  du  peuple 
une  force  si  terrible,  dont  il  est  disposé  à  abuser4. 

Je  me  demande  où  et  quand  la  philosophie  avait  indiqué  ce 
moyen,  et  je  trouve  au  contraire  que  d'Holbach  avait  fourni  la 
formule  qu'il  fallait  ou  non  accepter  avec  ses  conséquences  :  «  Les 


i  Ibid.,  3o8. 

2  Ibid.,  3 1 1 ,  3i2.  Cf.  3 1 8,  mêmes  regrets  sur  la  disparition  de  la   noblesse. 

3  3ia. 

4  3 17,  cf.  ibid.,  3 10,  3i  1. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  il7 

nations    anciennes    étaient   plus    libres    que    les    modernes    parce 
quelles  étaient  armées  \  » 

Marmontel  a  des  sentiments  analogues,  lorsqu'il  voit  les  événe- 
ments se  poursuivre  avec  une  logique  irrésistible.  Il  annonce  en  ces 
termes  la  partie  de  ses  Mémoires  qui  a  trait  à  la  Révolution  : 

Je  n'écris  pas  l'histoire  de  la  Révolution...  Mais  si  la  vie  de  l'homme 
est  un  voyage,  puis-je  vous  raconter  la  mienne,  sans  dire  à  travers  quels 
événements  et  par  quels  torrents,  quels  abîmes,  quels  lieux,  peuplés  de 
tigres  et  de  serpents  elle  a  passé  *? 

Il  écrivait,  avec  plus  de  justice  que  Morellet  : 

Dans  une  nation  pétulante  et  légère  qui  tout  à  coup  veut  être  libre 
avantd'avoir  appris  àl'être,  il  n'estque  trop  naturel  que  la  première  fougue 
des  esprits  les  emporte  au  delà  des  bornes  de  cette  liberté  ,  et  ces  bornes 
franchies,  le  reste  est  le  domaine  des  passions,  de  l'erreur  et  du  crime3. 

C'était  un  peu  tard  pour  le  constater.  Il  avait  raison  sans  doute, 
de  prétendre  que  personne  n'avait  prévu  les  différentes  scènes  du 
drame  : 

Qu'en  etret  quelques  hommes  du  naturel  des  tigres  eussent  prémédité  la 
révolution  comme  elle  s'est  exécutée,  cela  est  concevable;  mais  que  la 
nation  française,  que  le  bas  peuple  même,  avant  que  d'être  dépravé,  eût 
consenti  à  ce  complot  barbare,  impie  et  sacrilège,  c'est  ce  que  personne, 
je  crois,  n'oserait  soutenir4. 

Mais  les  grandes  lignes  du  plan,  Marmontel  avait  aidé  à  les 
tracer.  Il  rapporte  un  de  ses  entretiens  avec  Chamfort,  ce  Chamfort 
qui  devait  souffrir  plus  que  tout  autre  des  violences  de  la  Révolution, 
et  linalement  se  couper  la  gorge.  Marmontel  s'est  adjugé  le  même 
rôle  que  Pascal  dans  les  Provinciales,  c'est-à-dire  qu'il  se  charge  de 
tirer  de  Chamfort,  par  des  interrogations  habiles,  toutes  les  pensées 
que  ce  dernier  devrait  cacher  avec  soin.  C'est  assez  pour  que  nous 
nous  méfiions  de  cet  endroit  des  Mémoires  qui  n'est  pas  le  seul,  du 


1  Système  social,  II,  XV. 

2  III,  277  (chap.  xn). 

;î  III,  61,  62  (chap.  xiii). 
4  IV,  69  (chap.  xiv). 

U.niv.  de  Lyon.  —  M.  Roustan.  27 


418  LES  PHILOSOPHES 

reste,  où  Marmontel  joue  un  personnage1.  Le  dialogue  est  néanmoins 
intéressant  : 

La  nation,  déclare  impudemment  Chami'ort,  est  un  grand  troupeau  qui 
ne  songe  qu'à  paître  et  qu'avec  de  bons  chiens  les  bergers  mènent  à  leur 
gré.  Après  tout,  c'est  son  bien  que  l'on  veut  faire  à  son  insu,  car,  mon 
ami,  ni  votre  vieux  régime,  ni  votre  culte,  ni  vos  mœurs,  ni  toutes 
vos  antiquailles  de  préjugés  ne  méritent  qu'on  les  ménage.  Tout 
cela  fait  honte  et  pitié  à  un  siècle  comme  le  nôtre  et,  pour  tracer 
un  nouveau  plan,  on  a  toute  raison  de  vouloir  faire  place  nette.  — 
Place  nette?  insislai-je,  et  le  trône?  et  l'autel?  —  Et  le  trône  et  l'autel, 
me  dit-il,  tomberont  ensemble;  ce  sont  deux  arcsdjoutants,  appuyés  l'un 
par  l'autre,  et  que  l'un  des  deux  soit  brisé,  l'autre  va  fléchir2. 

Les  temps  étaient  changés;  ce  n'était  plus  le  Franc  de  Pompi- 
gnan  qui  craignait  pour  le  trône  si  l'on  attaquait  l'autel,  c'était 
l'écrivain  de  Bélisaire.  Il  était  de  bonne  foi,  quand  il  croyait  ébranler 
l'un  sans  ébranler  l'autre  ;  mais  nous  avons  vu  que  tous  deux  étaient 
solidaires,  que  les  philosophes  avaient,  sans  le  vouloir,  fait  fléchir 
l'un  et  l'autre  arc-boutant,  et  qu'il  était  impossible  que  le  peuple 
brisât  l'un  sans  briser  l'autre  :  Pompignan  et  Chamfort  avaient 
raison  contre  Marmontel. 

L'apologie  de  Morellet  pouvait  donc  être  habile,  elle  était  fausse 
malgré  tout.  Voici  quel  était  l'argument  sur  lequel  il  comptait  le 
plus,  car  il  y  revient  avec  insistance  : 

Le  peuple,  occupé  de  ses  travaux  ne  sait  pas  lire  et  n'a  pas  le  temps  de 
lire,  n'a  pas  le  désir  de  lire.  Ce  n'est  pas  avec  des  ouvrages  métaphy- 
siques, même  éloquents  qu'on  a  pu  imprimer,  à  cette  masse  énorme  du 
peuple,  le  mouvement  terrible  que  nous  lui  voyons  depuis  trois  années  ; 
il  a  fallu  d'autres  leviers. 

Ce  ne  sont  pas  des  livres  qu'on  emploie  à  cela,  ce  sont  des  mots  : 
liberté,  tyrannie,  despotisme,  esclavage,  valet  de  cour,  soldats  de  la 
patrie,  calotin,  aristocrate,  cachot  de  la  Bastille,  et  des  moyens  bien  plus 
puissants  :  l'argent  et  les  objets  de  l'ambition3. 

C'était  un  sophisme  de  prétendre  qu'on  menait  le  peuple  avec  des 
«  mots  ».  Si  ces  vocables  avaient  été  pour  lui  vides  de  sens,  il  est 
certain  qu'ils  n'auraient  pas  servi  à  le  guider.  Ils  mettaient  sous  ces 


1  Cf.  Lenel,  Marmontel,  p.  4  et  6,  et  pass. 
•  Mémoires,  édit.  cit.,  IV,  77  (livre  XV). 
3  Apologie,  etc.,  IV,  319. 


KT  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIII"  SIÈCLE  'il'» 

termes  un  certain  nombre  d'idées,  ceux  qui  se  laissaient  emporter 
par  la  phraséologie  révolutionnaire  :  or,  qui  leur  avait  appris  ce  que 
ces  assemblages  de  lettres  pouvaient  représenter  pour  des  masses 
opprimées?  La  réponse  est  facile.  Morellet  reprenait  encore  : 

On  accuse  les  écrits  philosophiques  d'avoir  amené  la  révolution  et  ses 
excès,  mais  l'effet  des  livres  et  des  écrits  est.  de  nature,  lent  et  tardif... 
parce  qu'avant  qu'un  livre,  capable  d'influer surFétat  politique  d'un  peuple 
soit  répandu,  lu,  compris,  discuté...  il  faut  une  longue  suite  d'années... 
Les  quatre-vingt-dix-neuf  centièmes  de  toute  nation  sont  absolument 
incapables  de  recevoir,  de  la  lecture  des  ouvrages  philosophiques  sur  les 
matières  de  gouvernement,  aucune  espèce  d'impulsion1. 

Même  procédé  dans  ce  passage  : 

Il  est  clair  qu'on  aurait  écrit  encore  cinquante  et  cent  ans  contre  les 
prêtres,  comme  a  fait  Voltaire,  sans  amener  le  changement  prodigieux 
dont  nous  sommes  les  témoins  :  les  seuls  écrits  des  philosophes  n'étant 
pas  lus  du  peuple,  ni  à  la  portée  de  la  multitude,  n'auraient  pu  produire 
de  si  grands  effets2. 

Plaisante  conclusion  de  prétendre  que  la  polémique  anti-religieuse 
de  Voltaire  n'avait  pas  contribué  à  produire  ces  changements  !  Sur- 
tout, quelle  erreur  volontaire  de  nier  que  l'effort  des  philosophes 
avait  été  de  mettre  «  à  la  portée  de  la  multitude  »  les  écrits  qu'ils 
répandaient  dans  la  nation,  et  que  ce  même  Voltaire  avait  donné 
pour  règle  à  tous  les  fidèles  de  la  philosophie.  «  d'éclairer  le  chan- 
celier et  le  cordonnier3.  Mais  pourquoi  chercher  plus  loin  une  réfu- 
tation ?  Nous  n'avons  qu'à  en  appeler  de  Morellet  à  Morellet  lui- 
même.  Il  avait  déclaré  jadis  : 

*  IV,  3 12,  3i3,  3 14.  De  Barante,  lui,  renverse  les  termes  :  a  La  philosophie 
du  xvme  siècle  est  un  esprit  universel  de  la  nation  qui  se  retrouve  clans  les 
écrivains...  Les  livres  n'ont  pas  seulement  reçu  l'influence  du  public;  ils  ont, 
pour  ainsi  dire,  été  écrits  sous  sa  diclée.  »  (Op.  cit.,  214,  21.")  sq)  De  Tocque- 
ville  dit  :  «  Les  livres  avaient  fourni  la  théorie;  le  peuple  se  chargea  de  la 
pratique,  et  il  ajusta  les  idées  des  écrivains  à  ses  propres  fureurs.  » 

2  IV,  33o. 

3  «"  Il  est  à  la  fois  plus  sûr  et  plus  agréable  (que  de  se  jeter  dans  la  méta- 
physique) de  jeter  du  ridicule  et  de  l'horreur  sur  les  disputes  théologiques, 
de  faire  sentir  aux  hommes  combien  la  morale  est  belle  et  les  dogmes  imper- 
tinents, et  de  pouvoir  éclairera  la  fois  le  chancelier  et  le  cordonnier  (Grimm, 
Corresp.,  III.  3n  sq.,éd.  1812,  iie  partie:  Epitre  aux  fidèles  par  le  grand  apôtre 
des  Délices  (2  juillet  1763)». 


i20  LES  PHILOSOPHES 

«  L'effet  des  écrits  publics  sur  l'administration  est  de  tourner  la 
conversation  sur  les  matières  d'économie  politique.  »  A  cette  date 
de  1764,  il  affirmait  que  la  tâche  du  philosophe  était  d'entretenir 
dans  le  public  une  «  fermentation  »  heureuse,  qui  devait  être  suivie 
de  réformes  durables  : 

Or,  je  dis  que,  pour  donner  aux  principes  la  stabilité  dont  ils  ont  be- 
soin, il  faut  qu'ils  soient  embrassés  d'après  la  discussion,  et  consacrés  par 
l'opinion  publique.  C'est  alors  seulement  qu'ils  prendront  une  certaine 
consistance,  comme  les  liqueurs  spiritueuses  acquièrent  la  force  de  résis- 
ter au  temps,  après  avoir  passé  par  cet  état  qu'on  appelle  fermentation. 
Lorsque  le  public,  instruit  par  les  écrits  et  par  la  discussion,  a  adopté 
une  vérité,  il  en  devient  le  gardien  fidèle.  L'opinion  ne  change  plus, 
parce  qu'on  ne  peut  attaquer  une  vérité  bien  connue  que  par  le  sophisme, 
moyen  insuffisant  pour  tromper  une  nation  instruite  de  ses  intérêts1. 

Responsables  de  la  «  fermentation  »,  les  philosophes  ne  le 
seraient  pas  de  1'  «  explosion  »  :  ils  auraient  voulu  qu'on  se  con- 
tentât de  leur  attribuer  la  cause,  et  non  la  conséquence  !  —  Mais  ils 
ne  prévoyaient  pas  la  conséquence  ?  —  Assurément  ;  mais  cela  ne 
prouve  rien,  et  surtout  cela  ne  prouve  pas  que  Morellet  eût  le  droit 
de  décliner  toute  responsabilité  dans  la  Révolution  qu'il  avait 
préparée.  —  Mais,  dira-t-on  encore,  l'opinion  publique,  c'est  pour 
lui  —  celle  de  la  classe  éclairée.  Pardon  !  Il  parle  d'  «  une  nation 
instruite  de  ses  intérêts  ».  Le  mot  a  une  portée  bien  plus  générale  ; 
c'est  bien  au  peuple  que  le  philosophe  s'adressait  : 


Il  va  tel  pays  où  l'on  ne  peut  obtenir  un  état  exact  de  la  population, 
parce  que  le  peuple  se  persuade  que  cette  opération  se  fait  toujours  dans 
la  vue  d'augmenter  les  charges  publiques...  Ce  préjugé  et  mille  autres 
sont  des  obstacles  au  bien  ;  or,  les  écrits  publics  détruisent  les  préjugés2. 

Evidemment,  ils  les  détruisent  dans  l'esprit  du  peuple;  Morellet 
avait  donc  oublié  ce  qu'il  déclarait  dans  son  discours  à  l'Académie, 
le  16  juin  1785? 

Si  l'état  de  l'homme  de  lettres  solitaire  a  de  si  puissantes  consolations, 

1  Réflexions  sur  les  avantages  de  la  liberté  d'écrire  et  d'imprimer  ( Mélanges, 
III,  21).  «  Pourquoi  les  projets  (déposés  dans  les  bureaux  des  ministres)  sont- 
ils  demeurés  inutiles?  C'est  qu'au  lieu  d'être  répandus  dans  le  public,  ils  ont 
été  adressés  aux  ministres  et  n'ont  pas  été  lus.  (Ibid.,  III,  a3.) 

2  Mélanges,  etc.  (Sur  la  liberté  d'imprimer,  etc.),  ibid.,  III,  27. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  Al    XVIII    SIÈCLE  421 

c'est  surtout  lorsque,   occupé  d'objets  grands  el  utiles,  il  peut  se  flatter 

que  ses  travaux  auront  sur  le  bonheur  des  peuples  une  salutaire  influence, 
lorsqu'il  peut  penser  que,  de  l'obscurité  de  sa  retraite,  il  est  entendu  de 
ceux  qui  dispensent  sur  la  terre  et  les  biens  et  les  maux  ;  que,  sans  pou- 
voir, il  défend  les  droits  des  hommes;  que,  sans  autorité,  il  réforme  les 
abus;  que  sans  magistrature,  il  perfectionne  la  législation,  et  qu'avec  l'es- 
pérance courageuse  et  réfléchie  que  les  nations  seront  heureuses  un  jour, 
{7  a  le  noble  orgueil  de  penser  quil  aura  lui-même  concouru  à  celle 
lente  et  désirable  révolution  l. 

A  ce  moment,  comme  tout  le  monde,  il  croyait  à  une  révolution 
«  lente  »  ;  est-ce  parce  qu'elle  était  brusque  qu'il  avait  le  droit  de 
prétendre  à  présent  qu'il  n'y  avait  concouru  en  rien  ? 


VIII 

Morellet  était  beaucoup  plus  digne  d'approbation  lorsqu'il  écri- 
vait dans  son  Apologie  : 

On  dira  peut-être  :  ce  sont  les  philosophes  qui  ont  enseigné  à  rai- 
sonner sur  les  matières  du  gouvernement,  c'est  dans  leurs  écrits  qu'on  a 
appris  à  se  servir  bien  ou  mal  de  ces  mots,  dont  la  puissance  a  été  si  ter- 
rible. Ils  ont  au  moins  ouvert  la  route  dans  laquelle  les  peuples  se  sont 
égarés  ;  il  est  donc  juste  de  s'en  prendre  à  eux. 

Je  réponds  que,  si  ce  reproche  est  légitime,  ceux  qui  l'intentent  ne 
remontent  pas  assez  haut.  Que  ne  maudissent-ils  le  premier  inventeur  des 
lettres  et  de  l'écriture,  et,  au  moins,  celui  de  l'imprimerie,  puisqu'il  est 
plus  vrai  sans  doute  que.  sans  ces  deux  moyens,  les  progrès  eussent  été 
arrêtés  ou  ralentis  d'un  grand  nombre  de  siècles  2  ? 

Oui,  il  eût  été  logique  de  s'en  prendre  à  ceux  qui  les  premiers 


1  Mélanges,  dise,  à  l'Acad.  le  16  juin  1785,  I,  ô'i. 

Voici  l'avis  de  Ségur  :  «  Ce  qui  me  surprit  le  plus,  ce  fut  la  subite  méta- 
morphose de  quelques  ci-devant  philosophes,  déclamant  avec  humeur  contre 
une  révolution  que  leurs  paroles  el  leurs  écrits  avaient  pendant  longtemps  pro- 
voquée ;  ils  ne  l'aimaient  apparemment  qu'en  théorie, et  lorsque  c  étaient  eux 
seuls  qui  en  professaient  les  doctrines.  On  reprochait  un  jour  à  l'abbe  Sabba- 
tier  son  humeur  contre  les  Etats  généraux,  qu'il  avait  demandés  avec  chaleur, 
et  dont  il  était  vraiment  le  père  :  «  Oui,  répondit-il,  mais  on  a  changé  mon 
«  enfant  en  nourrice...  »  Au  reste,  il  faut  reconnaître  qu'un  très  petit  nombre 
d'entre  eux  changèrent  ainsi  de  principes  et  de  langage.  »  (Mémoires,  etc., 
II,  214). 

2  IV,  339. 


;jj  u;s   PHILOSOPHES 

avaient  éclairé  le  genre  humain  ;  c'était  la  grande  loi  du  progrès  de 
l'humanité,  proclamée  parles  philosophes,  qui  conduisait  le  peuple 
vers  la  liberté,  à  travers  les   tempêtes    et   les  fureurs    révolution- 
naires.  Mais  les  philosophes,  s'ils   étaient   liés  dans   le  passé  avec 
de  nombreux  précurseurs,  avaient  pris  leur  succession  et  l'avaient 
fait  fructifier.   «  Nous   admettrons  donc,   comme  une  vérité  d'évi- 
dence, écrit  M.  Brunetière,  qu'il  soit  devenu  nécessaire  de  remonter 
dans  le  passé,  bien  au  delà  des  philosophes,  pour  expliquer  la  révo- 
lution, mais  prétendra-t-on  qu'elle  se  fût  accomplie  sans  eux,  telle 
surtout  qu'elle  s'est  accomplie1?  »  Si  Morellet  avoue  que  «  la  phi- 
losophie a  fait  connaître  aux  peuples  leurs   maux  politiques  et  les 
vices  de  leur  gouvernement,  et  indiqué  les  moyens  de  les  guérir  », 
«  qu'elle  a  fait  connaître  la  maladie,  qu'elle  a  voulu  qu'on  la  traitât 
et  qu'elle  en  a  indiqué  le  remède2  »,  nous  lui  accorderons  qu'on  ne 
peut  pas  s'en  prendre  à  elle,  si  le  traitement  a  commencé  trop   tôt 
ou  s'il  a  été  appliqué  à  contre-temps,  mais  nous  lui  refuserons  le 
droit  d'enlever  aux  encyclopédistes  l'honneur  d'avoir  fait  89,  s'ils 
n'ont  pas  fait  o,3.  Reste  à   savoir  si  93  n'était  pas  le  dernier  acte 
fatal  et  logique  du  drame  de  89.  En  tout  cas,  c'est  une  définition 
beaucoup    trop     vague    de  la    philosophie    que    celle  qui   termine 
Y  Apologie  de  Morellet  : 

Je  dirai  seulement  que  la  philosophie  n'étant  que  la  recherche  de  la 
vérité,  elle  ne  peut  nuire  parce  que  la  vérité  et  la  nature  sont  toujours 
d'accord,  l'homme  après  tout  ne  pouvant  être  heureux  qu'en  se  confor- 
mant à  la  nature  qui  est  plus  forte  que  ses  systèmes  et  ses  opinions  3. 

Voltaire  a  de  ces  définitions  prudentes  quand  il  confond  la  «  phi- 
losophie »  avec  la  raison.  Nous  l'aurions  adoptée  chez  Fontenelle  ; 
nous  la  trouvons  incomplète  chez  un  encyclopédiste.  La  philo- 
sophie fut  la  raison  «  active  »,  c'est-à-dire  s 'appliquant  à  des  ma- 
tières où  non  seulement  la  vérité  et  la  nature  n'étaient  pas  d'accord, 
mais  où  le  désaccord  était  criant  entre  la  réalité  et  le  bon  sens,  et  où 
tout  n'était  qu'abus,  injustice  et  inégalité  choquante. 

1  Loc.  ci'/.,  927;  Hist.  et  Littérature,  I,ai6.  C'est  ce  qu'a  essayé  d'établir  de 
Barante,  dans  son  Tableau  de  la  littérature  française  au  xvme  siècle,  et  il 
remonte  au  xvie  siècle  pour  expliquer  le  xvme,  p.  3o/sq.  Cf.  de  Tocqueville, 
op.  cit.,  3i. 

2  IV,  3x4- 

3  IV,  33a. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AU  XVIIIe  SIÈCLE  423 

La  philosophie  «  agit  »,  et  elle  agit  sur  toute  la  nation,  même  sur 
les  classes  qui  ne  lisaient  pas.  L'article  consacré  à  L'Esprii  philoso- 
phique dans  V Encyclopédie  contenait  ces  lignes  : 

Il  suffit  à  une  nation  que  certains  grands  génies  possèdent  l'esprit 
philosophique  éminemment,  et  que  la  supériorité  de  leur  lumière  les 
rende  les  arbitres  du  goût,  les  oracles  de  la  critique,  les  dispensateurs  de 
la  gloire  littéraire.  L'esprit  philosophique  résidant  avec  éelat  dans  ce 
petit  nombre  de  gens,  il  répandra  pour  ainsi  dire  ses  influences  sur 
fous  le  corps  de  l'état,  sur  tous  les  ouvrages  de  l'esprit  ou  de  la  main,  et 
principalement  sur  ceux  de  littérature1. 

Voilà  qui  met  en  fuite  tous  les  arguments  spécieux  de  Morellet 
repenti.  Voltaire  se  serait  repenti,  sans  doute,  mais  peut-être  aurait- 
il  repris  la  lettre  que  lui  adressait  Linguet,  au  mois  de  février  1767, 
et  dans  laquelle  était  posée  la  question  de  l'instruction  du  peuple. 
Le  philosophe  aurait  relu  le  passage  où,  après  avoir  distingué  entre 
les  classes  qui  pensent  et  celles  qui  travaillent,  son  correspondant 
ajoutait  : 

L'état  actuel  de  la  société  humaine  condamne  le  peuple  à  n'avoir  que 
des  bras.  Tout  est  perdu  dès  qu'on  le  met  en  état  de  s'apercevoir  qu'il  a 
aussi  un  esprit... 

Si  l'on  pouvait  n'illuminer  qu'une  de  ces  deux  divisions  du  genre 
humain,  s'il  était  possible  d'intercepter  tous  les  rayons  qui  vont  de  la 
petite  à  la  grande,  et  d'entretenir  une  nuit  éternelle  sur  celle  des  deux 
seulement  qui  n'est  utile  et  soumise  qu'autant  qu'elle  y  reste,  j'applau- 
dirais volontiers  aux  travaux  des  philosophes  et  de  leurs  partisans;  mais, 
songez-y,  Monsieur,  le  soleil  ne  saurait  se  lever  pour  la  première  que  le 
crépuscule  ne  s'étende  jusqu'à  la  seconde,  quelque  éloignée  qu  elle  en 
soit  2. 

Il  est  probable  que  Voltaire  aurait  parlé  comme  Marnlontel  et 
Morellet,  mais  il  est  certain  qu'il  aurait  pensé  que  jadis  Linguet 
prévoyait  juste  ! 


1  XXV,  678  (de  Jaucourt). 

-   19  février   1767,  Linguet  à  Voltaire,  LX1V,  48,  (19. 


CONCLUSION 

I.  _  Jusqu'à  quel  point  les  philosophes  <>nl  fait  la  Révolution  française.  —  Ce 

qu'ils  ont  fait.  —  Comment  ils  l'ont  fait. 

II.  —  Les  résultats  <>nt  dépassé  leurs  prévisions.   —  Leurs   prévisions  vers  1750. 

Leurs  prévisions  vers   1765.  —  Le  rêve   de  Voltaire.  —  Heraclite  et  Démo- 

crite. 

III.  —  Jugements  des  révolutionnaires  sur  les  philosophes.  —  Apothéose  de 
Kousseau.  —  Apothéose  de  Voltaire.  —  Séances  préliminaires.  —  Les  fêtes 
du  4  et  du  10  juillet  1791.  —Fêtes  «  nationales  ».  —  Eloge  de  Voltaire  à  la 
tribune,  en  mai   1796.  —  Projets  de  statues  pour  les  a  frères  ». 

IV.  —  Conclusion. 


I 

A  la  question  posée  au  début  de  cette  étude,  il  nous  sera  mainte- 
nant permis  de  répondre  avec  confiance.  L'action  de  la  philosophie 
sur  le  xvme  siècle  tout  entier  a  été  réelle,  décisive  ;  les  philosophes 
ont  déterminé  la  Révolution  française  ;  nous  avons  vu  comment  et 
jusqu'à  quel  point. 

Certes  l'armée  encyclopédique  a  été  puissamment  aidée,  dans  sa 
tâche,  par  les  événements  politiques  contemporains,  et  il  est  hors 
de  doute  que  sa  campagne  eût  été  infructueuse  sans  le  concours 
prodigieux  de  circonstances  qui  en  ont  facilité  le  succès.  Bien  plus, 
l'idée  même  de  cette  campagne,  qui  aurait  paru  absurde  au  siècle 
précédent,  les  grandes  lignes  des  opérations,  et  jusqu'aux  détails 
de  la  tactique,  tout  cela  a  été  fourni  aux  assaillants  en  quelque  sorte 
par  ceux  contre  lesquels  ils  marchaient.  Ils  n'ont  évidemment  pas 
créé,  suivant  le  mot  heureux  de  M.  Brunetière,  «  cette  matière  con- 
fuse de  troubles  et  de  séditions1  »,  d'où  la  révolution  devait  sortir. 
Ce  n'est  pas  à  la  philosophie  que  la  France  a  dû  d'être  aux  mains 
d'un  prince  qui,  après  avoir  excité   les  espérances  les  plus  enthou- 


1  Bévue   des  Deux-Mondes,  art.  cit.,  \yi-j  ;  Histoire   et   Littérature,  t.  I,  Içs 
Philosophes  et  la  Révolution,  p.  217. 


426  LES  PHILOSOPHES 

siastes,  a  iini  dans  le  mépris  et  la  honte,  laissant  après  lui  un  suc- 
cesseur médiocre  et  sans  volonté:  d'être  gouvernée  par  des  favorites 
qui  ont,  à  des  titres  divers,  précipité  la  chute  de  la  monarchie  ;  d'avoir 
une  noblesse,  déchue  de  son  ancienne  influence,  composée  de  valets 
de  cour  ou  de  héros  imprévoyants  et  inutiles,  formée,  sauf  des  excep- 
tions  nombreuses   il   est  vrai,    de  parasites  sans   honneur  et   sans 
moralité  ;  de  posséder  une  magistrature,  entêtée  dans  ses  privilèges, 
hostile  à  l'esprit  nouveau,  se  discréditant  par  son  fanatisme  janséniste 
et,  d'ailleurs, mal  garantie  contre  le  despotisme  du  souverain.  Cène 
sont  pas  les  philosophes  qui  ont  fait  que  les  financiers  ont  été  de  plus 
en  plus    influents,    et   ont    conquis    peu  à  peu  sur  la  noblesse  de 
naissance  tout  le  terrain  réservé,  dans  la  suite,  à  la  noblesse  de  la 
fortune  ;  qui  ont  établi  la  société  mondaine  et  ces  salons  si  utiles  dans 
la  France  de  jadis,  à  qui  voulait  régner  sur  les  esprits  du  temps; 
qui  ont  rendu  le  bourgeois,  sujet  fidèle  mais  frondeur,  religieux  mais 
anticlérical,  conservateur  par  principe  mais  perturbateur  par  impru- 
dence ;  qui  enfin  ont  conduit   le  peuple,   misérable,  affamé,  écrasé 
de  charges  iniques,  au  dernier  terme  de  l'exaspération. 

J'accorderai  encore  que,  parmi  les  idées  défendues  par  les  ency- 
clopédistes, un  grand  nombre  ne  leur  appartiennent  pas.  Ces  com- 
battants, qui  n'inventèrent  pas  leur  plan  de  campagne,  reçurent  de 
leurs  précurseurs  leur  mot  d'ordre,  leur  devise  et  peut-être  leur 
drapeau.  Je  veux  bien  que  l'on  suive  k  la  trace,  dans  les  siècles 
antérieurs,  la  naissance  et  l'évolution  de  l'idée  de  tolérance  et  de 
la  liberté  de  penser,  de  l'égalité  devant  la  loi,  de  la  liberté  indivi- 
duelle, et  aussi  celle  du  progrès  indéfini  de  l'humanité,  qui  était  la 
base,  pour  ainsi  dire,  de  la  foi  philosophique.  Encore  que  je  pourrais 
indiquer  un  certain  nombre  d'idées,  que  les  encyclopédistes  ont 
faites  absolument  neuves,  soit  en  précisant  leurs  contours,  soit  en 
déo-ao-eant  des  conséquences  pratiques  et  fécondes  qu'aucun  des 
penseurs  d'autrefois  n'avait  entrevues  ou  n'avait  osé  entrevoir,  je 
suis  prêt  à  convenir  qu'il  n'y  avait  rien  de  nouveau  dans  les  articles 
dn  programme  encyclopédique.  Le  xvme  siècle  est,  si  l'on  veut, 
un  siècle  de  propagande,  un  siècle  d'action  plutôt  que  de  spécu- 
lation. 

Mais  cette  propagande  était-elle,  oui  ou  non,  indispensable  pour 
que  la  révolution  fût  possible,  et  ces  idées  auraient-elles  fait  leur 
chemin  si  elles  n'avaient  pas  été  rendues  maniables,  si  elles  n'étaient 


ET  LA  SOCIETE  FRANÇAISE   Al"  \VII|e  SIÈCLE  427 

pas  passées  du  domaine  de  la  spéculation  à  celui  de  l'action1?  Qui 
est-ce  qui  donna  «  une  forme  »  à  cette  matière  confuse  de  troubles, 
qui  est-ce  qui,  en  présence  des  imperfections  de  l'ancien  régime, 
devenues  plus  choquantes  avec  les  progrès  de  la  raison,  établit  les 
principes  d'une  constitution  rationnelle  de  la  société,  ayant  pour 
fondement  la  liberté  du  citoyen,  et  pour  fin  le  bonheur  des  hommes 
arrachés  aux  menaces  inquiétantes  du  despotisme  et  à  celles  plus 
terribles  encore  de  la  misère?  Qui  donc,  sinon  la  philosophie  du 
xviu1'  siècle? 

On  a  montré  plus  d'une  fois  comment,  pour  cette  œuvre  générale, 
elle  avait  réquisitionné  tous  les  genres  littéraires.  Nous  avons  essayé 
de  montrer  à  notre  tour,  comment  elle  avait  réquisitionné  toutes  les 
classes  de  la  nation.  Au  roi,  elle  ne  pouvait  demander  son  appui; 
elle  obtint  du  moins  sa  neutralité;  heureuse  d  éviter  le  règne  du 
Dauphin  son  ennemi,  elle  profita  largement  de  l'indolence  de 
Louis  XV,  et  la  foi  monarchique  des  encyclopédistes  n'eut  pas  à 
souffrir  des  tracasseries  d'un  roi  intolérant.  A  M"10  de  Pompadour, 
elle  réclama  aide  et  protection,  et  elle  eut  la  bonne  fortune  d'avoir 
pour  alliée  puissante  celle  qui  régnait  sur  la  France  et  sur  l'Europe; 
de  Mme  du  Barry,  elle  n'avait  rien  à  attendre,  et  pourtant  elle  eut 
à  recueillir  les  bénéfices  du  mécontentement  général,  soulevé  parla 
dernière  favorite.  Parmi  les  grands,  elle  eut  l'habileté  de  se  faire 
des  adeptes  précieux  entre  tous,  en  même  temps  qu'elle  dénonçait 
une  classe  qui  jouissait  de  privilèges,  que  ne  justifiaient  désormais 
ni  ses  services  ni  sa  valeur  morale,  politique  et  sociale;  elle  conquit 
les  uns,  elle  désarma  les  autres,  devant  le  peuple,  elle  prépara  la 
ruine  de  l'une  des  institutions  qui  soutenaient  l'ancienne  monarchie. 
Les  parlementaires  lui  fournirent  des  auxiliaires  de  premier  ordre, 
et,  tandis  qu'elle  s'élevait  contre  eux  au  nom  des  idées  nouvelles, 
la  philosophie  profitait  de  leurs  efforts  contre  les  Jésuites,  et  de  la 
lassitude  qu'occasionnaient  les  guerres  religieuses,  dont  les  magis- 
trats étaient  les  principaux  acteurs.  Les  financiers  lui  prêtèrent 
l'appui  d'un  pouvoir  neuf  mais  important,   et  qui,  malgré  des  pré- 

1  «  ...  Dans  cette  décomposition,  chaque  jour  plus  sensible,  du  vieil  ordre 
social,  un  esprit  nouveau  se  glisse  partout.  Les  lettres  lui  servent  d'organe  ; 
elles  le  propagent  et  le  répandent  sous  toutes  les  formes.  »  (P.  Duprat,  op. 
cit.,  II,  19.)  Les  philosophes  n'ont  pas,  évidemment,  créé  cette  «  décompo- 
sition »;  mais  ils  ont  bel  et  bien  propagé  et  répandu  «  l'esprit  nouveau  ». 


i28  LES  PHILOSOPHES 

jugés  que  les  encyclopédistes  contribuaient  à  faire  disparaître,  était 
en  train  de  passer  au  premier  rang  dans  la  société.  Dans  la  plupart 
des  salons,  la  philosophie  s'installa  en  maîtresse  ;  elle  put  rayonner 
de  là,  sur  la  société  polie  de  France  et  de  l'étranger.  De  même,  elle 
gagna  la  bourgeoisie,  qui  se  transforma  sous  son  influence  et  qui, 
sans  perdre  ses  caractères  généraux,  les  modifia  à  mesure  que  le 
bourgeois  citoyen  fut  pénétré  des  principes,  défendus  par  des 
«  bourgeois  »  philosophes,  dont  il  se  méfiait,  mais  qu'il  suivait  mal- 
gré tout.  Enfin,  elle  conquit  les  masses  populaires,  qu'elle  attira  à 
elle,  grâce  à  des  revendications  généreuses,  exprimées  sous  une 
forme  simple  et  frappante;  elle  leur  donna  moins  un  dogme  que 
des  idées  élémentaires  sur  la  politique  et  l'administration,  qui 
les  fit  rêver  d'un  régime  où  tous  les  privilèges  ne  seraient  pas  pour 
les  riches  et  tous  les  fardeaux  pour  les  malheureux1. 

C'est  là  ce  que  nous  avons  établi  dans  ce  qui  précède,  en  traçant, 
pour  ainsi  dire,  à  grands  traits  l'esquisse  du  mouvement  philoso- 
phique. Qu'à  ce  tableau  d'ensemble  certains  détails  doivent  être 
ajoutés,  que  d'autres  paraissent  en  contradiction  avec  telle  opinion 
particulière  d'un  écrivain,  avec  telle  phrase  ou  tel  mot  pris  dans  la 
foule  des  œuvres  du  xvme  siècle,  cela  est  possible.  Il  nous  semble 
toutefois  que  cela  n'enlève  rien  à  la  vérité  de  notre  opinion,  qui  se 
dégage  du  spectacle  de  cette  littérature,  vue  à  vol  d'oiseau.  J'ai  dit 
que  l'armée  encyclopédique  avait  eu  un  plan  de  campagne,  dont  à 
distance  on  suit  parfaitement  le  vaste  dessein.  Que  dans  une  escar- 
mouche d'avant-garde,  ou  dans  un  engagement  d'arrière-garde,  il 
y  ait  eu  des  tactiques  variées,  qu'on  ait  employé  à  l'occasion  des 
armes  différentes,  qu'on  ait  faibli  dans  un  cas  sur  certains  points  et 

*  Cf.  Mém.  du  comte  de  Sêgur,  II,  2i3,  214  :  «  Mon  frère,  noble  vicomte  de 
Ségur,  l'un  des  plus  aimables  hommes  de  son  temps ,  disait  assez  plaisamment  : 
Je  n'accuse  personne  du  tort  de  cette  révolution,  car  tout  le  monde  d'abord  en 
a  voulu  ;  chacun  a  essayé  d'en  prendre  sa  part,  suivant  sa  force  et  sa  mesure, 
et,  depuis  le  roi  jusqu'au  plus  petit  particulier  du  l'oyaume,  tous  y  ont  plus  ou 
moins  travaillé;  l'un  lui  permettait  d'avancer  jusqu'à  la  boucle  de  son  soulier, 
l'autre  jusqu'à  sa  jarretière,  celui-là  jusqu'à  sa  ceinture,  celui-ci  jusqu'à  l'es- 
tomac ;  enfin,  j'en  vois  qui  ne  seront  contents  que  lorsqu'ils  en  auront  par- 
dessus la  tête.»  C'est  là  le  résultat  général  auquel  les  philosophes  avaient  lar- 
gement contribué.  Rivarol,  lui,  déclarait  :  «  Il  a  bien  fallu  que  la  Révolution, 
écrite  dans  les  livres,  fût  jouée  et  représentée  dans  la  capitale  et  dans  les  pro- 
vinces. »  (OEuvr.,  IV,  i3a,  143  :  Extraits  du  Journal  politique  et  national). 
C'est  déjà  presque  le  mot  de  M.  Brunetière,  cité  plus  haut. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  M  Wlll     SIÈCLE  429 

trop  avancé  sur  certains  autres,  je  suis  loin  d'en  disconvenir.  Ajou- 
tons qu'il  y  a  eu  des  troupes  irrégulières,  des  soldats  de  bonne 
volonté  mais  non  enrégimentés,  des  alliés  plus  discrets  et  plus  pru- 
dents à  côté  d'auxiliaires  plus  compromettants  et  plus  hardis.  Mais 
en  bloc,  il  semble  bien  que  l'attitude  des  philosophes  à  l'égard  des 
classes  de  la  société,  ait  bien  été  telle  que  nous  l'avons  vue.  Nous 
serions  heureux  si,  en  même  temps  que  nous  précisions  cette  atti- 
tude, nous  avions  pu  réfuter  quelques-unes  des  accusations  qu'on  a 
dirigées  contre  eux,  accusations  inspirées  par  l'esprit  de  parti  plus 
que  par  la  justice  et  la  vérité. 

II 

Nous  ne  l'avons  pas  caché,  d'autre  part,  les  philosophes  étaient 
loin  de  penser  que  la  révolution  préparée  par  leurs  soins  éclaterait 
si  tôt,  et  qu'elle  se  déroulerait  suivant  un  scénario  qu'ils  n'avaient 
pas  tracé  d'avance.  Dans  cette  phrase   de  Duclos,  souvent  citée  : 

Je  ne  sais  si  j'ai  trop  bonne  opinion  démon  siècle,  mais  il  me  semble 
qu'il  y  a  une  certaine  fermentation  de  raison  universelle  qui  tend  à  se 
développer,  qu'on  laissera  peut-être  se  dissiper,  et  dont  on  pourrait 
assurer,  diriger  et  hâter  le  progrès  par  une  éducation  bien  entendue  '  ; 

il  faut  voirie  sentiment  véritable  des  philosophes,  vers  iy5o.  Ce 
mots  seuls  :  «  qu'on  laissera  peut-être  se  dissiper  ».  prouvent  que 
Duclos  et  ses  amis  ne  prévoyaient  pas,  même  vaguement,  1  explo- 
sion finale  qui  allait  suivre  cette  fermentation.  Tout  ce  qu'on  doit  y 
noter,  c'est  la  fierté  légitime  du  philosophe  du  xviue  siècle,  voyant 
fermenter  tant  d'idées  auxquelles  le  xvue  siècle  ne  songeait  même 
pas,  l'optimisme  et  la  confiance  d'un  citoyen  qui  est  convaincu  que 
la  philosophie,  aidée  de  l'autorité,  pourra  tirer  parti  de  ce  mouve- 
ment, pour  assurer  le  bonheur  de  tous. 

Une  quinzaine  d'années  plus  tard,  les  encyclopédistes  parlent 
autrement.  Ils  ne  prévoient  pas  encore  l'explosion  finale,  mais  ils 
sont  à  présent  convaincus  qu'on  ne  laissera  pas  se  dissiper  cette 
fermentation  de  raison  universelle,  qu'ils  ont  entretenue  et  dévelop- 
pée. Voltaire  dira  au  prince  de  Galitzin  : 

1  Considérations.  OEucrex,  I,  55. 


430  LES  PHILOSOPHES 

//  s' es l  [ail,  depuis  environ  quinze  ans,  une  révolution  dans  les  esprits 
qui  fera  une  grande  époque.  Les  cris  des  pédantsannoncent  ce  grand  chan- 
gement, comme  les  croassements  des  corbeaux  annoncent  le  beau  temps  l. 

Gela  est  écrit  en  1767  ;  les  dates  concordent  ;  on  voit  le  chemin 
parcouru,  de  iy5i  à  1767  environ.  Tous  les  espoirs  sont  désor- 
mais permis;  «  s'il  y  a  actuellement  un  millième  d'hommes  raison- 
nables, cela  décuplera  dans  dix  ans2  »,  et  la  révolution  sera  accom- 
plie. Mais  c'est  dans  les  esprits  qu'elle  se  fera  : 

Il  se  fera  sans  doute  un  jour  une  grande  révolution  dans  les  esprits. 
Un  homme  de  mon  âge  ne  la  verra  pas,  mais  il  mourra  dans  l'espérance 
que  les  hommes  seront  plus  éclairés  et  plus  doux....  Le  monde  se 
déniaise  furieusement;  une  grande  révolution  dans  les  esprits  s'annonce 
de  tous  côtés  3  ; 

et  encore  : 

Ce  qui  me  consolera  quand  je  partirai  de  ce  monde,  c'est  que  j'y  lais- 
serai une  petite  pépinière  d'honnêtes  gens  qui  s'étend  et  se  fortifie  tous 
les  jours  et  qui,  à  la  fin,  obligera  les  fripons  et  les  fanatiques  à  se  taire.  Je 
ne  verrai  pas  ces  beaux  jours,  mais  j'en  vois  l'aurore  4. 

Telle  est  l'aurore  que  Voltaire  saluait  de  ses  vœux.  Elle  devait 
luire  sur  les  hommes,  une  fois  l'opinion  gagnée  par  la  philosophie, 
une  fois  les  esprits  conquis  par  les  idées  nouvelles,  une  fois  enfin  les 
ministres,  décidés  sous  la  poussée  de  la  nation,  à  opérer  les  réformes 
nécessaires  pour  calmer  les  impatiences,  en  donnant  satisfaction  aux 
revendications  les  plus  équitables  : 

Les  pas  que  l'on  fait  dans  le  Milanais,  à  Venise  et  à  Naples,  sont  des 
pas  de  tortue.  Les  calculs  des  probabilités  font  croire  qu'on  pressera  un 
jour  la  cadence.  Je  ne  serai  pas  témoin  de  cette  belle  révolution,  mais  je 
mourrai  avec  les  trois  vertus  théologales,  qui  font  ma  consolation  :  la  foi 
que  j'ai  à  la  raison  humaine,  laquelle  commence  à  se  développer  dans  le 
monde;  l'espérance  que  des  ministres  hardis  et  sages  détruiront  enfin 
des  usages  aussi  ridicules  que  dangereux  ;  et  la  charité  qui  me  fait  gémir 
sur  mon  prochain,  plaindre  ses  chaînes  et  souhaiter  sa  délivrance;  ainsi 
avec  la  foi,  l'espérance  et  la  charité,  j'achève  ma  vie  en  bon  chrétien5. 

1  14  auguste  1767,  LXIV,  337. 

2  A  d'Alembert,  5  avril  1765,  LXII,  aS3. 

3  A  Bertrand,  6  mars  1765,  LXII,  264  ;  à  d'Alembert,  lettre  citée,  283. 

4  A  d'Argental,  i5  septembre  1770,  LXIX,  367. 

5  Au  comte  de  Lewenhaupt,  i3  février  1768,  LXIV,  .""174. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE  AI    XVIII'   SIÈCLE  431 

Et,  quand  Turgot  arrive  au  pouvoir,  Le  patriarche  lui  écrit  : 

Pardonnez  à  un  vieillard  ses  indiscrétions  et  ses  importunités.  Un  des 
droils  de  votre  place  est  d'essuyer  les  unes  et  les  autres. 

Vous  faites  naître  un  beau  siècle,  dont  je  ne  verrai  que  la  première 
aurore.  J'entrevois  de  grands  changements,  et  la  France  en  avait  besoin 
en  tout  genre  l. 

Ainsi,  une  révolution  pacifique,  dont  tout  l'honneur  appartien- 
drait aux  philosophes  et  dont  le  mérite  de  l'exécution  serait  réservé 
à  leurs  élèves,  devenus  ministres,  tel  est  le  rêve  de  Voltaire. 
Qu'importe,  après  cela,  le  cri  qu'on  surprend  une  seule  fois  sur  ses 
lèvres  ? 

Tout  ce  que  je  vois  jette  les  semences  d'une  révolution  qui  arrivera 
inmanquablement,  et  dont  je  n'aurai  pas  le  plaisir  d'être  le  témoin.  Les 
Français  arrivent  tard  à  tout,  mais  enlin  ils  arrivent.  La  lumière  s'est 
tellement  répandue  de  proche  en  proche  qu'on  éclatera  à  la  première 
occasion,  et  alors  ce  sera  un  beau  tapage  !  Les  jeunes  gens  sont  bien 
heureux;  ils  verront  de  belles  choses2. 

Il  nous  a  prévenus  lui-même  que,  suivant  les  circonstances,  il 
était  Heraclite  ou  Démocrite  :  «  Voilà  le  mot  de  l'énigme  »,  disait- 
il3.  Parce  qu'une  fois  Voltaire  fut  Heraclite,  n'allons  pas  le  sup- 
poser assez  perspicace  pour  avoir  entrevu  le  «  beau  tapage  »,  et 
disons  bien  que  la  Révolution,  que  les  philosophes  ont  préparée,  a 
singulièrement  dépassé  tout  ce  qu'ils  avaient  pu  prévoir  '. 

Mais  que  cela  ne  ne  nous  empêche  pas  d'affirmer,  après  ce  qui 
précède,  qu'ils  en  sont,  en  grande  partie,  les  auteurs,  et,  s'il  était 
encore  besoin  d'autres  témoignages,  pourquoi  ne  nous  adresserions- 
nous  pas  aux  principaux  intéressés  ? 


1  A  Turgot,  i3  janvier  1776,  LXIX,  481. 

3  Chauvelin,  2  avril  17^4,  LXI,  p.  38i5.  Cf.  Brunetière,  Eludes  critiques, 
ir«  série,  2.'ii  :    Voltaire. 

3  A  Gaillard,  2  mars  1769,  LXV,  372. 

4  Le  passage  souvent  cité  de  d'Argenson  :  c<  II  nous  souffle  un  vent  philo- 
sophique de  gouvernement  libre  et  anti-monarchique,  etc..  »,  se  termine 
ainsi  :  «  Peut-être  la  Révolution  se  ferait  avec  moins  de  contestations  qu'on 
ne  pense  ;  cela  se  ferait  par  acclamation.  »  De  Tocqueville  dit  en  tête  de  son 
ouvrage  :  «  Il  n'y  eut  jamais  d'événements  mieux  préparés  et  moins  prévus.  » 
(op.  cit.,  1).  Cf.  ibid.,  211. 


432  LUS   PHILOSOPHES 


III 


Peut-être,  en  effet,  devrait-on  demander  leur  avis  aux  hommes 
de  la  Révolution,  et  voir  s'ils  croyaient,  eux,  qu'ils  étaient  redeva- 
bles de  ces  grands  changements  aux  philosophes  du  xvme  siècle. 
Cette  démonstration  nouvelle  aurait  sans  doute  quelque  poids.  Or, 
elle  nous  paraît  absolument  convaincante.  Je  pourrais  prendre  dans 
la  Gazette  Nationale  (le  Moniteur  Universel)  le  récit  des  séances 
des  Assemblées  révolutionnaires,,  où  Rousseau  fut  glorifié,  et  mon- 
trer comment  les  hommes  qui  refirent  une  France  nouvelle  se  récla- 
mèrent de  Jean-Jacques,  comment  ils  affirmèrent  qu'ils  lui  étaient 
redevables  de  «  cette  régénération  salutaire  »  dont  ils  célébraient 
les  bienfaits,  et  comment  le  peuple  entier  s'associait  à  l'apothéose 
du  grand  écrivain,  dont  les  cendres  furent  solennellement  portées  au 
Panthéon1.  J'aime  mieux  prendre,  dans  ce  journal,  ce  qui  a  trait 
aux  honneurs  rendus  par  les  hommes  de  1789  à  celui  qui  personni- 
fiait la  philosophie,  à  Voltaire,  et,  après  le  récit  du  triomphe  décerné 
par  la  nation  au  patriarche  en  1778,  retracer  le  récit  du  triomphe 
que  le  peuple  libre  décerna  à  sa  mémoire  en  1791. 

A  la  séance  du  dimanche  8  mai  1 79 1 ,  Regnaud  proposait  de 
décréter  que  le  corps  de  Voltaire  fût  transféré  de  l'église  de  Sellières 
dans  l'église  de  Romilly,  en  attendant  que  l'Assemblée  nationale 
eût  statué  sur  le  projet  de  ramener  à  Paris  les  cendres  du  grand 
philosophe.  Lanjuinais  demanda  la  parole  : 

Un  écrivain  célèbre,  Bayle,  a  dit  :  Voltaire  a  mérité  les  remercie- 
ments, mais  non  l'estime  du  genre  humain.  Si  ce  jugement  est  vrai,  je 
crois  qu'il  serait  plus  sage  de  passer  à  Tordre  du  jour. 

—  Je  vous  rappellerai,  répliqua  Treilhard,  cpie  Voltaire, eu  1764,  dans 


1  Voici  un  extrait  du  discours  prononcé  par  le  président  de  la  Convention 
le  19  vendémiaire,  lors  de  la  cérémonie  du  Panthéon  {le  Moniteur  Universel, 
i5  octobre  1794):  «Moraliste  profond,  apôtre  de  la  liberté  et  de  l'égalité,  il  a 
été  le  précurseur  qui  a  appelé  la  Nation  dans  les  routes  de  la  gloire  et  du 
bonheur,  et  si  une  grande  découverte  appartient  à  celui  qui  l'a  le  premier 
signalée,  c'est  à  Rousseau  que  nous  devons  cette  régénération  salutaire  qui 
a  opéré  de  si  heureux  changement^  dans  nos  mœurs,  dans  nos  coutumes, 
dans  nos  lois,  dans  nos  esprits,  dans  nos  habitudes...  »  Pour  l'influence  de 
Rousseau  à  la  fin  du  siècle,  cf.  Taine,  op.  cit.,  414  sq. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE    U    Mlll-  SIÈCLE  'i33 

une  lettre  particulière  qu'il  écrivait,  annonçait  cette  révolution  dont  nous 
sommes  témoins;  il  l'annonçait  telle  que  nous  la  voyons1  :  il  sentait  qu'elle 
pourrait  être  encore  retardée,  que  ses  yeux  n'en  seraient  point  les 
témoins,  mais  que  les  enfants  de  la  génération  d'alors  en  jouiraient  dans 
toute  sa  plénitude.  C'est  donc  à  lui  que  nous  la  devons  :  et  c'est  peul- 
élre  un  des  premiers  pour  lesquels  nous  devons  les  honneurs  que  vous 
destinez  aux  grands  hommes  qui  ont  bien  mérité  de  la  patrie. 

Je  ne  parle  pas  ici  de  la  conduite  particulière  de  Voltaire-  ;  il  suffit 
qu'il  ait  honoré  le  genre  humain,  qu'il  soit  l'auteur  d'une  révolution 
avfcsi  belle,  aussi  grande  que  la  nôtre,  pour  que  nous  nous  empressions 
tous  à  lui  faire  rendre  au  plus  tôt  les  honneurs  qui  lui  sont  dus! 

Et  malgré  l'intervention  spirituelle  de  Couturier  qui  s'écria  :  «  On 
compare  Voltaire  à  un  prophète.  Je  demande  que  ses  reliques  soient 
envoyées  en  Palestine  »  —  intervention  suivie  d'une  dure  riposte 
de  Treilhard  :  «  Voltaire  a  été  pendant  sa  vie  déchiré  par  l'ignorance 
et  le  fanatisme  ;  il  n'est  pas  étonnant  qu'il  puisse  encore  y  être  en 
proie  »  —  l'Assemblée  adopta  sur-le-champ  le  projet  de   Regnaud. 

Le  3o  mai  1791 ,  Gossin  monta  à  la  tribune  pour  proposer  que 
l'Assemblée  nationale,  après  avoir  entendu  le  rapport  de  son  Comité 
de  constitution,  décrétât  que  les  cendres  de  Voltaire  lussent  trans- 
portées de  l'église  de  Romilly  dans  celle  de  Sainte-Geneviève  à 
Paris  ;  «  c'était  le  jour  même  où  les  honneurs  de  la  sépulture  avaient 
été  refusés  »  à  l'illustre  écrivain  (3o  mai  1778).  Il  déclarait  dans 
son  éloge  du  philosophe  :  «  Les  Français,  devenus  libres,  décerneront 
au  libérateur  de' la  pensée  l'honneur  qu'a  reçu  d'eux  l'un  des  fonda- 
teurs de  la  liberté.  »  Regnaud  se  leva  encore  et  prononça  quelques 
paroles  éloquentes.  Ce  n'était  pas  aux  talents  incomparables  du 
«  philosophe  de  Ferney  »  que  les  représentants  de  la  France  devaient 
des  honneurs  extraordinaires  : 

Je  les  réclame,  s'écriait-il,  pour  le  philosophe  qui  osa,  un  des  premiers, 


i  Allusion  à  la  lettre  citée  plus  haut, et  qui  avait,  on  le  voit, frappé  les  con- 
temporains plus  que  de  raison. 

-  Remarquons  avec  quel  grand  sens  Treilhard  sépare  le  caractère  de  l'homme 
de  l'œuvre  que  cet  homme  a  accomplie,  et  avec  quelle  fermeté  il  se  met  en 
garde  contre  le  sophisme,  souvent  réédité,  et  en  vertu  duquel  Voltaire  ayant 
eu  ses  défauts,  dont  quelques-uns  sont  insupportables,  l'œuvre  à  laquelle  il  a 
concouru  perdrait  de  sa  valeur  et  de  sa  générosité.   Cf.  page  suivante. 

3  Gazette  nationale  ou  le  Moniteur  Universel,  mardi  10  mai  1791,  p.  535. 

Uxiv.  de  Lyon.  —  M.  Roustan  *8 


434  LES  PHILOSOPHES 

parler  aux  peuples  de  leurs  droits,  de  leur  dignité,  de  leur  puissance,  au 
milieu  d'une  cour  corrompue.  Voltaire,  dont  une  des  faiblesses  fut  d'être 

courtisan,  parlait  aux  courtisans  l'austère  langage  de  la  vérité  ! Son 

regard  perçant  a  lu  dans  l'avenir,  et  a  aperçu  V aurore  de  la  liberté,  de  la 
régénération  française,  dont  il  jetait  les  semences  avec  autant  de  soin 
que  de  courage.  Il  savait  que,  pour  qu'un  peuple  devînt  libre,  il  fallait 
qu'il  cessât  d'être  ignorant;  il  savait  qu'on  n'enchaîne  les  nations  que 
dans  les  ténèbres,  et  que,  quand  les  lumières  viennent  éclairer  la  honte 
de  leurs  fers,  elles  rougissent  de  les  porter,  et  veulent  les  briser.  Elles  les 
brisent  en  effet,  car  vouloir  et  faire  est  la  même  chose  pour  une  grande 
nation  l... 

Et,  comme  on  demandait  d'aller  aux  voix  :  «  Je  ne  résiste  point 
à  l'impatience  de  l'Assemblée.  Mon  amendement  n'a  sans  doute 
pas  besoin  d'être  motivé  ;  je  l'énonce  simplement  :  Il  sera  élevé 
aux  frais  de  la  nation  une  statue  à  Voltaire2.  » 

En  attendant,  la  fête  du  retour  des  cendres  à  Paris  fut  fixée  au 
!\  juillet,  et  les  préparatifs  furent  poussés  avec  entrain3  ;  puis  on  la 
retarda  jusqu'au  10;  la  veille,  l'Assemblée  «  arrêta  qu'elle  enver- 
rait au  triomphe  de  Voltaire  une  députation  de  douze  de  ses 
membres'1  ». 

Le  dimanche  10,  la  cérémonie  eut  lieu;  elle  fut  telle  que  la 
France  sait  en  réserver  à  ses  bienfaiteurs  les  plus  admirés;  notre 
pays  paie  royalement  ses  dettes.  L'apothéose  a  laissé  des  souvenirs 
inoubliables  chez  tous  les  contemporains.  Le  corps  fut  conduit  sur 
les  ruines  de  la  Bastille. 

On  avait  élevé  une  plate-forme  sur  l'emplacement  qu'occupait  la 
tour  dans  laquelle  Voltaire  fut  enfermé  ;  son  cercueil,  avant  d'y  être 
déposé,  a  été  montré  à  la  foule  innombrable  de  spectateurs  qui  l'envi- 
ronnaient, et  les  plus  vifs  applaudissements  ont  succédé  à  un  religieux 
silence.  Des  bosquets  garnis  de  verdure  couvraient  la  surface  de  la 
Bastille.  Avec  les  pierres  provenant  de  la  démolition  de  cette  forteresse, 
on  avait  formé  un  rocher  sur  le  sommet,  et  autour  duquel  on  voyait 
divers  attributs  et  allégories.  On  lisait  sur  une  de  ces  pierres  :  Reçois  en 
ce  lieu  où  t'enchaîna  le  despotisme,  Voltaire,  les  honneurs  que  te  rend 
la  patrie  5. 

1  Le  Moniteur,  mardi  3i  mai  1791,  687. 

2  La  proposition  devait  être  reprise  par  Boissy-d'Anglas,  voir  plus  bas. 

3  ïo  juin  1791,  707  art.  de  Peuchet. 

4  10  juillet  1791,  790. 

5  Mercredi,  i3  juillet  1791 ,  802. 


ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE    U    XVIII*  SIÈCLE  i  S 

Le  lendemain,  lundi  11,  la  nation  entière  escorte  les  restes  du 
philosophe  jusqu'au  Panthéon.  Dans  ce  concours  énorme  de  dépu- 
tations,  délégations,  etc.,  on  remarque  les  ouvriers  qui  ont  démoli 
la  Bastille,  les  citoyens  du  faubourg-  Saint-Antoine  qui  l'ont  prise. 
Au  milieu  des  chants,  des  musiques  et  des  cris  d'admiration,  le 
char  s'avance,  portant  le  sarcophage  dans  lequel  est  renfermé  le  cer- 
cueil. Le  haut  est  surmonté  d'un  lit  funèbre  «  sur  lequel  on  voyait 
le  philosophe  étendu  et  la  renommée  lui  posant  une  couronne  sur  la 
tête  ».  Le  sarcophage  était  orné  de  ces  inscriptions  :  «  Il  vengea 
Calas,  la  Barre,  Sirvenet  Montbailly.  Poète,  philosophe,  historien, il 
a  fait  prendre  un  grand  essor  à  l'esprit  humain,  et  nous  a  préparés  à 
devenir  libres  ».  Douze  chevaux  gris-blanc  traînent  le  char,  con- 
duits par  des  hommes  vêtus  à  l'antique. 

Mais  ce  qui  donne  à  cette  manifestation  grandiose  sa  véritable 
valeur,  ce  sont  les  sentiments  populaires.  Devant  la  maison  de 
Villette,  où  est  le  cœur  du  patriarche,  un  reposoir  a  été  dressé, 
formé  de  quatre  peupliers,  réunis  par  des  guirlandes  de  feuilles 
de  chêne,  avec,  sous  la  voûte  verdoyante,  une  couronne  de  roses  qui 
descend  sur  le  char,  au  moment  de  son  passage;  la  foule  applaudit 
à  cette  inscription:  «  Son  esprit  est  partout  et  son  cœur  est  ici)). 
Non  loin  du  reposoir  se  dresse  un  amphithéâtre,  «  rempli  de  jeunes 
citoyennes  vêtus  de  blanc,  une  guirlande  de  roses  sur  la  tête,  avec 
une  ceinture  bleue  et  une  couronne  chaque  à  la  main.  »  Tout  à 
coup,  les  instruments  antiques  résonnent,  les  voix  s'élèvent,  on 
exécute  une  ode  de  Chénier  et  Gossec  : 

Ton  souffle  créateur  nous  fit  ce  que  nous  sommes, 
Reçois  le  libre  encens  de  la  France  à  genoux, 
Sois  désormais  le  dieu  du  temple  des  grands  hommes, 
Toi  qui  les  a  surpassés  tous  ! 

De  pareils  vers  sont  bien  l'expression  des  sentiments  unanimes, 
et,  lorsque  Mme  Villette  et  la  famille  Galas  prennent  place  dans  le 
cortège,  l'émotion  grandit  et  les  yeux  se  mouillent  de  pleurs. 

Cette  cérémonie,  dit  le  Moniteur,  a  été  une  véritable  fêle  nationale. 
Partout  on  voyait  les  bustes  de  Voltaire  couronnés  ;  on  lisait  les  maximes 
les  plus  connues  de  ses  immortels  ouvrages  ;  elles  étaient  dans  la  bouche 
de  tout  le  inonde 

Ceux  qui  avaient  ordonné  cette  cérémonie  n'auraient  certes  pas 
réussi  à   organiser  une  manifestation   aussi  éclatante,    si,    de    son 


436  LKS  PHILOSOPHES 

propre  mouvement,  le  peuple  ne  s'en  était  pas  fait  l'acteur  principal. 
Cette  fois  encore,  c'était  bien,  comme  le  dit  le  Moniteur,  «  une 
véritable  fête  nationale1   ». 

Plus  tard,  quelques  protestations  eurent  lieu  contre  ce  triomphe. 
En  mai  1796  (18  floréal),  Chénier  proposa  pour  Descartes  les  hon- 
neurs du  Panthéon.  Mercier  combattit  le  projet,  et  en  profita  pour 
attaquer  fortement  la  philosophie  en  général  et  Voltaire  en  particuT 
lier.  Voici  un  extrait  du  compte  rendu  de  la  séance  : 

Hardy.  —  On  vient  de  dénigrer,  de  déchirer  Voltaire,  et  cependant 
Voltaire,  cela  est  incontestable,  est  un  des  fondateurs  de  notre  Répu- 
blique... (Des  murmures  s'élèvent). 

Doulcet.  —  Je  demande  la  priorité  pour  Rousseau. 

Plusieurs  voix.  —  Et  moi  aussi... 

Hardy.  —  Je  soutiens  que  les  écrits  de  Voltaire  ont  désarmé  la  super- 
stition et  le  fanatisme  dans  beaucoup  de  contrées,  et  que,  sans  eux,  la 
France  entière  se  serait  peut-être  chouanisée...  (De  larges  éclats  de  rire 
interrompent  Hardy ).  — Je  m'explique  :  Voltaire  a  éclairé  toutes  les 
classes  du  Peuple  ;  il  a  employé,  pour  être  entendu  de  chacune  d'elles, 
le  langage  qui  leur  convient.  Les  ouvrages  des  philosophes  profonds  ne 
sont  point  à  la  portée  de  tout  le  monde;  Voltaire  a  écrit,  même  pour  les 
hommes  superficiels  et  légers,  et  il  a  réussi  à  les  éclairer  2. 

On  ne  saurait  adresser  à  Voltaire  et  à  ses  collaborateurs  un 
éloge  plus  exactement  mérité. 

On  peut  même  prévoir  que,  si  les  loisirs  en  avaient  été  laissés  à  la 
France  révolutionnaire,  elle  aurait  successivement  honoré,  après  le 
patriarche,  tous  ses  collaborateurs.  Déjà,  dans  la  séance  où  Regnaud 
proposait  une  statue  à  Voltaire,  Eymar  rappelait  qu'on  avait  décrété 
une  statue  à  Rousseau  et  qu'on  devait  s'en  occuper.  Prugnon 
demandait  le  même  honneur  pour  Montesquieu,  en  répétant  le  mot 
de  Voltaire  lui-même  :  Le  genre  humain  avait  perdu  ses  titres, 
Montesquieu  les  a  retrouvés.  Chabroud,  un  Dauphinois,  ajoutait 
qu'il  était  d'avis  qu'on  élevât  une  statue  à  Mably.  L'Assemblée, 
pressée  de  voter  le  projet    Gossin,  renvoya  au  comité  de    Constitu- 


1  «  Voltaire  reviendra,  s"écrie  Michelet,  mais  de  jour,  au  grand  soleil  delà 
justice,  porté  triomphalement  sur  les  épaules  du  peuple,  au  temple  du  Pan- 
théon. »  (Œuvres  complètes,  Hist.  de  la  Révolution  française,  t.  II,  livre  IV, 
chap.  xi,  465,  Paris,  Flammarion.) 

3  Le  Moniteur,  14  mai  1796. 


ET  LA  SOCIETE  FRANÇAISE  Al    XVIII*  SIECLE  437 

tion  «  les  propositions  incidentes  ».  En  septembre  17q5,  Boissi 
d'Anglas  revint  sur  le  projet  d'élever  une  statue  à  Voltaire,  et  en 
même  temps  à  tous  les  Français  qui  avaient  bien  mérité  de  la 
patrie,  à  Corneille  et  à  Racine,  et  aussi  à  Fénelon  et  à  Bulïon,  à 
l'évêque  prétendu  philosophe  et  au  philosophe  de  Montbard1. 
L'hommage  décrété  au  patriarche  eût  été  successivement  accordé  à 
tous  les  «  frères  »  de  l'Eglise  de  Ferney.  La  première  République  ne 
put  même  pas  payer  les  dettes  les  plus  pressantes,  celles  qu'elle 
avait  contractées  envers  Voltaire  et  Rousseau;  du  moins,  elle  les  a 
proclamées  avec  franchise,  et  elle  a  laissé  à  la  troisième  Répu- 
blique le  soin  de  s'acquitter  de  sa  reconnaissance  envers  ceux  qui 
l'avaient  créée  2. 


IV 

Les  philosophes  ont  été  reconnus,  par  les  hommes  de  la  première 
République,  comme  les  maîtres  et  les  initiateurs  de  la  Révolution; 
les  hommes  de  la  troisième  pensent  comme  leurs  ancêtres  de  1791  ; 
ils  ne  se  refusent  pas  à  payer  des  dettes  aussi  légitimes.  Ceux  qui 
marchandent  sont  ceux  qui  n'ont  accepté  l'héritage  qu'à  contre- 
cœur, ou  qui,  après  inventaire,  se  sont  repentis  de  l'avoir  accepté. 
Pour  nous,  qui  sommes  fiers  de  nos  origines,  nous  continuerons 
avec  orgueil  à  saluer  dans  les  philosophes  les  patrons  laïques  de  la. 
société  contemporaine,  et  nous  nous  dirons,  malgré  les  troubles 
momentanés  ouïes  défaillances  passagères, que,  s'ils  avaient  désa- 
voué leurs  fils  en  les  voyant  à  l'œuvre,  ils  ne  désavoueraient  pas 
leurs  arrière-petits-enfants,  quand  ils  travaillent  au  progrès  social 
et  politique  par  la  raison  et  par  la  liberté. 

1  Le  Moniteur,  6  septembre  1 79^,  p.  i4°9- 

2  «  C'est  la  voix  même  de  l'Encyclopédie,  qu'on  croit  entendre  souvent  dans 
ces  débats  de  l'Assemblée  nationale,  d'où  sortira  bientôt  le  droit  moderne..., 
et  nous  retrouvons  sa  trace  dans  les  plus  beaux  passades  de  cette  Déclaration 
des  droits,  qui  restera,  quoi  qu'on  en  dise,  l'un  des  plus  beaux  monuments  de 
la  sagesse  bumaine.  »  (P.  Duprat,  X.  170,  171.) 


BIBLIOGRAPHIE 

des  principaux  ouvrages  consultés  pour  ce  volume 


JV.  B.  —  Les  éditions  marquées  d'une  astérisque  sont  celles  auxquelles 
il  faut  se  reporter,  quand  il  n'y  a  pas,  dans  les  notes,  d'indication  spéciale 
d'édition. 


Sources 

Aïssk  (M11'),  Lettres  Portugaises  arec  les  Réponses;  Lettres  de 
3/ii"  Aïssé,  suivies  de  celles  de  Montesquieu  et  de  Mme  du  Def- 
fand,  etc.,  publiées  par  Eugène  Asse,  Paris,  Charpentier,  1873. 

D'Alembert,  'Œuvres,  Paris,  Belin,  1822.5  vol.  —  Œuvres  et  Correspon- 
dances inédites  publiées  par  Charles  Henry,  Paris,  Perrin,  1887. 

—  Œuvres    Philosophiques,     Historiques     et     Littéraires,     Paris, 

J.-F.  Bastien,  an  XIII,  i8o5  (18  vol.). 

Anecdotes  secrètes  du  règne  de  Louis  XV,  Portefeuille  d'un  Petit 
Maître,  publiés  par  Roger  de  Parnes,  avec  Préface  par  Georges 
d'Heylli,  Paris,  Rouveyre  et  Blond,  18821. 

D'Argenson,  Considérations  sur  le  gouvernement  ancien  et  présent  de  la 
France  par  M.  le  marquis  d'Argenson,  Amsterdam,  Marc- 
Michel  Rey,  1765  2. 

—  *  Mémoires  et  Journal  inédit   du  Marquis    d'Argenson,   publiés  et 

annotés  par  M.   le    marquis  d'Argenson,    Paris,    Jannet,    1857, 
Bibliothèque  elzévir  (5  vol.). 

—  Journal  et  Mémoires  du  Marquis  d'Argenson,  publiés,  etc.,  par 

E.-J.-B.  Rathery,  Paris,  Vve  Jules  Renouard  (9  vol.),  1809-1867. 

Bachaumont,  Mémoires  secrets  pour  servir  à  l'Histoire  de    la  République 

des  Lettres  en    France  ou  Journal  d'un   Observateur...  par  feu 

»  Ce  portefeuille  a  été  constitué  soit  avec  des  documents  de  la  Vie  privée  de 
Louis  XV,  soit  avec  des  extraits  de    Boisjourdain  (cf.  préface  d'Heylli,  p.  xm). 
•  Composé  entre  17.50  et  174°- 


440  BIBLIOGRAPHIE 

M.  de    Bachaumont,  à   Londres,    chez  John   Adamsohn,    1777, 

36  vol.  in- 12. 
Barbier,  Chronique  de  la  liégenceet  du  règne  de  Louis  XV  (il  18-  I  763), 

ou   Journal    de    Barbier.     Première    édition    complète,     Paris, 

Charpentier,  1857,  8  vol. 
Beauvau  (Prince  et  princesse  de),  Souvenirs  de  la  maréchale  princesse  de 

Beauvau,  née  Bohan-Chabot,  suivis  des  Mémoires  du  Maréchal 

prince   de  Beauvau,  recueillis  et  mis  en    ordre   par    Mme  Stan- 

dish,  née  Noailles,  son  arrière-petite-fille,  Paris,  Techener,  1872. 
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des  Bibliophiles,  1890. 
Buffon,    Œuvres  complètes,  édit.    de  Lanessan  (Paris,   Levasseur).    Cor- 
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Buvat  (Jean),  Journal  de  la  Bégence  (1715-1723)...,  publié  par  Emile 

Campardon,  Paris,  Pion,   2  vol.  in-8°,   i865. 
Cami-an  (Mme  De),  Mémoires  sur  la  vie  de   Marie- Antoinette,  suivis  des 

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Caraccioli,  Lettres  récréatives  et  morales  sur  les  mœurs  du  temps...,  par 

l'auteur  de  la  Conversation  sur  soi-même,  Paris,  1768,  ae  édit., 

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Caylus,  Correspondance  inédite  du  Comte  de  Caylus  avec  le  P.  Pacciaudi 

(1757-1765),  etc.,  publiée  par  Ch.  Nisard,  Paris,  Imprimerie 

Nationale,  1877,  2  vol. 
Chamfort,  Œuvres  complètes,  publiées  par  P.   B.  Auguis,  Paris,  Chame- 

rot jeune,  1824,  5  vol.. 
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Choiseul,  Mémoires,  2"  édition,  Paris.  Pion  et  Nourrit,  1904. 
Chronique  scandaleuse  (La),  publiée  par  Oct.  Uzanne,  Paris,  Quantin,  1879. 
Collé,  Journal  Historique  ou  Mémoires   critiques    et    littéraires,  etc..v 

depuis  1748  jusqu'en  1772  inclusivement,  par  Charles  Collé,  Pa- 
ris, Imprimerie  Bibliographique,  1807. 


BIBLIOGRAPHIE  441 

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Condorcet,  Œuvres  publiées  par  A.  Condorcet,  O'Connor  el    F.  Arago, 

Paris,  Firmin-Didot,  18.^7-1849,  12  vol. 
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elc...,  Paris,  veuve  Ducbesse,  1782,  7  vol. 
Du  Deffand,  Lettres  de  M™  la  marquise  du  Deffand  à   Horace  Walpole, 

(1766-1780),  etc.,  Paris,  Didot,  1864,  2  vol. 

—  Correspondance  complète  de  la  marquise  du  Deffand,  pub.  par  de 

Lescure,  Paris,  Pion,  i8(i.~>,  2  vol. 

—  Correspondance  complète  de  J/mc  du  Deffand  avec  la   duchesse  de 

Choiseul,  l'abbé  Barthélémy  et  M.  Craufurl,  publiée   par  M.  le 
marquis  de  Saint-Aulaire,  Paris,  Michel  Lévy,  1886,  2  vol. 
Diderot,  *  Œuvres  complètes,  édition  J.  Assézat  et  Maurice  Tourneux, 
Paris,  Garnier  (20  vol.). 

—  Œuvres  de  Denis  Diderot,  Paris,  Belin,  1818  (7  vol.). 

Duclos,  Œuvres  complètes,  recueillies  pour  la  première  fois,  etc.  Paris, 
Colnet  et  Fain,  1806,  10  vol.  (édition  Auger). 

—  *  Œuvres  de  Duclos,  Paris,  Belin,  1821,  3  vol.  (édit.  Yillenave). 
Encyclopédie,  ou  Dictionnaire  raisonné  des  Sciences,  des  Arts  et  des 

Métiers,   par  une  Société  de  Gens  de   Lettres,  à   Genève,  chez 

Pellet,  1 777-1 779,  39  vol.  (dont  3  de  planches). 
Etat  de  la  France  contenant  les  princes,  le  clergé,  etc.  (par  des  religieux 

Bénédictins),  Paris,  1749,  6  vol.  in-12. 
Etat  général  de  la  France,  par  Waroquier,  Paris,  Nyon,  1789-1791. 
Fa  vaut,    Mémoires    et    Correspondance    littéraires...    de    G. -S.    Favart, 

publiés   par  A. -P. -G.   Fa%'art,  son   petit-lils,  et    précédés   d'une 

notice  historique  par  H. -F.    Dumolard,  Paris,  Léopold  Collin, 

1808  (3  vol.). 
Fléchier,  Mémoires  sur  les  grands  jours  d'Auvergne  en   1665,  Paris, 

Hachette,  1862. 
Fréron,  Opuscules  de  M.  F***,  à  Amsterdam,  chez  Arkstée  et  Merkus, 

1753  (3  vol.  in-12). 

—  Lettres    sur    quelques  écrits    de    ce    temps,    Londres    el    Paris, 

Duchesne,  1749-1703  (i3  vol.  in-12). 

—  L'Année  littéraire,  Amsterdam   et  Paris,  Michel   Lambert  (1 704- 

1776),  290  vol.  in-12. 
Garât,  Mémoires  historiques  sur  le  xvme  siècle,  etc.,  2e  édition,  Paris, 

Philippe,  1829,  2  vol. 
Gazette  Nationale   ou    le  Moniteur    universel    (et   Table   alphabétique, 


442  BIBLIOGRAPHIE 

depuis    1787  jusqu'à   l'an  8  (1799),   tome   I,r,   Paris,   Girardin, 
an  X,  1802). 
Grimm,        Correspondance    littéraire,    philosophique    et    critique,    par 
Grimm,    Diderot,    Raynal,    Meister,   etc.,   publiée   par  Maurice 
Tourneux,  Paris,  Garnier,  1877  (16  vol.). 

—  Correspondance,  etc.,  Michaud  et  Chéron,  i8i2-i8i3,  16  vol.  en 

15  parties. 

—  Correspondance  inédite  de  Grimm  et  de  Diderot  et  Recueil  de 

lettres,  poésies,  morceaux  et  fragments  retranchés  par  la  Cen- 
sure impériale  en  1812  et  1813,  Paris,  Fournier,  1829. 

Hausset  (Du),  Mémoires  de  Mme  du  Hausset,  femme  de  chambre  de 
Mme  de  Pompadour,  avec  des  notes  et  des  éclaircissements  histo- 
riques, Paris,  Baudouin  frères,  1824. 

Hénault,  Mémoires  du  Président  Hénault  écrits  par  lui-même,  Paris, 
Dentu,  1854. 

D'Holbach,  Système  social  ou  Principes  naturels  de  la  Morale  et  de  laPoli- 
tique  (avec  un  Examen  de  l'Influence  du  Gouvernement  sur  les 
Mœurs,   par  l'auteur  du  Système  de  la  Nature),  Londres,  1774. 

Journal  Encyclopédique,  par  une  Société  de  Gens  de  Lettres,  Liège, 
Everard  Kints. 

La  Bruyère,  les  Caractères  ou  les  Mœurs  de  ce  siècle,  5e  édition,  Servois 
et  Rebelliau,  Paris,  Hachette,  1898. 

La  Harpe,  Correspondance  littéraire  depuis  1774  jusqu'à  1789,  2e  édi- 
tion, Paris,  Mignet,  an  XII,  1804,  5  vol. 

Laujon,  Œuvres  choisies,  Paris,  Léop.  Collin,  4  vol.  in-8°. 

Levis  (De),  Souvenirs  et  Portraits,  collection  Barrière,  tome  XIV,  Paris, 
Firmin-Didot,  1882. 

Ligne  (Prince  de),  Pensées  et  Lettres,  publiées  par  F.  Barrière,  Paris, 
Firmin  Didot,  1890. 

Luynes  (Duc  de),  Mémoires  du  duc  de  Luynes  sur  la  cour  de  Louis  XV 
(1735-1758), édition  DussieuxetSoulié,  Paris,  Didot,  1861,  17.  vol. 

Mably,  Œuvres  complètes,  Paris,  Bossange,  Masson  et  Besson,  1797, 
6  vol.  in-8. 

Mallet  du  Pan,  Mémoires  et  Correspondance,  recueillis  et  mis  en 
ordre  par  A.  Sayous,  Amyot,   i85i,  2  vol. 

Marais,  Journal  et  Mémoires  (  1  7  1 5-1 7 37 ),  publiés  par  M.  de  Lescure, 
Paris,  Didot,   i863  (4  vol.). 

Marivaux,  Œuvres  complètes,  1781,  12  vol.  in-8. 

—  Le  Spectateur  Français,  Paris,  Duchesne,  1786. 
Marmontel,  Œuvres  complètes,  Paris,  Verdière,  1818,  17  vol.  in-8. 

—  Œuvres  posthumes,  Paris,  Xhrouet,  etc.,  an  XIII(Mém.,  4  vol.). 


BIBLIOGRAPHIE  443 

Mercier    (Sébastien),  Tableau    de    Paris,    nouvelle  édition    corrigée    et 

augmentée,  Amsterdam,    1782    Y,   1783),  12  vol. 
Montesquieu,  Œuvres  complètes,  Paris,  Dalibon.  1825-1827,  8  vol.  in-8. 
Morellet,    Mélanges  Je    littérature   et    de  philosophie   du  xvme  siècle, 
Paris,  veuve  Lepetit,   1818,  4   vol. 

—  Mémoires  inédits  sur  le  xvme  siècle  et  la  Révolution,  publiés  par 

Lemontey,  2e  édition,  Paris,  Ladvocat,  1822,  2  vol. 

—  Lettres  de  l'abbé  Morellet  àLord  Shelburne,  1 772-1 803,  publiées 

par  lord  Edmond  Fitz-Maurice,  Paris,   Pion,  1898. 
Mouffle    d'Angerville,    Vie  privée   de  Louis  XV  (anonyme),  Londres, 
John  Peter  Lyton,  1 87 1 ,  4  vol.  in-12. 

—  *  Siècle  de  Louis  XV,  ouvrage  posthume  d'Arnoux  Lalîrey,  publié 

par  P.-A.-L.  Maton  de  la  Varenne,  Paris,  1796,  2  vol.1. 
Oberkircii  (Baronne  d'),  Mémoires,  publiés  par  le  comte  de  Montbrison, 

Paris,  Charpentier,  i853,  2  vol. 
Pidansat     de   Mairobert2,   VOhservateur    Anglais   ou    Correspondance 

secrète  entre  Milord  AlVeyeet  Milord  All'ear,  nouvelle  édition 

revue  et  augmentée,  Londres,  John  Adamson,  1778-8."). 
L'édition  en  10  volumes  comprend  : 

L'Observateur  Hollandais,  à  Paris,  1778  (vol.  I,  1-274). 

L'Observateur  Anglais  (vol.  I,  274  —  IV). 

L'Espion  Anglais  (V-X),  1779-1785. 


1  Ces  deux  ouvrages,  en  réalité,  sont  un  seul  et  même  ouvrage.  «  Cet  impos- 
teur de  M.  de  la  Varenne  n'a  pas  eu  honte  d'assurer  que  Laffrey  avait  publié 
cette  vie  privée  en  1781,  tandis  qu'il  est  de  notoriété  publique  que  l'ouvrage 
est  de  Mouffle  d'Angerville.  »  Malgré  cette  affirmation  de  Barbier  et  de  Qué- 
rard,  il  y  a  encore  quelques  hésitations,  semble-t-il.  Dans  le  Larousse,  il  est 
dit  successivement  que  l'ouvrage  est  de  Mouffle  d'Angerville,  puis  qu'il  est 
de  Laffrey.  La  grande  Encyclopédie  déclare,  à  l'article  Mouffle  d'Angerville, 
que  la  Vie  privée  de  Louis  XV,  Londres,  1781,  4  in-12,  est  due  à  l'avocat 
Mouffle  d'Angerville,  puis  à  l'article  Arnoux-Laffrey  que  la  Vie  privée  de 
Louis XV,  Londres,  1781,  4  vol.  in-ia  est  de  Laffrey-Arnoux,  et  que  l'ouvrage 
a  été  édité,  avec  remaniements,  par  Maton  de  la  Varenne,  sous  un  autre  titre. 
Nous  pouvons  affirmer  que  c'est  bien  l'ouvrage  de  Mouffle  d'Angerville  que 
Maton  de  la  Varenne  a,  non  pas  remanié,  mais  publié  avec  des  suppressions. 
Nous  nous  sommes  servis  de  son  édition,  plus  maniable  et  plus  facile  à  feuil- 
leter, que  celle  qui  a  quatre  volumes.  Mais  nous  avons  vérifié  l'identité  des 
passages  correspondants.  D'autre  part,  nous  nous  sommes  servi  de  l'édition 
en  quatre  volumes,  quand  il  s'est  agi  de  la  «  Liste  des  Fermiers  généraux  » 
ou  autres  «  documents  »,  que  M.  de  la  Varenne  n'avait  pas  cru  devoir  repro- 
duire, afin  d'alléger  son  édition. 

2  Les  4  premiers  volumes  seuls  sont  de  Pidansat  de  Mairobert  (la  i,e  édition 
est  de  1777)  ;  les  six  dernières  sont  anonymes. 


444  BIBLIOGRAPHIE 

Poinsinet,  le  Cercle  ou  la  Soirée  à  la  mode,  comédie  épisodique  en  un 
acte  et  en  prose...  représentée  pour  la  première  fois  par  les 
comédiens  français  ordinaires  du  Roi,  le  7  septembre  1764, 
Paris,  Duchesne,    1774. 

Pompadour  (Mme  de),  Lettres  de  Mme  la  marquise  de  Pompadour,  depuis 
1 746  jusqu'à  1762,  nouvelle  édition  augmentée,  Londres, 
G.  Owen,  et  T.  Gadell,  1774,  4  vol. 

—  Correspondance,  publiée  par  A. -P.  Malassis,  Paris,  Baur,  1878. 
Piaynal,   Histoire  philosophique  et  politique   des  établissements  et   du 

commerce  des  Européens  dans  les  deux  Indes,  la  Haye,  Gosse 
fils,  1774,  7  vol. —  Genève,  Pellet,  1780,  5  vol. 

Revue  philosophique,  littéraire  et  politique  (La),  par  une  Société  de 
gens  de  lettres,  année  1806,  4e  trimestre,  Paris,  rue  du  Vieux- 
Colombier,  26. 

Revue  rétrospective  ou  Ribliothèque  historique  contenant  des  Mémoires 
et  documents  authentiques,  t.  III  ;  Chronique  secrète  de  Paris 
sous  le  règne  de  Louis  XVI,  Paris,  Fournier  aîné,  1834. 

Richelieu  (Duc  de),  Mémoires,  pub.  par  François  Barrière,  Paris,  Firmin- 
Didot,  1889  (2  vol.). 

Rivarol,  Œuvres  complètes,  Paris,  Léopold  Gollin,  1808,  5  vol. 

Rousseau,  Œuvres  complètes,  Paris,  Hachette  (1886-1898),    i3  vol. 

—  Jean-Jacques  Rousseau,  ses  amis  et  ses  ennemis,  correspondances 

adressées  à  Jean-Jacques  Rousseau,  publiées  par  G.  Streckeisen 
et  Moultou,    avec    Introduction  par  J.   Levallois,   etc  ..,   Lévy 
frères,  i8G5,  2  vol.  in-8°. 
Saint-Simon,   Mémoires,  publiés  par  Ghéruel  et  Régnier,  etc.,  Hachette, 
1881 ,  22  vol. 

—  Ecrits  inédits,  publiés  par  Faugère,  Paris,  Hachette,   1880. 
Ségur  (De),  Mémoires,  Souvenirs  et  Anecdotes,  publiés  par  Barrière,  Paris, 

Didot,  1890,  2  vol. 
Senac    de  Meilhan,  le   Gouvernement,    les  mœurs  et   les  conditions   eu 
France  avant  la  Révolution,  publié  par  M.  de  Lescure,  Paris, 
Poulet-Malassis,  1862. 

—  Portraits  et  caractères  des  personnages  distingués  de  la  fin  du 

xvme  siècle,  etc.,  Paris,   Dentu,  i8i3. 
Soupirs  (Les)  de  la  France  esclave  qui  aspire  après  la   liberté  (1689- 

1G90),  nouvelle  édition,  Amsterdam,  1 79 1  l. 
Thiébault,  Mémoires  du  général  baron  Thiébault,  publiés  sous   les  aus- 

1  Attribué  à  Jurieu,  le  Vassor,  etc.  Voir  à  ce  sujet,  Barbier,  Dict.  des  Ano- 
nymes, 1879,  VIII,  537,  sq.  ;  pamphlet  très  remarquable,  malgré  les  exagéra- 
tions, et  dont  Nodier  faisait  le  plus  grand  cas  (ibid.,  539). 


BIBLIOGRAPHIE  ','i5 

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ginal, par  Fernand  Galmettes,  ',"  édition,  Paris,  Pion,  Nourrit 
et  G1'',  1891,  4  vol. 
Turgot,  Œuvres  de  M.  Turgot,  ministre  d'Etat,  Paris,  Delance,  181 1 
(i'r  volume,  1810,  Paris,  Belin  :  Mémoire  sur  la  vie,  l'adminis- 
tration et  les  ouvrages  de  M.  Turgot),  9  vol.,  in-8. 

—  Œuvres  de    Turgot,  publiées  par    M.  Daire,    Guillaumin,    Paris, 

1844. 
Vauban,    les    Economistes  Français  du   xvme  siècle,  publiés  par    Eug. 

Daire,  Paris,    Guillaumin,  1843  (Projet  de  dîme  royale,    etc.). 
Vauvenargues,  Œuvres,  édition  D.  L.  Gilbert,  Paris,  Furne  etCie,  1857. 

—  Œuvres   Posthumes  et  OEuvres  Inédites,   même   édition,    même 

librairie,    1857. 
Voltaire,  *  Œuvres,  édition  Beuchot,  Paris,  1828  sq.  — Edition  Moland 
Paris,  Garnier  (  1 877-1883). 

—  Lettres  Inédites,   recueillies  par    M.    de    Cayrol,  annotées    par 

M.  A.  François,  avec  une  préface  de    M.    Saint-Marc   Girardin 
(Paris,  Didier,  2  vol.  in-8,  i856). 
Walpole  (Horace),  Lettres   d'Horace   Walpole  écrites  à  ses   amis  pen- 
dant ses  voyages  en  France  (i 739- 177.')),  publiées  par  le  comte 
de  Bâillon,  Paris,  Didier,  1872,   in-8°. 


II 


Ouvrages  de  Critique  et  d  Histoire 


Albertin,  l'Esprit  Public  au  xvin''  siècle  (  1  7  I à- 1  7 89),  Paris,    Didier, 

i873. 
A.  Babeau,  Paris  en  1789,  Paris,  Didot,  1 891,  4e  édition. 

—  La  Province  sous  l'Ancien  Régime,  Paris,  Didot,  1894,  2  vol. 

—  Le  Village  sous  l'Ancien  Régime,  Paris,  Didier,  1879,  3e  édition. 

—  La  VilL>  sous  l'Ancien  Régime,  Paris,  Didier,  1880. 

Barante  (De),    Tableau  de  la  Littérature  Française  au  xvme  siècle,  par 
M.  de  Barante,  5'' édition,  Paris,  Dul'ey  et  Vé/ard,  i832. 

Barni,  Histoire  des  Idées  Morales  et  Politiques  en  France  au  xvme 
siècle,  par  M,  Jules  Barni,  Paris,  Germer-Baillière,  i865, 
2  vol. 


446  felBLIOGRAPHlE 

Barm,  les  Moralistes  Français  au  xvme  siècle  (Vauvenargues,  Duclos, 
Helvétius,  Saint-Lambert,  Volney),  Paris,  Germer-Baillière, 
1873. 

Bersot,  Etudes  sur  le  xvin"  siècle,  i855,  Aug.  Durand,  2  vol. 

Boiteau  (Paul),    Etat  de  la  France  en  1789,  Paris,  Perrotin,  1861. 

Broglie  (De),  le  Fils  de  Louis  XV,  Dauphin  de  France,  par  Emmanuel 
de  Broglie,  Paris,  Pion,  1877. 

Brunel,  les  Philosophes  et  l'Académie  Française  au  xvmc  siècle,  Paris, 
Hachette,  1884. 

Brunetière  (Ferdinand),  Manuel  de  V Histoire  de  la  Littérature  Fran- 
çaise, Paris,  Delagrave,   1898. 

—  Etudes  critiques  sur  V Histoire  de  la  Littérature  Française,  Paris, 

Hachette,  6  vol.,  1880-1890. 

—  Histoire  et  Littérature,  Paris,  Calmann-Levy,  189:5,  3  vol. 
Campardon  (Em.),  Madame  de  Pompadour  et  la  cour    de   Louis  AT  au 

milieu  du  xvin1'  siècle,  Henri  Pion,   Paris  1867. 
_     Les  Prodigalités  d'un  fermier  général,  complément  aux  Mémoires 

de  M""'  d'Epinay,  Charavay  frères,  1882. 
G  apefiqie,  la  Marquise  du  Chàtelet  et   les  amies  des    Philosophes  du 

xvme  siècle,  Paris,  Guyot,  1868. 
Carné  (De),  la  Monarchie  française  au  XVIII''  siècle,  Etudes  historiques 

sur  les  règnes  de  Louis  XIV  et  de  Louis  XV,  par  le  comte  Louis 

de  Carné  (Paris,  Didier,  1859). 

—  Les  Etats  de  Bretagne  et  l  administration  de  cette  province  jus- 

qu'en /7##,parle   comte  de  Carné,  de  l'Académie   Française, 
2e  édition,  Paris,   Didier,    1875,  2  vol. 
Carré  (Henri),  la  France  sous  Louis   XV   (1723    1774),    Paris,    Librairie 
et  Imprimerie  réunies  (sans  date). 

La  Chalotais  et  le  duc  d'Aiguillon,  correspondance  du   chevalier 

de   Fontette,  publiée    par  Henri  Carré,  Paris,    Librairie-Impri- 
merie Béunies,  1893. 

—  Dupaty  et  la  Correspondance  de  Vergniaud,    Paris,    Colin,  i8g3 

(extrait  de  la  Revue  Universitaire,    i5  mars  i8g3). 

—  La  Revision  du  Procès  Lally  (1778-1786),  Paris,  1903  (extrait  du 

Compte  rendu  de  l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques). 
Champion  (Edme),    la    France  d'après     les    cahiers     de     1789,    Paris, 

A.  Colin,  1897. 
Collombet(F.-Z.),    Histoire  critique   de  la  suppression  des  Jésuites  au 

xvme  siècle,  Périsse  frères,  Lyon,  Paris,  1846,2  vol. 
Compayré,   Histoire    critique  des   Doctrines   de  l'Education   en  France 

depuis  Je  xvie  siècle,  6e  édition,  Hachette,  1898,  2  vol. 


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Hachette,  1895. 

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pondances et  papiers,  etc.,  etc.,  mis  en  ordre  par...),  2"  édition, 
Iletzel  etC1",  1881,2  vol. 

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Paris,  Didier,  21'  édition  (1871-1876),  8  vol. 

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Révolution),  Paris,  Perrin,  1880. 
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Dulaure,  Histoire  physique,  civile  et  morale  de  Paris,  etc.   Paris,  Guil- 
laume et  G'1',  1829,  6  vol.  in  8°. 
Dupont  i^Paul),  Un  Poète  philosophe  au  commencement  du  xvin»  siècle, 

Houdar  de  la  Motte  (lf>72-17 31  ),  Paris,  Hachette,  1898. 
Duprat,   les    Encyclopédistes,    leurs   travaux,     leurs   doctrines    et    leur 

influence,  par   Pascal  Duprat,   Paris,   Librairie   Internationale, 

i86"6". 
Duvergier  de  Hauranne,   Histoire   du    Gouvernement  parlementaire  en 

France,  1  8/4-1 848,  précédée  d'une  introduction,  Paris,  Lévy 

frères  (1857,  i865),  7  vol.  in-8. 
Faguet,  Questions  politiques,  Armand  Colin  et  Cie,  1899. 

—  Dix-huitième  siècle,  études  littéraires,  Paris,  Lecène  et  Oudin,  1890. 
Feuillet  de  Conçues,  les  Salons  de  conversation  au  xvme  siècle,  Paris, 

Perrin,  1891. 
Flammermont  (Jules),  le  Chancelier  Maupeou  et  les  Parlements,  Paris, 

Picard,  i883. 
Fontaine  (Léon),  le  Théâtre  et  la  Philosophie  au  xviii"  siècle,  Versailles, 

Cerf  et  fils,  1878. 
Fouquier  (Henri),  Au  siècle  dernier,  Bruxelles,  Henry  Kistemaeckers. 
Goncourt  (Edmond  et  Jules  de),  Portraits  intimes  du  xvme  siècle,  Paris, 

Charpentier,  1880. 

—  La  Femme  au  xvin*  siècle.  Paris,  Fasquelle,  1901,  nouvelle  édition. 
Guillois  (Antoine),    le  Salon    de    Mme  Helvétius,  Paris,  Calmann-Lévy, 

1894. 
Houssaye  (Arsène),  Galerie  du  xvma  siècle,  Louis  XV,  10e  édition,  Pans, 

Dentu,  1874. 
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Univ.  de  Lyon.  —  M.  Roistan  29 


TABLE   DES  MATIÈRES 


AVANT-PROPOS 


PRÉFACE.  —  Les  Philosophes  et  la  Révolution  française 

I.  —  Une  prédiction  de  Lanfrey.  —  Réaction  contre  le  xvin'-  siècle.  —  Le 
fanatisme  à  rebours.  —  M.  Lanson,  défenseur  du  xvmc  siècle 7 

IL  —  L'opinion  de  M.  Faguct  et  celle  de  M.  Rocquain.  —  Réfutation  de 
M.  Brunetière.  —  La  Révolution  était-elle  prête  en  1753?  —  Les  deux 
parties  du  siècle  :  un  discours  de  Rulhière.  —  Les  prédictions  de  d'Argen- 
son.  —  Travail  de  la  philosophie  de  1753  à  1789.  —  Émeutes  et  Révolu- 
tion   9 

III.  —  La  philosophie  vers  1753.  —  Dangers  qui  menacent  les  encyclopédistes. 

—  Une  nouvelle  croisade.  —  Dénombrement  des  croisés.  —  Leurs  projets,  l**** 

—  Les  Pompignans.  —  Les  barbouilleurs  et    les  chefs  de  la  littérature.  — 
Péril  de  la  philosophie,  son  succès 16 

IV.  —  M.  Faguet  et  les  cahiers  de  1789.  —  Les  principes  de  1789  datent  de 
i83o.  —  Réfutation  :  la  Déclaration  des  droits  de  l'homme.  —  La  politique 
générale  et  la  politique  de  clocher.  —  Les  vraies  causes  de  la  Révolution.  — 
L'esprit  philosophique,  c'est  l'esprit  de  la  Révolution 21 

V.  —  But  de  cet  ouvrage  :  l'intention  de  l'auteur 24 

CHAPITRE  PREMIER.—  Les  Philosophes  et  la  Royauté 

I.  —  Sentiment  de  la  France  envers  la  royauté.  —  Fidélité  séculaire.  —  Senti- 
ments de  la  nation  envers  Louis  XV  enfant.  —  Les  événements  de  juillet 
1721.  —  Beauté  du  roi.  —  Son  inaction.  —  Espérances  du  peuple.  —  Les 
espérances  se  confirment.  —  La  maladie  de  Metz.  —  La  clé  du  caractère  - 
de  Louis  XV  :  l'ennui.  —  Traité  d'Aix-la-Chapelle  et  apogée  de  Louis  XV 
(1748).  —  Le  Bien-Aimé.  —  La  royauté  au  milieu  du  siècle 25 

IL  —  Attitude  des  philosophes  envers  le  roi  pendant  cette  période. —  Reproches 
immérités.  —  Discours  de  Voltaire  et  de  Duclos  à  l'Académie.  —  Admira- 
tion générale  pour  le  roi.  —  Vers  de  Fréron.  —  Les  philosophes  pensent 
comme  la  nation 41 

III.  —  A  quel  moment  la  nation  se  détache  du  roi.  —  Responsabilité  de 
Louis  XV  :  opinions  diverses.  —  Essais  de  réhabilitation.  —  Opinions  des 
contemporains.  —  L'autorité  monarchique  n'est  pas  affaiblie.  —  Louis  XV 
et  le  décor  extérieur  de  la  royauté.  —  Louis  XV  et  ses  ministres.  —  Préten- 
dus présages  d'une  révolution.  —  Dernières  années  de  Louis  XV.  —  Les 
satires,  les  chansons,  les  épitaphes 46 


\ 


452  TABLE  DES  MATIÈRES 

v^IV.  —  Sentiments  des  philosophes  envers  le  roi.  —  Explication  de  leur 
attitude.  —  Louis  XV  et  les  écrivains.  —  Le  règne  de  Louis  XV  est  celui  de 
la  philosophie.  —  Opinion  de  Turgot,  de  Quesnay.  —  Opinion  de  Beauvau. 

—  Les  résultats  pour  la  philosophie  :  de  Levis.  —  Les  philosophes  sont 
reconnaissants  à  Louis  XV  de  sa  neutralité 58 

V.  —  Les  philosophes  ont  peur  du   Dauphin.  —  Opinion   du  xvm«  siècle  sur  le 

Dauphin.  —  Son  caractère.  —  Son  entourage. —  Le  Dauphin  et  les  Jésuites. 
Appréhensions  des  philosophes.  —  Changement  à  la  mort  du  Dauphin.  — 
Thomas  et  Diderot.  —  Les  véritables  sentiments  des  philosophes.  — 
Pourquoi  ils  font  des  vœux  pour  Louis  XV 65 

VI.  —  Les  philosophes  et  la  monarchie.  —  Exagérations  passagères.  —  La 
théorie  du  bon    despote.  —  Les    physiocrates.  —  Opposition  avec  Montes- 

*  quieu.  —  Expérience  de  Turgot.  —  Les  philosophes  et  les  questions  poli- 
tiques. —  Duclos  et  le  pouvoir  royal.  —  Confiance  dans  la  royauté.  — 
Monarchie  et  despotisme.  —  Garanties  insuffisantes y5 

VII.  —    Conclusion    :     les   philosophes    ne    sont    ni    des    républicains,    ni   des 
v        courtisans 85 

CHAPITRE  II.   —  Les  Philosophes  et  les  Favorites 

I.  —  Reproches   adressés  aux  philosophes.  —  La  situation  officielle  de   la  mai- 

tresse  déclarée.  —  Les  maîtresses  et  l'opinion  publique.  —  Les  premières 
favorites.  —  Mme  de  Mailly.  —  M"i«  de  Vintimille.  —  Mm0  de  Lauraguais.  — 
La  duchesse  de  Châteauroux.  — Le  voyage  de  Metz.  — Mort  de  la  duchesse. 

—  Quelle  eût  été  sa  conduite  à  l'égard  des  philosophes 88 

II.  —  Mme  de    Pompadour  et    l'histoire.   —  Les  légendes  et  les  feuilletons.  — 

Influence  de  ces  opinions  défavorables  :  les  philosophes  accusés  de  bassesse. 

—  Explication  de  leur  attitude.  —  Triomphe  d'une  bourgeoise.  —  Jalousie 
et  haines  des  nobles.  —  Sentiments  du  Tiers.  —  Mme  de  Pompadour  et  les 
gens  de  lettres -t. 99 

III.  —  Mme  de  Pompadour  philosophe.  —  L'entresol  et  le  rez-de-chaussée.  — 
Comment  elle  protège  les  novateurs.  —  Intrigues  du  parti  dévot.  —  Les 
Jésuites  et  la  favorite.  —  L'expulsion  des  Jésuites no 

IV.  —  Lettres  de  la  marquise  (1772).  —  Comment  elle  est  jugée  par  les  contem- 
porains. —  Sa  mort.  —  Ingratitude  des  philosophes.  —  Voltaire  et  la  mar- 
quise. —  Mesquines  rancunes.  —  Une  réparation 1  iG 

V.  —  Mme   du   Barry  et  les  philosophes.  —  Son  vrai  caractère.    —  Elle  est  un 

instrument  dans  les  mains  du  parti  anti-philosophique.  —  La  revanche 
des  Jésuites  —  Exil  de  Choiscul.  —  Le  coup  d'Etat  de  Maupeou.  —  Voltaire 
et  la  du  Barry 122 

VI.  —  Conclusion  :  Une  alliée  indirecte  des  philosophes  :  Mnie  du  Barry.  —  Une 
protectrice   efficace  :  Mme  de  Pompadour i3o 

CHAPITRE  III.   —   Les  Philosophes  et  la  Noblesse 

I.  —  Deux  grandes  divisions  :  la  noblesse  de  campagne.  —  Sa  pauvreté.  —  Son 
ignorance.  —  Elle  n'a  ni  influence  politique,  ni  influence  sociale.  —  Les 
intendants.  — Les  paysans  et  les  nobles.  —  Les  émigrations  vers  Paris.     i32 

IL  —  Tâche  des  philosophes.  —  Les  droits  seigneuriaux  et  les  abus.  — -Legs 
du  moyen  âge.  —  L'égalité  devant  le  pouvoir  royal.  —  Les  philosophes 
comptent  sur  la  monarchie.  —  Emancipation  des  classes  rurales  ...     141 

III.  —  La  noblesse  de  cour.  —  Platitude  des  courtisans.  —  Vide  de  leur  exis- 
tence. —  Le  duc  de  Luynes.  —  Immoralité  des  nobles.  —  Leurs  dettes  et 
leurs  mariages.  —  Quelques  crimes  significatifs.  —  Inutilité  de  la  noblesse. — 
Vain  héroïsme.  —  Noblesse  française  et  aristocratie  anglaise 144 


l/ 


TABLE  DES  MATIÈRES  453 

IV.  —  Attaques  dos  philosophes  contre  les  courtisans.  —  Différence  dana  leur 
attitude  à  l'égard  îles  vrais  grands  seigneurs.  —  Conquête  «le  la  noblesse 
par  la  philosophie.  —  Le  comte  de  Ségur.  —  Ce  qui  relève  la  noblesse  aux 
yeux  de   la  postérité i5ti 

V.  —    Conclusion  :    les    ancêtres    de   M,   <le   Brécé    d'après   l'Anneau    d'amé- 

thyste       i5g 

CHAPITRE  IV. —  Lis  Philosophes  m    les  Magistrats 

I.  —  La  noblesse  de   robe.  —  Ses  mœurs  et  sa  place   dans  la    société.  —  Esprit 

de  caste.  —  Vénalité  et  hérédité.  —  Protestations  des  philosophes  contre 
les  abus.  —  Maupeou  et  la  vénalité  des  offices.  —  La  noblesse  de  robe  enta- 
mée par  les  encyclopédistes. —  Magistrats  mondains  et  philosophes.  —  Une 
illusion  des  philosophes 162 

II.  —  L'opposition  parlementaire  et  l'opposition  philosophique.  —  L'affaire  des 

billets  tle  confession.  —  Fermeté  des  Parlements.  —  Ils  servent  la  cause  de 
la  philosophie,  non   de  la  libre  pensée.  —    Nationaux  et  sacerdotaux.      172 

III.  —  Les  Parlements  alliés  des  philosophes  contre  les  jésuites.  —  Inquiétudes 
des  philosophes.  —  Appréhensions  justifiées.  —  Voltaire,  d'Alembert  et  les 
Jésuites 179 

IV.  —  Confiance  momentanée  de  Voltaire.  —  Désillusion.  —  Le  coup  d'Etal  *\<- 
Maupeou  et  les  encyclopédistes.  —  Reproches  adressés  aux  philosophes.  — 
Sincérité  de  Voltaire.  —  Netteté  de  son  attitude.  —  Etait-il  en  désaccord  S 
avec  l'opinion  publique? —  La  fin  des  Parlements.  —  Etait-il  en  désaccord 
avec  son  parti? —  Opinion  de  d'Alembert,  Morellet,  Marmontel. —  Diderot 
plus  violent  que  Voltaire i85 

V.  —  Conclusion  :  Les  magistrats  sont  les  ennemis   des   philosophes    et   leurs 

alliés  involontaires.  —  Comment  les  philosophes  s'en  sont  servi.   .    .    .      198 

CHAPITRE  V.  —  Les  Philosophes  et  les  Financiers 

I.  —  Importance  sociale  des  financiers  au  xvme  siècle.  — Traitants,  maltôtiers.  et 

financiers.  —  Différence  avec  les  laquais  et  fils  de  laquais  du  xvne  siècle.  — 
Alliance  possible  avec  les  philosophes.  —  Familles  des  financiers.  —  Leur 
probité,  leur  bienfaisance,  leur  habileté.  —  La  science  financière  et  la  phi- 
losophie       200 

II.  —  Les  financiers  dans  le  monde.  —  Salons  et  financiers.  —  Protestations  des 

philosophes  contre  les  préjugés.  —  Les  mécènes  de  la  finance.  —  Auxiliaires 
et  bienfaiteurs  des  encyclopédistes 210 

III.  —  Indépendance  des  philosophes.  —  Attaques  contre  les  gens  de  fortune.  — 
Distinctions  à  faire  dans  ces  attaques.  —  Les  nobles  et  les  financiers.  — 
Les  philosophes  rappellent  les  seigneurs  à  la  décence.  —  Voltaire  et  les 
financiers 222 

IV.  —  Un  rapprochement  entre  la  Bruyère  et  Duclos.  —  Le  moraliste  du 
xvii(-  siècle  et  le  philosophe  du  xvmc.  —  Déclamations  contre  la  finance.  — 
Gens  de  condition  et  gens  de  fortune  au  xvme  siècle.  —  Préjugés  contre  la 
richesse.  —  L'or  dans  la  société  moderne.  —  Les  mœurs  des  hommes  et 
leurs  jugements z3i 

V.  —  Gomment  les  philosophes  ont  payé  leurs  dettes 240 

CHAPITRE  VI.  —  Les  Philosophes  et  les  Salons 

I.  —  Glitiphon  au  xvii'  et  au  xviii'  siècle.  —  Avantages  que  les  salons  pro- 
curent à  la  philosophie.  — Appui  matériel  :  les  salons  remplacent  la  presse. 
—  Ils  permettent  aux  hommes  d'esprit  de  donner  leur  mesure.  —  Les  bons 


454  TABLE  DES  MATIÈRES 

mol,s.  _  Influence  pour  la  forme  des  ouvrages.  —  Œuvres  philosophiques 
et  mondaines.  —  Conquête  de  la  société  mondaine  par  la  philosophie.  241 
U.  —  Inconvénients  de  cette  influence.  —  Les  vrais  salons  littéraires.  —  Exi- 
gences du  bon  ton  au  xvne  et.au  xvm"  siècle.  —  Siècle  de  psychologues  et 
siècle  de  philosophes.  —  L'influence  des  mondains  du  xvne  siècle,  exagérée 
dans  ses  effets  et  dans  son  étendue.  —  Différence  avec  l'époque  suivante.  — 
Le   patronage  des  médiocres 201 

III.  —  La  liberté  des  philosophes  restreinte  par  les  salons.  —  Avantages  pour 
la  philosophie.  —  Notre  hégémonie  littéraire  est  due  aux  salons.  —  Les 
étrangers  à  Paris 26o 

IV.  —  Conclusion  :  Un  mot  de  Proudhon.  —  Opinion  plus  équitable  ...     263 


CHAPITRE  VII.  —  Les  Philosophes  et  la  Boipigeoisie 

I.  —  Le  «  type  »  du  bourgeois  et  le  bourgeois  du  xviii*  siècle.  —  Barbier.   - 

La  morale  du  bourgeois.  —  L'esprit  positif.  —  Les  bons  calculs.  —  Honnê- 
teté de  la  bourgeoisie.  —  Elle  aime  ses  aises.  —  Amour  féroce  de  la  tran- 
quillité. —  Les  bourgeois  et  le  peuple.  —  Les  grèves  au  xvme  siècle.  — 
Manifestations  et  soulèvements.  —  La  peur 26.Ï 

II.  —Solidarité  avec  le  peuple.  —  Les  impôts.  —  La  question  financière. —  Le 

rentier  et  l'homme  du  peuple.  —  Sentiments  du  bourgeois  devant  les  ini- 
quités fiscales.  —  Il  se   rapproche  du  peuple.   —  Les  préjugés    ....      283 

III.  —  Le  bourgeois  et  la  monarchie.  —  Le  bourgeois  et  les  ministres.  —  Esprit 
frondeur  en  politique.  —  Contradictions  du  bourgeois.  —  L'évolution  de 
Barbier a88 

IV.  —  Le  bourgeois  et  l'Eglise.  —  Religieux  et  anticlérical.  —  Les  querelles 
religieuses.  —  Anticlérical  et  philosophe,  —  Point  de  contact  avec  l'esprit 
philosophique.  —  Futilité  des  questions  religieuses.  —  Le  bourgeois  et  les 
jésuites.  —  Le  bourgeois  et  les  jansénistes.  —  Un  lecteur  de  Bayle  .    .     293 

V.  —  Solutions  proposées  par  le  bourgeois.  —  Elles   se   rapprochent  de  celles 

que  proposent  les  philosophes.  —  Mesures  rigoureuses  et  décisives.  —  Le 
bourgeois  et  les  moines.  —  Le  clergé  et  l'impôt.  —  Réformes  réclamées  par 
la  bourgeoisie ;io° 

VI.  —  L'esprit  bourgeois  a-t-il  été  modifié  parla  philosophie?  —  Une  opinion 
d'Aubertin.  —  Le  bourgeois  a  lu  les  philosophes.  —  Exemples.  —  Barbier 
souscripteur  et  admirateur  de  l'Encyclopédie.  —  Ses  jugements  contre  les 
ennemis  de  Y  Encyclopédie.  —  Barbier  aux  Philosophes  de  Palissot. —  Un 
fervent  partisan  de  Morellet.  —  Quelques  appréciations  de  Barbier.  —  Le 
bourgeois  n'est  pas  indifférent  au  mouvement  des  idées 3o4 

VII.  —  Comment  s'explique  cette  influence.  —  Le  bourgeois  n'est  pas  effa- 
rouché. —  Au  point  de  vue  religieux  :  pourquoi?  —  Au  point  de  vue  social  : 
pourquoi?  —  Le  programme  encyclopédiste.  —  Prudence  des  chefs  de  la 
philosophie.  —  Le  bourgeois  ne  voit  pas  le  péril.  —  La  philosophie  et  les 
«  préjugés  ».  —  Les  philosophes  sont  des  bourgeois.  —  Prudence  de  l'Ency- 
clopédie. —  L'armée  de  Voltaire  est  très  mêlée.  —  Modérés  et  exaltés.     3i5 

VIII.  —  Conclusion  :  jusqu'où  le  bourgeois  a  été  conquis 3a8 

CHAPITRE  VIII.    —   Les   Philosophes  et  le  Peuple 

I.  —  Les  manouvriers.  —  Situation  du  peuple  des  villes.  —  La  misère.  —  Les 
salaires.  —  Les  débuts  du  mouvement  ouvrier.  —  La  tâche  des  philosophes. 
—  Situation  du  paysan.  —  Avant  et  après  1700.  —  La  famine.  —  Témoi- 
gnages suspects.  —  Les  petits  propriétaires.  —  Les  impôts.  —  Les  men- 
diants à  la  ville  et  à  la  campagne.  —  Symptômes  de  destruction    .    .    .     332 


TABLE  DES  MATIÈRES  455 

II.  _  Le  peuple  tics  villes  el  l'Eglise.     -  Aspecl  catholique  des  mes.  —  Corpo 

rations  et  Confréries.  —  Le  peuple  îles  campagnes  el  la  religion.  —  Les 
curés  de  campagne.  —  Instruction  à  la  ville.  —  Deux  opinions  contraires: 
juste  milieu.  —  Nombre  plus  considérable  de  ceux  qui  lisent.  —  Le  ferment 
delà  démocratie.  —  Propagation  des  idées.  —  La  vie  en  commun,  la  vie  en 

plein  air H9 

III.  _  Sentiments  des   philosophes  envers  le  peuple.  —  Altruisme  ou  bienfai- 
faisance.  —  Voltaire  et  le  peuple.  —  Boutades  el  opinions.  —  La   populace 

ei    le   peuple.  —  lue  distinction  difficile.  —  Peuple  non  pensanl  el   peuple  ^ 
pensant.—  Le   peuple  et  les  préjugés.  —  Progrès  de  la  raison.  --  Le  véri- 
table sentiment    de   Voltaire.  —  Optimisme  des    philosophes  à  l'égard   du 
peuple.  —  Diderol  el  les  misérables.  —  Diderot  el  l'instruction.  —  Les  phi- 
losophe* accusés  par  les  ennemis  de  l'instruction 3G2 

IV.  —  Comment  ils  ont  agi.  —  Les  philosophes  et  les  économistes.  —  La  philo- 
sophie et  l'agriculture.  —  Philosophes  et  paysans.  —  Philosophes  el  oui  riers.   ^. 
Projets  généreux.  —  Clergé  laïque.  —  L'Eglise  philosophique.  —  Les  prêtres, 

les  Frères,  les    fidèles.  —  Vues  d'ensemble.  —  Les  Frères  gouvernenl  l'opi- 
nion  378 

V.  —  Comment  ils  en  sont  suivis.  —  Les  philosophes  donnent  un  enseignement 

primaire.   —  Quelques   exemples.   —   Formules  nettes.    —   Argumentation   ^ 
simple.  —    Maximes    redoutables.   —  Protestations  contre    les  iniquités.  — 
Attaques    contre   les  injustices  du   système  fiscal.  —   Exemption  du  pauvre 
en  matière  d'impôt.  — Loi  de  la  progression 39° 

VI.  —  Polémique  contre  l'Eglise.  —  Querelles  religieuses.  —  La   morale  et    la 
religion.  —  Lutte  contre  les  superstitions.  —  Contre  les  moines.  —  Contre 

les  exemptions  d'impôt  dont  jouit  le  clergé.  —  Les  résultats.  —  Les  révo-    ~* 
lutionnaires  et  la  religion.  —  La  philanthropie  s'oppose  à  la  charité.  —  Le 
devoir  de  bienfaisance.  —  Une  estampe  d'après  Marillier  .    .*...-     4o3 

VII.  —  Conséquence  :  l'apothéose  de  Voltaire.  —  Qu'aurait  pensé  Voltaire  de  la 
Révolution?  —  Les  philosophes  et  la  Révolution.  —  Protestation  de  Morel-  ^ 
let  :  son  apologie  de  la  philosophie.  —Argumentation  habile,  mais  inexacte. 

—  Protestation  de  Marmontel.  —  Le  Franc  de  Pompignan  et  Marmontel.  — 
Morell et  affirme  que  les  philosophes  n'ont  pas  agi  sur  le  peuple.  —  Réfuta- 
tion. —  Morellel  contre  Morellet.  —Fermentation   et  révolution  ...     41  ' 

VIII.  —  Conclusion  :  Opinion  plus  juste  de  Morellel.  —  Ancienne  discussion 
entre  Voltaire  et    Linguet /'21 

CONCLUSIONS 

I.  —  Jusqu'à  quel  point  les  philosophes  ont  fait  la  Révolution  française.  —  Ce 
qu'ils  ont  fait.  — Comment  ils  l'ont  fait 4_2a 

IL  —  Les  résultats  ont  dépassé  leurs  prévisions.  —  Leurs  prévisions  vers  i75o. 
Leurs  prévisions  vers  1760.  —  Le  rêve  de  Voltaire.  —  Heraclite  et  Démo- 
crite ,  ' 

III.  —  Jugements  des  révolutionnaires  sur  les  philosophes.  —  Apothéose  de 
Rousseau.  —  Apothéose  de  Voltaire.  —  Séances  préliminaires.  —  Les  fêtes 
du  4  et  du  10  juillet  1791.  -  Fêtes  «  nationales  ».  -  Eloge  de  Voltaire  à  la 
tribune  en  mai  1796.  -  Projets  de  statues  pour  les  («  frères  » 43a 

IV.  —  Conclusion ' 


BIBLIOGRAPHIE 


439 


Lyon.  —  Imprimerie  A.  Rey,  i,  rue  Gentil.  —  41322 


Librairie  A.  FONTEMOING,  4.  rua  Le  Goff. 


Onomasticon  Taciteum,  par  Ph.  Fabia,  professeur 
de  Philologie  classique  à  la  Faculté  des  Lettres 
de  l'Université  de  Lyon.  (II,  Fasc.  4)     .     15  fr. 

L'«  Agamemnon  »  d'Eschyle,  texte,  traduction  et 
commentaires,  par  Paul  Regnaud,  professeur  à 
l'Université  de  Lyon.  (II,  Fasc.  6)  ...     6  fr. 

Notes  critiques  sur  quelques  Traductions  allemandes 
de  poèmes  français  au  moyen  âge,  par  J.  Fir- 
mery,  professeur  de  Littérature  étrangère  à  l'Uni- 
versité de  Lyon.  (II,  Fasc.  8)    ....    5  fr. 

Au  musée  de  l'Acropole  d'Athènes.  —  Études  sur  la 
sculpture  en  Attique  avant  la  ruine  de  V  Acro- 
pole   lors  de  l'invasion  de  Xerxès,  par   Henri 


Lech at,  ancien  membre  de  l'Ecole  d'Athènes1 
chargé  de  cours  à  lUoiversile  de  Lyon, 
avec  47  fiy lires  dans  le  texte  et  3  planches  hors 
texte  (11,  Fasc.    10) 8  fr. 

Cultes  militaires  de  Rome.  Les  Enseignes,  par 
Cli.  Renel,  professeur  adjoint  à  la  Faculté  des 
Lettres  de  Lyon    avec  Cl  gravures  dl  Eté. 

(IL  7-a.sc.  12) 7  fr<  50 

Sophocle.  —  Étude  sur  les  ressorts  dramatiques  de 
son  théâtre  et  la  composition  de  ses  tragédies, 
par  F.  Allègre,  professeur  à  l'Université  de 
Lyon.  (H,  Fasc.  1 ',) 8  fr. 


Librairie  Ernest  LEROUX,  28,  rue  Bonaparte 

Phonétique  historique  et  comparée  du  sanscrit  et 
du  zend,  par  P.  Regnaud,  professeur  à  la  Faculté 
des  Lettres.  (Fasc.  19) 5  fr. 

L'évolution   d'un  Mythe.   Açvins    et   Dioscures,  par 

Charles  Renel,  maître  de  conférences  à  la  Faculté 

des  Lettres  de  Besançon.  (Fasc.  24)   .     .     6  IV. 
Études  védiques  et  post  védiques,  par  Paul  Regnaud, 

professeur  de  sanscrit  et  de  grammaire  comparée 

à  l'Université  de  Lyon. (Fasc.  38).     .     7  fr.  50 


Bhàratîya-Nàtya-Çâstram,  Traité  de  Bharata  sur  le 
théâtre,  texte  sanscrit,  avec  les  variantes  tirées 
de  quatre  manuscrits,  Une  table  analytique  et  des 
notes  narJoanny  Grosse  r,  ancien  boura  er  d'études 
près    la  Faculté  des  Lettres.  (FOac.  40 1.     15  fr. 

Recherches  sur  l'Origine  de  l'Idée  de  Dieu,  d'après  le 
Rig-Véda,  par  A.  Gukrinot,  docteur  es  lettres. 
(11,  Fasc.  3) 7  fr.  50 


Librairie  GAUTHIER-VILLARS, 

Sur  la  théorie  des  équations  différentielles  du 
premier  ordre  et  du  premier  degré,  par  Léon 
Autonne,  ingénieur  des  Ponts  et  Chaussées,  chargé 
de  cours  à  la  Faculté  des  Sciences.  (Fasc    6)  9  fr. 

Recherches  sur  l'équation  personnelle  dans  les 
observations  astronomiques  de  passages,  par 
F.  Gonnessiat,  aide-Astronome  à  l'Observatoire, 
chargé  d'un  Cours  complémentaire  à  la  Faculté 
des  Sciences.  (Fasc.  7) 5  fr. 

Recherches  sur  quelques  dérivés  surchlorés  du 
phénol  et  du  benzène,  par  Elieune  Barrai.,  prof, 
agrégé  à  la  Faculté  de  médecine.)' Fasc.  17)  5  fr. 

Sur  la  représentation  des  courbes  gauches  algé- 
briques, par  L.  Autonne,  ingénieur  des  Ponts  et 
Chaussées,  maître  de  conférences  à  la  Faculté 
des  Sciences.  (Fasc.  20) 3  fr. 

Sur  le  résidu  électrique  des  condensateurs,  par 
L.  Houli.evigue,  maître  de  conter,  à  la  Faculté 
des  Sciences   (Fasc.  32) 3  fr. 

Synthèse  d'aldéhydes  et  d'acétones  dans  la  série  du 
naphtalène  au  moyen  du  chlorure  d'aluminium,  par 
L.  Rousset,  docteur  es  sciences,  chef  des  trav. 
de  chimie  génér.  à  la  Faculté  des  Sciences. 
(Fasc.  30)    .... '3  fr. 

Recherches    expérimentales   sur  quelques    actino 
mètres  électro-chimiques,  par  H.  Rigollot,  doc- 
teur es  sciences,  chef  des  travaux    de  physique  s 
la  Faculté  des  Sciences.  (Fasc.  29) .     .     .     5  f r 

De  la  constitution  des  alcaloïdes  végétaux,  par 
X.  Causse,  docteur  es  sciences,  chef  des  Travaux 
de  Chimie  organique  à  la  Faculté  de  Médecine 
de  l'Université  de  Lyon.  (I,  Fasc.  2)  .     .     3  fr. 

Librairie  J.-B.  BAILLIÈRE  et 

Recherches  anatomiques  et  expérimentales  sur  la 
métamorphose    des     Amphibiens    anoures,     par 

E.  Bataillon,  professeur  à  la  Faculté  des  Scien- 
ces de»  l'Université  de  Dijon,  avec  6  pi.  hors 
texte.  (Fasc.  2) 4  fr. 

Anatomie  et  Physiologie  comparées  de  la  Pholade 
dactyle.  Structure,  locomotion,  tact,  olfaction. 
gustation,  action  dermatoptique,  photogénie,  avec 
une  théorie  générale  des  sensations,  par  le 
Dr  Raphaël  Dubois,  professeur   à  la  Faculté    des 


55,  quai  des  Grands-Augustins. 

Etude  sur  les  occultations  d'amas  d'étoiles  par  la 
lune,  avec  un  catalogue  normal  des  pléiades,  par 
Joanny  Lagrula,  docteur  es  sciences,  préparateur 
d'astronomie  à  la  Faculté  des  Sciences  de  Lyon. 
(I,  Fasc.  5) 5  fr. 

Sur  les  combinaisons  organomagnésiennes  mixtes  et 
leur  application  à  des  synthèses  d'acides,  d'al- 
cools et  d'hydrocarbures,  par  Victor  Grignaru, 
docteur  es  sciences.  (I,  Fasc.  6)     .     .     3  fr.  50 

Sur  la  décomposition  d'une  substitution  linéaire,  réelle 
et  orthogonale  en  un  produit  d'inversions,  par  Léon 
Autonne.  ingénieur  des  Ponts  et  Chaussées,  maître 
de  conférences  de  mathématiques  à  l'Université 
de  Lyon.  (I,  Fasc.  12)        6  \'r. 

Quelques  considérations  sur  les  groupes  d'ordre  fini 
et  les  groupes  finis  continus,  par  LeVavassbur, 
maître  de  conférences  de  m n thématiques  à  la  Fa- 
culté des  Sciences  de  l'Université  de  Lyon,  il, 
Fasc.  15) 5  fr. 

Sur  les  Formes  mixtes,  par  Léon  Autonne,  Ingé- 
nieur des  Ponts  et  chaussées,  Maître  de  Confé 
rences  de  Mathématiques  à  la  Faculté  des  Sciences 
de  l'Université  de  Lyon.  (I,  Fasc.   16).     .     8  fr. 

Recherches  expérimentales  sur  les  contacts  liquides, 
par  A. -M.  Cuanoz.  docteur  es  sciences  physiques, 
docteur  en  médecine,  ex-préparateur  de  Physique 
à  la  Faculté  d-s  Sciences  de  Lyon,  chef  des  Tra- 
vaux de  Physique  à  la  Faculté  de  Médecine  et  de 
Pharmacie  de  Lyou  (L  Fasc.  18).     ...     5  fr. 

Fils,  19,  rae  Hautefeuille. 

Sciences.  GS   fig.   dans  le  texte    et    15   pi.    hors 
texte.  (Fasr.  3) 18  fr. 

Sur  le  pneumogastrique  des  oiseaux,  par  E.  Cou- 
vreur, docteur  es  sciences,  chef  des  travaux  de 
physiologie  à  la  Faculté  des  Sciences,  avec  3  pi. 
hors  texie  et  4U  fig.  dans  le  texte  (F'asc.  4).     4  fr. 

Recherches  sur  la  valeur  morphologique  des  ap- 
pendices superstaminaux  de  la  fleur  des  Aris- 
toloches, par  M"«A.  Mavoux,  élevé  de  la  Faculté 
des  Sciences,  avec  3  pi.  hors  texte.  (F.isc.  5).  4  fr. 


Librairie  J.-B    BAILLIÈRE  et  Fils,  19,  rue  Hautefeuille. 

(Suite) 


Etude  stratigraphique  sur  le  Jurassique  inférieur  du 
Jura  méridional,  par  Attale  Riche,  docteur  es 
sciences,  chef  des  travaux  de  géologie,  2  pi.  hors 
texte    (Fosc.  10) 12  fr. 

Etude  expérimentale  sur  les  propriétés  attribuées  à 
la  tuberculine  de  M.  Koch,  laite  au  laboratoire 
de  médecine  expérimentale  et  comparée  de  la 
Faculté  de  Médecine,  par  M.  le  professeur  Ar- 
loing,M.  le  Dr  Rodet,  agrégé,  et  M.  le  D'  C^ur- 
mont,  agrégé,  avec  4  planches  en  coukurs. 
(Fasc.  11) 10  fr. 

Histologie  comparée  des  Ebénacées  dans  ses  rap- 
ports avec  la  Morphologie  et  l'histoire  généalogique 
de  ces  plantes,  par  Paul  Parmentier,  professeur 
de  l'Université,  avec  4  planches  hors  texte. 
(Fasc.  12) 4  fr. 

Recherches  sur  la  production  et  la  localisation  du 
Tanin  chez  les  fruits  comestibles  fournis  par  la 
famille  des  Pomacées,  par  M"e  A.  Mayoox,  élève 
de  la  Faculté  des  Scieuces,  2  planches  hors  texte. 
(Fasc.  13) 3  fr. 

Etude  sur  le  Bilharzia  haematobia  et  la  Bilharziose, 
par  M.  Lortet,  doyen  de  la  Faculté  de  medecine- 
etM.  Vialleton,  professeur  à  la  Faculté  de  me, 
decine  de  l'Université  de  Montpellier,  8  plan- 
ches hors  texte  et  8  figures  dans  le  texte. 
(Fasc.  16) 10  fr. 

Monographie  de  la  Faune  lacustre  de  l'Eocène 
moyen,  par  Frédéric  Roman, docteur  es  sciences, 
préparât,  de  géologie  à  l'Université  de  Lyon. avec 
3  fig.  et  3  pi.  hors  texte.  (I,  Fasc.  1")     .     5  fr. 

Etudes  sur  le  Polymorphisme  des  Champignons,  in- 
fluence du  milieu, par  Jean  Beau verie, docteur  es 
sciences,  prépar.  de  botan.  Faculté  des  Sciences  de 
Lyon,  avec  75  gr.  dans  le  texte.  (I,  Fasc.  3).  7  fr.50 

L'Homme  quaternaire  dans  le  Bassin  du  Rhône, 
Etude  géologique  et  anthropologique,  par 
Ernest  Chantre,  docteur  es  sciences,  sous- 
directeur  au  Muséum,  avec  74  figures  dans  le 
texte    (1,   Fasc.  4) 6  fr. 

La  Botanique  à  Lyon  avant  la  Révolution  et  l'histoire 
du  Jardin  botanique  municipal  de  cette  ville,  par 
M.  Gérard,  professeur  à  la  Faculté  des  Sciences, 
avec  9  fig.  dans  le  texte  et  1  pi.  hors  texte. 
(Fasc.  23) 3  fr.  50 

Physiologie  comparée  de  la  Marmotte,  par  le  Dr  Ra- 
phaël Dubois,  professeur  à  la  Faculté  des  Sciences. 
avec  119  figures  et  125  planches  hors  texte, 
(Fasc.  25) 15  fr. 

Etudes  sur  les  terrains  tertiaires  du  Dauphiné,  de 

la    Savoie,    et    de    la    Suisse  occidentale,  par 

H.  Douxami,  docteur  es    sciences,  professeur  au 

Lycée  de    Lyon,     avec*  6  planches  hors  texte  et 

31  figures.  (Fasc.  27) 6  fr. 

Recherches  physiologiques  sur  l'appareil  respiratoire 
des  oiseaux,  par  J.-M.  Soum,  docteur  es  sciences, 
professeur  au  Lycée  de  Bordeaux,  avec  40  figures 
dans  le  texte.  (Fasc.  28) 3  fr.  50 

Résultats  scientifiques  de  la  campagne  du  «  Caudan» 
dans  le  golfe  de  Gascogne  (août-septembre  1895). 
par  R.  Kœ'hler,  professeur  de  zoologie  à  la 
Faculté  des  Sciences.  (Fasc.  26). 

Fascicule  I.  1  vol.  in-8°  avec  6  pi 6  fr. 

Fascicule   II.   1  vol.  in-8°  avec  11  pi.     .     .     6  fr. 

Fascicule  III.  1  vol.  in-8°  avec  21  pi.     ...  20  fr. 

Anatomie  pathologique  du  système  lymphatique 
dans  la  sphère  des   néoplasmes    malins,  par    le 


Dr  C.  Regaud,  chef  des  travaux,  et  le  Dr  F.  Bak- 
jon,  préparateur  d'anatoinie  générale  et  d'histo- 
logie a  la  Faculté  de  médecine  (Mémoire  couronné 
par   l'Académie  de    médecine),  avec  4   pi.    hors 

texte.  (Fasc.  33) 5  fr. 

Recherches  stratigraphiques  et  paléontologiques 
dans  le  Bas-Languedoc,  par  Frédéric  Roman, 
docteur  es  sciences,  préparateur  de  géologie  à  la 
Faculté,  avec  40  figures  dans  le  texte  et  9  plan- 
ches hors  texte.  (Fasc.  34) 8  fr. 

Étude  du  champ  électrique  de  l'atmosphère,  par 
Georges  Le  Cadet,  docteur  es  sciences,  assistant 
à  l'Observatoire  de  Lyon,  3  fig.  et  10  pi.  dans  le 
texte.  (Fasc.  35) 6  fr. 

Les  formes  épitoques  et  l'Évolution  des  Cirratuliens 
par  Maurice  Cauli.ery,  maître  de  confer.  à  la 
Faculté  des  Sciences,  et  Félix  Mesnil,  chef  de 
Laboratoire  à  l'Institut  Pasteur,  6  pi.  hors  texte. 
(Fasc.  39) 7  fr.  50 

Etude  géologique  et  paléontologique  du  Carbonifère 
inférieur  du  Maçonnais,  par  A.  Vaffier.  docteur 
en  médecine  et  docteur  es  sciences,  avec  11  figures 
et  12  planches  hors  texte.  (I,  Fasc.  7).     .     8  fr. 

Contributions  à  l'Embryologie  des  Kématodes,  par 
A.  Conte,  docteur  es  sciences,  prepar.  de  Zoo- 
logie à  l'Université  de  Lyon.  (I,  Fasc.  8).     5  fr. 

Contributions  à  l'étude  des  larves  et  des  métamor- 
phoses des  diptères,  par  C.  Vaney,  docteur  es 
sciences,  agrégé  des  sciences  naturelles,  chef  des 
travaux  de  Zoologie  à  l'Université  de  Lyon. 
(I,  Fasc.   9)  .     .     T 6  fr. 

Contribution  à  l'étude  de  la  classe  des  Nymphéinées, 
par  J.-B.-J.  Chifflot,  docteur  es  sciences  natu- 
relles, licencié  es  sciences  physiques,  chef  des 
Travaux  de  Botanique  à  la  Faculté  des  sciences, 
aous-directeur  du  Jardin  botanique  de  la  Vide, 
avec  214  figures  intercalées  dans  le  texte. 
(I,   Fasc.    10) 7  fr.  50 

Monographie  géologique  et  paléontologique  des  Cor- 
bières  orientales,  par  Louis  Loncieux,  docteur 
es  sciences.  Collaborateur  auxiliaire  au  service  de 
la  carte  géologique  de  France,  avec  69  figures 
dans  le  texte,  7  planches  hors  texte  et  une  carte 
géologique.  (I,  Fasc.   11) 8  fr. 

Contribution  à  l'étude  des  composés  diazoamidés,  par 
Louis  Meunier,  docteur  es  sciences,  chef  des  tra- 
vaux de  chimie  à  la  Faculté  des  sciences  de  l'Uni- 
versité de  Lyon.   (I,  Fasc.  13)     .     .     .     .     5  f r 

Etude  stratigraphique  et  paléontologique  sur  la 
Zone  à  Lioceras  concavum  du  Mont  d'Or  lyonnais, 
par  Attale  Riche,  docteur  es  sciences,  charge 
d'un  cours  complémentaire  de  Géologie  à  la  Fa-  ■ 
culte  des  sciences  de  l'Université  de  Lyon,  avec 
7  figures  dans  le  texte  et  11  planches  hors  texte 
(I,  Fasc.  14) 7  fr.  50 

Catalogue  descriptif  des  Fossiles  nummulitiques  de 
l'Aude  et  de  l'Hérault  -  Première  partie  : 
Montagne  noire  et  Minervois,  par  Louis  Doncieux, 
docteur  es  sciences,  préparateur-adjoint  au  La- 
boratoire de  géologie  de  ia  Faculté  des  sciences 
de  Lyon  ;  en  collaboration  avec  MM.  J.  Miquel 
et  J.  Lambert,  avec  3  figures  dans  le  texte  et 
5  planches  hors  texte  (I,  Fasc.  17)    .     .     6  fr. 

Minéralogie  des  départements  du  Rhône  et  de  la  Loire, 
par  Ferdinand  Gonnard,  ingénieur  des  Arts  et 
Manufactures,  avec  31  figures  intercalées  dans 
le  texte.  (1,  Fascicule  19) 4  fr 


l.yon.  —  Imprimerie  A.  REY,  4,  rue  Gentil.  —  4J32* 


ÊvJ*    . 


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